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Vive la crise !

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 3 commentaires »30 avril 2010

En Février 1984, Antenne2 livrait ses ondes, pour une soirée regardée par plus de 53% des téléspectateurs, à Yves Montand qui se voyait bien répondre favorablement aux sirènes politiques qui avaient trouvé, dans la personne de Ronald Reagan, l’attracteur étrange qui allait guider le performer français vers les lumières médiatiques et les feux des rampes gouvernementales, à tel point qu’ayant viré de bord hors du communisme, il déclarait ensuite qu’il demeurait de gauche, mais tendance Reagan. Tout un programme politique !

Il faut dire qu’il y avait un bon prétexte pour justifier le détournement des ondes : la crise, dont on va voir qu’elle servait déjà de prétexte à un courant de la gauche (autoproclamée, on peut le dire) pour dévoyer durablement, l’usage actuel du mot « gauche » peut en témoigner, tout le courant progressiste. Si aujourd’hui, la confusion règne dans l’esprit de beaucoup, et si pour de nombreux électeurs, tous les partis se valent, on le doit sans doute en bonne partie à cette époque là.

On discerne aussi comment la crise apparaît déjà comme une aubaine dont quelques têtes pensantes se disent qu’on serait bien bêtes de ne pas profiter. Après tout, comme le pense un Alain Minc déjà bien accroché à son rocher libéral, la crise offre, avec la bonne conscience en plus, l’occasion que les guerres n’offrent plus. Et comme on ne peut plus décemment désirer une bonne vieille guerre, puisque depuis la bombe atomique, aucune guerre ne sera plus jamais bonne… la crise devient une option envisageable.

Ainsi, Montand se voyant bien en pendant européen de Reagan, on le lance dans une soirée menée en solo, docu-fictions en bandoulière, montrer aux français que la crise n’en est une que si on l’envisage depuis le point de vue étroit des nantis qu’ils sont déjà, que c’est bien plus dur ailleurs, et qu’il est temps de se réveiller, puisque tout est finalement entre leurs mains. Il suffit qu’ils se bougent, sinon, c’est la conclusion de la soirée, ils n’auront que ce qu’ils ont mérité.

Presque 30 ans plus tard, on ne peut que difficilement se confronter de nouveau à l’émission elle même, puisqu’elle est presque introuvable (disons qu’elle est indisponible pour le commun des mortels). En revanche, le numéro spécial publié par Libération, mené par un Serge July installé, et convaincu, secondé par un Joffrin non moins acquis à la cause libérale peut encore être dégotté, et il constitue, aujourd’hui, un document plus parlant encore, car développant au long de presque 90 pages ce que l’émission télévisée mettait davantage en scène, de manière forcément plus spectaculaire, mais aussi moins argumentée. Lire ces pages, c’est prendre la mesure de l’absence totale de véritable mouvement depuis. On pourrait même considérer que toute l’entreprise menée depuis a eu pour objectif de tuer toute capacité de véritable mouvement. Et tout ce que ces documents ont présenté comme les écueils qu’il s’agissait d’éviter grâce à de multiples sacrifices, tout ceci est devenu notre quotidien.

Une chose apparaît cependant nettement : lorsque nos aînés font mine d’être surpris par la situation actuelle, et mettent la main sur le coeur en prétendant n’avoir pas été prévenus, ils mentent. Mais on peut difficilement leur en vouloir : s’ils étaient au courant, c’est par l’intermédiaire de ce genre de spectacle politique qui était autant édifiant qu’unilatéralement orienté, ne laissant la place à aucun débat, à aucun plan B. L’Humanité, le lendemain, réclamait à Antenne2 un droit de réponse qui ne sera jamais donné.

En accompagnement, le document lui même, tout d’abord, en intégralité, parce qu’avec tout le cynisme qui peut caractériser ce genre d’activité, on constate que la publicité elle-même s’était mise au diapason de la tonalité idéologique de ce numéro spécial.

Et puisqu’il semble un peu lourd d’ouvrir chaque page une par une en cliquant sur les vignettes ci dessous, on proposera de charger la revue tout entière en suivant le lien suivant : http://mediasblog.webhop.net/Vivelacrise.rar Comme d’habitude : clique droit, enregistrer la cible sous, et décompressez le tout.

En bonus, deux émissions radiophoniques. L’une, menée par Daniel Mermet, est un épisode de l’excellente Là-bas si j’y suis qui s’intéresse précisément à ce « Vive la crise ! ». L’autre est tiré de la série de la Fabrique de l’histoire consacrée au pouvoir du petit écran.

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Liens :

Pour cet épisode de Là-bas si j’y suis : ici
L’émission peut être récupérée là : http://mediasblog.webhop.net/MermetCrise.mp3

Pour La Fabrique de l’histoire : ici
L’émission peut être récupérée ici : http://mediasblog.webhop.net/fabriquecrise.mp3

L’Archipel de la désolation

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 13 commentaires »23 avril 2010

Vacances, mauvais temps, famille, télé allumée avant midi; c’est comme ça.

Du coup, on découvre des émissions dont on ne soupçonnerait pas, sinon, l’existence, et des micro-évènements qui doivent constituer, je présume des sujets d’enquête chez télé 7 jours et des objets de débat dans les clubs su troisième âge.

Ainsi, les journaux n’en parlent pas, mais sur France2, il semble que depuis plus de 80 émissions, un seul et même candidat squatte la situation enviée de champion du monde d’un jeu qui, on va le voir, semble avoir été conçu comme un microcosme du monde lui-même. Plus étonnant encore, ce vainqueur, c’est le fils du Docteur Green et de Moby. Oui. Et personne n’en parle. C’est là, sous les yeux de tous ceux qui ont une télé à la maison, et sont chez eux sur le coup de midi, là, juste derrière l’écran morne de l’écran plat éteint : Moby Green, depuis 83 émissions, sans que personne ne s’en aperçoive, ne laisse aucune chance à ses adversaires, faisant preuve d’une culture générale sans commune mesure, passant allègrement d’une connaissance sans faille du cinéma tourné à Marseille à la mémoire intégrale des oeuvres musicales de Jordy. Comme ça, en douce. Et personne ne semble se douter de rien. Nagui lui même doit commencer à s’inquiéter un peu de voir son vedettariat volé par un candidat dont tout le monde semble ignorer l’identité véritable, dissimulée sous le pseudanonyme « Christophe Bourdon », car en digne fils des pères dont il est le croisement, il marche sur les plates-bandes du présentateur, glissant par ci par là un mot d’esprit avant de donner, avec une hésitation dont on finit par se demander si elle est feinte, les bonnes réponses qui lui permettent, jusque là, de demeurer sur son médiatique trône, sans avoir l’air dupe de la duperie générale.

Mais au-delà de l’anecdote, et au-delà du plaisir que certains peuvent éprouver à croire le Docteur Green ressuscité, on découvre dans ce jeu une métaphore assez bien déguisée du monde tel qu’on l’a organisé. Le principe est simple : des candidats se mesurent les uns les autres sur le terrain de ce que le cahier des charges de l’émission doit sans dout appeler la « culture générale » (c’est à dire une accumulation disparate de connaissances hétéroclites, apprises pour les apprendre, une mémorisation artificielle et aléatoire de tout et rien en général, sans visée ni intention autre que l’espoir, nécessairement statistiquement faible, que les questions porteront sur qui aura rencontré le hasard de la mémorisation). L’un d’entre eux gagne. Ensuite, il est celui dont tout le monde veut prendre la place, puisque non seulement sa victoire lui fait gagner de l’argent, mais encore, lors des émissions suivantes, les autres joueurs, s’ils ne prennent pas sa place, accumuleront de l’argent qu’il leur vole en fin d’émission, eux repartant broucouilles, la queue entre les jambes, une boite de jeux sous le bras.

Autant dire que les concurrents se comportent comme toute bonne classe moyenne : ils se battent entre eux parce qu’ils ont l’espoir d’atteindre le sommet. Ainsi, ils veillent à être performants, puisque c’est le seul moyen de franchir les étapes éliminatoires sans être, justement, éliminé. Cette performance est tout bénéfice pour le champion en place, puisqu’en fait, il a toutes les chances de ne pas se faire ravir la place par les prétendants au trône. En effet, c’est lui qui va choisir les questions qui leur seront posées. Il n’a en somme qu’à gérer son avance, et peut se comporter avec eux en bon responsable des ressources humaines. Il évalue leurs compétences, et doit seulement maintenir un juste milieu entre la promotion de ceux qui vont lui rapporter de l’argent en répondant de manière pertinente aux questions, et mettre à l’écart ceux qui pourraient lui causer des problèmes lors du combat final, puisque c’est le seul auquel celui qu’on présente comme le roi de l »émission participera.

Au pire, si jamais il foire, qu’il gère mal, et qu’il perd, la cagnotte qu’il a accumulée peut lui servir à acheter à celui qui l’a battu le trône qu’il ne veut plus quitter. Autant dire que s’il veut rester, il a intérêt à favoriser les adversaires qui sont telemarketeurs, hôtes de caisse, infirmières ou autres précaires, qui pleureront de joie quand il leur offrira 15000 € (c’est à dire, un sixième des gains engrangés (dis moi, grand gros gain engrangé, quand te dgrangrosgainengrangeras tu ?)) pour acheter à plus fort que lui une victoire que l’argent lui permet de s’offrir ce que les plus pauvres devront bien lui céder. Marx avait raison : l’argent renverse toutes les valeurs, et il permet sur ce plateau d’être Calife à la place du Calife, meilleur à la place du meilleur, ancien riche à la place du nouveau riche.

Et c’est ainsi que tous les midis, sur France 2, on édifie la foule de ceux qui, ne travaillent pas, (ben oui, qui regarde la télé à midi ?) en général, et en particulier ceux qui sont déjà assis sur le sommet de gains qu’ils pensent avoir dûment engrangés, et qu’ils considèrent comme du blé qu’ils ne comptent pas désengranger, si ce n’est pour des projets qui permettent de maintenir les pauvres à distance, et en position inférieure, ad vitam aeternam. Ainsi, à midi sur le service public, on récite tous en choeur le crédo de ceux qui aiment bien donner aux autres une leçon de vie. Christophe Bourdon, lui, a ceci de particulier qu’à chaque victoire, au contraire de son public, il semble avoir le sentiment de ne pas être à sa place. Les micros sont coupés alors que Nagui commente la suite interrompue, certes, mais rafistolée à coup de fric, des 80 victoires de ce champion neuronal, mais à chaque émission, on devine sur ses lèvres les mots « je suis désolé », adressés à celui qu’il vient de battre, et qu’il avait choisi précisément parce qu’il pensait qu’il serait simultanément celui qui lui rapporterait des gains, et celui qui ne les empocherait pas à sa place.

« Je suis désolé », ce sont sans doute les premiers mots qui viennent aux lèvres de tous ceux qui, ayant gagné contre les autres, n’assument pas leur victoire. Ce sont les mots de la droite souhaitant maintenir les avantages de ceux qui en ont déjà tant. Ce sont ces premiers mots qu’on a quand il s’agit de prendre la défense  des inégalités, afin de continuer à en bénéficier sans faire mine de s’en réjouir.

Bienvenue dans un monde où on s’accommode assez bien d’avoir les mains et poches pleines, dans la désolation. Les vainqueurs ne sont désolés pour les perdants que parce qu’ils les trouvent désolants. Tous partagent la même échelle de valeur, puisque tous sont en compétition pour les mêmes objectifs. On souhaite donc, en haut lieu, en nous proposant avec la bonhommie joviale d’un Nagui suintant l’insouciance par tous les pores de sa peau, enraciner plus profondément en nous la désolation comme critère (comme prix, certes, mais l’argent renverse tout, y compris le coût et le gain) du bonheur. Ainsi, grâce au divertissement, on peut en venir à préférer la désolation les mains pleines à l’enchantement les poches vides. Ces émissions ne sont finalement rien d’autre qu’un choix de civilisation. Un jour, on se réveillera dans ce monde enfin accompli. L’un des symptômes devrait prendre la forme d’une école dont les principes et les valeurs seront calqués sur ces jeux télévisés. Vous verrez. Vous voyez déjà d’ailleurs, n’est ce pas ?

Empire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »6 avril 2010

Juste comme ça, rapidement, et sans y accorder plus d’importance que ça : si vous avez une télé, et si vous la regardez de temps en temps. Si de plus vous faîtes partie de la catégorie de consommateurs visés, il paraît probable qu’on vous ait imposé cette publicité pour les épiceries Hediard. Musique inspirée de Mancini dans sa veine latino, Jet privé, Maybach de fonction (oui, on ne dit plus « classe », mais « fonction », même si de fait, la Maybach n’est pas vraiment une voiture de fonction, mais bel et bien une voiture de classe, c’est à dire la voiture de ceux qui sont au-delà de toute fonction, ceux qui se contentent de prélever, en d’autres termes, de se servir, sans servir) avec chauffeur, Paris vidée de toute circulation pour permettre à la très importante personne de se rendre dans cet hôtel particulier où des hommes (dont l’un d’eux doit bien être, on s’en doute, le sien; ou celui qui finance tout ça, et rend tout ça possible, ce qui revient au même) l’attendent, sans impatience, mais aux aguets (c’est la figure du désir telle que la pub la met en scène, et ces hommes sont l’image de la cible de la publicité), arrêt en ce qu’on appelerait « double file » si il y avait dans Paris, ce soir là, une quelconque autre voiture que la limousine teutonne chez Hediard, afin d’acheter on ne sait trop quoi (ce n’est pas grave, ceux à qui la publicité s’adresse ne franchiront jamais le seuil du magasin : la publicité le leur dit, ce n’est pas leur monde).

Pour un peu, on se croirait enfermé dans les rêves les plus intimes de Rachida Dati.

Juste une chose. Hediard fait partie du bouquet de marques françaises rachetées par le milliardaire russe Sergueï Pougatchev (il a aussi acheté France Soir, comme quoi il aime la France jusque dans ses pires défauts…). La très importante personne qui sort du jet et fait languir d’impatience son monde, tout en faisant refroidir la soupe, c’est Alexandra Tolstoï. Ce nom vous dit quelque chose, hein ? Oui oui, c’est la petite fille de Léon en personne. Dans la vie, elle est présentatrice pour la BBC, femme de milliardaire russe, figurante pour les publicités luxe de son mari, ainsi que pour les articles people du Times. Elle a une vision de la vie, comme vous et moi : en gros, c’est sympa d’être riche (nous aussi on aime bien ça), on peut s’offrir un pays (la France) et ses services (la Maybach glisse sur le pavé parisien, dont elle isole ses occupants sur de confortables suspensions pneumatiques (hommage à la technologie française, made in Citroen, qu’on s’offre au passage), encadrée par la police locale, mise au service de la grandeur de la Dame venue du froid, après qu’elle fut reçue par quelqu’officiel non identifiable, sur le tapis rouge déroulé à ses pieds par la République, reconnaissante de l’intérêt qu’elle et son mari manifestent pour notre pays, en l’achetant).

Accessoirement, on se demanderait à quoi peut bien servir cette pub, puisque de fait, on imagine mal les clients de chez Hediard plantés devant le Grand Journal de Canal+ (le spot passe depuis des semaines quasi systématiquement en encadrement de cette émission). Au delà du plaisir que semble manifester le couple russe à s’approprier un pays tout entier, manifestant là le pouvoir impérial de l’argent sur nos petites vies de peuple soumis, il s’agit aussi de mettre les choses à leur place : de ce monde ultra protégé, nous sommes exclus. D’abord, parce qu’à l’heure où nous regardons la télé, Alexandra Tolstoï, elle, va s’acheter quelques bidules chez Hediard (qui semble d’ailleurs être demeuré ouvert rien que pour elle (pouvoir de l’argent encore une fois)), ensuite parce qu’ à l’heure où elle dégustera ses friandises, nous serons au boulot pour gagner de quoi s’offrir un écran géant permettant de voir l’importante blonde en hd, voire en relief, bientôt. On ne doute pas que son mari Sergueï prélèvera, et sur notre travail, et sur les achats que notre travail permettra, quelques euros qui viendront financer d’autres messages de paix et d’amour, sur des musiques aussi lénifiantes que cette copie (sans doute libre de droits) de Mancini. Et il semblerait bien que l’unique ambition de ces spots, ce soit de nous rendre envieux. Accessoirement, étant donnés les fantasmes de notre présidence, et des proches de cette présidence, étant donnés les fantasmes de ceux quin ont voté pour ce candidat, et ce parti là, on peut aussi voir dans cette publicité le programme politique qui est le nôtre actuellement. D’ailleurs, susciter ainsi l’envie, et indiquer à ceux à qui le message est destiné à quel point cette envie sera perpétuellement insatisfaite, je ne vois pas comment appeler cela, si ce n’est « propagande politique ». C’est en tous cas une manière parmi d’autres d’obtenir du petit peuple des consommateurs et des envieux, la soumission volontaire requise.

Voter la peur au ventre

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, PROPAGANDA 2 commentaires »22 mars 2010

Veille de second tour, Axel Poniatowski m’écrit pour que demain, je fasse preuve d’un comportement électoral conforme à ses intérêts.

Il faut dire qu’étant donné ce que lui aura coûté sa campagne, ce serait bête de ne pas se battre jusqu’au bout pour grappiller des voix : 10 000 € de dommages et intérêts pour diffamation contre, non pas, Ali Soumaré (ça, ce n’est pas jugé), mais Michelle Sabban, voila une somme dont on peut se demander si elle doit apparaître dans les lignes de dépenses de campagne de l’UMP.

Le tract, sur le modèle des arguments choisis au niveau national, m’informe que j’ai le choix, en ce jour d’élection, entre le conservatisme de gauche, et le réformisme de droite. Mais on a du deviner, en haut lieu, que le jeu sur les mots et les définitions ne suffirait pas, et que rien, à vrai dire, ne suffirait pour cette échéance électorale. Le tract recourt donc à une autre incitation pour que je porte mon choix sur Madame Pécresse : si je ne l’élis pas, je ne serai pas en sécurité : « La première des libertés, en particulier dans le val d’oise, c’est la sécurité : on ne peut pas vivre sereinement dans un département où nous avons peur pour la sécurité de nos enfants aux abords des lycées, où nous avons peur pour nous-mêmes lorsque nous prenons les transports en commun. »

Intéressant, pour un scrutin censé être local, et dont on nous aura suffisamment répété qu’il ne pouvait pas avoir de conséquences nationales. Car la sécurité, à de multiples titres, est une affaire davantage nationale que régionale. Quand on supprime la police de proximité, par exemple, c’est l’Etat qui en prend la décision. Quand on supprime des postes de gendarmes et policiers, quand on désorganise la justice, c’est l’Etat qui en a la responsabilité. Et bien sûr, lorsqu’on génère une pauvreté croissante, dans un environnement où n’est valorisé que le pouvoir d’achat, on suscite une violence potentielle qui ne peut, à terme, que provoquer une insécurité croissante, tant réelle que ressentie.

Ainsi, on nous le dit tranquillement dans un tract de dernière minute : si on ne vote pas de manière arrangeante pour ceux qui ont déjà le pouvoir, l’Etat nous punira en nous maintenant dans une insécurité croissante, trouvant là une économie substantielle, et nous convaincant que c’est là la faute des régions. Accessoirement, cela fournira du grain à moudre à la droite lors des prochaines élections présidentielles. Du point de vue de l’application de telles sanctions, une écrasante majorité de régions à gauche permettra toutes les fantaisies nationales, dégradant sans en avoir l’air les budgets locaux, avec d’autant moins de scrupules que les conséquences en retomberont sur d’autres. Pourquoi, dès lors, se priver ?

J’ai peut être l’esprit mal tourné, mais le processus me semble tout à fait d’ordre mafieux : quand le pouvoir se rend compte qu’il ne peut pas s’établir de manière légitime, il a recours à des incitations non républicaines, qui consistent à menacer le peuple de sanctions violentes en cas de désobéissance. Cela participe de cette communication qui affirme simultanément que le peuple se détourne des élections parce qu’il n’a plus confiance en la gauche, et que le vote n’aura aucune conséquence sur la politique menée, puisque celle-ci est décidée une fois pour toute, par la droite, et ne peut pas être remise en question (même le bouclier fiscal, SURTOUT le bouclier fiscal !). En d’autres termes, on a pris le pouvoir, et il est hors de question, maintenant, qu’il nous échappe, puisque c’est la condition nécessaire pour que nos amis, qui y ont intérêt, y gagnent ce qu’il y a à y gagner en matière de précarisation du plus grand nombre et de consolidation des acquis des happy fews qui viennent becqueter dans la main du pouvoir.

Et comme le second tour des régionales n’aura été, finalement, qu’une mise en place des éléments de la prochaine campagne présidentielle, nous voila prévenus sur la haute tenue des débats qui l’animeront. Il faut donc se préparer à atteindre des sommets en matière de subtilité politique. Et on devine déjà comment on va nous convaincre de la nécessité de combattre l’insécurité, tout simplement, en l’organisant.

NB : Désolé pour le côté un peu « froissé » du document, mais il est passé par la case poubelle avant de se retrouver dans le scanner. Un réflexe !

Courage, Fillon

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »15 mars 2010

Il en va des règles que doivent suivre les ministres comme des discours du pouvoir : elles ont un certain don pour la géométrie variable, selon les situations et les moments.

Ainsi, tout le monde se souvient comment Alain Juppé dut, en 2007, démissionner de son poste de ministre à l’issue de ses législatives perdues. Celui qui avait ordonné cette démission, c’est François Fillon lui même, qui avait considéré qu’une défaite, de la part d’un ministre, mettait en cause le gouvernement dans sa totalité, et que les ministères pouvaient difficilement être dirigés par des loosers. Ainsi, une règle simple semblait devoir s’appliquer : un ministre perdant doit démissionner.

Mais les règles peuvent changer, car sur les régionales qui nous occupent en 2010, le même François Fillon a édicté une nouvelle règle, exactement inverse de celle qu’il avait auparavant trouvée si pertinente : tout ministre qui gagne doit partir. Evidemment, Fillon n’avait pas besoin de faire preuve de dons de clairvoyance particulièrement développés pour prédire un échec massif des listes UMP aux régionales, et si la règle valable pour les législatives devait être appliquée à ces régionales, on assisterait dans une semaine à un remaniement ministériel tel qu’il faudrait organiser une campagne de casting aussi massive que la Nouvelle Star pour parvenir à réunir de nouveau une équipe de stars aussi clinquante que notre actuel staff gouvernemental. En effet, c’est tout de même une vingtaine de candidats à ces élections qui sont, aussi, ministres, et Fillon, dont la carrière est un vibrant éloge de ce principe, c’est bien connu, trouve soudainement que le cumul des mandats doit être condamné, particulièrement quand personne ne risque d’être cumulard. Pourtant, si on veut être logique, la règle qui voulait que les ministres démissionnent en cas d’échec semblait signifier que tout ministre vainqueur pourrait cumuler sans crainte (sinon, à quoi bon cette règle ?) de heurter un quelconque principe politique.

Il faut croire que la défaite rend modeste, puisque soudainement, on considère que les perdants doivent refuser de cumuler leur ministère avec un siège que de toutes façons, ils n’auront pas. Voila qui constitue un sacrifice qui ne produira sans doute pas trop de douleur, et ça tombe plutôt bien : en dehors de Valérie Pécresse qui semble avoir un certain goût pour la douleur souriante (les images sont de plus en plus frappantes, du décalage total entre la situation du personnage et le sourire crispé, mais fidèle, qu’elle arbore en permanence, malgré l’inanité de son propos, la débilité des arguments avancés, l’impotence de ses discours; seule une martyre serait capable d’entrer dans de telles stratégies d’auto-destruction (l’objectivité réclamerait qu’elle reconnaisse qu’en dehors d’un singulier concours de circonstances, jamais une telle personne n’aurait pu envisager être ministre un jour, ne pas se contenter de ce climax absurde, c’est être habité d’un Thanatos particulièrement suffisamment puissant pour être effrayant)), en dehors de la passionaria de l’Ile de France, donc, ce petit peuple de droite semble ne pas aimer souffrir plus que de raison, c’est à dire plus que le peuple lui même.

Ne pas s’appliquer les lois qu’on impose aux autres, voila donc le principe suprême de ces gens là, qui sont dans le même temps capables de s’indigner devant les taux d’abstention himalayesques dont les français sont les auteurs.

Pardon ?

 Les « auteurs » ?

On pourrait se demander qui sont ceux qui se sont ingéniés à nier toute valeur à l’élection régionale.

Qui conçoit le Grand Paris de telle manière que la région n’y aura aucun pouvoir (on ne s’étonne pas, dès lors, qu’on tente d’y faire élire des incapables, ils feront ton sur ton avec la puissance institutionnelle qu’on leur prépare), déclarant aux franciliens que de toutes façons, c’est à l’arbitraire présidentiel que reviendront les choix qui les concernent (en gros, le parisien doit se rêver comme un habitant de la Seine, qui suivra ses méandres pour aller d’un bout à l’autre de sa mégapole, et ce jusqu’à son estuaire; tous ceux qui pensent un peu la question voient là dedans une connerie sans nom, mais que voulez vous ? C’est là le fantasme du président, il faudra bien s’y plier… mais à quoi bon voter, alors ?) ?

Qui intervient sans cesse, selon la stratégie du pompier pyromane, au sein même des débats dont les régions devraient être maitresses, afin de donner du sens à sa présence et de discréditer des pouvoirs locaux qui sont excessivement à gauche pour qu’on puisse leur accorder une quelconque efficacité (et le mieux, pour démontrer leur inefficacité, n’est il pas de saper celle ci, ne serait ce qu’en leur coupant les vivres à travers des lois de décentralisations qui sont économiquement mensongères ?) ?

Qui centralise les pouvoirs, conditionnant le quotidien des citoyens au sein même des régions, et s’étonne de voir le peuple s’abstenir alors même que fut annoncé, avant le suffrage, que de toutes façons, le vote ne changerait rien, que les conséquences d’un vote régionale devaient être régionales, et que la politique nationale, menée par un gouvernement dont aucun membre candidat ne sortira politiquement vivant de cette élection, ne sera d’aucune manière impactée par la décision du peuple ?

On ne peut certes pas affirmer très sérieusement que le mensonge et la trahison du peuple soient des principes radicalement nouveaux. L’épisode  » Imposons un jour à Juppé ce dont on protégera ensuite des ministres plus proches du pouvoir (parce que plus dociles) » n’est qu’un pas de plus après les « Indignons nous d’une abstention qu’on aura générée », les  » déplorons la surveillance médiatique des élus tout en mettant au programme une vidéosurveillance généralisée du peuple », les « vidons le Front National de ses électeurs en mettant en application son programme politique » ou les « sauvons les banques avec l’argent du peuple, mais n’exigeons à aucun moment que les banques puissent servir à quoi que ce soit pour le peuple ».Ca ne constitue cependant pas une raison de s’en satisfaire, d’autant moins que ces principes sont désormais mis en oeuvre de manière quasi industrielle, et que quelque chose peut nous dire que nous assistons aux mensonges terminaux, c’est à dire aux derniers coups d’un  jeu de poker où les joueurs qui ont le plus gros jeu sentent qu’il est maintenant grand temps de rafler la mise, et de solder les comptes avant d’aller dépenser le jackpot là où la fortune délocalise massivement. On peut alors aller loin dans les mensonges, jusqu’à  la contradiction évidente, sans mettre en cause le projet global. Ainsi, hier soir, la soirée électorale fut pour l’UMP l’occasion d’affirmer sans rire que l’union pouvait être pratiquée seul. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, en définitive : ce que l’UMP reproche à ses adversaires, c’est de composer, ensemble. C’est de négocier, dialoguer, de constituer des compromis afin de s’entendre. Voila précisément ce que la droite exècre, parce que les compromis signifient pour ceux qui ont le pouvoir d’en partager au moins une partie. Or, le pouvoir étant essentiellement économique, et sachant combien ces gens là sont attachés à leur argent, on comprend qu’ils souhaitent pratiquer l’union en petit nombre.

Mais on ne peut pas manquer cela : en composant, les autres partis pratiquent en somme ce qu’on peut appeler « politique », au sens que prend ce mot lorsqu’il prend la forme de la démocratie : s’occuper, ensemble des choses publiques, débattre et organiser l’espace public. En refusant le dialogue, en fermant les portes à toute négociation, l’UMP persiste dans la concentration d’une politique qui est réduite à l’exercice autoritaire du pouvoir, sans aucune contractualisation claire avec le peuple : on doit d’autant plus les laisser tirer les marrons du feu social, qu’il est hors de question que les avantages soient partagés, qu’il est exclu qu’une quelconque justice soit mise en oeuvre.  A ce titre là, l’UMP est devenu ce qu’était jusque là le Front National ou le parti des chasseurs : un lobby. Mais un lobby qui a le pouvoir.

On n’en a donc sans doute pas fini de les voir organiser le maintien de leur clique à ce poste pratique, d’où ils peuvent solder à bon compte l’espace public au profit de leurs potes, et on va sans doute les voir encore longtemps parader au soir d’élections qu’ils auront consciencieusement sapées pour déplorer l’abstention d’un peuple qu’on aura suffisamment déculturé pour qu’il perde tout sens civique, ou qu’on aura peu à peu dégoûté, faisant de la politique l’antithèse de ce qu’elle doit être, convainquant les plus acharnés que ce n’est plus par le biais du suffrage universel que les choses doivent se décider, radicalisant l’opposition dans des attitude que jamais la majorité ne suivra. L’électeur majoritaire adoptera, lui,  les comportements et les opinions qu’il pense susceptibles d’apporter individuellement un pouvoir d’acquisition supérieur à celui du voisin, peu importeront les conditions de ce gain, puisqu’on ne les aura pas politiquement décidées. Les pires prémonitions de Tocqueville sur la démocratie seront alors accomplies, pour le plus grand bénéfice de ceux qui les auront mises en oeuvre, tout en la déplorant.

Toutes illustrations extraites du film de Michael Snow, La Région centrale (1971), histoire de donner dans l’illustration ésotérique, mais aussi afin de donner un peu d’ampleur à une politique dont la dimension semble se réduire à peu de choses. Au moins, là, on est dans les connexions cosmiques et dans la définition profonde de ce qu’est la région.

La Grande Braderie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »5 mars 2010

Tout le monde a déjà vu comment ça se passe, les vide-greniers. Derrière l’ambiance conviviale qui veut que chacun mette sur le trottoir, en rangs d’oignons, tout ce que la cave, les placards, les dessous de lit et, donc, les greniers, contiennent de plus inutile, dans une sorte d’auberge espagnole de l’inutile et du kitsch, se cache en réalité un moyen pour les professionnels de mettre la main sur ce qui les intéresse, c’est à dire ce qui peut avoir une valeur, pour le revendre ensuite à des connaisseurs à meilleur prix. Ca, c’est une des techniques que peut prendre l’appropriation, qui est le premier mouvement de la marchandisation. Prendre à un naïf qui croit se débarrasser, pour vendre à un connaisseur qui est conscient de ce qu’il acquiert.

Politiquement, le principe est le même : toute braderie sociale est en fait le prélude à une commercialisation qui permet aux brocanteurs de métier de faire de substantielles plus-values. Il se trouve simplement que les crises successives permettent de mettre plus rapidement à genoux les états, et que devant l’urgence du maintien des comptes publics dans une zone qui puisse rassurer les instances de régulation, les états sont prêts, maintenant, à brader ce qui leur coûte, croyant que ça n’a aucune valeur.

Parfois, la situation est plus cynique, car l’Etat est tout à fait conscient de la valeur de ce dont il se débarrasse à bas prix. Sinon, il ne prendrait pas tant de soins à le dévaloriser.

Curieusement, ça fait un moment que les fonctionnaires se battent contres des ministres qui semblent s’ingénier à ne jamais reconnaitre la valeur de ce dont ils ont la charge. Ainsi, les ministres se comportent de plus en plus vis à vis de leur propres administration comme se comporteraient des responsables de structures concurrentes qui auraient comme seule stratégie de saper le travail effectué et d’en nier la valeur. C’est ainsi qu’on voit des ministres de l’éducation nationale, en particulier, montrer leur mépris envers les enseignants, affirmer publiquement que l’école remplit mal ses fonctions; c’est tout juste si on ne les voit pas distribuer autour d’eux des tracts vantant les qualités des établissements privés.

Or, il n’y a pas un secteur de l’Etat dont l’activité ne constitue pas une concurrence déloyale envers un secteur privé potentiel. Et pour cause : le domaine public ne cherche pas le profit, ses seuls actionnaires sont les citoyens eux mêmes, et son travail n’est pas, à strictement parler, à vendre. Ce sont autant de manques à gagner pour le domaine privé : un bon élève qui suit ses cours dans les établissements privés, c’est un consommateur de moins dans les cours privés. Bien sûr, on peut comprendre que l’Etat doive faire des coupes sombres dans son budget, lorsque la situation l’exige. En revanche, si on se rendait compte que derrière la mise à sac de pans entiers du secteur public, il y a en réalité la mise à disposition de ce marché pour quelques opérateurs privés qui y trouvent leur compte au delà de toutes leurs espérances, alors on pourrait sans doute, légitimement, se poser quelques questions sur ces méthodes d’investissement et de gestion des biens publics.

Or, on sait depuis maintenant longtemps que gravitent autour de l’Elysée des personnes, privées, qui misent beaucoup sur l’apparition de ces nouveaux domaines d’investissement. Ecole, sécurité, incarcération pénitentiaire, recherche d’emploi, transports, protection sociale, santé, retraite. Plus l’Etat se décharge, plus le privé peut rentabiliser ce qu’on avait conçu comme ne devant pas être rentable.

Belle illustration, ces derniers jours, dans un article de Rue89, qui montre comment Nicolas Sarkozi n’est pas en position neutre sur le terrain des négociations autour de l’épineux problèmes des retraites, et du désengagement de la sécurité sociale de certains remboursements, dans la mesure où son propre frère, Guillaume Sarkozy a massivement investi dans les assurances retraite et santé, et que la fortune de celui ci est directement dépendante de l’échec gouvernemental de Nicolas, son frère. Ainsi, tels des Jonas Brothers de l’investissement massivement rentable, acquis en pressant encore un peu plus le fruit de l’Etat, tout en se plaignant de l’avoir déjà laissé si longtemps presser par ces planqués de fonctionnaires, nos duetistes viennent ils, de bon matin, parcourir le vide grenier social pour y faire leurs emplettes, sachant très bien ce qu’il faut prendre, et à quel moment le prendre. Evidemment, comme un échec trop évidemment provoqué et voulu de la part de l’Etat lui même, pourrait faire naitre le doute, il faut avant tout dégrader le plus possible ce qu’il s’agira de faire fructifier pour des comptes privés, et comme on le voit, on ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre pour mettre à terre la puissance publique : dernier obstacle à l’édification d’un marché universel, il s’agit de saper ce pouvoir qui est toujours perçu comme trop lent, trop peu impliqué, trop peu connaisseur, et le mieux pour le faire, c’est encore d’incarner ce pouvoir, d’être en mouvement permanent et de montrer que malgré ce mouvement, tout part à vau l’eau.

L’article est signé par Cécile Dufflot. Faut il y voir un discours partisan ? Non, il faut plutôt y voir l’aptitude de l’écologie politique de se poser en courant qui a un regard sur tous les aspects de la vie politique, observe les arbitrages qui y sont actuelles effectués, en cerne la logique et dénonce ceux qui remettent en question la justice. C’est le minimum qu’on puisse attendre d’élus. Et il n’est pas si fréquent que ce minimum soit atteint.

L’article se trouve ici : http://www.rue89.com/2010/03/03/retraites-la-reforme-revee-de-nicolas-et-guillaume-sarkozy-141278 et il fait partie de ces éclairages qui devraient, à terme, provoquer un mouvement, même si on assiste de plus en plus à la mise en évidence de notre aptitude assez profonde à l’acceptation.

Illustration : Guillaume Sarkozy, photographié devant les affiches de la campagne électorale de son frère, le jour du second tour des élections présidentielles.

Cran de sûreté

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »26 février 2010

Certains jours, on se prendrait presque à regretter la naïveté dont on faisait preuve dans les années 80 en matière de lutte contre le racisme, quand on se donnait bonne conscience en portant une petite main « touche pas à mon pote ». Certes, faire de l’étranger un pote a priori, c’est faire de lui, de toutes façons, cet étranger qu’il FAUT aimer, et pas ce citoyen avec lequel on est dans un espace commun, mais au moins, en ces temps là, il y avait un minimum de mobilisation mentale possible contre un certain nombre de phénomènes qui, dès lors, ne pouvaient tout simplement pas se produire.

Il semblerait qu’on se soit aujourd’hui habitués à un certain nombre de faits et de propos : le passé judiciaire d’un candidat PS fait l’objet d’une enquête scrupuleuse et de propos relevant, d’un point de vue pénal, de la diffamation de la part des soutiens de la liste opposée aux régionales ? Aucun problème. L’affaire n’est relayée au JT de TF1 et Canal+ que lorsqu’aucun démenti ne lui est offert. En somme, ces medias sont tout simplement complices du mensonge lorsqu’il a lieu, mais se refusent à toute information lorsque les faits sont établis. Mieux encore : quand, enfin, on tient sur le plateau du Grand Journal de Canal+ le patron de l’UMP lui même, on n’obtient de lui aucune condamnation de la diffamation, et il en rajoute sur les accusations. Bien entendu, il n’explique à aucun moment le fait que pour Ali Soumaré, quelques lignes sur son casier judiciaire posent problème là où pour un certain nombre de responsables politiques représentants de l’UMP, ces lignes semblent n’en pas poser. On n’aura pas davantage d’explications sur le fait qu’une enquête impliquant davantage qu’une simple investigation journalistique ait été effectuée sur ce candidat particulier, ni sur le fait qu’une fois les accusations les plus importantes démenties, le premier secrétaire de l’UMP ne relève même pas qu’en effet, certaines des accusations étaient fausses, préférant sceller pour de bon dans l’esprit de l’électorat visé l’association simple : individu noir = délinquance. La naïveté des années 80 aurait mis des milliers de personnes dans la rue pour empêcher cela; il semblerait qu’aujourd’hui on se soit fait à cette idée. Dans la video qui suit, on remarquera le ton, tout à fait typique du discours UMP depuis maintenant un moment. On remarquera que maintenant, les hommes politiques, quand on leur fait une objection sur un argument qui n’est pas soutenable, répondent juste « Vous m’indiquerez quand je pourrai continuer », ce qui signifie que le discours doit s’écouler en un monologue qui ne doit rencontrer que des hochements de tête d’approbation. Ce que les journalistes offrent souvent.

On remarquera, au passage, que lorsque Georges Frêche se trouve un peu malmené par son propre camp, les medias lui sont grand ouverts pour lui permettre de riposter (sur Canal, longuement). Ali Soumaré subit des attaques mediatiques qu’on peut juger bien plus graves, et c’est Xavier Bertrand qui est invité pour venir justifer des attaques, alors même qu’on sait qu’elles sont mensongères. Magique, non ?

Mais, à la rigueur, de la part d’un parti politique qui se sait souffrant d’un manque de reports de voix au second tour des régionales, on peut à la limite comprendre (accepter, c’est autre chose, mais on saisit assez bien la logique qui préside à ces stratégies de communication). En revanche, on peut se demander dans quelle mesure il est compréhensible qu’une entreprise telle que la SNCF joue, elle aussi, la carte de la stigmatisation des populations étrangères. Ainsi, Les contrôleurs de trains de midi-Pyrénées ont ils trouvé dans leurs casiers des affichettes leur conseillant de se méfier d’une partie précise des usagers : les roumains. On voit d’ici l’ambiance dans les trains, si la logique d’opposition des populations entre elles devait se développer de cette manière, et si de manière générale, les origines des uns et des autres devaient systématiquement donner lieu à ce genre de schémas. Voici le texte que la SNCF diffuse :

« Ces dernières semaines des soucis ont été rencontrés avec des Roumains.

En effet de nombreux vols de bagages ont été constatés.

Nous vous demandons de redoubler de vigilance.

Par ailleurs tous les faits de roumains doivent être signalés au PCNS »

Libre à chacun de deviner ce qu’est un « fait de roumain ». On devine que leur simple présence suffit, et on attend juste une seconde notice nous indiquant comment les reconnaitre. Ce qui, dans la logique des choses telles qu’elles se font ces temps ci, devrait constituer l’étape suivante de notre lent, mais sûre, glissement vers ce qui constitue de plus en plus clairement notre point de chute.

On prendra comme un signe des temps le fait que ces initiatives, qui ne sont que les relais d’une volonté qui se veut, de plus en plus, politique (même si elle constitue, en fait, la négation même de la « polis » telle que nos ancêtres ont pu, en leur temps, en bâtir l’idéal), ne provoquent aujourd’hui qu’un très faible écho. On notera, aussi, que si ces initiatives sont prises, c’est pare qu’il est de bon ton, dans l’espace public tel qu’il est devenu, de les prendre, et qu’on n’y craint plus de réprobation majeure. Ici encore, le plus saisissant n’est pas tant que les propos soient tenus, que ce que la tenue de ces propos suppose de complaisance envers eux, a priori.

Connecting People – l’humanisme de l’autre homme entrevu sur Chatroulette

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM Laisser un commentaire »22 février 2010

« Johnny’s always running around
Trying to find certainty
He needs all the world to confirm
That he ain’t lonely »

D’aussi loin que je me souvienne, la première fois que j’ai entendu parler de ce que serait, pour moi, longtemps, le net, ce fut une interview que j’entendis, enfant, de Michel Berger, racontant que le soir, il composait au hasard des numéros de téléphone, et parlait avec les inconnus, quand ils décrochaient, et quand ils acceptaient l’idée de dialoguer ainsi avec quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas.
Se formait alors en moi, ce qui fut peut être un tout premier mouvement philosophique : les autres n’étaient pas restreints au seul cercle familial. Non seulement, tous ceux auxquels je n’avais pas le droit de répondre dans la rue, les fameux inconnus, étaient en fait des interlocuteurs potentiels, mais il existait même des moyens techniques permettant d’entrer en contact avec eux à distance, et on pouvait carrément se permettre de les appeler. Ce monde m’était toujours fermé, car j’avais une idée floue de la manière dont on pouvait ainsi utiliser le téléphone, mais je savais qu’une frontière se lézardait : un jour, je pourrais rencontrer les autres, et je savais déjà que ça pourrait se faire, même en leur absence.

Le net, si on veut bien ne pas le réduire au simple tuyau autoroutier déversant des informations dont on ne sait si elles sont des biens communs ou des marchandises, ce fut avant tout cela : un lien entre les êtres humains, nécessitant d’autant moins leur présence physique au même moment au même endroit que les moyens techniques qu’étaient les ordinateurs, associés à des périphériques toujours plus fins dans leur manière de mettre les autres en présence permettaient de mobiliser bien plus que leur cors : c’était, de toute évidence, tout leur être qui était, par ce réseau, connecté aux autres.
Se rejouait alors, via les ICQ, via les précurseurs des MSN, via les AIM encore rudimentaires, ce qu’avaient déjà vécu les marins, les routiers et les radioamateurs auparavant : tout comme les usagers de la CB avaient pu vivre, pendant des décennies, la singulière expérience d’être mis en contact, parfois par la simple écoute des autres, parfois à travers des conversations que d’autres pouvaient écouter, avec les autres, au sens large, c’est-à-dire non pas le cercle d’amis, non pas les semblables, mais tout autre, n’importe qui, l’ordinateur devenait à son tour le phare miniature qui permettrait, tout d’abord chez soi puis, miniaturisation aidant, tout le temps, via n’importe quel téléphone portable connecté à son tour au net (rendant obsolète, dès lors, sa fonction de téléphone) de se brancher à l’humanité toute entière, de lancer à travers la noosphère des signaux dont on se dit qu’ils peuvent être captés, compris, et qu’ils susciteront, peut être, une réponse.

Ainsi, internet fut il, avant tout, pour ceux qui y furent sensibles, la matérialisation du fait qu’à la question « quelqu’un m’attend il quelque part ? », la réponse était « oui, 24h/24 ». Et à la question « Qui ? », la réponse s’approchait de plus en plus, asymptotiquement, de « l’humanité toute entière ». Rien de nouveau sous le soleil, en fait : nous pouvons à tout moment sortir dans la rue et hurler au monde entier notre désir de connexion, mais de fait, la présence physique de notre corps hurlant dans l’espace public gène, là où les purs signaux apparemment désincarnés que nous lançons dans l’espace numérique sont parfaitement décents. Tout se passe alors comme si le net était un lien immédiat, qui se passe d’espace social, qui se passe de place publique (et si on comprend ça, on comprend mieux la délicatesse de toute ambition de légiférer dans cet espace là, car il est au sens propre utopique (il n’est justement pas un espace (et au passage, ça explique le caractère vain des mises en espace de type SecondLife), et il abolit les conventions habituellement respectées dans l’espace), qui fonctionne alors non pas dans l’effort d’aller vers l’autre en franchissant tout ce qui nous en sépare, mais dans la disponibilité envers l’autre, et la reconnaissance de ce qui nous unit à lui.

J’imagine assez en quoi ces propos sur le net peuvent sembler déplacés pour des utilisateurs actuels des moyens de communication, et des réseaux sociaux. En effet, Facebook, Twitter, les sites de rencontre fonctionnent selon un principe exactement inverse à ce que je viens de décrire. Le simple concept de « réseau social » en dit d’ailleurs long : On se connecte entre gens de bonne compagnie, on choisit qui fait partie du réseau et qui en est exclu, on réserve ses gazouillis sur Twitter à quelques personnes soigneusement choisies sur des critères qui peuvent aller de « j’ai confiance en toi » à « tu es l’élément qui manquait à ma panoplie d’amis, et ton avatar est harmonieusement coordonné à l’image que je souhaite donner de moi et de la bande de djeuns que je semble être à moi tout seul, grâce à ta présence dans mon cercle intime, qui contient déjà 400 personnes ». On poke certains, on dédaigne les pokes des autres, on sollicite les uns pendant qu’on désamifie les autres, on soumet tout son « entourage » (prononcez le mot avec l’accent anglo-saxon le plus puissant) à la menace permanente d’être nexté, jugé soudainement pas à la hauteur, insuffisamment attentif, pas assez attentionné ; pas assez d’amour exprimé pour la dernière vidéo mise en ligne, pas assez d’applaudissements pour mon dernier score à Goo, pas assez de commentaires sur la musique que j’aime, décidément, tu ne me mérites pas, et l’altitude depuis laquelle je te lâche est à la mesure de l’engagement qu’on avait semblé prendre l’un envers l’autre quand on s’était acceptés comme amis. On avait juste oublié que des amis, on en avait 400 chacun, que l’association de nos réseaux respectifs, ça en faisait presque 1000, et qu’on serait bien incapable de donner ne serait ce que des détails basiques sur une vingtaine d’entre eux, parce que ce qui compte, c’est moins de s’intéresser à eux, que d’obtenir d’eux le témoignage de leur propre intérêt.
Dès lors, Wikipedia, Google, Meetic et Facebook, en transformant le net en gigantesque banque de données (et deux d’entre ces quatre contribuent bel et bien à la transformation des humains eux-mêmes en simples données (et je ne mentionne même pas toutes les propositions plus spécialisées, qui permettent de se classer soi même dans telle ou telle sous catégorie de marchandise, selon ses goûts sexuels (et pas seulement sur la base de la seule attirance pour tel ou tel sexe, ce serait trop vaste), selon sa pilosité (oui), selon la taille de ses organes (oui oui), selon le degré de réduction au sexe qu’on compte appliquer à la rencontre (ta rencontre, tu la veux soft (elle sera gratuite), ou sexe (il faudra payer), ou hard (il faudra non seulement donner ton n° de CB, mais aussi payer de ta personne) ?) selon qu’on conçoit ce qu’est une rencontre comme devant avoir lieu avec tel ou tel autre figurant), ces sites et leurs semblables ont peu à peu fait passer l’expérience numérique d’une projection de soi dans une dimension jusque là inconnue à une absorption la plus GIGAntesque possible de données, qu’il s’agirait d’accumuler, au cas où on aurait un jour quelque chose à en faire (mais qui fait quoi que ce soit d’une telle masse d’information, à part ceux qui sont capables de la trier pour revendre le fruit de leur arborescence ?). On comprend mieux, dès lors, un détails de vocabulaire assez frappant sur Facebook : on s’y réunit autour d’un mur, et ce mur collectif, s’il porte ce nom, n’est rien de plus que la face interne d’une frontière à l’intérieur de laquelle se retrouvent ceux qui ont été cooptés comme pouvant « entrer » dans l’espace commun. En dehors, les autres, qui ne verront du mur que sa face aveugle et muette, exclus. Sur Facebook, ceux qui ne comptent pas au nombre de mes amis sont comme des morts vivants, maintenus à distance des gated-communities, à l’intérieur desquelles on décore les murs de futilités, pour mieux rendre anodin un principe qui est, tout de même, sur le fond, le même que celui qui a mené des communautés politiques à s’isoler au milieu de murs, pour se protéger d’autres conçus comme a priori indésirables.

Dès lors, quand on voit les tentatives de plus en plus appuyées de légiférer le monde numérique, on sent bien qu’on ne peut pas éternellement y échapper. Et pourtant, on sent aussi que quelque chose de plus essentiel se joue, et que ça peut concerner quelque chose d’intime dans l’humain. A tel point qu’il serait peut être temps de distinguer, au sein de ce qu’on appelle « Internet », d’un côté ce qui relève de la diffusion d’informations, et de biens au sens large, bref, le commerce, ou ce que les latins auraient appelé le « négoce », et de l’autre ce qu’on devrait considérer comme la part non négociable, c’est-à-dire le pur lien entre tout être humain se connectant à ce qui s’apparente, tout de même, au réseau des consciences. Teilhard de Chardin n’est pas devenu par hasard un des papes des réseaux numériques : ayant entrevu la nécessité future (il écrivait depuis la première moitié du 20ème siècle) de connecter les consciences humaines, pour leur faire accomplir cette unité que la séparation corporelle, et spatiale, rendait impossible, il inventait le Net avant l’heure, et l’appelait « Noosphère », du grec Noos, qu’on pourrait traduire par « Esprit ».
Et c’est sans doute à travers ses dispositifs de mise en contact les plus rudimentaires que le net, conçu selon cette seconde dimension, retrouve au mieux ses racines. Loin des classements méticuleux d’amis permis par les réseaux sociaux (sur le mode « excuse moi, mais je n’accepte pas encore ta demande d’amitié, car je viens juste de reconfigurer toute la nomenclature selon laquelle je classe mes relations, et je ne sais pas trop où te caser : « Fuck Buddy potentiels » ? « Ouverture intéressante vers des nouveaux friends plus cools auxquels je ne peux pas encore prétendre » ? « Ressource professionnelle à ne pas négliger » ? »), loin des fiches de recherche intégrant des détails aussi poussés que « revenus », ou « couleur de la peau » ou « uro » ou encore « orientations politiques », qui ne font que séparer ce qui est censé être lié, le plus essentiel du net se trouve sans doute dans ce qui ressemble le plus à une connexion sans intermédiaire, c’est-à-dire une rencontre non choisie.

C’est exactement ce que propose le site www.chatroulette.com : le B.A BA du contact entre êtres humains : on se branche, on se retrouve avec quelqu’un et on voit. Regarder, être regardé. Pas de mise en spectacle visant telle ou telle partie de la population à laquelle on souhaite appartenir, pas de happy few, pas de carré V.I.P. ni d’heureux élus. Là, les regards se croisent, souvent très rapidement, parfois on s’attarde, on échange, et on se quitte, sans avoir aucun moyen de se retrouver. C’est exactement ce niveau d’intimité universelle qui est atteinte dans les communautés où le sexe est suffisamment libéré pour pouvoir se vivre entre parfaits inconnus : au-delà de la consommation de l’autre (dont on revient vite, en fait, pour peu qu’on n’y sombre pas), se forme une véritable communauté, dépassant toutes les frontières habituelles qui barrent l’espace social, parce que voila, le contact sexuel immédiat direct n’a que faire des ces identités là. Alors, www.chatroulette.com, c’est l’expérience fondamentale du sexe, sans le sexe (ou presque).
La proposition peut sembler triviale, et c’est trivialement qu’un certain nombre d’utilisateurs la vivent. Néanmoins, au-delà de la possibilité de zapper la planète entière (mais c’est sans doute une déformation provoquée par l’habitude prise de sélectionner en permanence ceux qu’on juge dignes d’accéder à notre cercle ambiant), on a là l’exacte reproduction, rendue possible et efficace, de cet acte qui consistait à taper au hasard des numéros sur son téléphone, pour rejoindre telle ou telle solitude soudainement abolie. Et sans doute la puissance de l’expérience est elle à la hauteur de ce qu’il y a en nous de désir, c’est-à-dire de vide à combler, non pas sur le mode de l’avoir, mais sur le mode de l’être, parce qu’en définitive, ce que ces moyens techniques rendent possible, c’est précisément l’être humain (si on coince sur cette phrase, on la relit en entier, en insistant sur la première occurrence du mot « être », et en glissant de manière souple et agile vers la deuxième et dernière occurrence.

De l’être à l’être humain.

Evidemment, on sait bien que les critiques sur chatroulette pleuvent : clientélisme, exhibitionnisme (le site est sans doute un de ceux qui cumulent le plus de bites livrées au regard du premier venu (c’est-à-dire, et ça n’ira pas sans poser, à terme, de problèmes, de mineurs, par exemple)), mais au-delà de tout ce qui fait de cette proposition quelque chose d’évidemment décevant (mais hey, ce ne sont que des êtres humains !) il y a là une sorte de retour aux sources low-tech vers une essence sur-naturelle, plus que naturelle des moyens techniques constituant un lien entre les hommes : je me branche sur l’humanité entière, et le premier venu en est le visage (ou, parfois, d’autres partie du corps, on l’aura compris). La plupart des commentateurs y voient l’esprit de Sade, on peut aussi y reconnaître celui de Lévinas.

Oui, Levinas.

Parfaitement.

Parce qu’à vrai dire, si Michel Berger et son téléphone furent un moment de surrection philosophique, le moment de l’insurrection (c’est-à-dire le moment où ce mouvement, en moi, s’est retourné contre lui-même, c’est-à-dire a commencé à devenir réflexif), c’est la découverte de Lévinas, à travers ce petit livre d’entretiens qu’est Ethique et infini.

« « Il y a » pour moi est le phénomène de l’être impersonnel : « il ». Ma réflexion sur ce sujet part de souvenirs d’enfance. On dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme « bruissant »

- Un silence bruissant ?

- Quelque chose qui ressemble à ce que l’on entend quand on approche un coquillage vide de l’oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit. Quelque chose qu’on peut ressentir aussi quand on pense que même s’il n’y avait rien, le fait qu’ « il y a » n’est pas niable. Non qu’il y ait ceci ou cela ; mais la scène même de l’être est ouverte : il y a. Dans le vide absolu, qu’on peut imaginer, d’avant la création – il y a. (…) J’insiste en effet sur l’impersonnalité de l’ « il y a » : « il y a » comme « il pleut » ou « il fait nuit ». Et il n’y a ni joie ni abondance : c’est un bruit revenant après toute négation de ce bruit. Ni néant, ni être. J’emploie parfois l’expression : le tiers exclu. On ne peut dire de cet « il y a » qui persiste que c’est un évènement d’être. On ne peut dire non plus que c’est le néant, bien qu’il n’y ait rien. De l’existence à l’existant essaie de décrire cette chose horrible, et d’ailleurs la décrit comme horreur et affolement.

- L’enfant qui sur son lit sent durer la nuit fait une expérience de l’horreur…

- … Qui cependant n’est pas une angoisse. Le livre est paru avec une bande où j’avais fait inscrire : « On commençait à parler beaucoup d’angoisse à Paris, en 1947… D’autres expériences, toutes proches de l’ « il y a » sont décrites dans ce livre, notamment celle de l’insomnie. Dans l’insomnie, on peut et on ne peut dire qu’il y a un « je » qui n’arrive pas à dormir. L’impossibilité de sortir de la veille est quelque chose d’ « objectif », d’indépendant de mon initiative. Cette impersonnalité absorbe ma conscience ; la conscience est dépersonnalisée. Je ne veille pas : « ça » veille. Peut être la mort est-elle une négation absolue où la « musique est finie » (on n’en sait rien, d’ailleurs). Mais dans l’affolante « expérience » de l’ « il y a », on a l’impression d’une impossibilité totale d’en sortir et d’ « arrêter la musique ».

Je saute quelques lignes, pour aller directement à la fin de ce chapitre :

« Pour sortir de l’ »il y a », il faut non pas se poser, mais se déposer; faire un acte de déposition, au sens où l’on parle de rois déposés. Cette déposition de la souveraineté par le moi, c’est la relation sociale avec autrui, la relation dés-inter-essée. Je l’écris en trois mots pour souligner la sortie de l’être qu’elle signifie. Je me méfie du mot « amour » qui est galvaudée, mais la responsabilité pour autrui, l’être-pour-l’autre, m’a paru, dès cette époque arrêter le bruissement anonyme et insensé de l’être. C’est sous la forme d’une telle relation que m’est apparue la délivrance de l’ »il y a ». Depuis que cela s’est imposé à moi et s’est clarifié dans mon esprit, je n’ai guère parlé dans mes livres de l’ »il y a » pour lui-même. Mais l’ombre de l’ »il y a », et du non-sens, me parut encore nécessaire comme l’épreuve même du désintéressement. »
Levinas – Ethique et Infini; L’ »il y a », P.37sq

Il est trop facile de voir l’humanité de l’autre homme dans les visages choisis, sélectionnés par nos propres soins pour jouer le rôle de « l’autre » selon les critères arbitraires qui nous conviennent. Quelles que soient les raisons qui nous font aligner tel ou tel figurant contre le mur de nos propres lamentations, afin de dresser un portrait robot de ce que nous reconnaissons comme « humain », l’humanité telle que nous la reconnaissons volontiers est toujours partiale, et partielle. A l’inverse, le contact immédiat permis par ce dispositif technique minimaliste de la roulette russe du contact humain met en scène, de manière pertinente, tout ce que l’autre être humain est pour nous : n’importe qui, et pourtant au delà de toute indifférence possible. On peut le zapper, mais on sait bien qu’on ne vient pas de switcher entre deux chaines de télévision, car derrière l’image vidéo, c’est une présence au monde qui vient de se voir délaissée par un regard humain. N’importe qui devient le visage de l’humain, y compris ceux qui ne montrent pas leur visage : présences offertes au regard, dans la parfaite conviction que ce sont bien d’autres hommes qui sont à l’autre bout du fil, d’autres respirations, d’autres « êtres-pour-l’autre » en quête de rupture avec la mer noire de l’ »il-y-a », d’autres hommes qui prennent le risque de se transformer en flux de données, pour sortir grâce à autrui du simple ensemble de données auxquel nos sociétés, et les réseaux sociaux qui en sont les relais, les réduisent.

Si le net se veut se lien ouvert, et l’abolition des frontières, alors il faut accepter le prix de cette immédiateté : la stricte égalité. N’importe qui devient le visage de l’humanité, le premier venu, au sens strict, peut être accueilli, et je ne peux pas exiger que ce soit réciproque. Unilatéralité du respect. Mon visage, au milieu des autres, anonyme, réduit à sa simple présence. Même pas moi en quelque sorte, puisque non réductible à des coordonnées ou à un profil. Méconnaissable donc, mais humain, après tout.

Illustrations : alternance de portraits captés sur Chatroulette et des portraits plus classiques de Teilhard de Chardin, puis de Lévinas.

Naturalination

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »16 février 2010

lesyeuxsansvisage3Comme le manque de temps conduit à déléguer le boulot, je mets ici en ligne une petite séquence entendue sur France Inter la semaine dernière. Ca s’appelle « Un temps de Pauchon », ça dure dix minutes, ça passe entre 17h50 et 18h00, et ça met les pieds à droite à gauche un micro à la main. Enregistrer, diffuser. Je travaille sur l’idée aussi, mais dans un style tout à fait différent. Le 10 Février, Hervé Pauchon captait l’ambiance rue des Ursins, à l’annexe de la préfecture de Paris, alors que des nouveaux français y recevaient, lors d’une cérémonie, leur toute nouvelle nationalité. Je n’en dévoile pas trop, mais le micro passe de citoyen en citoyen, sous le regard inquiet du maître de cérémonie, et on apprend des choses. Tous les thèmes à la mode sont là : identité nationale, voile, mais tout est en quelque sorte inversé.

De quoi se rafraichir les idées :

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Illustration : Les yeux sans visage, de Franju (1959). Parce que nous sommes, ces temps ci, des yeux sans visage. A moins que nous soyons, plutôt, un visage sans yeux. Ce qui revient au même, finalement.

Croupe d’Elite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 2 commentaires »8 février 2010

Avril 1995, dans le n°755 de Vogue, un mini roman photo met en scène Carla Bruni en épouse de choc, menée par un instinct de prédatrice d’Elite. Derrière l’objectif se trouve l’un des grands noms de la photo de mode : Thierry Le Goue, qui excelle dans ce genre d’exercice où les contrastes transforment la mode en série noire. On ne sait trop si on devinait déjà que le jeu de massacre deviendrait un jour politique, et que la République deviendrait le terrain sur lequel se joueraient d’autres polars, dans lesquels les poker faces s’exileraient des défilés de la fashion-week pour transformer la nation toute entière en gigantesque catwalk.

La séquence retrace un « marriage à la mode », lui permettant d’accéder à la fortune de son mari de fortune, de manière très provisoire, puisque l’union ne durera que le temps d’obtenir ce qu’elle croit lui être dû. Mariage, (ça, c’est fait dans la vraie vie), baptême (on ne sait pas quel timing a été choisi par les experts en communication), enterrement (veuillez réprimer ce mouvement d’impatience qui vous prend à la lecture de ce mot). Trahisons dès le jour de l’union, rejeton qui ressemble plus au chauffeur qu’à son père théorique (il faut dire que le chauffeur, c’est Lambert Wilson), meilleure amie qui complote contre les intérêts de la reine du jour, comédie des sentiments et maîtrise des apparences. Tous les ingrédients sont là, plus de 10 ans à l’avance.

Il paraît que le talent politique peut consister à transformer les scenarios les plus improbables en réalité. On rajoutera que l’époque contemporaine semble avoir tordu le coup aux utopies sociales, mais a ouvert grand la porte à la réalisation des fantasmes de quelques uns.

Voici, en quelques photos, le récit possible du mariage qui unit la première dame de France au pays avec lequel elle s’est liée, pour le meilleur principalement.

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