Saturday Night Fever

In "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS
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Voila,

J’avais déjà pas mal de griefs contre les raisons qui nous mettent depuis quelques temps dans les rues, et même contre le simple fait d’aller dans les rues par ce temps devenant de plus en plus humide, et frais. Voici un grief de plus : j’ai chopé la crève.

Du coup, après un énième déplacement au lycée, ce Samedi matin, pour vérifier que 5 jeunes encagoulés peuvent poser deux grilles Vauban devant l’entrée principale pour ne bloquer… personne (puisqu’en réalité, aucun élève n’est venu se faire bloquer 4 heures avant les vacances (en même temps, depuis lundi, le mégaphone de l’un des insurgés clamait « C’est bon, vous êtes en vacances !! »)), le retour à la maison pour un début de vacances officielles un peu anticipé a permis de diagnostiquer ce qui trainait vaguement dans les bronches depuis quelques jours : la fièvre n’était pas seulement sociale, et me voila confiné à la maison, un peu gavé de médocs.

Il faudrait lire les notices des médicaments avant de les ingurgiter. Mais bon, la convention médicale veut qu’on ne remette pas en question l’ordonnance.

Pourtant, après une après midi de sieste et le bouillon du soir, coincé pour coincé que je suis à la maison, je m’endors devant le JT de France 2 (qui semble fait pour ce genre d’usage, il doit faire partie de l’ordonnance du médecin), et sans doute sous l’effet du mélange entre les substances à la cortisone et les sirops aux hypnoïdes, je me réveille en plein dans les années 80 : à l’écran, Patrick Sabatier soumet Michel Sardou aux questions des téléspectateurs et de 300 femmes triées et entassées dans un studio acquis à la vedette qui fait la gueule. Ca y est, ça court-circuite dans mes neurones, et tout de que j’ai lu chez Oliver Sacks se réalise dans ma propre tête : me voila atteint d’hypermnésie, je prends mes souvenirs pour la réalité et pour des raisons qui m’échappent (mais de manière générale, la raison m’échappe), mon cerveau semble avoir décidé de régler le time-shifting sur 30 ans en arrière (bordel, 30 ans…) et de me faire revivre une soirée lambda de ces premières années de mitterrandie, une de ces soirées où les parents nous collaient devant le petit écran en prétextant qu’on pouvait, quand même, passer de temps en temps une soirée en famille.

On en a passé, adolescent, des soirs comme ça, assis pas très confortablement à trois dans un canapé trois places dans lequel on se sentirait bien si on était seul, et ce d’autant plus que, comme ce sont des membres de notre propre famille qui nous y côtoient, on s’y trouve assis replié sur son strict tiers de canapé, les mains sur les genoux, coudes serrés près du corps pour ne surtout pas sentir la présence physique de son voisin, parce qu’adolescent, tout le corps nous dit de nous tirer de là, et que ça se manifeste entre autres par une hypersensibilité au contact physique avec les autres membres de sa propre famille, comme si les polarités des uns et des autres s’étaient brutalement inversées, faisant se repousser mutuellement ceux qui n’avaient connu jusque là que la réconfortante et, croyait-on, universelle, force d’attraction. Les parents, dans leur fauteuil respectif, de part et d’autre du guéridon, étaient maîtres de la télécommande, mais tout la maisonnée s’en foutait un peu, vu qu’il y avait en tout et pour tout six chaines, qu’on n’était pas abonnés à canal et que si Sabatier proposait ce soir là son jeu de la vérité, pour peu que l’invité fasse partie des « gens convenables » (en gros, à peu près tout le monde sauf Gainsbourg et Coluche, parmi les invités permanents de ces années là à la télévision), on avait toutes ses chances de regarder tous en choeur, en pantalon en velours côtelé, en mules et en sweet-shirt bariolé, ce que Télé7jours et l’office catholique recommandaient en matière de transmission par voie hertzienne.

Donc, hier soir, j’ai cru un instant que les médicaments avaient provoqué en moi une cephalopathie fulgurante, ou bien que je me rendais enfin compte que de toutes façons mon esprit était décidément malade et que le Toplexil m’aidait à voir les choses avec, enfin, lucidité. Les questions graveleuses de femmes en chaleur déferlaient sur un Michel Sardou qui semblait être, comme il y a 30 ans, un des actionnaires du vedettariat à la française, face à un Sabatier tout sourire, comme si il n’avait encore connu aucune condamnation pour escroquerie, comme si il n’avait jamais fait l’objet d’une peine de prison, avec sursis, certes, pour fraude fiscale. Mais c’est comme ça avec les hypermnésies, tout se passe comme si le laps de temps qui nous sépare des époques que vise au hasard notre esprit étaient abolies; les neurones font table rase de la part la plus récente du passé pour revenir dans un temps révolu et appuyer sur « play » pour le remettre en lecture, comme si de rien n’était.

Le seul truc que semblait mal gérer ma maladie mentale, c’était l’environnement immédiat : si sur l’écran, les images dataient bien d’il y a 30 ans, l’écran lui même était bel et bien ce Samsung dont la diagonale et l’épaisseur auraient relevé de la science fiction en 1982, qui trône en 2010 dans notre salon, je suis bel et bien allongé dans le canapé, les pieds sur la table, exactement comme je n’aurais pas eu le droit de le faire dans le logis familial. Pas de guéridon, pas de napperon sur le guéridon, pas de lampe comme on en trouve dans le logis parental, avec un pied, un abat jour.

Bref, je ne suis pas chez mes parents, je ne suis pas en 1982, je n’ai pas 12 ans, et les médocs n’ont pas l’air d’interférer sur mes neurone. A un détails près : à la télé, j’ai toujours le Jeu de la Vérité qui fait la promo de Sardou chantant la femme libérée des années 80 au beau milieu de filles quasiment à poil, objets posés de ci de là autour de lui, pures négation de toute forme de libération de la femme. Elles seraient intégralement voilées, la situation ne serait pas plus insensée. Pour un peu, je ne serais pas étonné de voir Cloclo et ses animaux de compagnie chorégraphiés débarquer sur la scène. Ca zappe toujours un peu dans ma tête, y a comme des ratés dans la concordance des temps.

Je reprends mes esprits.

Et j’ai encore plus de raisons de m’inquiéter.

Je reviens en 1982, et je ré-envisage la fratrie posée sur le canapé familial, devant la soirée divertissante concoctée par Sabatier et Grumbach. J’imagine trente secondes qu’on ait tapé sur l’épaule de cet ado, et qu’on lui ait glissé à l’oreille que l’enfer climatisé de cette soirée des eighties, on le lui resservirait tel quel, pile poil, 30 ans plus tard. Je rajoute à la prophétie la chose suivante : « bonhomme, tu les imagines comme une révolution, ces années qui suivront l’an 2000 ? Tu penses que cette date qui sonne comme un compte rond depuis tes années 80 qui réussissent l’exploit d’être simultanément soporifique ET surexcitées (il existe un mot pour ça : abrutissantes) constituera l’axe autour duquel ton monde réalisera sa révolution copernicienne ? Alors on va te calmer tout de suite : tes espoirs sont vains. Dans 30 ans, par un soir d’automne pluvieux, tu découvriras que les quelques envolées idéalistes qui sont les tiennes n’auront servi à rien. La petite main que tu portes sur ton blouson, qui dit « touche pas à mon pote », tu ne vois pas encore à quel point elle est un leurre. Le slogan de SOS racisme pourrait tout aussi bien être celui du front national, et accroche toi bien, dans moins de 20 ans, tu verras celui à qui tu adresses cette main parvenir au second tour des élections présidentielles, et dans 30 ans ce sont ses idées qui seront au pouvoir dans ton pays. Par ce même soir venteux, tu sauras que le contrat social qui t’a fait aller à l’école, suivre des études afin d’avoir un boulot qui permette de financer ta retraite, ce contrat là est rompu à l’avance. Dans 30 ans, le contrat, on le sauvera pour ceux qui en bénéficient encore, mais tu n’en profiteras pas toi même, et tu devras te retenir dans la salle des profs qui te sert de lieu de cotisation, pour ne pas fracasser la machine à café sur le crâne de ceux de tes collègues qui sont à deux ans de cette fameuse retraite et qui te disent la main sur le coeur « Non non, ce n’est pas un conflit de génération » et qui conseillent aux élèves de venir leur prêter main forte. Dans 30 ans, donc, tu te poseras dans ton canapé d’angle, et tu verras le même Sabatier que tu exècre déjà, installé dans ta télé par le président en personne, bienveillant envers les escrocs et les fraudeurs fiscaux te présenter ce Sardou que tu as déjà envie de tuer parce qu’il squatte déjà tous les prime time du samedi soir aux côtés de son complice Drucker, alors que tu sais bien, toi, que la vraie vie débute sur les notes du « Just like Heaven » de Cure, annonçant les Enfants du Rock, antichambre des soirées de mi-week-end que tu connaitras quelques années plus tard, quand tes parents te laisseront enfin ne plus passer ces soirs là sur le canapé collectif.

Ce soir là, si tu avais pas bien compris encore ce qui t’arrive, ou ce qui ne t’arrive pas, on mettra les petits plats dans les grands pour que tu touches du doigt le statu quo de ton pays, et de ta vie, pour peu que ta vie soit liée aux circonstances dans lesquelles elle se déroule. Tu y verras une émission telle qu’on peut la concevoir de nos jours, c’est à dire mensongère jusque dans le faux direct dans lequel elle fut enregistrée : tout ce qui est censé être « live » (la musique en somme) y est pré enregistré (tu l’as bien vue disparaître, le logo « en direct », chaque fois qu’il s’agissait pour la star d’aller pousser sa petite chansonnette devant un public casté et mené par le bout du nez par l’animation dont ils sont les figurants). Tu y verras l’expression de la conception actuelle de la femme (celle que l’homme peut tromper avec le sourire tout en affirmant qu’il prendrait assez mal que sa femme le trompe), tu y entendras même les deux meneurs de la soirée, le Sardou multimillionnaire (il l’annonce lui même fièrement en cours d’émission) et le Sabatier en pleine rédemption s’adonner au commentaire politique, après que le chanteur ait affirmé être l’ami du président, aveu que se gardera d’effectuer le présentateur, bien que tout le monde sache bien ce qu’il en est, et affirmer comme ça, mine de rien, en dehors de toute comptabilisation des temps de parole politique, que les français ont bien de la chance d’avoir un président si courageux, et que s’ils se rebellent, c’est parce que ça fait partie du folklore national, et parce qu’ils n’ont pas bien compris à quel point on leur veut du bien. On savourera, pour peu que l’écoeurement ne soit pas total, le moment où Sabatier prendra sur lui le courage d’ajouter que de toutes façons, l’Assemblée nationale et le Sénat sont élus, et que les décisions qu’ils prennent sont dès lors démocratiques et que de toutes façons c’est comme ça et pi c’est tout ! Pour quelles raisons le présentateur du Samedi soir se lance t-il dans une telle rhétorique au beau milieu de ton salon ? T’as beau être endormi par les antitussifs, t’as bien pigé que ce qui compte, c’est que la main mise de la petite clique sur le pays demeure, et que derrière la mise en scène tout droit tirée de ton enfance, il y a une mécanique de précision qui fait son boulot là, devant toi, à 4,50m de ton canapé. Au beau milieu de ce que tu vois comme ton repos du guerrier, Sabatier et Sardou débarquent après la bataille pour piétiner jovialement tes espoirs et t’annoncer que tu as perdu la guerre. Pas aujourd’hui : tu l’avais déjà perdue 30 ans plus tôt, sur le canapé familial.

Pleinement réveillé, et bien conscient que les médicaments ne sont pour rien dans le programme télé de ton samedi soir, tu auras alors pigé que nous sommes passés en phase de consolidation : les tenants et aboutissants des 50 dernières années sont là, fièrement installés sur ton écran, les mêmes qu’avant, mais 10 fois plus grands, et tu as consenti à l’invasion. Ils campent dans ton salon, te rappelant qu’ils sont toujours là et que tu peux toujours éteindre ta télé, peu leur importe : leur présence s’imposera toujours dans la majeure partie des esprits, y déversant encore les mêmes rêves vains, les mêmes perspectives torses, bouclées sur elles mêmes, en boucle, garantissant que dans 30 ans, une autre fièvre du samedi soir viendra cogner à la porte de l’esprit embrumé d’un futur enrhumé qui pourra saisir à quel point sa propre pathologie passagère n’est rien comparée aux symptômes constants du temps.

4 Comments

  1. La différence c’est qu’à l’époque Yvette Horner n’avait pas encore pris son pseudo de Lady Gaga !

    Mais pourquoi tu te fais mal comme ça ? Moi, il y a trente ans je n’avais pas la télé et je ne l’ai toujours pas !

    Tiens, je suis à Bordeaux. Enfin à l’hôtel à Meriadeck, ce qui n’est pas vraiment non plus être à Bordeaux. Un peu la même différence qu’entre Yvette Horner et Lady Gaga, quoi…

  2. Hotel Meriadeck ? 🙂

    Autant dire qu’on ne peut que te déconseiller de sortir de l’hôtel avant le lever du soleil : en bas, ce ne sont que danger et perversion !

  3. Bah, je suis en face de la caserne des pompiers que je vois de ma fen,être : en cas de danger, ils me protégeront !

  4. Mais n’est-ce pas Nietzsche qui a écrit :

    « Tout ce qu’on aurait dû se dire
    Tout ce qu’on a cru bien faire
    Tout ce qu’on aurait dû maudire
    Tout ce qui devait rester derrière
    Tout ce qu’on n’a pas vu venir
    Tout ce qu’on a laissé faire
    Tout ce qui aurait dû nous endurcir
    Tout ce que nous ont appris nos pères

    Désolé pour la poussière
    Désolé pour la poussière
    Désolé pour la poussière »

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