Gimme Shelter

In "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA
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stand up
you’ve got to manage
i won’t sympathize
anymore

and if you complain once more
you’ll meet an army of me

you’re allright
there’s nothing wrong
self-sufficience please!
and get to work

and if you complain once more
you’ll meet an army of me

you’re on your own now
we won’t save you
your rescue-squad
is too exhausted

and if you complain once more
you’ll meet an army of me

Bjork – Army of me

Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais j’avais déjà évoqué le petit livre inquiet de Christian Carle, dont le seul titre donne envie d’y jeter un coup d’oeil (Du risque de fin du monde et de sa dénégation). Mais je suis certain que plutôt que ce livre, ce qui sera resté dans les têtes, c’est le film qui me servait de prétexte à l’évoquer : 2012, qu’on nous avait vendu à l’époque comme la mise en scène de la fin du monde, alors qu’il ne s’agissait, en fait, que du récit un brin excité de la disparition de tous ceux qui n’ont pas les moyens de sauver leur peau. Les autres ? Comme on dit dans un autre film catastrophe :  » A la Grâce de Dieu, qu’ils s’écrasent ! »

Christian Carle s’inquiétait de voir l’humanité se réunir autour de l’idée désormais établie que la fin du monde était possible, et qu’elle serait moins désagréable à supporter si on se mettait bien dans le crâne que tout le monde allait y passer. Pour citer un nouveau passage de ce petit livre, on arrivait à ce genre de conclusion :

« Ces ethnocides correspondent, pour ceux qui en sont victimes, à une expérience concrète de la fin du monde comme fin de leur monde : le dernier Yahi de Californie, le dernier indien de la Terre de Feu, ont su ce que voulait dire la fin du monde; et ils pourraient bien valoir comme une répétition générale d’une fin du monde jouée cette fois en vraie grandeur, et sur la scène totale du monde.

Lassitude de vivre, écocides, ethnocides, génocides : tous ces signes pointent une montée en puissance de la pulsion de mort, aujourd’hui mal prise en compte, soit par dénégation, soit par impuissance à imaginer l’horreur dans toute son étendue (pour ne rien dire de ceux qui ont le front de les justifier, au nom de la « vitalité » du monde moderne et de sa capacité de « destruction créatrice »). Autant que la dénégation, l’impuissance à imaginer l’horreur, et aussi parfois le refus de le faire dans une vie où il faut bien faire sa part au bonjeur et se soucier aussi de soi, jouent ici leur rôle ; et la mort d’un homme ou d’un animal nous affectent, quand celle d’un peuple ou d’une espèce nous laissent indifférents. C’est sur ces bases psychologiques que se trame le processus qui peut conduite à la fin du monde, et que se met en marche la catastrophe vers laquelle nous allons, littéralement, « à tombeaux ouverts » ».
Christian Carle – Du risque de fin du monde et de sa dénégation; p. 71-72

Et on peut admettre qu’après tout, si le contrat qui signe mon arrêt de mort stipule que tout le monde sera zigouillé en ma compagnie, je peux me faire à l’idée.

Mais justement, les termes du contrat sont faussés, et contrairement à ce semble penser Christian Carle, tout le monde n’est pas animé par la pulsion de mort. Au contraire, le commerce du Salut va bon train, et les grandioses mises en scène de la fin des temps telles que Saint-Jean nous les a promises semblent devoir laisser la place à quelques séquences un peu minables au cours desquelles une poignée de nantis vont tenter de monnayer leur survie auprès de quelques seigneureries gérant biopolitiquement les survivants en les ponctionnant à l’avance d’un impôtanticipé (il faut bien que les Seigneurs vivent en attendant le drame).

Bonne nouvelle, donc, même en cas de gros coup dur, il devrait y avoir quelques survivants, des boites spécialisées y veillent et organisent déjà des arche de Noé sociologiquement peu représentatives de l’écosystème humain. Rien qu’un exemple ? La société Terra Vivos vend des « places » pour des abris prévus pour, en gros, tous les types de catastrophes pensables (ont-ils pensé que la première caractéristique de la catastrophe, c’est précisément son caractère impensable ? Je ne le pense pas…). Disséminés à droite à gauche sur la planète, plutôt en altitude (pour éviter les raz de marée), plutôt loin des centres géopolitiquement sensibles (pour échapper aux attaques aussi variées que peuvent le permettre les progrès militaires), évitant plutôt les zones sismiquement agitées (ça réduit déjà un peu les zones à explorer pour débusquer ces refuges, d’autant qu’ils doivent être encombrants : celui qui se trouvera en Europe doit pouvoir accueillir 3000 « réfugiés catastrophiques », et si, alors que sonnent tocsins et sirènes, vous voyez vos voisins entasser quelques affaires dans le break Audi, manifestement en partance pour une destination inconnue, laissez leur le temps de programmer sur leur GPS l’adresse secrète, avant de vous emparer de la tronçoneuse que vous avez préparée pour ce genre de situation; vous salirez sans doute un peu l’intérieur cuir de l’A6, mais comme ce sera leur dernier trajet en bagnole, vos propres enfants devraient supporter de le faire assis sur des bâches en plastique cachant tant bien que mal les effets secondaires de votre acte de survie; rassurez vous, eux aussi se feront à l’idée que c’est la guerre, pour la simple raison qu’à strictement parler, avant la catastrophe, on n’était pas précisément en paix non plus), ils doivent permettre de survivre le temps que les choses soient revenues à la normale (bien qu’évidemment, on se demande ce que « normale » peut signifier dès lors qu’on parle d’une situation où ne demeurerait de l’humanité qu’une poignée de milliers d’êtres humains, mais la simple idée qu’ils puissent envisager un retour à la normale montre finalement qu’ils se sont juste fait à l’idée de considérer, d’ores et déjà, les autres comme morts, réalisant pour de bon les fictions depuis longtemps mises en scène par Romero, dont on saisit de plus en plus l’essence politique, en tous cas, ils semblent avoir une grande capacité à en faire, par avance, le deuil).

Ainsi, pour 50 000€, les enfants bénéficiant d’un tarif réduit à 25 000 €, vous serez nourri, logé, blanchi et soigné pendant… un an. 50 000€ ? Après tout, ce n’est pas si cher. Oui, le prix d’une berline allemande. Pour donner une échelle de valeurs, un SUV haute protection tel que le Conquest Knight XV, ça coûte aux alentours de 500 000$. Et on peut deviner que ceux qui achètent à ce prix là un engin à peu près inutilisable en situation courante de circulation (un char d’assaut de 5 tonnes et des poussières, doté de meurtrières en guise de vitres, ça ne peut se déplacer qu’au mépris des autres usagers de la route, ou en leur absence) ont déjà investi dans leur protection post-catastrophe, et n’ont pas vraiment l’intention de survivre dans des sortes de HLM communautaires. On peut même parier que Robert Vicino ne prévoit pas de partager avec ses clients le refuge qu’il leur vend, disposant lui même d’un lieu sécurisé privatif pour y regarder tranquillement le monde s’effondrer sur les autres.

S’agit-il alors d’une démocratisation de la survie ? En quelque sorte, oui; au sens où, pour prendre les décisions politiques qui mènent l’humanité à la catastrophe, il est nécessaire d’obtenir l’assentiment de ceux qui, dans la partie du monde qui décide de ce genre de choses, sont vecteurs d’opinions. Et de fait, on peut admettre qu’une bonne partie d’entre eux peut avoir les moyens de claquer 50 000€ pour une année de sursis. Parce que si cette classe sociale qui se trouve en dessous de l’Über élite ne voit pas, pour elle-même, de promesse de salut, il n’y a en fait aucune raison pour qu’elle accompagne la poignée d’heureux élus qu’elle sert dans sa course effrénée dans le grand crash-test de l’humanité. Il faut proposer quelques places dans l’Arche de Noé, à la manière dont les Etats-Unis organisent des tirages au sort de carte verte, pour pousser ceux qui n’y ont a priori aucun intérêt à prendre les décisions qui mèneront au drame. Ainsi, le drame ne sera ni fortuit ni commun, contrairement à la représentation classique qu’on donne des catastrophes extrêmes qui se balancent au dessus de nos têtes comme des épées de Damoclès high-tech : au contraire, il sera organisé (et qu’on soit paranoïaques n’enlève rien au fait que les écrits programmant ce genre d’actions existent depuis longtemps, que les darwinistes sociaux n’ont pas disparu, et que la stratégie du choc constitue la politique du FMI lui-même), et ses organisateurs lui survivront. Dans le secret des pensées d’une minorité de nos contemporains se joue donc une scène équivalente au délire mis en scène par Kubrick dans le Dr Folamour, quand on considère que l’apocalypse atomique peut être sereinement envisagée, puisque des abris permettront à une poignée d’hommes d’y survivre. La classé aisée, capable de se payer un abri Vivos, pour un an (qu’arrivera t-il ensuite ? Peut on imaginer les 3000 « clients » mis dehors par la direction au bout de l’année contractuelle, alors que les retombées nucléaires seront toujours là, à guetter l’ouverture du sas pour les cueillir ?) comprendra alors qu’ils étaient eux mêmes assis sur la bombe qu’ils ont larguées sur les autres.

Autant dire que, dès lors, lorsqu’on fait peur à cette classe de décideurs en agitant devant eux le chiffon rouge de l’insécurité, quand tout particulièrement, on brandit devant eux le risque d’embrasement des « quartiers », on allume en fait devant eux l’étincelle qui cache le véritable incendie. Comment qualifier en effet le sacrifice de quelques bagnoles quand c’est le monde humain lui même qu’on envisage calmement de passer au lance flamme ? On le savait, qu’un monde qui fait de sa propre destruction un spectacle est aussi un monde dans lequel il faut s’attendre à tous les renversements possibles. Au milieu du feu d’artifice, l’innocent pyrotechnicien festif a forcément confiance en les pompiers, fussent- ils pyromanes. Et les incendiaires ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit, alors même que les incendies sont prévisibles, suivant la courbe des échéances électorales, indexés sur la difficulté qu’a tel camp à emporter les suffrages, et on sait bien sur quels leviers appuyer pour faire se frictionner les pierres à briquet, alors que jusqu’à présent, l’essence est en vente libre.

Il faut alors peu de choses pour parvenir à inverser le tableau peint par Chamoiseau dans Texaco, alors que les habitants des « quartiers » investissent dans la violence le Centre Ville :

« L’En-ville était défait, ses défenses contre les Quartiers étaient brisées. Les communistes avec Césaire en tête avaient parlé haut, menacé, dénoncé, fait un cirque terrible. Ils avaient transformé les gens des vieux-quartiers en armée populaire. Ils avaient compris que cette misère de bois-caisse et de fibrociment était prête aux appels, sensible au moindre sang, avide du drapeau de n’importe quel rêve, pourvu qu’il autorise une entrée dans l’En-ville. Les communistes avaient compris que leurs anciennes troupes des champs et des usines centrales avaient pris les routes coloniales, oubliant les Tracées, pour sédimenter là, en pleine gueule de l’En-ville. Un prolétariat sans usines, sans ateliers, et sans travail, et sans patrons, éperdu dans les djobs, noyé dans la survie, et menant son existence comme un sillon entre les braises. »
Patrick Chamoiseau – Texaco; p. 344

Demain, une fois ce prolétariat éliminé par le feu et le souffle plus que solaires, ce seront quelques heureux locataires de bunkers HLM qui traceront une existence esclave au beau milieu des braises, héritages millénaires, entretenus au souffle discret de la période de l’uranium, des incendies que leurs votes apeurés auront permis d’allumer.

Et pour finir, afin de ne pas sombrer seul dans la paranoïa, quelques lignes extraites de la conclusion du livre de Mike Davis, Le Pire des mondes possibles, ouvrage plus que renseigné, s’intéressant à un des noeuds du problème : le devenir des villes :

« Epilogue – Au bout de Vietnam Street

L’opération de tri de l’humanité par le capitalisme tardif a donc déjà eu lieu. Relisons la mise en garde formulée par Jan Breman au sujet de l’Inde : « On atteint un point de non-retour lorsqu’une armée de réserve attendant d’être incorporée dans le monde du travail est ainsi stigmatisée comme une masse irrémédiablement surnuméraire, comme un fardeau excessif que l’on ne peut intégrer, ni aujourd’hui ni plus tard, dans l’économie et dans la société. (Note du moine copiste : c’est bon là ? On peut considérer une seconde que cette politique n’est pas un fantasme, mais qu’elle est très exactement notre ligne actuelle, celle que nos dirigeants revendiquent au grand jour, en d’autres termes, ce « tri », cette élimination, c’est ce que nous mettons en oeuvre là, maintenant) Cette métamorphose est, à mon sens au moins, la vraie crise du capitalisme mondial. »[Jan Breman; The Labouring poor, p.13](…) En dehors du culte mythique et illusoire de la dérégulation et de la flexibilité infinie à la de Soto, il n’existe aucun scénario officiel pour la réintégration de cet immense trop-plein de main-d’oeuvre dans le jeu normal de l’économie mondiale. (…)
la plupart des grands penseurs des principaux think tanks et instituts de relations internationales américains et européens n’ont toujours pas intégré les implications géopolitiques de la montée en puissance d’une planète de bidonvilles. D’autres les ont mieux comprises – peut être parce qu’ils n’ont pas à se soucier de réconcilier le dogme néolibéral avec la réalité néolibérale : ce sont les stratèges et experts en planification tactique de l’Air Force Academy, du centre Arroyo de Rand (Research and Development) de l’Armée de terre, et du Warfighting Laboratory des Marines à Quantico (Virginie). De fait, en l’absence de tout autre paradigme fonctionnel, le Pentagone a développé sa propre perspective sur la pauvreté urbaine mondiale.
La débâcle de Mogadiscio de 1993, où les milices des bidonvilles infligèrent 60% de pertes (morts et blessés) aux troupes d’élite des Army Rangers, força les théoriciens militaires à repenser ce qu’ils appellent, dans le jargon du Pentagone, les MOUT : « Military Operations on Urbanized Terrains » (opérations militaires en milieu urbain). (…) « La guerre du futur, peut-on lire dans la revue de l’Army War College, se jouera dans les rues, dans les égouts, dans les gratte-ciel et dans les zones de logement tentaculaires et anarchiques qui constituent les villes cassées de la planète. (…) Notre histoire militaire récente est ponctuée de noms de villes – Tuzla, Mogadiscio, Los Angeles [!], Beyrouth, Panama, Hué, Saigon, Saint-Domingue – mais tous ces combats n’auront été qu’un prologue ; le vrai drame est à venir.[Major Ralph Peters, « Our soldiers, their cities », Parameters, print. 1996, p. 43-50] »
[note du moine copiste : le meilleur est à venir, et ça va bien faire synthèse avec ce qui a précédé] :
Pour élaborer un cadre conceptuel plus large à l’usage des MOUT, les stratèges militaires sont allés chercher de l’aide, dans les années 1990, du côté de la vieille alma mater du Dr Folamour : la Rand Corporation basée à Santa Monica. Club de réflexion à but non lucratif fondé par l’US Air Force en 1948, le Rand était célèbre pour ses simulations de l’apocalypse nucléaire façon wargames dans les années 1950 et pour son aide à l’élaboration de la stratégie mise en oeuvre lors de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, le Rand fait plutôt dans les villes : ses chercheurs analysent les statistiques de criminalité urbaine, les problèmes de santé publique dans les quartiers déshérités des centre-villes, et la privatisation de l’éducation publique [note du moine-copiste… qui se contente finalement de soupirer…] Ils gèrent également le centre Arroyo de l’Armée de terre, qui a publié toute une petite bibliothèque d’études sur les contextes sociaux et les schémas tactiques de la guerre en milieu urbain.
[note du moine copiste : je fais ici une coupe, mais il y a en fait quelques précisions intéressantes sur la manière dont le Rand appréhende les terrains urbains actuels, mais je passe les détails] S’appuyant essentiellement sur l’exemple de l' »océan de misère humaine » qui entoure Karachi, Thomas [la capitaine Troy Thomas; grand théoricien de l’armée de l’air américaine] décrit le défi que représente un combat asymétrique dans un contexte urbain « non nodal, non hiérarchisé » contre des milices « à structure clanique » animées par le « désespoir et la colère ». Il cite également les périphéries sordides de Kaboul, Lagos, Douchanbé (Tadjikistan) et Kinshasa comme autant de champs de bataille cauchemardesques potentiels – auxquels un certain nombre d’autres stratèges ajoutent Port-au-Prince [tiens tiens]. Thomas, comme d’autres penseurs des MOUT, voit la solution dans le matériel high-tech et un entrainement effectué dans des conditions réalistes, de préférence « dans nos propres quartiers déshérités », où « d’immenses programmes de logement sont devenus inhabitables et où l’on trouve de nombreuses friches industrielles. Ces lieus seraient presque idéaux pour l’entrainement au combat de rue » [Captain Troy Thomas, « Slumlords : aerospace power in Urban Fights », Aerospace power journal, print. 2002, p.1-15 (édition en ligne)
Mais qui, exactement, est l’ennemi que ces futurs technosoldats, entrainés dans les slums de Detroit et Los Angeles, traqueront dans les dédales des villes du tiers-monde ? Certains experts se contentent de hausser les épaules et de répondre « Peu importe ». Dans un article influent intitulé « Geopolitics and urban armed conflicts in latin America », écrit dans les années 1990, Geoffrey Demarest, chercheur reconnu à Fort Leavenworth, proposa un étrange casting d' »acteurs anti-Etat », comprenant des « anarchistes psychopathes », des criminels, des opportunistes cyniques, des fous, des révolutionnaires, des dirigeants syndicaux, des membres de groupes ethniques et des spéculateurs immobiliers. Au bout du compte, cependant, il s’en tint aux « dépossédés » en général, et aux « groupes criminels » en particulier. En plus de prôner le recours à des outils de recherches empruntés à l’architecture et à l’ubanisme pour aider à la prévention de futurs soulèvements, Demarets ajouta que « les forces de sécurité devraient s’intéresser au phénomène sociologique des populations exclues ». Il faisait part d’une inquiétude toute particulière pour la « psychologie de l’enfant abandonné », car il pense – à l’instar de nombreux partisans de la théorie de la « poussée démographique » comme l’une des grandes causes de la criminalité – que les enfants des bidonvilles sont l’arme secrète des forces anti-Etat.
En résumé, les plus grands esprits du Pentagone ont osé s’aventurer là où la plupart des chercheurs des Nations unies, de la Banque mondiale ou du Département d’Etat craignent de mettre les pieds : au bout de la rue qui suit logiquement l’abdication de toute réforme urbaine. Comme par le passé, cette rue est une « rue sans joie », et, de fait, les combattants adolescents désoeuvrés de « l’Armée du Mehdi » de Sadr City à Bagdad – l’un des plus grands bidonvilles de la planète – narguent les forces d’occupation américaines en baptisant leur axe principal « Vietnam Street ». Mais les stratèges ne flanchent pas. Ils affirment désormais, avec une froide lucidité, que les villes sauvages, saccagées du tiers-monde – et notamment leurs périphéries de bidonvilles – seront le champ de bataille caractéristique du XXIè siècle. Le Pentagone travaille actuellement à refaçonner sa doctrine de manière à intégrer une guerre mondiale à bas bruit d’une durée indéterminée contre les fractions criminalisées des pauvres urbains. Il est là, le vrai « choc des civilisations ». »
Mike Davis – Le Pire des mondes possibles; p. 205 sq

Peut -être comprendra t-on mieux, alors, les choix politiques qui sont les nôtres, pourquoi un Estrosi peut émettre l’idée de mettre à l’amende les maires qui ne feraient pas ce qu’il faut pour assurer la sécurité dans leur municipalité, c’est à dire, selon lui, ceux qui n’installent pas de réseaux de vidéo-surveillance dans leurs rues, pourquoi Fabrice Hortefeux (le cousin de l’autre) peut faire carrière en tant que conseiller auprès des municipalités en matière de vidéo-surveillance (son cousin affirme ne pas le connaître, ce qui est doublement étonnant : on imagine le ministre assez soucieux de contrôler son arbre généalogique, et plus strict en matière de gestion de son réseau), pourquoi on peut désigner en 2010 une population entière comme cause de nos malheurs (tout relatifs pour le moment, que feront nous quand nous serons pour de bon dans la tourmente ?), pourquoi on supprime la police de proximité (qui était tout sauf une armée) pour instaurer des couvre-feux, des rondes d’hélicoptères et des tactiques militaires au coin de la rue de nos proches banlieues.

On comprend mieux, aussi, pourquoi on coupe les vivres aux populations qui en ont le plus besoin. Il est rare de nourrir ceux qu’on abandonne.

« Il y a bien des façons de tuer. On peut planter un couteau dans le ventre de quelqu’un, lui retirer le pain, ne pas le soigner s’il est malade, le confiner dans un taudis, le tuer à force de travail, le pousser au suicide, l’emmener faire la guerre, etc… etc… Il est peut de choses dans tout cela que notre état interdise. »
Bertholt Brecht

En supplément, deux bonus amusants : les vidéos de présentation du projet Vivos, tout d’abord, (http://www.terravivos.com/ si vous êtes inquiets, ou intéressés)

Vous aurez apprécié, j’espère, le final qui rappelle que la Bible vous avait prévenus que ça allait arriver un jour ou l’autre (même s’il ne me semble pas noter où que ce soit, même dans l’Apocalypse, que le but de la manoeuvre divine soit de remplir les poches de Monsieur Vicino, mais les voies de Dieu sont aussi impénétrables que celles de la finance…).

Et si vous avez 500 000$ dont vous ne savez vraiment pas quoi faire, et que vous avez toujours un peu fantasmé sur lae van de l’Agence tous risques, alors le Conquest Knight XV est fait pour vous. Renseignements ici : http://conquestvehicles.com/ et vidéo ci-dessous (aux airs un peu orientaux de la musique d’accompagnement, on ne sait si on doit deviner qui on veut séduire, ou contre qui on veut prémunir, le marketing a des lois que le commun des mortels ne maîtrise pas !)

5 Comments

  1. Je n’ai pas essayé de résister plus d’un milliardième de seconde, je le reconnais :

    Pourquoi pas « Give peave a chance » au lieu de « Gimme shelter » ?

  2. Pour rappel, un de mes correcteurs en terminale écrivait à l’encre noire sur mes copies (du moins est-ce arrivé à l’une d’entre-elles) : Une citation d’un auteur, aussi éminent soit-il, ne fait pas office de preuve !

    Je dois avoir le sang particulièrement refroidi, parce que je ne sombre pas dans la parano, j’ai la confiance comme on dit, même si on est jamais à l’abri « du pire ». Pourquoi j’ai la confiance ? Parce que c’est toujours les méchants qui perdent ? J’ai envie de donner la réponse de Tertullien : credo quia absurdum…

  3. Héhé, c’est drôle, je me suis dit la même chose en copiant tout ça.

    Mais je crois pas avoir utilisé un argument d’autorité en citant si longuement; il s’agissait plutôt d’une manière commode de retranscrire une masse de documents synthétisés par Davis, qui me semble s’y connaître un peu dans ce rayon du « devenir sécuritaire » de nos vies collectives.

    Pour la confiance, ça aussi c’est marrant, parce que j’avais l’intention de faire une série de posts sur la manière dont on en abuse. Enfin, je pensais axer ça sur l’idée d’abus de faiblesse, et ce d’autant plus qu’il me semble qu’il ne s’agit pas de profiter d’une faiblesse qui serait déjà là, mais de provoquer la faiblesse pour ensuite en profiter.

    Spontanément, je crois que je n’ai pas tendance à voir le mal partout. Je serais même prêt à accepter quelques arrangements avec la morale de la part d’un gouvernement que je sentirais globalement bien intentionné.

    Mais celui que nous connaissons aujourd’hui me parait jouer sur un tableau nouveau, qui ne consiste pas juste à maintenir de manière conservatrice un ordre déjà instauré. Il me semble plutôt participer à un mouvement nouveau, que je vois de plus en plus comme une liquidation.

    J’espère me tromper, et j’aimerais bien être paranoïaque. Mais il me semble tout de même qu’on soit au bout de quelque chose.

    Maintenant, qu’il demeure de la confiance est sans doute aussi une bonne chose ! 🙂

  4. Je ne saurais avoir une vision globale, mais dans le secteur que j’étudie, qui tourne beaucoup autour de la question de savoir comment on s’organise face aux risques dits « émergents », « plausibles », « nouveaux », « de développement », « théoriques », etc., je me dis que, contrairement à ce qu’en disent certains prophètes de malheur (je pense au livre de Bronner et Géhin intitulé « L’inquiétant principe de précaution »), on a de bonnes raisons d’espérer. Et effectivement dans ce secteur aussi on est au bout de quelque chose, à la fin d’un modèle, reste que ce qui se dessine me paraît infiniment plus souhaitable que ce qui prévalait auparavant. J’ai une vision opposée au « tout catastrophe » et au « devenir apocalyptique » de nos vies, parce que les gens sont je pense plus malins qu’on ne le pense, je dirais même que c’est parce qu’on a du mal à le concevoir qu’on a tendance à considérer que le monde s’approche asymptotiquement et irrémédiablement de sa fin. En sciences sociales par exemple, sur la question de la perception « ordinaire » ou « profane » des risques, longtemps considérée comme irrationnelle, on s’est rendu compte, sans doute à partir d’une conception plus large et ouverte de ce que signifie la rationalité, que cette perception était tout simplement beaucoup plus complexe que ce qu’on avait imaginé (ce qui lui a valu d’ailleurs d’être à tort tenu pour incohérente). Quand on dit que les gens ont un seuil de tolérance aux risques beaucoup plus bas qu’auparavant, qu’ils cherchent à éradiquer, à la source, le moindre risque, poussant par là à des phénomènes visibles d’hypersécurisation, de craintes collectives etc., cette réalité mérite d’être nuancée. Je vous invite à découvrir, si ce n’est déjà fait, le paradigme dit « psychométrique » de la perception des risques : il y a des risques acceptables et d’autres qui ne le sont pas. Et hop, à mon tour de me fendre d’une longue citation pour illustrer mon propos !

    « D’une alimentation rurale produite, préparée et consommée dans un cercle familial ou local au sein duquel existait un sentiment de solidarité assez fort, on est passé à une alimentation urbaine, préparée industriellement par des opérateurs dispersés à travers le monde. Cette évolution a conduit à un basculement de la plupart des attributs précédemment définis : volontaire, connu, juste et ayant des conséquences immédiates et limitées dans l’alimentation traditionnelle, le risque alimentaire est devenu inconnu, imperceptible, subi, injuste, porteur de menaces différées (risques liés aux pesticides, aux métaux lourds…) et susceptible de toucher un grand nombre de personnes. Ce « potentiel catastrophique » résulte en particulier de la concentration qui s’est opérée à tous les niveaux du système alimentaire, depuis la production jusqu’à la distribution et la consommation, qui se réalise souvent dans un cadre de restauration collective. Du fait de la modification de ces attributs qualitatifs, l’acceptabilité du risque s’est dégradée, en dépit des affirmations des experts sur sa réduction progressive en termes quantitatifs. Cette évolution peut s’illustrer dans le cas du botulisme [note : pauvre Botul !], intoxication grave et relativement fréquente autrefois lorsque les conserves étaient issues de fabrications familiales : cette intoxication s’est fortement réduite du fait des progrès de la stérilisation industrielle, mais l’application de l’analyse précédente montre que le botulisme « familial » était beaucoup plus acceptable que le botulisme « industriel » et qu’une recrudescence des cas, même faible, serait considérée comme inacceptable » (B. Chevassus-au-Louis, L’analyse des risques. L’expert, le décideur et le citoyen, Éditions Quae, 2007, pp. 50-51).

    Un risque peut donc être quantitativement bénin, et qualitativement inadmissible, et vice versa. Et ce qu’on voit est peut être la réaction à une montée en puissance des risques « subis » (et non volontaires ou choisis), injustes (un risque dit « juste » est un risque qui concerne ceux qui l’ont créé), dont les attributs qualitatifs sont donc tels qu’ils ne sont pas perçus comme acceptables (le domaine de l’alimentaire n’étant pas seul concerné). Et j’ai l’impression que si l’humanité devient en quelque sorte une « classe pour soi », et les risques collectifs constituent peut être une « fenêtre d’opportunité » pour cette prise de conscience, « elle » veillera à ce que son devenir ne soit pas ce grand « crash-test » que tu décris… J’ai l’impression souvent que mon espoir réside tout entier dans cette citation de Bergson, que j’aie découverte sur ton autre blog il y a quelques années :

    « Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel ». (H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion in Oeuvres, PUF, pp. 1238-1239).

    Moi je ne crois pas que la porte soit définitivement fermée à ce supplément d’âme…

  5. Je comprends. En fait, il est possible qu’on ne considère pas les risques sous le même angle.

    J’ai un peu l’impression qu’il y a l’angle technique, celui de la maîtrise, qu’on pourrait même considérer comme celui de la raison : nous savons peu à peu maîtriser notre environnement et même, nous avons globalement la volonté de faire en sorte d’éviter non seulement les catastrophes, mais aussi les désagréments, et les études que tu mènes actuellement montrent que non seulement nous en sommes à maîtriser les choses, mais que nous cherchons aussi à maîtriser notre propension à vouloir les contrôler. On serait tenté de dire qu’on voit mal ce qui pourrait davantage nous rassurer.

    Mais ce n’est pas parce que nous sommes capables d’une telle maîtrise que nous la mettons en oeuvre. Il me semble que cette prudence, ou ce qu’on pourrait appeler la « vergogne » relèvent de notre compétence commune, mais aussi d’une volonté politique, qui de nos jours est soumise, ou associée à l’économie. Je ne crains pas, comme le ferait un Virilio, qui me semble faire commerce, et jouir de ses annonces catastrophistes, que la technique nous échappe tout à fait (même si je ne suis pas absolument sûr que l’essence de la technique soit la maîtrise). Ce que je crains plutôt, c’est qu’on se trouve en permanence mis devant une hiérarchie des urgences qui commenderait que la seule exigence à respecter soit celle de l’efficacité économique. Et les temps que nous vivons montrent que nous sommes capables de sacrifier beaucoup de choses à la « croissance ». Ce n’est pas que nous soyons tous devenus fous, c’est plutôt, je pense, qu’on s’est acoutumé à ce que ça nous dépasse, et à ce que d’autres prennent ces décisions à notre place. Or il n’est pas évident que ces décisions se fasse dans l’intérêt de tous, et ce d’autant moins qu’elles sont prises par des individus qui sont eux mêmes intéressés par les choix qu’ils opèrent.
    On voit des signes politiques de ce genre de processus, peut être les voit on davantage aux USA, parce qu’ils sont plus « gros », mais certaines décisions politiques ne vont pas dans le sens d’une plus grande protection (par exemple, en France, on peut s’inquiéter de ce que va devenir la filière nucléaire quand on va en faire la vache à lait des nouveaux fournisseurs d’électricité, qui pourront vendre celle ci sans avoir eu à contribuer à sa production, aux USA, l’interdiction de mentionner toute trace d’ogm dans la nourriture vendue, par respect de la sainte équivalence entre ogm et matière « naturelle » ne sert que les intérêts des industriels, et pas ceux des consommateurs.
    Je crains donc seulement qu’on puisse être trop facilement abusés, par excès de confiance, et il me semble que nous ne respectons pas, vis à vis de nos dirigeants, ce principe de précaution que nous adoptons dans notre relation aux techniques. Il n’est pas exclu qu’on puisse profiter de cette confiance.
    Et accessoirement, il me semble qu’on soit dans une période ou un profit est effectué, sur cette confiance.

    Neanmoins, je suis toujours séduit, attiré par la proposition de Bergson. Mais cet élan, qu’il décrit dans son oeuvre, n’est pas le seul élan qui nous meuve. Cette aspiration à l’élévation peut tout à fait se voir couper les ailes par des tendances craintives, ou égoïstes, qui peuvent tout simplement accaparer le pouvoir tout en parvenant à tromper ceux dont il a besoin pour se donner un lustre démocratique, afin de les mettre à son service.

    Enfin bref, je ne désespère pas de l’homme, mais plutôt de ce qu’on en fait.

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