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Empire

Juste comme ça, rapidement, et sans y accorder plus d’importance que ça : si vous avez une télé, et si vous la regardez de temps en temps. Si de plus vous faîtes partie de la catégorie de consommateurs visés, il paraît probable qu’on vous ait imposé cette publicité pour les épiceries Hediard. Musique inspirée de Mancini dans sa veine latino, Jet privé, Maybach de fonction (oui, on ne dit plus « classe », mais « fonction », même si de fait, la Maybach n’est pas vraiment une voiture de fonction, mais bel et bien une voiture de classe, c’est à dire la voiture de ceux qui sont au-delà de toute fonction, ceux qui se contentent de prélever, en d’autres termes, de se servir, sans servir) avec chauffeur, Paris vidée de toute circulation pour permettre à la très importante personne de se rendre dans cet hôtel particulier où des hommes (dont l’un d’eux doit bien être, on s’en doute, le sien; ou celui qui finance tout ça, et rend tout ça possible, ce qui revient au même) l’attendent, sans impatience, mais aux aguets (c’est la figure du désir telle que la pub la met en scène, et ces hommes sont l’image de la cible de la publicité), arrêt en ce qu’on appelerait « double file » si il y avait dans Paris, ce soir là, une quelconque autre voiture que la limousine teutonne chez Hediard, afin d’acheter on ne sait trop quoi (ce n’est pas grave, ceux à qui la publicité s’adresse ne franchiront jamais le seuil du magasin : la publicité le leur dit, ce n’est pas leur monde).

Pour un peu, on se croirait enfermé dans les rêves les plus intimes de Rachida Dati.

Juste une chose. Hediard fait partie du bouquet de marques françaises rachetées par le milliardaire russe Sergueï Pougatchev (il a aussi acheté France Soir, comme quoi il aime la France jusque dans ses pires défauts…). La très importante personne qui sort du jet et fait languir d’impatience son monde, tout en faisant refroidir la soupe, c’est Alexandra Tolstoï. Ce nom vous dit quelque chose, hein ? Oui oui, c’est la petite fille de Léon en personne. Dans la vie, elle est présentatrice pour la BBC, femme de milliardaire russe, figurante pour les publicités luxe de son mari, ainsi que pour les articles people du Times. Elle a une vision de la vie, comme vous et moi : en gros, c’est sympa d’être riche (nous aussi on aime bien ça), on peut s’offrir un pays (la France) et ses services (la Maybach glisse sur le pavé parisien, dont elle isole ses occupants sur de confortables suspensions pneumatiques (hommage à la technologie française, made in Citroen, qu’on s’offre au passage), encadrée par la police locale, mise au service de la grandeur de la Dame venue du froid, après qu’elle fut reçue par quelqu’officiel non identifiable, sur le tapis rouge déroulé à ses pieds par la République, reconnaissante de l’intérêt qu’elle et son mari manifestent pour notre pays, en l’achetant).

Accessoirement, on se demanderait à quoi peut bien servir cette pub, puisque de fait, on imagine mal les clients de chez Hediard plantés devant le Grand Journal de Canal+ (le spot passe depuis des semaines quasi systématiquement en encadrement de cette émission). Au delà du plaisir que semble manifester le couple russe à s’approprier un pays tout entier, manifestant là le pouvoir impérial de l’argent sur nos petites vies de peuple soumis, il s’agit aussi de mettre les choses à leur place : de ce monde ultra protégé, nous sommes exclus. D’abord, parce qu’à l’heure où nous regardons la télé, Alexandra Tolstoï, elle, va s’acheter quelques bidules chez Hediard (qui semble d’ailleurs être demeuré ouvert rien que pour elle (pouvoir de l’argent encore une fois)), ensuite parce qu’ à l’heure où elle dégustera ses friandises, nous serons au boulot pour gagner de quoi s’offrir un écran géant permettant de voir l’importante blonde en hd, voire en relief, bientôt. On ne doute pas que son mari Sergueï prélèvera, et sur notre travail, et sur les achats que notre travail permettra, quelques euros qui viendront financer d’autres messages de paix et d’amour, sur des musiques aussi lénifiantes que cette copie (sans doute libre de droits) de Mancini. Et il semblerait bien que l’unique ambition de ces spots, ce soit de nous rendre envieux. Accessoirement, étant donnés les fantasmes de notre présidence, et des proches de cette présidence, étant donnés les fantasmes de ceux quin ont voté pour ce candidat, et ce parti là, on peut aussi voir dans cette publicité le programme politique qui est le nôtre actuellement. D’ailleurs, susciter ainsi l’envie, et indiquer à ceux à qui le message est destiné à quel point cette envie sera perpétuellement insatisfaite, je ne vois pas comment appeler cela, si ce n’est « propagande politique ». C’est en tous cas une manière parmi d’autres d’obtenir du petit peuple des consommateurs et des envieux, la soumission volontaire requise.

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