Une chronique d’un abonné du monde, Christian T., paysan, qui s’intéresse à la manière dont le PS tremblerait devant la perspective d’une dissolution aboutissant à une cohabitation. Ce n’est pas tout à fait mon angle, mais j’aime bien quand des perspectives politiques divergentes se croisent.
Un post d’un blogueur qui envisage la même hypothèse, et se pose une question qui ne m’avait même pas commencé à mettre le petit doigt de pied dans les méandres encombrés de mon cerveau : Où sont, sur la question des retraites, les intellectuels d’habitudes si prompts à encombrer les plateaux télé pour donner leur avis ? Les zones de débats médiatiques sont si désertes que Kad Mérad y a l’air bien seul (et bien con, aussi), quand au détour d’une promo (il est tout le temps en promo, c’est à se demander quand il tourne les films qu’il vend (en fait, on ne se le demande plus dès qu’on les voit, ces produits), on lui demande si il est pour la grève générale, qu’il prend bien 4 ou 5 secondes pour y « réfléchir » (encore faudrait il se mettre d’accord sur le sens qu’on donne à ce mot…) avant de répondre « La grève générale ? Non, je suis contre ». Raphaël Jornet relaie aussi ses articles sur Mediapart. Des fois, je me dis que je ne suis pas du tout habile pour diffuser les miens. Mais je prends déjà pas la parole an AG d’établissement, alors sur Mediapart…
Un élément de rhétorique, tout de même, qui me semble intéressant. Autant j’adhère à l’idée selon laquelle la logique voudrait qu’on dissolve l’assemblée, autant je doute que le résultat d’un tel vote donne mandat à une majorité radicalement différente pour mener à bien des réformes nécessaires sans soumission au marché. Mieux, le tract de la gauche unitaire affirme qu’une gauche unitaire n’hésitera pas à gouverner contre les banques, le patronat et le FMI. Evidemment, on devine qui est visé, mais écrire une telle phrase ne peut vouloir dire que deux choses. Soit qu’on gouvernera sans moyens (« contre les banques », ça veut dire « sans les banques », et on discerne mal quels moyens sont mis au service de cette politique; on peut aussi dire « nous n’hésiterons pas à faire la guerre contre l’armée »), soit qu’on ne gouvernera pas du tout, c’est à dire qu’en fait, on n’affirme ce qu’on affirme que parce qu’en fait, on n’a aucune intention d’être élu.
Pour autant, partager des analyses, c’est déjà un début non négligeable. C’est même l’essentiel.
A bien y réfléchir, on en est peut être au point où la pire menace contre l’expression du peuple, c’est la démocratie elle-même.
Hier soir, je me disais que si les manifestants actuels étaient cohérents, ils réclameraient la dissolution de l’assemblée nationale, et non le retrait de la réforme de la retraite, puisqu’on ne peut pas espérer que les députés actuels votent une autre réforme que celle qu’ils tentent de mettre en place. Ils n’ont en tous cas pas été élus pour autre chose que ce qu’ils font.
Dès lors, si on veut que les députés votent autre chose, il faut d’autres députés.
Alors, dissolution.
Ouais, marrons nous et payons au pays une bonne vieille psychanalyse sauvage. Mettons tout le monde devant les contradictions internes de ce pays (et du monde, maintenant que le marché impose partout son mode de fonctionnement), et faisons exploser la gauche en lui offrant tout de suite le pouvoir.
En somme, gagnons dix ans : au lieu de devoir subir un revival eighties jusque dans le domaine politique (déjà qu’on doit se taper le retour de Sabatier…), condensons en un an et demi cette phase inévitable ; on remplacera alors Mireille Matthieu et Faudel par Yannick Noah et Zazie, et on comprendra mieux pourquoi on préfère que cette séquence ne dure que quelques mois.
Mélenchon devra alors admettre qu’il est dans l’opposition (mais au moins, la gauche, en tant que fiction politique, disparaitra avant les élections présidentielles, ce qui ne peut faire que le plus grand bien à tout le monde), et tout le monde au PS se fera des politesses pour laisser les autres être premier ministre, puisqu’on sait bien que Matignon, c’est le couloir de la mort pour celui qui veut être président ; or à gauche, « devenir président », c’est en gros la réponse qu’on donne à la question « à quoi peut bien servir la France ? », mais comme dans le village des schtroumpfs, il n’y a qu’une seule place pour être le porteur du bonnet rouge, il faut s’attendre à voir de la purée bleue inonder le monde politique, et ce n’est que justice, que de se dire que le sang qui coulera des luttes intestines du PS sera de couleur UMP ; les féministes, eux, devront se faire à l’idée que même la schtroumpfette elle-même veut porter la culotte rouge, et on leur conseillera de ne jamais oublier que la schtroumpfette, c’est la créature de Gargamel.
Fiction, évidemment.
A ceci près que, de part et d’autre de la bagarre des retraites, qui est de plus en plus, de part et d’autre, un prétexte plutôt qu’un projet politique, cela semble constituer la seule porte de sortie possible. Pour tout le monde.
Ca évitera aux grévistes de devoir admettre (hypothèse 1) leur défaite, ou (hypothèse 2) une victoire absurde (« Houraaa !!! Il n’y a plus aucun projet pour les retraites !!! On a bien niqué les plus jeunes !!!!! », ou bien, variante, « Ouaiiiiiis !!!!! On attend avec impatience que le PS version Aubry/DSK soit élu pour mettre en œuvre son programme de retraite à 60 ans avec décôte démentielle (ou accessible seulement aux plus riches ou à ceux qui auraient mis de côté du fric, un peu comme hmmmm… disons… une retraite par capitalisation…) »).
Ca évitera aussi au gouvernement de devoir admettre leur défaite, puisque le résultat même d’une nouvelle élection législative condamnerait l’actuelle opposition à faire le sale boulot à la place de l’actuelle majorité, puisque tout derrière l’apparente opposition de deux camps ennemis se cache en fait la même soumission au marché. Cela constituerait aussi la seule manière d’avoir encore une chance de gagner les élections présidentielles (enfin, à vrai dire, non, ce n’est pas la seule : le PS est tellement nul que même dans une situation aussi désastreuse que celle que connaît aujourd’hui notre gouvernement, il serait capable de s’ouvrir le bide, d’y glisser des explosifs un peu comme on voit faire dans « Démineurs », et de se faire sauter tout seul comme un grand, dans un magnifique suicide sacrificiel (ne souriez pas bêtement, cette bombe existe, elle s’appelle « Primaires », ou bien, à la fête de la rose, Arnaud pourrait inviter angéliquement Ségolène pour lui mettre en douce de la mort aux rats dans son gratin dauphinois, ou bien encore, Manuel serait capable d’utiliser le même nuance de régécolor que François pour séduire sa nouvelle copine, ce ne sont pas les méthodes de suicide qui manquent). On imagine assez aisément ce qui resterait de la gauche après une période de gouvernement commençant en Novembre 2010 et s’achevant au printemps 2012. En fait, à prendre en compte cette éventualité, on se dit qu’il faudrait certainement inventer un nouveau mot pour désigner ce qui n’est pas officiellement appelé « droite ».
Ainsi, en temps normal, dissoudre l’assemblée serait une manière républicaine de revenir vers ce qu’on pourrait appeler la « démocratie ». Mais ce temps qui est le nôtre pose le problème de telle manière que les paradoxes de ce que nous appelons « démocratie » sont aujourd’hui criants : élire une assemblée ne serait plus une manière de redonner sa voix au peuple, mais de mettre en évidence l’ineptie de ce qu’il a à dire. Et si ça en dit long sur la manière dont nous sommes gouvernés, c’est aussi riche d’enseignements sur la manière dont nous-mêmes, en tant que peuple, nous manquons du plus élémentaire sens de l’orientation, car une telle dissolution qui devrait permettre à ceux qui aujourd’hui manifestent de faire parvenir leurs idées jusqu’au pouvoir, serait aussi très exactement ce que ces mêmes manifestants refuseraient, au simple motif qu’ils sauraient ce scrutin perdu d’avance. Ca en dit assez long sur nous.
Si l’histoire était réglée comme du papier à musique, on serait dans un mouvement de type « ritournelle », à ceci près que les instruments jouent de manière de plus en plus nerveuse. En salle des professeurs, les positions se radicalisent, ceux qui sont déjà en grève n’envisagent plus de perdre (mais perdre quoi ? Comment ne pas poser la question alors même qu’on ne sait pas très bien ce qu’on pourrait appeler une « victoire » ?). Chaque jour, ceux qui ne font pas grève (dont je suis), se retrouvent dans un lycée vide, à écouter les clameurs de jeunes bloqueurs, et à un moment ou à un autre, on reçoit la visite de grévistes qui viennent constater avec satisfaction que plus aucun cours n’est donné dans l’établissement, et que le « mouvement » avance.
Passons sur le fait que « mouvement » n’est peut être pas le terme le plus approprié pour des revendications qui se résument de plus en plus au mot « retrait ». Ne soyons pas cyniques, parce que le danger, c’est de pratiquer le divorce entre français que tente de susciter notre gouvernement. Pour autant, on est en droit de se poser quelques questions.
Or, à écouter la dialectique de mes collègues, ce qui serait en jeu, c’est la sauvegarde de la retraite telle que nous la connaissons. Ok. Alors, soyons pragmatiques : pour que quelque chose soit sauvé, il faut 1- un sauveur, et 2- que ce sauveur ait les moyens matériels de parvenir à ce salut. Or, de sauveur, on ne voit point : il n’y a personne qui soit doté de force politique (c’est à dire d’une légitimité à agir, et du pouvoir de le faire) pour sauver la retraite actuelle au sens où les revendications actuelles l’entendent. L’alternative, c’est ou bien Sarkozy, dont on a compris quelles étaient ses intentions, ou bien Aubry dont on aura compris cette semaine qu’elle était liée à DSK. Or le FMI approuve la réforme de l’UMP; donc, de sauveur élligible, il n’y en a pas. Et donc, d’union de la gauche, non plus. A vrai dire, même l’union du PS semble être, si elle arrive, un mensonge (mais toute union de la gauche est un mensonge, de toutes façons).
Allons plus loin, même : ce mouvement n’a en réalité aucun relai politique véritable. On l’a vu, aucun parti elligible ne propose autre chose que ce qui est en train d’être mis en place. Ni le parlement, ni le sénat ne sont constitués de telle manière qu’une majorité permettrait de parvenir à un changement d’orientation. Pire encore, les syndicats tirent une légitimité inespérée du mouvement actuel, mais ils n’en sont ni les organisateurs, ni les dirigeants. C’est certes très romantique de voir dans un mouvement « populaire » une reprise en main par les citoyens eux mêmes de leur destinée politique. Mais c’est un leure : personne ne défile pour suprimer leur mandat à ceux dont ils pensent qu’ils ne les représentent plus. A strictement parler, si ces militants étaient cohérents, ils défileraient pour la dissolution de l’assemblée. Mais on s’en gardera bien, parce qu’on sait bien qu’un tel scrutin reproduirait en gros les équilibres actuels : écrasante majorité favorable au marché, et donc aux réformes actuelles. Dans une certaine mesure, ce mouvement est un déni de démocratie. Pourquoi pas d’ailleurs, mais il ne se présente pas comme tel.
Parce qu’en réalité, l’alternative est là : soit on fait confiance au marché, et on arrive aux conclusions suivantes : les lois qui régissent ce qu’on gagne à travailler ne sont plus que très partiellement décidées nationalement. L’apparition récente des agences de notation, le rôle que joue le FMI dans les orientations économiques le montrent clairement : on peut certes choisir, en France, de fonctionner autrement, ça n’y changera rien, parce que tout choix non conforme au marché est puni par le marché lui même, et comme ce n’est alors qu’une question de temps, c’est un conflit de génération qui ne dit pas son nom. Soit on ne fait pas confiance au marché. Pourquoi pas. Mais alors, il ne faut pas non plus en accepter les fruits, et on conseillera alors aux fonctionnaires, dont je suis, de refuser leur salaire, de renoncer à tout crédit, à toute capitalisation immobilière, à toute participation à ce marché soudainement tant diabolisé. La réalité politique, et démocratique, est plus triste qu’on le voudrait : de Grand Refus marcusien, il n’est pas question. On accepte le marché tant qu’on en profite, et on ne défile actuellement que pour profiter un peu plus, un peu plus tôt, des bienfaits du marché, au mépris des règles d’icelui.
Les meneurs du mouvement peuvent faire semblant de croire que tout le monde est prêt à renoncer à la soumission au marché. Mais on se paie de mots, et on se fait plaisir à bon compte. On peut imaginer quel plaisir il y a à être quelques millions dans les rues du pays à clamer son désaccord avec cette politique. Cela n’enlève rien au fait qu’elle a été élue, et qu’elle a de grandes chances de l’être de nouveau.
Mieux. Pendant qu’on s’excite dans les rues sur des retraites perdues d’avance, on laisse passer d’autres changements qui, eux, permettent à certains de tirer du marché des fruits d’autant plus juteux qu’ils ne sont pas partagés. Personne ne s’oppose au fait de pouvoir acheter de l’électricité à bas coût à des fournisseurs qui obligent EDF à leur vendre cette énergie au prix de production. En somme, des intérêts privés font de la plus value à partir d’un outil de production payé par la collectivité. Personne ne défile non plus pour mettre par terre la meilleure manière de faire de la retraite par capitalisation, qu’est l’immobilier. Et on ne parle plus de ce qui est autrement plus scandaleux dans ce gouvernement : la manière dont il nous habitue peu à peu à maintenir nos avantages acquis en sacrifiant ceux qui n’y ont droit que tant qu’on les y autorise : les étrangers. Le pire qui puisse arriver, finalement, c’est que cette réforme avorte, puisqu’aux yeux de beaucoup, cela contribuerait à rendre le sarkozysme supportable.
A la limite, ces jours de mouvement sont comme un nouvel épisode du storytelling national. On nous occupe, et on croit même être les auteurs de cette occupation. Reste que, pourtant, on offre à ce gouvernement une victoire d’autant plus glorieuse qu’elle aura gagné contre un mouvement de forte ampleur. Comme on dit dans ce milieu là, c’est tout bénéf’.
Demain, donc, AG de nouveau, et de nouveau le sentiment que tout ce petit monde est orphelin, mais ne le sait pas. Et dans mon coin, je me demanderai si mon scepticisme consiste, ou pas, à préférer à ma manière une fin effroyable à un effroi sans fin. C’est ma grande question du moment.
Parce qu’on regarde le mouvement du moment avec une certaine ironie.
Parce qu’on est bien content d’entendre en salle des profs des collègues à deux ans de l’âge actuel de la retraite souhaiter que les lycéens se mobilisent parce que, tout de même, c’est pour eux, hein, qu’on se bat (ben tiens).
Parce qu’on est bien content d’en entendre d’autres qui, propriétaires de leur logement, sont contre la retraite par capitalisation, mais espèrent quand même que le marché de l’immobilier ne s’écroulera pas, et même, connaîtra une croissance encore importantearce que leur retraite, elle est dans la pierre, parce qu’on aime entendre des agrégés d’histoire comparer la « lutte » actuelle à celle des mineurs face à Thatcher.
Parce qu’on apprécie au plus haut point de voir tout ce petit monde, qui votera sans doute PS aux prochaines élections, tenir des positions soudainement hostiles à la loi du marché, inconscient apparemment de la parfaite adhésion de leur futur candidat présidentiel à ce même marché (il est même probable que ce candidat soit l’un des animateurs les plus éminents de ce marché).
Parce que les mêmes qui espèrent que le PS gagne (et que, donc DSK soit leur candidat de « gauche ») n’ont qu’un mot à la bouche pour désigner Melenchon : « démago ».
Parce qu’ on aime l’idée que ces combattants d’opérette donnent des leçons à tout le monde du haut de leurs journées de salaire perdues tout en n’ayant pas encore compris que ceux pour qui ils votent les berneront à leur tour, ne serait ce que parce que les vrais décideurs, ce sont les agences de notation, auxquelles tout parti potentiellement éligible voue allégeance.
Parce que j’aime me faire traiter de consumériste par quelqu’un qui est propriétaire de son lieu d’habitation.
Pour toutes ces raisons, dont on préfère rire pour ne pas trop s’inquiéter, et pour ne pas voir dans son propre miroir un traître qui essaierait de se donner bonne conscience (mais je sais à quoi je suis prêt, et je mets mon embourgeoisement à sa juste place au milieu de groupuscules qui aiment se payer de mots, de ceux qui n’assument pas d’êtres des petits profs, plutôt mieux payés que la moyenne, plutôt les coudées franches par rapport à leurs patrons, plutôt la conscience tranquille, plutôt encore bénéficiaires de ce « loisir » dont nos ancêtres avaient fait un art de vivre, et n’en profitant pourtant que fort peu, intellectuellement, pour aller défricher des terres que leurs neurones n’ont pas déjà parcourues de long en large mille fois (oui, je suis un poil exaspéré ces jours ci)), je livre en pâture cet article sorti tout droit de l’enfer paru hier dans le Figaro, alors même que les manifestations se gonflaient de lycéens et lycéennes en fleur, porteurs de tous les espoirs naïfs qu’on peut avoir à cet âge là, très naïfs même parfois quand ils prenaient la figure de cette adolescente entrevue hier sur itélé, qui clamait à qui voulait l’entendre qu’elle se voyait mal bosser à 60 ans; sans doute emportée par son élan soudainement militant, elle paraissait défiler pour le droit de partir en retraite à 55 ans, et on se disait en la voyant qu’elle serait sans doute exaucée malgré elle : de travail, à 60 ans, elle n’aura probablement pas, pas plus qu’elle n’en aura à 28. Elle n’aura finalement pas toutes les anuitées nécessaires à valider une retraite complète, elle ne coûtera finalement pas tant que ça aux caisses de retraite, et les quelques emplois qu’elle aura occupés auront été payés une misère, car elle ne l’a pas compris, mais la véritable ambition de cette réforme, c’est de faire baisser salaires et pensions. Et bien sûr, c’est exactement ce contre tout le monde se lève quand il s’agit de toucher sa paie, mais c’est ce pour quoi tout le monde vote au moment de consommer, puisque des emplois mal payés, ça augmente mon pouvoir d’achat quand je peux m’offrir plein de fringues pas chères à H&M. Bref, on va regarder encore une semaine et demi les collègues s’énerver que ça ne bouge pas plus. Puis ils partiront comme tout le monde en vacances, en râlant contre la SNCF qui pourrait quand même les laisser rejoindre la famille en province, et tout rentrera dans l’ordre : le gouvernement n’aura pas cédé (tout le monde a compris qu’il ne pouvait pas céder, puisque l’objectif de cette réforme n’est pas d’assurer une quelconque pérennité au système actuel de retraites, mais de faire une réforme, peu importe laquelle, du moment qu’on puisse dire pendant l’année qui vient que oui oui, comme promis, on a réformé); les syndicats auront surfé sur la vague de mobilisation qu’ils n’ont ni suscitée, ni maîtrisée, ni même vraiment encouragée (on sent bien que ça ne faisait pas partie du scénario arrangé avec l’Etat); ceux qui aiment se voir en militants auront les mains propres. Au mieux, une concession pour les femmes à enfants et un arrangement avec les handicapés rendront la vie en Sarkozie supportable, et permettront de se dire qu’après tout, revoter pour le même, c’est une idée.
Un article du Figaro d’hier, donc, qui de manière tout à fait décomplexée, nous affirme sur l’air de « le travail, c’est la santé » que partir trop tôt en retraite, c’est prendre le risque de tomber prématurément malade. Ceux qui vivent de leurs placements prendront sans doute peur à cette simple idée, et on appréciera qu’une enquête approfondie ait été menée pour faire comprendre que travailler plus longtemps, c’était un gage de longévité. La fin de l’article signe d’ailleurs son méfait en regrettant qu’on n’ait pas mené l’investigation encore un peu plus loin, pour voir si ceux qui ne s’arrêtent jamais de travailler ne deviendraient pas, par hasard, tricentenaires.
Je copie/colle le texte, parce que je ne sais pas si Le Figaro assumera éternellement d’avoir publié un tel article.
« Partir plus tôt en retraite peut nuire à la santé
Une étude publiée récemment montre que les ouvriers profitant de mesures de retraite anticipée ont plus de chance de mourir avant 67 ans.
Partir plus tôt en retraite ne permet pas forcément aux ouvriers d’en profiter plus longtemps. Au contraire, un rapport publié par l’Institut allemand pour l’étude du travail, montre que cela augmente les chances de mourir prématurément.
Les auteurs , Andreas Kuhn, Jean-Philippe Wuellrich et Josef Zweimüller, tous trois issus de l’Université de Zurich, se sont servis d’un changement de politique de départ à la retraite en Autriche pour analyser les effets d’un départ anticipé sur la santé. A la fin des années 1980, la crise de l’acier a contraint le gouvernement autrichien à mettre en place un dispositif permettant aux ouvriers, dans certaines régions, de partir à la retraite à 55 ans au lieu de 58 pour les hommes, et à 50 ans au lieu de 55 pour les femmes.
En comparant la mortalité dans les régions concernées par cette réforme et celle qui ne l’étaient pas, les chercheurs ont conclu que pour les hommes, partir à la retraite un an plus tôt augmente de 13,4% les chances de mourir avant 67 ans. Un pourcentage qui, pour les auteurs de l’étude, est «non seulement statistiquement significatif, mais aussi quantitativement important». Pour les femmes, en revanche, un départ à la retraite anticipé n’a aucun effet sur l’âge du décès.
La fin de la routine
Les trois universitaires se sont penchés sur les causes possibles d’une telle hécatombe. Ils ont éliminé le problème d’accès au soin pour les retraités, puisque l’Autriche dispose d’une couverture maladie universelle à laquelle les retraités ont accès au même titre que les salariés. Ce n’est pas non plus un problème d’argent. Les pertes de revenus liées à une anticipation de la retraite ne sont pas significatives.
Finalement, en étudiant les causes de décès des ouvriers masculins, ils ont découverts que 65% d’entres eux mourraient de maladies cardio-vasculaires ou de cancers. Ils en déduisent que la fin de la routine du travail et de l’activité physique quotidienne entraîne une mort prématurée, d’autant plus si l’ouvrier a été forcé par son employeur à prendre sa retraite anticipée. A l’inactivité s’ajoute alors la dépression.
Les femmes «s’adaptent mieux à la retraite et qui, à cause de la répartition traditionnelle des rôles, sont plus actives car plus impliquées dans les tâches ménagères». Elles peuvent partir plus tôt à la retraite sans craindre de voir celle-ci écourtée par la maladie ou la mort.
On l’aura donc compris, une retraite précoce peut entraîner, pour les hommes ouvriers, une mort toute aussi précoce. Ce que l’étude ne dit pas, en revanche, c’est si travailler au-delà de l’âge légal permet de vivre plus longtemps.
Evidemment, Mme Desjoyaux ne se donne surtout pas la peine d’émettre des hypothèses sur les raisons d’une telle tendance à développer des maladies dans les cas de retraite anticipée. Evidemment, on verra un simple hasard dans le fait qu’un certain nombre de « jeunes » retraités ne tiennent même pas le coup jusqu’à 67 ans, âge où d’autres commenceront à peine leur retraite, et on regardera ce choix cornélien avec circonspection : Vivre plus longtemps, certes, mais en dépassant allègrement l’âge au delà duquel les chances de demeurer en bonne santé s’amoindrissent énormément. On se souhaite par avance bon courage ?
stand up
you’ve got to manage
i won’t sympathize
anymore
and if you complain once more
you’ll meet an army of me
you’re allright
there’s nothing wrong
self-sufficience please!
and get to work
and if you complain once more
you’ll meet an army of me
you’re on your own now
we won’t save you
your rescue-squad
is too exhausted
and if you complain once more
you’ll meet an army of me
Bjork – Army of me
Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais j’avais déjà évoqué le petit livre inquiet de Christian Carle, dont le seul titre donne envie d’y jeter un coup d’oeil (Du risque de fin du monde et de sa dénégation). Mais je suis certain que plutôt que ce livre, ce qui sera resté dans les têtes, c’est le film qui me servait de prétexte à l’évoquer : 2012, qu’on nous avait vendu à l’époque comme la mise en scène de la fin du monde, alors qu’il ne s’agissait, en fait, que du récit un brin excité de la disparition de tous ceux qui n’ont pas les moyens de sauver leur peau. Les autres ? Comme on dit dans un autre film catastrophe : » A la Grâce de Dieu, qu’ils s’écrasent ! »
Christian Carle s’inquiétait de voir l’humanité se réunir autour de l’idée désormais établie que la fin du monde était possible, et qu’elle serait moins désagréable à supporter si on se mettait bien dans le crâne que tout le monde allait y passer. Pour citer un nouveau passage de ce petit livre, on arrivait à ce genre de conclusion :
« Ces ethnocides correspondent, pour ceux qui en sont victimes, à une expérience concrète de la fin du monde comme fin de leur monde : le dernier Yahi de Californie, le dernier indien de la Terre de Feu, ont su ce que voulait dire la fin du monde; et ils pourraient bien valoir comme une répétition générale d’une fin du monde jouée cette fois en vraie grandeur, et sur la scène totale du monde.
Lassitude de vivre, écocides, ethnocides, génocides : tous ces signes pointent une montée en puissance de la pulsion de mort, aujourd’hui mal prise en compte, soit par dénégation, soit par impuissance à imaginer l’horreur dans toute son étendue (pour ne rien dire de ceux qui ont le front de les justifier, au nom de la « vitalité » du monde moderne et de sa capacité de « destruction créatrice »). Autant que la dénégation, l’impuissance à imaginer l’horreur, et aussi parfois le refus de le faire dans une vie où il faut bien faire sa part au bonjeur et se soucier aussi de soi, jouent ici leur rôle ; et la mort d’un homme ou d’un animal nous affectent, quand celle d’un peuple ou d’une espèce nous laissent indifférents. C’est sur ces bases psychologiques que se trame le processus qui peut conduite à la fin du monde, et que se met en marche la catastrophe vers laquelle nous allons, littéralement, « à tombeaux ouverts »".
Christian Carle – Du risque de fin du monde et de sa dénégation; p. 71-72
Et on peut admettre qu’après tout, si le contrat qui signe mon arrêt de mort stipule que tout le monde sera zigouillé en ma compagnie, je peux me faire à l’idée.
Mais justement, les termes du contrat sont faussés, et contrairement à ce semble penser Christian Carle, tout le monde n’est pas animé par la pulsion de mort. Au contraire, le commerce du Salut va bon train, et les grandioses mises en scène de la fin des temps telles que Saint-Jean nous les a promises semblent devoir laisser la place à quelques séquences un peu minables au cours desquelles une poignée de nantis vont tenter de monnayer leur survie auprès de quelques seigneureries gérant biopolitiquement les survivants en les ponctionnant à l’avance d’un impôtanticipé (il faut bien que les Seigneurs vivent en attendant le drame).
Bonne nouvelle, donc, même en cas de gros coup dur, il devrait y avoir quelques survivants, des boites spécialisées y veillent et organisent déjà des arche de Noé sociologiquement peu représentatives de l’écosystème humain. Rien qu’un exemple ? La société Terra Vivos vend des « places » pour des abris prévus pour, en gros, tous les types de catastrophes pensables (ont-ils pensé que la première caractéristique de la catastrophe, c’est précisément son caractère impensable ? Je ne le pense pas…). Disséminés à droite à gauche sur la planète, plutôt en altitude (pour éviter les raz de marée), plutôt loin des centres géopolitiquement sensibles (pour échapper aux attaques aussi variées que peuvent le permettre les progrès militaires), évitant plutôt les zones sismiquement agitées (ça réduit déjà un peu les zones à explorer pour débusquer ces refuges, d’autant qu’ils doivent être encombrants : celui qui se trouvera en Europe doit pouvoir accueillir 3000 « réfugiés catastrophiques », et si, alors que sonnent tocsins et sirènes, vous voyez vos voisins entasser quelques affaires dans le break Audi, manifestement en partance pour une destination inconnue, laissez leur le temps de programmer sur leur GPS l’adresse secrète, avant de vous emparer de la tronçoneuse que vous avez préparée pour ce genre de situation; vous salirez sans doute un peu l’intérieur cuir de l’A6, mais comme ce sera leur dernier trajet en bagnole, vos propres enfants devraient supporter de le faire assis sur des bâches en plastique cachant tant bien que mal les effets secondaires de votre acte de survie; rassurez vous, eux aussi se feront à l’idée que c’est la guerre, pour la simple raison qu’à strictement parler, avant la catastrophe, on n’était pas précisément en paix non plus), ils doivent permettre de survivre le temps que les choses soient revenues à la normale (bien qu’évidemment, on se demande ce que « normale » peut signifier dès lors qu’on parle d’une situation où ne demeurerait de l’humanité qu’une poignée de milliers d’êtres humains, mais la simple idée qu’ils puissent envisager un retour à la normale montre finalement qu’ils se sont juste fait à l’idée de considérer, d’ores et déjà, les autres comme morts, réalisant pour de bon les fictions depuis longtemps mises en scène par Romero, dont on saisit de plus en plus l’essence politique, en tous cas, ils semblent avoir une grande capacité à en faire, par avance, le deuil).
Ainsi, pour 50 000€, les enfants bénéficiant d’un tarif réduit à 25 000 €, vous serez nourri, logé, blanchi et soigné pendant… un an. 50 000€ ? Après tout, ce n’est pas si cher. Oui, le prix d’une berline allemande. Pour donner une échelle de valeurs, un SUV haute protection tel que le Conquest Knight XV, ça coûte aux alentours de 500 000$. Et on peut deviner que ceux qui achètent à ce prix là un engin à peu près inutilisable en situation courante de circulation (un char d’assaut de 5 tonnes et des poussières, doté de meurtrières en guise de vitres, ça ne peut se déplacer qu’au mépris des autres usagers de la route, ou en leur absence) ont déjà investi dans leur protection post-catastrophe, et n’ont pas vraiment l’intention de survivre dans des sortes de HLM communautaires. On peut même parier que Robert Vicino ne prévoit pas de partager avec ses clients le refuge qu’il leur vend, disposant lui même d’un lieu sécurisé privatif pour y regarder tranquillement le monde s’effondrer sur les autres.
S’agit-il alors d’une démocratisation de la survie ? En quelque sorte, oui; au sens où, pour prendre les décisions politiques qui mènent l’humanité à la catastrophe, il est nécessaire d’obtenir l’assentiment de ceux qui, dans la partie du monde qui décide de ce genre de choses, sont vecteurs d’opinions. Et de fait, on peut admettre qu’une bonne partie d’entre eux peut avoir les moyens de claquer 50 000€ pour une année de sursis. Parce que si cette classe sociale qui se trouve en dessous de l’Über élite ne voit pas, pour elle-même, de promesse de salut, il n’y a en fait aucune raison pour qu’elle accompagne la poignée d’heureux élus qu’elle sert dans sa course effrénée dans le grand crash-test de l’humanité. Il faut proposer quelques places dans l’Arche de Noé, à la manière dont les Etats-Unis organisent des tirages au sort de carte verte, pour pousser ceux qui n’y ont a priori aucun intérêt à prendre les décisions qui mèneront au drame. Ainsi, le drame ne sera ni fortuit ni commun, contrairement à la représentation classique qu’on donne des catastrophes extrêmes qui se balancent au dessus de nos têtes comme des épées de Damoclès high-tech : au contraire, il sera organisé (et qu’on soit paranoïaques n’enlève rien au fait que les écrits programmant ce genre d’actions existent depuis longtemps, que les darwinistes sociaux n’ont pas disparu, et que la stratégie du choc constitue la politique du FMI lui-même), et ses organisateurs lui survivront. Dans le secret des pensées d’une minorité de nos contemporains se joue donc une scène équivalente au délire mis en scène par Kubrick dans le Dr Folamour, quand on considère que l’apocalypse atomique peut être sereinement envisagée, puisque des abris permettront à une poignée d’hommes d’y survivre. La classé aisée, capable de se payer un abri Vivos, pour un an (qu’arrivera t-il ensuite ? Peut on imaginer les 3000 « clients » mis dehors par la direction au bout de l’année contractuelle, alors que les retombées nucléaires seront toujours là, à guetter l’ouverture du sas pour les cueillir ?) comprendra alors qu’ils étaient eux mêmes assis sur la bombe qu’ils ont larguées sur les autres.
Autant dire que, dès lors, lorsqu’on fait peur à cette classe de décideurs en agitant devant eux le chiffon rouge de l’insécurité, quand tout particulièrement, on brandit devant eux le risque d’embrasement des « quartiers », on allume en fait devant eux l’étincelle qui cache le véritable incendie. Comment qualifier en effet le sacrifice de quelques bagnoles quand c’est le monde humain lui même qu’on envisage calmement de passer au lance flamme ? On le savait, qu’un monde qui fait de sa propre destruction un spectacle est aussi un monde dans lequel il faut s’attendre à tous les renversements possibles. Au milieu du feu d’artifice, l’innocent pyrotechnicien festif a forcément confiance en les pompiers, fussent- ils pyromanes. Et les incendiaires ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit, alors même que les incendies sont prévisibles, suivant la courbe des échéances électorales, indexés sur la difficulté qu’a tel camp à emporter les suffrages, et on sait bien sur quels leviers appuyer pour faire se frictionner les pierres à briquet, alors que jusqu’à présent, l’essence est en vente libre.
Il faut alors peu de choses pour parvenir à inverser le tableau peint par Chamoiseau dans Texaco, alors que les habitants des « quartiers » investissent dans la violence le Centre Ville :
« L’En-ville était défait, ses défenses contre les Quartiers étaient brisées. Les communistes avec Césaire en tête avaient parlé haut, menacé, dénoncé, fait un cirque terrible. Ils avaient transformé les gens des vieux-quartiers en armée populaire. Ils avaient compris que cette misère de bois-caisse et de fibrociment était prête aux appels, sensible au moindre sang, avide du drapeau de n’importe quel rêve, pourvu qu’il autorise une entrée dans l’En-ville. Les communistes avaient compris que leurs anciennes troupes des champs et des usines centrales avaient pris les routes coloniales, oubliant les Tracées, pour sédimenter là, en pleine gueule de l’En-ville. Un prolétariat sans usines, sans ateliers, et sans travail, et sans patrons, éperdu dans les djobs, noyé dans la survie, et menant son existence comme un sillon entre les braises. »
Patrick Chamoiseau – Texaco; p. 344
Demain, une fois ce prolétariat éliminé par le feu et le souffle plus que solaires, ce seront quelques heureux locataires de bunkers HLM qui traceront une existence esclave au beau milieu des braises, héritages millénaires, entretenus au souffle discret de la période de l’uranium, des incendies que leurs votes apeurés auront permis d’allumer.
Et pour finir, afin de ne pas sombrer seul dans la paranoïa, quelques lignes extraites de la conclusion du livre de Mike Davis, Le Pire des mondes possibles, ouvrage plus que renseigné, s’intéressant à un des noeuds du problème : le devenir des villes :
« Epilogue – Au bout de Vietnam Street
L’opération de tri de l’humanité par le capitalisme tardif a donc déjà eu lieu. Relisons la mise en garde formulée par Jan Breman au sujet de l’Inde : « On atteint un point de non-retour lorsqu’une armée de réserve attendant d’être incorporée dans le monde du travail est ainsi stigmatisée comme une masse irrémédiablement surnuméraire, comme un fardeau excessif que l’on ne peut intégrer, ni aujourd’hui ni plus tard, dans l’économie et dans la société. (Note du moine copiste : c’est bon là ? On peut considérer une seconde que cette politique n’est pas un fantasme, mais qu’elle est très exactement notre ligne actuelle, celle que nos dirigeants revendiquent au grand jour, en d’autres termes, ce « tri », cette élimination, c’est ce que nous mettons en oeuvre là, maintenant) Cette métamorphose est, à mon sens au moins, la vraie crise du capitalisme mondial. »[Jan Breman; The Labouring poor, p.13](…) En dehors du culte mythique et illusoire de la dérégulation et de la flexibilité infinie à la de Soto, il n’existe aucun scénario officiel pour la réintégration de cet immense trop-plein de main-d’oeuvre dans le jeu normal de l’économie mondiale. (…)
la plupart des grands penseurs des principaux think tanks et instituts de relations internationales américains et européens n’ont toujours pas intégré les implications géopolitiques de la montée en puissance d’une planète de bidonvilles. D’autres les ont mieux comprises – peut être parce qu’ils n’ont pas à se soucier de réconcilier le dogme néolibéral avec la réalité néolibérale : ce sont les stratèges et experts en planification tactique de l’Air Force Academy, du centre Arroyo de Rand (Research and Development) de l’Armée de terre, et du Warfighting Laboratory des Marines à Quantico (Virginie). De fait, en l’absence de tout autre paradigme fonctionnel, le Pentagone a développé sa propre perspective sur la pauvreté urbaine mondiale.
La débâcle de Mogadiscio de 1993, où les milices des bidonvilles infligèrent 60% de pertes (morts et blessés) aux troupes d’élite des Army Rangers, força les théoriciens militaires à repenser ce qu’ils appellent, dans le jargon du Pentagone, les MOUT : « Military Operations on Urbanized Terrains » (opérations militaires en milieu urbain). (…) « La guerre du futur, peut-on lire dans la revue de l’Army War College, se jouera dans les rues, dans les égouts, dans les gratte-ciel et dans les zones de logement tentaculaires et anarchiques qui constituent les villes cassées de la planète. (…) Notre histoire militaire récente est ponctuée de noms de villes – Tuzla, Mogadiscio, Los Angeles [!], Beyrouth, Panama, Hué, Saigon, Saint-Domingue – mais tous ces combats n’auront été qu’un prologue ; le vrai drame est à venir.[Major Ralph Peters, "Our soldiers, their cities", Parameters, print. 1996, p. 43-50] »
[note du moine copiste : le meilleur est à venir, et ça va bien faire synthèse avec ce qui a précédé] :
Pour élaborer un cadre conceptuel plus large à l’usage des MOUT, les stratèges militaires sont allés chercher de l’aide, dans les années 1990, du côté de la vieille alma mater du Dr Folamour : la Rand Corporation basée à Santa Monica. Club de réflexion à but non lucratif fondé par l’US Air Force en 1948, le Rand était célèbre pour ses simulations de l’apocalypse nucléaire façon wargames dans les années 1950 et pour son aide à l’élaboration de la stratégie mise en oeuvre lors de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, le Rand fait plutôt dans les villes : ses chercheurs analysent les statistiques de criminalité urbaine, les problèmes de santé publique dans les quartiers déshérités des centre-villes, et la privatisation de l’éducation publique [note du moine-copiste... qui se contente finalement de soupirer...] Ils gèrent également le centre Arroyo de l’Armée de terre, qui a publié toute une petite bibliothèque d’études sur les contextes sociaux et les schémas tactiques de la guerre en milieu urbain.
[note du moine copiste : je fais ici une coupe, mais il y a en fait quelques précisions intéressantes sur la manière dont le Rand appréhende les terrains urbains actuels, mais je passe les détails]
S’appuyant essentiellement sur l’exemple de l’ »océan de misère humaine » qui entoure Karachi, Thomas [la capitaine Troy Thomas; grand théoricien de l'armée de l'air américaine] décrit le défi que représente un combat asymétrique dans un contexte urbain « non nodal, non hiérarchisé » contre des milices « à structure clanique » animées par le « désespoir et la colère ». Il cite également les périphéries sordides de Kaboul, Lagos, Douchanbé (Tadjikistan) et Kinshasa comme autant de champs de bataille cauchemardesques potentiels – auxquels un certain nombre d’autres stratèges ajoutent Port-au-Prince [tiens tiens]. Thomas, comme d’autres penseurs des MOUT, voit la solution dans le matériel high-tech et un entrainement effectué dans des conditions réalistes, de préférence « dans nos propres quartiers déshérités », où « d’immenses programmes de logement sont devenus inhabitables et où l’on trouve de nombreuses friches industrielles. Ces lieus seraient presque idéaux pour l’entrainement au combat de rue » [Captain Troy Thomas, « Slumlords : aerospace power in Urban Fights », Aerospace power journal, print. 2002, p.1-15 (édition en ligne)
Mais qui, exactement, est l’ennemi que ces futurs technosoldats, entrainés dans les slums de Detroit et Los Angeles, traqueront dans les dédales des villes du tiers-monde ? Certains experts se contentent de hausser les épaules et de répondre « Peu importe ». Dans un article influent intitulé « Geopolitics and urban armed conflicts in latin America », écrit dans les années 1990, Geoffrey Demarest, chercheur reconnu à Fort Leavenworth, proposa un étrange casting d’ »acteurs anti-Etat », comprenant des « anarchistes psychopathes », des criminels, des opportunistes cyniques, des fous, des révolutionnaires, des dirigeants syndicaux, des membres de groupes ethniques et des spéculateurs immobiliers. Au bout du compte, cependant, il s’en tint aux « dépossédés » en général, et aux « groupes criminels » en particulier. En plus de prôner le recours à des outils de recherches empruntés à l’architecture et à l’ubanisme pour aider à la prévention de futurs soulèvements, Demarets ajouta que « les forces de sécurité devraient s’intéresser au phénomène sociologique des populations exclues ». Il faisait part d’une inquiétude toute particulière pour la « psychologie de l’enfant abandonné », car il pense – à l’instar de nombreux partisans de la théorie de la « poussée démographique » comme l’une des grandes causes de la criminalité – que les enfants des bidonvilles sont l’arme secrète des forces anti-Etat.
En résumé, les plus grands esprits du Pentagone ont osé s’aventurer là où la plupart des chercheurs des Nations unies, de la Banque mondiale ou du Département d’Etat craignent de mettre les pieds : au bout de la rue qui suit logiquement l’abdication de toute réforme urbaine. Comme par le passé, cette rue est une « rue sans joie », et, de fait, les combattants adolescents désoeuvrés de « l’Armée du Mehdi » de Sadr City à Bagdad – l’un des plus grands bidonvilles de la planète – narguent les forces d’occupation américaines en baptisant leur axe principal « Vietnam Street ». Mais les stratèges ne flanchent pas. Ils affirment désormais, avec une froide lucidité, que les villes sauvages, saccagées du tiers-monde – et notamment leurs périphéries de bidonvilles – seront le champ de bataille caractéristique du XXIè siècle. Le Pentagone travaille actuellement à refaçonner sa doctrine de manière à intégrer une guerre mondiale à bas bruit d’une durée indéterminée contre les fractions criminalisées des pauvres urbains. Il est là, le vrai « choc des civilisations ». »
Mike Davis – Le Pire des mondes possibles; p. 205 sq
Peut -être comprendra t-on mieux, alors, les choix politiques qui sont les nôtres, pourquoi un Estrosi peut émettre l’idée de mettre à l’amende les maires qui ne feraient pas ce qu’il faut pour assurer la sécurité dans leur municipalité, c’est à dire, selon lui, ceux qui n’installent pas de réseaux de vidéo-surveillance dans leurs rues, pourquoi Fabrice Hortefeux (le cousin de l’autre) peut faire carrière en tant que conseiller auprès des municipalités en matière de vidéo-surveillance (son cousin affirme ne pas le connaître, ce qui est doublement étonnant : on imagine le ministre assez soucieux de contrôler son arbre généalogique, et plus strict en matière de gestion de son réseau), pourquoi on peut désigner en 2010 une population entière comme cause de nos malheurs (tout relatifs pour le moment, que feront nous quand nous serons pour de bon dans la tourmente ?), pourquoi on supprime la police de proximité (qui était tout sauf une armée) pour instaurer des couvre-feux, des rondes d’hélicoptères et des tactiques militaires au coin de la rue de nos proches banlieues.
On comprend mieux, aussi, pourquoi on coupe les vivres aux populations qui en ont le plus besoin. Il est rare de nourrir ceux qu’on abandonne.
« Il y a bien des façons de tuer. On peut planter un couteau dans le ventre de quelqu’un, lui retirer le pain, ne pas le soigner s’il est malade, le confiner dans un taudis, le tuer à force de travail, le pousser au suicide, l’emmener faire la guerre, etc… etc… Il est peut de choses dans tout cela que notre état interdise. »
Bertholt Brecht
En supplément, deux bonus amusants : les vidéos de présentation du projet Vivos, tout d’abord, (http://www.terravivos.com/ si vous êtes inquiets, ou intéressés)
Vous aurez apprécié, j’espère, le final qui rappelle que la Bible vous avait prévenus que ça allait arriver un jour ou l’autre (même s’il ne me semble pas noter où que ce soit, même dans l’Apocalypse, que le but de la manoeuvre divine soit de remplir les poches de Monsieur Vicino, mais les voies de Dieu sont aussi impénétrables que celles de la finance…).
Et si vous avez 500 000$ dont vous ne savez vraiment pas quoi faire, et que vous avez toujours un peu fantasmé sur lae van de l’Agence tous risques, alors le Conquest Knight XV est fait pour vous. Renseignements ici : http://conquestvehicles.com/ et vidéo ci-dessous (aux airs un peu orientaux de la musique d’accompagnement, on ne sait si on doit deviner qui on veut séduire, ou contre qui on veut prémunir, le marketing a des lois que le commun des mortels ne maîtrise pas !)
Tiens, juste une grosse citation de Didier Lestrade, qui entre deux tailles de rosiers, deux récoltes de graines à partager, met en ligne un matériel, issu de ses travaux, qui constituera, j’en suis sûr, pour peu qu’on prenne soin de le maintenir hébergé, protégé, et disponible, un témoignage précieux sur la vie de ceux auxquels pourraient s’appliquer le beau titre du beau livre de James Agee et Walker Evans « Louons maintenant les grands hommes« . Quel que soit l’angle sous lequel on regarde ces documents, on ne peut qu’y voir un héritage, du genre de ceux qui rappellent une dette que, pour ma part, je ne saurais même pas payer.
Récemment, il republiait la préface de son livre, Cheikh, et on y trouve les lignes suivantes :
« Pour ma part, j’ai appris que nous étions tombés dans un cul de sac culturel et social avec les premiers mois du XXIème siècle. J’ai réalisé que je gagnais trop d’argent. Je sais qu’en ces temps de précarité sociale, c’est un aveu difficile à faire, mais telle est la réalité. Sans les chercher, les propositions d’articles se faisaient plus nombreuses, la bulle Internet entraînait des collaborations incessantes. Je voyais bien que chaque année ma déclaration d’impôt augmentait sans effort. Je me trouvais à encaisser quatre salaires différents et le dernier en date, pour le site Internet de Samsung, me posait des problèmes de conscience. Toutes les semaines, j’écrivais en effet une chronique musicale qui n’était même pas relayée sur le site. Personne ne la lisait parce qu’elle était invisible. Ce travail trop facile était rémunéré généreusement, et je n’avais aucun contact avec les personnes qui m’employaient. Ce qui n’était pas sans me surprendre. Ma vie ayant été assez écartée de la richesse, je trouvais étrange une telle proximité avec le gâchis. Si une entreprise était assez folle pour me demander des textes qui ne seraient jamais lus, c’était son problème et, de toute façon, je ne participais qu’à la toute dernière étape d’une longue chaîne de gaspillage. Pourtant, un an plus tard, quand la récession survint, je l’accueillis avec soulagement. Écrire pour des lecteurs virtuels me rendait triste, je n’avais aucune envie de plaire. Il se trouve aussi que, parallèlement, j’ai failli perdre mon emploi à Têtu à cause d’une dispute interne sur le bareback. Je m’étais en effet révolté contre une interview de Guillaume Dustan dans le magazine que j’avais créé ; si bien que pendant six mois, mon nom fut absent de l’ours. Ma collaboration était entre parenthèses. Il est donc devenu évident que mon métier de journaliste, plutôt protégé auparavant, serait l’un des premiers menacés par la crise sociale. Entre les déclarations d’impôts précédentes et mes nouveaux revenus, je constatais la nette dégringolade. J’ai alors commencé à me dire que cette situation nouvelle nécessitait une adaptation rapide.
J’ai vite réalisé que je trouvais du plaisir à ne plus dépenser mon argent pour acquérir les choses obligées qu’un citadin se doit d’avoir. Étrangement, j’éprouvais même une certaine fierté à ne rien dépenser pendant un mois, voire plus. Ce qui était nouveau, l’économie m’ayant toujours été imposée, ayant toujours couru après des dettes impayées d’imprimeurs, des retards de loyer, des vacances difficiles à boucler. Finalement, j’ai décidé de gagner moins d’argent. Et en l’espace de quatre ans, de gré ou de force, je suis parvenu à réduire mes revenus et à payer moins d’impôts. L’autarcie me tentait. Vivre avec le minimum, tout en chassant de mon esprit la frustration de ne pas avoir ce que les autres possèdent, quelle idée intéressante. Pour un individualiste citadin qui avait passé les vingt-cinq dernières années à Paris, la liberté n’était pas le pouvoir de dépenser plus, mais l’autosuffisance préméditée. Alors, je suis parti de la capitale vivre dans un minuscule village de Normandie, sachant que cet isolement serait à la fois une parade face aux attaques que je recevrais, forcément, en raison de mon engagement militant sur le sida, la prévention, la sexualité des gays en général, mais aussi un moyen de réduire encore plus mes sources de revenus parce que la vie à la campagne ne facilite pas les interviews et les reportages. Heureusement, on dépense moins dans un petit village qu’à la ville. Je refusais des propositions d’articles trop alimentaires. Pour être complètement libre d’exprimer ce que je voulais dire, il fallait que j’apprécie en outre la solitude sentimentale qui m’était imposée. Cette liberté, je le comprends aujourd’hui, est la base de mon expression car, à quarante-huit ans, je pense être parvenu à me protéger de toutes les pressions, politiques ou financières. Personne ne me regarde vivre. J’ai réalisé mon rêve : travailler moins pour me consacrer à une passion un peu incomprise, sûrement incongrue, la nature.
Il y a un an, je suis parvenu à un niveau plancher de mon imposition fiscale : 138 euros par mois. J’avais réussi, j’étais content, mais je n’ai pas osé en parler autour de moi. Avec toutes ces personnes se disant précaires, il n’est pas malin de claironner qu’on est arrivé à réduire ses revenus. J’ai fini par le mentionner, plusieurs mois plus tard, à un ami. Je lui disais que c’était sûrement grâce à cette maison, dont le loyer est le tiers de ce celui que je payais à Paris pour une surface deux fois plus grande. C’est alors qu’il s’est exclamé : « C’est formidable, tu vis comme Henry David Thoreau ! ». Je n’ai pas eu honte de répondre : « Henry qui ? ». Il s’est moqué de moi : « Mais c’est un des écrivains américains les plus importants du XIXème siècle ! ». Deux jours plus tard, je recevais « Walden ». Je n’ai toutefois pas pu lire cet ouvrage tout de suite. Il me suffisait, en effet, d’en feuilleter les pages pour ressentir une stimulation mêlée d’une méfiance presque angoissante : ce livre était trop fort, il reflétait d’une manière trop parfaite ce que je vivais depuis mon départ, sans le savoir. » (Ddier Lestrade, Cheikh; préface, le texte intégral peut être lu ici : http://didierlestrade.fr/about-me/livres/cheikh-journal-de-campagne/article/preface-de-cheikh)
Au train où vont les choses, on peut présumer que d’ici quelques temps (les choses vont si vite qu’on n’ose plus écrire « d’ici quelques années »), de tels propos seront considérés comme terroristes : affirmer ainsi qu’on puisse revenir à une certaine forme de simplicité dans la consommation, qu’un mois puisse être vécu sans dépenser d’argent, oser rappeler, comme il le fait ici qu’un téléphone portable n’est pas une prothèse remplaçant un quelconque organe naturel absent ou déficient chez l’homme, et qu’on peut donc fort bien s’en passer, voila qui pourrait inciter les citoyens à développer des comportements qui ne favoriseraient pas le dieu Croyance, et mettraient en péril l’équilibre de nos comptes communs (sans qu’on sache vraiment si c’est parce que les belles activités commerciales alimentent la communauté, ou si c’est que leurs pertes sont en fait systématiquement épongées par la collectivité, leur permettant finalement d’investir sans risque).
Et de fait, on ne peut qu’admettre les liens patiemment tissés entre nos addictions consuméristes et le financement du bien commun. Pour dire les choses crûment : comportons nous tous comme Didier Lestrade le fait dans cet extrait, tirons nous cultiver notre jardin, ne nous soucions plus de gagner un fric désormais inutile, oublions d’aller acheter des trucs, rien qu’un mois, et c’est toute l’économie qui s’effondre, avec en otages premiers, tous ceux qui bénéficient de la solidarité nationale, c’est à dire avant tout ceux qui en ont besoin, puisque ce sont les financeurs qui sont aussi les décideurs, et qu’au moment de choisir entre leurs pieds, et ceux des autres pour y tirer une balle, ils se souviennent qu’être riche, ça doit permettre, pour commencer, de ne pas souffrir (les pauvres, eux, sont habitués).
Publier ce qu’écrit Didier Lestrade ici, si ça devait convaincre ne serait ce qu’une minorité des consommateurs actuels, remettrait tellement de choses en question (les rapports de force employeurs/employés, les rapports de force employés/chômeurs, l’immobilier urbain, la grande distribution, etc.) qu’on pourrait y voir une menace majeure pour tous ceux qui ont quelque chose à gagner dans les choses telles qu’elles sont déjà, et qui n’auraient qu’à perdre à toute forme de changement. Désigner ces propos et ces idées comme terroristes, c’était déjà, finalement, le sens caché des inquiétudes faites à l’auteur supposé et à l’éditeur avéré de « L’insurrection qui vient » : inciter à prendre du recul vis à vis de à quoi nous devons, sans réserves, adhérer, et remettre ainsi en question des intérêts bien compris.
Lestrade et les adeptes de la vie simple manquent ils de réalisme ? Selon les structures économiques qui sont les nôtres, il n’y aurait aucun doute à ce sujet. Mais il est aussi possible d’émettre l’hypothèse selon laquelle ce sont les structures qui alimentent le bien commun qui sont irréalistes, dans la mesure même où elles rendent nécessaire une consommation déraisonnable, et s’accompagne d’une répartition des « bénéfices » de cette frénésie qui, de toute évidence, sont conçus pour être injustes.
C’est finalement bon signe : il suffirait que ceux qui commencent à saisir l’inanité de nos comportements commerciaux (et je sais à quels sarcasmes je m’expose en écrivant de telles choses !) tout en étant conscients de la nécessité de financer le bien commun et le progrès sous toutes ses formes pour que de nouvelles formes véritablement politiques apparaissent. Et mine de rien, plus je le lis, plus il me semble que peu à peu, c’est le genre de rencontre qui se pratique, tranquillement, discrètement mais efficacement sur www.minorites.org . Je ne saurais trop conseiller de s’y rendre, d’y lire, et d’y écrire (et de nouveau, il y en a qui, s’ils lisent ça un jour, pourront déverser sur moi des bacs à compost entiers de sarcasmes !)
Ah ! La préface de Cheikh se conclue sur Thoreau. Ca trace quand même comme une perspective, non ?
Puisque Michel, qui est un peu notre Huggy les bons tuyaux à nous, mentionne cet autre titre consacré à Angela Davis, par Yoko & John, partageons le aussi, ça bouclera notre tour du monde des hommages.
Ca aura au moins une vertu : confirmer que je suis décidément davantage Rolling Stones que Beatles. Certes, ces derniers auraient difficilement pu soutenir tous ensemble Angela Davis en 1972, puisqu’ à cette date, ils étaient séparés depuis deux ans. Mais effectivement, comme le rappelle Michel, Lennon et Ono insérèrent dans leur album « engagé » Some time in New-York, entre une indignation suscitée par le fonctionnement des prisons et une prise de position sur le conflit irlandais, cette chanson dont Angela Davis est l’héroïne, sobrement intitulée « Angela« .
Vous vous dites que c’est à peu près le titre qu’on donnerait à une chanson dont Mme Davis serait le personnage principal si on n’avait pas d’inspiration au moment de lui donner un titre ? Rassurez vous, il en va de même des paroles, qui s’en tiennent au strict minimum descriptif : on a emprisonné Angela, elle fait partie des millions de prisonniers politiques dans le monde, les choses changent (Dylan l’avait déjà dit), il y a des millions de races dans le monde mais un seul futur à partager (Miss Monde doit tenir ce genre de propos aussi). Bref, la chanson fait un peu trop exercice contraint, et on passe son temps, en l’écoutant, à regretter le manque de coeur de l’ensemble (mais que Yoko Ono ait un coeur, voila quelque chose qui relève de l’hypothèse non vérifiée) et d’engagement (le comble, pour un double album qui mise toute sa première galette sur le militantisme politique, se souvenant subitement pour le second volume que c’est de la musique qu’on est censé faire dans un disque, et propose des sessions live, dont une expérimentation plutôt réjouissante avec Zappa et ses Mothers of Invention); tout se passe en somme comme si Lennon avait compris que pour vendre de la musique, il fallait l’emballer dans un air du temps, devançant les chanteurs qui croient qu’il suffit d’avoir l’air « concernés » et de brandir les causes comme autant de panoplies de circonstance pour, tout en touchant d’impérieuses royalties, et accumuler des fortunes semblant toujours insuffisantes, se mettre hors de cause; les Zazie et les Calogero, les Cali et les Renaud ont bien compris que l’étendard de l’indignation était un bon cache sexe, brandi devant le paquet pourtant déjà classé TTBM de leurs revenus. Et on sait ce que Yoko Onno pensait des revenus de son cher, tendre et fortuné mari.
Finalement, on ne peut qu’être d’accord avec Michel : c’est Pierre Perret qui, parmi les français, propose dans Lily de Perret le meilleur portrait d’Angela Davis, même s’il est succint. Au moins, on échappe aux poses sentencieuses, on demeure dans une simple fraternité humaine, comme seuls ces rares chanteurs sans ego sont capables, et l’évocation d’Angela Davis, si elle n’est pas politique, ne prend néanmoins pas la forme d’un détournement la mettant au service de ce qu’il faut bien appeler le capital. Ce sera sans doute un des très rares parallèles qu’on pourra tisser entre les Stones et Pierre Perret, mais il en va des musiques qu’on écoute comme des amis, on les sait souvent incompatibles entre eux, mais on peut tenter parfois de les faire se rencontrer.
Quant à Lennon, je ne sais si c’est être mauvaise langue que de considérer les 10 minutes de silence à sa mémoire, filmées par Depardon le lendemain de son assassinat, dans un Central Park noir d’un monde blanc comme ce que mes oreilles supportent, de sa part, le mieux.
Du coup, je regarde de nouveau ce plan séquence de dix minutes, qui me laisse soudain sceptique. Pour paraphraser Perret, qui a ces mots à propos de l’Amérique découverte par sa Lily (« Elle aurait pas cru sans le voir, que la couleur du désespoir, là-bas aussi ce fut le noir »), on pourrait s’étonner de voir que pour un homme qui avait ainsi chanté à la gloire d’Angela Davis, dans Central Park ce jour là, la couleur du chagrin, c’était le blanc. Soit le message était mal passé, soit Lennon ne chantait en fait jamais qu’à sa propre gloire.
Ajoutons au précédent article cet extrait vidéo d’une émission diffusée sur Arte, consacrée aux Black Panthers, ce mouvement avec lequel Angela Davis combattit les oppressions dont les minorités pouvaient souffrir dans les années 70 aux Etats Unis.
Evidemment, le propos est bien éloigné de la tiédeur des propos de Yannick Noah, et l’action des panthères noires, tout comme leurs intentions, ne ressemblaient pas exactement à un programme de retraite de jeunes communiants (l’Angela revue et corrigée par Noah pourrait tout à fait animer un groupe de catéchèse, et sa chanson pourrait tout à fait clore l’office dominical, pour peu que le curé local soit branché « renouveau charismatique »). Aseptiser les révolutionnaires est une activité dans laquelle le marché excelle. Il aurait tort de se priver : c’est rentable (les révolutionnaires sont généralement photogéniques, prennent souvent des poses sexy, font preuve d’une vitalité séduisante) et politiquement payant (en les intégrant au circuit des marchandises, on leur fait perdre leur virginité commerciale, et on les lie au monde qu’ils tentaient de renverser, pour en faire un pilier supplémentaire.
Nulle surprise, dès lors, dans l’hommage dont Noah est l’auteur.
Voici dont cet extrait vidéo :
Et en bonus, le site sur lequel j’ai croisé ce documentaire rappelle opportunément que les Rolling Stones eurent le grand avantage de soutenir Angela Davis en 1972, alors qu’elle était confrontée à des accusations de meurtre, face à une justice américaine dont elle avait tout à craindre. La chanson s’appelle Sweet Black Angel, titre parfois diminué en Black Angel.
A un moment, Jagger demande « Would ya take her place ? » et cyniquement Noah le fait. Plus loin, nouvelle question « Ain’t someone gona free her ? » et opportunément, Noah en fait une esclave de la marchandise, exactement ce contre quoi elle se bat.
Mais il n’est pas tout à fait anodin que le peuple qui a mis ce président ci à sa tête ait comme personnalité préférée un traitre.
Dans un entretien mené le 8 Novembre 2007 avec Gary Younge, pour le Guardian, Angela Davis évoque l’effet que produit sur elle le fait de voir au début du 21è siècle des jeunes filles arborant fièrement des t-shirts sur lesquels sont imprimés des portraits d’elle même dans les années 70, au moment où son combat aux côtés des black panthers et du parti communiste américain défrayait la chronique. Voir ainsi les images de ces luttes devenir un élément parmi d’autres de la panoplie standard de celui qui se veut « opposant » (T-shirts « Angela » pour les filles, « Che » pour les garçons, dans la colllection « Barbie Activist »), étonnait cette professeur d’université pas tout à fait comme les autres, étonnement que Gary Younge écrit ainsi en début d’article :
‘Angela Davis était intriguée par le nombre de jeunes femmes, au sein du public de ses interventions, qui portaient des images d’elle-même dans les années 70 sur leur t-shirt. Alors, elle leur demanda ce que cette image signifiait pour elles. « Elles répondirent qu’en la portant, elles se sentaient plus fortes et davantage connectées aux autres mouvements », dit-elle. « C’était vraiment assez troublant. Ca n’avait rien à voir avec moi. Elles utilisaient cette image pour exprimer qui elles voudraient être et ce qu’elles voudraient faire. J’ai renoncé à me battre contre la marchandisation de cette forme de respect. C’est une guerre sans fin, et on ne gagne jamais »‘. (traduit par moi même, texte original ici même)
Marchandisation, dans le vocabulaire anglais des études sociales actuelles, ça se dit en l’occurrence, « commodification » : transformation des relations sociales en biens marchands.
Sans doute Angela Davis trouverait-elle alors assez troublant le nouveau produit mis sur le marché par Yannick Noah, puisqu’il aura attendu la cinquantaine pour se comporter comme la première groupie venue de l’Angela Davis des années 70. Dans un clip sidérant de volonté d’identification, accompagnant une de ces chansons qui donnent envie d’obliger les gens du spectacle à payer des droits d’auteur à l’histoire lorsqu’ils puisent dans ses pierres angulaires l’inspiration le prétexte à leur nouvelle production censée toucher le public là où ça lui fait par avance du bien, (ce qui aurait pu nous éviter, par exemple, l’évocation à peu près aussi pertinente de Rosa Parks par Pascal Obispo (si vous ne connaissez pas l’objet, nul doute que sa simple évocation ne pourra que vous faire trembler d’effroi)), Noah se pose en observateur agé (comprendre « sage » (comprendre, en fait : l’Afrique est ce lieu dans lequel les personnes agées sont respectées pour leur expérience là où le reste du monde ne sait plus trop quoi faire de ses vieux (oublions alors que le monde « développé a bien compris quoi en faire : des électeurs majoritaires, et la sagesse des vieux sur la question des retraites, on voit quels votes et quelles orientations politiques ça donne, mais bref)) de la victoire d’Obama, liée dans un raccourci « troublant » aux luttes d’Angela Davis.
La chanson ? Une aberration : après une intro à la Shaft, on part pour un truc qui pourrait rythmiquement ressembler à ce que ferait Patrick Sébastien si, perdant l’inspiration, il faisait un album de reprise de la Compagnie Créole. Les paroles sont à l’avenant : « Angela, my home is your home » faisant croire qu’Angela Davis dort dans les rues (les noirs américains sont tous pauvres, c’est bien connu) pour le refrain, et dans les couplets, une espèce de cours d’histoire pour les gros nuls : « Dix neuf cent soixante huit l’amerique est figee – Un ange proteste les ecrous sont rouilles – Un black and that black le souffle des ghettos (oui, ça ne veut rien dire, mais Yannick Noah a la poésie licencieuse) – Les gants noirs se levent un soir a mexico »; dès les premiers mots, on sent venir le propos se posant comme édifiant, mais n’édifiant que ce qui est déjà édifié (en même temps, commercialement, c’est plus payant, le public de ce genre de choses, sans doute majoritaire, préférant de loin, justement, camper sur ses positions et être brossé dans un sens de poils qu’il imagine revêche et hirsute, là où en réalité les produits lissant ont fait depuis belle lurette leur travail de lustrage. J’allais oublier : le refrain s’achève tout seul, d’une balle dans la tête, par un « Ton nom dans nos vies résonne », avec une bonne vieille relégation du verbe en fin de proposition, même pas relative, comme font les enfants quand ils écrivent un poëme, et qu’ils n’arrivent plus à ficeler leur phrase en faisant en sorte que ça rime (il faut dire que pour une rime aussi riche que l’assonance précieuse entre « home » et « résonne », on serait prêt à pas mal de sacrifices grammaticaux !)
Le clip ? Un bidule assez étrange, avec reconstitution des quartiers « populaires » des années 70, avec un bar à la déco typique (au passage, on remarquera le léger glissement social opéré : le bar dans lequel Noah vient lire sa biographie d’Angela Davis n’est, au regard des standards des seventies, pas très populaire, preuve que pour les très riches, ce qui est simplement middle class se veut « populaire »; passons), et Noah en homme disons, « mûr », venant en costard qu’on croit au départ gris, enchapeauté comme se doit de l’être l’homme élégant qu’il est, lire à sa table habituelle la biographie d’Angela Davis que le patron du bistrot a reçue pour lui. Du coup, léger télescopage, puisqu’on peine à comprendre comment dans l’Amérique des années 70 circulent déjà d’épais volumes dédiés à la vie et à l’oeuvre de la militante de la cause noire (mais le clip tout entier a ceci de particulier qu’il ferait croire à toute personne pas très informées (ce qui doit constituer une part non négligeable du public potentiel d’un tel objet) qu’Angela Davis est morte, ce qu’elle semble tout à fait apte à démentir elle-même, puisqu’elle est bel et bien de ce monde, et qu’elle s’exprime encore, ne serait-ce qu’en tant que professeur. Peu à peu, le paradoxe temporel s’annule, puisqu’au fil des séquences montées à la va comme j’te pousse, on comprends qu’en fait le noir et blanc de l’image était de pure circonstance, c’est bien aujourd’hui que Noah découvre la cause noire américaine d’il y a 40 ans (ce qui ne me rajeunit pas exactement, mais passons aussi), dans un café à la mode, dans un costume so fashion, puisqu’une fois colorisé, le strict ensemble noir s’avère être en réalité rouge vif (oui, l’Afrique, son goût pour les couleurs, etc.), dreadlocks en bataille sous le chapeau classe. Evidemment, comme aux plus beaux jours des clips (c’est à dire comme dans les années 80), on coupe tout ça par des plans de Yannick Noah « en civil », (c’est à dire qu’on le croirait habillé de pied en cap de la ligne de vêtements dont il faisait la promotion il y a quelques années (L’ombre du zèbre, ça s’appelait (oui, l’Afrique, ses animaux rayés, etc.), je ne sais d’ailleurs si c’est encore d’actualité, puisque maintenant, c’est une ligne de cosmétiques que Noah sponsorise)), chantant dans les rues, la bio d’Angela sous le bras, accompagné d’un journal avec Obama en une. A la fin, grand moment, le Yannick Noah « civil » croise le Yannick Noah « fictif », ils se jettent un coup d’oeil entendu, du genre « Hey man, on est dans les mêmes luttes, hein ? ». Au delà du caractère tout à fait naze, on sent le dispositif efficace sur un esprit un tout petit peu simplifié par l’absorption massive de clips sur MCM : la distanciation entre les deux versions de Noah ne peut qu’accréditer le fait que, si celui qui a un costume rouge est fictif, alors celui qui marche en tongs (Oui, l’Afrique et ses pieds nus (Ah, si vous aviez regardé la saison 2010 de la Nouvelle Star, sur M6, vous auriez vu, dans un des tout premiers prime, une passe d’armes courte mais puissante entre une candidate, toute en blackitude et, »donc », venue chanter pieds nus sur scène, et Marco Prince (dont on espère qu’on se souviendra davantage de quelques bons moments avec FFF que de cette participation à ce jury), lui demandant pourquoi elle chante pieds nus, et lui envoyant, alors qu’elle se justifie par ses racines africaines « Ah oui ? On marche pieds nus en Afrique ? Bref, parfois, la télévision soulage) et en t-shirt rouge dans la rue doit être le VRAI Yannick Noah, celui qui est donc vraiment soutien d’Obama, de manière totalement sincère et totalement étrangère à toute question de marketing.
Maintenant, on peut se demander ce qui permet à Noah la petite privauté qui consiste à désigner Angela Davis comme sa « sister » (oui, les paroles osent dire ça : « Angela my sister »). On a beau retourner le clip dans tous les sens, le seul dénominateur commun entre Davis, Noah, et Obama, c’est la couleur de peau (alors même qu’à les regarder avec un peu d’attention, c’est à dire comme on regarde des êtres humains, précisément, ils n’ont pas la même couleur de peau). Sans faire mon Zemmour, j’aimerais bien savoir ce qu’on penserait d’un blanc, qui désignerait quelqu’un d’autre comme son frère uniquement sur la base de la couleur de peau. Et successivement, on aimerait savoir pourquoi, si on identifie ce second cas à du racisme, c’en serait moins dans le premier.
Parce que finalement, de deux choses l’une : soit on considère qu’on est post-raciaux, que la couleur de peau, on s’en fout, qu’on est des êtres humains, et qu’on voit ça avant tout chez l’autre, ce qui est a priori le discours public de quelqu’un comme Noah (humanisme pop, on est tous frères, chantez tous main dans la main à mes concerts, venez en tongs c’est cool), mais dans ce cas, on saisit mal pourquoi le choix précis d’Angela Davis, et particulièrement dans cette mise en scène et dans ces propos (on est frère et soeur, ma maison est ta maison (hey, franchement, la maison réservée par préférence aux semblables, ça rappelle rien, ça ?)). Soit ça fait bel et bien une différence, la couleur de la peau, mais alors on se cale pas bien au chaud dans la case commerciale de la musique ouverte sur le monde, et on soutient pas Ségolène Royal; politiquement, on rejoint plutôt Dieudonné dans son étrange combat, moins mainstream, moins commercial sans doute, mais finalement plus clair.
On objectera, je le sens, que ce n’est pas la noiritude d’Angela Davis à laquelle s’associe Noah; qu’en fait, c’est son combat politique qui est au coeur de sa commodification. Douteux, pour deux raisons : D’une part, on se garde bien, tant dans la chanson que dans le clip, de faire référence au fait que Davis soit une militante communiste, par deux fois investie par son parti pour se présenter aux élections présidentielles américaines (vous imagineriez, vous, qu’ayant mené un tel combat, on n’en dise pas un mot dans un « hommage » qui vous serait fait ?). D’autre part, l’association avec Obama relève dès lors de la véritable manipulation : elle fait croire que le prétexte de la couleur de peau est un lien que rien ne peut venir casser, pas même l’opposition politique. Pourtant, Angela Davis s’exprime sur Obama (c’est un des avantages liés au fait d’être vivant : on peut s’exprimer soi même, et on n’a pas besoin d’opportunistes pour faire à sa place), et si elle salue son élection, c’est plus pour ce qu’elle dit de l’Amérique actuelle que pour le projet politique qu’il mène. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il est noir qu’elle le soutient. Dit autrement, elle n’exprime pas de préférence pour les gens noirs. Pour mettre les points sur les i, elle n’est donc pas raciste. Pire, elle voit bien comment la position post-raciale d’Obama peut jouer contre les classes sociales défavorisées américaines (majoritairement composée de gens de couleur, mais elle voit d’abord en eux des pauvres, pas des noirs) :
« Il (Barrack Obama) est vendu comme l’incarnation de l’indifférence à la couleur de peau. C’est l’idée qu’on est passé en deçà du racisme en ne prenant même plus en compte la question de la race. C’est ce qui fait de lui, dans la tête des gens, un candidat crédible pour la présidence américaine. Dans cette période, il est devenu le symbole de la diversité, et ce qui est notable dans sa campagne, c’est qu’il n’ait pas cherché à s’engager sur la question raciale, au-delà de ce qui a déjà été déjà fait.
L’administration républicaine est déjà celle qui, dans l’histoire, fait le plus preuve de diversité. Mais si l’inclusion de noirs dans la machine de l’oppression a comme projet l’augmentation de l’efficacité de la machine, c’est tout sauf un progrès. Il y a plus de noirs que jamais à des postes de pouvoir, et à des places visibles. Mais il y a aussi bien plus de noirs encore qui ont été repoussés tout en bas de l’échelle sociale. Si les gens réclament la diversité dans un objectif de justice et d’égalité, c’est bien. Mais il y a aussi un modèle de diversité qui serait la différence qui ne fait pas de différence, le changement qui ne change rien. » (The Guardian – 30 Janvier 2008)
En somme, et on comprend bien la logique de classe économique qui pousse Noah à se tenir dans cette position, faire référence à une communauté noire, c’est se permettre d’être aveugle à la considérable diversité économique qui existe parmi les personnes dont la couleur de peau est ressemblante. Et de nouveau Angela Davis tient un propos beaucoup plus net, que Noah ne reprend évidemment pas :
« On s’est habitués à penser qu’il y avait une communauté noire. Elle a toujours été hétérogène, mais on était toujours apte à se sentir comme faisant partie de cette communauté. J’irais jusqu’à dire le racisme d’une bonne part de la classe moyenne noire, envers la classe ouvrière noire n’a rien à envier au racisme des blancs envers les criminels noirs. Le jeune noir en baggy qui traine dans les rues apparait tout autant comme une menace aux yeux des noirs de la middle class. Dès lors, la mobilisation des communauté noire n’est plus possible comme l’était dans le passé » (The Guardian, 8 Novembre 2007).
Cette distance, cette fracture sociale (réelle, celle-ci, car elle a brisé ce qui fit preuve d’unité), c’est évidemment celle que tait Noah dans son clip, parce qu’il faudrait mettre alors les pieds dans ce qui est moins télégénique et fédérateur, particulièrement en période de crise, et qu’il vaut mieux créer une unité fictive entre gens qui semblent se ressembler, que mettre le doigt sur ce qui sépare vraiment, afin d’ébaucher des bribes de solutions politiques. Et on imagine qu’il y a, dans pas mal de bars branchouilles, à la déco datée, avec des portraits d’Angela Davis réduite en simple hairdo, pur élément de style of life, un certain nombre de personnes, colorées ou pas, finalement davantage liées par leur aisance économique que par leur couleur de peau, qui se font plaisir en relisant quelque vieux volumes sur les luttes passées, histoire de mieux fermer les yeux sur les combats actuels.
Parmi eux, certains sont mêmes capables de vendre cette nostalgie aveuglante. On comprend mieux pourquoi ils auraient du mal à voir en Angela Davis davantage une camarade communiste qu’une soeur noire.
Bonne nouvelle, et mauvaise nouvelle simultanément :
Par faiblesse, et peut être par sadisme aussi, je me suis posé hier devant la défaite de l’équipe de France de foot, devant une équipe d’Afrique du Sud qui jouait sans doute de manière désordonnée, mais qui jouait; peu importe, l’affaire est désormais pliée, du moins pour la partie qui pouvait être un tant soit peu sportive. Plus intéressant que le match, l’interview rapide donnée par une Roselyne Bachelot méconnaissable (elle ne souriait pas), livide, anéantie par la défaite de ceux qu’elle avait pourtant coachée la veille.
Ca a quelque chose de rassurant, tout de même : il y a, à la fin, des choses qui sont capables de rendre des membres du gouvernement livides. Mme Bachelot a même choisi de préciser qu’elle rentrait à Paris le coeur gros, ajoutant qu’elle est désespérée. Rassurant, parce qu’étant donnée l’insouciance avec laquelle la détresse économique d’un nombre tout de même important, et croissant de français était traitée, la manière dont on leur affirme avec le sourire que c’est fini maintenant « le bon temps » (et là, évidemment, tout le monde se regarde en se demandant quand, exactement, ça a été clairement du bon temps), on pouvait craindre d’avoir un gouvernement composé de ministres insensibles.
Mais non, une poignée de millionnaires qui sont incapables de prendre plaisir à un job qui consiste à jouer, ça touche Mme Bachelot. Et elle rentre au pays le coeur gros de ne pas avoir vu ces jeunes gens là qui ont montré clairement, pourtant, qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que de l’argent (puisque rien d’autre ne semble les animer), ne pas avoir fait grimper leur propre fortune encore un peu plus haut dans les sphères simplement inimaginables de leurs gains. Entre nantis, on a de la compassion, parce qu’on sait ce que c’est que ne pas devenir encore un peu plus riche, et ce même si ça n’a sans doute l’air de rien aux yeux des autres, aux yeux de ceux qui n’ont pas d’argent de côté, ceux qui n’ont pas de piste honnête pour en gagner un peu plus, ceux à qui on annonce chaque jour que non seulement leur pouvoir d’achat n’augmentera pas, mais aussi qu’il faudra payer désormais pour tout ce qui jusque là était pris en charge par l’Etat, la défaite coûte à nos sportifs les gains qu’ils ne toucheront finalement pas, et la baisse de leur valeur marchande personnelle sur le marché des échanges de joueurs; même si ça semble être peu payer pour perdre, Mme Bachelot tout comme ceux qui, par le monde, sont riches à ce point là, savent que c’est une douleur, quand on amasse à ce point, que de ne pas amasser davantage encore. Elle le sait bien, elle, puisqu’à sa modeste mesure, elle a du renoncer à être payée plusieurs fois pour n’effectuer qu’un seul travail. Entre floués de l’investissement, on se sert les coudes.
Quelques instants plus tard, Eric Woerth sur Canal, devant un Aphatie toujours autant non réactif (il reste les bras ballants devant les invités, et ne s’indigne que si la corporation des journalistes est attaquée, s’autorisant seul à donner des leçons de déontologie à ses collègues; parfois, il s’indigne des écarts des politiques, mais uniquement dans leur dos : face à eux, sa déférence est sans faille, et quand il a le patron de l’UMP devant lui, ces derniers jours, il ne voit pas quel sujet aborder avec lui, en dehors du foot) précisait que ça n’allait quand même pas tant coûter que ça, de travailler quelques années de plus (sauf que, si, justement, ça va forcément coûter, puisque précisément, ce sont ces années supplémentaires que les salariés n’effectueront pas, pour la simple raison que la plupart ne font déjà pas toutes les années exigées de nos jours; on voit mal comment cela pourrait ne pas se solder par une baisse des pensions, puisque celles ci seront calculées sur une portion plus faible d’années travaillées avant l’âge limite de la retraite; dès lors, quand Woerth hier soir, Kosciusko-Morizet il y a quelques jours, Bertrand dans la foulée, et Sarkozy en permanence affirment la main sur le coeur qu’ils se refusent à toute baisse des pensions, ce qu’il faut comprendre, en fait, c’est qu’il faut refuser toute baisse des revenus des pensionnés actuels, c’est à dire ceux là même sur qui on compte pour la réélection en 2012 (et même s’ils iront sans doute voter avec des gants en latex et un pince-nez, ils voteront quand même pour ce candidat là, qui leur permettra une fois encore de ne pas prendre leurs responsabilités, préférant que ce soit la suivante qui paie leur retraite quand eux mêmes n’auront finalement souvent cotisé que pour eux mêmes, avec en prime la bonne conscience de ceux qui pensent avoir souffert, leur vie durant), et payer cela au prix d’une baisse considérable des électeurs de demain (mais peu importe : ce qu’on vise, c’est le présent; ça fait bien longtemps que la politique ne consiste plus à prévoir). Quand il annonce ce genre de trucs, Woerth a le sourire de ceux qui écrasent le faible en sachant qu’ils ont le droit pour eux. On a déjà vu la scène dans des milliers de téléfilms américains à deux balles. Sa proposition politique ne vaut pas mieux, mais il faut reconnaître qu’elle ne rencontre pas de véritable opposition, et pour cause : s’y opposer, ça signifierait commencer à questionner nos parents, qui nous ont appris que justement, on ne questionne pas ses parents qui goûtent leur retraite durement acquise. Autant dire qu’on n’est pas prêts à mener cette guerre là, parce qu’à un goût mesuré pour la lutte, il faudra ajouter le peu d’envie que nous avons de jouer les salauds, en remettant en question les beaux placements qu’ont fait pour leurs vieux jours nos parents qui comptent bien désormais tirer les marrons du feu. De toute évidence, ils ne sont pas à la tête de l’écrasement des travailleurs futurs, mais ils sont les alliés parfaits de cette main mise sur les existences à venir. Ces travailleurs n’auront sans doute pas droit aux petites histoires racontées par Maman Bachelot, on n’aura pas les yeux mouillés de l’avoir entendue dans les salles de pause des hôpitaux, on ne se mouchera pas de chagrin dans les vestiaires des usines, on ne se consolera pas de ses récits dans les salles des profs, on ne sèchera pas ses larmes dans les casernes, parce que ce gouvernement a mieux à faire en venant au chevet d’une vingtaine de gosses gâtés, qui pensent que l’héroïsme se monnaie. Et on comprend ce gouvernement : finalement, ces gamins là sont leurs rejetons les plus fidèles, on ne saurait mieux ressembler à la génération qui les éduqua entraina. Pensez donc : ils mordent même les mains qui les nourrissent, si c’est pas une réussite, ça !
On peut craindre pour les sites de paris en ligne quelques dégâts collatéraux dans la défaite un peu prématurée des français au mondial de foot, mais on peut leur suggérer d’autres genre de paris : combien de temps notre gouvernement parviendra t-il à surfer sur cette défaite pour dresser devant les scandales qu’il multiplie un écran de fumée empêchant qu’on le mette devant ses propres responsabilités ? Les paris sont ouverts… Une aide pour les esprits joueurs : aujourd’hui même, l’équipe de France de football fut la principale question abordée à l’assemblée nationale. Mme Bachelot, revenue plus rapidement que l’équipe elle-même (combien a bien pu coûter sa petite séquence de coaching maternel ?) a pu y faire toute la bonne impression qu’elle a besoin de produire. Il faut dire que tant qu’elle endosse ce joli rôle d’indignée professionnelle, on parle moins de l’inquiétude qu’on peut avoir à discerner dans son sillage, la suivant comme son ombre professionnelle, son propre fil, Pierre Bachelot (à ne pas confondre avec Pierre Bachelet, qui n’est plus de ce monde et que la taille devait rendre incapable de devenir l’ombre de qui que ce soit (et ce même dans la pénombre blafarde des corons)), qu’elle semble nommer opportunément partout où c’est possible (et sans doute rentable). Sur ce point, qui pourrait soulever chez Mme Bachelot tout plein d’élans d’indignation si elle n’était pas la première concernée, je n’ai lu de sa part aucune explication. Il faut dire qu’elle semble avoir mieux à faire…