L’Olympisme passé au lance-flamme – Qui trop embrase, mal éteint.

In "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA
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L’histoire insiste et semble vouloir rappeler une ou deux choses à nos esprits oublieux.

Ainsi, alors que le trajet de la flamme olympique est, pour le moins, ponctué d’incidents, alors que tous les pays l’accueillant prennent grand soin de ne pas humilier la Chine, pendant que le gouvernement de ce pays n’hésite pas, lui, à fouler ces territoires comme autant de terres économiquement déjà conquises (ce qui est effectivement quasiment le cas) et à y imposer ses manières de faire (d’ailleurs, sans être très très amateur de ce genre de mouvement, mais juste pour plaider en faveur d’une certaine cohérence politique, on aurait pu apprécier de voir notre courageux président se prononcer sur l’humiliation de nos athlètes, de nos forces de l’ordre, de nos représentants politiques par les organisateurs chinois et leurs hommes en bleu, en grande forme olympique, sur les pavés parisiens (au fait, ça sert à quoi à Douillet et à Riner d’être champions de judo si c’est pour ne pas réussir à mater trois ou quatre énergumènes en survet bleu, manifestement en mode « robot » et capables du pire ? On a cru un temps que c’était là un sport populaire qui avait eu pour but de protéger le peuple contre les forces de l’ordre d’un autre temps…), alors donc que la flamme se ballade à travers le monde, soulevant la foule en liesse légère réprobation sur son passage, il est intéressant de se rappeler d’une ou deux choses.

le village d’Abu Surouj, Soudan, photographié par Linsey Addario pour le New-York TimesTout d’abord, un nom : Carl Diem. Secrétaire général du comité d’organisation des jeux de la 11ème olympiade (celle de Berlin, en 1936, on en revient toujours là, comme si ces jeux étaient la véritable fondation des jeux modernes). C’est à lui que revient le mérite d’avoir eu l’idée du déplacement de la flamme olympique d’Athènes jusqu’au lieu d’organisation des jeux. Quand l’Allemagne récupère ce symbole, c’est plutôt la Grèce spartiate qui est glorifiée que la Grèce athénienne, mais peu importe, les idées sont suffisamment confuses en matière d’histoire antique pour qu’on puisse se permettre ce genre de synthèse, et l’avenir s’arrangera avec ce maelstrom mémoriel, les commentaires actuels, déçus par le cheminement chaotique de la flamme, le montrent bien. Ainsi, l’idée du relais de la flamme est elles finalement récente, et ce relais n’existait pas dans la Grèce antique, contrairement à ce que sous entendent beaucoup de commentaires actuels, regrettant que ce symbole essentiel de l’olympisme soit déshonoré. Foutaises : on pourrait très bien se débarasser de ce symbole sans toucher à quoi que ce soit d’essentiel (on pourrait d’ailleurs se débarrasser d’une majeure partie des J.O. sans toucher à quoi que ce soit de grave : l’évidence est que ce n’est pas, concrètement, la grande fête mondiale qu’on nous raconte : les athlètes ne se rencontrent pas le midi à la cantine des J.O. pour y partager de fraternels festins, et le soir, ils n’iront pas ensemble noyer leur internationalisme et leur pacifisme déçus dans les bars et les bordels de la banlieue pékinoise : les sponsors et les entraîneurs veillent, le couvre-feu hygiéniste règne, on ne se rencontre évidemment pas, on est en concurrence, c’est tout).

Par contre, les jeux ont toujours fait référence au feu, dans l’antiquité en particulier, parce que les stades sont dédiés aux dieux, et que certaines épreuves ont un certain rapport avec eux. Ainsi, existe à l’époque une épreuve, qu’on nomme lampadédromie, qui est une course au flambeau, consacrant le premier à amener grâce à son flambeau le feu à l’autel de tel ou tel temple, consacré à tel ou tel dieu. Ainsi pour les jeux contemporains, c’est Pierre de Coubertin qui, avant que Diem n’invente de toute pièce la cérémonie du relais à travers le monde, fait référence au feu de manière prophétique, en clôture des jeux de Stockholm (1912) : « Et maintenant, Messieurs, voici qu’un grand peuple a reçu de vos mains le flambeau des olympiades et s’est engage par là à en préserver et, si possible, à en aviver la flamme précieuse. Si notre jeunesse venait à laisser tomber, momentanément, le Flambeau olympique de ses mains, d’autres jeunes gens, de l’autre côté du monde, seraient prêts à le ramasser ». En 1928, la flamme se trouvera effectivement à Amsterdam, et en 1932, à Los Angeles, on réutilise la métaphore coubertienne, en clôturant les jeux sous cette formule : « Puisse ainsi le flambeau olympique se transmettre à travers les âges, pour le bien de l’humanité, avec toujours plus d’enthousiasme, de loyauté et de ferveur ». Diem et ses partenaires nazis veillèrent à réaliser ce voeu pieux, et chaque organisateur des J.O. a depuis à coeur de bien reproduire ce modèle.

le village d’Abu Surouj, Soudan, photographié par Linsey Addario pour le New-York TimesCe qui existait, dans l’antiquité, par contre, c’était une transmission, de ville en ville, de la date d’organisation des prochains jeux. Pour deux raisons pratiques essentielles : tout d’abord, c’était utile pour se rendre à temps sur le lieu des épreuves. Mais d’autre part, il fallait sécuriser les trajets vers Olympie, alors même que la période était le théâtre de multiples guerres entre cités, et que les déplacements n’étaient pas sûrs. C’est la raison pour laquelle un mois avant le début des jeux était instaurées une trève permettant à chacun de voyager sans crainte. C’est une bonne nouvelle pour le monde : les Etats sont donc censés connaître une période de paix pendant laquelle leurs ressortissants vont soudainement faire preuve de compréhension mutuelle, d’intérêt les uns pour les autres, de fraternité réciproque… avant de se refoutre joyeusement sur la gueule. Mais au moins, partout où la flamme se déplacera sera instaurée une période de paix.

Mais, pas de bol, deux précisions s’imposent : 1 – la flamme semble ne pas avoir le pouvoir qu’on lui attribue, les dieux ont du l’abandonner aux mains de diables (Etats, organisateurs manifestement peu inspirés d’esprit véritablement olympique, sponsors, sportifs eux mêmes parfois) qui s’en servent à un tout autre usage. Elle semble être devenu, sous la forme du lance-flamme, de l’étincelle qui met le feu aux poudres, l’équivalent fantasmatique de ce que d’autres auraient appelé « karcher ». 2 – Tous les territoires ne connaîtront pas la paix. La flamme est sélective. Depuis 1936, elle a visité 38 pays. Aucun de ces pays ne se situe en Amérique du Sud, aucun n’est situé en Afrique. C’est fort dommage, on aurait pu imaginer que la flamme traverse le Darfour, histoire d’y glisser un peu de paix. Plutôt que d’accorder au Tibet un statut qui serait l’équivalent de celui de la Corse vis à vis du « continent », on aurait pu imaginer le « Monde » soucieux de réclamer à la Chine un geste envers cette région autrement davantage mise à feu et à sang.

Mais non. La torche préfère aller là où ça va bien, et où on s’arrange pour organiser la souffrance là où la torche ne va pas. On peut appeler ça « jouer avec le feu ». Ce n’est pas vraiment une découverte : ce genre d’évènement ne sert qu’à cacher d’autres choses, à divertir la population aujourd’hui mondiale qui en est spectatrice ébaudie. Reste qu’on commence à toucher au danger que comporte le fait de se servir d’une flamme comme cache misère.

Illustrations :

Tout d’abord, ceux qui connaissent le document l’auront reconnu, l’introduction du film de Leni Riefenstahl sur les J.O. de 1936, à la gloire de ce mixte entre nazisme et olympisme dont il semble bien que nous devions être encore aujourd’hui héritiers. On ne saurait trop conseiller de voir le film dans sa totalité, en étant un instant victime de sa séduction plastique, (c’est le principe du vaccin, ça, non ?), en se souvenant bien, ensuite, aussi, de son introduction sidérante, digne d’une publicité d’époque pour les plages naturistes, qui n’est pas innocente, et qui permet de placer le nazisme dans un cadre idéologique plus large, qui est aussi un « certain » rapport à la « mère nature ».

Ensuite, deux photos extraites du travail de Lynsey Addario, effectué pour le New York Times (oui, il y a dans ce monde des journaux qui effectuent des reportages, des journaux payants qui paient des journalistes, c’est tout à fait possible, avec un peu de discipline des lecteurs !) au Soudan. Tout d’abord parce que nous sommes bien là où on apporte le vrai feu et que les organisateurs des festivités sont ici dignes de confiance : aucun homme en survet bleu et à la peau jaune ne viendra éteindre la flamme qui brûle le Darfour. Autre raison purement graphique, la photo aérienne de Linsey Addario m’a tout de suite apparu comme une version dévastée des anneaux olympiques, un peu comme un « star spangles banner » photographique involontaire (oui, c’est signe qu’il faut que je pense à consulter mon psy, je sais). Pour le lien vers les autres photographies de ce reportage, c’est ici, et pour le lien à son propre site, dont on pourrait discuter (peut être parfois un poil trop esthétisant, il y a parfois un petit côté « Yann Arthus-Bertrand » photographie les merveilles des massacres humains qui laisse craindre, pour Noël prochains, des albums intitulés « La guerre vue du ciel »), mais tout de même intéressant (et on va pas faire la fine bouche : ce reporter sait tenir un appareil photo, elle va sur place, le caractère esthétique de ses photos attire l’attention du spectateur sur ce qu’on ne voit que trop peu, c’est une Leni Riefenstahl à l’envers en somme), c’est ici.

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