Cultiver dans les interstices

In "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, TRANSMISSION
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C’est toujours agréable pour la haute opinion qu’on a de soi, comme ça, d’avoir l’impression d’être la vedette du jour. Il y a de cela quelques matins, chez moi, quelque part entre le bureau et la salle de bain, on me dit soudainement que Luc Chatel parle de moi. Enfin, « de moi », pas tout à fait; il parle en fait de l’enseignement de la philosophie. Mais je me sens facilement visé. Non seulement on parle de moi, mais aussi, on me valorise : la philosophie serait au centre de tout, pourrait être associée à n’importe quelle autre discipline, constituerait ce savoir, cette discipline dont on se demande soudain comment on a pu être cruel au point d’en priver les élèves de seconde.

On se demande, en effet.

A vrai dire, on se demande surtout pourquoi Luc Chatel n’y a pas pensé plus tôt. La philosophie n’a que peu à voir avec les révélations. A part un marcheur qui entendait les rochers lui parler, un provocateur public dont une pythie a affirmé qu’il était le plus sage des hommes et un illuminé qui cousait des prières sur la doublure de ses vestes, de manière générale, on conseille peu, en philosophie, de se laisser aller à la première idée qui nous passe en tête. Et sans être paranoïaque, on se demande aussi pourquoi soudain notre ministre semble nous trouver quelque valeur, alors qu’il est bien entendu que son rôle soit de démanteler ce dont il a la responsabilité afin de changer les usagers du service public en clients de structures privées, comme pour tout ce secteur dont les amis du pouvoir réclament de pouvoir en faire une source de bénéfices.

Alors, la valorisation subite, on est fondé à s’en méfier un peu, surtout quand on devine que les sondages d’opinion ont du montrer que Sarkozy balançant la Princesse de Clèves dans les poubelles déjà bien pleines de tout ce qu’on peut considérer comme non rentable, cela avait eu un effet déplorable sur l’image du Président (que voulez vous, on s’est habitué à des chefs d’Etat qui lisent Montaigne, on n’arrive pas à se faire à l’idée que notre président puisse apprécier Didier Barbelivien), image qu’il s’agit de faire briller d’ici 2012.

Bref, pour ceux que le dispositif intéresse, j’en ai touché deux mots dans l’outremonde, qu’on retrouvera en suivant ce lien. Je rajouterai qu’évidemment, on n’imagine pas de projet sans moyens mis en œuvre pour le mener à bien. Ici, proposer des cours à beaucoup plus d’élèves, ça suppose a priori de recruter des professeurs pour les prendre en charge. Malheureusement, aucune trace dans le nombre de postes mis au concours d’une telle volonté de recrutement. Dès lors, ça ne coûte pas grand-chose de proposer de diffuser plus largement la culture si cela ne correspond qu’à un discours dont il faut admettre que ceux qui y sont sensibles n’iront pas vérifier s’il sera mis en œuvre.

Et même si le projet est mis en œuvre, cela ne signifie pas que le travail supplémentaire réclamé sera payé. Après tout, les ciné-clubs dont le gouvernement quasiment au complet a fait la promotion fin septembre, insistant sur les moyens mis en œuvre pour financer la mise à disposition de la culture cinématographique aux élèves. Fort bien, le dispositif ciné-lycée existe bel et bien, mais il doit être pris en charge par des enseignants qui le feront bénévolement. Et au passage, on leur confiera une nouvelle tâche, qui fera d’eux les référents culturels de leur lycée, en charge des sorties et initiatives extra scolaires, gratuitement, comme si ce n’était pas du travail.

Evidemment, on pourrait discuter du principe de ce genre de bénévolat dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la « vie scolaire », et ce d’autant plus que le projet ciné-lycée propose aux élèves de prendre peu à peu en charge eux-mêmes la sélection des films projetés, l’organisation des séances, la présentation des films, bref, de devenir acteurs de leur propre culture. Très bien. Mais que le mot « bénévolat » soit clairement prononcé par ceux qui décident que des professeurs auront, sur leur lieu de travail, un investissement de type associatif. Tant que ce genre de détail n’est pas clarifié, on fait croire qu’il y a de l’investissement d’Etat là où en réalité ce sont les fonctionnaires qu’on ne cesse de dénigrer qui s’investissent eux-mêmes.

Une fois encore, la logique n’est pas, dans le fond, que les citoyens eux-mêmes voient leurs conditions de vie s’améliorer. Il ne s’agit pas de dire que sous prétexte que ces déclarations sont faites, tout ira plus mal, il s’agit plutôt de considérer que là n’est pas leur but premier, ce ne sera qu’un effet collatéral. Le premier bénéficiaire, c’est celui qui fait mine de considérer la culture comme une valeur à part entière, une valeur au dessus des valeurs marchandes.

Mais si c’était le cas, on attendrait bien d’autres initiatives, au premier rang desquelles une vraie politique favorisant la création artistique tous azimuts, en particulier en permettant à ceux qui créent de voir leurs œuvres diffusées librement sans passer par des intermédiaires qui ne voient dans leur activité qu’une source de revenus. Ainsi, des processus type « licence globale » devraient être étudiés en méprisant les intérêts particuliers des stars proches du pouvoir. Les établissements scolaires devraient être des sanctuaires économiques au sein desquels la culture serait absolument gratuite. On devrait pouvoir écouter de la musique, y voir des films, y lire de la littérature et des ouvrages de sciences humaines sans qu’une quelconque notion de budget puisse interdire d’accéder à tel ou tel ouvrage. Tout ceci, la numérisation le permet amplement. Ne pas le mettre en place, c’est considérer que l’intérêt particulier de quelques rentiers de la société du spectacle vaut plus que le principe même de la transmission de la culture. En gros, parce que Florent Pagny veut à tout prix gagner son petit pourcentage sur chaque louche de soupe mise sur le marché, on va interdire à tous les lycéens d’accéder gratuitement (dans un cadre réglementé, nous sommes d’accord là-dessus) au dernier Eric Truffaz. Or, Pagny lui-même le sait bien, si ses ventes sont sans commune mesure avec celles de Truffaz, c’est juste parce qu’il squatte les ondes et les espaces de diffusion de telle sorte que sa musique soit la seule connue de la plupart des consommateurs potentiels (peu importe qu’il partage le gâteau avec ses proches, Obispo ou Grégoire, c’est toujours la même musique, selon les mêmes codes, arrangée de la même manière, pour le même marché qu’on maintient le moins ouvert possible à d’autres sons), ce qui implique, le plus possible, de faire barrage médiatique contre tous ceux qui ont quelque chose d’un peu plus subtil à proposer.

Malgré les effets d’annonce, il n’y a donc pas de véritable politique culturelle dans ce pays. Tout juste peut on se faufiler encore dans les interstices de la structure qui protège ceux qui ont déjà bien plus que le nécessaire tout en ne fournissant même pas le minimum syndical en matière de création. Tout juste peut on profiter des concessions que doit bien faire cette structure pour ne pas avoir l’air totalement égoïste. Cela n’enlève rien au fait qu’elle ne fonctionne que pour elle-même, et que le monde de l’éducation doit se contenter de ce qu’on veut bien lui laisser. Impossible par exemple, en dehors du dispositif Lycéens au cinéma, de proposer aux élèves de voir des films récents.

On ne sait pas trop, dès lors, comment ne pas voir quelque chose comme un espoir lorsqu’on voit des élèves s’échanger des dvd dont on voit bien qu’ils les ont gravés eux même, ou quand on constate qu’ils sont obligés de trier dans les dizaines de gigaoctets de leurs lecteurs mp3 déjà remplis, alors qu’il est clair qu’ils n’ont pas les moyens économiques de payer ces masses de données. Plus ils échangent, plus ils multiplient les chances de croiser des formes nouvelles, et plus ils s’instruisent. On regrette juste que cette culture soit en permanence la chasse gardée du marché, parce qu’il ne vise que la standardisation des goûts. L’école devrait pouvoir accompagner ces échanges, les orienter, les éclairer parfois tout en les laissant libres de cheminer parfois par des sentiers de traverse. Pour le moment, la seule ouverture à ce genre de stratégie, c’est Ciné-Lycée, que votre serviteur commence à expérimenter, et dont il donnera des nouvelles dès qu’il sera en mesure d’en tirer quelque enseignement.

Mais de toute évidence, c’est toujours dans la marge des projets gouvernementaux qu’une éducation véritable peut trouver des espaces pour se réaliser avec un peu d’ambition. Même si ce sont de véritables opportunités, le fait qu’il faille les saisir comme autant de zones d’autonomie dont on sent la fragilité et le caractère temporaire ne fait que mettre en évidence à quel point ce qui se situe en deçà de cette marge se trouve loin d’une véritable volonté de transmission de culture et de valeurs.

En illustration le Philosophe faisant lecture du système planétaire, de Joseph Wright (1776)

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