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Modèle industriel

Reprise de l’article déjà publié ici : http://www.conduite-interieure.fr/2018/02/27/908/

Peut-on décemment s’intéresser aux bagnoles en étant tout à fait indifférent aux conditions dans lesquelles elles sont produites et distribuées ? Non. Celui qui veut connaître ce qu’est, essentiellement, une Ford Model T ne peut pas demeurer dans l’ignorance de l’invention de la chaîne de montage qui permet de la produire, parce que la définition de cette automobile dépend totalement de la définition de l’usine qui la met au monde. Et on ne peut pas détacher l’objet du système, capitaliste, qui permet l’investissement initial, génère les emplois, distribue la marchandise, produit un bénéfice, et répartit le fruit de ce bénéfice entre celui qui a effectué la mise initiale, a conçu l’ensemble du dispositif, en tire évidemment un bénéfice personnel, dont il a pourtant à cœur de le fixer de façon mesurée par rapport à ce qu’il redistribue à ses ouvriers, et ces ouvriers. Parce que c’est bien d’une entreprise qu’il s’agit, une oeuvre collective qui ne consiste pas forcément pour l’un, à exploiter les autres, du moins pas uniquement, ou pas essentiellement. Ford n’était pas comme Jean-Baptiste André Godin, il n’avait pas pour intention de partager les bénéfices, il n’avait même pas vraiment pour intention que ses propres ouvriers puissent s’acheter une Model T, il avait juste compris que la paix, ça s’entretient. Il n’était pas égalitaire, il était intelligent, et il avait compris qu’il n’y avait rien à gagner à être indécent, ou irrespectueux. 

Le comique

Notons ceci : Henry Ford n’était pas un homme politique. Il n’avait pas la responsabilité de la mise en oeuvre des moyens nécessaires à la vie en commun des uns, et des autres. Mais, parce qu’il faisait société avec ses propres employés, il avait le souci d’entretenir les conditions permettant à lui, et aux autres, de continuer à œuvrer ensemble. On mesure à l’attitude d’hommes politiques actuels le chemin qui a été parcouru depuis, quand on constate dans leur comportement, mais aussi dans leurs propos ou, bien entendu, dans leurs décisions, que ce souci leur est étranger, que le respect semble les avoir quittés; quant à la décence…

Vous savez comment ça marche, un effet comique ? Il y a un philosophe, pas le plus connu de tous alors qu’il pourrait l’être, et ce d’autant plus qu’il est particulièrement lisible, accessible, pédagogique, clair, il y a un philosophe, donc, qui se faisait appeler Alain, qui définissait le processus comique ainsi : l’injection du vivant dans le mécanique. Disons ça autrement : on se marre quand on voit un mouvement qui devait, a priori, s’accomplir « comme sur des roulettes », de façon bien huilée, se vautrer littéralement à cause d’un événement non prévu. Et c’est encore plus drôle si cet événement réinjecte de la vie dans ce qui était un peu trop mécanique. C’est pour ça que les chats qui ratent leur saut, c’est si marrant : il y étaient « presque ». 

Comment dire…

Cette séquence commence par un bon vieil effet comique : un ministre, accompagné par du patron de PSA en personne, descend d’une DS7 Crossback splendidement orange, devant des ouvriers qu’un mélange de gilets jaune, orange, et de petits badges rouge assortissent au véhicule premium dont ils sont, au quotidien, les producteurs. Le constructeur, c’est chacun d’eux. Bruno Le Maire est tellement content et sûr de lui, il semble tellement convaincu de sa propre puissance, ou peut-être pense-t-il que cette machine orange est censée l’avoir doté d’une aura qui fera s’agenouiller tous les gueux sur son passage, qu’il croit qu’il peut répondre comme si de rien n’était à un type en gilet jaune qui lui lance, de loin, un « Monsieur Le Maire, Monsieur Tavares, comment vous allez ? » au milieu d’un groupe de gars badgé  « CGT » qui le regardent, narquois, descendre de son carrosse phosphorescent. Au moment où il descend, on entend les obturateurs crépiter, lui, en contrechamp voit les objectifs des appareils photo et, surtout, des caméras, il se dit que l’image va être belle, qu’un ou deux JT vont diffuser la scène. Il se donne une contenance, et lance un « Merveilleuse voiture », et au bout de deux mots à propos de ce fleuron de l’industrie automobile française, tombe brusquement en panne, d’inspiration. Alors il cherche un peu ses mots « Très très belle… euh… (voyons voir… un synonyme de « voiture »… hmmm… « bagnole, ça va pas l’faire, c’est une DS7, pas une vulgaire Dacia… « automobile »… ça fait  un peu… hmmmm… long, merde je trouve pas, essayons au masculin alors, « très beau… euh… » Bordel, ça me vient pas ! (Hey ! Monsieur Le Maire, bienvenue au club !! Quand on écrit un texte un peu long à propos de l’automobile on est assez vite emmerdé par cette quête de synonymes. Je connais ça. Cependant, si je devais être en quête de vocabulaire après deux mots, je m’inquiéterais un peu), ah j’ai trouvé ! « véhicule ». « Très beau véhicule ».) Passons sur le jugement esthétique, qui réclame, sur cette voiture précise, à être nuancé, mais on n’a pas le cœur à taper trop fort sur cette marque en laquelle on place encore, malgré tout, quelques espoirs. Ce qui est sûr, c’est que Monsieur Le Maire ne deviendra pas chroniqueur auto, le flow lui faisant vite défaut à propos du DS7, on ne sait trop ce qu’il pourrait sortir à la descente d’une C3 Aircross (sans doute, très exactement, les mêmes mots, en fait). Poursuivons plutôt la scène. 

Yves Bonnefont, patron de la branche DS du groupe PSA, vient sauver un peu la mise en scène gouvernementale, parce qu’on sent qu’il va y avoir un blanc, il s’approche, lance un « Très heureux de vous la faire essayer », poignée de mains, et Carlos Tavares entre dans le champ, tend la main à Bruno Le Maire tandis que l’un des deux, on ne sait trop lequel, lance à l’autre un « bravo » qui n’a de sens ni dans un sens, ni dans l’autre.  Et là, devant les objectifs, la poignée de mains dure un tout petit peu trop longtemps, sans que personne n’occupe le terrain de la parole, sans doute parce qu’en fait, personne n’a rien à dire, et c’est le moment où Salah Keltoumi, militant CGT, dans son gilet jaune, lance de loin, ce « Monsieur Le Maire, Monsieur Tavares, comment vous allez ? ». Politesse. Puisqu’il y a des caméras, il faut bien que le ministre soit poli lui aussi et, malin, il pense moucher l’impertinent en lui répondant, se dirigeant vers lui en se frottant les mains « Très bien et votre entreprise va très bien aussi ». Ramener au collectif, faire passer le syndicaliste pour un égoïste et revêtir les beaux habits du type qui se bat pour l’intérêt commun. Génial, peut-être, mais ça va pas forcément vous tirer d’affaire, monsieur le ministre. Parce que Monsieur Keltoumi va traduire en langage commun ce que sous entend votre réponse. Que veut dire, précisément « votre entreprise va très bien » ? Explication de texte : « Ça va très bien pour les actionnaires, ça va très bien pour Monsieur Tavares qui touche 15 000€ par jour ». Soudain, il y a du sable dans la vaseline. La séquence échappe à celui qui voulait en être l’acteur principal, quelqu’un cherche à mettre son nom à l’affiche.

Et à partir de ce moment, Monsieur Le Maire ne parviendra plus à reprendre la main sur l’échange, précisément parce qu’il vient confiant dans le fait qu’il a le dessus sur ce petit monde et que, lorsqu’il est ainsi invectivé, ce qui lui importe, c’est de ne surtout pas laisser dire les choses telles qu’elles sont, c’est à dire : l’usine qui tourne avec de moins en moins d’employés, les cdi remplacés par le flux permanent des intérimaires, les équipementiers intégrés à l’usine, qui sont sous pression et sous concurrence permanente, asséchés à tout point de vue par la prédation du groupe, les salaires à 800€ par mois. Il ne faut surtout pas laisser cette vérité être dite. Parce que Monsieur Le Maire vit dans un autre monde, dans lequel l’entreprise va bien. Et dans son monde à lui, partagé avec un petit pourcentage de la population, c’est vrai aussi. Et après tout il n’a pas tort : si les employés sont considérés comme des moyens, alors tout va bien. Si on les intègre comme une ressource de l’entreprise, alors il a raison. 

Quand dire, c’est taire

Mais, un jour (et quand je dis un jour, peut être faut-il viser quelques siècles plus loin), on regardera notre usage d’expressions telles que « ressources humaines » en se demandant comment, au XXème et XXIème siècle, on aura pu laisser utiliser cette formule désignant les employés d’une entreprise, réduisant des êtres humains à l’échelle de « ressource », comme un carburant ou une matière première dont on disposerait, comment une telle chose est possible après qu’en Europe on ait tenté, tout à fait matériellement, de réduire des millions d’êtres humains à leur valeur matérielle, corporelle, en récupérant de leurs corps tout ce qui pouvait l’être, cheveux, dents, prothèses, tatouages, et même la graisse tiens, on pourrait essayer avant de les faire disparaître. Des décennies plus tard, nous avons un gouvernement, élu pour nous sauver de l’extrême droite, qui espère faire sortir du cadre de l’image les ouvriers, qui nie dans ses déclarations aux matinales radio que les « sans domicile fixe » existent vraiment dans Paris. Et comme l’auditoire aime bien, lui aussi, se payer de mots, on considérera que voir baisser la courbe du chômage est un but en soi. Mais pour ça, il faut qu’on ne voit pas l’arrière cuisine, c’est à dire la façon dont on traite ceux qui, en effet, ne sont pas chômeurs. Et, entre autres, combien on les paie.  Et quelque chose nous dit qu’il en ira du mot « emploi » comme il en ira de l’expression « ressources humaines », comme il en va aujourd’hui de mots comme « servitude », ou « esclavage ». L’emploi n’est pas le travail. Il est la condition dans lesquelles le travail se fait aujourd’hui, ou plutôt les conditions dans lesquelles on le détruit. 

On peut regarder l’extrait dans tous les sens, à chaque fois que la question de la rémunération vient sur le tapis, on esquive. Esquive sur le salaire de Monsieur Tavares, puisqu’il a sauvé l’entreprise de la faillite (relire l’ouvrage de Naomie Klein, La Stratégie du choc, puisque ce qui vaut pour la gouvernance des Etats vaut aussi pour la menée des entreprises : la crise fait partie de la stratégie, elle sert à faire passer la pilule). L’industrie automobile, c’est comme la grande distribution ou la filière de la viande : surtout, ne pas filmer les abattoirs. 

Alors. Comment faire. Ramener le syndicaliste à sa sauvagerie « Vous pourriez d’abord, Monsieur, dire bonjour ? ». Ben oui, Monsieur Keltoumi, vous n’êtes pas bien élevé. Vous n’êtes pas venu rendre vos hommages à Monsieur le Ministre et à votre patron. On comptait vous ignorer, faire comme si vous n’étiez pas là, vous savez, comme font les conducteurs qui vous grillent la priorité, ils le font toujours en regardant ailleurs, parfaitement conscients de votre présence, mais faisant mine de ne pas vous avoir vu parce que ce qui compte, pour eux, c’est leur place, ce qui importe, c’est qu’on les laisse passer. Monsieur Le Maire aurait préféré que cette usine tourne, au moins ce jour là, sans ouvriers. Les autres jours, que voulez-vous, il faut bien qu’on ait recours à leur présence. Les machines ne peuvent pas encore tout faire. 

On va t’apprendre la politesse

Alors, si on veut bien être un peu malhonnête, on retiendra ça de cette séquence : Monsieur Keltoumi ne dit pas bonjour, Monsieur Keltoumi ne sert par la main du ministre, qu’il lui tend pourtant. Parce que repérer le fait qu’il ne la lui tend que pour se défendre, et non par respect de son interlocuteur réclame un peu d’analyse, qu’on n’en prend pas le temps, qu’on oublie aussi que la politesse peut parfaitement être la mise en scène de l’absence, totale, de respect. C’est la définition même de l’obséquiosité. Et l’indignation feinte envers les mauvaises manières des subordonnés fait partie de cette stratégie. 

Mais voila, Monsieur Keltoumi est en colère, quand bien même, de l’avis de Monsieur Le Maire, la colère ne résout rien. Mais ce n’est pas à Monsieur Keltoumi de résoudre quoi que ce soit. Il fait son job, il le fait à deux titres, d’ailleurs, en tant qu’employé, mais aussi en tant que représentant de ses collègues. Parce qu’on peut retourner la scène dans tous les sens : tout le monde n’est pas capable de faire ça, et ce ne sont pas des cadres qui, jamais, absolument jamais, quoi qu’il arrive, ne daigneraient faire grève, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie, ce qui signifie, plus clairement, qu’ils sont prêts à tout accepter, sans aucune réserve, qu’ils sont en somme sans limite, sans autorité, sans avis sur la question qui peuvent prétendre juger du comportement d’un délégué syndical qui s’emporte un peu. Qu’eux-mêmes osent, ne serait-ce qu’une fois, en réunion, remettre en question leur hiérarchie, les choix effectués, ou même exprimer le fait qu’ils abattent le travail de deux personnes, et qu’ils le font donc, pour moitié, gratuitement, qu’ils expliquent, en conf-call, que ce gain de productivité, ce ne sont jamais, par définition, les employés qui en sont bénéficiaires, puisque l’idée, justement, c’est de faire baisser le prix du travail, en travaillant plus, pour gagner autant. Qu’ils osent une simple objection devant cette hiérarchie qu’ils rêvent d’intégrer, ou dont ils ont peur d’être mal vus, et ensuite ils pourront épiloguer sur la prétendue facilité avec laquelle on peut interpeller un ministre ou un patron.

Si synthétiser, c’est tout mélanger, alors on ne comprend plus rien

La réalité est très simple, en fait. Il y a d’un côté ceux qui construisent la DS7. Et pour réaliser ce « beau véhicule », on les paie 800€ par mois. Et on assure leur avenir en faisans confire dans le statut d’intérimaire (c’est à dire en dehors de toute forme de statut). De l’autre, il y a des personnes qui sont payées 15 000€ par jour, pour une activité dont on ne sait plus trop si elle consiste à sauver l’entreprise, ou à la mettre en danger pour pouvoir mieux la sauver ensuite. Entre les deux, il y a ceux qui sont capables de sortir, entre  40 000 € et 60 000 €pour s’acheter un « beau véhicule ». Que ceux qui construisent le DS7 ne puissent pas se l’offrir, on ne s’en étonnera pas. Mais à 800 € par mois, on doute qu’on puisse s’acheter une voiture, quelle qu’elle soit. 

Le problème, c’est que Monsieur Keltoumi mélange tout : le fait que certains ne gagnent que 800 € par mois pour fabriquer un véhicule qui en coûtent 50 000, pour Monsieur Le Maire, ça n’a rien à voir avec le fait qu’on embauche peu, et ça n’a rien à voir avec le fait que PSA fasse des bénéfices. Ca n’a rien à voir non plus avec le fait que les employés ne bouclent pas leur fins de mois. Les intérimaires, c’est un autre sujet. Et quand les représentants des syndicats lui répondent que eux, et les intérimaires, c’est le même problème, il ne répond rien, évidemment. En fait, rien n’est le sujet.

Tout est une question d’échelle. Bruno Le Maire parle, soit de la France (pas des français), soit de ses enfants, pour l’emploi duquel il se bat. Il y a d’un côté le peuple, dont il semble intimement convaincu qu’il le soutient, vraiment. Et de l’autre une poignée de représentants syndicaux qui, à l’écouter, ne semblent pas faire partie du peuple. Ce point n’est pas inintéressant, parce qu’on peut se demander, justement, où il est, le peuple. Avant guerre, une philosophe qui savait de quoi elle parlait, quand elle évoquait la condition ouvrière, se posait la même question : pourquoi une poignée de personnes parviennent-elles à dominer à ce point l’ensemble des autres. La réponse est simple : parce que la masse ne peut pas faire corps, précisément parce qu’elle est trop massive pour cela. En massifiant le problème, en parlant de « peuple », de « France », Bruno Le Maire assure sa prise. L’affirmation selon laquelle pour gouverner, il faut diviser, n’est donc pas tout à fait juste. Il faut tout d’abord massifier, puis empêcher que la masse ait conscience d’elle-même en tant que classe (oui oui, c’est du marxisme, ça, je sais). C’est pour cette raison qu’il est hors de question que la convergence des luttes s’accomplisse. La masse doit demeurer ce qu’on en a fait, un agrégat, une pure plasticité, sans centre de gravité, sans forme saisissable, sans unité. Et là, on veut en savoir plus, alors on va se procurer La Condition ouvrière, de Simone Weil, qu’on ne confondra pas, si possible, avec Simone Veil. Et si on attend quelques jours on pourra acheter le prochain numéro de l’excellente revue L’Eléphant, dans laquelle figurera tout un dossier sur cette philosophe extrêmement importante).

Reste une question : que s’est-il passé, entre la Model T et la DS7 ? Bien des choses, en somme. Et le brave SUV de cette marque naissante n’y est pas pour grand chose, le pauvre.

De quoi DS est-il le nom ?

Quoique; après tout, ce modèle est le premier à sortir depuis que la marque DS s’est séparée de celle qui l’a engendrée, Citroën. Or, Citroën est cette marque qui a fait se côtoyer, dans les mêmes garages, ceux qui achetaient ce qui se faisait de plus modeste, la 2CV, et ce qui se faisait de mieux, la DS. De fait, sociologiquement, le patron et l’ouvrier pouvaient acheter leur bagnole au même endroit. Et le client de la DS pouvait accepter d’être reçu par un type au bras couverts de cambouis, il n’exigeait pas encore d’être accueilli par un vendeur déguisé en banquier gominé, installé dans un espace VIP. Il venait acheter une voiture et se contrefoutait de faire, ou pas, une « expérience d’achat ». Les uns et les autres pouvaient vivre ensemble, se croiser, se saluer, sans pour autant être dupes de ceci : celui qui achetait la DS le faisait grâce au profit effectué sur le dos de celui qui achetait la 2CV, mais c’était tacite, compris, et accepté, il y avait là un deal qui constituait une sorte de contrat social. Citroën est peut-être la seule marque à avoir su incarner cela : une coexistence qui entérine l’inégalité sans en faire un motif de séparation. Quand, plus récemment, Citroën a sorti la DS3, puis ses grandes soeurs, on pouvait encore espérer qu’une telle identité soit préservée, et on pouvait applaudir en voyant une marque qui ne jouait pas le jeu de la ségrégation économique, comme peuvent le faire Audi, ou (summum du non sens) Volkswagen (on y reviendra). Ce rêve a fait lo,g feu : la séparation de l’entité DS met fin à ce monde. Le divorce est consommé entre les uns et les autres. 

Alors la fierté évoquée par Le Maire, celle de l’ouvrier qui regarde l’objet qu’il a fabriqué passer dans la rue, et qui dit à son enfant « tu vois, ça c’est Papa qui l’a fait », la reconnaissance de l’ouvrière dont l’enfant dit à l’école que c’est sa maman qui l’a faite, la voiture du président, elle n’existe plus. Tout d’abord parce que les carrières sont trop volatiles pour que qui que ce soit puisse se reconnaître dans ce qu’il fait, puisqu’il faut passer d’une mission à une autre, sans pouvoir s’investir vraiment dans aucune. Parce que, aussi, un DS7 est fabriqué pour des personnes qui ne veulent rien avoir à faire avec les ouvriers qui l’ont fabriquée. Ils ne se reconnaissent pas en eux, ils ne mettent pas leurs enfants dans les mêmes écoles, ils font tout pour que ces mondes ne s’interpénètrent pas. Et on ne peut pas être fier d’avoir construit un objet qui sert la ségrégation économique dont on est victime. Monsieur Le Maire aurait dû mieux écouter Philippe Poutou, lorsqu’il expliquait pourquoi il roule en Peugeot, et pas en Ford : il ne veut pas avoir le logo de son employeur devant les yeux quand il part en vacances. En somme, la fierté du produit auquel il contribue, ça fait longtemps qu’il en a fini avec ça. Et le monde de l’emploi, précisément parce qu’il est très rarement un monde du véritable travail (c’est à dire une activité dans laquelle on peut se reconnaître et s’investir), génère cette impossibilité de la fierté. L’emploi, tel qu’il est conçu aujourd’hui, provoquera un monde du total j’m’enfoutisme. Et on peut prédire que, de ce genre de chaîne de montage, il ne sortira, à moyen et long terme, rien de bon. 

On peut, évidemment, donner aux autres au détour du parking d’une usine, du haut de la puissance dont on bénéficie, des leçons de fierté. Et sans doute la DS7 est-elle ce genre de véhicule qui est censé, justement, exprimer une forme de fierté pour son propriétaire. Le problème, c’est qu’on voit bien à quel point celui qui prononce cette leçon manque, ce faisant, de la plus élémentaire dignité, faisant preuve au contraire d’une extrême indécence. Le risque, finalement, c’est que la fierté qu’il peut y avoir à se trouver au volant de véhicules de ce genre, soient, à la racine, minée par cette indécence. Normalement, dans le haut de gamme, la dignité n’est pas censée être en option. 

 

 

One Reply to “Modèle industriel”

  1. En cette veille de fin de vacances scolaires et donc de reprise du travail ou de l’emploi plutôt, si on fait la distinction, il est intéressant de lire cet article. Je pense que le monde de l’emploi vit ses dernières heures (décennies). D’ici quelques années, nous serons tous remplacés par des robots, bien plus performants que nous d’ailleurs. Et tellement moins revendicatifs. Il faut attendre. Ce n’est pas facile pour nous. La France d’en bas. Il faut encore trimer. Avec 1600€, j’ai pourtant l’illusion parfois de ne pas trop mal m’en sortir, surtout « si je me compare ». Mais en réalité, je ne suis qu’un esclave de plus. Avec un tout petit peu plus de protection et de fric que les intérimaires par exemple. Je suis impatient de voir le monde de demain advenir, celui dans lequel les robots auront pris nos places, nous, toujours plus nombreux sur Terre. A moins qu’on en décide autrement. Ou que le destin en décide autrement. Il faudra alors bien reconsidérer les « choses » et déconnecter le revenu de l’emploi. Ou alors on crèvera tous de faim. Douce nuit…

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