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Around the world, around the world

Dans la conception de l’art, deux conceptions ont combattu, un temps. L’une était persuadée que l’artiste était une sorte de polaroïd géant, qui avait pour tâche de fournir aux humains standards des copies fiables du monde. L’autre se doutait que ce qu’on appelle communément « le monde » était une surface réclamant à être dépassée. L’image de la surface est pour nous, aujourd’hui, particulièrement parlante, puisqu’elle est cet espace sur lequel se dessinent des formes en mouvement, un lieu de projections, dont le cinéma est la forme achevée la plus satisfaisante (en attendant la fusion finale, qui verra le monde lui même devenir surface de projection (j’ai deux trois idées sur la question, j’y reviendrai, et vous verrez à quel point ça se prépare)). Situation étrange : la seconde conception a depuis longtemps gagné la bataille (Platon, tel un Achille valant à lui seul une armée de philosophes avait déjà réglé son compte à l’ennemi réaliste), mais tout se passe comme si le perdant avait vaincu, puisque le « grand public » cherche encore complaisamment dans les oeuvres une copie conforme de ses propres impressions du monde. Il faut croire que l’annonce des victoires de la pensée ne se fait pas entendre.

Bien sûr, la large distribution des moyens d’enregistrer le réel, les camera videos, en particulier, ont travaillé involontairement dans le sens de cette conception erronée de l’artiste comme simple enregistreur de quelque chose qui serait là, devant nous. Or, on le sait bien, ceux qui « restent » sont précisément ceux qui ne se contentent pas de cette passivité là, ceux qui savent que ce qu’on appelle « le monde » ne suffit pas, pour la simple raison que ce qui paraît posé là, devant soi, n’est qu’une image figée dans un mouvement bien plus vaste auquel participe la retranscription artistique elle même. Disons cela autrement : nous ne regardons pas le monde (ils sont suffisamment nombreux, ceux qui nous l’ont appris : Platon (derechef), Kant, Berkeley). Tout le monde connait aujourd’hui ce texte d’Oscar Wilde dans lequel on découvre à quel point nous ne voyons que ce que les peintres nous font voir (ainsi, en son temps, on découvre les brouillards, parce que pour la première fois, ils sont représentés (mais puisque personne ne les voyait, on peut dire qu’en fait, pour la première fois, ils sont présentés), à tel point que Wilde dénonce cette embardée effectuée par les peintres, qui en font un peu trop dans cette obsession pour les brouillards, un peu comme, aujourd’hui, le cinéma peut en faire un peu trop avec un découpage moitié futuriste, moitié cubiste de toute forme de mouvement dans l’espace sous la forme d’une multiplication gratuite de plans.

Dès lors, si le réel est mouvant, il n’est pas étonnant que ce soient les arts du mouvement qui parviennent le mieux à être « réalistes », au sens le plus profond du terme, c’est à dire en tant qu’ils refusent de saisir ce qui par définition échappe. La danse, certes, écriture liquéfiant sa propre matière, mais bien plus encore le cinéma, et peut être plus encore la video numérique, dans sa rupture avec la possibilité d’en extraire un quelconque photogramme, puisque l’apparition se fait par balayage, et non plus par succession d’images fixes (et c’est tout sauf un détail).

On connaissait la manière dont Bergson désignait l’artiste comme un révélateur. Pour mémoire, rappelons là :

« A quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais crée, qu’ils nous ont livré les produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée ? C’est vrai dans une certaine mesure mais s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines oeuvres – celles des maîtres – qu’elles sont vraies ? »
(Bergson, La pensée et le mouvant, La visée de l’art)

On parle ici de révéler des émotions, des sentiments. Mais en fait, c’est le mouvement même de ce qu’on appelle « Le monde » que l’art a pour fonction de révéler, et sans doute parvient il à la conscience de son propre rôle quand il enregistre lui même son propre mouvement de révélateur. C’est pourquoi le cinéma est crucial : il n’est pas que le témoin des mouvements, il est lui aussi mouvement : dans l’image, par l’image, et de l’image. C’est aussi la raison pour laquelle l’analyse du cinéma ne peut se faire indépendamment de l’étude des mouvements de la caméra, travellings, jeu de focales, ascendances sont des mouvements dans le mouvement, et pour ainsi dire, le mouvement du mouvement.

je ne sais si tout ceci parvient à ce qui suit, ou si ce qui suit en est l’origine. Peu importe, ça dialogue.

Cécile Paris est une artiste contemporaine (dont on peut découvrir l’univers ici : www.commelaville.net) qui travaille, entre autres, le support video. Loin des démonstrations de force pyrotechniques, elle me semble travailler principalement sur le regard, non pas tel qu’un réalisme béat pourrait le faire, mais plutôt à la lumière de ce que tout regard a de culturel. Ainsi, un simple rond point autour duquel on va effectuer ce mouvement normal qu’est une rotation devient un travelling circulaire hypnotique, une scène sur laquelle un fantasme musical va se tenir, pour un temps. Rêverie introduite dans « le monde », monde révélé sans aucun autre artifice que celui du regard. Et du mouvement. C’est finalement le regard qui est ramené à lui même.

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