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Les petites filles modèles

« si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d’avoir des plaisirs. Ce jardin trompeur, c’est l’enfer ; le jardin du bien, c’est le paradis ; on y arrive par un chemin raboteux, c’est-à-dire en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues ; le chemin devient plus doux à mesure qu’on marche, c’est-à-dire qu’à force d’être obéissant, doux, bon, on s’y habitue tellement que cela ne coûte plus d’obéir et d’être bon, et qu’on ne souffre plus de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés. »

La Comtesse de Ségur, Les Malheurs de Sophie

Bonne nouvelle : les Femens semblent avoir fait des petites !

Globalement, les femmes semblent l’avoir compris : la guerre qu’elles ont à livrer contre la part non négligeable des hommes qui trouvent avantageux de persévérer dans la domination qu’ils exercent sur elles ne se gagnera pas en demeurant bien gentilles, et en continuant à faire là où on leur dit de faire, comme tout le monde s’y était habitué depuis… hmmmm… pas mal de temps toujours.

C’est du moins l’impression qu’on a en découvrant ce spot de propagande publié par FCKH8, organisation qui agace profondément tous ceux qui aiment bien que leur position de surplomb soit conservée, identique à elle-même (parce que c’est ça, en fait, un conservateur : quelqu’un qui ne souhaite rien d’autre que conserver l’avantage qu’il a déjà, pour lequel il n’a rien fait, mais dont il a hérité, et dont il sent bien qu’il ne relève pas de quoi que ce soit de naturel, tant et si bien qu’il tente de faire passer cette domination pour un fait de nature (mais, bon, si ça l’était vraiment, ça ne nécessiterait aucun effort de sa part)) :

Pas de libération en vue sans adopter un minimum d’agressivité. Dès lors, évidemment, tout le talent de la communication consiste, avant de balancer pour de bon des tartes aux doigts à tout ce qui ressemble de près ou de loin à un macho, à transformer cette agressivité en quelque chose de socialisé. Et le rire est encore une des façons les plus sociables de partager la colère.

C’est d’ailleurs quelque chose qu’on peut répondre, de façon générale, à tous ceux qui vous reprochent d’être ironique, ou sarcastique : d’abord, depuis Socrate, l’ironie est reconnue comme une vertu (votre interlocuteur ne disposant pas d’une liste très clairement établie des vertus officielle, profitez du flou conceptuel pour prendre le dessus), ensuite, faites lui remarquer que, l’étape suivante, juste après le sarcasme, c’est la colère, et laissez-le choisir laquelle de ces deux stations, sur la ligne de métro du soulèvement populaire il souhaite voir exprimée en sa présence. Nul doute qu’il sera soudainement assez client de l’ironie.

Le truc qui marche presque à chaque fois, si c’est bien fait, c’est de mettre dans la bouche des enfants les propos radicaux que les adultes ne peuvent pas encore se permettre de s’envoyer à la gueule. Et si ce sont des petites filles trop trop mignonnes, c’est encore mieux. Et si, carrément, on les déguise en princesses, alors il y a des chances que ça devienne irrésistible. Si, en plus, on ne double pas les petites filles en question, mais qu’on leur fait tenir, pour de vrai, ces propos, alors : 1 – on les éduque, et on installe en elles une échelle des valeurs qui, si on ne place pas la domination masculine tout en haut des valeurs morales, semble correctement hiérarchisée (la politesse passe après l’égalité), et 2 – on crée des modèles puissants auxquels les petites filles du monde entier pourront s’identifier, diffusant ainsi le principe d’une hiérarchisation des attitudes de façon large, et peut-être efficace. Autant d’éléments qui permettraient, dans un monde où les hommes comprendraient enfin qu’ils ne peuvent pas abuser indéfiniment de la position dominante qu’ils ont eux-mêmes opportunément installée, d’éviter aux adultes d’échanger pour de bon les propos tenus par ces enfants.

A ce propos, la présence, sur la fin, de la tirelire à gros mots est super maligne, car elle incarne à elle seule cette hiérarchie des exigences morales : oui oui, on n’est pas censées être insultante, oui oui, on se doit, théoriquement, d’être polies et respectueuses. Mais c’est exactement comme chez Kant : en théorie, les devoirs véritablement moraux sont catégoriques, c’est à dire qu’ils sont inconditionnels, et c’est là une manière de dire qu’ils sont absolus. Mais, si on considère qu’il n’y a pas qu’un seul impératif catégorique (par exemple, il y a l’impératif catégorique qui interdit de mentir, mais il y a aussi l’impératif catégorique qui commande de ne pas mettre en danger la vie d’autrui), alors cette universalité, et ce caractère absolu tombent, puisque tous les impératifs catégoriques entrent en conflit les uns avec les autres, ce qui contraint de faire un choix : soit l’un d’eux domine tous les autres (c’est ce que font la plupart des élèves qui traitent en dissertation du fameux « droit de mentir » : ils font du devoir de véracité un impératif tellement catégorique qu’il domine tous les autres, le devoir de protéger la vie d’autrui étant subordonné à la nécessité morale de dire la vérité (et ce n’est pas ce que dit Kant). Soit il faut considérer que tous les impératifs catégoriques sont en fait soumis à un devoir générique, qui commande « tout simplement » de faire le bien. C’est plus logique, mais ça contraint à hiérarchiser les impératifs moraux.

C’est ce qui se passe quand on enfreint l’impératif de politesse parce qu’on le place plus bas, dans la hiérarchie des exigences morales, que la nécessité de respecter l’égalité entre tous. Et c’est pour ça qu’il est moral de mettre des petites filles en situation d’impolitesse assumée, revendiquée, et donc responsable. Parce que dans le fond, la politesse est un mode de communication qui ne vaut qu’entre pairs, c’est à dire pour ceux entre lesquels est reconnue, d’emblée, une stricte égalité. Dès lors qu’on est asservi, réduit en infériorité de fait, et de droit, on est en droit de dire à celui qui se place en dominateur satisfait « J’t’emmerde ».

Sur le même principe, on peut comprendre qu’une chemise arrachée soit parfois le prix à payer pour ceux qui souhaitent profiter durablement d’une position de domination sociale et économique dont ils sont, simultanément, responsables et bénéficiaires.

5 Replies to “Les petites filles modèles”

  1. Au risque de passer pour un vieux con réactionnaire, je pense que faire tenir ce genre de propos aux enfants relève plus de la manipulation politique que du rigolo petit message engagé. Tout cela n’est pas sans rappeler les mises en scène d’enfants palestiniens jetant des cailloux sur les méchants chars israéliens… Sauf que là évidemment, ça ne fait plus rire personne ! Bref, au-delà de la vulgarité un peu facile de tous ces « fucking » alignés et outre cette manipulation des enfants et des adultes par les enfants manipulés par les adultes, on délivre aussi un message finalement assez stigmatisant vis-à-vis des hommes. Sans nier les inégalités, il faudrait voir à ne pas tomber dans l’excès inverse que j’ai déjà pu constater à titre personnel. Et ne pas oublier non plus que bon nombre de femmes humilient, rabaissent, violentent, castrent, tyrannisent, asservissent, torturent des hommes et d’autres femmes aussi, sans bien sûr parler des enfants. La boucle est bouclée ! Et puis, comme disait Céline à propos des riches et des pauvres, ce qu’on peut aisément transposer ici, femmes et hommes ne sont que des primates déçus tout aussi féroces et déguelasses les uns que les autres. Amen.

  2. HHhhmmmoui…

    Bon, d’abord, la mise en scène des enfants fait partie de la culture américaine, et sans doute avons nous des bonnes raisons de nous en méfier. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions, nous les mettons en scène aussi, même si c’est dans un contexte moins médiatique. Après, j’avoue ne pas trop saisir ce que tu évoques pas les mises en scène d’enfants palestiniens, ni ce que sont les « méchants chars israéliens », enfin, je ne sais pas sur quel ton tu utilises l’expression.

    Quant au rapport hommes/femmes, il me semble, tout de même, qu’il y a bel et bien une constante de la domination des hommes sur les femmes. Evidemment, individuellement, au cas pas cas, il peut arriver que le rapport soit inversé, que tel homme soit maltraité ou dominé par telle femme, mais structurellement, notre façon de vivre fait la part belle aux hommes. Plus précisément, elle fait la part belle au masculin, à tel point que les hommes qui ne seraient pas suffisamment virils savent, ou qui n’en auraient pas l’air, savent eux aussi ce que signifie cette domination.

    Ca n’interdit pas de penser que les hommes peuvent, à titre personnel, être vertueux dans leur rapport avec les femmes, voire même militer pour l’égalité entre eux, et elles, entre tous en somme. Mais si on y regarde de près, cet engagement même pour cette cause peut valoir à ceux qui s’y livrent d’être à leur tour considérés comme insuffisamment masculins. Et si on regarde bien, ceux qui s’engagent ainsi sont précisément, souvent, ceux dont la masculinité est déjà remise en question, entre autres parce qu’ils ne sont pas hétérosexuels.

    Maintenant, sur les moyens employés, évidemment, c’est vulgaire. Evidemment, ça pose question de mettre en scène des enfants. Mais ça fait partie des questions qui se posent quand il s’agit de lutter. Les moyens ne sont pas toujours beaux à voir. Et la domination masculine se satisfait, aussi, de se réserver les mauvaises actions, réclamant des femmes qu’elles se contentent, elles, de façon de faire plus élégantes.

    Et sur la forme, en fait, je pense tout simplement que ces gamins se sont marrés à faire ça. Ca me semble plus sain que lorsque je les vois me vendre des saucisse knacly dans un spot de pub.

    Tout ceci étant dit, c’est important aussi de ne pas faire faire n’importe quoi aux enfants, et c’est bien que tu en ais exprimé le souci.

  3. Alors en plus d’être un activiste en puissance, je découvre que mon ancien professeur de philosophie est un féministe en acte (clin d’oeil à ces vieilles catégories d’Aristote, Harrystaut ?) et cela ne m’était pas vraiment apparu en classe de terminale au Lycée Nord Bassin…

    Par ailleurs, je pensais que tout le monde avait en tête certaines images qui ont circulé lors des intifadas, nombreuses, des photos prises par des journalistes sur lesquelles on voyait d’un côté des enfants palestiniens jeter des cailloux ou tenant des bouts de bois, et de l’autre des chars israéliens… Pourtant j’étais petit… Et pour répondre, quand je parle de « méchants chars israéliens », le ton employé est ironique, évidemment ! On peut penser ce qu’on veut de ce conflit, qui a tort et qui a raison, qui est chez soi, etc… Mais on ne peut nier la manipulation et l’instrumentalisation des enfants lors de telles scènes.

    Enfin, je me poserai toujours la question de l’efficacité de ce genre de militantisme. Il en va de même pour ce que l’on appelle la « gay pride ». Je me demande dans quelle mesure cette fierté gay fait réellement avancer la « cause » et dans quelle mesure ces images de « pédés » à plumes dans le cul, montés sur des chars, se trémoussant au son de la musique techno, peut avoir un impact positif sur les esprits sectaires et la société plus généralement.

    Je ne suis pas réticent à une fin qui justifierait certains moyens, encore qu’il faille quand même réfléchir à cette question du jusqu’où on est prêt à aller pour obtenir quelque chose, mais vraiment, ce que je soulève ici, c’est bien la question de la pertinence et de l’efficacité. Au bout du compte, pas sûr que des petites filles vulgaires servent la cause féministe…

    1. Je creuse pas la question des images d’enfants palestiniens. Il y aurait énormément à dire, tant sur le fait que par endroits dans le monde, les enfants sont impliqués sans être nécessairement manipulés. Ils sont impliqués, parce qu’ils le sont. Ils partagent les colères, la détresse et parfois la violence des adultes, dès lors ils y participent, et forcément, ça fait de belles images. Mais ce n’est pas parce qu’une image est saisissante qu’elle est fausse. Un enfant peut être sincèrement haineux. Et parfois i y a de bonnes raisons de l’être.

      Après, médiatiquement, on sait comment ça marche : des corps de migrants, sur les côtes méditerranéennes, il y en a tous les jours, et on ne nous les montre pas. Mais si le cadavre d’un gamin échoue sur une plage, dans une position photogénique, alors l’image fonctionne à plein régime et sert une cause que ni l’enfant, ni sa famille ne comptaient servir. On peut en penser ce qu’on veut, mais les photos d’enfants sont souvent efficaces.

      Maintenant, encore une fois, la campagne des fillettes vulgos, elle pose davantage question, et on peut en effet se poser la question de leur outrance.

      Mais là aussi, le parallèle avec la gay pride me semble intéressant : d’une part, il n’y a pas que des chars avec des mecs quasi à poil. Il y a des chars plus politiques aussi, et je crois que le cortège reflète la diversité qu’on observe, réellement, dans le « monde gay ». D’autre part, les gays flamboyants peuvent sembler caricaturaux, mais ils sont aussi ceux qui ont permis à la « cause » d’avancer, parce qu’ils ont été longtemps la seule visibilité. Sans doute n’est-ce pas la seule, et sans doute ne faut-il pas qu’elle soit la seule, mais dans toutes les luttes sociales, il y a un moment où une frange caricaturale, extravagante et excessive devient l’image de la communauté toute entière. Et en réalité, elle est l’image récupérée de la caricature faite par ceux qui lui sont hostiles. AInsi, les excès des la gay pride désamorcent les insultes homophobes. Je sais que certains diront qu’elle attise et provoque ces insultes, et l’homophobie, mais c’est faux : caricatures et insultes pleuvaient bien avant la gay pride. Au moins, les compagnons extravagants permettent de reprendre la main sur notre propre image, en poussant les curseurs du délire flamboyant plus loin encore.

    2. Sinon, féministe, je crois l’avoir toujours été ! Si ça ne s’est pas du tout perçu en cours, c’est que j’ai un peu raté quelque chose. Après, peut-être m’a t-il semblé que le lycée Nord-Bassin n’était pas le lieu où ce combat était le plus crucial. J’ai eu l’impression que chacun pouvait y être, relativement en paix, qui il était. Aujourd’hui, là où je travaille, ce combat est autrement plus nécessaire et je pense que certains de mes élèves me trouvent très excessivement féministe ! 🙂

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