Fantaisie militaire

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On peut être amateur de musique militaire et avoir un certain goût pour la liberté.

Oui.

Mais pour ça, il faut être africain.

Oui oui.

Il va falloir réviser quelques a priori. Mais d’abord, un peu d’histoire.

1958. La France organise un grand referendum visant à intégrer les pays de l’AOF (l’Afrique Occidentale Française (souvenez-vous, les colonies…)) dans une communauté française. Un seul pays refuse : la Guinée, qui voit dès lors ses relations diplomatiques et économiques rompues avec la France (comme quoi, la liberté de l’autodétermination n’est jamais tout à fait gratuite dans un monde économiquement intéressé, mais bref). Elle y gagne cependant son indépendance, le 2 Octobre, si on veut se souvenir d’une date. Ahmed Sekou Toure devient président et, sentant que de Gaulle ne lui pardonnera jamais de l’avoir fait huer par la foule lors de sa venue à Conakry pour soutenir son projet de communauté française, s’allie avec l’union soviétique pour mettre en place un régime socialiste (souvenez vous, le socialisme…), et ce jusqu’à sa mort, en 1984.

Je vous vois déjà regarder cette histoire de l’oeil de ceux qui en ont déjà beaucoup lu, et vu sur l’Afrique et ses rocambolesques aventures géopolitiques, et l’irruption des mots « union soviétique » (souvenez-vous…), « socialisme »(…), ne doit pas arranger les choses. Et pourtant, derrière une alliance davantage due à la nécessité d’échapper à ce qui deviendra la françafrique (un terme que Touré n’entendait pas tout à fait de la même oreille que son homologue ivoirien, Felix Houphouët Boigny, mais plutôt tel que le bras droit africain du Général de Gaulle, Jacques Foccart, comptait bien l’imposer en douce (enfin, « en douce », c’est une expression qui n’a en l’occurrence que peu à voir avec la douceur, mais bref…), Ahmed Sekou Touré va faire preuve de quelques coups de génie, dont le moins surprenant n’est certainement pas la création de l’orchestre de la gendarmerie nationale, qui aura pour caractéristique étonnante de n’être composé que de musiciennes, et pas n’importe lesquelles.

Le créateur officiel de ce qui ne va jamais s’apparenter à une simple fanfare, c’est le ministre de la défense nationale de l’époque, Fodéba Keita, qui en 1961, a l’intuition qu’un détachement de gendarmettes musiciennes est le media dont a besoin le pays fraichement indépendant pour chanter aux oreilles du monde entier les joies de la révolution. Et là, subitement, tous les soupçons d’archaïsme poussiéreux qui semblaient planer sur cette histoire s’envolent, pour faire entrer la Guinée dans une modernité dont il semblerait que nous soyons encore éloignés (à en juger, tout du moins, pas nos propres fanfares militaires défilant ce 14 Juillet sur nos Champs Elysées, devant des chefs d’état du monde entier, en jouant « Méditerranée » (oui oui, le « Méditerranée » de Tino Rossi… en fait, il y a une malédiction musicale chez Sarkozy : Mireille Mathieu débarque comme un tsunami sonore et fait chier en choeur mille colombes d’un coup sur l’estrade de sa victoire, et là c’est Tino Rossi qui vient inonder de niaiserie les fonds baptismaux de l’union méditerranéenne; il y a chez cet homme une malédiction esthétique. Le problème, c’est que la politique, surtout dans la manière dont il la pratique, c’est une question de vision, et les choix musicaux deviennent alors beaucoup plus parlants qu’on ne pourrait le penser a priori. Ce choix musical, c’est sa vision, et voila vers quoi on va, et tout le monde se regarde en se demandant si ça sent pas un peu la naphtaline, ce pays)).

Alors, il faut l’avouer, au début, pour nos oreilles occidentales, l’orchestre de la gendarmerie nationale de Guinée pourrait sembler, lui aussi, sentir la naphtaline, dans la mesure où il n’utilise que des instruments traditionnels africains (ce qui ne l’empêche pas de mettre le feu sur les scènes d’Afrique occidentale sur lesquelles il se produit… et de déjà subvertir les esprits, compliquant singulièrement la tâche du Jacques Foccard déjà évoqué. Mais en 1965, seconde révolution, musicale celle là, les gendarmettes se mettent à la guitare électrique, à la basse et à la batterie pour former ce groupe qui, de génération de gendarmettes en génération, va se transmettre ce flambeau assez étonnant de la lutte pour la promotion de la révolution, mission qui va vite être débordée par une autre mission révolutionnaire : êtres les mégaphones des femmes là où ça paraît compliqué de se permettre davantage qu’un simple chuchotement : l’Afrique. Et l’armée.

Leur aventure commune les amènera à changer régulièrement de formation, et même de nom. En 1977, alors qu’elles jouent à Lagos (Nigéria) au Festival des arts de la culture du monde noir (alors qu’elles sont en mission, en somme), elles mettent carrément la salle sans dessus dessous, terrassant leur public sous les salves de leur rythmique; les dégâts collatéraux sont tels que tout le monde est soit à genoux, soit en transe. Elle décident alors de changer le nom de leur formation et deviennent (là aussi, on croit rêver, attention…) « les braves guerrières du Roi Béhanzin du Dahomey« (le Dahomey étant une des provinces d’un autre pays d’Afrique de l’Ouest, le Bénin, dont le roi, jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle bénéficiait d’une garde rapprochée pour le moins étonnantes, puisqu’elle comportait un commando de femmes, appelées les amazones vierges du Dahomey, dont un « observateur » de l’époque, Edmond Chaudoin, donnait la description suivante : « Elles sont là, 4000 guerrières, les 4000 vierges noires du Dahomey, gardes du corps du monarque, immobiles aussi sous leurs chemises de guerre, le fusil et le couteau au poing, prêtes à bondir sur un signal du maître. Vieilles ou jeunes, laides ou jolies, elles sont merveilleuses à contempler. Aussi solidement musclées que les guerriers noirs, leur attitude est aussi disciplinée et aussi correcte, alignées, comme au cordeau » (c’est tiré de son livre « Trois mois de captivité au Dahomey« (1891), dont le seul titre donne des frissons, dont on ne sait trop de quel ordre ils sont, mais passons)). Pour mieux saisir la ferveur que cet escadron sonore a provoqué, dès ses débuts, il suffit de lire les quelques lignes que Justin Morel Junior (qui fut jusqu’au début de cette année ministre des communications et porte parole du gouvernement de Guinée (enfin, jusqu’à ce qu’il soit limogé (mais n’insistons pas sur ce point au moment où on est en train de donner à l’Afrique un visage moderne et ambitieux)) en 1988 à l’occasion de leur concert au théâtre de l’alliance française, à Paris (et j’espère que vous n’êtes pas allergiques à un peu d’éloquence, parce que Justin Morel Junior en déborde, d’éloquence, mais le sujet le mérite !) :

« Les « tigresses des planches »
Les déesses de la musique urbaine africaine. 17 musiciennes, chanteuses, danseuses, qui s’étaient révélées au public parisien à la Mutualité en 1983. Aventure symbolique de la libération de la femme africaine.

Les Amazones ! Un patronyme qui nous donne rendez-vous avec l’histoire africaine. Les musiciennes Guinéennes en le choisissant ont voulu ouvrir les portes de la mémoire du temps pour qu’en sortent plus vivants que jamais et l’image et le message des braves guerrières du Roi Béhanzin du Dahomay (actuel Bénin) : le don de soi pour les nobles causes que sont la liberté, l’égalité et la paix.
Etre plus qu’un exemple et devenir le symbole de l’émancipation de la femme africaine, c’est l’ambition qui anime les Amazones de Guinée depuis 22 ans. 22 ans de musique !
L’histoire des Amazones n’est pas faite de dentelles roses. Les musiciennes l’ont tissée point par point au carrefour des volontés et des passions, au dépassement des complexes et des obstacles ; elles l’ont structurée au fil du temps, l’ont ravigotée à la rencontre d’événements politiques et culturels malgré les surprises fatales du destin avec la mort de certaines d’entre elles. Cette histoire prend racine dans l’histoire de la Guinée indépendante qui amplifie le combat de la liberté, de l’égalité des sexes, de la justice sociale tout court. Ainsi, la femme guinéenne jusqu’alors esclave de son mari, lui-même esclave du colon blanc, rompt ses chaînes et veut retrouver à la sueur de son front sa place dans la nouvelle société.
Décastiser l’art, promouvoir une mentalité nouvelle et laisser la femme de Guinée s’assumer et s’épanouir librement dans tous les domaines de la vie, tel est l’esprit qui enfante « l’Orchestre Féminin de la Gendarmerie Nationale » qui deviendra plus tard les « Amazones de Guinée ». Elles commencent avec des mandolines, bongos, congas, violons, violoncelles, contrebasses, etc. Avec des instruments acoustiques, elles élaborent déjà une musique simple, aérée et agréable. Chantent joyeusement des titres exhortant les femmes africaines à se libérer de leurs fardeaux de complexes hérités des systèmes coutumier et féodal. Les chansons « Femmes d’Afrique », « Limania », « Vive les femmes africaines », « P.D.G. », etc…, ont ainsi longtemps chatouillé les oreilles des mélomanes africains.
En 1965, les Amazones procèdent à la modernisation de leur orchestre, intègrent aisément des guitares électriques, des saxophones ténor et alto et même une trompette ! Elles n’oublient pas surtout la batterie de jazz. Armées de ces nouveaux instruments, elles s’en vont en guerre contre le paternalisme facile de certains hommes et l’indifférence arrogante de quelques femmes. A coup de patience, de constance et d’endurance les Amazones réussissent avec panache et punch à gagner les coeurs des plus sceptiques. Grâce à une discipline remarquable et surtout une musique de bon aloi, elles s’affirment géniales au travail et admirables de caractères. Inévitablement, les grandes tournées commencent : Dakar, Dar-Es-Salam, Freetown, Banjul, Monrovia, Kinshasa, etc.
Partout, les Amazones font écumer les foules. Le délire frise l’hystérie. La manne sonore qu’elles distribuent comble dde bonheur les spectateurs. Les chants dansés et les danses chantées qu’elles offrent en exclusivité sont d’une entraînante chorégraphie.
pendant plus d’une décennie, les Amazones triomphent en groupe musical homogène alors qu’ailleurs en Afrique, les expériences du genre échouent. Au FESTAC 77 à Lagos, les musiciennes guinéennes se révèlent au monde comme des identités remarquables. Les saxophonistes fulminent en soli voluptueux, les guitaristes distillent avec maestria des notes mélodieuses et les rythmiciennes dans leur « va-tout » éclaboussent de leur talent le public cosmopolite réuni sur le sol nigérian. Une sorte de communion solennelle de la diaspora « afro ». Ineffable !
Depuis le FESTAC 77, les Amazones sont indubitablement devenues les artistes africaines les plus sollicitées. Elles sont rarement un mois en Guinée et ont même visité certains pays plus de cinq fois. Les Amazones connaissent pratiquement toute l’Afrique : Maroc, Tanzanie, Algérie, Niger, Nigéria, Haute-Volta, Sénégal, Côte d’Ivoire sont parmi leurs principales escales. En 1979, l’orchestre franchit pour la première fois l’Atlantique et va à l’assaut culturel du vieux monde : l’Europe. Coup de foudre. Elles font l’événement au Festival Horizon 79 à Berlin-Ouest. Devant l’éclat de leurs talents, les mélomanes ne trichent pas. Ils crient leur bonheur et proclament les Amazones « Les déesses de la musique africaine ». Depuis, la gloire n’a plus quitée les Amazones. les tournées se succèdent. Enfin voici Paris en 1983 ! les Amazones en France, visitent aussi Lille, Bordeaux, Le Havre, Toulouse, Lyon, Marseille et confirment leur réputation internationale de « Tigresses des planches » en des spectacles de haut voltage. »

Et voila la Guinée, grâce à un commando musical, qui se retrouve dans les années 80 considérée comme la voix de la libération, sur un continent où ça n’est pas si évident que ça, et dans un monde où ça ne l’est finalement guère plus. Certains s’arrêteront sans doute au caractère simplement musical et festif de l’aventure (Mobutu, qui finança leur venue au Zaïre, par exemple, était sans doute peu intéressé par le caractère libérateur des « braves guerrières »), mais on est bien obligés de reconnaître l’évidence : en Guinée, dans le dernier quart du vingtième siècle, une institution guerrière et féminine a réussi à porter haut et fort des valeurs en utilisant comme armes, une batterie, une guitare, une basse, des cuivres et leurs voix. Autant dire que ça n’est pas qu’un peu subversif, tout ça.

En 2005, le groupe existe toujours, il a entretemps choisi un nouveau nom, pas moins guerrier que les précédents : les Amazones de Guinée. Le groupe existe toujours, mais surtout, il sort son deuxième disque (deux disques depuis 1961, Laurent Voulzy est battu à plate couture (et peut être devrait il réduire à ce point sa propre cadence, histoire d’avoir quelque chose à proposer dans ses disques… mais c’est une autre histoire)): le premier, « au coeur de Paris » (soit l’Afrique n’est pas rancunière, soit c’est un cheval de Troie festif !), avait été enregistré en 1982. Le second s’appelle Wamato. Pourquoi n’en parler que maintenant ? Parce que ce n’est qu’en 2008 qu’il est distribué chez nous (on le voit, les maisons de disques ne se moquent pas de nous quand elles disent qu’elles font bien mieux ce travail de distribution qu’internet…). Et dès les premières notes, dès les premiers mots « Retour en force des amazones de Guinée !!! », les troupes du Commandant Salématou Diallo travaillent les oreilles et les synapses de leur auditoire jusqu’à ce que leur cul et leurs pieds fassent partie des victimes collatérales et participent à la frénésie générale.

Ecoutez, entrez dans le champ de tir de ces « tigresses des planches », et voyez l’Afrique pour ce qu’elle peut être. Et pour une fois, on peut saisir en quoi des femmes peuvent être l’avenir des hommes. Elles ont en tous cas une manière plutôt intéressante de détourner ses instincts guerriers (que notre garde républicaine en prenne de la graine !)

Et maintenant, soldats, présentez armes !

Et dansez.

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