Ils pourront s’y consacrer un peu plus longtemps que prévu.
On devrait s’en réjouir, puisque le travail rend libre, le travail rend égal, le travail est ce que nos patrons (fussent-ils l’Etat en « personne ») nous offrent, le travail humanise, il est la vertu par excellence, l’accomplissement ultime au delà duquel on ne peut qu’aspirer à disparaître. Accessoirement, et même si ces temps ci on demeure prudent sur les citations de Nietzsche, il est la meilleure des polices.
On plaindra dès lors tous ceux qui toujours plus nombreux ne seront pas invités à s’humaniser dans l’emploi, mais on les remerciera de contribuer à rendre la force de travail toujours moins onéreuse, le postulant au titre d’humanité se sentant plus ou moins obligé d’accepter les « offres » qui lui sont faites. Après tout, si on lui donne du travail, il ne va pas demander en plus à être payé pour cela.
Néanmoins, il est possible que dans les temps qui viennent, certains aient un peu moins le coeur à l’ouvrage, dès lors qu’ils voient le point de fuite de la fin du travail filer, toutes voiles du financement des pensions dehors, vers un horizon moins perceptible, moins accessible, plus hypothétique. Et si au mieux on assure la retraite des électeurs fondamentaux de nos actuels dirigeants (les plus anciens d’entre nous, qui sont aussi les plus nombreux), pour les autres, on peut craindre qu’on ne se retire pas, qu’on demeure sur le marché du travail, comme les fruits gâtés qu’on brade en fin de matinée, et que les plus malins glaneront discrètement profitant de leur abandon pour en sucer quelques graines, quelque pulpe; c’est avec les vieux légumes qu’on fait de bonnes vieilles soupes. On peut toujours aller défiler pour la retraite à 60 ans, on perdra. On peut toujours bloquer tout, ça ne fera qu’amplifier ce que les organisateurs du moment pourront alors avec raison présenter comme une victoire. Mais ceux qui nous y poussent ne prennent pas beaucoup de risques : ils sont en fin de carrière, ils sont bien payés, ils sont moins usés en fin de carrière que nous ne le serons dans nos carrières sans fin. Y compris dans la lutte, les dindons de la force ouvrière sont les plus pauvres, et dans mon entourage, ça ne gène pas des agrégés cumulant des heures sup’ (ce qui leur fait toujours moins d’heures à faire qu’un certifié) inquiets de voir leur retraite prochaine calculée sur un salaire pour le moment gelé, comparer la situation à celle des mineurs face à Thatcher, demander aux jeunes collègues de sacrifier des jours de salaire pour sauver leurs fesses déjà posées sur les fauteuils d’avions en partance pour des destinations exotiques où la notion même de retraite n’exoste pas, là où quand on est trop usé pour aller travailler, on vient finir sa vie chez ses enfants.
Il va donc falloir se trouver de solides fictions pour demeurer apte à se laisser tirer du lit par les deux réveils successifs qu’on a posés, le premier sur le chevet, le second à l’autre bout de la chambre, en sécurité contre les cas de réendormissement réflexe, main qui se pose parfois une microseconde avant que la sonnerie retentisse, mouvement somnambule déclenché par la troisième horloge, la plus sournoise, planquée comme un détonateur tout au fond du cerveau, c’est elle qui lance le compte à rebours, 3 – 2 – 1 – 0,0000000001, main qui bloque la sonnerie du réveil pile poil au moment où elle allait faire gueuler TSF Jazz à travers le lit (oui, il y a un truc mal prévu avec les radio réveil : on ne peut pas choisir une station pour l’endormissement et une autre pour le réveil : qui s’endort sur Richard Beirach devra confier son réveil à Al Jareau ou Eric Truffaz, la station vouée aux notes bleues diffusant rarement le dernier Iron Maiden sur le coup de 4h du mat’). On devine bien que plus les années passeront, et plus ne dormir que quatre heures par nuit devra davantage relever de l’insomnie que de l’impatience à se mettre avant l’aube au bureau pour avancer le travail. Et encore, on se satisfera, sans doute de plus en plus, de travailler pour la collectivité, et ne pas voir l’effort produit mis au service d’intérêts privés qui ne semblent désormais capables d’évaluer l’activité que sur le critère d’une profitabilité maximale. Pour les autres, il faudra simplement se faire à l’idée que, Sisyphes nécessairement consentants, les mêmes qui leur demandent de travailler quelques années de plus sont aussi ceux qui les licencient pour ne pas avoir quelques années de moins. Prenons cette habitude : il faut imaginer le travailleur heureux. Prenons aussi celle-ci : il faut imaginer l’oisif malheureux.
Alors, pour donner une piste à ceux qui souhaitent réenchanter leur travail afin de répondre positivement à cette question que je conseille à tout le monde de scotcher sur la glace de la salle de bains, « Veux tu vraiment vivre cette journée ?« , question à laquelle il est plus honnête de répondre positivement avec autour de soi les rasoirs, les médocs, le sèche-cheveux à balancer dans l’eau du bain, plutôt que dans l’ascenseur qui mène du hall d’accueil à l’open-space, voici une initiative de réenchantement qui me semble idéalement calibrée pour laisser la porte ouverte à un éventuel acte de soulèvement contre la routine :
Ces dernières semaines, dans le cadre du lancement de la saison 5 de la série Dexter, les bouchers du Portugal et de Turquie ont pu participer à une campagne de promotion originale. Si en Turquie, l’amusement demeurait bon enfant, les bouchers se contentant de porter des tabliers badgés du nom du boucher humain de Bay Harbor, donnant l’occasion d’une vision un peu inquiétante tout de même, les armes de Dexter étant grosso modo les mêmes que celles des vendeurs de viandes, au Portugal, en revanche, le concept a été poussé un peu plus loin, les boucheries acceptant de déposer dans leurs vitrines et leur étalages des membres humains (faux, le précise t-on (en même temps, qui irait vérifier ?)?) portant des étiquettes de prix, comme n’importe quel autre morceau mis à la vente.
L’idée suit les campagnes lancées aux Etats-Unis, davantage concentrées sur les lieux où le sang peut couler à flots, les fontaines, et les chasses d’eau publiques.
Rassurons nous donc : il y a au moins deux catégories de personnes qui attendent impatiemment de devoir se lever pour aller bosser : les bouchers qui voient leur métier subitement prendre une nouvelle envergure, et un analyste sanguin de la Miami Metro Police Department, qui ne compte pas ses heures mises au service de la justice, puisqu’il cumule deux emplois, dont le second n’est pas rémunéré. Ce dimanche, sur les écrans américains (et dès demain, on n’en doute pas, si les sous-titreurs travaillent vite), Dexter reprend du service, et on ne doute pas que ce soit dans l’enthousiasme, malgré le caractère un peu sombre (c’est peu dire…) de la clôture de la saison 4. Pour tous les autres, qui ont décidément du mal à trouver une quelconque motivation pour se rendre au boulot, et qui ont peur d’y mourir d’une manière que Camus désignerait comme absurde, croiser le chemin de cet homme heureux au boulot peut constituer une alternative.
NB : si jamais vous décidiez de régler le problème par vous-mêmes, sachez que la promotion de la série propose aussi un cellophane semblable à celui qu’utilise Dexter pour ne pas laisser de traces des disparitions dont il est l’auteur. Faut-il préciser que cet équipement n’est utile qu’à la condition de penser à une manière plus « politique » de traiter la question des retraites, et nécessite de se retrousser les manches pour un job en heures nocturnes qui juridiquement relève nécessairement du bénévolat ?…
stand up
you’ve got to manage
i won’t sympathize
anymore
and if you complain once more
you’ll meet an army of me
you’re allright
there’s nothing wrong
self-sufficience please!
and get to work
and if you complain once more
you’ll meet an army of me
you’re on your own now
we won’t save you
your rescue-squad
is too exhausted
and if you complain once more
you’ll meet an army of me
Bjork – Army of me
Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais j’avais déjà évoqué le petit livre inquiet de Christian Carle, dont le seul titre donne envie d’y jeter un coup d’oeil (Du risque de fin du monde et de sa dénégation). Mais je suis certain que plutôt que ce livre, ce qui sera resté dans les têtes, c’est le film qui me servait de prétexte à l’évoquer : 2012, qu’on nous avait vendu à l’époque comme la mise en scène de la fin du monde, alors qu’il ne s’agissait, en fait, que du récit un brin excité de la disparition de tous ceux qui n’ont pas les moyens de sauver leur peau. Les autres ? Comme on dit dans un autre film catastrophe : » A la Grâce de Dieu, qu’ils s’écrasent ! »
Christian Carle s’inquiétait de voir l’humanité se réunir autour de l’idée désormais établie que la fin du monde était possible, et qu’elle serait moins désagréable à supporter si on se mettait bien dans le crâne que tout le monde allait y passer. Pour citer un nouveau passage de ce petit livre, on arrivait à ce genre de conclusion :
« Ces ethnocides correspondent, pour ceux qui en sont victimes, à une expérience concrète de la fin du monde comme fin de leur monde : le dernier Yahi de Californie, le dernier indien de la Terre de Feu, ont su ce que voulait dire la fin du monde; et ils pourraient bien valoir comme une répétition générale d’une fin du monde jouée cette fois en vraie grandeur, et sur la scène totale du monde.
Lassitude de vivre, écocides, ethnocides, génocides : tous ces signes pointent une montée en puissance de la pulsion de mort, aujourd’hui mal prise en compte, soit par dénégation, soit par impuissance à imaginer l’horreur dans toute son étendue (pour ne rien dire de ceux qui ont le front de les justifier, au nom de la « vitalité » du monde moderne et de sa capacité de « destruction créatrice »). Autant que la dénégation, l’impuissance à imaginer l’horreur, et aussi parfois le refus de le faire dans une vie où il faut bien faire sa part au bonjeur et se soucier aussi de soi, jouent ici leur rôle ; et la mort d’un homme ou d’un animal nous affectent, quand celle d’un peuple ou d’une espèce nous laissent indifférents. C’est sur ces bases psychologiques que se trame le processus qui peut conduite à la fin du monde, et que se met en marche la catastrophe vers laquelle nous allons, littéralement, « à tombeaux ouverts »".
Christian Carle – Du risque de fin du monde et de sa dénégation; p. 71-72
Et on peut admettre qu’après tout, si le contrat qui signe mon arrêt de mort stipule que tout le monde sera zigouillé en ma compagnie, je peux me faire à l’idée.
Mais justement, les termes du contrat sont faussés, et contrairement à ce semble penser Christian Carle, tout le monde n’est pas animé par la pulsion de mort. Au contraire, le commerce du Salut va bon train, et les grandioses mises en scène de la fin des temps telles que Saint-Jean nous les a promises semblent devoir laisser la place à quelques séquences un peu minables au cours desquelles une poignée de nantis vont tenter de monnayer leur survie auprès de quelques seigneureries gérant biopolitiquement les survivants en les ponctionnant à l’avance d’un impôtanticipé (il faut bien que les Seigneurs vivent en attendant le drame).
Bonne nouvelle, donc, même en cas de gros coup dur, il devrait y avoir quelques survivants, des boites spécialisées y veillent et organisent déjà des arche de Noé sociologiquement peu représentatives de l’écosystème humain. Rien qu’un exemple ? La société Terra Vivos vend des « places » pour des abris prévus pour, en gros, tous les types de catastrophes pensables (ont-ils pensé que la première caractéristique de la catastrophe, c’est précisément son caractère impensable ? Je ne le pense pas…). Disséminés à droite à gauche sur la planète, plutôt en altitude (pour éviter les raz de marée), plutôt loin des centres géopolitiquement sensibles (pour échapper aux attaques aussi variées que peuvent le permettre les progrès militaires), évitant plutôt les zones sismiquement agitées (ça réduit déjà un peu les zones à explorer pour débusquer ces refuges, d’autant qu’ils doivent être encombrants : celui qui se trouvera en Europe doit pouvoir accueillir 3000 « réfugiés catastrophiques », et si, alors que sonnent tocsins et sirènes, vous voyez vos voisins entasser quelques affaires dans le break Audi, manifestement en partance pour une destination inconnue, laissez leur le temps de programmer sur leur GPS l’adresse secrète, avant de vous emparer de la tronçoneuse que vous avez préparée pour ce genre de situation; vous salirez sans doute un peu l’intérieur cuir de l’A6, mais comme ce sera leur dernier trajet en bagnole, vos propres enfants devraient supporter de le faire assis sur des bâches en plastique cachant tant bien que mal les effets secondaires de votre acte de survie; rassurez vous, eux aussi se feront à l’idée que c’est la guerre, pour la simple raison qu’à strictement parler, avant la catastrophe, on n’était pas précisément en paix non plus), ils doivent permettre de survivre le temps que les choses soient revenues à la normale (bien qu’évidemment, on se demande ce que « normale » peut signifier dès lors qu’on parle d’une situation où ne demeurerait de l’humanité qu’une poignée de milliers d’êtres humains, mais la simple idée qu’ils puissent envisager un retour à la normale montre finalement qu’ils se sont juste fait à l’idée de considérer, d’ores et déjà, les autres comme morts, réalisant pour de bon les fictions depuis longtemps mises en scène par Romero, dont on saisit de plus en plus l’essence politique, en tous cas, ils semblent avoir une grande capacité à en faire, par avance, le deuil).
Ainsi, pour 50 000€, les enfants bénéficiant d’un tarif réduit à 25 000 €, vous serez nourri, logé, blanchi et soigné pendant… un an. 50 000€ ? Après tout, ce n’est pas si cher. Oui, le prix d’une berline allemande. Pour donner une échelle de valeurs, un SUV haute protection tel que le Conquest Knight XV, ça coûte aux alentours de 500 000$. Et on peut deviner que ceux qui achètent à ce prix là un engin à peu près inutilisable en situation courante de circulation (un char d’assaut de 5 tonnes et des poussières, doté de meurtrières en guise de vitres, ça ne peut se déplacer qu’au mépris des autres usagers de la route, ou en leur absence) ont déjà investi dans leur protection post-catastrophe, et n’ont pas vraiment l’intention de survivre dans des sortes de HLM communautaires. On peut même parier que Robert Vicino ne prévoit pas de partager avec ses clients le refuge qu’il leur vend, disposant lui même d’un lieu sécurisé privatif pour y regarder tranquillement le monde s’effondrer sur les autres.
S’agit-il alors d’une démocratisation de la survie ? En quelque sorte, oui; au sens où, pour prendre les décisions politiques qui mènent l’humanité à la catastrophe, il est nécessaire d’obtenir l’assentiment de ceux qui, dans la partie du monde qui décide de ce genre de choses, sont vecteurs d’opinions. Et de fait, on peut admettre qu’une bonne partie d’entre eux peut avoir les moyens de claquer 50 000€ pour une année de sursis. Parce que si cette classe sociale qui se trouve en dessous de l’Über élite ne voit pas, pour elle-même, de promesse de salut, il n’y a en fait aucune raison pour qu’elle accompagne la poignée d’heureux élus qu’elle sert dans sa course effrénée dans le grand crash-test de l’humanité. Il faut proposer quelques places dans l’Arche de Noé, à la manière dont les Etats-Unis organisent des tirages au sort de carte verte, pour pousser ceux qui n’y ont a priori aucun intérêt à prendre les décisions qui mèneront au drame. Ainsi, le drame ne sera ni fortuit ni commun, contrairement à la représentation classique qu’on donne des catastrophes extrêmes qui se balancent au dessus de nos têtes comme des épées de Damoclès high-tech : au contraire, il sera organisé (et qu’on soit paranoïaques n’enlève rien au fait que les écrits programmant ce genre d’actions existent depuis longtemps, que les darwinistes sociaux n’ont pas disparu, et que la stratégie du choc constitue la politique du FMI lui-même), et ses organisateurs lui survivront. Dans le secret des pensées d’une minorité de nos contemporains se joue donc une scène équivalente au délire mis en scène par Kubrick dans le Dr Folamour, quand on considère que l’apocalypse atomique peut être sereinement envisagée, puisque des abris permettront à une poignée d’hommes d’y survivre. La classé aisée, capable de se payer un abri Vivos, pour un an (qu’arrivera t-il ensuite ? Peut on imaginer les 3000 « clients » mis dehors par la direction au bout de l’année contractuelle, alors que les retombées nucléaires seront toujours là, à guetter l’ouverture du sas pour les cueillir ?) comprendra alors qu’ils étaient eux mêmes assis sur la bombe qu’ils ont larguées sur les autres.
Autant dire que, dès lors, lorsqu’on fait peur à cette classe de décideurs en agitant devant eux le chiffon rouge de l’insécurité, quand tout particulièrement, on brandit devant eux le risque d’embrasement des « quartiers », on allume en fait devant eux l’étincelle qui cache le véritable incendie. Comment qualifier en effet le sacrifice de quelques bagnoles quand c’est le monde humain lui même qu’on envisage calmement de passer au lance flamme ? On le savait, qu’un monde qui fait de sa propre destruction un spectacle est aussi un monde dans lequel il faut s’attendre à tous les renversements possibles. Au milieu du feu d’artifice, l’innocent pyrotechnicien festif a forcément confiance en les pompiers, fussent- ils pyromanes. Et les incendiaires ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit, alors même que les incendies sont prévisibles, suivant la courbe des échéances électorales, indexés sur la difficulté qu’a tel camp à emporter les suffrages, et on sait bien sur quels leviers appuyer pour faire se frictionner les pierres à briquet, alors que jusqu’à présent, l’essence est en vente libre.
Il faut alors peu de choses pour parvenir à inverser le tableau peint par Chamoiseau dans Texaco, alors que les habitants des « quartiers » investissent dans la violence le Centre Ville :
« L’En-ville était défait, ses défenses contre les Quartiers étaient brisées. Les communistes avec Césaire en tête avaient parlé haut, menacé, dénoncé, fait un cirque terrible. Ils avaient transformé les gens des vieux-quartiers en armée populaire. Ils avaient compris que cette misère de bois-caisse et de fibrociment était prête aux appels, sensible au moindre sang, avide du drapeau de n’importe quel rêve, pourvu qu’il autorise une entrée dans l’En-ville. Les communistes avaient compris que leurs anciennes troupes des champs et des usines centrales avaient pris les routes coloniales, oubliant les Tracées, pour sédimenter là, en pleine gueule de l’En-ville. Un prolétariat sans usines, sans ateliers, et sans travail, et sans patrons, éperdu dans les djobs, noyé dans la survie, et menant son existence comme un sillon entre les braises. »
Patrick Chamoiseau – Texaco; p. 344
Demain, une fois ce prolétariat éliminé par le feu et le souffle plus que solaires, ce seront quelques heureux locataires de bunkers HLM qui traceront une existence esclave au beau milieu des braises, héritages millénaires, entretenus au souffle discret de la période de l’uranium, des incendies que leurs votes apeurés auront permis d’allumer.
Et pour finir, afin de ne pas sombrer seul dans la paranoïa, quelques lignes extraites de la conclusion du livre de Mike Davis, Le Pire des mondes possibles, ouvrage plus que renseigné, s’intéressant à un des noeuds du problème : le devenir des villes :
« Epilogue – Au bout de Vietnam Street
L’opération de tri de l’humanité par le capitalisme tardif a donc déjà eu lieu. Relisons la mise en garde formulée par Jan Breman au sujet de l’Inde : « On atteint un point de non-retour lorsqu’une armée de réserve attendant d’être incorporée dans le monde du travail est ainsi stigmatisée comme une masse irrémédiablement surnuméraire, comme un fardeau excessif que l’on ne peut intégrer, ni aujourd’hui ni plus tard, dans l’économie et dans la société. (Note du moine copiste : c’est bon là ? On peut considérer une seconde que cette politique n’est pas un fantasme, mais qu’elle est très exactement notre ligne actuelle, celle que nos dirigeants revendiquent au grand jour, en d’autres termes, ce « tri », cette élimination, c’est ce que nous mettons en oeuvre là, maintenant) Cette métamorphose est, à mon sens au moins, la vraie crise du capitalisme mondial. »[Jan Breman; The Labouring poor, p.13](…) En dehors du culte mythique et illusoire de la dérégulation et de la flexibilité infinie à la de Soto, il n’existe aucun scénario officiel pour la réintégration de cet immense trop-plein de main-d’oeuvre dans le jeu normal de l’économie mondiale. (…)
la plupart des grands penseurs des principaux think tanks et instituts de relations internationales américains et européens n’ont toujours pas intégré les implications géopolitiques de la montée en puissance d’une planète de bidonvilles. D’autres les ont mieux comprises – peut être parce qu’ils n’ont pas à se soucier de réconcilier le dogme néolibéral avec la réalité néolibérale : ce sont les stratèges et experts en planification tactique de l’Air Force Academy, du centre Arroyo de Rand (Research and Development) de l’Armée de terre, et du Warfighting Laboratory des Marines à Quantico (Virginie). De fait, en l’absence de tout autre paradigme fonctionnel, le Pentagone a développé sa propre perspective sur la pauvreté urbaine mondiale.
La débâcle de Mogadiscio de 1993, où les milices des bidonvilles infligèrent 60% de pertes (morts et blessés) aux troupes d’élite des Army Rangers, força les théoriciens militaires à repenser ce qu’ils appellent, dans le jargon du Pentagone, les MOUT : « Military Operations on Urbanized Terrains » (opérations militaires en milieu urbain). (…) « La guerre du futur, peut-on lire dans la revue de l’Army War College, se jouera dans les rues, dans les égouts, dans les gratte-ciel et dans les zones de logement tentaculaires et anarchiques qui constituent les villes cassées de la planète. (…) Notre histoire militaire récente est ponctuée de noms de villes – Tuzla, Mogadiscio, Los Angeles [!], Beyrouth, Panama, Hué, Saigon, Saint-Domingue – mais tous ces combats n’auront été qu’un prologue ; le vrai drame est à venir.[Major Ralph Peters, "Our soldiers, their cities", Parameters, print. 1996, p. 43-50] »
[note du moine copiste : le meilleur est à venir, et ça va bien faire synthèse avec ce qui a précédé] :
Pour élaborer un cadre conceptuel plus large à l’usage des MOUT, les stratèges militaires sont allés chercher de l’aide, dans les années 1990, du côté de la vieille alma mater du Dr Folamour : la Rand Corporation basée à Santa Monica. Club de réflexion à but non lucratif fondé par l’US Air Force en 1948, le Rand était célèbre pour ses simulations de l’apocalypse nucléaire façon wargames dans les années 1950 et pour son aide à l’élaboration de la stratégie mise en oeuvre lors de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, le Rand fait plutôt dans les villes : ses chercheurs analysent les statistiques de criminalité urbaine, les problèmes de santé publique dans les quartiers déshérités des centre-villes, et la privatisation de l’éducation publique [note du moine-copiste... qui se contente finalement de soupirer...] Ils gèrent également le centre Arroyo de l’Armée de terre, qui a publié toute une petite bibliothèque d’études sur les contextes sociaux et les schémas tactiques de la guerre en milieu urbain.
[note du moine copiste : je fais ici une coupe, mais il y a en fait quelques précisions intéressantes sur la manière dont le Rand appréhende les terrains urbains actuels, mais je passe les détails]
S’appuyant essentiellement sur l’exemple de l’ »océan de misère humaine » qui entoure Karachi, Thomas [la capitaine Troy Thomas; grand théoricien de l'armée de l'air américaine] décrit le défi que représente un combat asymétrique dans un contexte urbain « non nodal, non hiérarchisé » contre des milices « à structure clanique » animées par le « désespoir et la colère ». Il cite également les périphéries sordides de Kaboul, Lagos, Douchanbé (Tadjikistan) et Kinshasa comme autant de champs de bataille cauchemardesques potentiels – auxquels un certain nombre d’autres stratèges ajoutent Port-au-Prince [tiens tiens]. Thomas, comme d’autres penseurs des MOUT, voit la solution dans le matériel high-tech et un entrainement effectué dans des conditions réalistes, de préférence « dans nos propres quartiers déshérités », où « d’immenses programmes de logement sont devenus inhabitables et où l’on trouve de nombreuses friches industrielles. Ces lieus seraient presque idéaux pour l’entrainement au combat de rue » [Captain Troy Thomas, « Slumlords : aerospace power in Urban Fights », Aerospace power journal, print. 2002, p.1-15 (édition en ligne)
Mais qui, exactement, est l’ennemi que ces futurs technosoldats, entrainés dans les slums de Detroit et Los Angeles, traqueront dans les dédales des villes du tiers-monde ? Certains experts se contentent de hausser les épaules et de répondre « Peu importe ». Dans un article influent intitulé « Geopolitics and urban armed conflicts in latin America », écrit dans les années 1990, Geoffrey Demarest, chercheur reconnu à Fort Leavenworth, proposa un étrange casting d’ »acteurs anti-Etat », comprenant des « anarchistes psychopathes », des criminels, des opportunistes cyniques, des fous, des révolutionnaires, des dirigeants syndicaux, des membres de groupes ethniques et des spéculateurs immobiliers. Au bout du compte, cependant, il s’en tint aux « dépossédés » en général, et aux « groupes criminels » en particulier. En plus de prôner le recours à des outils de recherches empruntés à l’architecture et à l’ubanisme pour aider à la prévention de futurs soulèvements, Demarets ajouta que « les forces de sécurité devraient s’intéresser au phénomène sociologique des populations exclues ». Il faisait part d’une inquiétude toute particulière pour la « psychologie de l’enfant abandonné », car il pense – à l’instar de nombreux partisans de la théorie de la « poussée démographique » comme l’une des grandes causes de la criminalité – que les enfants des bidonvilles sont l’arme secrète des forces anti-Etat.
En résumé, les plus grands esprits du Pentagone ont osé s’aventurer là où la plupart des chercheurs des Nations unies, de la Banque mondiale ou du Département d’Etat craignent de mettre les pieds : au bout de la rue qui suit logiquement l’abdication de toute réforme urbaine. Comme par le passé, cette rue est une « rue sans joie », et, de fait, les combattants adolescents désoeuvrés de « l’Armée du Mehdi » de Sadr City à Bagdad – l’un des plus grands bidonvilles de la planète – narguent les forces d’occupation américaines en baptisant leur axe principal « Vietnam Street ». Mais les stratèges ne flanchent pas. Ils affirment désormais, avec une froide lucidité, que les villes sauvages, saccagées du tiers-monde – et notamment leurs périphéries de bidonvilles – seront le champ de bataille caractéristique du XXIè siècle. Le Pentagone travaille actuellement à refaçonner sa doctrine de manière à intégrer une guerre mondiale à bas bruit d’une durée indéterminée contre les fractions criminalisées des pauvres urbains. Il est là, le vrai « choc des civilisations ». »
Mike Davis – Le Pire des mondes possibles; p. 205 sq
Peut -être comprendra t-on mieux, alors, les choix politiques qui sont les nôtres, pourquoi un Estrosi peut émettre l’idée de mettre à l’amende les maires qui ne feraient pas ce qu’il faut pour assurer la sécurité dans leur municipalité, c’est à dire, selon lui, ceux qui n’installent pas de réseaux de vidéo-surveillance dans leurs rues, pourquoi Fabrice Hortefeux (le cousin de l’autre) peut faire carrière en tant que conseiller auprès des municipalités en matière de vidéo-surveillance (son cousin affirme ne pas le connaître, ce qui est doublement étonnant : on imagine le ministre assez soucieux de contrôler son arbre généalogique, et plus strict en matière de gestion de son réseau), pourquoi on peut désigner en 2010 une population entière comme cause de nos malheurs (tout relatifs pour le moment, que feront nous quand nous serons pour de bon dans la tourmente ?), pourquoi on supprime la police de proximité (qui était tout sauf une armée) pour instaurer des couvre-feux, des rondes d’hélicoptères et des tactiques militaires au coin de la rue de nos proches banlieues.
On comprend mieux, aussi, pourquoi on coupe les vivres aux populations qui en ont le plus besoin. Il est rare de nourrir ceux qu’on abandonne.
« Il y a bien des façons de tuer. On peut planter un couteau dans le ventre de quelqu’un, lui retirer le pain, ne pas le soigner s’il est malade, le confiner dans un taudis, le tuer à force de travail, le pousser au suicide, l’emmener faire la guerre, etc… etc… Il est peut de choses dans tout cela que notre état interdise. »
Bertholt Brecht
En supplément, deux bonus amusants : les vidéos de présentation du projet Vivos, tout d’abord, (http://www.terravivos.com/ si vous êtes inquiets, ou intéressés)
Vous aurez apprécié, j’espère, le final qui rappelle que la Bible vous avait prévenus que ça allait arriver un jour ou l’autre (même s’il ne me semble pas noter où que ce soit, même dans l’Apocalypse, que le but de la manoeuvre divine soit de remplir les poches de Monsieur Vicino, mais les voies de Dieu sont aussi impénétrables que celles de la finance…).
Et si vous avez 500 000$ dont vous ne savez vraiment pas quoi faire, et que vous avez toujours un peu fantasmé sur lae van de l’Agence tous risques, alors le Conquest Knight XV est fait pour vous. Renseignements ici : http://conquestvehicles.com/ et vidéo ci-dessous (aux airs un peu orientaux de la musique d’accompagnement, on ne sait si on doit deviner qui on veut séduire, ou contre qui on veut prémunir, le marketing a des lois que le commun des mortels ne maîtrise pas !)
Tiens, juste une grosse citation de Didier Lestrade, qui entre deux tailles de rosiers, deux récoltes de graines à partager, met en ligne un matériel, issu de ses travaux, qui constituera, j’en suis sûr, pour peu qu’on prenne soin de le maintenir hébergé, protégé, et disponible, un témoignage précieux sur la vie de ceux auxquels pourraient s’appliquer le beau titre du beau livre de James Agee et Walker Evans « Louons maintenant les grands hommes« . Quel que soit l’angle sous lequel on regarde ces documents, on ne peut qu’y voir un héritage, du genre de ceux qui rappellent une dette que, pour ma part, je ne saurais même pas payer.
Récemment, il republiait la préface de son livre, Cheikh, et on y trouve les lignes suivantes :
« Pour ma part, j’ai appris que nous étions tombés dans un cul de sac culturel et social avec les premiers mois du XXIème siècle. J’ai réalisé que je gagnais trop d’argent. Je sais qu’en ces temps de précarité sociale, c’est un aveu difficile à faire, mais telle est la réalité. Sans les chercher, les propositions d’articles se faisaient plus nombreuses, la bulle Internet entraînait des collaborations incessantes. Je voyais bien que chaque année ma déclaration d’impôt augmentait sans effort. Je me trouvais à encaisser quatre salaires différents et le dernier en date, pour le site Internet de Samsung, me posait des problèmes de conscience. Toutes les semaines, j’écrivais en effet une chronique musicale qui n’était même pas relayée sur le site. Personne ne la lisait parce qu’elle était invisible. Ce travail trop facile était rémunéré généreusement, et je n’avais aucun contact avec les personnes qui m’employaient. Ce qui n’était pas sans me surprendre. Ma vie ayant été assez écartée de la richesse, je trouvais étrange une telle proximité avec le gâchis. Si une entreprise était assez folle pour me demander des textes qui ne seraient jamais lus, c’était son problème et, de toute façon, je ne participais qu’à la toute dernière étape d’une longue chaîne de gaspillage. Pourtant, un an plus tard, quand la récession survint, je l’accueillis avec soulagement. Écrire pour des lecteurs virtuels me rendait triste, je n’avais aucune envie de plaire. Il se trouve aussi que, parallèlement, j’ai failli perdre mon emploi à Têtu à cause d’une dispute interne sur le bareback. Je m’étais en effet révolté contre une interview de Guillaume Dustan dans le magazine que j’avais créé ; si bien que pendant six mois, mon nom fut absent de l’ours. Ma collaboration était entre parenthèses. Il est donc devenu évident que mon métier de journaliste, plutôt protégé auparavant, serait l’un des premiers menacés par la crise sociale. Entre les déclarations d’impôts précédentes et mes nouveaux revenus, je constatais la nette dégringolade. J’ai alors commencé à me dire que cette situation nouvelle nécessitait une adaptation rapide.
J’ai vite réalisé que je trouvais du plaisir à ne plus dépenser mon argent pour acquérir les choses obligées qu’un citadin se doit d’avoir. Étrangement, j’éprouvais même une certaine fierté à ne rien dépenser pendant un mois, voire plus. Ce qui était nouveau, l’économie m’ayant toujours été imposée, ayant toujours couru après des dettes impayées d’imprimeurs, des retards de loyer, des vacances difficiles à boucler. Finalement, j’ai décidé de gagner moins d’argent. Et en l’espace de quatre ans, de gré ou de force, je suis parvenu à réduire mes revenus et à payer moins d’impôts. L’autarcie me tentait. Vivre avec le minimum, tout en chassant de mon esprit la frustration de ne pas avoir ce que les autres possèdent, quelle idée intéressante. Pour un individualiste citadin qui avait passé les vingt-cinq dernières années à Paris, la liberté n’était pas le pouvoir de dépenser plus, mais l’autosuffisance préméditée. Alors, je suis parti de la capitale vivre dans un minuscule village de Normandie, sachant que cet isolement serait à la fois une parade face aux attaques que je recevrais, forcément, en raison de mon engagement militant sur le sida, la prévention, la sexualité des gays en général, mais aussi un moyen de réduire encore plus mes sources de revenus parce que la vie à la campagne ne facilite pas les interviews et les reportages. Heureusement, on dépense moins dans un petit village qu’à la ville. Je refusais des propositions d’articles trop alimentaires. Pour être complètement libre d’exprimer ce que je voulais dire, il fallait que j’apprécie en outre la solitude sentimentale qui m’était imposée. Cette liberté, je le comprends aujourd’hui, est la base de mon expression car, à quarante-huit ans, je pense être parvenu à me protéger de toutes les pressions, politiques ou financières. Personne ne me regarde vivre. J’ai réalisé mon rêve : travailler moins pour me consacrer à une passion un peu incomprise, sûrement incongrue, la nature.
Il y a un an, je suis parvenu à un niveau plancher de mon imposition fiscale : 138 euros par mois. J’avais réussi, j’étais content, mais je n’ai pas osé en parler autour de moi. Avec toutes ces personnes se disant précaires, il n’est pas malin de claironner qu’on est arrivé à réduire ses revenus. J’ai fini par le mentionner, plusieurs mois plus tard, à un ami. Je lui disais que c’était sûrement grâce à cette maison, dont le loyer est le tiers de ce celui que je payais à Paris pour une surface deux fois plus grande. C’est alors qu’il s’est exclamé : « C’est formidable, tu vis comme Henry David Thoreau ! ». Je n’ai pas eu honte de répondre : « Henry qui ? ». Il s’est moqué de moi : « Mais c’est un des écrivains américains les plus importants du XIXème siècle ! ». Deux jours plus tard, je recevais « Walden ». Je n’ai toutefois pas pu lire cet ouvrage tout de suite. Il me suffisait, en effet, d’en feuilleter les pages pour ressentir une stimulation mêlée d’une méfiance presque angoissante : ce livre était trop fort, il reflétait d’une manière trop parfaite ce que je vivais depuis mon départ, sans le savoir. » (Ddier Lestrade, Cheikh; préface, le texte intégral peut être lu ici : http://didierlestrade.fr/about-me/livres/cheikh-journal-de-campagne/article/preface-de-cheikh)
Au train où vont les choses, on peut présumer que d’ici quelques temps (les choses vont si vite qu’on n’ose plus écrire « d’ici quelques années »), de tels propos seront considérés comme terroristes : affirmer ainsi qu’on puisse revenir à une certaine forme de simplicité dans la consommation, qu’un mois puisse être vécu sans dépenser d’argent, oser rappeler, comme il le fait ici qu’un téléphone portable n’est pas une prothèse remplaçant un quelconque organe naturel absent ou déficient chez l’homme, et qu’on peut donc fort bien s’en passer, voila qui pourrait inciter les citoyens à développer des comportements qui ne favoriseraient pas le dieu Croyance, et mettraient en péril l’équilibre de nos comptes communs (sans qu’on sache vraiment si c’est parce que les belles activités commerciales alimentent la communauté, ou si c’est que leurs pertes sont en fait systématiquement épongées par la collectivité, leur permettant finalement d’investir sans risque).
Et de fait, on ne peut qu’admettre les liens patiemment tissés entre nos addictions consuméristes et le financement du bien commun. Pour dire les choses crûment : comportons nous tous comme Didier Lestrade le fait dans cet extrait, tirons nous cultiver notre jardin, ne nous soucions plus de gagner un fric désormais inutile, oublions d’aller acheter des trucs, rien qu’un mois, et c’est toute l’économie qui s’effondre, avec en otages premiers, tous ceux qui bénéficient de la solidarité nationale, c’est à dire avant tout ceux qui en ont besoin, puisque ce sont les financeurs qui sont aussi les décideurs, et qu’au moment de choisir entre leurs pieds, et ceux des autres pour y tirer une balle, ils se souviennent qu’être riche, ça doit permettre, pour commencer, de ne pas souffrir (les pauvres, eux, sont habitués).
Publier ce qu’écrit Didier Lestrade ici, si ça devait convaincre ne serait ce qu’une minorité des consommateurs actuels, remettrait tellement de choses en question (les rapports de force employeurs/employés, les rapports de force employés/chômeurs, l’immobilier urbain, la grande distribution, etc.) qu’on pourrait y voir une menace majeure pour tous ceux qui ont quelque chose à gagner dans les choses telles qu’elles sont déjà, et qui n’auraient qu’à perdre à toute forme de changement. Désigner ces propos et ces idées comme terroristes, c’était déjà, finalement, le sens caché des inquiétudes faites à l’auteur supposé et à l’éditeur avéré de « L’insurrection qui vient » : inciter à prendre du recul vis à vis de à quoi nous devons, sans réserves, adhérer, et remettre ainsi en question des intérêts bien compris.
Lestrade et les adeptes de la vie simple manquent ils de réalisme ? Selon les structures économiques qui sont les nôtres, il n’y aurait aucun doute à ce sujet. Mais il est aussi possible d’émettre l’hypothèse selon laquelle ce sont les structures qui alimentent le bien commun qui sont irréalistes, dans la mesure même où elles rendent nécessaire une consommation déraisonnable, et s’accompagne d’une répartition des « bénéfices » de cette frénésie qui, de toute évidence, sont conçus pour être injustes.
C’est finalement bon signe : il suffirait que ceux qui commencent à saisir l’inanité de nos comportements commerciaux (et je sais à quels sarcasmes je m’expose en écrivant de telles choses !) tout en étant conscients de la nécessité de financer le bien commun et le progrès sous toutes ses formes pour que de nouvelles formes véritablement politiques apparaissent. Et mine de rien, plus je le lis, plus il me semble que peu à peu, c’est le genre de rencontre qui se pratique, tranquillement, discrètement mais efficacement sur www.minorites.org . Je ne saurais trop conseiller de s’y rendre, d’y lire, et d’y écrire (et de nouveau, il y en a qui, s’ils lisent ça un jour, pourront déverser sur moi des bacs à compost entiers de sarcasmes !)
Ah ! La préface de Cheikh se conclue sur Thoreau. Ca trace quand même comme une perspective, non ?
Puisque Michel, qui est un peu notre Huggy les bons tuyaux à nous, mentionne cet autre titre consacré à Angela Davis, par Yoko & John, partageons le aussi, ça bouclera notre tour du monde des hommages.
Ca aura au moins une vertu : confirmer que je suis décidément davantage Rolling Stones que Beatles. Certes, ces derniers auraient difficilement pu soutenir tous ensemble Angela Davis en 1972, puisqu’ à cette date, ils étaient séparés depuis deux ans. Mais effectivement, comme le rappelle Michel, Lennon et Ono insérèrent dans leur album « engagé » Some time in New-York, entre une indignation suscitée par le fonctionnement des prisons et une prise de position sur le conflit irlandais, cette chanson dont Angela Davis est l’héroïne, sobrement intitulée « Angela« .
Vous vous dites que c’est à peu près le titre qu’on donnerait à une chanson dont Mme Davis serait le personnage principal si on n’avait pas d’inspiration au moment de lui donner un titre ? Rassurez vous, il en va de même des paroles, qui s’en tiennent au strict minimum descriptif : on a emprisonné Angela, elle fait partie des millions de prisonniers politiques dans le monde, les choses changent (Dylan l’avait déjà dit), il y a des millions de races dans le monde mais un seul futur à partager (Miss Monde doit tenir ce genre de propos aussi). Bref, la chanson fait un peu trop exercice contraint, et on passe son temps, en l’écoutant, à regretter le manque de coeur de l’ensemble (mais que Yoko Ono ait un coeur, voila quelque chose qui relève de l’hypothèse non vérifiée) et d’engagement (le comble, pour un double album qui mise toute sa première galette sur le militantisme politique, se souvenant subitement pour le second volume que c’est de la musique qu’on est censé faire dans un disque, et propose des sessions live, dont une expérimentation plutôt réjouissante avec Zappa et ses Mothers of Invention); tout se passe en somme comme si Lennon avait compris que pour vendre de la musique, il fallait l’emballer dans un air du temps, devançant les chanteurs qui croient qu’il suffit d’avoir l’air « concernés » et de brandir les causes comme autant de panoplies de circonstance pour, tout en touchant d’impérieuses royalties, et accumuler des fortunes semblant toujours insuffisantes, se mettre hors de cause; les Zazie et les Calogero, les Cali et les Renaud ont bien compris que l’étendard de l’indignation était un bon cache sexe, brandi devant le paquet pourtant déjà classé TTBM de leurs revenus. Et on sait ce que Yoko Onno pensait des revenus de son cher, tendre et fortuné mari.
Finalement, on ne peut qu’être d’accord avec Michel : c’est Pierre Perret qui, parmi les français, propose dans Lily de Perret le meilleur portrait d’Angela Davis, même s’il est succint. Au moins, on échappe aux poses sentencieuses, on demeure dans une simple fraternité humaine, comme seuls ces rares chanteurs sans ego sont capables, et l’évocation d’Angela Davis, si elle n’est pas politique, ne prend néanmoins pas la forme d’un détournement la mettant au service de ce qu’il faut bien appeler le capital. Ce sera sans doute un des très rares parallèles qu’on pourra tisser entre les Stones et Pierre Perret, mais il en va des musiques qu’on écoute comme des amis, on les sait souvent incompatibles entre eux, mais on peut tenter parfois de les faire se rencontrer.
Quant à Lennon, je ne sais si c’est être mauvaise langue que de considérer les 10 minutes de silence à sa mémoire, filmées par Depardon le lendemain de son assassinat, dans un Central Park noir d’un monde blanc comme ce que mes oreilles supportent, de sa part, le mieux.
Du coup, je regarde de nouveau ce plan séquence de dix minutes, qui me laisse soudain sceptique. Pour paraphraser Perret, qui a ces mots à propos de l’Amérique découverte par sa Lily (« Elle aurait pas cru sans le voir, que la couleur du désespoir, là-bas aussi ce fut le noir »), on pourrait s’étonner de voir que pour un homme qui avait ainsi chanté à la gloire d’Angela Davis, dans Central Park ce jour là, la couleur du chagrin, c’était le blanc. Soit le message était mal passé, soit Lennon ne chantait en fait jamais qu’à sa propre gloire.
Dans un entretien mené le 8 Novembre 2007 avec Gary Younge, pour le Guardian, Angela Davis évoque l’effet que produit sur elle le fait de voir au début du 21è siècle des jeunes filles arborant fièrement des t-shirts sur lesquels sont imprimés des portraits d’elle même dans les années 70, au moment où son combat aux côtés des black panthers et du parti communiste américain défrayait la chronique. Voir ainsi les images de ces luttes devenir un élément parmi d’autres de la panoplie standard de celui qui se veut « opposant » (T-shirts « Angela » pour les filles, « Che » pour les garçons, dans la colllection « Barbie Activist »), étonnait cette professeur d’université pas tout à fait comme les autres, étonnement que Gary Younge écrit ainsi en début d’article :
‘Angela Davis était intriguée par le nombre de jeunes femmes, au sein du public de ses interventions, qui portaient des images d’elle-même dans les années 70 sur leur t-shirt. Alors, elle leur demanda ce que cette image signifiait pour elles. « Elles répondirent qu’en la portant, elles se sentaient plus fortes et davantage connectées aux autres mouvements », dit-elle. « C’était vraiment assez troublant. Ca n’avait rien à voir avec moi. Elles utilisaient cette image pour exprimer qui elles voudraient être et ce qu’elles voudraient faire. J’ai renoncé à me battre contre la marchandisation de cette forme de respect. C’est une guerre sans fin, et on ne gagne jamais »‘. (traduit par moi même, texte original ici même)
Marchandisation, dans le vocabulaire anglais des études sociales actuelles, ça se dit en l’occurrence, « commodification » : transformation des relations sociales en biens marchands.
Sans doute Angela Davis trouverait-elle alors assez troublant le nouveau produit mis sur le marché par Yannick Noah, puisqu’il aura attendu la cinquantaine pour se comporter comme la première groupie venue de l’Angela Davis des années 70. Dans un clip sidérant de volonté d’identification, accompagnant une de ces chansons qui donnent envie d’obliger les gens du spectacle à payer des droits d’auteur à l’histoire lorsqu’ils puisent dans ses pierres angulaires l’inspiration le prétexte à leur nouvelle production censée toucher le public là où ça lui fait par avance du bien, (ce qui aurait pu nous éviter, par exemple, l’évocation à peu près aussi pertinente de Rosa Parks par Pascal Obispo (si vous ne connaissez pas l’objet, nul doute que sa simple évocation ne pourra que vous faire trembler d’effroi)), Noah se pose en observateur agé (comprendre « sage » (comprendre, en fait : l’Afrique est ce lieu dans lequel les personnes agées sont respectées pour leur expérience là où le reste du monde ne sait plus trop quoi faire de ses vieux (oublions alors que le monde « développé a bien compris quoi en faire : des électeurs majoritaires, et la sagesse des vieux sur la question des retraites, on voit quels votes et quelles orientations politiques ça donne, mais bref)) de la victoire d’Obama, liée dans un raccourci « troublant » aux luttes d’Angela Davis.
La chanson ? Une aberration : après une intro à la Shaft, on part pour un truc qui pourrait rythmiquement ressembler à ce que ferait Patrick Sébastien si, perdant l’inspiration, il faisait un album de reprise de la Compagnie Créole. Les paroles sont à l’avenant : « Angela, my home is your home » faisant croire qu’Angela Davis dort dans les rues (les noirs américains sont tous pauvres, c’est bien connu) pour le refrain, et dans les couplets, une espèce de cours d’histoire pour les gros nuls : « Dix neuf cent soixante huit l’amerique est figee – Un ange proteste les ecrous sont rouilles – Un black and that black le souffle des ghettos (oui, ça ne veut rien dire, mais Yannick Noah a la poésie licencieuse) – Les gants noirs se levent un soir a mexico »; dès les premiers mots, on sent venir le propos se posant comme édifiant, mais n’édifiant que ce qui est déjà édifié (en même temps, commercialement, c’est plus payant, le public de ce genre de choses, sans doute majoritaire, préférant de loin, justement, camper sur ses positions et être brossé dans un sens de poils qu’il imagine revêche et hirsute, là où en réalité les produits lissant ont fait depuis belle lurette leur travail de lustrage. J’allais oublier : le refrain s’achève tout seul, d’une balle dans la tête, par un « Ton nom dans nos vies résonne », avec une bonne vieille relégation du verbe en fin de proposition, même pas relative, comme font les enfants quand ils écrivent un poëme, et qu’ils n’arrivent plus à ficeler leur phrase en faisant en sorte que ça rime (il faut dire que pour une rime aussi riche que l’assonance précieuse entre « home » et « résonne », on serait prêt à pas mal de sacrifices grammaticaux !)
Le clip ? Un bidule assez étrange, avec reconstitution des quartiers « populaires » des années 70, avec un bar à la déco typique (au passage, on remarquera le léger glissement social opéré : le bar dans lequel Noah vient lire sa biographie d’Angela Davis n’est, au regard des standards des seventies, pas très populaire, preuve que pour les très riches, ce qui est simplement middle class se veut « populaire »; passons), et Noah en homme disons, « mûr », venant en costard qu’on croit au départ gris, enchapeauté comme se doit de l’être l’homme élégant qu’il est, lire à sa table habituelle la biographie d’Angela Davis que le patron du bistrot a reçue pour lui. Du coup, léger télescopage, puisqu’on peine à comprendre comment dans l’Amérique des années 70 circulent déjà d’épais volumes dédiés à la vie et à l’oeuvre de la militante de la cause noire (mais le clip tout entier a ceci de particulier qu’il ferait croire à toute personne pas très informées (ce qui doit constituer une part non négligeable du public potentiel d’un tel objet) qu’Angela Davis est morte, ce qu’elle semble tout à fait apte à démentir elle-même, puisqu’elle est bel et bien de ce monde, et qu’elle s’exprime encore, ne serait-ce qu’en tant que professeur. Peu à peu, le paradoxe temporel s’annule, puisqu’au fil des séquences montées à la va comme j’te pousse, on comprends qu’en fait le noir et blanc de l’image était de pure circonstance, c’est bien aujourd’hui que Noah découvre la cause noire américaine d’il y a 40 ans (ce qui ne me rajeunit pas exactement, mais passons aussi), dans un café à la mode, dans un costume so fashion, puisqu’une fois colorisé, le strict ensemble noir s’avère être en réalité rouge vif (oui, l’Afrique, son goût pour les couleurs, etc.), dreadlocks en bataille sous le chapeau classe. Evidemment, comme aux plus beaux jours des clips (c’est à dire comme dans les années 80), on coupe tout ça par des plans de Yannick Noah « en civil », (c’est à dire qu’on le croirait habillé de pied en cap de la ligne de vêtements dont il faisait la promotion il y a quelques années (L’ombre du zèbre, ça s’appelait (oui, l’Afrique, ses animaux rayés, etc.), je ne sais d’ailleurs si c’est encore d’actualité, puisque maintenant, c’est une ligne de cosmétiques que Noah sponsorise)), chantant dans les rues, la bio d’Angela sous le bras, accompagné d’un journal avec Obama en une. A la fin, grand moment, le Yannick Noah « civil » croise le Yannick Noah « fictif », ils se jettent un coup d’oeil entendu, du genre « Hey man, on est dans les mêmes luttes, hein ? ». Au delà du caractère tout à fait naze, on sent le dispositif efficace sur un esprit un tout petit peu simplifié par l’absorption massive de clips sur MCM : la distanciation entre les deux versions de Noah ne peut qu’accréditer le fait que, si celui qui a un costume rouge est fictif, alors celui qui marche en tongs (Oui, l’Afrique et ses pieds nus (Ah, si vous aviez regardé la saison 2010 de la Nouvelle Star, sur M6, vous auriez vu, dans un des tout premiers prime, une passe d’armes courte mais puissante entre une candidate, toute en blackitude et, »donc », venue chanter pieds nus sur scène, et Marco Prince (dont on espère qu’on se souviendra davantage de quelques bons moments avec FFF que de cette participation à ce jury), lui demandant pourquoi elle chante pieds nus, et lui envoyant, alors qu’elle se justifie par ses racines africaines « Ah oui ? On marche pieds nus en Afrique ? Bref, parfois, la télévision soulage) et en t-shirt rouge dans la rue doit être le VRAI Yannick Noah, celui qui est donc vraiment soutien d’Obama, de manière totalement sincère et totalement étrangère à toute question de marketing.
Maintenant, on peut se demander ce qui permet à Noah la petite privauté qui consiste à désigner Angela Davis comme sa « sister » (oui, les paroles osent dire ça : « Angela my sister »). On a beau retourner le clip dans tous les sens, le seul dénominateur commun entre Davis, Noah, et Obama, c’est la couleur de peau (alors même qu’à les regarder avec un peu d’attention, c’est à dire comme on regarde des êtres humains, précisément, ils n’ont pas la même couleur de peau). Sans faire mon Zemmour, j’aimerais bien savoir ce qu’on penserait d’un blanc, qui désignerait quelqu’un d’autre comme son frère uniquement sur la base de la couleur de peau. Et successivement, on aimerait savoir pourquoi, si on identifie ce second cas à du racisme, c’en serait moins dans le premier.
Parce que finalement, de deux choses l’une : soit on considère qu’on est post-raciaux, que la couleur de peau, on s’en fout, qu’on est des êtres humains, et qu’on voit ça avant tout chez l’autre, ce qui est a priori le discours public de quelqu’un comme Noah (humanisme pop, on est tous frères, chantez tous main dans la main à mes concerts, venez en tongs c’est cool), mais dans ce cas, on saisit mal pourquoi le choix précis d’Angela Davis, et particulièrement dans cette mise en scène et dans ces propos (on est frère et soeur, ma maison est ta maison (hey, franchement, la maison réservée par préférence aux semblables, ça rappelle rien, ça ?)). Soit ça fait bel et bien une différence, la couleur de la peau, mais alors on se cale pas bien au chaud dans la case commerciale de la musique ouverte sur le monde, et on soutient pas Ségolène Royal; politiquement, on rejoint plutôt Dieudonné dans son étrange combat, moins mainstream, moins commercial sans doute, mais finalement plus clair.
On objectera, je le sens, que ce n’est pas la noiritude d’Angela Davis à laquelle s’associe Noah; qu’en fait, c’est son combat politique qui est au coeur de sa commodification. Douteux, pour deux raisons : D’une part, on se garde bien, tant dans la chanson que dans le clip, de faire référence au fait que Davis soit une militante communiste, par deux fois investie par son parti pour se présenter aux élections présidentielles américaines (vous imagineriez, vous, qu’ayant mené un tel combat, on n’en dise pas un mot dans un « hommage » qui vous serait fait ?). D’autre part, l’association avec Obama relève dès lors de la véritable manipulation : elle fait croire que le prétexte de la couleur de peau est un lien que rien ne peut venir casser, pas même l’opposition politique. Pourtant, Angela Davis s’exprime sur Obama (c’est un des avantages liés au fait d’être vivant : on peut s’exprimer soi même, et on n’a pas besoin d’opportunistes pour faire à sa place), et si elle salue son élection, c’est plus pour ce qu’elle dit de l’Amérique actuelle que pour le projet politique qu’il mène. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il est noir qu’elle le soutient. Dit autrement, elle n’exprime pas de préférence pour les gens noirs. Pour mettre les points sur les i, elle n’est donc pas raciste. Pire, elle voit bien comment la position post-raciale d’Obama peut jouer contre les classes sociales défavorisées américaines (majoritairement composée de gens de couleur, mais elle voit d’abord en eux des pauvres, pas des noirs) :
« Il (Barrack Obama) est vendu comme l’incarnation de l’indifférence à la couleur de peau. C’est l’idée qu’on est passé en deçà du racisme en ne prenant même plus en compte la question de la race. C’est ce qui fait de lui, dans la tête des gens, un candidat crédible pour la présidence américaine. Dans cette période, il est devenu le symbole de la diversité, et ce qui est notable dans sa campagne, c’est qu’il n’ait pas cherché à s’engager sur la question raciale, au-delà de ce qui a déjà été déjà fait.
L’administration républicaine est déjà celle qui, dans l’histoire, fait le plus preuve de diversité. Mais si l’inclusion de noirs dans la machine de l’oppression a comme projet l’augmentation de l’efficacité de la machine, c’est tout sauf un progrès. Il y a plus de noirs que jamais à des postes de pouvoir, et à des places visibles. Mais il y a aussi bien plus de noirs encore qui ont été repoussés tout en bas de l’échelle sociale. Si les gens réclament la diversité dans un objectif de justice et d’égalité, c’est bien. Mais il y a aussi un modèle de diversité qui serait la différence qui ne fait pas de différence, le changement qui ne change rien. » (The Guardian – 30 Janvier 2008)
En somme, et on comprend bien la logique de classe économique qui pousse Noah à se tenir dans cette position, faire référence à une communauté noire, c’est se permettre d’être aveugle à la considérable diversité économique qui existe parmi les personnes dont la couleur de peau est ressemblante. Et de nouveau Angela Davis tient un propos beaucoup plus net, que Noah ne reprend évidemment pas :
« On s’est habitués à penser qu’il y avait une communauté noire. Elle a toujours été hétérogène, mais on était toujours apte à se sentir comme faisant partie de cette communauté. J’irais jusqu’à dire le racisme d’une bonne part de la classe moyenne noire, envers la classe ouvrière noire n’a rien à envier au racisme des blancs envers les criminels noirs. Le jeune noir en baggy qui traine dans les rues apparait tout autant comme une menace aux yeux des noirs de la middle class. Dès lors, la mobilisation des communauté noire n’est plus possible comme l’était dans le passé » (The Guardian, 8 Novembre 2007).
Cette distance, cette fracture sociale (réelle, celle-ci, car elle a brisé ce qui fit preuve d’unité), c’est évidemment celle que tait Noah dans son clip, parce qu’il faudrait mettre alors les pieds dans ce qui est moins télégénique et fédérateur, particulièrement en période de crise, et qu’il vaut mieux créer une unité fictive entre gens qui semblent se ressembler, que mettre le doigt sur ce qui sépare vraiment, afin d’ébaucher des bribes de solutions politiques. Et on imagine qu’il y a, dans pas mal de bars branchouilles, à la déco datée, avec des portraits d’Angela Davis réduite en simple hairdo, pur élément de style of life, un certain nombre de personnes, colorées ou pas, finalement davantage liées par leur aisance économique que par leur couleur de peau, qui se font plaisir en relisant quelque vieux volumes sur les luttes passées, histoire de mieux fermer les yeux sur les combats actuels.
Parmi eux, certains sont mêmes capables de vendre cette nostalgie aveuglante. On comprend mieux pourquoi ils auraient du mal à voir en Angela Davis davantage une camarade communiste qu’une soeur noire.
Bonne nouvelle, et mauvaise nouvelle simultanément :
Par faiblesse, et peut être par sadisme aussi, je me suis posé hier devant la défaite de l’équipe de France de foot, devant une équipe d’Afrique du Sud qui jouait sans doute de manière désordonnée, mais qui jouait; peu importe, l’affaire est désormais pliée, du moins pour la partie qui pouvait être un tant soit peu sportive. Plus intéressant que le match, l’interview rapide donnée par une Roselyne Bachelot méconnaissable (elle ne souriait pas), livide, anéantie par la défaite de ceux qu’elle avait pourtant coachée la veille.
Ca a quelque chose de rassurant, tout de même : il y a, à la fin, des choses qui sont capables de rendre des membres du gouvernement livides. Mme Bachelot a même choisi de préciser qu’elle rentrait à Paris le coeur gros, ajoutant qu’elle est désespérée. Rassurant, parce qu’étant donnée l’insouciance avec laquelle la détresse économique d’un nombre tout de même important, et croissant de français était traitée, la manière dont on leur affirme avec le sourire que c’est fini maintenant « le bon temps » (et là, évidemment, tout le monde se regarde en se demandant quand, exactement, ça a été clairement du bon temps), on pouvait craindre d’avoir un gouvernement composé de ministres insensibles.
Mais non, une poignée de millionnaires qui sont incapables de prendre plaisir à un job qui consiste à jouer, ça touche Mme Bachelot. Et elle rentre au pays le coeur gros de ne pas avoir vu ces jeunes gens là qui ont montré clairement, pourtant, qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que de l’argent (puisque rien d’autre ne semble les animer), ne pas avoir fait grimper leur propre fortune encore un peu plus haut dans les sphères simplement inimaginables de leurs gains. Entre nantis, on a de la compassion, parce qu’on sait ce que c’est que ne pas devenir encore un peu plus riche, et ce même si ça n’a sans doute l’air de rien aux yeux des autres, aux yeux de ceux qui n’ont pas d’argent de côté, ceux qui n’ont pas de piste honnête pour en gagner un peu plus, ceux à qui on annonce chaque jour que non seulement leur pouvoir d’achat n’augmentera pas, mais aussi qu’il faudra payer désormais pour tout ce qui jusque là était pris en charge par l’Etat, la défaite coûte à nos sportifs les gains qu’ils ne toucheront finalement pas, et la baisse de leur valeur marchande personnelle sur le marché des échanges de joueurs; même si ça semble être peu payer pour perdre, Mme Bachelot tout comme ceux qui, par le monde, sont riches à ce point là, savent que c’est une douleur, quand on amasse à ce point, que de ne pas amasser davantage encore. Elle le sait bien, elle, puisqu’à sa modeste mesure, elle a du renoncer à être payée plusieurs fois pour n’effectuer qu’un seul travail. Entre floués de l’investissement, on se sert les coudes.
Quelques instants plus tard, Eric Woerth sur Canal, devant un Aphatie toujours autant non réactif (il reste les bras ballants devant les invités, et ne s’indigne que si la corporation des journalistes est attaquée, s’autorisant seul à donner des leçons de déontologie à ses collègues; parfois, il s’indigne des écarts des politiques, mais uniquement dans leur dos : face à eux, sa déférence est sans faille, et quand il a le patron de l’UMP devant lui, ces derniers jours, il ne voit pas quel sujet aborder avec lui, en dehors du foot) précisait que ça n’allait quand même pas tant coûter que ça, de travailler quelques années de plus (sauf que, si, justement, ça va forcément coûter, puisque précisément, ce sont ces années supplémentaires que les salariés n’effectueront pas, pour la simple raison que la plupart ne font déjà pas toutes les années exigées de nos jours; on voit mal comment cela pourrait ne pas se solder par une baisse des pensions, puisque celles ci seront calculées sur une portion plus faible d’années travaillées avant l’âge limite de la retraite; dès lors, quand Woerth hier soir, Kosciusko-Morizet il y a quelques jours, Bertrand dans la foulée, et Sarkozy en permanence affirment la main sur le coeur qu’ils se refusent à toute baisse des pensions, ce qu’il faut comprendre, en fait, c’est qu’il faut refuser toute baisse des revenus des pensionnés actuels, c’est à dire ceux là même sur qui on compte pour la réélection en 2012 (et même s’ils iront sans doute voter avec des gants en latex et un pince-nez, ils voteront quand même pour ce candidat là, qui leur permettra une fois encore de ne pas prendre leurs responsabilités, préférant que ce soit la suivante qui paie leur retraite quand eux mêmes n’auront finalement souvent cotisé que pour eux mêmes, avec en prime la bonne conscience de ceux qui pensent avoir souffert, leur vie durant), et payer cela au prix d’une baisse considérable des électeurs de demain (mais peu importe : ce qu’on vise, c’est le présent; ça fait bien longtemps que la politique ne consiste plus à prévoir). Quand il annonce ce genre de trucs, Woerth a le sourire de ceux qui écrasent le faible en sachant qu’ils ont le droit pour eux. On a déjà vu la scène dans des milliers de téléfilms américains à deux balles. Sa proposition politique ne vaut pas mieux, mais il faut reconnaître qu’elle ne rencontre pas de véritable opposition, et pour cause : s’y opposer, ça signifierait commencer à questionner nos parents, qui nous ont appris que justement, on ne questionne pas ses parents qui goûtent leur retraite durement acquise. Autant dire qu’on n’est pas prêts à mener cette guerre là, parce qu’à un goût mesuré pour la lutte, il faudra ajouter le peu d’envie que nous avons de jouer les salauds, en remettant en question les beaux placements qu’ont fait pour leurs vieux jours nos parents qui comptent bien désormais tirer les marrons du feu. De toute évidence, ils ne sont pas à la tête de l’écrasement des travailleurs futurs, mais ils sont les alliés parfaits de cette main mise sur les existences à venir. Ces travailleurs n’auront sans doute pas droit aux petites histoires racontées par Maman Bachelot, on n’aura pas les yeux mouillés de l’avoir entendue dans les salles de pause des hôpitaux, on ne se mouchera pas de chagrin dans les vestiaires des usines, on ne se consolera pas de ses récits dans les salles des profs, on ne sèchera pas ses larmes dans les casernes, parce que ce gouvernement a mieux à faire en venant au chevet d’une vingtaine de gosses gâtés, qui pensent que l’héroïsme se monnaie. Et on comprend ce gouvernement : finalement, ces gamins là sont leurs rejetons les plus fidèles, on ne saurait mieux ressembler à la génération qui les éduqua entraina. Pensez donc : ils mordent même les mains qui les nourrissent, si c’est pas une réussite, ça !
On peut craindre pour les sites de paris en ligne quelques dégâts collatéraux dans la défaite un peu prématurée des français au mondial de foot, mais on peut leur suggérer d’autres genre de paris : combien de temps notre gouvernement parviendra t-il à surfer sur cette défaite pour dresser devant les scandales qu’il multiplie un écran de fumée empêchant qu’on le mette devant ses propres responsabilités ? Les paris sont ouverts… Une aide pour les esprits joueurs : aujourd’hui même, l’équipe de France de football fut la principale question abordée à l’assemblée nationale. Mme Bachelot, revenue plus rapidement que l’équipe elle-même (combien a bien pu coûter sa petite séquence de coaching maternel ?) a pu y faire toute la bonne impression qu’elle a besoin de produire. Il faut dire que tant qu’elle endosse ce joli rôle d’indignée professionnelle, on parle moins de l’inquiétude qu’on peut avoir à discerner dans son sillage, la suivant comme son ombre professionnelle, son propre fil, Pierre Bachelot (à ne pas confondre avec Pierre Bachelet, qui n’est plus de ce monde et que la taille devait rendre incapable de devenir l’ombre de qui que ce soit (et ce même dans la pénombre blafarde des corons)), qu’elle semble nommer opportunément partout où c’est possible (et sans doute rentable). Sur ce point, qui pourrait soulever chez Mme Bachelot tout plein d’élans d’indignation si elle n’était pas la première concernée, je n’ai lu de sa part aucune explication. Il faut dire qu’elle semble avoir mieux à faire…
Ceux qui ont pris la sale habitude de regarder, sur Canal+, en soirée, le mal nommé Grand Journal sont accoutumés aux tirades d’Aphatie sur la déontologie journalistique. Ce soir, il ne nous a pas déçus, puisqu’il a réussi à justifier le manque de sens moral des joueurs de l’équipe de France de foot par les failles déontologiques des journalistes qui laissent trainer des micros là où les chroniqueurs de plateau tv ne se donnent pas la peine de les poser eux-mêmes.
Mais il a fait plus fort encore : pendant 45 minutes, il a eu en face de lui Xavier Bertrand et Benoit Hamon, alors même que le nom d’Eric Woerth, actuel ministre du travail, de la solidarité et de la fonction publique (le genre de nomination qui sonne comme une menace pour les principaux intéressés), est touché par une affaire dont la principale protagoniste n’est autre que sa femme, employée de la plus grosse fortune de France, dont on apprend qu’elle organisait sa propre évasion fiscale alors qu’Eric Woerth était ministre du budget.
Autant dire que le premier étudiant en journalisme venu aurait saisi l’occasion de cuisiner un peu Xavier Bertrand sur ce qui pourrait ressembler un peu trop à un conflit d’intérêt. Mais il n’en fit rien. Pas une allusion à ce qui ressemble quand même fortement à une situation politique pour le moins gênante. Il ne fut question que de joueurs de foot, de grève de millionnaires, de Ribéry se sentant abandonné par les medias. Hamon n’en profita même pas pour montrer quelles sont les spécificités d’un courant politique qui aurait pu tirer quelqu’avantage à voir le football constituer une expérience au cours de laquelle ce ne sont plus des prolétaires qui regardent d’autre prolos jouer à la balle, ce ne sont pas non plus des prolos qui regardent jouer des millionnaires, désormais, ce sont des prolétaires qui regardent des joueurs faire grève. Mais non, il a tenu à donner son petit avis sur le foot lui même, comme si cela avait une quelconque importance. Et Aphatie ne l’a à aucun moment ramené à la raison et à ses engagement, pas plus qu’il n’a posé quelque question que ce soit à Xavier Bertrand sur le sens profond de la présence, à la gestion du budget de la France, d’un homme qui se trouve être le mari d’une employée de Mme Bettencourt, dont il semble de plus en plus évident qu’elle est une évadée fiscale notoire.
Finalement, quand Mme Boutin sous entendait qu’Aphatie était sans doute aussi peu compétent, en journalisme, qu’elle même ne l’était en matière de réflexion sur les conséquences sociales de la mondialisation, elle ne se trompait peut être pas.
Sur la point des pieds, Plan B quitte les kiosques tandis que dans la plus grande tonitruance, Plan B débarque sur les ondes, et on doute que celui-ci console les amateurs de celui-là. Côté papier, on ne saura pas trop sur quoi se rabattre. Backchich n’est pas si mal mais n’occupe pas exactement le même créneau, tout en ne négligeant pas de taper, y compris là où ça fait mal. Il faudra s’en contenter. Quant à ce She said qui inonde littéralement nos ondes, le message est clair : on va en bouffer tout autant qu’on aura ingurgité, l’année dernière, du Charlie Winston. On imagine la démarche tout aussi sincère : Plan B, c’est un peu comme si subitement on apprenait qu’Eminem avait fait partie des Petits chanteurs à la croix de bois, et écrivait la B.O. des Choristes 2. Le type chante à la perfection (à un point tel que les prestations live donnent justement la forte impression de ne pas être en live), tout ceci est très bien fait et on sent que ça ratisse carrément le plus large possible (je ne peux pas écouter ces titres sans penser à ce fantastique rateau géant dont nous sommes les heureux propriétaires, et qui nous sert à ramasser les feuilles mortes à l’automne; Plan B c’est un peu la musique qui ratisse les oreilles mortes à l’automne de la vie, le André Rieu de la Street Music), on se demande évidemment comment le gars parvient à avoir non pas une voix pareille, mais deux voix aussi différentes l’une de l’autre, mais ce qu’on imagine sans peine, ce sont les réunions d’état major à la maison de disques pour définir le plan produit.
Alors, cette année, on nous fait le coup du gars qui a le physique de l’emploi qu’on lui a donné; Bad boy tel que l’Angleterre sait les fabriquer, un peu crétin sur les bords, mais c’est pas grave, ça donne une popu credibility, le bon sens près d’chez vous, profil « petite frappe locale déguisée en Pim’s, croquant à l’extérieur, tout fondant à l’intérieur, même peut être un poil trop fondant ».
On nous avait fait revivre le personnage du roots convivial avec Charlie Winston l’année dernière, et le chapeau déchiré faisait déjà un peu trop panoplie pour être honnête : on aurait cru que Charlot avait fait une brusque cure de botox et qu’il était revenu parmi les hommes, transfiguré, touché par le dieu du groove, pour disséminer gratos la bonne parole sur Terre, aux rennes de sa cariole tirée par deux percherons. Finalement, Charlie continue son bonhomme de chemin et aura au moins réussi à mettre en lumière que la spontanéité à la Christophe Maé n’est qu’une part de marché comme une autr : aujourd’hui, le même Charlie fait la promotion de la nouvelle Audi A1, une sorte d’ersatz de la Mini, mais pour ceux qui ont envie d’acheter la même voiture que tous ceux qui ne voudront pas acheter la même voiture coûteuse que tout le monde. On le voyait en roulotte, on le découvre au volant d’une de ces petites merdes sur roue qui polluent les centre ville de leur arrogance, semblant diffuser, aussi discrètement que peut le faire le cirque Zavatta débarquant en ville et annonçant que les lions et les girafes seront visibles, pour les enfants, à partir de 16 heures, un message on ne peut plus clair à la populace qui ose encore fouler de ses pieds trop mal chaussés les trottoirs des beaux quartiers « Oui, cette voiture est une petite voiture, mais elle est néanmoins tout à fait hors de prix, hors du prix que vous y mettriez vous mêmes, non pas que vous ne le vouliez pas, mais tout simplement parce que vous faites partie de ces gens qui veulent en avoir pour leur argent, alors que moi, regardez, j’ai claqué ce que vous ne paieriez même pas pour une grande routière dans un truc de 2,50 de long, sans coffre, mais avec de splendides arches de toit en aluminium (pour faire léger, sans doute, et donc économiser de l’essence, mais hey, tu sais ce que ça coûte en énergie, la production de l’aluminium ?), des leds qui n’éclairent rien, mais aiguillent le regard des badauds vers ta petite personne, le coude à la portière, les lunettes du duo de motards de Chips sur le nez, attentif à être indifférent, au delà des regards envieux, détaché, loin de tout ça, au-delà de tout affichage. Méprisant en somme. Tout de suite, quand Charlie Winston sort de son Audi A1, l’autoradio calé sur son Like a Hobbo qui fait du coup carrément un peu « pute » dans un tel environnement de démonstration de pouvoir d’achat, il a l’air un poil moins convivial, et c’est un peu comme quand dans L’Arnaqueur, le joueur amateur se révèle être surtout bon comédien. Comme disait Dubuffet, en matière artistique comme en jeu de cartes et en amour, les professionnels sont tous des traitres.
Plan B papier faisait volontiers ce boulot de repérage des arnaqueurs. Il faut croire qu’à force, on a dû être peu à peu formés : quand on écoute The Defamation Of Strickland Bank, le nouvel album de Plan B, on flaire tout de suite que ce qu’on écoute, c’est avant tout un plan com’.
Se battre comme un beau diable, voila la devise que semble avoir choisie Alain Minc. Comme on a du mal à l’imaginer adulte (qui, au-delà de 9 ans, se peignerait d’une telle manière ? Qui semblerait en permanence aussi satisfait qu’un enfant content d’avoir bien fait ses devoirs ?), on supposera qu’il y eut un moment, dans son enfance, où Alain Minc dût lire quelqu’histoire de club des cinq, dans laquelle était mentionnée cette expression, désignant l’attitude de ceux qui, se croyant bras droit du Bon Dieu, font les diables, et se démènent, gigotant dans tous les sens, prenant des poses et effectuant des prises, telles qu’ils les ont vu faire, à l’identique, pour la beauté du geste.
Coup sur coup, deux actes de sacrifice.
Le premier, celui qui a du coûter beaucoup à Minc, étant donnée l’humiliation que ce moment génère dans ses interventions médiatiques, a consisté à vouloir prendre la défense d’Eric Besson, contre Stéphane Guillon, en écrivant à destination de ce dernier un portrait au vitriol à l’eau oxygénée, pensant le lire à l’antenne juste après le passage du portraitiste en titre de France Inter. Manque de bol, Minc s’est trouvé devant une absence : mal renseigné, il ne savait pas que le Jeudi, ce n’est pas Guillon qui tient le micro, aussi était il tout attristé d’avoir sur les bras sa composition écrite pour rien, à tel point qu’il ne put s’empêcher d’en livrer des bribes à droite à gauche, fier de lui comme peut l’être un collégien qui vient de coucher dans son carnet intime les boursouflures de son coeur ardent. Le lendemain, sur Canal+, Guillon lui-même, à la lecture du texte en question, reconnaîtra la naissance d’un nouveau comique, l’épisode où Minc traite son interlocuteur de cocaïnomane ayant le double intérêt de le conduire sur les pentes escarpées de la calomnie (mais ça, depuis les élections régionales, ça semble faire partie de la rhétorique de campagne de l’UMP, et ça semble ne plus devoir être puni par la loi), et de faire preuve d’un comique sans doute involontaire, (on imagine difficilement Minc cynique) : Sous-entendre que Guillon carbure à la cocaïne pour protéger les plus hautes sphères de l’Etat a quelque chose d’innocemment naïf qui ferait plaisir à voir si cet aveuglement n’était pas le fait d’un type qui donne son avis sur tout (c’est une chose) à des oreilles qui sont trop contentes de voir dans ces opinions la validation qui leur manquait pour pousser le bouchon politique toujours un peu plus loin. On imagine combien Besson a du se sentir défendu par un tel petit soldat à l’humour de plomb. On imagine aussi combien les divers plateaux tv ont du ensuite avoir le sentiment de rejouer en live quelques scènes du dîner de cons quand il fallait y accueillir la raie ambulante pour lui demander un avis éclairé sur le monde tel qu’il va et les affaires telles qu’elles s’y mènent, à ceci près que le benet, ici, a un pouvoir que lui envieraient pas mal d’esprits véritablement éclairés.
Le second, c’est le meurtre du père. Ne l’oublions pas : Minc est en âge de nous faire son Oedipe. En politique, quand tout s’effrite, que les conseillers historiques du président commencent à bander mou, qu’ils ne se donnent même plus la peine d’écrire de nouveaux discours à un patron suffisamment occupé à autre chose pour ne pas s’apercevoir qu’il prononce plusieurs fois de suite les mêmes propos, il est temps de montrer qu’on pourrait aisément prendre la place de ceux en qui la foi commence à mettre le drapeau en berne. Position idéale de ceux qui aiment le pouvoir s’en avoir envie d’en supporter la responsabilité, le poste de conseiller est manifestement avidement recherché, et Minc a du se dire que la première occasion de se signaler serait la bonne. Autant dire que l’hospitalisation de son père a du briller à ses yeux comme une aubaine. Au-delà de l’entreprise de storytelling (la simple idée de Minc menant des réflexions économiques dans les couloirs de l’hôpital où est soigné son propre père en dit long sur le niveau d’obnubilation dont souffre le personnage, et si il n’y avait pas un patient sur un lit de malade, on pourrait même se marrer en l’imaginant arpentant les couloirs de l’hôpital, en train de chercher à droite à gauche des sources d’économies pour le pays), au-delà de la soudaine implication de la vie privée dans la réflexion politique, il s’agit bien de glisser en douce, l’air de rien, une idée nouvelle dans le paysage des idées : il y aurait un âge au delà duquel il ne serait plus pertinent de payer les frais de santé, particulièrement si ceux-ci sont élevés. Economiquement, c’est imparable : la meilleure manière de remettre de l’argent au sein des corps caverneux des budgets de l’Etat, c’est de ne plus payer un certain nombre de prestations sociales. Et tant qu’à faire, autant taper sur celles qui coûtent le plus cher. Les maladies touchant les plus vieux sont évidemment moins intéressantes, économiquement parlant, que la vaccination imaginaire (mais financée quand même) de tous les français contre la grippe (et plutôt deux fois qu’une, tant qu’on y est) : le soin des vieux, c’est du temps, de la présence, ça coûte, et ça ne rapporte rien à personne. Mauvais calcul.
De toute façon, il va falloir se faire à cette idée qu’on commence à nous seriner gentiment : c’est bien beau de vivre si longtemps, mais trop, c’est trop. Il va falloir penser à crever un peu plus tôt. Sauf, évidemment, si on a les moyens de se payer des soins post-mortem, sauf si on a assez de fric ou de patrimoine pour financer la vie au delà de la date de péremption. Autant dire que la proposition a l’avantage de la pertinence et de l’à-propos, puisque par un heureux hasard, ce sont bien les plus riches qui coûtent le plus à la collectivité, puisque ce sont ceux qui vivent le plus longtemps (si ce n’était pas le cas, ça ferait bien longtemps qu’on prendrait en compte la pénibilité et l’espérance de vie dans les calculs de retraite, ce dont on se garde bien, évidemment).
Bien sûr, pour ne pas être taxé de monstruosité, Minc se garde bien de vouloir généraliser son beau principe à toutes les personnes âgées : seules seraient concernées celles qui en auraient les moyens. Autant dire qu’on voit mal à partir de quand on peut considérer que certains en ont les moyens, et d’autres pas. Autant dire surtout qu’il s’agit une fois de plus de glisser une nouvelle idée en douce, et de la laisser doucement s’installer dans les esprits, afin de les préparer. On nous vantera certainement encore le système de santé anglais, qui priorise certains patients en plaçant les autres au second plan des soins, et on nous dira enfin qu’on n’a pas le choix : le secteur privé n’a plus les moyens de prendre en charge les personnes âgées. Que les plus riches d’entre elles aillent financer le secteur privé, de leur présence désormais lucrative (alors, quand les cliniques se seront fait une spécialité d’accueillir à prix d’or tous les fêlés du col du fémur les plus friqués de l’hexagone, on pourra même décider de subventionner leur louable activité, histoire de mettre de la moquette sous les déambulateurs). Et comme la loi de la nature (et Minc ne cesse de rappeler à quel point le marché est notre « oxygène », qu’il n’y a pas d’autre réalité que lui même, qu’il n’existe aucune alternative en dehors de l’ordre dont il bénéficie) commande qu’on ne conserve que ceux qui sont en état de produire, on proposera ensuite de ne plus financer, non plus, les soins des enfants. Après tout, une forte natalité, moins coûteuse, permettra qui plus est de proposer aux entreprises des employés moins souffreteux, la sélection naturelle ayant éliminé ceux qui pourraient faire perdre de précieuses ressources en congés maladie.
Une fois de plus, quand on est actionnaire, on trouve que les impôts font un peu moins mal au cul à payer, quand on les verse directement à des personnes privées, dont on fait soi même partie, plutôt qu’à l’Etat, qui en fait nécessairement mauvais usage, puisqu’il capte cette ressource dont on est privé quand on est « investisseur » (entendons, de nos jours, « bénéficiaire »).
Replongeant au fin fond de ma bibliothèque, je m’aperçois que Minc n’a rien inventé : en 2003 sortait un petit roman de Jean-Michel Truong, intitulé Eternity Express. Le quatrième de couverture disait ceci :
« Dans un futur proche. Toujours plus assoiffés de nouvelles technologies, les investisseurs mondiaux n’ont pu anticiper le sinistre krach boursier qui vient de frapper l’Occident aux portes du chaos. Aujourd’hui incapable d’entretenir cette génération de baby-boomers devenus pauvres et vieillissants, l’Union est contrainte de voter la fameuse « loi de délocalisation du troisième âge ». L’idée est simple : un TGV rempli de retraités qui, via l’Europe centrale puis la Sibérie, file jusqu’en Chine, direction Clifford Estates, luxueux ensemble d’habitations et lieu rêvé pour finir ses jours. Mais cette première expédition ne tarde pas à dévoiler son lot de surprises et de personnages troubles… »
Autant prévenir, les amateurs de littérature n’y trouveront pas tout à fait leur compte. En revanche, ceux qui aiment tisser un lien entre les compositions écrites d’Alain Minc et ces « lots de surprises », et ces « personnages troubles » pourront trouver dans ce roman une fable tout à fait adaptée aux temps qui courent.
Il me semble qu’on pourra aussi lire, ou voir Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973)
Pas facile de se caser dans les niches médiatiques de l’insurrection conventionnelle. D’autant moins facile lorsque Kourtrajmé, boite de production de clips, agence de communication maîtrisant assez bien les codes du moment, s’est faite la spécialiste de ce genre de communication, entretenant chez ceux qui ne sont, et là dessus, il n’y a vraiment aucun doute possible, que des producteurs de musique, l’illusion qu’ils pourront à leur tour suivre le Graal de la célébrité que constituèrent des U2, ou des Madonna : famous and conscious tout mixé dans la rock’n'roll attitude, et ce même quand on est loin, très loin, de faire du rock. Encore moins facile lorsque Romain Gavras et ses potes ont déjà, en quelques réalisations à la mode, écumé les domaines pouvant servir de faire valoir aux artistes qui leur confient leur promotion.
C’est que le jeu des chaises musicales est disputé de manière assez âpre par tous ceux qui sentent bien que leurs produits se vendraient mieux s’ils étaient affiliés à une rebelle attitude estampillée et validée par les mots clé du jour du tweeter. Là où les vedettes institutionnelles pouvaient jadis mettre leur main de géants sur des étendues aussi vastes que l’aire se trouvant entre Manhattan et Kaboul, là où un Bono pouvait carrément prendre sur les épaules de sa voix la dette du tiers monde (en donnant un peu de sa personne, reconnaissons le, mais bon, en même temps, sinon, qu’est ce qu’il pourrait bien foutre de son temps ?), là où les bonnes âmes de la chanson française se donnent bonne conscience en désignant comme « enfoirée » le principe selon lequel on cooptera ceux qui auront la joie et l’avantage d’appartenir à l’Olympe musical hexagonal, il est difficile pour ceux qui aimeraient avoir davantage de street credibility de trouver une chaise sur laquelle poser leur indécis et délicat postérieur.
Après Justice et la descente en ville de jeunes banlieusards (Stress, dignes, finalement, du « Quand on descend en ville » de Plamondon dans Starmania), voici donc la guerre sainte entre les trois religions autoproclamées comme « grandes » pour Nouvel R (Masta) et, idée géniale, parce que pour le coup, on ne la voyait pas vraiment venir, l’élimination organisée des roux pour M.I.A. (Born Free).
Trois clips, trois mises en scènes utilisant tous les artifices de la narration édifiante, reprenant les canons du cinéma militant tels qu’a pu les construire, en particulier, Peter Watkins (la référence m’avait traversé l’esprit, en voyant Born Free, mais elle s’est cristallisée en lisant cet article (http://ingenieurdusymbolique.fr/3327)), mais qui ne jouent qu’avec l’image de la violence, se donnant à bon compte bonne conscience en faisant mine de l’attribuer aux « autres ». Qui ? On sait pas, et on ne le sait pas parce que tout, dans ces clips, demeure flou : l’axe du regard est indéterminé, neutre, de sorte que la violence semble diluée dans un monde où on ne la regard pas pour la condamner, non : on se complait à la représenter. Ceci explique sans doute que systématiquement, il s’agisse d’environnements qui semblent générer par eux même la violence, comme si elle venait toujours d’en haut, comme une fatalité.
De toute évidence, cette fatalité est une aubaine pour cette boite de production, et tant qu’à faire, elle aurait bien tord de ne pas l’entretenir, puisqu’elle en tire certainement d’intéressants revenus. Au-delà de ces petits arrangements avec les moeurs, le succès de ces mises en scène n’est sans doute pas uniquement dû au cynisme de ceux qui les produisent. Qu’on le veuille ou non, la violence fascine. Et elle fascine d’autant plus qu’on n’est pas éduqué à la canaliser, à l’endiguer, à la détourner et parfois, à la refuser. Or, quand la violence est maîtrisée, elle prend la forme de ce qu’on appeler la « force », ou la « puissance ». Elle caractérise alors la possibilité de faire, de construire, là où la violence prend un malin plaisir à faire disparaître. Une fois compris cela, on saisit mieux les éléments de langage de Kourtrajmé (et peu importe qu’ils en soient conscients ou pas, qu’ils soient cyniques ou juste cons : ils ont les moyens de réfléchir, s’ils ne le font pas, ils en sont responsables) :
- L’accusation mêlée à la ridiculisation des forces de l’ordre permet de légitimer, à l’image, le recours à la violence urbaine la plus incontrôlée, et rien, absolument rien dans ces productions n’incarne l’idée que l’avènement de la puissance réclame une mise en forme collective et maîtrisée de cette violence. On met en scène l’émeute pour couper court à tout projet commun.
- Le style. Tout à l’écran doit correspondre aux standards du style plaisant du moment. Alors les opprimés sont taillés sur mesure, coupes de cheveu au diapason des vestes de survet assorties aux jeans qui tombent bien. Chacun sait que les jeans qui tombent bien, on les trouve pas ches Kiabi ni à la Halle aux vêtements. Bref, l’opprimé consomme, comme tout le monde, et la réalité crue de ces productions, c’est que ceux qui ne s’adonnent pas aux joies de la consommation des fringues à la mode, ceux qui ne se posent pas devant leur glace, le matin, pour se demander si leur jean est suffisamment taille basse pour mériter le regard complaisant de Romain Gavras, si leur coupe de cheveu témoigne de leur rage, si la marque de leur montre est un symptome de leur attitude, ceux qui ne se coulent pas dans ce moule, on en dresse un tableau édifiant à travers les obèses présents dans Born Free : ceux là ne méritent pas la gloire de la guérilla urbaine, ils sont juste tabassés à poil ou en cal’but’, interrompus au pieux dans des ébats présentés comme bestiaux, minables, sous humains. C’est sans doute là que la hiérarchie proposée par l’idéologie de Gavras junior est le plus clairement mise en évidence. C’est aussi là que le clip est pour de bon nauséeux.
- Le style documentaire, qui trouve sans doute une de ses sources chez Kassovitz (La Haine aura décidément fait beaucoup de dégâts dans le cinéma français…). Gavras doit certainement connaître Watkins, mais il n’est pas certain qu’il l’ait compris. C’est ce ton qui permet de ne pas assumer la violence qu’on se plait à partager avec un public qu’on affirme libérer tout en le privant de ses forces, puisqu’on se refuse à l’éduquer. Ainsi, on fait croire que le responsable de ce qu’on voit, c’est le réel. On oublie de préciser que le réel n’est rien d’autre que ce qu’on fait, et que s’il s’agit d’accuser le « POUVOIR », alors il faut préciser qu’entre Kourtrajmé et son public, le pouvoir est du côté de ceux qui se sont associés, organisés pour diffuser leurs images. Or on comprend mal cette position qui consiste à se dénoncer soi même tout en plaisant l’irresponsabilité.
- Le populisme esthétique. On récupère tout ce qui permet de faire du clin d’oeil à tout va au public qu’on souhaite séduire. On se rend complice de ce public en désignant du coin de l’oeil ceux que l’affaire va choquer, et ça tombe bien, ce sont eux qui vont faire monter le « buzz », parce que le public visé, lui, celui avec qui il s’agit de se complaire, ne tient pas de propos sur ce qu’on lui montre, pour la simple raison qu’il n’en pense rien : il le copie colle sur sa page facebook, pour montrer qu’il en est, qu’il fait partie du cercle de ceux qui ont vu les roux se faire dézinguer à une frontière qu’on n’essaiera même pas d’identifier. Il prend juste son pied à voir des bottes écraser des visages, et c’est pour lui l’image du présent.
Mais, finalement, puisque c’est à Peter Watkins qu’on pense en regardant ces clips, puisqu’on a l’impression de voir en eux une sorte d’ersatz de Punishment Park, sans doute est ce à ses mots à lui qu’on peut juger de ce genre de mise en images. Il se trouve qu’en 2003 le réalisateur publiait Media Crisis, un ensemble de textes qui, en recourant aux concepts d’horloge universelle ou de monoforme, analysent les medias, et la manière dont ils uniformisent la perception du réel. Chez Watkins, l’unité de forme est évidemment facteur d’appauvrissement de compréhension de la réalité. Or, curieusement, bien que Romain Gavras soit certainement convaincu de participer à un discours alternatif. A lire Watkins, on constate à quel point il en est pourtant éloigné :
« (…)je voudrais faire quelques observations préalables qui transcendent l’ensemble de la crise des médias.
Et poser, tout d’abord, concernant la fonction générale de MMAV (Mass Media Audio Visuels, note du moine copiste) – et ce, quel que soit le champ concerné – la question du rôle spécifique des MMAV dans notre société contemporaine.
S’agit-il d’offrir aux citoyens des informations aussi impartiales et objectives que possible ? De donner aux spectateurs le choix d’une forme de divertissement : populaire ou non, simple ou complexe, violente ou calme, mono-linéaire ou pas, brève ou prolongée, agressive ou introspective ? S’agit-il d’être à l’écoute du public (sans même parler de le faire réellement participer) ?
(…)
Ou bien s’agit-il exactement du contraire ? Le rôle des des MMAV est-il d’agresser et de piéger le public par l’uniformisation des programmes sur le plus petit dénominateur commun, c’est à dire sur des bases aussi superficielles et bassement commerciales que possibles ? Est-il d’encourager la violence dans la société ? De soutenir les politiques gouvernementales et de servir les intérêts des lobbys industriels et militaires, tout en entretenant un silence complice sur leurs méthodes et leurs choix ?
La télévision d’aujourd’hui répond globalement à cette deuxième série de propositions. Mais plutôt que d’être reconnus pour ce qu’ils sont – un pouvoir de plus en plus manipulateur, malveillant et destructeur – les MMAV ( de quelque culture ou région du monde que ce soit) sont considérés, par une majorité du public et de nombreux intellectuels, comme un service public aussi indispensable que le réseau de distribution d’eau. Et tout aussi inoffensif. »
Peter Watkins – Media Crisis, 2003
On peut reprendre in extenso la production de Kourtrajmé, il n’y a pas un seul des points cités par Watkins dans la liste des véritables enjeux des médias de masse auxquels leurs réalisations ne correspondent. Ayant simplement saisi qu’il y avait un revenu à tirer de la tension sociale existant, ayant compris qu’il suffisait de capitaliser sur cette ambiance en l’alimentant comme on alimente un feu pour s’y chauffer, ils génèrent des bénéfices sur le dos de ceux qui, naïfs parce que complaisants, croient se voir représentés par ces social-traitres. Et pendant que ce petit monde se fait plaisir à bon compte, en se payant le luxe d’avoir en plus la bonne conscience de ceux qui, tels un Vincent Cassel, ont pu s’acheter leur crédibilité en alignant les rôles autoproclamés sulfureux, et en pratiquant la capoeira (ce type a la panoplie totale de ceux qu’il faudra bien, un jour, convier à débarrasser le terrain, tant il a fait des fossés sociaux, auxquels il participe pleinement, et creuse donc, son fonds de commerce), les problèmes existent pour de bon, mais sur des plans que la communication de masse n’aborde jamais, ce qui permet de ne jamais les attaquer sous le bon angle.
Ainsi, désormais, les banlieues ont Vincent Cassel, et les roux ont M.I.A. Peu à peu, chaque point de crispation sociale aura son parasite attitré, spéculant sur cette source non négligeable d’énergie pour donner à sa communication l’aura que son art ne saurait avoir seul. Peu à peu, aussi, on identifiera la lutte à cette seule forme d’expression, et il y aura toujours une poignée d’excités pour tenter de faire passer au réel la violence mise en scène dans ces productions, dont les auteurs seront toujours, eux, à l’abri, planqués, loin des conséquences; ça leur permettra au moins de venir parader en se posant en visionnaires, ou en prophètes. Autant dire que ceux qui, sur le terrain, se confrontent au quotidien à ces paquets de nerfs, ne peuvent que regarder, eux-mêmes de plus en plus crispés ces petits bourgeois faire en sorte que la guerre civile devienne leur buzz, simplement parce qu’ils ont trouvé là une source de revenus, et qu’ils aiment bien cette ambiance là, comme élément de leur panoplie de nantis non assumés. Autant dire aussi que les mêmes inutiles pompiers vont se sentir de plus en plus dérisoires face à ceux qui, au sens propre comme au sens figuré, gagnent grassement leur vie à jouer avec le feu, alors qu’on excite la population à considérer que les acteurs sociaux sont, eux, excessivement payés pour l’éteindre.
Dernier détail : on découvre, cependant, qu’existe dans nos sociétés un phénomène comparable aux discriminations dont font preuve les albinos ailleurs, orienté chez nous vers les roux. Sans doute les blonds et bruns sont ils aussi ignorant de cela que les blancs méconnaissent et sous évaluent en permanence la maltraitance dont font l’objet ceux qui ne sont pas blancs. Les groupes communautaires se multiplient sur les réseaux sociaux pour choisir son camp. Ici encore, on rassemble le troupeau pour le préparer à se défendre contre ceux qui se constituent comme ennemis et prédateurs potentiels. Il serait sans doute malhonnête de nier que les roux connaissent de véritables problèmes relationnels, particulièrement durant leur enfance et adolescence. On sait comment on est à ces âges là. Il serait néanmoins illusoire de penser changer quoi que ce soit à cette situation en constituant des communautés, réelles ou virtuelles : la logique de la séparation est celle qui génère le problème, et on voit mal comment elle pourrait ensuite le solutionner. Au delà de ce qui semblera anecdotique à ceux qui ne sont pas roux, on constate que même sur un terrain qu’on pourrait considérer à bon compte comme superficiel, ou inessentiel, les tensions semblent se générer d’elles mêmes, comme les remous dans une eau en ébullition. C’est que peu à peu nous avons de plus en plus de mal à supporter l’altérité, et que ce sentiment est une des plus puissantes sources d’énergies sociales, même si elles travaillent contre toute forme de cohésion sociale. Pour tout un tas de raisons, économiques, culturelles, religieuses, sexuelles (difficile à argumenter, mais derrière cette affaire de discrimination envers les roux, il me semble qu’il y a avant tout quelque chose de cet ordre là, ce serait à creuser), nous allons glisser dans ces eaux qui ne font pour le moment que frémir.
On devient curieux de savoir quelles embarcations vont nous permettre de voguer sur de tels océans.
Clips, dans l’ordre :
Born Free, de M.I.A. Stress, de Justice Masta, de Nouvel R
I can see you all, de Koudlam. Extérieur aux dispositifs de la rébellion mainstream de Kourtrajmé, I can see you all est un clip bâti en collaboration avec le plasticien Cyprien Gaillard. Si le matériel est semblable, la mise en scène de cette bagarre entre hooligans est à l’opposé des complaisances de Romain Gavras. Musicalement, le propos est aussi fortement éloigné. Je ne trouve pas le travail de Koudlam plaisant, pas plus que le clip de Gaillard, mais il a ceci d’intéressant qu’il dépasse justement les questions de plaisir pour tirer l’esthétique sur d’autres terrains, moins aisément définissables. Autant dire que chez Kourtrajmé, on est loin de ce genre de démarches, et qu’on voit très bien à quelle clientèle ces petits spots publicitaires idéologiques sont destinés.