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Flûte, des classes.

Dimanche soir, à la Bastille, après qu’ait été entonnée la Marseillaise, quelques voix tentèrent de lancer l’Internationale, sans succès. Sans surprise : la victoire de Hollande, tout le monde était bien conscient qu’elle serait la négation de la lutte des classes, son extinction, puisqu’il a fallu donner un coup de main à une partie de la classe dominante dans sa lutte contre son double maléfique, juste pour être sûr que le côté obscur de la bourgeoisie soit un temps freiné dans sa course vers le précipice droit de l’échiquier politique.

Ce faisant, nous étions persuadés d’avoir vendu notre âme à un diable auprès duquel on se brûlerait un peu moins, à la fourche caudine un peu moins pointue, un peu plus émoussée que son frère de lait. On pensait avoir changé de logique, s’être écarté, dans un réflexe de survie morale, du gouffre vers lequel on nous tractait, et d’avoir mis fin au vertige, aux attractions désastres qui depuis un bon moment maintenant, adressaient ces chants que l’Europe connaît bien, pour avoir appris auprès d’Ulysse lui-même comment espérer y résister.

Et si, au contraire, nous n’avions révolutionné que pour revenir exactement au même point ? Et si, en fait, tout était mis en œuvre pour faire comme si l’alternative ne proposait que deux choix : d’un côté, l’exclusion des autres par les uns, pour toutes les raisons possibles, race, culture, religion, orientation sexuelle, véracité du travail effectué, sexe, style, tout, du moment que ça ne soit pas la classe sociale ; de l’autre côté, le rassemblement, comme si tout le monde vivait vraiment ensemble, partageant les mêmes richesses, souffrant les mêmes douleurs, inquiets des mêmes incertitudes.

Ce qui est certain, c’est que tant que de tels candidats et partis seront élus, c’est qu’une écrasante majorité des citoyens aspireront à appartenir à cette classe qui a tout intérêt à ce que le changement soit davantage un slogan qu’une réalité, ce qui ne signifie absolument pas, ou plus, ou de moins en moins, qu’ils en feront réellement partie. L’important est qu’on les laisse espérer qu’il ne soit pas vain d’y aspirer. Et l’extrême droite n’est que l’expression de ce qu’on est capable de sacrifier de soi à travers les autres quand on commence à piger que cet espoir sera nécessairement déçu, puisque le pouvoir effectif persistera à nier le choc des classes, faisant tout pour ne surtout pas le traiter.

Et si, finalement, l’une des meilleures expressions de « ce qui se passe » se trouvait chez un auteur qui inspire beaucoup notre paysage politique, dont s’inspire quasiment explicitement les « plumes » politiques de droite, et que valide pas mal de monde dans la pseudo gauche contemporaine, en confirmant ses propos, et en ne cherchant pas à les faire mentir. Maurras prendrait certainement un vif plaisir à voir à quel point ses diagnostics concernant l’inexistence de la lutte des classes sont aujourd’hui le lieu commun de notre démocratie. Notons que nier la lutte des classes ne signifie pas que les classes n’existent plus, mais que les classes ne luttent plus les unes contre les autres, préférant mettre en scène un danger permanent au sein même de la classe dominante, qui annihile les autres luttes potentielles, en concentrant les consciences sur ce combat fictif, devenu plus vrai que vrai.

Autant, dès lors, lire les idées à leur source, frappées du sceau de leurs auteurs véritables, ce qui évitera de les édulcorer, d’en faire un simple propos au milieu d’un brouillard idéologique. Regardons ce vers quoi nous nous engageons un peu de face :

« Nulle loi de l’histoire universelle ne dévoue les classes à se combattre incessamment. Cela s’est vu. Parfois. Souvent. A certaines époques. En certains lieux comptés, déterminés. Le combat des riches et des pauvres est un épisode final des régimes démocratiques. Mais ce régime n’est ni perpétuel, ni universel, le conflit des classes n’est pas assez étendu, ni assez important pour expliquer au présent, au passé, au futur, toute la marche du genre humain, ni même pour donner la clef de ses principales démarches. Cette loi est imaginaire. Elle est fausse. Et elle a empêché de distinguer la vraie. Car, tout autrement grave et étendu a été l’autre antagonisme tout différent, qui se produit de façon immanente, non pas de classe à classe, mais à l’intérieur d’une classe, – toujours la même, – celle qui dirige ou domine : aristocratie ou bourgeoisie.

Ici ou là, peuple maigre, peuple gras peuvent se chamailler un temps. Partout le peuple gras s’est fait la guerre à lui-même. Partout et dans tous les temps, il suffit que s’élèvent de grandes maisons, les voilà aux prises : l’univers des oligarchies est une Vérone éternelle que ses Montaigus et ses Capulets se disputent avec une constante fureur. On n’y voit de paix que par la force, et qui vient du dehors, sauf dans les circonstances extrêmement rares qui ont permis la naissance des Patriciats impériaux de l’histoire. Qu’elles soient de l’Or, du Sang ou de l’Intelligence, les élites ont cette propriété de se déchirer jusqu’à ce que mort s’ensuive. La lutte des classes ne saurait expliquer la continuelle bataille intestine que se livre cette classe. C’est au contraire sa propre bataille, la bataille interne des patriciats, qui suscite l’action des plèbes contre elle-même ces soulèvements sont presque toujours conduits par des patriciens déserteurs de leur classe et animés contre leurs pairs des rancunes féroces que leur guerre de frères a déjà semées ou stimulées. Les Gracques étaient la fleur du patriciat de Rome. Le dernier dictateur populaire, Jules César, descendait d’Iule, d’Énée, de Vénus. Cela s’était montré dans Clisthène et dans Périclès. Cela se retrouve dans tous nos Rois des Halles, dans tous nos Mirabeau. Cela se continue sous nos yeux dans tout ce mauvais petit peuple de ploutocrates démagogues, d’avocaillons radicaux, socialistes et communistes, nés de bourgeois et de bourgeoises que leurs convoitises et leurs jalousies de bourgeois ont mobi¬lisés contre leur bourgeoisie. Ainsi considérées, les luttes des classes paraissent beaucoup moins spontanées qu’elles n’en ont l’air : l’initiative leur vient d’ailleurs et elle accuse un fréquent caractère d’artifice politique très pur…
Et puis, les classes! Les classes! La très petite chose en comparaison du grand fait de nature et d’histoire qui ne fût jamais né sans un accord supérieur entre les classes : général, total, consistant, résistant, – les Nations!

Et c’est au nom du pauvre mythe de la lutte des classes qu’on rêve de démembrer cette organisation verticale des Nations au profit d’une alliance horizontale et internationale de Classes ! Ne disons pas : pot de terre contre pot de fer. Disons : simple pot de rêve ! On n’a réussi à créer aucune Internationale. »

Charles Maurras, La politique naturelle, préface à Mes Idées politiques, 1937

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