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Il faut bien vivre

J’ai vécu pendant presque dix ans dans un appart qui était en fait une cave.

Ça a quelque chose à voir avec ce qui suit.

Pourtant, ce qui suit a plutôt un rapport avec la notion de travail. Mais comme on va le voir, on a tout à perdre à penser le travail indépendamment des circonstances sociales dans lesquelles il s’exerce ; parce qu’il en dépend en partie, et parce qu’elles dépendent de lui en partie aussi.

Au programme de philosophie de terminale, parmi les notions se trouve cachée celle qui, de toute, parait être posée là, sourire ironique aux lèvres, semblant nous dire, assise sur le bureau, à l’aise, « Ouais ouais, depuis l’âge de 6 ans, tu te lèves le matin pour venir bosser au lycée, 8 heures par jour, 5 jours par semaine; et encore, profite-s-en bien parce que du boulot, après, t’en trouveras tellement difficilement que ce sera en même temps ce que tu auras le plus en horreur, et ce à quoi tu sacrifieras tout le reste. Bref, tu bosses depuis ton enfance dans ces classes où on te parque en paquet de 30 et quelques uns, tu travailles chaque soir à la maison, ou bien tu culpabilises parce que tu ne travailles pas comme tu devrais le faire, tu ne rêves que d’une chose, c’est 20120126-danielfaria-14de te tirer en vacances, mais pourtant on va m’étudier moi, le travail, parce que je suis une notion au programme du bac de philo et que l’institution a deux ou trois choses à te mettre dans le crâne. » Sur cette notion, la messe est dite à l’avance : après une approche qui ira dans le sens de ton opinion spontanée (l’étymologie, ‘tripalium », l’instrument de torture, Adam et Eve, « tu te nourriras à la sueur de ton front », tout  ça tout), on te montrera à quel point, en fait, on ne peut pas être véritablement humain, et donc libre, si on ne travaille pas; on t’évoquera pour cela Marx, Bergson, et jusqu’à Hegel, même si en salle des profs ça débattra sec entre profs de philo pour savoir si, tout de même, on ne dénature pas un peu Hegel en le mettant à cette sauce là, si on peut vraiment lire la ‘Phéno » en terminale, si la dialectique du maitre et de l’esclave n’est pas, un peu, plus lisible dans sa Propédeutique philosophique. On fera mine de nuancer tout ça avec Aristote, dont les élèves retiendront surtout qu’il semble bel et bien justifier l’esclavage (lui, le métèque ?), et Hannah Arendt reprenant Aristote, dont on notera cependant qu’elle ne peut imaginer rien de pire qu’un monde de travailleurs sans travail, ce qui semble laisser penser qu’à tout prendre, mieux vaut travailler.

Voila le cursus classique, en terminale, puisqu’il s’agit, quand même, de ne pas dégoûter tout le monde du travail, de donner du coeur à l’ouvrage, de donner du sens au retour quotidien, 8 heures par jour pour eux, 18 heures par semaine pour nous, dans les mêmes classes, sur les mêmes chaises et estrades, quand bien même pour en parler correctement et le penser de façon juste, il est nécessaire d’en faire un idéal, ce qui pose tout de même problème. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Pourtant, dès lors qu’on se tourne vers les documents ou la fiction, le regard porté sur le travail semble être immédiatement teinté d’une ironie, et parfois même d’une rage telles qu’on réalise sans peine qu’en fait, la célébration du labeur se fait toujours en trompe l’oeil : officiellement, c’est « l’ouvrage » qui est valorisé, le travail investi par le travailleur, dans lequel celui-ci trouve une perspective d’accomplissement. Mais en fait, puisque celui-ci est tellement rare, parce qu’il est hors d’atteinte, tout discours cherchant à valoriser le travail devient une défense du travail réel, c’est à dire du labeur tel qu’il est pratiqué dans ce monde, qui jusqu’à preuve du contraire, n’en a pas fini avec cette bonne vieille structuration selon laquelle la plupart travaillent, contraints à le faire pour ceux qui, eux, ne travaillent pas. En d’autres termes, tant que le minimum vital ne sera pas assuré, pour chaque être humain, sans devoir exiger de lui qu’il travaille, non pour ses propres intérêts, mais pour ceux de quelqu’un d’autre, tant que, en somme, le minimum vital ne sera pas le produit d’une activité mise en oeuvre pour le bénéfice de tous (disons le clairement, pour le service public), le surplus pouvant être à la rigueur laissé à l’initiative privée, alors le cours sur le travail devra s’insérer dans ce vaste dispositif visant à obtenir le consentement du plus grand nombre à trimer pour l’intérêt d’une petite minorité qui, elle, continuera de se payer le luxe de ne pas avoir à travailler.

L’honnêteté devrait inciter à conseiller de ne pas se livrer à de telles activités, à montrer à quel point elles sont aliénantes, y compris en dehors des heures de pointage. Indépendamment de la question, épineuse, de la qualité littéraire, on devrait faire lire Houellebecq aux lycéens, ses descriptions de pot de départ en retraite foireux, de l’inhumanité inhérente à la simple notion de « ressources humaines ». On pourrait aussi faire lire Douglas Coupland, dont les personnages sont souvent si mal à l’aise avec l’oisiveté qu’ils ne savent même plus trop quoi penser du travail, préférant souvent la claire exploitation consistant à accomplir de simple tâches contre un salaire, à l’humiliation de devoir se tenir dans l’ambiguîté et le mensonge consistant à se faire croire qu’il y aurait des emplois qui, eux, seraient véritablement valorisants.

Ainsi, dans l’oeuvre première de Douglas Coupland, Génération X, un chapitre s’intitule Quitte ton boulot, et il dit peut être ce que nous n’osons pas dire. Je le précise dès maintenant, on trouve aussi une tirade ce genre dans le magnifique, très important, Birdman, d’Inarritu, très prochainement sur vos écrans, qui ce jour là seront splendides. Je précise aussi que je ne restitue ici que le texte brut de Coupland, c’est à dire dénué de la mise en page très spécifique qui caractérise ce roman, avec ses vignettes dans la marge. Voyez donc dans ce qui suit une incitation à lire l’ouvrage dans son édition réelle, c’est à dire sous forme de livre.  Mais sous des apparences de divagation, il y a tout ce dont il s’agit en fait dans la question du travail : est-il réductible à son échange contre un salaire (en somme, tout travail est-il un emploi ?); avons-nous de bonnes raisons de travailler, et si c’est le cas, est-ce pour ces raisons, ou pour d’autres, moins bonnes, que nous travaillons ? Et si le travail, c’est la vie, alors quand on ne travaille plus, n’est-on pas mort ? Ne devrait-on pas disparaître sous terre ? Et finalement, ce lien trop intime entre vie sociale et travail n’empêche t-il pas définitivement celui-ci d’être une oeuvre, le contraignant à demeurer dans les limites étroites de la tâche à accomplir ? Et le fait que les relations sociales soient instaurées autour du travail n’a-t-il pas tendance à interdire toute forme de véritable relations entre les uns et les autres, qui se côtoient sans pouvoir se connaître et sans se respecter, puisque chacun y considère l’autre non pas comme une fin, mais comme un moyen. Il y a tout ça dans ce qui suit.

Voici ce que donne ce chapitre :

QUITTE TON BOULOT

« Je détournai la question. j’aime bien Margaret. Elle fait ce qu’elle peut. Elle est plus vieille que moi, et attirante dans le genre cheveux laqués, épaules rembourrées, rescapée de deux divorces. Un vrai bulldozer. Elle ressemble à ces petites chambres que vous ne trouvez qu’à Chicago ou New-York dans les appartements superchers du centre, des petites chambres peintes de couleurs vives et lumineuses telles qu’émeraude ou boeuf cru pour faire oublier qu’elles sont si petites. Elle m’a en outre révélé quelle saison j’étais : je suis l’été.

« Bon Dieu, Margaret. Tu devrais vraiment te demander pourquoi on se fait chier à se lever le matin. Mais vraiment : pourquoi travailler ? Pour acheter plus ? Ca n’explique pas tout. Regarde-nous, tous. Quelle est la certitude commune qui a tous bureauamenés ici ? En quoi méritons-nous nos crèmes glacées et nos chaussures de jogging et nos costumes italiens en pure laine ? Tu comprends, je nous vois acheter, acheter, mais je ne peux m’empêcher de penser que nous ne méritons pas tous ces objets, que… »

Mais Margaret me fit atterrir aussi sec. Elle posa son gobelet et me dit qu’avant de jouer au Jeune Homme Affranchi, je ferais bien de comprendre que la seule raison pour laquelle nous allons au travail le matin est que nous avons peur de ce qui se passerait si nous arrêtions. « En tant qu’espèce, nous ne sommes pas faits pour le loisir. C’est ce que nous croyons, mais nous nous trompons. » Puis elle se mit à parler toute seule. Je suivais son propos. D’après elle, la plupart des gens n’ont que deux ou trois moments vraiment intéressants dans la vie, le reste n’est que remplissage, et à la fin nous aurons bien de la chance si ces moments se relient entre eux pour former une histoire un tant soit peu intéressante pour quiconque.

Bon, tu vois que les pulsions morbides et autodestructrices me submergeaient, ce matin là, et que Margaret avait plus qu’envie de mettre son grain de sel dans ma vie. On s’est donc assis là à regarder la tisane infuser (ce qui n’est jamais drôle, je précise) et en cet instant de communion nous écoutions des employés qui discutaient de savoir si tel invité de jeu télévisé avait ou n’avait pas subi récemment une opération de chirurgie esthétique.

« Ecoute, Margaret », dis-je, « je parie que tu ne trouves pas dans toute l’histoire du monde une seule personne qui soit devenue célèbre sans qu’un paquet de fric change de main en cours de route. »

Elle voulait savoir ce que ça voulait dire, alors j’ai brodé. Je lui ai dit que les gens ne deviennent pas… ne peuvent pas devenir célèbres sans que beaucoup s’enrichissent au passage. Ce cynisme lui cloua le bec, mais elle releva le défi au pied de la lettre : « C’est pas évident, Dag. Abraham Lincoln ? »

« Nul. Une histoire d’esclaves et de terrains. Un max de thunes en jeu. »

« Léonard de Vinci », dit-elle alors, ce à quoi je répondis qu’il était dans les affaires comme Shakespeare et tous ces gars-là, qu’il ne travaillait que sur commande et pire, qu’il faisait de la recherche pour les militaires.

« Ca alors, Dag, c’est l’argument le plus bête que j’aie jamais entendu », lâcha t-elle au bord du désespoir. « Bien sûr qu’il y a des gens qui deviennent célèbres sans que d’autres se remplisssent les poches. »

« Dans ce cas, cite-m-en un. »

Je voyais Margaret réfléchir comme une enclume, son visage se déformer et se reformer, et je me sentais un petit peu trop content de moi, d’autant que les gens dans la cafétaria étaient maintenant branchés sur notre conversation. J’étais redevenu le minet à casquette de base-ball dans la décapotable, perché sur sa haute intelligence et ne voyat en tout effort humain que noirceur et appât du gain. Et ça, c’était moi.

« Bon, d’accord, tu as gagné », dit-elle. Elle me concédait une victoire à la Pyrrhus, et j’allais sortir de la pièce avec mon café (dans le rôle du Jeune Homme Parfait Qui Le Sait Un Peu Trop), quand j’entendis une petite voix au fond de la pièce à café dire « Anne Frank ».

Ca alors.

J’ai pivoté sur la pointe des pieds, et qui j’ai vu, avec son air calme et provocant ? Charlene, la grosse raseuse, assise près d’un de ces mégatubes de comprimés d’acétominophénés qu’on trouve dans les bureaux. Charlene et sa permanente décolorée de banlieue, ses recette à la viande expansée cueillies dans Family Circle et son petit ami négligent ; le genre de personne dont vous vous dites, quand vous tirez son nom du chapeau à la soirée de Noël de l’entreprise : « Qui c’est ? »

« Anne Frank » beuglai-je. »Mais bien sûr qu’il y a du fric là-dessous, mais… » mais, bien sûr, il n’y avait pas de fric là-dessous. J’avais imprudemment déclenché une bataille éthique qu’elle avait habilement gagnée. Je me sentis affreusement con et nul.

Les autres, bien sûr, s’alignaient sur Charlene – personne ne s’aligne sur un nul. Ils m’adressèrent le sourire « Tu l’as bien cherché », et un ange passa tandis que le public de la cafétaria attendait de me voir m’enfoncer, avec Charlene posant à la vertueuse. Mais je me contentais de rester debout en silence, et ils n’eurent d’autre spectacle que celui de mon karma de duvet blanc métamorphosé en boulet de canon noir acier plongeant jusqu’au fond d’un lac suisse froid et profond. Je me sentis devenir plante – une entité comateuse, sans souffle, sans pensée, en plein dans l’ici et le maintenant. Mais, vous l’avez remarqué, les plantes de bureau se font arroser de café bouillant par les réparateurs de photocopieuses, vrai ou faux ? Alors que faire ? Passer aux pertes et profits du naufrage psychique dû au boulot, avant que ça n’empire. Je quittai la cafétaria, les bureaux, et je n’y ai jamais remis les pieds. Je ne me suis même pas posé le problème de récupérer mes affaires dans la cage-à-veau.

Avec du recul, pourtant, j’imagine que si la boite avait été un peu maligne (ce dont je doute), ils auraient envoyé Charlene ranger mon bureau à ma place. Je dis juste ça parce que la vision me plait, la vision de Charlene, une corbeille dans ses doigts en forme de saucisses, passant au criblemes fouillis de papiers. Elle tomberait sur le cadre avec la photo du baleinier disloqué et coincé, sans doute à jamais, dans la glace vitreuse de l’Antarctique. Je la vois examiner la photo et ça la trouble légèrement, elle se demande à cet instant qui est ce jeune type, et il est possible qu’elle ne me trouve pas inintéressant.

Mais fatalement, elle se demanderait pourquoi j’ai tenu à encadrer une image aussi bizarre et j’imagine qu’alors elle se demanderait si ça n’a pas de valeur. Je la vois ensuite remercier le ciel de ne pas comprendre ces pulsions peu orthodoxes, papapuis elle jette la photo, qu’elle a déjà oubliée, à la poubelle. Mais pour cet instant d’hésitation… l’instant avant qu’elle décide de jeter la photo… je ne suis pas loin de croire que je pourrais aimer Charlene.

C’est cette pensée amoureuse qui m’a soutenu pendant les longs mois où, après mon départ, je devins un Caveur et ne remis plus jamais les pieds dans un bureau.

Suis-moi bien : quand tu deviens un Caveur tu sors du système. Il faut abandonner, comme je l’ai fait, ton appart au rez-de-chaussée, les bibelots noir mat imbéciles qu’il y a dedans, plus ces absurdes rectangles d’art minimaliste accrochés au-dessus du sofa couleur corn-flakes et des meubles suédois semi-jetables. Les Caveurs louent des apparts dans les caves ; au dessus, l’air pue la classe moyenne.

J’ai cessé d’aller chez le coiffeur.  Je me suis mis à boire trop d’espressos puissants comme de l’héro dans des petits cafés où chaque jour des types et des filles de seize ans inventaient des sauces à salade en choisissant les épices d’après l’exotisme du nom (« Oooh ! Cardamone ! Essayons une cuillère de ça ! »). Je me suis fait de nouveaux amis qui glapissaient à longueur de temps qu’on ne lisait pas assez les écrivains sud-américains. Je mangeais des lentilles. Je portais des ponchos en lama imprimé, je fumais de braves petites cigarettes (des Nazionali, d’Italie, je me souviens). Bref, j’étais devenu grave.

La sous-culture caveur était strictement codifiée : les garde-robes se composaient principalement de tee-shirts psychédéliques délavés et ornés de portraits de Schopenhauer et d’Ethel et Julius Rosenberg, accessoirisés avec gadgets et badges rasta. Les filles avaient furieusement l’air gouines de fac, les garçons étaient blêmes et moroses. Pas un ou une ne donnait l’impression de baiser, comme s’ils réservaient leur énergie à discuter militantisme et dénicher d’obscures destinations pour vacances politiquement correctes (la vallée de Nama en Namibie – mais uniquement pour admirer les pâquerettes). Ils regardaient des films en noir et blanc, généralement brésiliens.

Au bout d’un moment dans trip Cave, j’avais adopté la plupart de ces attitudes. Commença la zone professionnelle : prendre des boulots tellement en dessous de mes capacités que les gens étaient obligés de me regarder et de dire : « A l’évidence il pourrait trouver mieux. » J’ai même bossé pour des sectes, le plus réussi consistant à planter des arbres un été en Colombie-britannique au milieu d’un bombardement pas désagréable de joints, de poux de chèvres et de courses de dragsters en vieilles Chevette et Biscayne déglinguées, repeintes à l’aérosol.

Tout cela dans le but de gratter le vernis dont le marketing m’avait enduit, qui avait encouragé mon penchant à vouloir tout contrôler en douceur, qui m’avait en quelque sorte appris à ne pas vraiment m’aimer. Le marketing consiste essentiellement à resservir la merde assez vite pour que les dîneurs croient que c’est de la vraie bouffe. Il ne s’agit pas vraiment de créativité, mais de vol, et personne ne s’accommode d’être un voleur.

Mais au fond, mon évasion style-de-vie était un échec. Je ne faisais qu’utiliser les vrais Caveurs à mes propres fins – tout comme les designers pompent les artistes pour inventer une nouvelle frime. J’étais un imposteur, et ma position finit par devenir intenable au point de déclencher ma Crise des vingt-cinq ans : tout devient pharmaceutique, vous touchez le fond, et les voix rassurantes commencent à s’éteindre. »

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