Desperately in need of some stranger’s hand in a desperate land

In "CE QUI SE PASSE", 24 FPS, MIND STORM, PROTEIFORM, SCREENS
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Les nouvelles sont mauvaises : nos perspectives semblent s’être subitement raccourcies.

Maintenant, tout le monde est au courant. Non ?

C’est la fin du monde.

Pas exactement aujourd’hui, mais demain. 2012 exactement. Si certains veulent poser une RTT (c’est le moment où jamais), l’évènement aura lieu le 21 Décembre, inutile de poser des jours pour les fêtes de fin d’année, elles semblent compromises. On peut casser, aussi, nos PEL, il semblerait qu’ils ne servent pas à grand chose. Ce qui pourrait nous vexer, c’est qu’apparemment, tout le monde le savait ; on est les derniers à l’apprendre : la date de péremption de ce monde, c’est dans trois ans deux ans et demi. Du coup, on chauffe les réseaux d’information pour se mettre au courant, histoire de pas avoir l’air trop con le jour J, quand tout va subitement s’effondrer, quand les planètes vont se trouver pile poil là où on ne savait pas, il y a encore si peu de temps (alors que les sociétés ancestrales semblaient avoir été prévenues), qu’elles devront se trouver cette fameuse année, et qu’on va voir soudainement la maison durement acquise disparaître (bad news) ainsi que le crédit qui lui était lié (good news !).

Bref, Emmerich sort un nouveau film, et il semblerait que les producteurs aient quelqu’espoir de survivre au delà de la date fatidique qui sert de titre au film, sinon on cerne mal ce qui les pousserait à faire de tels investissements (prévenir tout le monde ? Plaquer leurs organes reproducteurs à l’or fin juste avant de périr tous en choeur ?…) exactement au moment où ça n’aurait plus aucun sens d’accumuler ce qui est censé, immédiatement, disparaître.

2012 va sortir et la promotion du film ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre, afin de générer chez le spectateur que le simple appât des effets spéciaux ne suffirait pas à convaincre de venir poser ses périssables fesses dans un fauteuil à 11€ la place, une adhésion fondée sur des raisons moins pyrotechniques, comme une certaine manière de se sentir « concerné ». Ainsi, sur le site du IHC (quoi ? On ne connait pas le IHC ? Va falloir apprendre les nouveaux sigles, parce qu’en 2012, mieux vaudra connaitre la signification de IHC que celle de choses disparues comme UMP (comme quoi les fins du monde ont quelque chose de bon) ou PS (mais là, le suspens est d’une autre nature : survivra t-il non pas à la fin du monde, mais jusqu’à la fin de celui ci ? Mystère…) ; pour votre gouverne, l’IHC, c’est l’Institute for Humanity Continuity, notez ça quelque part, ça pourrait vous servir, un jour (ou pas)), sur le site de l’IHC, disais-je donc, on trouve tout le nécessaire pour que les quelques uns qui survivraient à la fin du monde (ce qui en fait, à mon humble avis, autre chose que la fin du monde, mais passons sur ce genre de détails qui font que les fictions sont, le plus souvent, des fictions…). Tout d’abord, des documents qui montrent qu’on ne rigole pas, et que le film est la bande annonce d’une super production telle que la nature sait nous en réserver (la bande annonce du film fait très « vous avez aimé le 11 septembre 2001 ? Vous allez A DO RER la fin du monde ! (au fait, ça fait combien de fois qu’Emmerich nous le détruit, ce monde ?)), mais aussi des choses qui dépassent la raison (du moins, dans son usage habituel) comme, une sorte de primaire pour élire, déjà, le président des survivants de la fin du monde, et une loterie pour faire partie des heureux rescapés. Après tout, ça doit être une sorte d’équivalent aux loteries que les USA organisent pour faire gagner quelques green-cards, faisant en sorte que la citoyenneté américaine paraisse aux yeux des citoyens des autres nations, une précieuse chance, ce qui fait d’eux, aussi, des perdants, des loosers. Sachons donc que, pour ce qui concerne la fin du monde, ça ne sera pas tout à fait collectif, puisque quelques uns vont s’en sortir. Du coup, cette fin du monde, ce n’est rien d’autre qu’une version plus spectaculaire du monde lui-même, puisque notre principe actuel, c’est détruire et n’en sauver que quelques uns. D’autres titres auraient dès lors mieux convenu à 2012 comme Tout ça pour ça ou Beaucoup de bruit pour rien.

Mais le plus fort dans l’histoire, c’est de parvenir à proposer aux bonnes consciences en quête de carburant une déculpabilisation facile : une fois de plus, l’homme est victime de la nature, et sa lutte va consister à s’oppose aux plans de destruction massive de celle-ci, et à faire corps, tous ensemble, pour parvenir à n’en sauver que quelques uns. La routine, en somme, puisque c’est de manière générale ainsi que va le monde, fin du monde, ou pas. Ainsi, dans 2012, l’homme est victime de la nature, et plus le film convaincra ses spectateurs, par millions, de ce leitmotiv, moins l’homme pourra se soupçonner lui même d’être à la source du problème. Moins encore pourra t-il supposer que c’est précisément sa volonté d’en privilégier quelques uns en les sauvant au prix du sacrifice de tous les autres qui est source de désordre.

En 2004 sortait un petit livre, intitulé Du Risque de fin du monde et de sa dénégation. L’auteur en était Christian Carle. On y trouvait ces quelques lignes, entre autres, au moment où il décrivait, précisément, les stratégies de dénégation de la fin du monde :

« La mise en scène de la fin du monde dans l’Art et la Littérature, principalement le cinéma et la littérature de science-fiction (pour ne rien dire des jeux vidéos) est elle aussi dans la plupart des cas une méthode de banalisation. Il s’agit de réduire toute l’affaire aux proportions d’un « ‘grand frisson », de flirter délicieusement avec un avant-goût de catastrophe. Rarement ces mises en scène sont l’occasion d’une prise de conscience, au contraire : on pose le livre, on quitte la salle, et on constate que, bien que la fin du monde ait eu lieu, on en est sorti indemne. Bien évidemment, ces scénarios se gardent bien de présenter des apocalypses réalistes et de mettre en scène leurs causes réelles effectives, et le plus souvent ces apocalypses sont instrumentalisées pour introduire un message de propagande, où l’on voit les « méchants » comploter contre l’humanité et être vaincu au dernier moment par les « bons ». La dénégation est alors redoublée puisque, faisant semblant de croire à la possibilité d’une fin du monde, on ne s’en sert en fait que comme moyen de pression psychologique et pour orienter les esprits (là aussi on peut se demander si le gouvernement américain ne met pas délibérément en scène un film-catastrophe dans lequel il est joué sciemment de la menace de fin du monde – supposée venir du camp adverse – pour imposer une politique mondiale répressive [note du moine copiste : c’est une évidence, dès l’après guerre dans Le jour où la Terre s’arrêta (celui de 1952, puisque la version de 2008 est tout à fait désespérante (mais involontairement))]. D’une manière significative d’ailleurs, le discours sur la fin du monde est omniprésent chez les politiques depuis la Guerre froide, ce qui signifie à la fois qu’on y croie et qu’on n’y croie pas, selon une forme complexe de dénégation, car si on y croyait vraiment, on se donnerait aussitôt les moyens d’en annuler le risque. »
Du Risque de fin du monde et de sa dénégation – Christian Carle, p.40

Mais à la fin de l’ouvrage, on lit ce qui suit :

« Comme il est peu probable que le capitalisme passe la main de lui-même – la probabilité est plutôt du côté d’un « coup de bluff », quitte à engager l’humanité sur une pente suicidaire, comme le fait actuellement le capitalisme américain en la personne du président Bush sur la question des gaz à effet de serre -, il faudra l’y contraindre, ce qui passe par un renouveau des organisations de lutte. (…) L’important est qu’elle [cette lutte] soit résolument anti-capitaliste et anti-productiviste, qu’elle propose une alternative réelle, et qu’il y ait consensus sur ce point.

Les conditions objectives d’un tel consensus sont d’ores et déjà réunies par une situation qui, par delà les analyses en termes de classes, oppose désormais une poignée d’irresponsables mondiaux à l’ensemble de l’humanité. Reste à opérer la révolution des consciences, la prise de conscience générale qu’une telle situation ne peut plus durer et que les temps sont mûrs pour en changer. La question – angoissante – est alors celle des délais, qui risquent d’être trop courts pour agir à temps. Le capitalisme passera t-il à temps la main, ou choisira t-il d’engager l’humanité dans une impasse, quitte à la faire périr avec lui, comme ces despotes orientaux qui, ne voulant pas mourir seuls, entrainent avec eux dans la tombe tous leurs serviteurs ? Et pourra t-on susciter à temps une organisation plus efficace, capable de le contraindre et éventuellement de le soumettre ? Un des obstacles majeurs pourrait bien être la persistance des conflits à caractère religieux, qui risquent d’enliser l’humanité dans des querelles d’un autre âge, et de dévoyer les nécessaires prises de conscience (une spécialité de la religion depuis toujours).  » (Ibid. p. 76-77)

2012 nous tire les cartes et joue les diseuses de bonne aventure, mais en faussant la donne. En bon public dont la pulsion scopique est ébranlée par l’excitation des images spectaculaires, nous sommes d’autant plus insouciants de notre perte possible, qu’elle nous est donnée en pâture comme une fiction dont on observe que plus elle est réaliste dans ses trucages, plus elle nous donne le sentiment de pouvoir être jouée à l’infini, et observée sous toutes ses coutures. On en deviendrai des spécialistes de notre propre destruction : j’ai vu le monde mourir, et c’est cool. Il est vrai qu’au cinéma, il y a toujours des survivants. Immergés dans notre propre fin, la rejouant sans cesse, ici avec un maître d’orchestre spécialisé dans ce genre d’effets de sidération, nous nous convainquons peu à peu de notre propre invulnérabilité : on s’en est déjà si souvent sortis indemne, à regarder les autres se faire massacrer. Ici aussi, le cinéma endort, en anesthésiant efficace (au passage, ce cinéma est donc tout sauf esthétique), permettant de regarder, chaque jour, la version habituelle, actuelle et quotidienne de la destruction du monde (notre routine, puisque c’est notre programme industriel, économique, politique), avec le même regard curieux et irresponsable que celui que nous avons dans les salles obscures, et contribuant à produire ce qu’il met en scène, à ceci près que ce spectacle là manquera de spectateurs.

Anyway; rien de nouveau sous le soleil : personne ne sortira de ce monde vivant.

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