Fin de trimestre, temps chargé qui, selon les normes édictées ces dernières semaines, devrait être considéré comme l’idéal du plein emploi : passer son temps à bosser en ne disposant plus de temps pour autre chose, même pas pour consommer, ce qui permet de supporter aisément un salaire que n’importe quel cadre ambitieux considèrerait comme largement insuffisant. En même temps, finalement, le meilleur moyen de faire accepter les bas salaires, c’est de retirer aux travailleurs le temps dont ils pourraient disposer pour consommer, et se rendre ainsi compte de l’insuffisance de leur traitement. Une fois encore, le slogan « travailler plus pour gagner plus » était évidemment un mensonge : tout le talent politique consiste à réussir à faire travailler plus pour gagner moins. Et dans un monde où production et consommation massive se pratiquent loin de nos rivages, tout ceci ne semble illogique qu’à ceux qui n’ont pas vu que le vent de l’histoire avait soufflé les feuilles mortes de notre petite bourgeoisie au loin, toujours davantage au loin.

Fin de trimestre, cent soixante élèves dont il faut penser quelque chose de pertinent, cent soixante trajectoires qu’il faudrait parvenir à ne pas rendre absolument parallèles tout en respectant un programme commun, cent soixante noms sur lesquels il faut placer un avenir hypothétique qui n’est le plus souvent qu’une ombre. Cent soixante têtes pas si blondes que ça sur lesquelles s’amoncellent les nuages, bientôt invitées à se désintéresser de ce qui pourrait les sauver. Cent soixante têtes dont on finit par se demander si il faut tant que ça les éduquer, leur apprendre l’économie, les valeurs, l’histoire : ils pourraient finir par voir à quel point on a déjà soldé leur avenir, combien on l’a déjà consommé, nous autres qui faisons mine de leur préparer un petit monde douillet, peuplé de PSP et de Wii qui transformeraient le plus acharné des technophobes en un pronoïaque en quête permanente de ce que la technologie lui a préparé, oubliant que derrière la technologie, il y a toujours un investisseur qui tire les marrons du feu.

Fin de trimestre à faire le point sur une carte dont les repères s’effacent peu à peu, à tracer une route de prochain trimestre qui ressemble de plus en plus à l’avancée dans un marécage dont on est pourtant bien obligé de se dire que par rapport à ce qu’on connaîtra dans trois ans, ça ressemble en fait au jardin d’Eden. Fin de trimestre à lire les projets de réforme, à se dire que décidément, rien n’échappera à l’avidité de ces gens là, qu’il faudra que tout y passe, tribunaux, prisons, hôpitaux, écoles, et à trouver étrange que, finalement, ce soit un vrai programme anarchiste qui soit mis en place par un groupe de politiques qui affirme pourtant installer durablement l’ordre, et qui ne ment pas : toute organisation est un certain ordre, y compris celle qui favorise certains au prix du sacrifice d’autres. Fin de trimestre à trouver d’étranges résonnances entre les propos de nos dirigeants et les slogans orwelliens. A un point tel qu’une pause s’impose, une évasion.

Rien de tel que la musique, dans la mesure où elle est sans doute la plus massive mise en forme matérielle d’un espace qui n’existe tout simplement pas en dehors de nous même, un espace qui n’est que résonnance intérieure suscitée par quelque chose d’autre que nous, rien de tel que la musique pour nous sauver, rien de tel qu’un dj pour nous sauver la vie. En d’autres termes, puisque le réel semble décidément boucher toutes les perspectives, fuyons.

Les portes de secours de chaque époque doivent être produites par l’époque elle même (je ne sais pas si c’est vrai, mais ça m’arrange ici, et il me semble que ça participe d’une certaine logique : si on est coincé dans une forme, c’est à l’intérieur de cette forme qu’il faut trouver des failles). Ainsi, si c’est dans un monde marqué par l’artifice qu’on se sent contraint, c’est par un surplus d’artifice qu’on va pouvoir le doubler, et s’en extraire. C’est pour cela que je considère assez volontiers que la meilleure manière de s’enfuir d’un monde sombrement devenu technoïde ne consiste pas à s’armer de djembés et de didgeridoos, ni même de violons ou de cornemuses, mais bel et bien à retourner contre la technologie ses propres armes, pour en détourner l’usage : il faut faire chanter les machines, sans pour autant en faire de simples imitations de la voix. Il faut au contraire les aider à produire leur propre langage, à faire entendre leur propre voix. Je retrouve cette idée dans une citation effectuée par David Toop dans son « Ocean of sound« , extraite du livre « Invisible Design« , de Claudia Dona :

« L’hyperartificialité, à travers laquelle le design accède à une approche au plus près du naturel, est un état à la fois super-technologique et poétique, un état dont nous comprenons toujours aussi peu le potentiel. Dotés de pouvoirs quasi divins – la vitesse, l’omniscience, l’ubiquité -, nous sommes devenus des nomades télématiques, dont les attributs se rapprochent toujours davantage de ceux des dieux antiques de la mythologie ».

Il serait tentant de n’accorder ce pouvoir qu’à la musique qu’on appelle savante, rejetant ainsi tout le reste des expériences musicales dans la sphère mentalement limitée (bien que vaste en quantité) de la musique crétine. On soutiendra plutôt que les ensembles ne sont pas aussi imperméables l’un à l’autre, et que certaines expériences se tiennent à l’instable limite d’un monde et de l’autre.

Ainsi, Lindstrom, quand sa musique semble s’adresser autant au corps qu’à l’esprit qui l’habite, dans des titres aussi furieusement cinétiques que celui que je propose ici, comme évasion. « Where you go I go ». Voila bien ce que nous lance la musique : Je vais là où tu vas, d’abord parce que tu as les moyens techniques de m’emmener n’importe où sous forme de lecteur gavé de gigaoctets de musique, mais aussi parce qu’une fois entrée dans tes neurones, les formes qui m’animent vont reconfigurer ta géométrie, et modifier profondément ta pensée, tes sensations, ta mémoire. Mes propres formes vont s’imposer, pour peu que tu les laisses faire. Et elles vont t’embarquer, corps et biens, dans leur propre univers, qui est dès lors un peu le nôtre. Evidemment, si on vit aujourd’hui, si on accompagne le flot du temps, qu’on a été imprimé (comme on parle de « circuits imprimés ») par le monde tel qu’il est devenu alors même qu’il encadrait ce que nous devenions nous mêmes, ce sont les sons de ce monde qui sont capables de nous en extraire pour nous propulser dans son propre au-delà. « Je vais où tu vas », c’est au moins la promesse d’un voyage, ce qui n’est pas si mal quand on a par moments envie d’être n’importe où, du moment que ce soit en dehors de ce monde (et oui, ça peut sembler renvoyer à Baudelaire, mais là, pour moi, ça renvoie beaucoup plus à un film étrange, prenant jusqu’aux frontière du nécessaire ennui, qui devient la matière de ce monde (et donc la matière des oeuvres d’arts qui ne peuvent trouer ce néant qu’en en faisant leur propre matière), un « Rome plutôt que vous » qui parvient à installer le vide des plages au milieu des villes chantiers, enfin bref, je reparlerai des plages au cinéma, parce qu’elles ont l’intérêt suivant : il ne s’y passe rien, si ce n’est la guerre, ou l’ennui, et du coup elles parlent bien du monde). Lindstrom, ou bien ce que les hybridations peuvent avoir de meilleur. « Where do you go I go » est une plage de vingt huit minutes qui croise une bonne partie de ce que la musique populaire du vingtième siècle aura pu générer de plus efficace. Mélange de sources disco, de références à des motifs rythmiques venus tout droit de la séquence instrumentale de « thriller » (oui oui, de Jackson), de sons en droite provenance du Jean-Michel Jarre du temps où les synthétiseurs étaient analogiques (ce qu’ils sont presque redevenus, tant le numérique imite maintenant à la quasi perfection son ancêtre), les cités d’or (oui oui, lecteur qui a traversé d’autres chroniques sur ce morceau, je suis sur que tu ne l’as pas encore croisée, cette référence, mais j’ose, et il te suffira d’écouter le morceau pour être convaincu). Toutes ces énergies convergent pour former ce que les esprits qui aiment les taxinomies appelleront « space disco », mais l’expression semble bien insuffisante et restrictive pour qu’on saisisse en elle la puissance d’arrachement au sol de tels morceaux. Conscient que l’idée puisse heurter ceux qui sont amateurs de constructions plus subtiles, davantage liées aux formes classiques de musicalité, il reste pourtant possible de considérer que ces formes classiques trouvent ici une forme d’accomplissement, dans la reconnaissance de formes simples, pures, répétées dans de patientes boucles qui les élèvent progressivement au dessus d’elles mêmes, vers un accomplissement qu’on peut considérer comme un horizon poursuivi sans jamais être atteint. Rassurez vous, aux alentours de la vingtième minute, un camp de base vous accueillera au beau milieu de votre ascension, histoire de reprendre souffle et de se relancer vers la quête des inaccessibles étoiles. On peut d’ailleurs sourire à l’évocation de cette tendance « spatiale » dans ce genre de musique (tendance qu’on a connue plus tôt quand des formations telles que « Space » (oui, le groupe de Didier Marouani) proposaient de véritables trips tels que « Magic Fly », véritable bande son d’un vol planant à la surface de planètes inconnues comme les terres de l’ouest. On peut sourire de l’apparente naïveté d’une telle quête, mais elle est finalement plus profonde qu’elle n’en a l’air. Nous autres qui désirons sans fin, comme dirait Vaneigem, sommes, étymologiquement, en manque d’étoile : desiderare. Voila la racine du désir. Sidus, c’est l’étoile perdue, la racine dont on a été coupé, dont on n’a perdu jusqu’à la trace. Le désir n’est rien d’autre que ce mouvement intime qui nous pousse vers cette source inaccessible. Qu’on conçoive le désir chez Platon, chez Spinoza ou chez Deleuze, qu’on le conçoive même chez Schopenhauer, on reconnaît là ce mouvement apparemment insensé. Ce trip musical, comme tous ceux qui, dans des styles différents, ne sont rien de plus, mais rien de moins non plus, que la réalisation formelle de cette soif qui est la nôtre. Et c’est ainsi que contre toute attente, la disco, fille ainée de la soul, style trop facilement dé-considéré comme mineur apparaît comme le véhicule idéal de la propulsion des âmes.

Maintenant, bon voyage.

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