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Alphabeat Street

J’évoquais dans l’article précédent le rôle que jouent les guides qui ont exploré avant nous les coins et recoins d’une parcelle de l’univers sonore qui s’ouvre à nos oreilles, en me demandant comment de jeunes oreilles d’aujourd’hui pouvaient se repérer dans l’océan de sons sur lequel ils sont agités de bien des façons par les causes extérieures et, pareils aux flots de la mer agités par des vents contraires, flottent, inconscients de leur sort et de leur destin (J’use du copier/coller, puisque PPDA semble avoir en ce domaine institué une licence littéraire).

Comme le diraient des enquêteurs, en ce domaine comme en d’autres, j’ai mes sources, et il s’agit tout autant d’indics postés à des croisements de routes stratégiques que de lieux secrets au creux desquels je sais qu’une eau attend patiemment que le pélerin sans but vienne la boire pour se donner des ressources pour la route, et des orientations à suivre. Mais si il fut un temps (au 20è siècle, c’est dire si nous parlons d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent désormais pour de bon pas connaître) où ces sources n’existaient qu’en petit nombre, réservées par quelques initiés qui les entretenaient à quelques disciples qui s’y entretenaient eux mêmes. Quelques émissions nomades sur une bande FM encore parcourue par des vaisseaux corsaires, quelques journaux aux titres fleurant bon l’outre-atlantique, ou l’outre-manche, on ne savait parfois pas faire la différence, l’outre-monde de toute façon, quelques livres empruntés à la bibliothèque de quartier, qui renvoyaient à des 33t que la médiathèque permettrait, après des mois d’attente, de découvrir enfin. On ne connaissait certains disques que par l’intermédiaire de critiques lues dans telle revue, on les écoutait à travers les oreilles de ceux qui les avaient entendus pour nous. Pire encore, parfois, nous ne connaissions les chroniqueurs qu’avec des années de retard, et en n’ayant lu que les articles d’autres journalistes qui révélaient à nos yeux franchouillards qu’une vie culturelle pleine de secret semblait se développer comme un écosystème indépendant ailleurs, sur d’autres continents.

Des années s’écoulèrent entre le premier regard étonné que je posais sur la pochette du volume IV des Led Zeppelin, affichée en format poster dans la chambre d’un de mes cousins, plus libre que la moyenne, musicien lui même, donc prescripteur sans le savoir pour mes futures oreilles, et le jour où je pus enfin trouver la fameuse galette et découvrir en musique ces titres que je connaissais par coeur pour avoir lu, et relu, des dizaines d’articles les analysant sous toutes les coutures, de reportages sur les tournées du groupe, d’interviews de Plant et de son petit Page, sans l’avoir jamais entendu. Pour d’autres albums, le délai fut si long qu’entre temps, on était passés du vinyle au compact disc. C’est dire.

La mise à disposition immédiate de la discographie mondiale aurait pu rendre inutile la référence à ceux dont c’est le métier que d’écouter des disques pour ensuite écrire à leur sujet. Après tout, pas besoin de guides si les réseaux nous offrent le don d’ubiquité, la possibilité d’écouter tout, tout le temps, n’importe où. A ceci près que c’est bien beau de pouvoir rebondir de blog en blog, de page d’autopromotion au profil mis livré en pâture à l’audimat planétaire, mais encore faudrait il qu’on soit capable de s’orienter dans cet océan de sons, face à l’Himalaya de musique à écouter, pour y discerner ce qui vaut le coup qu’on y prête oreille, tympan et neurones.

Jamais, donc, les intercesseurs n’auront été aussi nécessaires. Mes bouées de sauvetage sont d’ordinaire les chroniqueurs de Chronicart, de Noize, Fluctuat, certains commentateurs de cette colonne qui me rappellent les éléments essentiels du bon goût lorsque je m’égare et que je perds le sens commun (en même temps, aller au cinéma ou écouter de la musique sans perdre la raison, quel intérêt ?). Discgogs et Lastfm m’épaulent, connaissant mes habitudes, et guident mes pas vers des criques dans les eaux desquelles mes oreilles n’ont pas encore pataugé. Mais on demeure là dans l’ordre normal des choses, bien au chaud à l’intérieur de l’espace Schengen de mes propres habitudes musicales.

Au-delà des satisfactions de routine desquelles a peu de chance d’émerger grand chose de spécifique, ailleurs que dans ces cafés dans lesquels j’ai mes habitudes et quelques bouteilles à mon nom, trop rares sont ces moments où ne nouvelle source, charriant un nouveau breuvage, jaillit au détour d’une errance vaguement vigilante. C’est pourtant ce qui m’est tombé dessus cette année quand j’ai découvert vraiment par hasard l’abcdaire du son. Gisement à ciel ouvert, riche en filons qu’on peut passer de longs moments à suivre et exploiter, ce site est spécialisé dans ce qu’on pourrait appeler « musiques urbaines » si on présidait le jury des Victoires de la musique, ou plus simplement, le rap, n’en déplaise à ceux qui, parmi les lecteurs de cette colonne, sont peu habitués à ce courant, et s’en méfient même, peut être.

Si quelqu’un voulait se faire une idée de la clarté des cartographies générées par l’abcdaire, il est possible de se rendre sur la page des bilans de l’année 2010. Passage un peu obligé de tout site prescripteur, l’exercice est ici réalisé de main de maître, tant sur le fond (les choix font preuve d’une étonnante diversité, les courtes présentations témoignent, elles, d’une lucidité sans borne) que sur la forme (on échappe aux listes de références). On y découvre que si le rap est capable de satisfaire autant les besoins primaires de hits et punchlines efficaces que des aspirations plus élevées, parfois dans la révolte la plus lucide, parfois dans le recueillement aussi, c’est tout simplement parce qu’il forme ce qu’on peut enfin appeler, désormais, une culture. Il y a là de quoi passer une bonne demi journée à errer de titre en titre, et on se prend vite à intégrer les éléments de base de cette culture, comme une croisière dans des eaux sur lesquelles on pourrait encore croiser aussi bien des sirènes que des corsaires. Les gars qui tiennent ce site constituent, pour ce genre de traversées, des skippers de choix.

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