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Il faut bien vivre

 

Plus tard, on se demandera peut-être comment la politique avait pu oublier une donnée de base, un truc élémentaire, quelque chose de si évident que c’était devenu peu à peu un détail qu’on avait laissé de côté, auquel on prêtait si peu d’attention qu’on ne se rendait même plus compte qu’on n’en garantissait plus la réalisation : il fallait bien que les gens vivent. 

Mince alors. Mais oui, c’est ainsi : si on va au boulot pour gagner sa vie, il y a comme une rupture de contrat s’il s’avère qu’alors qu’ils travaillent un mois entier, à temps plein, les gens ne vivent plus de leur travail à partir du 12 du mois, et qu’au-delà, ils se serrent la ceinture, sautant un repas sur deux, éteignent lumière et chauffage, se blottissent sous le plaid, mettent le smartphone en mode économie de données, écoutent une symphonie pour noeuds d’estomac en regardant, à la téloche, un député qui leur avait promis le nouveau monde, un gars encravaté qui parle comme un converti, quelqu’un dont la vie personnelle semble, effectivement, avoir changé, et plutôt en bien, et qui se sert de la misère des autres pour repeindre son intérieur couleur bienfaisance.

Rassurons-nous, on va s’en sortir un instant en se demandant mais qu’est ce qu’ils font de leur fric, ces gens là ? On a toujours un préjugé de ce genre : les pauvres ne seraient pas si pauvres que ça, c’est plutôt qu’ils utilisent pas correctement leur fric. Pourquoi prennent-ils du Nutella, alors qu’on a inventé la pâte à tartiner exprès pour eux ? Et pourquoi ils ont des smartphones ? Ne les voit-on pas certains samedis midi, plateau à la main faisant la queue chez Flunch ? Hein ? Adidas aux pieds, Adidas au cul, Adidas sur le torse, Adidas vissée sur la tête, LVMH en bandoulière… J’te mettrais bien tout ce ptit monde sous tutelle, pour voir si, vraiment, on peut pas arriver à faire tenir un mois entier de dépenses bien gérées dans un Smic maintenu à 1188€ net.

En fait, faire un mois avec un Smic, c’est comme doubler un camion sur une départementale, au volant d’une Renault 11 entretenue, certes, mais asthmatique de naissance quand même, avec en ligne de mire la bagnole qui arrive en face. On a beau rétrograder pour retrouver un peu plus d’énergie, on a beau se pencher en avant et répéter en mode mantra « ça va passer ça va passer ça va passer », en fait, ça passe pas. On peut retourner le truc dans tous les sens, ça passe pas. Et tout le monde le sait. 

Déjà, avec le salaire médian, à 1700€ et des poussières, on ne fait pas le foufou avec sa carte bleue. Et pourtant, la moitié d’entre nous fait avec moins que ça. Et pour 5 millions de français, il faut faire avec moins de 850€ par mois. Là aussi, on peut pas. Tout le monde le savait, tout le monde s’en accommodait fort bien, on faisait avec, y compris les principaux concernés. Pourquoi ? Parce que nous ne nous préoccupons pas de politique, tout simplement. Parce que la délégation du souci politique permet de s’en laver les mains. Au pire, quand ça devient insupportable, on peut rejeter la classe politique toute en bloc, faisant mine de penser qu’on y était pour rien. 

C’est une certaine conception de la démocratie qui consiste pour le peuple à prendre le beurre, l’argent du beurre, sans se donner la peine d’aller traire les vaches. Alexis de Tocqueville avait déjà repéré cette tendance qu’a la démocratie à inciter à un individualisme qui concentre un semblant de préoccupation politique dans la seule inquiétude qu’entretient chacun pour ses droits personnels, pour la sauvegarde de ses intérêt privés. Dans le texte qui suit, Cornelius Castoriadis  faisait un constat assez proche, d’une démocratie contemporaine qui, parce qu’elle est fondée sur la représentation, s’éloigne de ceux qui, plutôt que citoyens, deviennent usagers. 

Ce texte est en fait tiré de déclarations que Castoriadis prononça dans une série de documentaires réalisés par Chris Marker en 1989, intitulée L’Héritage de la chouette. En treize épisodes, Marker y parcourt quelques concepts clés de la philosophie antique, en compagnie de quelques penseurs réunis en banquet, et intervenant à tour de rôle sur chacun de ces concepts. Ici, donc, Castoriadis parle de démocratie. Et on comprend vite que nos institutions ont pour effet que nous ne nous sentons concernés par aucun enjeu politique. Nous savons que notre façon de vivre a pour conséquence de rendre la vie d’un nombre effarant de personnes, proprement, invivable. Nous le savons, mais nous n’en avons pas la charge, et nous payons des représentants pour se charger du sale boulot consistant à maintenir en l’état ces dispositions. Et on comprend dès lors qu’on les paye bien. Il semble qu’il soit grand temps de revenir à une responsabilité universellement partagée, dans laquelle chacun devra répondre du sort que nous réservons aux plus modestes d’entre nous.  

« Mais par rapport à ce problème de la représentation, l’essentiel c’est quoi ? C’est que les citoyens anciens considéraient effectivement que la communauté, la polis était leur affaire. Ils se passionnaient pour ça. Les individus modernes, c’est là que le bât blesse, ne se passionnent pas. D’où d’ailleurs ce phénomène tout à fait caractéristique du monde moderne : nous avons de longues périodes de plus ou moins grande apathie politique pendant lesquelles les affaires communes sont gérées par les politiciens professionnels, et puis nous avons, de façon paroxystique, comme des crises, des révolutions. Parce qu’évidemment, les professionnels gérant le domaine politique ont été trop loin, ou ce qu’ils font ne correspond plus à ce que la société veut, la société ne peut pas trouver des canaux normaux pour exprimer sa volonté, on est donc obligé d’avoir une révolution. L’activité politique dans la société moderne ne peut se réaliser que sous cette forme paroxystique de crises qui surviennent tous les dix, vingt, quarante ans, etc. Alors que dans l’histoire de la cité des Athéniens, nous avons trois siècles, – je laisse de côté le IVe qui est pour moi, en effet, le siècle où la démocratie s’atrophie, disparaît, dégénère après la défaite de 404 et la guerre du Péloponnèse –, nous avons trois siècles où il y a des changements de régime, mais où, en tout cas, ces trois siècles sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’Assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15.000, 20.000 personnes sur 30.000 citoyens. Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. Et ça, il faut l’opposer à une phrase, très bien dite, de Benjamin Constant, vers 1820, quand il oppose la démocratie chez les Modernes à la démocratie chez les Anciens, où il dit à peu près cela… Constant était un libéral, il était pour la démocratie représentative, pour le suffrage censitaire, il pensait que les ouvriers, étant donné leur occupation, ne pouvaient pas vraiment s’occuper de politique, donc il faut que les classes cultivées s’en occupent. Il dit que de toute façon pour nous autres, ce qui nous intéresse, nous autres, Modernes, n’est pas de participer aux affaires publiques. Tout ce que nous demandons à l’Etat c’est la garantie de nos jouissances. Cette phrase a été écrite pendant les premières années de la Restauration, il y a 160 ans, et elle dépeint tout à fait typiquement l’attitude moderne. Il demande à l’Etat la garantie de ses jouissances, c’est tout. »

En complément, les mêmes mots, prononcés oralement par Castoriadis devant la caméra de Chris Marker, dans le troisième épisode de la série L’Héritage de la chouette, consacré à la démocratie. Les treize épisodes, disponibles sur dailymotion, sont passionnants :

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