Archives pour la catégorie PROTEIFORM

Monopolie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, MIND STORM, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »2 mars 2011

Si vous faites partie de ceux qui, gamins, attendaient impatiemment qu’on leur offre de nouvelles boites de Legos pour alimenter leurs délires architecturaux, ce qui suit devrait vous plaire :

De la cabane du pêcheur au pavillon statutaire, c’est l’histoire d’une volonté d’être chez soi qui devient l’outil de sa propre expropriation, tout ça en deux minutes, et en dessin animé. Si, enfant, on nous offrait les briques de la maison, rien n’est offert pour le Charles Ingalls qui sommeille en nous, et qui ne désire rien autant qu’agrandir régulièrement la maison qui, au beau milieu de sa prairie, ne sera jamais assez grande. Du coup, voir le piège sous forme de dessin animé valide pour de bon la tragédie immobilière. Il est possible que ce jeu de Monopoly ne vaille pas la chandelle qui, une fois qu’avec le logis, on aura aussi perdu l’électricité, sera pour certains d’entre nous, ayant pour consigne de ne plus passer par la case départ, de ne pas toucher les 20 000 francs, ce qui s’approchera le plus de ce qu’on peut appeler, un foyer :

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T(r)aux de croissance

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »26 février 2011

Je ne résiste pas à la tentation de partager cette découverte. Le groupe, Flobots, m’était encore inconnu il y a quelques jours. Je ne sais ce qui, du clip ou du morceau, m’a capté, mais le pouvoir croissant dont il s’agit dans le texte (très, très habile, et si tout le monde n’arrive pas à suivre en VO, il existe une version sous titrée (voila, d’ailleurs, une initiative salutaire, si on veut se faire une idée un peu plus claire de ce que peut être le rap) ici : http://www.dailymotion.com/video/x5uley_flobots-handlebars_music) agit manifestement sur moi, et m’entête un peu.

Je le livre sans davantage de commentaires, ça parle tout seul. Les connaisseurs connaissent sans doute déjà. Je n’en étais manifestement pas.

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Alien-Nation

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 3 commentaires »26 février 2011

Comme j’adhère à mon corps défendant au principe selon lequel il faut travailler plus (tout en gagnant moins, mais nous sommes au dessus de tout ça n’est ce pas ?), j’ai moins de temps pour alimenter cette colonne de considérations diverses.

Je joue un peu la simplicité en copiant collant un commentaire de j’ai fait sur agoravox à un article sur lequel je suis tombé un peu par hasard, en fouillant les infos concernant Mélenchon (oui, je furète un peu dans son sillage, car il y a là, p’t'etre bien, une piste intéressante).

Paul Villach publie beaucoup, à droite à gauche. Googler son nom conduit à de multiples pistes, gratuites et commerciales (moi je recycle ici une réaction à de ses articles, lui publie sous forme de livre des compilations d’articles publiés sur Agoravox; « on se ressemble », d’une certaine manière).

Il réagissait dernièrement à la réponse que Mélenchon faisait à Demorand, quand celui ci lui demandait pourquoi les pauvres ne votaient pas à gauche, si comme le dit Mélenchon, la politique actuelle ne va pas dans le sens de leur intérêt. Mélenchon, emporté comme il sait l’être, avait pointé les médias comme cause de cet égarement électoral. Paul Villach n’est pas d’accord, et exprime dans son article les causes de son désaccord (c’est étonnant de voir comment ces personnes qui gravitent autour des medias sont atteintes peu à peu de la grippe aphatienne, qui consiste à n’être pris de soubresauts que lorsque leur sphère est visée).

Vous pouvez lire l’article ici : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pourquoi-les-pauvres-votent-ils-a-89310

Je copie colle ci dessous mon modeste commentaire (pas si modeste que ça, sinon, je ne le publierais pas). Je l’accompagne d’un joli montage trouvé en furetant à la recherche de mises en images d’un groupe de rap que j’écoute ces temps ci, Flobot. Un morceau très court, simplement intitulé There’s a war going on for your mind. C’était un peu de circonstance; et son auteur démontre une thèse chère à Didier Lestrade : le contrôle des medias est plus profond qu’on ne pourrait le croire, leur pouvoir se niche jusque dans le choix de la police de caractères :

« Je veux bien qu’on pousse des petits cris effarouchés quand Mélenchon pointe les medias comme cause de l’adhésion de la partie la plus modeste de la population aux propositions de droite, mais il faudrait que l’article qui pousse ces petits soupirs exaspérés évite, lui au moins, de manipuler l’opinion…

D’abord, la référence à Thomas Frank arrive bien tard dans l’article, et ni Demorand, ni vous, ne creusez son filon (le problème, c’est peut être qu’il aurait fallu l’avoir lu ?). Lui montre qu’il y a bien un aspect de manipulation dans le fait qu’on laisse à penser à la majorité que chaque individu peut accéder à un destin qui est par définition minoritaire. En somme, les pauvres votent en fonction d’intérêts qui ne sont pas leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs, quand ils seront riches. Le « travaillez plus pour gagner plus » correspond assez bien à cette stratégie, puisqu’elle est comprise comme une prédiction concernant la majorité alors qu’elle est nécessairement sélective et qu’elle est d’autant plus efficace qu’elle concerne moins de monde.

Ensuite et surtout, la véritable manipulation ici consiste à faire de la théorie marxiste de l’aliénation une question de main mise du pouvoir dominant sur les medias. Il ne s’agit pas de cela. L’aliénation chez Marx consiste à priver les travailleurs du fruits économique de leur travail, en somme la plus-value. Qu’on ne veuille pas appeler ça « aliénation » pour ne pas provoquer une brusque prise de conscience chez des travailleurs qui sont parmi les plus productifs au monde, et gagnent pourtant souvent si peu, on peut le comprendre : ça pourrait les agacer et provoquer quelques remous peu avantageux pour ceux qui jusque là tirent les marrons du feu. Mais c’est de cela qu’il s’agit et de rien d’autre.

Et pour revenir à Frank, on croise là ses hypothèses : les pauvres votent à droite parce qu’on leur fait croire qu’ils pourront faire partie de la classe des exploitants, et une telle croyance nécessite un luxe de méthodes de communication permettant, par le biais de quelques gâteries, à maintenir cette illusion. L’un des outils est jusque là là consommation qui, par le biais du crédit permet à tous, y compris à cette frange de la population qui n’en a théoriquement pas les moyens, de se faire son petit univers de riche, à grands coups d’écrans plats immenses, de téléphone tactiles à la mode, de bagnoles premium, de séjours touristiques sur nos anciennes colonies, de fringues à la mode, d’intérieurs relookés.

Enfin, on oublie aussi que la culture ouvrière a été démontée par l’avènement de la télévision dans les foyers et l’illusion bourgeoise selon laquelle le bon père de famille est censé rentrer chez lui après le boulot. Il fut un temps où, après le boulot, l’ouvrier demeurait avec ses pairs, discutait, vociférait, débattait avec des interlocuteurs qui faisaient son éducation politique. Les bars étaient remplis, enfumés, bruyants, animés et on ne devait pas encore y supporter la lénifiante ambiance lounge qui s’impose désormais partout où les consciences viennent plus pour s’endormir que s’éveiller. On ne venait pas se lobotomiser devant Nagui ou Sabatier, on ne se posait pas devant le poste pour fantasmer et envier la famille Machin qui vient de gagner son poids en électroménager. On n’était pas non plus en permanence assailli par les prescriptions publicitaires à envier ceux qui ont ce que soi même on n’a pas. On n’était donc pas dressé à être sans cesse ceux qu’on n’est pas, et à se comporter comme si on était quelqu’un d’autre que celui qu’on est (autre définition possible de l’aliénation). Surtout, et cela, Frank le montre aussi, on ne voyait pas la culture systématiquement piétinée par ceux qui ne la maîtrisent pas.

Sans jouer l’air du « c’était mieux avant », on peut voir dans l’adhésion aux fantasmes de droite les effets d’un manque de culture qui n’est pas fortuit, puisqu’il est le résultat d’un dispositif général qui, s’il ne visait peut être pas à l’origine ces objectifs ci, n’a pas été corrigé lorsqu’on en a constaté les conséquences. Dans cette mesure, alors qu’on en connait les effets nocifs (nocifs, puisque menant une majorité à se comporter de manière non conforme à ses intérêts, c’est à dire poussant le peuple à se comporter de manière crétine, quelle que soit l’option républicaine choisie, tant celle qui voit dans l’intérêt général l’axe de la politique, que celle qui voit cet axe dans la somme des intérêts particuliers (mais en réalité, voila, on peut simplement admettre que nos choix politiques sont guidés pour favoriser les avantages personnels d’un petit nombre, chacun espérant intégrer cette frange avantagée)), alors qu’on maîtrise désormais les méthodes par lesquelles on fait se retourner la majeure partie du peuple contre elle même, en jouant de division fictives, ne pas mettre un terme à ces processus, et en faire aujourd’hui des méthodes politiques intentionnelles (qu’est ce que le débat sur l’identité nationale, sinon? Qu’est ce que le débat sur l’islam, sinon ? Qu’est ce que cette manière de sans cesse pointer des catégories de français pour inciter les autres à les lyncher en tant que cause du problème collectif, alors qu’on est soi même la cause première de la tension générale ?), c’est agir de manière non conforme aux intérêts du peuple, collectivement et individuellement, et ce de manière tout à fait consciente.

Voila, il me semble, des causes un peu plus tangibles du vote à droite.

Et, au passage, c’est moins à la question du vote à droite qu’il faut s’attacher désormais qu’à l’adhésion plus large au libéralisme. En d’autres termes, le problème se pose tout autant quand on vote majoritairement pour le PS. Mais il semble évident, là aussi, que pour éviter de vori en Mélenchon une alternative, on préfère jouer du traditionnel clivage gauche/droite en faisant comme si les propositions du PS étaient, substantiellement, de « gauche ». C’est à la limite le point sur lequel on pourrait être en accord avec cet article, s’il poussait un peu plus loin sa réflexion sur la notion de « faveur ». Après tout, qu’est ce que l’option PS, si ce n’est une manière de subventionner les plus pauvres afin qu’ils participent malgré tout à l’illusion bourgeoise de la possession de biens coûteux ? (d’ailleurs, le principe est finalement repris par le commerce, qui nous finance nos téléphones pour qu’on puisse participer au déploiement des réseaux, et en être finalement dépendants).

Et jusqu’à preuve du contraire, l’école est encore un rempart contre cette aliénation. Maintenant, cela relève plus du devoir que peuvent s’adresser les enseignants eux mêmes que de la lettre de mission ministérielle; certes. Mais quelle valeur devrait on accorder aux enseignants s’ils devaient attendre pour être éducateurs qu’un ministre leur demande de l’être ?

Attendre que quelqu’un d’autre nous dise quoi faire pour penser devoir le faire, ça aussi, c’est de l’aliénation. »

Je serais tenté d’ajouter un ou deux conseils de lecture pour compléter la réflexion :

Thomas Frank : Pourquoi les pauvres votent à droite ?
Etienne de la Boetie : le Discours de la servitude volontaire
Noam Chomsky : la Fabrique du consentement
Peter Watkins : Media crisis
Bernard Stiegler : Mécréance et discrédit 1 – mais en gros on peut tout lire de Stiegler.
Christian Salmon : Storytelling

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Windows 54 2.0

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, CINEMATOGRAF, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, SCREENS Laisser un commentaire »24 janvier 2011

Ne parvenant pas travailler simultanément au four et au moulin, je relaie ici les articles publiés dans l’outre-monde. Je suis en pleine immersion hitchcockienne, simplement pour prépare une projection inaugurale de notre ciné-club flambant neuf. Pour que les lectures et cogitations que je mène cristalisent, j’en fait des rapport successifs.

Alors, ceux que l’univers d’Hitchcock intéresse pourront trouver en cliquant les liens qui suivent :

Une filmographie qui tente de cerner quels pourraient être les films héritiers de Fenêtre sur cour. Et autant dire qu’on a évité de se fonder sur une quelconque question de « thème ».

Une liaison tissée entre Godard et Hitchcock. On sait que la dette de l’un à l’autre avait trouvé ses premières expressions du temps des Cahiers du cinema, puisqu’Hitchcock avait constitué l’objet d’un de leurs premiers débats de fond. C’est peut être même là que l’identité de cette pensée s’est trouvée, autour d’une question. Et peut être n’est on toujours pas sorti de cette question. En l’occurrence, la dette est telle que Godard fait d’Hitchcock le centre de la conclusion de son Histoire(s) du cinéma. Et parce qu’il y a des présences implicites qui réclamaient à être explicitées, on croise, aussi, Malraux, dans cet article.

Promis, bientôt, on reviendra écrire pour ici même.

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Amazing Grace

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, CINEMATOGRAF, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, SCREENS Laisser un commentaire »22 janvier 2011

Reprise des opérations dans le monde parallèle.

Au boulot, on profite de l’opération « cinelycée’ (www.cinelycee.fr si vous allez voir le site, vous allez sans doute, comme nous, être alléchés; évidemment, le site ne dit rien des difficultés techniques auxquelles on se confronte depuis le début de l’année, en particulier le fait que les établissements scolaires des Hauts de Seine (les autres, je ne sais pas) sont connectés au net via une passerelle qui interdit le téléchargement des films) pour lancer notre première projection, Fenêtre sur cour (Rear window, 1954).

Comme l’occasion est trop belle d’avoir là devant nous une de ces oeuvres cinématographiques qui sont bien plus que ce qu’elles semblent être tout en demeurant d’excellents moments de divertissement, j’ai mis en ligne un texte qui tente de mettre en place quelques pistes de problématiques.

Et comme Fenêtre sur cour, ce sont plein de segments de vie qui ont du mal à se raccrocher les uns les autres comme les wagons d’un seul et même train, ou plutôt, comme on pourrait tout à fait lire le film comme la tentative désespérée d’un homme pour échapper au train de ce qui lui apparaît de plus en plus comme son destin, je n’ai pu m’empêcher de détourner un titre déjà évoqué ici il y a quelques jours. C’est le signe que cette courte séquence de mots a un pouvoir d’entêtement un peu supérieur à la moyenne, et que j’essaie de contaminer le plus de monde possible : L’article se trouve donc ic : La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas.

Et pour ceux qui aiment Rear Window pour d’autres raisons que la simple affaire de meurtre qui lui sert de prétexte, je lancerai cet après midi une liste d’autres films qui, manifestement, ont été inspirés sans être servilement esclaves du récit mis en place par Hitchcock.

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Le spectacle, par intermittence.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »19 janvier 2011

Enième gros sketch d’Aphatie, hier soir, sur le thème « protégeons les journalistes, puisqu’ils sont irréprochables.

La raison de sa colère (oui, on pouvait parler de colère : si son débit s’était encore un peu accéléré il est probable que le standards de Canal+ aurait été submergé d’appels de téléspectateurs pentecotistes convaincus d’avoir vu le chroniqueur basque soudainement habité par le don des langues, celui qui fait parler directement l’Esprit Saint par sa propre bouche (ne souriez pas : sachez plutôt qu’il y a de par le monde des milliers de fidèles du Renouveau charismatique qui croient fermement en cette possibilité), c’était qu’on ait imaginé, ces derniers jours, que les médias français auraient pu manquer à leur devoir d’information à propos de la Tunisie ces dernières années. On a senti que son sang n’avait fait qu’un tour quand le même ami imaginaire que celui qui s’adresse régulièrement à Sarkozy (celui qu’il évoque souvent dans ses discours, qui lui sert d’interlocuteur public inexistant, lui permettant de faire questions et réponses appropriées) lui a glissé à l’oreille qu’on accusait les journalistes français d’avoir été jusque là complaisants avec Ben Ali.

Morbleu. On attaque la confrérie ! Ni une ni deux, Jean-Mich’ pose l’intégrale des éditions des grands journaux de ces 20 dernières années sur le bureau, et découpe patiemment de ses grands ciseaux les articles qui mettent en évidence sa thèse : en fait, la presse dit la vérité depuis des années, mais tout le monde fait comme si de rien n’était, refusant de croire l’oracle, et se comporte ainsi à l’opposé même de ce que les reporters conseillent. Suit alors une avalanche d’exemples tirés d’articles montrant que c’est le lectorat qui est vraiment trop trop con, ne tirant pas tous les enseignements des enquêtes journalistiques qui avaient pourtant tout vu venir de loin. Mais voila, manifestement, aux de Jean-Michel Aphatie, nous n’écoutons pas suffisamment Jean-Michel Aphatie.

La faute pèse évidemment sur les politiques qui, eux, auraient fait preuve de complaisance avec le régime tunisien. Et bien entendu, le soir où Aphatie se jette ainsi à la gorge des politiques, il a sur le plateau le seul qui fasse exception : Hollande. Du moins celui-ci prétendit il avoir toujours dénoncé la manière dont Ben Ali spoliait son propre peuple de ses droits essentiels, et Aphatie ne lui fit sur ce terrain aucune objection. En réalité, n’importe quel homme politique, y compris Alliot-Marie, aurait pu être sur le plateau à ce moment là, et plaider la même virginité, il aurait reçu la même onction du même donneur de leçons.

C’est que les emportements d’Aphatie ont toujours lieu à contre-temps, et visent systématiquement à asseoir dans l’esprit de l’auditoire l’idée que son journalisme et le monde politique sont indépendants l’un de l’autre. Vitupérer ainsi contre la classe politique dans son ensemble, c’est se donner à bon compte des allures de journaliste indépendant.

Le problème, c’est qu’on aimerait voir cette fameuse indépendance en action, lorsque des hommes politiques en responsabilité sont sur le plateau du grand journal. Or, précisément, à chaque visite de ce genre, on est confondu par la complaisance avec laquelle on sait, dans cette émission, recevoir. Ainsi, on se permettra d’être beaucoup plus incisif avec un Mélenchon, à qui on s’adressera sur un ton condescendant et sermonneur, prenant l’invité avec des pincettes, mettant les citoyens en garde (pensez donc, un gauchiste, ma brav’dam »), le soupçonnant de populisme (être proche du peuple est un crime, sur la chaine branchouille premium). Ainsi, a contrario, on accueillera Balkany sans vraiment lui poser de questions, en blaguant avec lui sur ses prétendues aventures avec Bardot, devisant joyeusement d’un air bonhomme comme si de rien n’était.

Et on sait bien pourquoi : pour aller plus loin dans la question, il faudrait avoir des éléments à avancer, un dossier tenu à jour, des éclairages sur la manière dont la politique est pratiquée dans le 92; mais voila, on reçoit Balkany comme un élément de spectacle qui permet de rassembler une bonne grosse quantité de téléspectateurs devant leur écran avant de passer en seconde partie d’émission en mode télé-achat pour gaver les ouailles venues à la messe quotidienne. Les Balkany sont du pain béni pour Canal +, qui se comporte vis à vis de ce genre de « clients » comme un souteneur soigne ses gagneuses. Idem ce soir, en ce moment même, où on joue à parler politique avec Rachida Dati, comme si c’était là son véritable rayon. Et Aphatie, dans sa grande sagesse, et après les leçons qu’il a données hier, se plie gentiment à l’exercice, devisant avec l’intrigante comme si elle avait une quelconque légitimité (alors qu’elle même rappelle qu’elle n’a aucune responsabilité gouvernementale (mais que fait elle là ?)) à répondre à des questions qui engagent le peuple français vis à vis des tunisiens.

Finalement, Aphatie aimerait sans doute avoir plein de questions pertinentes à poser au clan Sarkozy, mais il faudrait pour cela qu’il soit, par exemple, italien. Evidemment, il lui faudrait alors recevoir de temps en temps Berlusconi, et accepter de rire publiquement à ses blagues vaseuses, sans se sentir autorisé à remettre en question une autorité mal acquise, ni à mettre en difficulté son hôte. Il travaille sur la télévision française, alors il se permet tout ce qu’il ne permettrait pas s’il était italien, et il s’interdit tout ce qu’il ne s’interdirait pas dans une autre vie. Pas grave, il a les vies des autres à condamner, c’est plus confortable.

Alors, évidemment, les emportements scandalisés d’Aphatie faisaient déjà sourire hier soir, parce qu’on sait bien quels talents de contortioniste l’animent quand il faut révérencer et génuflexer devant tout ce qui est proche du pouvoir. Il n’attaque que ceux dont il se dit qu’ils ne constitueront jamais un danger pour ses propres avantages, les enfonçant quand même un peu, au cas où. Ils les rangera soigneusement dans ce qu’il considère comme un tableau de chasse, comme les chasseurs du dimanche lâchent des gallinettes cendrées sur la pelouse pour se faire un carton à la 22 long rifle, en posant fièrement les bras croisés devant la CX, avec la mine de ceux qui ont accompli leur devoir.

Montreur d’ours au milieu du barnum pseudo-politique, Aphatie joue le jeu selon les règles que sa caste a instituées pour gagner à tous les coups. Les invités sont dans le coup, ils sont là en terrain conquis; ils se plient au jeu car ils savent que, s’ils ont la carte, il suffira de jeter un coup d’oeil appuyé en direction de Denisot pour que la publicité vienne opportunément les sauver d’une mauvaise passe.

Justement, au moment où on demandait à Dati si Alliot-Marie doit démissionner ou pas, la publicité vient empêcher la réponse. C’est que sur Canal on est tout prêt à dénoncer tous les tyrans que compte la planète, dès lors qu’ils sont suffisamment éloignés pour ne pas pouvoir nuire. Mais il est en revanche hors de question de mettre en difficulté une ministre qui fait de la maltraitance envers les peuples une spécialité française exportable, et qui voit en tout citoyen revendiquant ses droits politiques un dangereux phénomène qu’il faut calmer par la force. C’est qu’on a bien compris, sur ces chaines commerciales, que la valeur première, c’est l’argent. Et en définitive, c’est bel et bien le terrain sur lequel ces gens là pourraient s’entendre à merveille avec les Trabelsi du monde entier.

A l’instant, une mère de famille qui a braqué sa buraliste pour nourrir ses enfants témoigne sur le plateau de Denisot. Rachida Dati fait vraiment tout pour avoir le dernier mot, mais cette maman braque aussi la parole à Mme Dati, et lui souffle le dernier mot, qui consiste simplement à rappeler des promesses de campagne de Sarkozy, évidemment non tenues. C’est sur ce mot que se clôt cette séquence, non sans que Rachida Dati ait exprimé d’un regard expressif à Denisot que, décidément, son émission est fort mal tenue.

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Petit meurtre entre amis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »18 janvier 2011

On en conviendra, les occasions sont rares de voir un débat véritablement philosophique s’installer sur la place publique. La sphère médiatique elle-même donne peu de place à l’expression développée d’idées, et la pensée prête à prononcer a envahi la majeure partie de l’espace médiatique, interdisant des problématisations trop ambitieuses, par avance considérées comme pénibles pour un public dont on décide a priori qu’il ne sera pas capable de fournir un quelconque effort pour accompagner le moindre raisonnement.

Dès lors, ces dernières semaines, voir Luc Ferry, dont on s’accordera à dire qu’il fait placer les livres qu’il publie dans le rayon « philosophie » des librairies, intervenir médiatiquement pour remettre l’indignation à sa place, peut être envisagé de deux manières différentes : soit il s’agit d’une exception dans le paysage audiovisuel français (enfin, une analyse philosophique trouve place au milieu du bavardage frénétique), soit il ne s’agit que d’un leurre qui fait passer pour philosophique ce qui ne l’est pas, à un public qu’on juge inapte à faire la différence.

Premier élément de discernement : dans l’idéal, la réflexion philosophique se veut désintéressée et non partisane. Or, le soudain intérêt que manifeste Ferry pour cette question n’est pas tout à fait du au hasard. Personne n’aura pu y échapper, puisque le phénomène éditorial s’est doublé d’une vague médiatique assez importante, la question de l’indignation s’est imposée ces derniers mois par l’intermédiaire d’un opuscule rédigé par Stéphane Hessel, au titre impératif : Indignez-vous ! En à peine 30 pages, Hessel y développe, sans prendre évidemment le temps d’approfondir l’analyse proprement philosophique de son concept, la nécessité qu’il y a pour le peuple à retrouver son aptitude à l’indignation, que l’embourgeoisement et l’avidité pour tout ce que l’augmentation du pouvoir d’achat permet d’acquérir ont peu à peu éteinte, comme on pisse sur les braises résiduelles du feu de camp avant de déguerpir.

Ce petit document, distribué à faible coût par une maison d’édition qui a eu le nez creux ne fait a priori pas tellement le malin : on y lit un propos volontiers un peu moralisateur, globalement altruiste et progressiste, rien de très surprenant, ni sur la forme, ni dans le fond. Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est que ces évidences trouvent un écho dans le public : chiffres de ventes tout à fait inattendus, qu’envieraient pas mal de ceux qui ont pourtant le traitement de texte opportuniste, et dont les écrits en grande partie dictés par les études de marché, calquant leur propos sur les opinions dominantes, n’atteignent pas la cheville des scores de vente de Hessel. De la confiture donnée à des cochons, doivent penser ceux dont la piscine ou la résidence secondaire dépendent de leurs performances éditoriales, puisque Hessel se paie même le luxe de ne pas écrire pour vivre. Du moins pas économiquement.

En fait, ce qui est surprenant, c’est qu’il y ait encore un marché et une clientèle pour les propos de Hessel, et on sent bien que c’est là ce qu’il y a de profondément gênant pour les petits soldats qui sont envoyés depuis quelques semaines pour dézinguer l’aimable, mais gênant, ancien-combattant. Il faut dire que, coup sur coup, au moins deux éléments venaient rassurer ceux qui se sentaient un peu seuls dans le cynisme économique ambiant. Deux succès qui réunissaient un public nombreux autour de ce qu’on pourrait appeler des « valeurs » de gauche, deux discours plaçant le marché sous l’autorité d’une certaine morale : « Le nom des gens » tout d’abord, qui de manière vraiment habile parvient d’abord à mettre en scène une pensée militante sans donner de leçon, parce que précisément cette pensée est présentée comme se dépassant elle-même, ou se sentant dépassée par le cours des choses, mais aussi à réchauffer un peu ceux qui avaient le sentiment de sentir se refroidir leur cœur, au milieu d’un monde sans cœur, et qui avaient besoin d’un peu d’opium pour se remonter le moral. « Indignez-vous » ensuite, qui a balayé en gros le même public d’une bonne grosse « good vibration », ressuscitant au passage des espoirs qu’on avait pourtant tout mis en œuvre, en haut lieu, pour faire taire.

Ainsi donc, les herbicides n’avaient pas tout à fait rempli leur mission, les réalistes n’avaient pas suffisamment arrosé de leur urine les étincelles d’espoir de ceux qui ne pensent pas que le réalisme s’identifie à l’acceptation du fait accompli. Et on ne tarda pas à voir apparaître ceux qu’on chargerait d’allumer les contre-feux.

Sauf qu’en l’occurrence, on sent bien la classe dirigeante un peu embarrassée de s’attaquer à Hessel. Et sans doute l’apparence même du bonhomme freine t elle les soldats qu’on envoie sur ses talons : voir Hessel à la télévision, c’est être confronté au vieil homme tel qu’on n’en croise plus beaucoup dans nos contrées, et physiquement parlant, c’est sans doute bête pour ceux qui se veulent gaullistes dans ce pays, mais le personnage fait immanquablement penser à De Gaulle. Même stature, même genre de phrasé, même discours un peu sentencieux, et surtout, même genre de légitimité. Et ce n’est pas qu’on soit vraiment amateur d’arguments d’autorité, mais bon, voir des hommes de droites contraints à se taire face à un discours qui ne va pas dans leur sens, parce qu’attaquer celui qui le prononce reviendrait à mettre en scène une sorte de parricide, et qu’on n’est pas sûr que l’électorat qu’on rassure en permanence grâce à la référence au Général qui est ici tout à fait réduit au pur et simple rang d’argument d’autorité, ce n’est pas pour nous déplaire.

J’ai pour la première fois remarqué ce court circuit idéologique en voyant Valérie Pécresse confrontée à Stéphane Hessel sur le plateau de « Ce soir ou jamais », sur France3, le 21 Octobre 2O10. Le thème du jour était la confrontation de la rue au « pouvoir », alors même qu’on « sortait » de longues semaines d’opposition rude, au cours desquelles on a (sans le vouloir ?) donné au gouvernement l’occasion de montrer à quel point il serait inflexible et « courageux ». De toute évidence, Valérie Pécresse et ses adjoints (François de Closet, qui est ce genre de type qui est tellement pertinent qu’il joue contre son camp sans s’en rendre compte (enfin, si, Pécresse avait l’air de s’en rendre compte, par moments)) avaient bien prévu leur coup contre leur interlocuteur, Besancenot (ok, terrain déjà exploré, on connaît sa rhétorique par cœur (comme lui, finalement), on sait comment prendre le personnage en tenaille pour le neutraliser), mais n’avaient envisagé l’hypothèse Hessel. Or, tous ceux qui ont déjà vu Valérie Pécresse sur un plateau télé savent qu’elle fonctionne comme Morano : captation de la parole, condescendance envers ses interlocuteurs, affirmations dogmatiques, usage de l’argument qui commence par « de toute façon », reprise en chœur des éléments de langage définis par les pontes de la comm’ et absence totale d’aptitude à entrer dans un quelconque débat, puisque débattre, c’est au moins émettre l’éventualité que l’interlocuteur puisse avoir une certaine valeur, alors même que l’UMP a pour tactique de refuser tout valeur à ceux qui ne rejoignent pas l’UMP. J’allais oublier, le Petit Journal a repéré une option présente chez Pécresse dont n’est pas dotée Morano : le regard « Matou », un peu comme le chat Potté dans Shrek, artifice dont elle usa beaucoup ce soir là, puisqu’elle fut inhabituellement contrainte à de longues plages de silence.

Le problème, dans une émission en direct, pour des gens comme Pécresse, habitués à ce qu’on leur ouvre le micro du début à la fin, et qui persuadent par une sorte de flot de jacasserie, c’est qu’ils ne sont pas habitués à se taire devant les caméras. Dès lors, ce soir là, le réalisateur eut de multiples occasions de faire de longs plans sur Valérie Pécresse sommée d’écouter les tunnels que s’autorisait Hessel, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’humeur n’était pas précisément celle de ceux qui sont reconnaissants envers les anciens combattants pour le courage dont ils firent preuve par le passé. Ce soir là, de toute évidence, la droite se demandait combien de temps il faudrait encore patienter avant que ces dinosaures politiques disparaissent du théâtre des opérations, emportant avec eux leur mémoire parasite, leurs valeurs handicapantes, leur aura néfaste pour la frime gouvernementale. De fait, il y avait deux mondes qui s’affrontaient sur le plateau, voulant mettre l’un et l’autre fin à l’existence de leur adversaire, à ceci près que l’un des deux ne pouvait avouer publiquement ses intentions. Comme on dit, si Hessel n’avait pas tant de succès editorial et médiatique, l’UMP ferait avec lui comme avec le reste des survivants de la résistance : patienter, en se disant qu’une fois qu’on aura défilé avec des fleurs, rien n’empêchera ensuite de venir déposer des gerbes sur leur tombe, avec le regard matou qui va bien, et s’approprier leur mémoire tout en saccageant leurs valeurs.

Pécresse ayant échoué, on dut attendre un peu avant que d’autres fantassins daignent s’attaquer au Général transfiguré. On réquisitionna Ferry, se disant sans doute que c’était sur l’aile philosophique qu’il convenait le mieux d’attaquer l’inattaquable. Il n’est pas le seul, certes, quelques opportunistes s’étant dit qu’ils pourraient se faire un nom en se payant l’ancien résistant (on s’offre les faits d’armes qu’on peut) : Mourad Kiddo, par exemple, qui trouve bon dans les colonnes du Causeur (qui porte assez bien son nom, il faut l’admettre) d’attaquer Hessel en lui reprochant d’avoir inventé « l’holocauste low-coast » (sic : on ne sait pas encore vraiment si après Auschwitz, il est possible de faire de la poésie, mais de toute évidence, pour les jeux de mots, la fête est ouverte). Mais Ferry est sans doute de tous les contradicteurs celui qui permet le mieux au bon lecteur du Figaro de se rassurer en le lisant : il serait possible de flinguer Hessel sans tuer le Père.

Or, le problème de Ferry, c’est qu’il ne peut quand même pas se griller totalement en se portant volontaire pour jouer les sophistes de service. Alors il lui faut un argument fort, quelque chose qui convainque. Il faut admettre que le coup qu’il tente est original, puisqu’il consiste en gros à être simplement gonflé : Hessel donne des leçons de morale avec son indignation ? Alors on affirmera tout simplement que l’indignation n’est pas un sentiment moral. Joli. Ne pouvant pas affirmer cela péremptoirement, Ferry argumente, sur le mode kantien : l’indignation, c’est ce qu’on ressent envers les autres, puisque, selon lui, on n’est jamais indigné par soi même. Dès lors, puisque ce n’est pas un sentiment universalisable, et puisque Kant, depuis longtemps canonisé quand ça l’arrange par l’évêque Ferry, a dit que la loi morale se reconnaissait à ceci que sa maxime peut être érigée en loi universelle, l’indignation se trouve excommuniée, interdite d’entrée dans le paradis des sentiment moraux.

Et hop.

On imagine assez bien, dans les coulisses, Gérard Majax et Ferry tentant d’entrer en communication avec Garcimore pour être sûrs de réussir leur tour de passe-passe. On crut deviner, d’ailleurs, Ferry prononcer en douce les mots « Ublaoup, Barbatruc » juste après avoir joué les orateurs de haut vol.

Il y a juste un petit problème, dans l’argument ferryen, ici. C’est que prendre Kant à témoin, c’est bien beau, mais il faudrait alors le faire jusqu’au bout. D’abord, affirmer que l’indignation ne vaut que pour les autres, c’est aller un peu vite en besogne. Que les politiques de droite n’aient jamais honte de rien et qu’ils soient systématiquement convaincus d’être dans le droit chemin ne permet pas d’accepter l’induction selon laquelle tout le monde serait dénué de cette aptitude. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’effectivement, si l’indignation ne peut valoir que pour les autres, alors on ne peut pas en faire un sentiment moral. Mais voila, Hessel ne tombe pas dans ce panneau, puisqu’il affirme à plusieurs reprises que sa propre pensée est susceptible d’indigner d’éventuels adversaires politiques.

D’autre part, Kant ne réduit pas le critère moral à la seule universalité. Il montre aussi que la morale réclame la reconnaissance en autrui d’une dignité qu’il définit comme le fait de n’être jamais réductible à un moyen, et à la nécessaire reconnaissance en lui d’un but en soi. Faisons une pause : imaginons une seconde une morale qui aurait la dignité comme point de mire, mais devrait s’interdire de reconnaître les atteintes à la dignité. Si la chose peut se concevoir, on doit admettre qu’il s’agirait d’une morale purement intellectuelle, ne visant à aucun moment l’action (avoir les mains propres tout en étant manchot, comme le reprochait Péguy à Kant). Or, de nouveau, on se trouve là devant une contradiction, puisque précisément, Ferry reproche à Hessel de ne proposer qu’une posture morale ne visant pas l’action. On ne comprend plus très bien, ou plutôt on comprend trop bien la manœuvre : en faisant mine de ne pas voir la possibilité pour l’indignation d’être l’étincelle de l’action, Ferry se pose en activiste de la morale, dont on ne sait dès lors pas très bien comment il oriente son action (ni quelle action il a mise en oeuvre, d’ailleurs, mais on n’est pas du genre à demander des comptes, n’est ce pas ?), puisque la morale kantienne a, grâce à lui, perdu sa boussole.

On objectera, évidemment, que derrière tout ça, l’argument de fond c’est que l’indignation est un sentiment, là où la morale exigerait, pour Ferry, de recourir à la raison. C’est d’ailleurs un aspect de son argumentation quand il regrette le caractère partial, partiel et relatif de l’indignation. Mais, d’une part, il faudrait alors qu’il distingue la raison calculatrice et technique de la raison morale. Et de nouveau on comprend bien pourquoi il ne fait pas cette distinction : cela conduirait à devoir reconnaître que dans le monde asservi à la technique, la raison peut tout à fait anéantir la dignité humaine. Le vingtième siècle en a fourni des exemples tragiques, que Ferry ne peut pas laisser de côté. Et on voit mal quel argument permettrait de condamner l’indignation contre ces épisodes là.

Or jusqu’à preuve du contraire, si on doit distinguer parmi les hommes de ce temps là, on peut quand même trancher entre ceux qui s’accommodent de tout, ne voyant le mal nulle part, et ceux qui sont simplement frappés, comme on le serait par la foudre, par l’impossibilité à trouver un accord avec le fait accompli. Et il parait difficile de nier que tous ceux qui ont agi étaient bel et bien frappés par cette foudre là, si puissante qu’elle permit un instant de fonder une union sacrée entre des combattants que, pour le reste, tout séparait.

Affirmer que l’indignation est aujourd’hui inutile, c’est jouer les gardiens de l’ordre établi en clamant « Circulez, y a rien à voir ». Mais ce n’est pas au pouvoir de décider de cela, c’est à ceux qui détiennent, qu’on le veuille ou non, l’autorité, et jusqu’à présent, n’en déplaise à Mme Alliot-Marie, c’est le peuple qui la détient, de discerner là où il y a quelque chose à voir, et là où on peut fermer les yeux. On entend bien que les amis politiques de Monsieur Ferry aimeraient bien qu’on ne regarde pas les sans papiers, les « roms » ou ceux qui la finance asservit au cycle insensé production/consommation. On comprend que Hessel puisse être conçu comme un rabat-joie, un trouble fête quand il vient dire publiquement qu’on peut regarder ces choses et les considérer comme anormales. On conçoit que ça n’arrange pas les membres du gouvernement, que quelques paires d’yeux, chez quelques citoyens, soient indignées par exemple de voir des ministres venir faire les soldes devant les caméras de télévision, afin de « donner l’exemple ». Toute voix qui vient rappeler qu’on peut ne pas trouver ça normal vient rompre un charme qu’on avait conçu comme définitivement efficace.

Donc, mobilisation générale contre le soldat Hessel, qu’on traitera désormais, malgré tout le respect qu’on prend bien garde de signaler au passage, avant de lui flanquer un grand coup de pelle dans la nuque, d’aimable vieillard un peu passéiste, avec ses combats d’arrière garde et ses valeurs d’antan.

On signalera pour finir que ce gouvernement a tout de même un problème idéologique de fond à mettre au clair (tout en devinant qu’il n’en ait absolument pas l’intention) : ainsi, il ne faudrait considérer comme légitimement moraux que les sentiments susceptibles d’être universalisés. On en déduit donc qu’aujourd’hui, en France, une des seules choses qui vaille d’être combattue, c’est le discours altruiste et vaguement humaniste de Stéphane Hessel. Sinon, Ferry ne se donnerait pas la peine de se fendre d’un article pour dézinguer l’indignation, puisqu’il ne semble se mobiliser que pour les causes universelles. Et si on devait mettre cette cause ci en balance avec le soutien que le peuple tunisien aurait pu attendre de la France (enfin, quelque chose nous dit que le peuple tunisien ne se faisait pas vraiment d’illusions à ce sujet), alors l’universalité du jugement condamnant Hessel justifierait qu’on s’attaque à lui plutôt qu’à Ben Ali. Et il faut admettre qu’entre un Stéphane Hessel s’exprimant publiquement et un Ben Ali qui se serait maintenu au pouvoir, seul le premier des deux pourrait constituer un danger pour le pouvoir en place, qui a bien compris, à l’instar de son ex-homologue, que l’indignation peut parfois pousser tout un peuple à prendre soudainement conscience de l’injustice de sa situation.

Autant dire que tant qu’on le pourra, on fera feu de tout bois pour discréditer, autant que faire se peut, ce potentiel de lucidité. Il faut flinguer le soldat Stéphane.

PS : Je suis tombé sur d’autres détails intéressants dans la rhétorique anti-hesselienne ici : http://malesherbes.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/09/indignation.html

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Alphabeat Street

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC Laisser un commentaire »13 janvier 2011

J’évoquais dans l’article précédent le rôle que jouent les guides qui ont exploré avant nous les coins et recoins d’une parcelle de l’univers sonore qui s’ouvre à nos oreilles, en me demandant comment de jeunes oreilles d’aujourd’hui pouvaient se repérer dans l’océan de sons sur lequel ils sont agités de bien des façons par les causes extérieures et, pareils aux flots de la mer agités par des vents contraires, flottent, inconscients de leur sort et de leur destin (J’use du copier/coller, puisque PPDA semble avoir en ce domaine institué une licence littéraire).

Comme le diraient des enquêteurs, en ce domaine comme en d’autres, j’ai mes sources, et il s’agit tout autant d’indics postés à des croisements de routes stratégiques que de lieux secrets au creux desquels je sais qu’une eau attend patiemment que le pélerin sans but vienne la boire pour se donner des ressources pour la route, et des orientations à suivre. Mais si il fut un temps (au 20è siècle, c’est dire si nous parlons d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent désormais pour de bon pas connaître) où ces sources n’existaient qu’en petit nombre, réservées par quelques initiés qui les entretenaient à quelques disciples qui s’y entretenaient eux mêmes. Quelques émissions nomades sur une bande FM encore parcourue par des vaisseaux corsaires, quelques journaux aux titres fleurant bon l’outre-atlantique, ou l’outre-manche, on ne savait parfois pas faire la différence, l’outre-monde de toute façon, quelques livres empruntés à la bibliothèque de quartier, qui renvoyaient à des 33t que la médiathèque permettrait, après des mois d’attente, de découvrir enfin. On ne connaissait certains disques que par l’intermédiaire de critiques lues dans telle revue, on les écoutait à travers les oreilles de ceux qui les avaient entendus pour nous. Pire encore, parfois, nous ne connaissions les chroniqueurs qu’avec des années de retard, et en n’ayant lu que les articles d’autres journalistes qui révélaient à nos yeux franchouillards qu’une vie culturelle pleine de secret semblait se développer comme un écosystème indépendant ailleurs, sur d’autres continents.

Des années s’écoulèrent entre le premier regard étonné que je posais sur la pochette du volume IV des Led Zeppelin, affichée en format poster dans la chambre d’un de mes cousins, plus libre que la moyenne, musicien lui même, donc prescripteur sans le savoir pour mes futures oreilles, et le jour où je pus enfin trouver la fameuse galette et découvrir en musique ces titres que je connaissais par coeur pour avoir lu, et relu, des dizaines d’articles les analysant sous toutes les coutures, de reportages sur les tournées du groupe, d’interviews de Plant et de son petit Page, sans l’avoir jamais entendu. Pour d’autres albums, le délai fut si long qu’entre temps, on était passés du vinyle au compact disc. C’est dire.

La mise à disposition immédiate de la discographie mondiale aurait pu rendre inutile la référence à ceux dont c’est le métier que d’écouter des disques pour ensuite écrire à leur sujet. Après tout, pas besoin de guides si les réseaux nous offrent le don d’ubiquité, la possibilité d’écouter tout, tout le temps, n’importe où. A ceci près que c’est bien beau de pouvoir rebondir de blog en blog, de page d’autopromotion au profil mis livré en pâture à l’audimat planétaire, mais encore faudrait il qu’on soit capable de s’orienter dans cet océan de sons, face à l’Himalaya de musique à écouter, pour y discerner ce qui vaut le coup qu’on y prête oreille, tympan et neurones.

Jamais, donc, les intercesseurs n’auront été aussi nécessaires. Mes bouées de sauvetage sont d’ordinaire les chroniqueurs de Chronicart, de Noize, Fluctuat, certains commentateurs de cette colonne qui me rappellent les éléments essentiels du bon goût lorsque je m’égare et que je perds le sens commun (en même temps, aller au cinéma ou écouter de la musique sans perdre la raison, quel intérêt ?). Discgogs et Lastfm m’épaulent, connaissant mes habitudes, et guident mes pas vers des criques dans les eaux desquelles mes oreilles n’ont pas encore pataugé. Mais on demeure là dans l’ordre normal des choses, bien au chaud à l’intérieur de l’espace Schengen de mes propres habitudes musicales.

Au-delà des satisfactions de routine desquelles a peu de chance d’émerger grand chose de spécifique, ailleurs que dans ces cafés dans lesquels j’ai mes habitudes et quelques bouteilles à mon nom, trop rares sont ces moments où ne nouvelle source, charriant un nouveau breuvage, jaillit au détour d’une errance vaguement vigilante. C’est pourtant ce qui m’est tombé dessus cette année quand j’ai découvert vraiment par hasard l’abcdaire du son. Gisement à ciel ouvert, riche en filons qu’on peut passer de longs moments à suivre et exploiter, ce site est spécialisé dans ce qu’on pourrait appeler « musiques urbaines » si on présidait le jury des Victoires de la musique, ou plus simplement, le rap, n’en déplaise à ceux qui, parmi les lecteurs de cette colonne, sont peu habitués à ce courant, et s’en méfient même, peut être.

Si quelqu’un voulait se faire une idée de la clarté des cartographies générées par l’abcdaire, il est possible de se rendre sur la page des bilans de l’année 2010. Passage un peu obligé de tout site prescripteur, l’exercice est ici réalisé de main de maître, tant sur le fond (les choix font preuve d’une étonnante diversité, les courtes présentations témoignent, elles, d’une lucidité sans borne) que sur la forme (on échappe aux listes de références). On y découvre que si le rap est capable de satisfaire autant les besoins primaires de hits et punchlines efficaces que des aspirations plus élevées, parfois dans la révolte la plus lucide, parfois dans le recueillement aussi, c’est tout simplement parce qu’il forme ce qu’on peut enfin appeler, désormais, une culture. Il y a là de quoi passer une bonne demi journée à errer de titre en titre, et on se prend vite à intégrer les éléments de base de cette culture, comme une croisière dans des eaux sur lesquelles on pourrait encore croiser aussi bien des sirènes que des corsaires. Les gars qui tiennent ce site constituent, pour ce genre de traversées, des skippers de choix.

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Correspondances

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »11 janvier 2011

Enchainant dans les derniers articles les madeleines Coen, Bart, ces morceaux qui, sans être des chefs d’oeuvre intemporels sont tout de même capables d’accompagner au long cours ceux qui les ont un jour croisés au détour d’une radio ou d’un clip, ces éléments qui, sans en constituer le thème principal, s’intégreront discrètement, en passagers clandestins, dans la bande originale d’une vie (je remarque, d’ailleurs, que pour ma part, la plupart pourraient aisément être diffusés à mon enterrement, si jamais enterrement il y a un jour, avec des gens pour s’occuper des détails du genre « playlist de circonstance »), je réalisais que la plupart d’entre ceux qui m’accompagnent ont été croisés à une époque où ma culture musicale abordait une sorte de phase critique, après avoir subi les conséquences successives des bancs d’églises (pour ceux que ça concerne ou intéresse, il y a des pages assez fidèles à ce genre d’expériences dans le livre de Philippe Nemo, Un Chemin de musique, dans le premier chapitre où Nemo aborde l’influence des chants scouts et des musiques de messe), du scoutisme, de la radio qui diffusait à la maison des titres que mon oreille encore gamine captait, y attrapant généralement ce qui se chantait le plus possible dans les aigus, les Polnareff, Supertramp, Bee Gees, tout ce qui pouvait se brailler à tue tête dans la salle de bains, avec une réverb’ qui, si elle avait été un poil plus puissante, aurait permis d’inventer les jeux que Fred Mercury organisait avec les échos de sa propre voix, d’un midi particulier dont je me souviens comme si j’y étais où on parlait, toujours à la radio, du nouvel album de Bowie, dont la présentatrice semblait dire que c’était un évènement, et qui me permit de découvrir deux choses : 1 – La musique entendue à la radio avait donc une histoire, les morceaux n’avaient pas toujours existé, il en apparaissait de nouveaux, et 2 – (mais ça, je le saurai plus tard), ce dont on parle aux heures de grande écoute n’est que rarement ce qui se fait de mieux (ainsi, je resterai persuadé trop longtemps que le meilleur album de Bowie était ce Let’s dance, dont je mettrai des années à découvrir qu’il était peut être l’un des maillons les plus faibles de la discographie du Thin white duke (mais cette conscience tardivement acquise, de la nécessaire méfiance envers les prescriptions médiatiques n’empêche absolument pas qu’aujourd’hui encore, entendre les basses et les à coups de cuivres synthétiques de Let’s Dance me plonge dans des rêveries flashback dont je ne m’extrais qu’à grand peine, et les titres un peu prostitués de cette période de Bowie sont encore capables de générer en moi des moments de totale nostalgie (je crois que la seule chose qui me sauve du naufrage musical, c’est l’attachement encore plus puissant que j’ai pour le titre This is not America, dont je ne saurais absolument pas dire si je lui suis attaché parce qu’il est une collaboration avec le Pat Metheny Group, ou si c’est qu’il tournait en boucle dans mon walkman Sony, sur un bord de mer anglais, en voyage scolaire, alors qu’un « temps libre » m’avait fait délaisser les salles de jeux sur pilotis pour entamer seul et innocent ou presque l’exploration de cabanons à moitié abandonnés dont je ressortirais un peu en retard sur l’heure de rendez vous, un peu moins seul, et plus du tout innocent, a little piece of me, a little piece of you, will die, je relançais la bande magnétique, les mots de Bowie m’accompagnaient, je parfaisais mon anglais, et peu m’importe depuis que This is not America fasse partie du panthéon des fans de Ziggy Stardust))), l’influence aussi des échanges de disques avec les copains, croisant ainsi dans un melting pot un peu improbable Jean Michel Jarre ou Yes, les émissions de Francis Zegut ouvrant grandes les portes du Hard-rock, et enfin la lecture des Rock’n’ Folk, des Best, et surtout, surtout, même si ça n’avait plus rien à voir, d’Actuel (je ne connaissais pas encore Magazine, qui achevèrent de me former et de me rendre plus ou moins apte à naviguer dans les méandres de la musique qui, on commençait à le deviner, deviendrait à ce point omniprésente qu’il faudrait être capable, à rebours, de redevenir sensible au silence (mais Simon et Garfunkel aideraient sur ce point).

Les morceaux qu’on remet sur la platine lorsqu’il s’agit de se recentrer, ou de se laisser aller un instant à revenir vers soi même ne sont pas ceux que la culture officielle reconnaitrait comme valables. Et pourtant ce ne sont pas non plus des titres strictement individuels qu’on aimerait seul dans son coin. J’ai volontiers l’impression que ce sont ces chansons dont on aimerait qu’elles soient comme des phares permettant d’unir tous ceux qui y sont sensibles, parce qu’on sent bien qu’elles sont le dénominateur commun qui révèle tout ce qu’il peut y avoir de commun au delà, et qui ne saurait se dire.

Je me dis aussi qu’à l’heure où la musique est non plus un accompagnement, mais une invasion, il doit être bien difficile pour ceux dont la culture musicale, et la bande sonore qui les accompagne, de repérer ces titres qui leur seront fidèles, ces partenaires aussi impalpables que le sont les animaux démons chez Philip Pullman.

Pourtant, parfois, je croise encore presque au hasard des morceaux qui génèrent cette espèce de vibration étrange, à la frontière de l’important et du futile, de l’absolument intime et du partagé. Dernière onde paradoxale de ce genre en tombant sur le morceau de C.Sen, Anti-Héros, qui joue son petit piano ritournelle, cède aux gimmicks sempiternels du rap tout en parvenant presque par miracle à ne pas sombrer dans sa propre naïveté, pourtant bien présente, ni dans sa volonté de « réalisme », à laquelle il n’échappe pourtant pas.

Et si je cherche les gènes que je partage avec ces titres, je me rends compte que finalement, il ne s’agit que d’une seule chose : ne pas être dévoré par ses propres défauts, tout en ne leur échappant jamais tout à fait. Et tout en tentant de ne pas se noyer dans la complaisance, il n’est pas impossible qu’une part de la musique qui nous accompagne constitue un continent de débris flottant à la surface de l’eau, à l’exacte rencontre des eaux dans lesquelles on patauge un peu minables, et des horizons auxquels on aspire. Bouées de sauvetage pour ces périodes où on se sent un peu trop naufragés pour crawler seuls comme des grands au milieu des vagues. Anti-héros, ça nous va plutôt bien dans ces moments où la musique est le camp de fortune dans lequel on se replie.

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Thunder Dom’

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »10 janvier 2011

Quand le corps embarque dans les marges, il ne faut pas s’étonner de voir certains emprunter les chemins de traverses pour vagabonder sur des trajectoires qu’ils parcourront seuls, croisant de temps en temps d’autres travées, parfois autoroutières, parfois vicinales.

Il suffisait de voir apparaître la silhouette épurée de Dominique Dalcan, au début des années 90, pour deviner que celui ci devait se balader depuis longtemps avec la nécessité d’assumer la voie particulière qu’avait emprunté son propre corps. C’était un peu comme si son physique fascinant constituait une prémonition de la musique qu’il composerait, et des voies buissonnières médiatiques qu’il choisirait. Ainsi, quand après des albums de pop classieux mais encore relativement classiques dans le paysage d’une chanson française soigneusement entretenu, à l’époque, par des Art Mengo ou des Alain Chamfort on put glisser les quelques titres de Cheval de Troie dans nos lecteurs, nous sûmes qu’un visage aussi lisse pouvait dissimuler des reliefs d’une complexité inattendue, et que l’allure énigmatique du personnage accompagnait une musique qui ne l’était pas moins. Cela n’avait plus rien à voir avec ce que la musique pop proposait encore en 1996. Mise en scène cinémascope, plans panoramiques embrassant l’histoire au delà même de ce que les récits en divulguent, focalisation au plus près des détails, jusqu’à placer l’auditeur dans l’intimité des héros; on avait vraiment rarement entendu ça jusqu’alors.

Alors quand le corps déjà presque abstrait de Dominique Dalcan disparut derrière le pseudonyme Snooze, on ne s’en étonna pas vraiment : physiquement, c’était un peu déjà comme si Dalcan avait intégré l’idée selon laquelle la spécificité pouvait passer par l’effacement des traits distinctifs. Que le premier album de Snooze ait pour titre The Man in the shadow devait pouvait être compris comme le manifeste de celui qui avait choisi d’exister dans l’ombre des édifices de sa propre musique, qui s’étendait désormais sur des territoires sans limites, à la mesure des trajets dans lesquels elle embarquait ceux qui y prêtaient oreille. Goingmobile et Americana révèleraient que l’ombre n’était pas un refuge planqué dans quelque arrière monde, mais plutôt cette silhouette, reproduction de son propre moyen de translation long courrier, que le passager d’un avion peut voir courir sur le monde au fur et à mesure de sa propre progression, projection en croix, fuselage et ailes croisées sur le monde en réduction. Cette impression de translation en vue plongeante, avec escales à long terme dans les zones d’ombre des radars de l’évidence, c’était à peu près celle que donnait cette musique mise en scène en forme d’installation pour oreilles et cerveau.

Puis ? Silence radio. Une attaque cardiaque, et une escale sans doute un peu plus longue que prévu, et une extinction du son laissaient craindre de ne plus pouvoir entendre de nouveau titre de Dalcan, jusqu’à ce qu’en furetant un peu au hasard dans des blogs tenus par des oreilles avisées, je crus deviner de nouveau dans le ciel, flottant tel un ballon dirigeable, le style versatile de l’homme de l’ombre. Mieux vaut en effet se tourner vers les cieux pour écouter cette nouvelle chanson, puisqu’elle est intitulée Paratonnerre. Si Dalcan y revient vers ses premières amours, la chanson, dans un format plus classique que les expériences tentées sous le nom de Snooze, ce n’est pas pour regagner des pénates auxquelles il semble ne s’être jamais arrêté. mais plutôt pour en faire une escale supplémentaire dans un paysage sonore global, débarrassé de tout exotisme facile, et de tout jetlag.

Voici donc ce paratonerre discrètement érigé au dessus de nos têtes :

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