Archives pour la catégorie PROTEIFORM

Correspondances

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »11 janvier 2011

Enchainant dans les derniers articles les madeleines Coen, Bart, ces morceaux qui, sans être des chefs d’oeuvre intemporels sont tout de même capables d’accompagner au long cours ceux qui les ont un jour croisés au détour d’une radio ou d’un clip, ces éléments qui, sans en constituer le thème principal, s’intégreront discrètement, en passagers clandestins, dans la bande originale d’une vie (je remarque, d’ailleurs, que pour ma part, la plupart pourraient aisément être diffusés à mon enterrement, si jamais enterrement il y a un jour, avec des gens pour s’occuper des détails du genre « playlist de circonstance »), je réalisais que la plupart d’entre ceux qui m’accompagnent ont été croisés à une époque où ma culture musicale abordait une sorte de phase critique, après avoir subi les conséquences successives des bancs d’églises (pour ceux que ça concerne ou intéresse, il y a des pages assez fidèles à ce genre d’expériences dans le livre de Philippe Nemo, Un Chemin de musique, dans le premier chapitre où Nemo aborde l’influence des chants scouts et des musiques de messe), du scoutisme, de la radio qui diffusait à la maison des titres que mon oreille encore gamine captait, y attrapant généralement ce qui se chantait le plus possible dans les aigus, les Polnareff, Supertramp, Bee Gees, tout ce qui pouvait se brailler à tue tête dans la salle de bains, avec une réverb’ qui, si elle avait été un poil plus puissante, aurait permis d’inventer les jeux que Fred Mercury organisait avec les échos de sa propre voix, d’un midi particulier dont je me souviens comme si j’y étais où on parlait, toujours à la radio, du nouvel album de Bowie, dont la présentatrice semblait dire que c’était un évènement, et qui me permit de découvrir deux choses : 1 – La musique entendue à la radio avait donc une histoire, les morceaux n’avaient pas toujours existé, il en apparaissait de nouveaux, et 2 – (mais ça, je le saurai plus tard), ce dont on parle aux heures de grande écoute n’est que rarement ce qui se fait de mieux (ainsi, je resterai persuadé trop longtemps que le meilleur album de Bowie était ce Let’s dance, dont je mettrai des années à découvrir qu’il était peut être l’un des maillons les plus faibles de la discographie du Thin white duke (mais cette conscience tardivement acquise, de la nécessaire méfiance envers les prescriptions médiatiques n’empêche absolument pas qu’aujourd’hui encore, entendre les basses et les à coups de cuivres synthétiques de Let’s Dance me plonge dans des rêveries flashback dont je ne m’extrais qu’à grand peine, et les titres un peu prostitués de cette période de Bowie sont encore capables de générer en moi des moments de totale nostalgie (je crois que la seule chose qui me sauve du naufrage musical, c’est l’attachement encore plus puissant que j’ai pour le titre This is not America, dont je ne saurais absolument pas dire si je lui suis attaché parce qu’il est une collaboration avec le Pat Metheny Group, ou si c’est qu’il tournait en boucle dans mon walkman Sony, sur un bord de mer anglais, en voyage scolaire, alors qu’un « temps libre » m’avait fait délaisser les salles de jeux sur pilotis pour entamer seul et innocent ou presque l’exploration de cabanons à moitié abandonnés dont je ressortirais un peu en retard sur l’heure de rendez vous, un peu moins seul, et plus du tout innocent, a little piece of me, a little piece of you, will die, je relançais la bande magnétique, les mots de Bowie m’accompagnaient, je parfaisais mon anglais, et peu m’importe depuis que This is not America fasse partie du panthéon des fans de Ziggy Stardust))), l’influence aussi des échanges de disques avec les copains, croisant ainsi dans un melting pot un peu improbable Jean Michel Jarre ou Yes, les émissions de Francis Zegut ouvrant grandes les portes du Hard-rock, et enfin la lecture des Rock’n’ Folk, des Best, et surtout, surtout, même si ça n’avait plus rien à voir, d’Actuel (je ne connaissais pas encore Magazine, qui achevèrent de me former et de me rendre plus ou moins apte à naviguer dans les méandres de la musique qui, on commençait à le deviner, deviendrait à ce point omniprésente qu’il faudrait être capable, à rebours, de redevenir sensible au silence (mais Simon et Garfunkel aideraient sur ce point).

Les morceaux qu’on remet sur la platine lorsqu’il s’agit de se recentrer, ou de se laisser aller un instant à revenir vers soi même ne sont pas ceux que la culture officielle reconnaitrait comme valables. Et pourtant ce ne sont pas non plus des titres strictement individuels qu’on aimerait seul dans son coin. J’ai volontiers l’impression que ce sont ces chansons dont on aimerait qu’elles soient comme des phares permettant d’unir tous ceux qui y sont sensibles, parce qu’on sent bien qu’elles sont le dénominateur commun qui révèle tout ce qu’il peut y avoir de commun au delà, et qui ne saurait se dire.

Je me dis aussi qu’à l’heure où la musique est non plus un accompagnement, mais une invasion, il doit être bien difficile pour ceux dont la culture musicale, et la bande sonore qui les accompagne, de repérer ces titres qui leur seront fidèles, ces partenaires aussi impalpables que le sont les animaux démons chez Philip Pullman.

Pourtant, parfois, je croise encore presque au hasard des morceaux qui génèrent cette espèce de vibration étrange, à la frontière de l’important et du futile, de l’absolument intime et du partagé. Dernière onde paradoxale de ce genre en tombant sur le morceau de C.Sen, Anti-Héros, qui joue son petit piano ritournelle, cède aux gimmicks sempiternels du rap tout en parvenant presque par miracle à ne pas sombrer dans sa propre naïveté, pourtant bien présente, ni dans sa volonté de « réalisme », à laquelle il n’échappe pourtant pas.

Et si je cherche les gènes que je partage avec ces titres, je me rends compte que finalement, il ne s’agit que d’une seule chose : ne pas être dévoré par ses propres défauts, tout en ne leur échappant jamais tout à fait. Et tout en tentant de ne pas se noyer dans la complaisance, il n’est pas impossible qu’une part de la musique qui nous accompagne constitue un continent de débris flottant à la surface de l’eau, à l’exacte rencontre des eaux dans lesquelles on patauge un peu minables, et des horizons auxquels on aspire. Bouées de sauvetage pour ces périodes où on se sent un peu trop naufragés pour crawler seuls comme des grands au milieu des vagues. Anti-héros, ça nous va plutôt bien dans ces moments où la musique est le camp de fortune dans lequel on se replie.

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Thunder Dom’

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »10 janvier 2011

Quand le corps embarque dans les marges, il ne faut pas s’étonner de voir certains emprunter les chemins de traverses pour vagabonder sur des trajectoires qu’ils parcourront seuls, croisant de temps en temps d’autres travées, parfois autoroutières, parfois vicinales.

Il suffisait de voir apparaître la silhouette épurée de Dominique Dalcan, au début des années 90, pour deviner que celui ci devait se balader depuis longtemps avec la nécessité d’assumer la voie particulière qu’avait emprunté son propre corps. C’était un peu comme si son physique fascinant constituait une prémonition de la musique qu’il composerait, et des voies buissonnières médiatiques qu’il choisirait. Ainsi, quand après des albums de pop classieux mais encore relativement classiques dans le paysage d’une chanson française soigneusement entretenu, à l’époque, par des Art Mengo ou des Alain Chamfort on put glisser les quelques titres de Cheval de Troie dans nos lecteurs, nous sûmes qu’un visage aussi lisse pouvait dissimuler des reliefs d’une complexité inattendue, et que l’allure énigmatique du personnage accompagnait une musique qui ne l’était pas moins. Cela n’avait plus rien à voir avec ce que la musique pop proposait encore en 1996. Mise en scène cinémascope, plans panoramiques embrassant l’histoire au delà même de ce que les récits en divulguent, focalisation au plus près des détails, jusqu’à placer l’auditeur dans l’intimité des héros; on avait vraiment rarement entendu ça jusqu’alors.

Alors quand le corps déjà presque abstrait de Dominique Dalcan disparut derrière le pseudonyme Snooze, on ne s’en étonna pas vraiment : physiquement, c’était un peu déjà comme si Dalcan avait intégré l’idée selon laquelle la spécificité pouvait passer par l’effacement des traits distinctifs. Que le premier album de Snooze ait pour titre The Man in the shadow devait pouvait être compris comme le manifeste de celui qui avait choisi d’exister dans l’ombre des édifices de sa propre musique, qui s’étendait désormais sur des territoires sans limites, à la mesure des trajets dans lesquels elle embarquait ceux qui y prêtaient oreille. Goingmobile et Americana révèleraient que l’ombre n’était pas un refuge planqué dans quelque arrière monde, mais plutôt cette silhouette, reproduction de son propre moyen de translation long courrier, que le passager d’un avion peut voir courir sur le monde au fur et à mesure de sa propre progression, projection en croix, fuselage et ailes croisées sur le monde en réduction. Cette impression de translation en vue plongeante, avec escales à long terme dans les zones d’ombre des radars de l’évidence, c’était à peu près celle que donnait cette musique mise en scène en forme d’installation pour oreilles et cerveau.

Puis ? Silence radio. Une attaque cardiaque, et une escale sans doute un peu plus longue que prévu, et une extinction du son laissaient craindre de ne plus pouvoir entendre de nouveau titre de Dalcan, jusqu’à ce qu’en furetant un peu au hasard dans des blogs tenus par des oreilles avisées, je crus deviner de nouveau dans le ciel, flottant tel un ballon dirigeable, le style versatile de l’homme de l’ombre. Mieux vaut en effet se tourner vers les cieux pour écouter cette nouvelle chanson, puisqu’elle est intitulée Paratonnerre. Si Dalcan y revient vers ses premières amours, la chanson, dans un format plus classique que les expériences tentées sous le nom de Snooze, ce n’est pas pour regagner des pénates auxquelles il semble ne s’être jamais arrêté. mais plutôt pour en faire une escale supplémentaire dans un paysage sonore global, débarrassé de tout exotisme facile, et de tout jetlag.

Voici donc ce paratonerre discrètement érigé au dessus de nos têtes :

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La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, plaisir de recevoir, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 12 commentaires »4 janvier 2011

Visite surprise du démon de Miss Brown dans les commentaires généreusement déposés, ces dernières semaines, par Michel. Profitant d’une certaine vacance du pouvoir (politiquement, on en rêve un peu, de la vacance du pouvoir), il a semé de ci de là des pistes à suivre, dont une, présentée comme mineure, qui me remet à l’oreille une dès boucles les plus puissantes, un des mèmes les plus efficaces que la musique pop française ait produite, bien que son succès semble relever davantage de l’estime que des records de vente. Dans sa chanson Modern Style, qu’on trouve sur l’album Affaire classée avec fracas et pertes, j’en ai trop vu des mûres et des pas vertes, Jean Bart (qui est assez coutumier de ce genre d’inversion dans les expressions toutes faites) utilisait comme boucle musicale une réplique d’un film de Truffaut (Les deux anglaises et le continent), affirmant que « la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas, mademoiselle Brown« . Transformée en ritournelle un brin entêtante, la boucle devenait une sorte de maxime leitmotivante, un chorus sous les mots susurés par Jean Bart, d’une voix qu’on n’ose plus utiliser dans les productions actuelles, au plus proche de l’oreille. Je me souviens qu’à l’époque j’écoutais le plus souvent la musique sur un walkman qui permettait, à l’écoute de ce Modern Style, d’avoir l’impression que Jean Bart prononçait ces étranges paroles directement dans le pavillon de l’oreille. A l’époque, je crois me souvenir qu’aucun homme ne m’avait encore envoyé de si près de tels mots.

La chanson n’a pas de clip attitré. Jean Bart n’a peut être pas eu la couverture médiatique qu’il méritait. J’ai néanmoins trouvé une mise en images intéressante, parce que liée à un autre morceau qui émet dans ma mémoire à peu près le même genre d’échos que ce Modern Style.

Quatre ans plus tôt, une voix du même genre avait eu la chance de voir les mots qu’elle prononçait mis en image par un Michel Gondry en grande forme. A vrai dire, si les clips typographiés prennent souvent comme référence le Sign O the times de Prince, pour moi, la véritable réussite vidéographique de ce style réside davantage dans cette Tour de Pise (je classe tout à fait à part the Child, d’Alex Gopher, mis en scène par le collectif H5, parce que tout simplement, c’est totalement hors concours), que les chanceux bénéficiant des quelques années de diffusion de TV6 ont pu découvrir sur leur écran, chantée par un Jean-François Coen dont la voix persistera ensuite longtemps dans les mémoires, car si le clip est une grosse réussite, la chanson vole aussi très bien de ses propres ailes. Avec le recul, je saisis aussi pourquoi ce clip m’a à l’époque connecté avec certains propos de Godard sur le cinéma, et je me souviens que ce fut là le point de départ d’une histoire suivie, et pas encore achevée, avec les productions de Gondry, parce que je m’étais dit à l’époque que quelqu’un qui avait su à ce point saisir les éléments graphiques qui portent un certain nombre de nos sentiments, les néons la nuit, les enseignes désuètes, les messages adressés à tout le monde mais qui semblent nous dire quelque chose à titre personnel, les errances dans les clignotements signalétiques, devrait par la suite régulièrement nous cueillir au détour de nos rapports secrets aux images.

Inutile de dire qu’entre Jean Bart et Jean-François Coen on tient là deux de ceux qui auront permis, en parvenant à faire de la chanson pop française ce style particulier qui ne se réduit pas à l’adaptation de racines anglo-saxonnes (et même si ces temps ci, on a des groupes hexagonaux qui excellent dans ce domaine), à faire apparaître, deux décennies plus tard les petites boites à musique enchanteresse des Arnaud Fleurent Didier, Florent Marchet ou des Bertrand Belin et Betsch.

Un dernier mot sur la mise en image de Jean Bart. Je ne suis pas certain qu’elle corresponde exactement aux sentiments qui accompagnent pour moi l’écoute de cette chanson, je me suis fait depuis longtemps mes clips mentaux de pas mal de titres qui n’ont pas connu ce genre de promotion, mais j’ai vu dans son style typographique une sorte d’acquiescement céleste aux connexions que mon cerveau tissait entre ces deux morceaux. La vie est peut être faite de morceaux qui ne se joignent pas, mais la mémoire semble consister à joindre les éléments distants pour en faire une histoire, qu’on oublierait si des mémoires plus fiables ne revenaient pas de temps en temps retisser les filaments de souvenirs retrouvés épars, tels que la vie les sème.

Merci donc pour la nostalgie, matière dont ces chansons sont majoritairement constitués.

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Mashup

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, SCREENS 8 commentaires »29 novembre 2010

Allez, pour ceux qui auraient raté trente ans de films cultes, la bande annonce de Tron devrait constituer un équivalent de ces petits livres qui proposent aux candidats au baccalauréat d’avoir en quelques pages l’équivalent d’une scolarité entière de connaissance, sur le mode « vous n’y connaissez rien, mais ce n’est pas grave, faites semblant ! »

Au menu, donc,

un peu de 2001, l’Odyssée de l’espace (pour le mobilier), un soupçon de Batman (les motos) et la sombritude générale, avec tout juste ce qu’il faut de matière laquée pour que les quelques sources lumineuses se reflètent bien, un poil de Star Wars ( » Je ne suis pas ton père », oserait on faire si énorme ? Ils osent), et un enrobage Inception de toute beauté (plagier, ça aide un peu à faire beau, si on oublie que justement, le beau c’est ce dont on ne voit pas les ficelles, voila au moins une leçon de cinéma que Nolan connait; à tel point qu’il en fait des films, lui). Si j’en oublie, signalez le, j’allongerai la liste !

D’habitude, avec les parodies, on se marre. Celle-ci se prend au sérieux. Et d’une certaine manière, ça peut faire sourire.

Official Trailer 2 from Boris | Voluume on Vimeo.

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Veuillez rendre l’âme à qui elle appartient

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, Grands espaces, SCREENS, SOUNDSCAPES 4 commentaires »29 novembre 2010

Non, il ne s’agit pas du split définitif de Noir Désir, qui est peut être ce qui devait arriver de mieux, étant donnée la qualité des side-projects de Teyssot-Gay, étant donnée aussi l’urgence qu’il y a à faire fusionner dans ses forges les pôles les plus nerveux de la musique actuelle; urgence musicale qui n’est que l’écho, la trace parallèle de l’urgence sociale, dont elle est la bande son.

Bande son et traces parallèles, voile en revanche de quoi il s’agit.

On ne sait toujours pas si les robots rêvent de moutons numériques, en revanche, ça fait un bail que nous autres rêvons de motards numérisés. Trajectoires impeccables tracées dans la nuit noire digitale, noire comme l’absence de charge électrique dans un composant au fin fond de l’ordinateur, rapide comme l’électron spermophorme qui poursuit sa course assez vite pour dépasser sa propre image, laissant celle-ci loin derrière lui, comme un écho de lui-même. Si dans les mondes numériques les objets en avaient une, ils iraient au sens strict plus vite que leur ombre. Mais ici la seule mesure est la vitesse de la lumière, puisque tout n’est que particules en mouvement.

Two lane blacktop passé du cinéma underground aux évidences Disney, Tron avait réussi à sa sortie à constituer un univers à part entière, quelque chose qui tenait du miracle, puisque la firme souvent navrante aux oreilles de Mickey saisissait d’un coup les caractères essentiels du numérique , en ne se donnant plus pour but de représenter ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le « réel ». Si on ne se trompe pas, ces moments là sont toujours des tournants essentiels dans l’histoire de l’art, et même si ça pourrait bien faire se dresser quelques cheveux sur la tête de quelques uns, à bien des égards, Tron me semble respecter à la lettre les préceptes de Bresson, tels qu’il les énonce dans ses Notes sur le cinématographe. Il est probable que les réalisateurs eux-mêmes n’y ont pas immédiatement pensé.

Alors, voir déjà la caravane de la pré-promo du Tron nouveau passer sur nos fenêtres-écrans, c’est forcément mettre à l’avance, en balance, d’un côté nos rêves de poursuites géométriques, selon des abscisses et ordonnées nécessairement devenues parfaites, puisque parfaitement idéales, absolument mentales, et de l’autre les images en mouvement les plus glacées que les meilleurs écrans, dans les salles numériques les plus aptes à proposer une performance spectaculaire totale auront sans doute jamais proposé. A gauche le vacarme des motos filant dans le silence infini des espaces effrayants, souvenirs combinés sur base de pellicule, constructions humaines, après tout. De l’autre l’armada d’effets directement envoyée depuis Silicon Valley, avec ses boucliers frappés des armoiries « dual core inside », visible uniquement pour les porteurs de lunettes polarisantes, celles qui contraignent à bien garder les yeux braqués sur l’écran, car tout regard jeté à son voisin transforme immédiatement l’expérience en film comique.

Sur l’écran, on craint déjà la grosse chute de tension, tant on a voulu se faire les héritiers de ce qui ne peut avoir d’héritage : les premières fois ne peuvent être que trahies, et il n’y a que deux manières de trahir : ou bien en sachant qu’on le fait, et en assumant ce sale rôle de fils ingrat, ou bien en faisant mine de respecter l’origine tout en l’accaparant, en jouant les gardiens du temples, détenteurs de références dont on a soi même décidé qu’elles le seraient, et validées par le bon peuple sur la seule base de la force de frappe de l’argument d’autorité. Les créateurs d’un côté, et les vendus, ou les marchands du temple, ce qui revient au même, de l’autre.

Dans les oreilles, par contre, on n’a plus à craindre, puisqu’on sait déjà. Il nous reste donc à pleurer. On avait pourtant fait mine d’y croire : Daft Punk / Tron, association telle qu’on n’en rêve même pas. Le consortium des encasqués, ça sonnait à l’avance plutôt bien dans les neurones. Virtualisation à tous les étages, on sentait venir la bande son des âges numériques ; et on se retrouve avec l’impression d’entendre jouer du Hans Zimmer sur un casio.

J’exagère. En fait, le son est terrible. Mais à vrai dire, si on voulait du son terrible, on se pointait le 5 Décembre 1837 à l’Eglise des Invalides, où pour la première fois les escadrons de la mort commandés par Berlioz, secondé par l’adjudant Habeneck, inventaient la Blietzkrieg sonore. Rien de nouveau sous le firmament donc. Plus récemment, le maître du genre est Hans Zimmer. Christopher Nolan ne s’y est pas trompé, en l’intégrant à ses propres soundtrack-patrols. Zimmer est l’as du pillonage en règle des tympans. Ou plutôt il fait partie de ceux qui ont pigé que, des salles de cinéma contemporaines au moindre intérieur doté d’un home theater même basique, on trouve des systèmes aptes à reproduire des basses suffisamment tectoniques pour que soudainement, les montagnes rêvées d’Inception se retrouvent directement là, au beau milieu du salon, sans avoir même besoin d’écran 3D. La musique de Zimmer, c’est la troisième dimension requise par l’ampleur visée par le cinéma contemporain, lorsqu’il vise des dimensions jusque là inconnue des humains qui n’ont jamais quitté l’atmosphère terrestre, majoritaires jusque là. Tout chez Hans Zimmer participe de l’application méthodique de ce que les musiciens, depuis toujours, ont collecté en matière d’effets physiques sur l’auditeur, des pieds aux oreilles, en passant par le cul, les entrailles et le sternum. C’est une chance que Nolan soit bon, parce que sinon, il se laisserait rapidement déborder par les Walkyries galopantes de son artificier sonore. D’autres se seraient laissés écrabouiller par ces déferlantes. Roland Emmerich, par exemple, se garde bien de confronter ses spectacles pyrotechniques au souffle Zimmerien, de peur de voir ses étincelles subitement éteintes.

A t-on fait le tour des références pillées par les deux encapsulés du bulbe ? Non. L’incontournable n’est pas contourné respectueusement, il est percuté à angle droit. Dans sa combinaison jaune, moto assortie, Vangelis vient faire une queue de poisson aux Daft Punk pour leur faire réaliser un crash test dont la bande annonce du fil donne une petite idée. A trop vouloir aller sur les plate bandes de Blade Runner (d’accord), et des Chariots de feu (référence un peu absurde, ici), le binôme se prend le pieds dans le fil du casque, et se vautre aux pieds de l’idole, ce qui ne sied pas tellement à des supposés prêtres.

Bref, la référence en matière de paysages outre-dimensionnels, on l’a déjà, et jusque là, cette musique semble, depuis qu’elle a été adoptée par Nolan, avoir été écrite pour des mondes filmés en lents panoramiques, en survols patients, comme des drônes divins envoyés pour scruter les hommes selon une échelle temporelle à eux inaccessible. Les différentiels temporels de la seconde partie d’Inception sont l’exacte correspondance visuelle de ces mises en place sonores, à moins que ce soit l’inverse. C’est comme si soudainement l’univers était une horloge dont les mécanismes emboités pouvaient être envisagés simultanément, percevant précisément chaque oscillation, chaque battement de ressort, chaque pulsation du quartz. Les mécaniques temporelles de Nolan, qui n’embarquent pas le spectateur dans un autre monde, mais plonge au plus profond de ce qu’on nous appelons communément « réalité » sont exactement ce qu’il faut aux pulsations zimmeriennes, que celui-ci semble avoir d’ailleurs créées pour celui là.

Dès lors, quand Daft Punk reprend le truc, autant dire qu’à écouter la bande originale du film avant de l’avoir vu, on devine à l’avance les scènes qu’elles accompagnent. Non pas que la musique soit capable de produire une quelconque vision, mais plutôt qu’on voit très bien à quel genre de scène de cinéma déjà vue cela se rapporte. Et on devine que Tron Legacy ne sera qu’une adaptation à l’esthétique du film de 1982 des incontournables du film spectaculaire premium d’aujourd’hui (oui, on peut adapter les concepts marketing des objets de consommation aux objets culturels, et il y a une catégorie de films d’action qui s’adresse à un public qui veut des choses soignées, des détails chiadés, une esthétique efficace, le tout enrobant un vide total, peu importe puisque ce qui compte, c’est d’en avoir pour son argent, et que l’écran plat du salon puisse de temps en temps diffuser des jolies images. A l’écoute de la BO de Tron Legacy, on devine déjà ça. Le table book fait film, le truc qui devra tourner en boucle dans le salon pour faire « genre ». Le film écran de veille, en somme.

Bien sûr, plus on avance dans l’écoute de la bande originale, plus on se demande « pourquoi Daft Punk » ? Pourquoi avoir obtenu du duo de s’être à ce point pliés aux codes des autres, et d’avoir si peu mis d’eux-mêmes dans le projet ? Si les questions économiques ne sont certainement pas étrangères au phénomène, il y a peut être aussi là quelque chose de révélateur de la manière dont les Daft Punk travaillent, et de la manière dont on les écoute.

Après tout, depuis Homework, que fait Daft Punk si ce n’est explorer des univers qui ne sont pas les leurs pour aller y choper les clichés en faisant mine d’avoir découvert des trésors ? Quand ils découvrent le rock, ça se réduit au gimmicks d’ACDC ou aux exercices de prestidigitation d’Eddie Van Halen. Quand ils explorent les univers imaginaires des années 80, c’est entièrement référencé à Albator . Bon, finalement, que propose ce groupe si ce n’est la mise en musique d’une étude de marché effectuée sur les urbains trentenaires aptes à acheter leurs disques ? Ces trentenaires se tenant aujourd’hui au bord du précipice de la quarantaine, on les sent épris de grandieuseries, on leur distribue alors du gigantisme musical glaçant un univers constitué de giga octets de données visuelles, en haute définition et 3D pour leur fournir une expérience planante, un dépaysement obligatoire dans un univers qui sera pourtant simultanément visité par des millions de touristes culturels. Comme on a subi l’invasion de l’univers matrixien, on déguisera nos vies en style tronique pour quelques mois avant de passer à autre chose. Daft Punk a juste produit la musique qui va bien pour qu’on puisse faire ça en ayant l’air sérieux.

Quand on écoute ce que Trent Reznor a fait pour le Social Network de Fincher, on mesure à quel point il ne faudrait peut être pas trop trop miser sur la french touch pour se trouver à bon compte une identité nationale. Il va falloir qu’on se le grave profondément dans les neurones : n’ont d’identité que ceux qui n’en ont pas. Mais on dirait que l’existentialisme ne soit pas prophète en son pays. Le fait qu’il implique l’athéisme n’y est peut être pas pour rien. Le moindre succès conduit le premier venu à se comporter en prêtre qui croit pouvoir consacrer tout ce qu’il touche de sa grâce divine. Autant dire que seuls les plus naïfs peuvent encore s’agenouiller lors de la grand-messe daft-punkienne.

Malheureusement, on comprend le dilemme de Daft Punk : Homework consistait à ne pas faire les choses comme il faut. C’était le titre le plus mensonger de l’histoire des titres d’albums, mais c’était aussi le plus annonciateur de la suite de la carrière des encasqués : Daft Punk fait son space opéra, Daft Punk fait son film arty, et aujourd’hui Daft Punk fait sa BO de film spectaculaire, comme on fait, les uns après les autres, son devoir de philo, puis ses exercices de maths avant de réviser l’histoire géo. Ils font aujourd’hui leurs devoirs quand on attendait d’eux qu’ils fassent les choses pas comme il faut. Autant dire que se payer les Daft Punk, pour Disney, c’était une manière de plus de s’approprier une créativité pour ne rien en faire, juste la tuer.

Il se trouve juste qu’en l’occurrence, elle était peut être déjà morte. La souris n’est finalement qu’un charognard. Et Daft Punk, en bons rentiers de leur seul vrai coup de génie, accepte de se laisser bouffer.

Avec la musique qu’ils nous pondent, nul doute qu’ils doivent se prendre pour Prométhée enchainé se faisant bouffer le foie au ralenti par un aigle immense. Enlevons la bande son en forme d’aigle noir hypertrophié, d’albatros rêvant d’altitudes, il ne reste que deux Calimeros, coquille solidement vissée sur leur crâne d’œuf, plantés sur une pyramide depuis laquelle ils diffusent, pour tout le poulailler sautillant, la carricature d’eux mêmes qu’est Derezzed, confondant l’anonymat et l’absence de personnalité.

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Beetlemania

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM, PROTEIFORM, Two lane blacktop 2 commentaires »27 novembre 2010

Entendons nous bien, ce qui suit n’a strictement aucune importance. Mais j’aurais envie d’émettre cette prévention en tête de chaque chapitre, donc, à strictement parler, ça n’en a ni plus ni moins que le reste. Ca aura juste la vertu d’exprimer publiquement une idée qui me traverse souvent l’esprit.

Le lecteur assidu l’aura compris, j’ai à certains égards des intérêts et des goûts qui me feraient volontiers rencontrer avec sympathie davantage les beaufs du coin pour qui un samedi après midi réussi doit comporter une bonne paire d’heures passées à l’Elephant bleu le plus proche que les universitaires les plus pointus dans le domaine dans lequel je suis censé être plongé nuit et jour. Cette attirance pour des choses absolument pas officiellement importantes provoque je le sais quelques inquiétudes chez certains lecteurs, et quelque sympathies chez d’autres.

Mais bon, ça fait un moment que je me dis que la pire manière d’écrire, c’est de se demander ce que d’hypothétiques lecteurs voudraient lire. Kafka avait un bon mot pour ça, quand il écrivait que si c’est cela que cherche le lecteur, il n’a qu’à écrire ses livres lui même. Et sans doute franchirais je un cap décisif si j’allais jusqu’à ne même pas écrire ce qui me plait à moi. Mais bref.

Parmi les goûts qui pourraient, si je n’y prenais garde, faire de moi un beauf tel qu’on en croise chez Cabu ou StripTease, il y a LE dénominateur commun de tous les connards mâles de cette planète : la bagnole. J’essaie d’entretenir cette passion de la manière la moins conne possible, en regardant Auto-Moto ou Turbo d’un oeil pas dupe et en voyant dans la bande de Jeremy Clarkson (ceux qui sont amateurs de l’émission Top Gear savent qui est ce saint homme) une espèce de descendante des écoles de sagesses antiques qui savaient développer une attitude la plus juste possible vis à vis du monde qui était le leur.

Mais bon, on a beau faire, s’intéresser aux bagnoles, c’est être voué, même quand on cultive ce goût, et qu’on essaie de l’élever, c’est être en permanence confronté à ce paradoxe : ce ne sont tout de même que des bagnoles.

En fait, le problème n’est pas tellement lié à la valeur absolue de l’automobile. Tout a été dit sur la question : c’est un outil, un objet technique, et pourtant ça n’est pas que ça puisque c’est aussi la matérialisation d’une aspiration humaine parmi les plus puissantes qu’un homme puisse connaître : la volonté de partir. Le problème, dès lors, c’est que l’automobile concentre en une tonne et des poussières de métal, de caoutchouc et de divers matériaux plus ou moins naturels, une grande partie des besoins, mais aussi des désirs humains, à tel point que la concevoir, la fabriquer, la mettre en vente, l’acheter, l’utiliser, ce sont toujours des processus qui mettent en jeu bien plus que la simple distribution d’une marchandise lambda. Et parce que physiquement, c’est un objet massif, complexe, qui doit gérer de complexes tensions entre le dedans et le dehors, elle est un concentré de tous les problèmes rencontrés par le design, qui est avant tout l’art de faire correspondre des formes et des fonctions, en somme un problème philosophique : mettre sur pieds des concepts cohérents.

Et là, je retombe sur mes pattes.

Or, il se trouve que parmi les cadeaux offerts par Oprah Winfrey à son assistance en délire, se trouve, de nouveau, une voiture. Mais n’importe laquelle. Si il y a de cela plusieurs années, elle avait offert (enfin, « elle », c’est céder au mythe telle qu’on nous le narre, « elle » n’offre évidemment rien, puisqu’elle est payée (pas mal, on le devine) pour faire mine d’offrir, ce qui constitue, au choix, soit une négation absolue du don, soit une mise en évidence de l’impossibilité absolue de toute forme de don) une Pontiac G6, une honnête bagnole pas vraiment passionnante, mais qui avait le seul mérite d’être un moyen de déplacement gratuit pour ceux à qui on en remettait les clés, cette fois ci, Mme Winfrey a jeté son dévolu sur une voiture qui a l’intéressante caractéristique suivante : elle n’existe pas. Ou plutôt elle n’existe pas encore. Ou plus précisément, elle n’est pas encore commercialisée, et n’a donc pas encore été révélée au public. Si on devait creuser l’ouvre de Simondon et écrire un « Du mode d’existence des objets techniques un peu particuliers que sont les automobiles », on devrait dire qu’à strictement parler, les voitures n’existent qu’une fois qu’on les a montrées au public, alors qu’en fait, leur complexité fait qu’elles sont produites bien en deçà de la date de leur commercialisation.
Ce modèle que personne n’a vu, c’est la New Beetle. Plus exactement, la New New Beetle, puisque l’actuelle est déjà une réactualisation de l’antique Coccinelle, qui offrit aux allemands, y compris les plus modestes, la possibilité de rouler dans un véhicule motorisé. L’ancêtre des voitures low-cost en somme. On est donc, chez Volkswagen, sur le point de remplacer la remplaçante, ce qui nous met dans une situation paradoxale : personne n’a vu la nouvelle incarnation de ce modèle, mais tout le monde sait déjà ce qu’il est, puisque ses gènes sont tellement marqués qu’elle ne peut pas nous surprendre.
Mais c’est là qu’interviennent les élans de violence dont je suis parfois la proie. Enfin, certains de ces élans. En effet, dès la révélation du concept de l’actuelle, en 1994, un doute frappait tous les observateurs dotés d’un cerveau alimenté : cet objet était il bien ce qu’il était censé être ? Or à deux points de vue, la réponse était « non ». Un, si la coccinelle était vraiment une voiture du peuple, cette New Beetle était au contraire un engin bourgeois, dédié à une clientèle branchouille apte à dépenser plus pour avoir une fonctionnalité moindre, juste pour se payer le luxe de rouler dans un succédané de mythe. L’enfer climatisé, dirait Miller, en somme. Aussi chère qu’une Golf (dont l’appellation, à elle seule, est une insulte à ce que signifie le nome Volkswagen), mais offrant moins de fonctionnalité, elle se caractérisait par le fait que ses formes évoquaient les rondeurs de sa populaire et lointaine ancêtre. Rien de plus. Un mensonge sur roues, en somme.

Pire. Techniquement, le compte n’y était pas : le moteur n’était plus refroidi par air (Porsche a connu cette rude évolution aussi, et Citroën la connaitra quand il faudra céder à la tentation de faire une nouvelle 2cv), il perdait ainsi simultanément son « toucher » particulier ainsi que sa simplicité nécessaire pour imposer la présence d’un circuit d’eau, avec tout le dispositif complexe qui gère ses flux, et ne peut pas indéfiniment empêcher les fuites. Mais plus grave encore, le moulin n’était plus à sa place, tout à l’arrière de l’engin, en porte à faux arrière.

Là, une réflexion s’impose : soit on considère que le concept, dans une automobile, c’est l’usage qu’on en fait. Et dans ca cas, peu importe où est le moteur, du moment qu’il y en a un, et que l’usage est permis par le dispositif technique. Le moteur arrière s’impose à l’époque de la Coccinelle, parce qu’on en dispose, et que s’agissant d’une propulsion, on gagne à placer le groupe propulseur près des roues motrices, il s’impose moins à la fin du 20è siècle alors que la traction avant s’est généralisée et qu’elle permet une baisse des coûts de production. A ce compte là, en dehors de son prix (un détail), la New Beetle n’est pas une trahison. En revanche, si le concept d’une automobile correspond à un ensemble plus large comprenant non seulement l’usage, mais aussi l’architecture de l’objet, sa conception et même ses moyens de productions, alors la New Beetle est à l’automobile ce que Judas est aux disciples : la trahison faite bagnole. Or, ce modèle n’est pas une simple nouvelle voiture populaire (ce que sera, plus tard, la Logan, qui peut, elle, s’autoriser à n’obéir à aucune autre exigence que son usage et son prix), c’est la réédition d’un modèle particulier de voiture populaire, dont les spécificités additionnées les unes aux autres ont forgé, peu à peu, une identité spécifique qui fait qu’une Coccinelle, c’est une Coccinelle avant d’être une voiture. Et si ce sont ses caractéristiques plus que son concept qui la définissent (parce que comme concept, elle pourrait tout aussi bien prendre la forme d’une 2CV ou d’une Fiat 500, ou d’une Lada, ou une Trabant, ou une Logan aujourd’hui. Et pourtant, elle n’est réductible à aucun de ces autres modèles, bien que partageant avec elles une essence commune de voiture populaire. C’est donc que la Coccinelle n’est pas d’abord son idée, mais ce qu’elle fut concrètement, matériellement, les expériences qu’elle permit, les sensations qu’elle prodiguait, les limites qui étaient les siennes, les odeurs, les matières, les vibrations qu’elle procurait à ses passagers. Autant de caractéristiques dont la New Beetle ne peut se prévaloir puisque justement, on n’en a fait une pure apparence physique cachant des déterminations diamétralement opposées à celle qu’elle remplace.

Bref, la New Beetle montre que les objets ont une âme.

Elle montre aussi qu’ils peuvent la perdre.

Ainsi, depuis les années 90, je ne peux pas croiser de Néo Beetle sans être pris d’une furieuse envie de défoncer le capot moteur à la hache, d’arracher dans son compartiment antépodent le moulin avec un palan pour le glisser discrètement dans le coffre préalablement découpé à la tronçonneuse, laissant pour signature un mot sur le pare-brise : « Voila, les choses sont maintenant à leur place ».

Bien sûr, la même envie me prend devant chaque New Fiat 500.

Ainsi, les invités d’Oprah Winfrey ressentirent une joie fictive en recevant une voiture inexistante qui ne sera jamais qu’un faux semblant. Le faux n’est décidément jamais qu’un moment du vrai.

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Entretiens avec un vampire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »24 novembre 2010

Evidemment, comme on pouvait trouver les crises d’hystéries collectives devant les cadeaux de Miss Winfrey pas vraiment passionnants, je crains le pire avec ce qui suit.

Mais je pris l’honorable audience de bien vouloir me prêter des intentions pas si anecdotiques que ça : qu’on nous transforme en gobeur de marchandise n’est pas anodin. Et dans ce qui suit, qu’on fasse de nous des êtres indifférents à l’humanité même ne l’est pas plus.

Evidemment, on pourrait s’intéresser davantage aux réformes de la retraite, aux plans de rigueur qui vont nous pleuvoir dessus, à l’apparition de phrases qui nous éclairent un peu la voie pour les années qui viennent (je sais pas, moi, par exemple, Eric Zemmour regrettant, Samedi soir dernier, que les chômeurs ne crèvent pas de faim, parce qu’au moins, comme ça, ils ne pourraient pas refuser les « offres » qu’on leur propose), ou Anne Sinclair venant faire la campagne de son associé en vantant le courage du peuple grec qui accepte les conditions de vie que la « communauté internationale » lui impose (si ça n’éclaire pas notre lanterne, ça…).

Mais j’ai la faiblesse de penser qu’entre ces dispositifs, ces plans, ces mégastructures politiques et des moments très cons où on offre des cadeaux à des gens sur un plateau télé, ou bien ce dont il va s’agir dans ce qui suit, il y a un tout. Ce ne sont pas des éléments séparés les uns des autres. Ils ne sont pas nécessairement orchestrés, mais ils appartiennent à une même logique qui consiste à asservir en abrutissant.

Et ça m’intéresse, y compris dans les détails, parce que je trouve ça soigné, la manière dont on s’occupe de nous.

Alors, aujourd’hui, accroche toi lecteur intransigeant, parce que ça va aller encore un peu plus loin dans l’anecdotique.

Avez-vous eu l’honneur d’être présenté à Anne-Solenne Hatte ? Si vous l’avez déjà entrevue et que ce genre de personne vous attire, il est probable que vous ayez envie, mais il est aussi probable que cette envie soit déçue.

Car à voir ce qu’on en voit sur itele, Anne-Solenne Hatte n’est pas le genre d’être auquel on puisse être présenté. Bien entendu, nous ne parlons que du personnage fabriqué par la chaine qui le met en scène, itélé. De l’actrice éventuellement cachée derrière cette marionnette, nous ne savons rien, même si quelque chose nous dit que la surface visible doit être étonnamment proche de l’objet qu’elle recouvre. L’émission dans laquelle apparaît cette personne s’intitule le JT décalé. Evidemment, il faudra s’entendre sur le fait qu’ici, le mot « émission » désignera le simple fait d’envoyer un signal vers un récepteur ; quand les antennes d’itélé diffusent l’image d’Anne-Solenne Hatte, c’est un peu comme si la chaine était prise en flagrant délit d’émissions nocturnes, éclaboussant le visage de l’audimat de cartes de France soulageant la chaine de quelques minutes diffusées à bon compte, et délestant le public d’une part de ses tensions nerveuses.

Tous ceux qui ont entrevu ne serait ce que quelques secondes de ces minutes de vide que constitue ce JT décalé ont pu constater que la manière dont ce programme est filmé est très particulière, caractérisée par un détail étrange, qu’on retrouve dans d’autres productions télévisuelles : le montage multiplie les plans de coupe cadrant Anne-Solenne Hatte de profil, ou de trois quart, parfois même en trois quart arrière tandis qu’elle pousuit son propos, comme si de rien n’était.

A vrai dire, l’impression exacte que cela donne, c’est qu’on croirait la regarder à son insu.

Comme si on n’était pas là.

Et à vrai dire comme si elle n’était pas là non plus.

Un objet regardé par des absents. La vierge mise à nu par ses prétendants.

Un porno, en somme, puisque c’est typiquement ce dispositif qui est mis en œuvre : regarder comme si on y était, mais sans y être, ce qu’on ne devrait théoriquement pas voir, et faire ainsi de ceux qu’on regarde des objets. Anne-Solenne Hatte est bien là comme corps, mais elle se réduit à cela, et le dispositif de caméras qui le plus souvent ne visent pas le regard, mais attrapent cette figure parlante de biais, en douce, sans qu’elle s’aperçoive, accomplit totalement la dépersonnalisation, mettant l’objet à portée de vue, lui enlevant la possibilité de faire barrière de son regard à notre propre vue.

Mieux. Elle parle, mais ne dit rien. Au contraire, elle prend grand soin de mettre en évidence le fait qu’elle lise un prompteur, dont toute la mise en scène signifie qu’elle ne l’a pas écrit. Peu importe d’ailleurs, puisqu’en fait, ce qu’elle dit n’a strictement aucun intérêt, et ce qu’elle montre n’a aucune valeur. Tout est anecdotique, il n’y a rien à voir et tout est concentré sur le fait de voir cette absence d’objet.

C’est peut être horrible à dire, mais même en tant qu’objet, Anne-Solenne Hatte est déceptive. On la voit, certes, mais on n’a pas tellement envie de la regarder, puisqu’elle donne peu à voir. Aucune intention, ni dans le regard ni dans la voix, aucune présence, aucune exposition physique. Itélé a réussi à caster le néant en personne, ce qui n’était pas forcément facile dans une époque où le premier venu transpire par tous les pores la volonté d’imposer aux autres sa présence. A ce titre, Anne-Solenne Hatte, c’est un peu le loft-story du pauvre, ou l’accomplissement terminal des dispositifs de surveillance voyeuristes. Le Big Brother introduit aux forceps en moi is watching her, et elle fait comme si elle ne le savait parce qu’en réalité, elle peut se permettre d’être totalement insouciante, puisqu’elle n’a strictement rien à cacher : ce qu’elle diffuse n’a absolument aucun intérêt, et elle se contente de faire la promotion du vide, afin d’en remplir les cerveaux disponibles. Elle est l’image même de cette disponibilité, de cette attention méticuleuse (écoutez la manière précise dont elle est se croit obligée de décrire avec précision les scènes qui vont être diffusées, alors que de toute évidence, même les plus faiblement pourvus en neurones pourraient se débrouiller tout seuls avec les images, mais non, il faut montrer qu’on va s’arrêter sur le rien, qu’on peut même le raconter, le décrire comme quelque chose qui vaut qu’on s’y arrête) au rien. La preuve, la séquence porte tout de même le titre « JT ».

Le risque, c’est de se contenter d’être atterré devant le vide de ces émissions. Mais là n’est pas vraiment la nouveauté du propos. Que la télé soit le plus souvent vide, on s’y est fait (on conseillera les soirées avancées d’NRJ12, d’ailleurs, qui sont édifiantes, mais je bosse actuellement sur un projet de récit intégral et factuel d’une journée d’une de ces chaines là, pour mieux mettre le doigt sur ce qu’on propose à « la jeunesse »), et l’objet est fascinant précisément pour ça : tout ça pour ça. Toutes ces technologies accumulées pour rien. De la diagonale géante pour avoir une tête d’Arthur d’un mètre cinquante de large qui débite des conneries sur des émissions connes du passé. Bientôt, Cauet sera en 3D dans notre salon, et il a sans doute été nécessaire d’emmerder tous les petits vieux pour qu’ils puissent regarder les chiffres et les lettres en numérique. Mais tout ça, on s’y fait. Et à strictement parler, ce n’est pas une télé plus intelligente qui aiderait à vendre davantage de technologie.

En revanche, le « JT décalé » est de bout en bout la mise en scène de l’objectivation de l’humain. Et on n’en est même plus à se soucier du fait qu’il s’agisse d’une femme. Le problème n’est plus là puisque l’empire de domination et de réduction de l’humain à ce qui est moins qu’humain touche tout le monde. Il s’agit peu à peu, à travers les séquences les plus anodines, présentées comme quelque chose d’intéressant, de nous habituer à regarder l’homme comme ça, y compris quand il se sait regardé. En somme, bien plus que n’importe quel film porno, Anne-Solenne Hatte initie au manque total de pudeur, elle nous apprend à ne plus détourner le regard, elle se donne comme pleinement objet posé devant nous, privé de tout regard, puisque non seulement elle ne voit pas à quel point les images qu’elle propose sont ineptes, mais elle doit les raconter, comme si elle ne les voyait pas.

Aussi curieux que ça puisse paraître, le JT décalé est une émission de télévision pour aveugles, et pour rendre aveugles ceux qui ne le sont pas déjà.

En somme, le JT décalé d’Itélé réussit cet exploit paradoxal, à la télévision, d’abolir toute forme de regard, transformant l’acte de voir en pure présence autiste d’humains posés les uns à côté des autres, ne communiquant plus qu’au sens où les relais s’assurent les uns les autres de leur proximité et de leur présence sans jamais pouvoir cerner exactement où ils se trouvent. Que les relais s’en foutent, c’est dans la nature des choses. Qu’on obtienne cette même indifférence des humains entre eux, voila qui relève d’une culture que ces émissions, et quelques autres installent en nous.

Allez,

Avoue

Tu te demandes pourquoi un tel titre ? A strictement parler, devant un tel vide cet article ne devrait même pas avoir de titre. Il aurait fallu le publier sans même l’écrire. Mais comme il fallait bien le titrer, je me suis juste appuyé sur un détail de la biographie de notre hotesse du jour. En effet, Anne-Solenne Hatte est aussi comédienne de théâtre et elle joua dans une pièce intitulée Dialogues avec l’ange.

Je me suis dit que d’une certaine manière, ça ne pouvait pas s’inventer.

Je le disais en préambule, le monde est un tout. On est mis devant le fait accompli.

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Jésus, que ma joie demeure

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, Joie d'offrir, MIND STORM, plaisir de recevoir, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »22 novembre 2010

Il y a quelques jours, Denisot, se croyant encore aux commandes de son vaisseau à l’inertie pachydermique, depuis bien longtemps en pilote automatique, alors qu’il était en train de présenter le coffret DVD de son collègue Ardisson a été pris d’une soudaine clairvoyance, dont il sembla lui même tout étonné : alors qu’il faisait l’article de ce dont il était chargé de faire la publicité, il fut pris d’un brusque élan d’authenticité, et affirma soudain comme si c’était une révélation, qu’il se transformait en Pierre Bellemare surpris en flagrant délit de présentation de télé-achat. A se demander si Denisot réalise encore bien ce qu’il fait quand il présente chaque soir de nouveaux produits en interdisant à lui et à son équipe le moindre regard critique sur ce qui se présente, ce qui lui fait parfois dire des trucs étranges, comme quand il annonce que le live (« live » est un grand mot quand la musique est une bande musicale sur laquelle la chanteuse dont le nom suit gémit péniblement son texte, heureusement soutenue par un bataillon d’effets numériques qui viennent donner un semblant d’ampleur à ce qui reste un beuglement) de Rihanna est le meilleur qu’ait connu le Grand Journal. Wow, c’est Prince qui a du être content de se voir battu par la nouvelle couleur de cheveux de Rihanna. Mais on se souvient que le live de Prince avait eu le mauvais goût d’entrer en complète collision avec l’une des pages de pub qui traversent de manière un peu tonitruante l’émission en clair de Canal, mettant en évidence que sur cette chaine qui se veut différente des autres, si on aime la musique, on préfère quand même les revenus de la pub. Et Denisot, qu’on le mette ainsi en scène sous forme de roi nu, on dirait qu’il aime pas ça.

Mais même les rois ont un maître, et Denisot a sa maitresse : Oprah Winfrey.

Jingle bells, jingle bells, jingles all the way

Concomitants sont les tintements des clochettes de noël et le tintinnabulement de la monnaie en circulation sur le vaste marché de noël, à tel point qu’on ne saurait plus distinguer ce qui appartient à la naïveté joviale des échanges familiaux, et ce qui s’est réduit à la mise en scène de la recherche du profit tous azimuts, parvenant même à ce réjouissant exploit : transformer une fête païenne, libre manifestation du désir qu’ont les hommes d’échanger dévoyée en célébration religieuse réservée à une poignée de croyants, eux contre les autres ne croyant pas assez pour mériter une messe. Peu à peu oublié de la fête, l’enfant qui en était le centre et qui devait conseiller quelques années plus tard de demeurer dans une saine pauvreté, se vautre sans doute malgré lui aujourd’hui au milieu des chocolats, des jouets et gadgets multimédias, écoutant les flux des transactions bancaires, les tergiversations des clients pestant contre les exigences de ceux qui leur ont remis leur liste de desideratas, bien trop coûteuse évidemment, et interdisant à l’avance que l’échange des choses puisse être, à quelque moment que ce soit, un don de soi et un accueil d’autrui.

A tel point qu’à strictement parler, on ne puisse plus parler de « marché de noël », mais plutôt de Noël, le marché, Noël, prototype et fantasme de ce que le marché voudrait être, en permanence.

Alors, que deux mois à l’avance on mette en rayon pour des clients qui ont, dès lors peur, deux mois avant l’échéance que les mêmes rayons soient déjà vides, cela ne témoigne que de la volonté de faire de la vie entière un noël permanent, une débauche sans fin de marchandises et de bouffe, une foire interminable.
Si on en voulait une illustration, et on en veut une illustration, même si on sait bien qu’on abuse peut être un peu complaisamment de ces illustrations, on pourrait la trouver dans le show spécial que donne Oprah Winfrey, chaque année dans la période des achats de noël, au cours duquel elle offre au public présent ce jour là les objets qu’elle a considérés comme particulièrement alléchants pendant les douze mois qui ont précédé pour lesquels elle a signé un contrat de promotion. Personne ne sait à l’avance quelle sera la date de cette émission spéciale, chacun tente un peu au p’tit bonheur la chance de tomber sur le bon jour, et pour ceux qui ont eu le nez creux, c’est à peu près comme si la main de Dieu en personne, sur le plafond de la chapelle Sixtine, tendait à Adam une American Express avec un crédit illimité, sans remboursement. Vas-y, empiffre toi, c’est cadeau de la vie.

Chaque année, donc, aux deux tiers de Novembre, une bande d’excités vient s’entasser dans un studio avec le secret espoir que ce soit le jour J, LE jour où on rase gratis. Et pour se donner du cœur à l’ouvrage, il semblerait que personne ne lésine sur la surexcitation, chacun conservant à l’intérieur de soi toute l’excitation qu’il subit à cause de l’attente, faisant mine d’écouter l’interview du jour comme si de rien n’était, comme si cela avait une quelconque raison de l’intéresser, se transformant peu à peu en véritable cocote minute, débordant par tous les orifices (et il faut y intégrer chaque pore, ce qui en fait quelques uns) du manque de ce dont il n’a pas idée, peu importe d’ailleurs, puisqu’il s’agit de marchandise, ce dont il manque depuis qu’on l’a programmé pour manquer, et ça fait un bail que ça dure, à voir les gesticulation nerveuses qui animent tout le public.

Si Dieu n’existait pas, la foi serait créée par les spectateurs d’ Oprah Winfrey aux alentours du 20 Novembre, chaque année réitérant une nouvelle fois le miracle de la nativité. Parce que chacun dans la salle sait que les années précédentes ont déjà permis à d’autres de repartir comblés, parce que chacun a en mémoire le noël avant l’heure de 2001, qui permit aux 300 spectateurs de repartir avec une Pontiac G6 flambant neuve, qui attendait sur le parking, enrubannée comme il se doit, que le nouveau propriétaire, heureux comme un divin enfant visité par les rois mages, vienne dégueuler sa joie d’être un peu plus propriétaire de biens matériels qu’il ne l’était en venant au volant de ce qui deviendrait son ancienne voiture, parce que chacun est conscient que subitement les objets de la pub vont atterrir là, directement dans ses mains, chacun vient au studio comme on viendrait à la messe à quelques jours de la venue de Dieu parmi les hommes, sans savoir exactement quel jour cela pourrait bien être.

Si Noël est finalement devenu le rêve accompli du marché, les Favorite gifts d’Oprah Winfrey sont eux-mêmes le rêve d’une télévision qui serait devenue de part en part commerciale, totalement. Des produits comme s’il en pleuvait, des bouches grandes ouvertes, bien plus grand que dans Deep Throat, franchement, pour les y glisser, des hurlements de jouissance, des trépignements de surexcitation, des embrassades, des pleurs, des crises qui auraient valu, il y a un siècle, d’être accueilli par Charcot à la Salpêtrière, des merci jetés à la face de Dieu, comme s’il pouvait y être pour quelque chose, tout est là pour bâtir un monde où on n’attend que ça, de se voir rempli par la marchandise ; d’être comblé ; d’atteindre une telle pléniture rectale qu’on n’a qu’une hâte : aller chier tout ça pour pouvoir être gavé de nouveau.

Alors, comme à la télé rien ne se perd, voici le moment de libération, parce qu’on est ainsi faits qu’on peut quasiment jouir autant que ceux qui reçoivent en les regardant recevoir. Et ça aussi, ça en dit plutôt long sur nous :

Et comme la télé américaine est toujours bigger than life, et que son slogan est ‘There’s more to come », sachez que cette émission très généreuse en cadeaux de tous ordres fit la surprise au public de l’émission suivante de remettre le couvert pour eux, qui croyaient avoir râté de si peu le paradis des gâtés. Alors, après ce court amuse gueule, voici la version longue des mêmes specimens soumis à la même expérience, devant les mêmes caméras, profitez bien de la robe cachée, des effets de pose devant les cadeaux, de l’apparition finale du bateau gonflable sur lequel aura lieu la croisière (qu’on imagine très reposante, étant donné qu’elle devrait réunir les agités du bocal qu’on voit là; autant dire qu’il faut s’attendre à des meurtres dès les eaux internatioales auront été atteintes) :

Et pour ceux qui ne savent pas encore quoi offrir à noël, voici les listes de cadeau qu’Oprag Winfrey offre avec la main sur le coeur :

http://www.oprah.com/packages/oprahs-ultimate-favorite-things.html

Dernier détail : ne réservez pas de billet d’avion pour les USA en Novembre 2011, jusqu’à preuve du contraire, cette saison de l’Oprah Show est la dernière. Vous vous déplaceriez pour rien, puisque rien ne tomberait plus du ciel. On prédit dès lors une brusque perte de la foi pour des millions de téléspectateurs.

NB : L’illustration du haut vient des Favorite Gifts d’été. Ben oui, y a pas de petit profit, Oprah Winfrey, grande prêtresse du télé-achat, grande bénéficiaire de la publicité qu’elle fait pour ces produits tout en faisant mine de les offrir elle même, ne peut plus attendre noël, alors voyant venir l’été et le désoeuvrement qui guette ses ouailles, elle les gave de produits pour qu’ils trompent leur ennui avant de retourner bosser. C’est si charitable.

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Devine le divin

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 25 FPS, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PAGES, SERIAL PORT 1 commentaire »16 novembre 2010

Petit standbye sur les terres de l’excès, parce qu’un peu de boulot sur les terres plus raisonnables de l’outremonde.

Du coup, je renvoie les quelques fidèles à une espèce de messe païennes orchestrée par un Lucrèce qui, en bon vieil épicurien, a bien envie de bouffer du superstitieux, tout en sauvant le récit. C’est que les mythes ont besoin qu’on n’y croie qu’à moitié, sous peine d’oublier que c’est bel et bien à cette vie qu’ils invitent, et non à un hypothéthique au-delà. D’ailleurs, pour en être convaincu, il suffirait de les lire : tous ceux qui se donnent pour espoir d’atteindre les territoires sacrés des dieux seront cruellement punis. Autant dire que les mythes renvoient l’homme à son propre monde, et l’enjoignent d’y demeurer à sa place, tout en insufflant en lui l’énergie du dépassement. Dès lors, le salut ne sera plus dans la sortie du monde, mais plutôt dans une espèce d’involution intérieure, un mouvement permanent vers un objectif jamais atteint, qui pourrait tout à fait se nommer « désir ».

Accessoirement, ça parle aussi un peu de Breaking Bad, qui fait quand même partie de ce qui se fait de mieux pour les écrans plats aujourd’hui.

L’association Lucrèce/Walter White, c’est en cliquant ici même.

Sinon, pour ici même, je vous prépare des catalogues de noel, si jamais certains sont en manque d’idées pour les fêtes.

Si si, vous verrez.

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Nostalgeek

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, POP MUSIC, SOUNDSCAPES 4 commentaires »12 novembre 2010

Il est suffisamment rare de voir coïncider son attirance naturelle pour la musique régressive et l’exigence de connaître quelque expérience nouvelle quand on s’envoie des sons dans les neurones.

C’est qu’après avoir vu ce qu’on a vu dans le post précédent, on avait besoin de se laver un peu les neurones.

Ca fait quelques jours que l’album Narcissus, de Pacific!, dont c’est la deuxième production, tourne sur ma platine et dans mon lecteur MP3, et ce titre en particulier a l’étrange pouvoir de faire croire qu’on est en train de surfer sur un nuage en compagnie de Dragonball. On s’attend presque à entendre débarquer la voix de Dorothée, avec ses effets de manège à sensation.

Paul Klee nous avait prévenus : « Le monde, sous sa forme actuelle, n’est pas le seul monde possible ».

On peut donc toujours regarder notre monde et se dire « Il aurait pu en être autrement ». Et l’art est cette tentative pour percer ce qu’on appelle la « réalité » pour, à travers ces fenêtres nouvelles, apercevoir ces autres dimensions potentielles.

Sur l’ensemble de l’album, on a à de nombreuses reprises cette impression de se retrouver dans le flux des images animées qui ont accompagné l’enfance des actuels quarantenaires, réinjectant dans les mémoires des pans entiers d’environnements sonores semblant sortis tout droit des Mystérieuses Cités d’Or sans pour autant singer ces univers, ni nous y ramener comme on reviendrait en arrière. Il n’y a pas ici de nostalgie mais une manière de jouer avec la mémoire des sons, d’y puiser des bribes, des structures, pour en faire les fondations pour de nouveaux édifices sonores. Dès lors, que cela puisse rappeler ce que fit, par exemple, Tangerine Dream pour le générique de Tonnerre mécanique ne permet pas de rendre compte des effets produits par cet album. S’il s’agit de nostalgie, c’est de manière paradoxale, puisque c’est au souvenir de la musique de l’avenir qu’on est confronté, comme si on était mis devant notre propre présent, tel qu’il aurait pu être si nous ne nous en étions pas éloignés.

Il faut dire que si ces compositions peuvent sembler regarder tout droit dans la mémoire de la musique pop des décennies précédentes, c’est que Narcissus est un album de commande, une musique qui doit constituer la bande son d’un ballet de danse contemporaine qu’on devrait pouvoir découvrir dans quelques semaines à Göteborg. S’il s’agit de ce personnage mythique qui se complaisait dans sa propre image, le paysage sonore devait lui même jeter un regard sur sa propre image, et apparaître comme une forme d’écho.

Bienvenue donc dans notre propre monde qui nous regarde de loin, sur sa trajectoire parallèle.

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