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L’or se barre

Nous n’allons pas suffisamment à la messe.

Je dois confesser que pour ma part, les horaires me conviennent peu, car mes week-ends sont contraints par la trinité à laquelle je voue moi même un culte : Direct-Auto, Auto-Moto, Turbo, ce qui m’empêche de rejoindre l’office le plus proche. Dimanche dernier, les éditions spéciales « Salon de l’Auto » me condamnaient pour de bon à une mécréance qui, croyez moi, est loin d’être momentanée (mais, ne préjugeons de rien).

Mais nous avons tort de demeurer perpétuellement en zone profane. Il se passe aussi des choses en territoire sacré.

Ouvrons notre missel des dimanches à la page des lectures proposées le 30 septembre 2012.  Comme d’habitude, trois lectures sont proposées :

La première, tirée du Livre des Nombres, pourrait laisser penser que tout homme est potentiellement prophète, dès lors qu’il parle vrai. Ce qui, après tout, serait une assez bonne réponse aux soucis de respect pour les prophètes que nous avons récemment rencontrés : après tout, le problème, le malentendu et le désaccord viennent surtout du fait qu’il ne faille en reconnaître qu’un seul (on a du mal, avec cette question : on ne compte plus le nombre de personnes qui rebaptisent le film d’Audiard « Un prophète », en ‘Le Prophète »; il y a pourtant à méditer sur cet article indéfini).

L’Evangile du jour, tiré de Saint-Marc, est pour moitié une leçon de marketing, et pour autre moitié, une incitation à l’auto-mutilation. Passons.

Ce qui parle davantage en ces temps troubles, c’est la lecture de l’Épître de Saint Jacques. Cette lettre est fort courte. Pourtant, elle contient plusieurs passages qui, comme on dit, valent le détour. Après Jésus, le temps des prophètes était théoriquement achevé (puisqu' »il est venuu le teeeeemps des cathédraaaâââââââââleuuuuuh »). Pourtant, Jacques semble avoir deviné, un peu en avance, les vicissitudes financières de notre temps. Mais c’est une illusion d’optique : en fait, c’est juste que les prétentions des plus riches à le devenir plus encore ne datent pas d’hier, et que le piétinement des plus modestes est une technique qui avait déjà, en ces temps là, fait ses preuves.

Malheureusement, des gens comme, par exemple, au hasard, Lakshmi Mittal, ou la famille Peugeot, ou tout autre nom qui, à l’avenir, sera médiatisé en raison même de son aptitude à gagner plus en faisant travailler pour moins,  ne sont  pas très bons chrétiens. Mais admettons que Mittal s’en foute un peu puisque, dans une interview donnée aux Echos en 20081, il confesse être attaché à l’hindouisme, sans être très religieux. Il serait juste porté par la foi. Pardonnons lui, il n’est pas chrétien, il ne sait pas très bien ce qu’il fait. Enfin, il sait très bien ce qu’il fait. Mais il ne sait pas ce qu’il fait. Quiconque saisit cela, saisit ce que c’est que philosopher.

Bref, Jacques parle de vous, Mr Mittal (et les autres qui font le dos rond pendant qu’on choppe leur camarade premier de la classe, votre tour viendra aussi, vous ne perdez rien pour attendre (mais le problème, c’est que globalement, vous ne perdez jamais)). Il parle de vous à plusieurs reprises dans sa courte lettre, mais il vous évoque, vous et vos frères, en termes choisis :

Tout d’abord, ce dont on ne sait trop si c’est le nerf de votre guerre, ou bien son objectif, la richesse :

« Écoutez-moi, vous, les gens riches ! Pleurez, lamentez-vous, car des malheurs vous attendent.
Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille vous accusera, elle dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé de l’argent, alors que nous sommes dans les derniers temps !
Des travailleurs ont moissonné vos terres, et vous ne les avez pas payés ; leur salaire crie vengeance, et les revendications des moissonneurs sont arrivées aux oreilles du Seigneur de l’univers.
Vous avez recherché sur terre le plaisir et le luxe, et vous avez fait bombance pendant qu’on massacrait des gens.
Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous résiste. »

Jacques, 5, 1-6

Mais on y aborde aussi votre sens de la prédation :

« D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre. Vous n’obtenez rien parce que vous ne priez pas ; vous priez, mais vous ne recevez rien parce que votre prière est mauvaise : vous demandez des richesses pour satisfaire vos instincts. Créatures adultères ! Vous savez bien que l’amour pour les choses du monde est hostilité contre Dieu ; donc celui qui veut aimer les choses du monde se pose en ennemi de Dieu. Vous pensez bien que l’Écriture ne parle pas pour rien quand elle dit : Dieu veille jalousement sur l’Esprit qu’il a fait habiter en nous.
Mais il nous donne une grâce plus grande encore ; c’est ce que dit l’Écriture : Dieu s’oppose aux orgueilleux,aux humbles il accorde sa grâce. Soumettez-vous donc à Dieu, et résistez au démon : il s’enfuira loin de vous. Approchez-vous de Dieu, et lui s’approchera de vous. Pécheurs, enlevez la souillure de vos mains ; hommes partagés, purifiez vos coeurs. Affligez-vous, lamentez-vous et pleurez ; que votre rire se change en lamentations et votre joie en tristesse.
Abaissez-vous devant le Seigneur, et il vous élèvera. »
 
Jacques, 4, 1-10
 
 
Et enfin, votre tendance à débarquer à droite à gauche dans le monde, à lâcher vos hommes sur vos proies, à piller, à ravager les paysages et les tissus sociaux pour laisser des régions exsangues, pliées à votre  appât.  Cet arraisonnement  de la planète, réduite à une simple ressource mise à votre service, Jacques l’aborde, lui aussi :

« Écoutez-moi ! Vous dites : « Aujourd’hui ou demain nous irons dans telle ou telle ville, nous y passerons l’année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l’argent », alors que vous ne savez même pas ce que sera votre vie demain ! Vous n’êtes qu’un peu de fumée, qui paraît un instant puis disparaît.
Vous devriez dire au contraire : « Si le Seigneur le veut bien, nous serons en vie pour faire ceci ou cela. »
Et voilà que vous mettez votre orgueil dans des projets prétentieux. Tout cet orgueil est mauvais ! »

Jacques, 4, 13-16

Mais nous devinons que vous n’écoutez pas ce qu’on vous dit. Mr Mittal. Ce n’est pas grave. Les Ecritures nous parlent à nous, aussi, et nous indiquent ce qu’il adviendrait de nous, pauvres bosseurs (sans oublier ceux vont devenir humbles chômeurs), si jamais on devait vous préférer, vous, à tout autre plus modeste que vous, si jamais on vous réservait les meilleures places, auxquelles il faut admettre que vous semblez prétendre, souvent :
 
 
« Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme aux vêtements rutilants, portant des bagues en or, et un homme pauvre aux vêtements sales. Vous vous tournez vers l’homme qui porte des vêtements rutilants et vous lui dites : « Prends ce siège, et installe-toi bien » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi par terre à mes pieds ».
Agir ainsi, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon des valeurs fausses ? Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? Il les a faits riches de la foi, il les a faits héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’auront aimé. Mais vous, vous avez privé le pauvre de sa dignité. Ne voyez-vous pas que ce sont les riches qui vous oppriment, et vous traînent devant les tribunaux ? Ce sont eux qui blasphèment le beau nom du Seigneur qui a été prononcé sur vous.
Certes, vous avez raison quand vous appliquez la loi du Royaume, celle qui est dans l’Écriture :Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais quand vous marquez des différences entre les personnes, vous commettez un péché, et cette Loi vous dénonce comme coupables. [Note du moine copis
te : vous saviez, vous, que Luther avait exprimé les plus vives critiques concernant l’Epître de Saint-Jacques ? On doit dire qu’on ne s’en étonne pas vraiment
] »
 
Jacques, 2, 2-9
 
 
Dans votre interview aux Echos, on apprend des choses intéressantes. Vous vivriez à Londres. Ça ne nous étonne pas tellement. Vous visiteriez une vingtaine de vos usines par an. Et on s’accordera sur le fait qu’une fonderie, c’est un lieu dangereux. Vous feriez du vélo, le soir, dans Londres, histoire de garder la forme. Ça aussi, c’est risqué. L’équilibre, l’effort, la trajectoire, les automobilistes, le mécontentement… Un accident est vite arrivé. On est certain qu’en matière de sécurité, vous faites davantage confiance  à vos hommes de main qu’à la bienveillance céleste, mais à force, à trop confondre les valeurs de ce monde, à trop  les pervertir, à les acheter toutes, on peut susciter chez pauvres, privés de leur dignité, ce qu’on pourrait appeler des « mouvements d’humeur ». Arrivera un jour où cette caste devra dépenser beaucoup pour se protéger.

Interview qui peut être consultée ici :
http://archives.lesechos.fr/archives/2008/LesEchos/20156-67-ECH.htm
et qui, avec le recul, vaut le déplacement.

One Reply to “L’or se barre”

  1. Quand on regarde la presse française aujourd’hui sur le net (ce que je ne fais pas habituellement, puisque je l’achète, mais ayant passé les frontières, il me faut recourir à la voie électronique), on voit partout Monsieur Ghosn expliquer qu’à la « faveur » (on comprendra un peu plus loin la nécessité de ces guillemets) de la fabrication annuelle de 80000 voitures confiée par Nissan à sa maison (théoriquement) mère Renault : « On va être obligés d’embaucher 1000 personnes »… Oui, vous avez bien lu comme moi, pas « Nous allons pouvoir recruter… », mais « On va être obligés d’embaucher… ». Cache ta joie, Carlos !
    C’est que tu vois bien que ces embauches vont vous empêcher de vous consacrer pleinement, toi et tes équipes dirigeantes, aux vraies tâches des capitaines d’industrie de 2013 : gérer le cash-flow, assurer la profitabilité, procéder aux montages financiers audacieux qui nous ont conduits dans le mur, mettre au point des outils de gestion sophistiqués, etc. Quelle vulgarité : devoir gérer de l’humain, voire de la technique, alors que tout serait si beau si on pouvait se limiter aux échanges financiers immatériels, parfois si profitables.

    C’est terrible, Carlos, mais « on va vraiment être obligés » de te foutre notre pied au cul un de ces jours. Pas qu’à toi, rassure toi : à tes semblables aussi !

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