Dantecsque

In MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM
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qgdantectitre1tsA la demande générale, et ce bien qu’à vrai dire, j’eusse préféré ne rien dire à propos de ce qui ressemble fort à un objet désolant, quelques mots à propos de ce qu’a commis Dantec, dans sa dernière livraison. Couverture pop, titre absurde. C’est à dire, véritablement absurde, au sens où on le sent davantage du à la commande originelle de la nouvelle qu’était censée être au départ ce roman qu’à une quelconque nécessité artistique. Peu de choses, dans ce récit, semblent d’ailleurs échapper à ces déterminismes extérieurs, et c’est bien là qu’est le coeur du séisme qui secoue ici l’écriture dantecsque; nettement plus qu’à l’accoutumée : l’auteur semble ne pas y mener sa propre barque, ou plutôt on perçoit un faisceau de déterminations qui viennent prendre les décisions d’écriture à sa place, Ainsi, le livre lui même est le résultat d’une commande passée à Maurice pour un recueil hommage à Albert Ayler, qui n’en attendait sans doute pas tant, ce qui en fait un croisement batard entre le placement nécessaire du musicien de jazz et les visions science-fictionesques récurentes de Dantec. Il y a des croisements vertueux, et d’autres semblent devoir demeurer stériles. Ici, précisément, la greffe ne prend pas : le prétexte ne fusionne pas avec le texte et le roman fait l’impression d’un gratin dauphinois technoïde dont l’appareil aurait simplement décanté. A aucun moment on ne comprend pourquoi c’est davantage ce jazzman que tout autre personnage qui se retrouve dans cette station spatiale. Enfin, si : d’après Dantec, il paraîtrait que, jouant sur des anches dures, Ayler produirait avec son saxophone des fréquences proches de celles qu’émet l’ADN, ce qui ferait du jazz Aylerien une image du serpent cosmique. Voila, lecteur, il faudra te contenter de ça, parce qu’en matière d’explications et de légitimation des formes utilisées, on n’aura droit à rien de plus. Il n’y a là, en fait, aucune nécessité, aucun ordre impérieux, autant de critères qui font précisément les grands livres, domaine auquel semble devoir irrémédiablement échapper Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute.

Dans l’un de ses journaux, Dantec raconte qu’ayant découvert Medhi Belhadj Kacem, il se trouve dans l’impossibilité d’écrire, dans la mesure où ce jeune auteur rend sa propre écriture obsolète, impossible. Dantec y fustige même tous ces écrivains qui osent encore publier des livres alors que de véritables maîtres les ont précédés. Ca donne ça :

« Il y a de cela environ dix-huit mois, alors que je remettais le manuscrit de Babylon Babies à Patrick Raynal, mon ami Richard Pinhas attira mon attention sur un auteur qui m’avait jusque là échappé, comme bien d’autres.
La lecture de son oeuvre durant l’été 1999 aura laissé des marques profondes, des failles et des abysses vertigineux dont la topologie ne s’éclaire que bien plus tard, comme ce soir, lorsque le processus de l’écriture parvient à une forme d’incandescence qui permet à mon cerveau de se concevoir de plus en plus , de mieux en mieux devrais-je dire, comme une surmachine métabiologique, un cosmos de combat, un laboratoire de catastrophe générale passé en phase active, et il est clair que jamais je n’aurais été en mesure de parvenir tout seul à ce premier degré d’initiation au bushido de la guérilla neuronomique ; l’auteur dont je parle s’est fait connaître ) moi par deux « romans », j’oserais dire deux objets littéraires non identifiés, deux machines de combat de la pensée et du langage lancées en terminatrices du Jugement dernier contre la médiocrité et les illusionismes qui prospèrent sur le conformisme ignorant de nos temps infâmes. 1993. L’Antéforme. Deux catastrophes sismiques dans le désert néohollywoodien de la littérature nationale. Deux points chauds qui ont fissuré la croûte géologique des langages normatifs et qui m’ont placé devant un impérieux défi, celui de sans cesse réentreprendre la mise en péril de toutes les certitudes acquises, et même de certains doutes par trop normalisés, de toujours savoir se séparer de soi même, s’aliéner dans un processus créateur/destructeur de formes, cet écho fractal du pouvoir divin, que parfois nous nommons « art ». Medhi Belhadj Kacem, tel est son nom, et on me dit que son nom (si ce n’est son oeuvre) commence à être connu. Tant mieux, je n’aurais donc pas à faire semblant de découvrir le génie de la littérature française de la fin du siècle, et je me sens moins que jamais forcé à adopter le régime utilitariste de l’actualité littéraire. La parution des deux romans de Medhi Belhadj Kacem prouve en premier lieu une chose : nous en sommes au point où deux oeuvres aussi éruptives et dangereuses ne produisent plus qu’un écho cotonneux se répercutant faiblement contre les cloisons capitonnées du Grand Hopital de la Rééducation; ce moment ineffable du premier posthomme, ce successeur du dernier homme, cet hypernihiliste festif et positif, correspond à ce sommeil comateux où deux véhicules de transformation aussi intenses ne peuvent même plus réveiller ce qui reste des consciences, puisque tout le monde continue de rester soi-même, imperturbablement, comme si Kacem n’existait pas, comme s’il n’y avait pas un avant et un après à son apparition, fragile et monstrueuse, sur la scène vermoulue du vieux théâtre littéraire national. Comme si l’on pouvait publier sans rigoler, et sans avoir l’impression de commettre un crime, les livres de Mazarine Pingeot après qu’eurent paru en ce monde les quelque 400 pages de L’Antéforme ?
Croyez-vous donc que leur lecture ne m’a pas confronté à mes propres limites, croyez-vous donc que Kacem écrive des livres pour qu’on en sorte intact, y compris – et surtout – si soi-même on écrit des livres ?
Il est des gens qui ne changent jamais tout en changeant continuellement d’opinion sur tous les sujets de société que cette société sans sujets impose comme thèmes de prédilection aux bavardages médiatisés, il est des gens qui sont toujours eux-mêmes, entiers ou intègres comme ils disent, entiers oui comme de solides murs porteurs, ne soutenant plus rien, et indéchiffrables comme l’enceinte d’un bagne. Rien n’y entre ni n’en peut sortir, sinon les fantômes du « moi », qu’il s’agit bien sûr de faire s’exprimer par tous les moyens. »

Le théâtre des opérations – 2000-2001 – Laboratoire de Catastrophe générale; Gallimart, p. 207-209

Un tel regard en arrière sur ce qu’a pu écrire Dantec à propos de la littérature a deux effets. Il met en évidence l’espoir qu’on pouvait placer en lui, et cela répond aux sarcames et aux agacements (qui me semblent d’ailleurs amplement légitimes) que le personnage peut susciter. Mais il sert aussi de mesure à la déception de le voir sombrer dans cette posture figée, « intègre » comme disent ceux qui ne s’avouent pas intégristes, détruisant ainsi sont art et la puissance de transformation qu’il contenait. Quant à Kacem, entre temps il s’est approché de Badiou, entreprenant avec lui un travail philosophique ardu, souvent hermétique. On doute fort que cela permettrait à Dantec de tresser aujourd’hui encore d’aussi belles couronnes de lauriers.

4 Comments

  1. Général ? Euh non… J’ai plafonné deuxième classe avec pas mal de jours au trou d’ailleurs.

  2. Mais il y avait mon nom en gros sur la pétition des soldats pour le service à 6 mois et les droits démocratiques : autre motif de fierté !

  3. Alors c’est sans doute à vous que je dois en partie de ne pas avoir eu à faire mon service militaire, merci !!

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