Archives pour la catégorie PAGES

« Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité » – autoportrait de Christiane Rochefort

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »25 août 2009

Jusque là, la méthode fonctionne : on part d’un truc qui n’a pas tant d’importance que ça en soi, et on en tire davantage que ce que ça avait à donner au départ. C’est comme ça que Michel, dans ses commentaires, envoie de temps en temps vers des livres qui, s’ils étaient indiqués sur les cartes routières, seraient signalés par ces sigles qui signifient « vaut le détour » (il conseille aussi de la musique, mais jusque là, le moine copiste ici présent n’a pas réussi à entrer pleinement dans cet univers, et ce n’est pas faute d’essayer !); mais peu de monde lit encore les cartes, au moment même où en a tant besoin. Et peu de monde se donne le temps des détours.

Ainsi, Christiane Rochefort, dont, avant même d’avoir lu un seul de ses livres, je me demande comment elle peut être si méconnue, quelques furetages, de ci de là sur le net et ailleurs m’ayant immédiatement donné envie de la lire. Essayez : googlez son nom, et tout ce sur quoi vous allez tomber va vous donner envie de partir immédiatement en quête de ces romans.

Le conseil de Michel ne pouvait pas tomber mieux : alors que je cherchais des points de surrection, des zones de mouvement initial, on m’en tend un sur un plateau. Alors qu’une apparemment assez aberrante réflexion à propos de Michael Jackson m’amenait à constater, un peu inquiet tout de même, que ce cintré notoire avait été à l’origine de quelques mouvements de neurones chez moi, on m’indique, sans le vouloir, qu’il y avait une source bien plus profonde, et puissante de mouvement de synapses en moi.

En Juillet 1969, le magazine littéraire sort son numéro 30. Un beau numéro, avec en couverture, Mao, dont on propose des poèmes inédits, le genre de numéro dont il ne faut pas trop abuser si on ne veut pas avoir quelques doutes sur le fait qu’on ne soit pas nés un peu trop tard, mais passons. Christiane Rochefort avait alors publié Printemps au parking, qui avait soulevé quelques émois parmi ceux qui doivent sans doute être persuadés qu’ils pensent « bien » (vous pensez bien), et qui semblent tout aussi certains qu’ils vivent au mieux (ce dont on est quand même davantage persuadé quand on en a, auparavant, persuadé les autres). Le Magazine Littéraire lui offre alors deux pages pour qu’elle puisse présenter un autoportrait. Autant dire qu’un tel exercice ferait aujourd’hui frémir, tant on pourrait y inscrire, en bas de page, le signalement « publireportage », les écrivains étant devenus leurs propres publicitaires, leurs livres constituant souvent leur premier matériel de propagande (qu’un livre soit propagande, c’est de l’ordre de l’évidence, mais qu’il ne soit la propagande que de son auteur, voila qui colle d’un peu trop près au narcissisme ambiant). Christiane Rochefort ne semble pas avoir été  faite de cette trempe là, et propose dans ces deux pages, dont le titre vaut programme (et même programme scolaire), un portrait en retrait, dans lequel la promotion laisse la place à la motion. Voila ce que ça donne :

 » Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité »

« Christiane Rochefort vient de publier son cinquième roman « Printemps au parking ». Après « Le repos du guerrier » et « Les petits enfant du siècle », Christiane Rochefort va encore faire scandale. Elle s’est expliquée sur la signification de son roman, sa manière de voir, de juger la vie et le monde.

Printemps au parking ? oui, c’est mon cinquième roman, mais à vrai dire je ne sais pas s’il est plus ou moins important que mes autres livres, pour ça, il faudrait que je le lise sans savoir vraiment ce qu’il y a dedans. En fait ce bouquin a été écrit en plusieurs fois. D’abord, il y a eu une première version en 64-65 où l’aventure entre les deux garçons n’existait pas, et qui au fond ne me donnait pas satisfaction. C’était pas fouillé, pas creusé, c’était un peu canevas. Et puis deux ans plus tard, je l’ai relu, j’ai vu les défauts qu’il y avait, et je l’ai récrit. Mais en étant bien décidée à le laisser situé au moment où j’avais écrit la première version ; il ne s’agissait pas p10801451d’aller dire Ah ! Ah ! on va remettre les choses au goût du jour ; d’autant plus qu’ à ce moment là il faudrait faire tout à fait autre chose. Et puis aussi, tout de même, j’étais très embêtée parce que c’était la première fois que j’écrivais un bouquin qui se passait deux ans avant que je l’écrive ; d’habitude mes livres se passent toujours à peu près  à l’instant où je les écris. D’autre part ce livre ne pouvais pas se passer au printemps 68 parce que le sens de certains mots a changé et qu’on doit les employer aujourd’hui dans un sens différent. C’est aussi un refus de putanat qui est bien normal non ? [note du moine copiste : voila une notion qui doit laisser pas mal de monde de marbre, aujourd'hui, le fait de trouver normal d'éviter de profiter du contexte pour en faire un produit, le fait de ne pas être, simplement, opportuniste (mais, "putanat" convient beaucoup mieux...)] Vous me dites que cet adolescent qui cherche sa liberté en se débarrassant successivement de toutes ses aliénations passe en quelque sorte du stade de l’égratignure à celui de la blessure profonde, qu’il y a d’abord la blessure, ensuite et très longtemps après le sang qui coule, moi je veux bien, j’espère même que c’est ça. Parce que vous savez, cela a été difficile de le libérer, dans la première version il restait aliéné, il n’y a que lorsque j’ai récrit la seconde version qu’il s’est libéré, parce qu’il s’est mis à parler, et croyez moi ça a été dur ! C’est parce qu’ils sont tombés sur cette histoire entre garçons que j’ai compris qu’ils voulaient vraiment leur liberté. Mais en réalité, ce n’est pas un aboutissement, c’est seulement un chemin. La sexualité, c’est un moyen de prise de conscience à tous les niveaux, c’est à dire moral, social, politique. D’ailleurs je ne crois pas qu’il y ait un niveau séparé d’un autre. Bien sûr il peut y avoir des niveaux de conscience différents qui ne vont que jusqu’à la morale ou que jusqu’à la politique et qui ne vont pas jusqu’à l’idéologie ; oui, ça se voit même souvent. Mais je pense que la sexualité est un des moyens les plus rapides, les plus brusques, les plus immédiats de parvenir à une prise de conscience. Et je parle de la sexualité comme sexualité, comme passion, et non comme sentiment. Je ne sais pas si c’est le moyen le plus efficace mais c’est un moyen court, un moyen rapide qui mène peut être de la révolte à la révolution. Car pour les occidentaux c’est tout de même un bon chemin, parce qu’ils n’en ont pas des masses. C’est pour cela que je suis assez d’accord avec Pasolini en ce moment. Je vais vous dire, j’ai trouvé deux bonne adaptations de mes livres ; c’est Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard pour les Petits enfants du siècle, et Théoréma de Pasolini pour le Repos du guerrier [note du moine-copiste : Vadim ayant lui-même adapté le Repos du guerrier, mettant en scène Brigitte Bardot, on devine ce que pense Christiane Rochefort de cette version - Elle croisera la trajectoire de Bardot, une autre fois, pour un film beaucoup plus intéressant, La vérité, de Clouzot, au scenario duquel elle collabora]. Vous comprenez, on ne peut pas prendre une structure de livre pour faire un film ; c’est complètement insensé ; cela tient uniquement à des questions commerciales et des questions de système. La seule chose qu’on puisse faire avec mon bouquin, c’est de trouver un bonhomme qui pense à peu près la même chose et qui s’en serve vaguement comme support mais qui surtout casse tout. Dans la première version, c’était facile, comme elle était ratée, il n’ avait rien à « casser » : mais lorsque je l’ai récrit, je lui ai donné une nouvelle structure. Enfin, je le crois, car nous autres, les structures, nous ne les voyons qu’après. Le type qui voudrait écrire en partant de structures se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Je commence à entrevoir ces structures. Il y en a une surtout que je commence à entrevoir par la répartition des chapitres et qui peut apparaître cyclique. Mais je ne les connais vraiment qu’après, il n’y a pas de problème. Il m’est arrivé de discuter avec des structuralistes ; et je leur ai dit : « Ecoutez, vous n’avais jamais écrit, c’est pas possible, parce que ce que vous appelez structure, c’est la pure surface, car si vous écriviez vous sauriez, que les structures on ne les connaît pas d’avance. On fait avec ; si on ne fait pas avec, on loupe son truc. C’est comme la création, c’est très simple, ça se prouve par la viabilité. Une structure, c’est pas Monsieur MACHIN aime Madame TRUC… qui ne s’aiment plus, etc., ou d’autres choses de ce genre qui sont pour moi des futilités, des fariboles. On dit « Méprisons l’intrigue » moi au moins je méprise l’intrigue totalement. Par exemple dans les Petits enfants du siècle, il n’y a rien du tout comme intrigue, par contre, il y a une structure que j’ai vu après et qui se trouve au niveau de la sensation, de la sensualité la plus physique et la plus brute. C’est toujours la même histoire qu’il y ait sexualité ou non sexualité, ce qui est important c’est la réalité physique, matérielle. Il n’y a que Boris Vian qui a vu clair là-dedans. Avec les Petits enfants du siècle, je suis restée trois ans avec la même phrase. Je savais que je devais faire quelque chose sur les H.L.M. J’ai tiré sur cette phrase que j’avais écrite, chaque jour, continuement, régulièrement, et j’ai abouti à une structure complètement linéaire jusqu’au moment où le fil s’est cassé. J’ai fait un noeud, un noeud de raccroc, et j’ai pris une « ficelle » du « système », trouvée dans des magazines du coeur dont j’ai pastiché certains passages en changeant quelques mots et la ponctuation. Vous comprenez bien que ce n’est pas de moi, toute la fin de ce bouquin : le petit bonheur, le mariage, et toute la suite. C’est pas cela le chemin de la connaissance, moi je crois que c’est la sexualité brute, matérielle.
Si vous voulez, dans un certain sens, mon dernier roman est un livre platonicien. D’ailleurs, moi-même je suis un peu platonicienne ; il y a en effet dans Printemps au parking la « substantifique moelle » comme dit l’autre du Phaidros de Platon ; j’ajouterai même que je suis très souvent d’accord avec les idées de Platon, au niveau profond.
Tant mieux si le chemin menant à la connaissance et à la liberté, que je montre dans mon livre, paraît difficile et même douloureux. Il en est de même pour moi ; pour écrire ce bouquin j’ai été obligée de me débarrasser d’un préjugé que je ne savais pas que j’avais, ce sont les rapports entre les hommes. Je me considère comme libérale, car c’est en fait de libéralisme qu’il s’agit puisque c’était vu de l’extérieur ; mais quand il s’est agi d’aller y voir de près je n’ai pas voulu. J’ai eu peur, j’ai eu la trouille mais je ne m’en suis aperçue qu’après. C’était très curieux comme déroulement, et je croyais que c’était littérairement  que je ne savais pas traiter ces rapports. Bon, bon, je connais bien les garçons, mais leurs rapports m’étaient inconnus. En cherchant la vérité, je me suis aperçu qu’il y avait chez moi quelque chose qui n’était pas « cassé » – un préjugé en quelque sorte – et que j’ai cassé par l’écriture : c’est chouette la littérature quand même !
Bon, pour en revenir à ce foutu système, on peut se demander comment il fonctionne. Tenez, dans Une rose pour Morrison, eh bien, il a craqué. Je ne l’ai pas fait exprès, belle surprise pour moi ! A ce moment là, je décrivais le système tel qu’il est, un peu aggravé et vraiment fermé en supposant qu’il puisse rouler tout seul c’est à dire avec la production-consommation totalement bouclées, le consommateur conditionné en fonction des intérêts de la production et non pas le contraire. Et puis, j’ai continué de décrire ce monde jusqu’au moment où il a craqué, comme ça, bêtement. J’ai vu des lézardes, mais le pire danger de ce système, pourquoi il craquait, c’était la répression. Ainsi que, les mômes ou les presque mômes. Je me suis dit Nom de Dieu ! Ca tient pas cette machine. J’étais vachement contente de voir ce foutu truc craquer sans le faire exprès. Alors j’ai fait un bouquin en me disant que c’était des rêves fous ; finalement l’avenir m’a dit que ce n’était pas le cas. De toutes façons, il me semble bien que tous mes bouquins portent un signe politique important. Le repos du guerrier, c’est le désespoir politique des jeunes gens de vingt ans e 1945, Les petits enfants du siècle, c’est l’aliénation par le crédit, la consommation; la soi-disant élévation du niveau de vie. Sophie c’est raté car je voulais tracer le portrait d’un type se croyant socialiste et qui arrive gaulliste dans les allées du pouvoir ; c’est raté parce que je n’ai pas eu le courage de fréquenter les gens qu’il fallait, d’aller à la source. Ce qui est marrant, c’est que les Petits enfants du siècle sont tombés sur les architectes (tant mieux !) et Sophie sur les bonnes femmes, il faut dire que les femmes, c’est un sacré facteur révolutionnaire !
Quand à mon dernier livre, je donne si j’ose dire des verges pour me battre ; j’en suis sûr, on va me demander de quoi je me mêle, avec ces histoires de garçons. Et merde ! Après tout, je fais ce que je veux, c’est peut-être le prix de la liberté. C’est aussi ma vie. Tout compte fait, c’est pas mal. Je ne me plains pas ; c’est pas commode quand même ; il faut dire que le coup du chemin, c’est très bien, c’est formidable. Mais pour aller où ?  Il ne faut pas se perdre. Après tout, ce monde nouveau, il existe bel et bien. On ne le verra peut-être jamais, mais de croire que c’est possible tout de même, c’est déjà formidable. Là-dessus je suis vraiment d’accord avec Miller, Henry bien sûr ! C’est une de mes lectures chéries.
Maintenant, je suis en train d’écrire le journal de Printemps au parking ; étant donné ces espèces d’avatars et ce qui est arrivé entre ces personnages, uniquement par l’écriture ; j’écris donc le journal de l’écriture du livre. Je fais cela comme un matériau d’information. Mais sans pour autant faire des théories ;  j’ai horreur de cela ! Non, je raconte l’histoire : première version, deuxième version, etc. en me demandant pourquoi j’ai écrit telle chose plutôt que telle autre.
C’est ainsi que j’ai neuf romans commencés sans savoir lequel va vivre maintenant ; et puis, il y a des périodes où j’écris des poèmes, mais il a aussi des périodes où, pendant trois ans, je ne vais pas en écrire un seul ; pas moyen de savoir pourquoi. C’est comme l’amour, il y a des moments où il n’y a rien du tout et puis des moments où il n’y a vraiment que ça. C’est marrant non ?  »
Magazine littéraire n°30 – Juillet 1969. Propos recueillis par Philippe Vernault

On peut craindre aussi une légère crise de nostalgie pour un temps où un écrivain pouvait exprimer en termes clairs, accessibles à tous, l’exigence qui est la sienne, vis à vis de son écriture et vis à vis du monde, et transmettre ainsi sa propre exigence à ceux qui allaient le lire ; un temps où des zones existaient au sein desquelles les rapports pouvaient être établis non pas sur la distance, mais sur une proximité qui n’était pas complaisance, ni contagion affective, ni communauté d’intérêts, mais sur la simple reconnaissance du mouvement commun partagé par ceux qui sont humains, où qu’ils en soient dans ce « chemin ». Mais peu importe l’éventuelle nostalgie, puisque ces écrits restent, et qu’il suffit de les transmettre. Sans doute ont ils aujourd’hui des héritiers.

Au passage, si un lycéen voulait trouver la porte étroite par laquelle entrer dans son année de terminale en général, et de philosophie en particulier, il me semble bien que lire cet autoportrait, et suivre les pistes qu’il ouvre constituerait, déjà, une bonne entrée en matière. Je poursuis mes tentatives de surrection. Peut-être même ne s’agit-il que de cela.

 

NB – L’illustration est celle qui accompagnait l’article en 1969.
NB2 – Oui, en 1969, on faisait quelques fautes dans le Magazine littéraire, que j’ai laissées telles qu’elles s’y trouvaient.  Mais franchement, je paierais volontiers ce prix làpour avoir, aujourd’hui, des numéros qui, pour 3 francs (ce qui nous le mettrait, allez, arrondissons, à 0.50€), proposeraient un contenu aussi ouvert.

Tu aurais pu rendre les hommes heureux

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES Laisser un commentaire »4 août 2009

Le moine copiste (n’oublions pas que ses médiévaux ancêtres furent les premiers pirates) ne résiste pas à l’envie de proposer ce portrait de Céline (on a envie de préciser que non, non, il ne s’agit toujours pas de la brailleuse québécoise (injustice totale : cette femme chante bien, mais elle ne fait que ça, et elle fait croire aux masses que c’est suffisant, que tout tient dans la performance, et c’est suffisamment grave pour qu’on puisse lui en vouloir, et la haïr; or la haine rend injuste, mais c’est une injustice justifiée), mais le portrait devrait lever, de lui-même, toute ambiguïté), trouvé à la suite de l’article de Jean-Louis Bory précédemment cité. Ecrit par Michel Cournot, dont j’avais déjà lu quelques critiques, qui me semblaient sauvagement bien construites. Mais là, ça dépasse ce que j’avais déjà lu de lui, et ça donne envie d’en lire davantage. Décidément, on n’écrit plus comme ça aujourd’hui, (sauf dans les interviews de Julien Coupat).

Voici donc ce portrait :

27840« - Guérisseur français. Céline a inventé Hitler, la prose à décollage vertical, la querelle sino-soviétique et le dialogue à cyclotrons. N’ayant pu empêcher son disciple Henry Miller de piquer la bombe atomique aux allemands qui n’osaient pas s’en servir, Céline se retrouva dans le mauvais gang et fut déporté à Vitebsk par la patriote Ludwig Aragon. Il n’en profita pas pour s’embourgeoiser, comme Giono et Montherlant. Ecrivain plutôt libéral, Céline a surtout écrit l’oeuvre complète de Jean-Paul Sartre, excepté « Les Mots », qui sont un posthume de Flaubert enfant. Ayant découvert que la littérature est, au XXè siècle, une survivance, Céline fit le mort, disparut. Il est aujourd’hui, par pure méchanceté, pilote de chasse dans l’aviation nord-vietnamienne, à bord d’un sabre supersonique offert par son rédempteur, Jean Paulhan ».
(Michel Cournot, cité dans le Nouvel Observateur du 25 Février 1965, p. 28)

Ah, Jean Paulhan, il faudra que j’y revienne, parce qu’il est fort utile pour traiter un des sujets du bac de cette année, qui porte sur la potentielle trahison de la pensée par le langage. Mais c’est une autre histoire…

Sujets de crise. Le bac vu d’ici. 1 – Que gagne t-on à échanger ?

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", Devoirs machinés, MIND STORM, PAGES 8 commentaires »20 juin 2009

dscn5398_-compry-half1Puisque je vais devoir vivre pendant deux semaines avec les sujets du bac, autant jouer un peu avec eux, ce qui conduit parfois à les prendre finalement au sérieux.

Tout en surveillant les épreuves, j’achevais la lecture de Cosmopolis de Don Delillo. Autant dire que je ne surveillais plus grand chose, tant la lecture était prenante. Cependant, m’étant renseigné sur les sujets tombés dans les différentes sections, le roman de Delillo devenait soudainement comme une résonnance d’un des sujets donné en série économique et sociale : « Que gagne t-on à échanger ? » On sait bien que la question des échanges, en philosophie, recouvre des domaines variés, qui vont du commerce au langage en passant par le simple partage de ce qui est nécessairement commun entre les hommes, et forme ce tissu qu’on peut, si on veut, appeler « humanité ». Souvent, chez les candidats comme ches les auteurs, on focalise le traitement de la question des échanges sur un des domaines en délaissant les autres, et rares sont les textes qui mettent en tissent un échange entre les différentes formes d’échanges.

Delillo y parvient, pourtant. Son personnage, Eric packer, trader pris au piège de sa limousine dans les rues noires de monde d’un New-York particulièrement désordonné ce jour d’Avril 2000, se voit peu à peu déshabillé par des évènements qu’il ne maîtrise plus. Roi des échanges non symétriques, il se retrouve soudainement dans la posture de celui qui y perd, et pour lui, c’est un peu comme mourir. Sur la fin de son parcours, avant de rencontrer celui qui sera son Patrick Bateman inversé, il se rend, au hasard sur un lieu où un alter ego de Spencer Tunick met en scène une foule d’anonymes nus. Juste après la prise de vue, alors que les figurants se rhabillent, il croise une femme, avec laquelle il a une bref  « échange » :

« Il fit un pas et tendit un bras derrière lui. Il sentit sa main dans la sienne. Elle le suivit derrière la palissade qui barricadait une partie du trottoir, et il se retourna dans l’obscurité et l’embrassa, en prononçant son nom. Elle escalada son corps et l’enveloppa de ses jambes et ils firent l’amour là, lui debout, elle à califourchon, dans l’odeur de gravats et de démolition.
« J’ai perdu tout ton argent », lui dit-il.
Il l’entendit rire. Il en perçut l’élan spontané, la bouffée d’air humide sur son visage. Il avait oublié le plaisir de son rire, une demi-toux rauque, un rire de cigarette sorti d’un vieux film en noir et blanc.
« Je perds tout le temps des choses, dit-elle. Ce matin j’ai perdu ma voiture. Est ce qu’on en a parlé ? Je ne m’en souviens pas. »
C’est à ça que ça ressemblait, la scène suivante dans le film en noir et blanc qui passait dans les salles du monde entier, loin du scénario et au-delà du besoin de refinancement. Après la foule nue, les deux amants en isolation, libérés de la mémoire et du temps.
« D’abord j’ai volé l’argent, et puis je l’ai perdu. »
Elle dit en riant : »Où ? »
- Sur le marché
- Mais où ? dit-elle. Où va t-il quand on le perd ?
Elle lui léchait le visage et lui grimpait dessus et il ne pouvait plus se rappeler où allait l’argent. Elle lui passa la langue sur l’oeil et sur le front. Il la soulevait de plus en plus, rhapsodiquement, et il écrasa son visage entre ses seins. Il les sentait vibrer et ronronner.
« Qu’est ce que les poètes connaissent à l’argent ? Aimer le monde et en laisser une trace dans un vers. Rien d’autree, dit-elle. Et ça. »
C’est alors qu’elle lui mit la main sur la tête et le prit, le saisit par les cheveux, une poignée voluptueuse, lui tira la tête en arrière et se pencha pour l’embrasser, un baiser si prolongé et d’un tel abandon, d’une telle fougue, qu’il pensa connaître enfin, son Elise, soupirs, langue, morsures, souffle de mots moites et de murmures mourants, baisers chuchotés, syllabes inarticulées, corps soudé au sien, jambes enveloppantes, fesses brûlantes dans ses mains.
A l’instant où il sut qu’il l’aimait, elle se laissa glisser à bas de son corps et hors de ses bras. Puis elle s’insinua dans l’étroite ouverture de la palissade et il la regarda  traverser la rue. Rien ne bougeait là-bas. Elle était le seul mouvement, l’équipe de tournage et les figurants étaient partis, le matériel était parti, et elle était calme et d’une finesse argentine, et elle marchait la tête haute, avec une précision technique, vers la dernière caravane de la station-service, où elle allait retrouver ses vêtements, s’habiller rapidement, et disparaître. » [Don Delillo - Cosmopolis - p. 188 sq]

Echanges à tous les étages des sens que peut avoir ce mot, et avec tout ce que la question comportait au départ : il n’y a pas d’échange sans perte; on ne peut pas échanger sans lâcher prise. En ce sens, ce qu’on appelle « libre échange » est un mensonge, puisqu’on sait bien que ce qui motive les agents, dans ce cadre soi disant libre, c’est l’accaparement. Il s’agit alors de prendre d’une main ce qu’on ne lâche pas de l’autre. Packer le découvre au fur et à mesure de son avancée embouteillée dans son Odyssée d’un jour d’Avril : il entre dans les véritables échanges au moment où il a tout perdu, argent, protection, vêtements, et vie. Ainsi dépouillé, ses vaisseaux brûlés, il peut enfin ouvrir les deux mains et accueillir, y compris ses ennemis. Dans l’échange véritable, il y a donc tout à gagner, mais il faut alors accepter de tout perdre. C’est là la définition de la liberté. C’est aussi ce qui condamne le libre-échange quand il ne vise que le profit.

Dantecsque

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM 4 commentaires »4 avril 2009

qgdantectitre1tsA la demande générale, et ce bien qu’à vrai dire, j’eusse préféré ne rien dire à propos de ce qui ressemble fort à un objet désolant, quelques mots à propos de ce qu’a commis Dantec, dans sa dernière livraison. Couverture pop, titre absurde. C’est à dire, véritablement absurde, au sens où on le sent davantage du à la commande originelle de la nouvelle qu’était censée être au départ ce roman qu’à une quelconque nécessité artistique. Peu de choses, dans ce récit, semblent d’ailleurs échapper à ces déterminismes extérieurs, et c’est bien là qu’est le coeur du séisme qui secoue ici l’écriture dantecsque; nettement plus qu’à l’accoutumée : l’auteur semble ne pas y mener sa propre barque, ou plutôt on perçoit un faisceau de déterminations qui viennent prendre les décisions d’écriture à sa place,  Ainsi, le livre lui même est le résultat d’une commande passée à Maurice pour un recueil hommage à Albert Ayler, qui n’en attendait sans doute pas tant, ce qui en fait un croisement batard entre le placement nécessaire du musicien de jazz et les visions science-fictionesques récurentes de Dantec. Il y a des croisements vertueux, et d’autres semblent devoir demeurer stériles. Ici, précisément, la greffe ne prend pas : le prétexte ne fusionne pas avec le texte et le roman fait l’impression d’un gratin dauphinois technoïde dont l’appareil aurait simplement décanté. A aucun moment on ne comprend pourquoi c’est davantage ce jazzman que tout autre personnage qui se retrouve dans cette station spatiale. Enfin, si : d’après Dantec, il paraîtrait que, jouant sur des anches dures, Ayler produirait avec son saxophone des fréquences proches de celles qu’émet l’ADN, ce qui ferait du jazz Aylerien une image du serpent cosmique. Voila, lecteur, il faudra te contenter de ça, parce qu’en matière d’explications et de légitimation des formes utilisées, on n’aura droit à rien de plus. Il n’y a là, en fait, aucune nécessité, aucun ordre impérieux, autant de critères qui font précisément les grands livres, domaine auquel semble devoir irrémédiablement échapper Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute.

Dans l’un de ses journaux, Dantec raconte qu’ayant découvert Medhi Belhadj Kacem, il se trouve dans l’impossibilité d’écrire, dans la mesure où ce jeune auteur rend sa propre écriture obsolète, impossible. Dantec y fustige même tous ces écrivains qui osent encore publier des livres alors que de véritables maîtres les ont précédés. Ca donne ça :

« Il y a de cela environ dix-huit mois, alors que je remettais le manuscrit de Babylon Babies à Patrick Raynal, mon ami Richard Pinhas attira mon attention sur un auteur qui m’avait jusque là échappé, comme bien d’autres.
La lecture de son oeuvre durant l’été 1999 aura laissé des marques profondes, des failles et des abysses vertigineux dont la topologie ne s’éclaire que bien plus tard, comme ce soir, lorsque le processus de l’écriture parvient à une forme d’incandescence qui permet à mon cerveau de se concevoir de plus en plus , de mieux en mieux devrais-je dire, comme une surmachine métabiologique, un cosmos de combat, un laboratoire de catastrophe générale passé en phase active, et il est clair que jamais je n’aurais été en mesure de parvenir tout seul à ce premier degré d’initiation au bushido de la guérilla neuronomique ; l’auteur dont je parle s’est fait connaître ) moi par deux « romans », j’oserais dire deux objets littéraires non identifiés, deux machines de combat de la pensée et du langage lancées en terminatrices du Jugement dernier contre la médiocrité et les illusionismes qui prospèrent sur le conformisme ignorant de nos temps infâmes. 1993. L’Antéforme. Deux catastrophes sismiques dans le désert néohollywoodien de la littérature nationale. Deux points chauds qui ont fissuré la croûte géologique des langages normatifs et qui m’ont placé devant un impérieux défi, celui de sans cesse réentreprendre la mise en péril de toutes les certitudes acquises, et même de certains doutes par trop normalisés, de toujours savoir se séparer de soi même, s’aliéner dans un processus créateur/destructeur de formes, cet écho fractal du pouvoir divin, que parfois nous nommons « art ». Medhi Belhadj Kacem, tel est son nom, et on me dit que son nom (si ce n’est son oeuvre) commence à être connu. Tant mieux, je n’aurais donc pas à faire semblant de découvrir le génie de la littérature française de la fin du siècle, et je me sens moins que jamais forcé à adopter le régime utilitariste de l’actualité littéraire. La parution des deux romans de Medhi Belhadj Kacem prouve en premier lieu une chose : nous en sommes au point où deux oeuvres aussi éruptives et dangereuses ne produisent plus qu’un écho cotonneux se répercutant faiblement contre les cloisons capitonnées du Grand Hopital de la Rééducation; ce moment ineffable du premier posthomme, ce successeur du dernier homme, cet hypernihiliste festif et positif, correspond à ce sommeil comateux où deux véhicules de transformation aussi intenses ne peuvent même plus réveiller ce qui reste des consciences, puisque tout le monde continue de rester soi-même, imperturbablement, comme si Kacem n’existait pas, comme s’il n’y avait pas un avant et un après à son apparition, fragile et monstrueuse, sur la scène vermoulue du vieux théâtre littéraire national. Comme si l’on pouvait publier sans rigoler, et sans avoir l’impression de commettre un crime, les livres de Mazarine Pingeot après qu’eurent paru en ce monde les quelque 400 pages de L’Antéforme ?
Croyez-vous donc que leur lecture ne m’a pas confronté à mes propres limites, croyez-vous donc que Kacem écrive des livres pour qu’on en sorte intact, y compris – et surtout – si soi-même on écrit des livres ?
Il est des gens qui ne changent jamais tout en changeant continuellement d’opinion sur tous les sujets de société que cette société sans sujets impose comme thèmes de prédilection aux bavardages médiatisés, il est des gens qui sont toujours eux-mêmes, entiers ou intègres comme ils disent, entiers oui comme de solides murs porteurs, ne soutenant plus rien, et indéchiffrables comme l’enceinte d’un bagne. Rien n’y entre ni n’en peut sortir, sinon les fantômes du « moi », qu’il s’agit bien sûr de faire s’exprimer par tous les moyens. »

Le théâtre des opérations – 2000-2001 – Laboratoire de Catastrophe générale; Gallimart, p. 207-209

Un tel regard en arrière sur ce qu’a pu écrire Dantec à propos de la littérature a deux effets. Il met en évidence l’espoir qu’on pouvait placer en lui, et cela répond aux sarcames et aux agacements (qui me semblent d’ailleurs amplement légitimes) que le personnage peut susciter. Mais il sert aussi de mesure à la déception de le voir sombrer dans cette posture figée, « intègre » comme disent ceux qui ne s’avouent pas intégristes, détruisant ainsi sont art et la puissance de transformation qu’il contenait. Quant à Kacem, entre temps il s’est approché de Badiou, entreprenant avec lui un travail philosophique ardu, souvent hermétique. On doute fort que cela permettrait à Dantec de tresser aujourd’hui encore d’aussi belles couronnes de lauriers.

Je n’ai pas lu la Princesse de Clèves

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, TRANSMISSION 4 commentaires »23 février 2009

Comme plein d’autres classiques, connus de nom ou lus par procuration, l’Oeuvre de Madame de La Fayette demeure l’un de ces livres que je n’ai pas lus, et qui ne sont pas précisément en haut de ma pile de lectures à venir.

En fait, on commence à avoir un sérieux problème de transmission. Depuis qu’on s’est décidé à concevoir l’humanité comme incarnée dans chaque individu de manière spécifique, on a multiplié les expressions de l’humanité. Parmi ces manifestations, beaucoup sont minables, inabouties. Remercions-les, ça fera ça de moins à transmettre. Mais beaucoup sont exactement ce qu’elles doivent être, tout à fait singulières et néanmoins universelles, sorties de nulle part, détachées le plus souvent de toute volonté de se faire voir, simplement provoquées par la nécessité d’être; celles ci sont autant d’incarnations de l’humain, qui dessinent ce monde subjectif que beaucoup vont appeler « modernité ».

Alors, on peut avoir peu de goût pour la préciosité un peu affectée de l’écriture de Madame de La Fayette; on peut considérer qu’à plein de points de vue, ça n’est pas trop « notre truc », on peut personnellement placer son oeuvre, dans la pile de lectures, en dessous de Capote, ou de Pouy, parce qu’on a nos urgences, mais vouloir l’évincer de toute liste de lecture, on l’imagine difficilement. Or, si on veut que les livres soient lus, il faut que certains prennent la responsabilité de les faire lire. Ceux dont c’est le métier s’appellent « professeurs ». Parce qu’un prof, finalement, c’est quoi, si ce n’est quelqu’un qui a déjà exploré une partie de ce monde, y a trouvé quelques moyens de s’y repérer, une ou deux sources d’eau potable, quelques arbres fruitiers, une ou deux prairies où paissent des bêtes attaquables et comestibles, et qui se tient là, sur le territoire, au beau milieu du théâtre des opérations humaines, pour y servir de borne, de boussole, d’indicateur. Le prof est un éclaireur, payé pour passer son temps « libre » à explorer; et il revient pour faire le point avec la génération suivante, dresser des cartes du territoire. Là comme ailleurs, ces éclaireurs n’ont jamais eux même gagné une quelconque bataille, ni produit directement le moindre profit. Si on avait la vue basse, on pourrait croire qu’ils sont inutiles, puisque leur rôle se limite à empêcher l’aveuglement total de l’humanité. Soyons cyniques : finalement les profs sont ceux qui nous permettent, à nous autres ignorants, de ne pas lire La Princesse de Clèves, tout en nous offrant la possibilité transmise à chaque nouvelle génération, de la lire. En d’autres termes, je peux dormir tranquille, chaque soir, bien que je ne l’aie pas lue, puisque je sais que d’autres l’ont fait, et l’ont même étudiée de manière approfondie; mon inculture n’est donc pas une perte pour l’humanité, j’en suis la seule victime.

Dès lors, les attaques réitérées de notre président contre ce roman ne sont pas uniquement des private jokes dont il semble se dire (au rire qu’il partage avec lui-même dans d’atroces grands moments de solitude heureusement atténués par la présence, toujours proche, de sa clique qui est aussi sa claque et qui fait mine de rigoler elle aussi, pour ne pas tomber dans ces disgrâces qui sont sans doute cet aspect de la politique que cet homme manie avec le plus de dextérité (le mot « délicatesse » aurait été ici un brin déplacé, semble t-il)) que décidément, quand il en aura fini avec ce job de cinq (dix ?) ans, il faudrait qu’il écrive quelques textes pour son ami Bigard. D’abord, il met en question la nécessité de transmettre le patrimoine à la génération suivante, et ce faisant il offre une piste d’économies considérables pour l’université, mais ce faisant, par inculture (et ça, on peut le savoir sans avoir lu l’oeuvre), il s’attaque précisément à un de ces quelques romans qui font entrer la littérature dans ce nouveau monde qu’on va appeler « modernité ». Je sais que le concept est un peu flou, puisque pour la plupart, il signifie simplement « contemporain » et souvent « cool ». On voit assez bien Sarkozy trouver « moderne » de pouvoir faire son jogging en écoutant « comme si de rien n’était » l’album de sa partenaire de boulot de scène sur son ipod, ne réalisant pas que ce qu’il y a là de moderne, ça n’est pas l’ipod, mais la possibilité qui est offerte, à lui comme sa collègue, de pouvoir s’inventer en ce qu’ils ne sont pas, (au-delà même de toute vraisemblance, d’ailleurs). En d’autres termes, la modernité, c’est l’apparition dans le monde du sujet raisonnant. En d’autres termes, les individus ne sont plus posés là comme des pièces d’un mécanisme qui les dépasse, ils sont co-producteurs de leur existence, et ce qui les en rend capables, c’est cette faculté universelle qu’est la raison. Ca commence dans les arts avec la Renaissance, ça cristallise en philo avec Descartes, ça fermente jusqu’au vingtième siècle et ça se sert en plat réchauffé encore aujourd’hui. D’une certaine manière, Sarkozy est l’une des incarnations possibles de la modernité (hmmm… disons plutôt qu’il est peut être un de ces échos que la modernité peut produire aujourd’hui, ça semble assez bien fonctionner comme idée, ça me vient à l’esprit comme ça, mais c’est à creuser), mais comme sa manière de faire, c’est de prendre ce que d’autres ont posé là, sans dire merci, il prend la modernité, mais souhaite voir disparaître ceux qui l’ont inventée. Habile. Il appelle ça « ouverture », d’autres appellent ça récup’. En l’occurrence, c’est tellement bien intégré au personnage et à sa politique que ça semble tout à fait inconscient. Du coup, ne sachant même pas que dans notre pays, quoi qu’on en pense, la fonction présidentielle est éminemment romanesque, il fait du roman présidentiel un épisode parmi d’autres de la série Arlequin; et il est content d’écrire, à sa manière, une page d’histoire.

Alors, maintenant, on peut espérer que la magnificence et la galanterie n’auront jamais paru en France avec autant d’éclat que dans les dernière années du règne de Sarkozy, le premier (on a déjà du la faire, celle-là). On voit mal comment ça pourrait arriver, mais on ne sait jamais. Parmi les résistants, voici une initiative finaude, astucieuse, intelligente. Pas la peine d’en dire plus, l’explication est dans la vidéo elle même.

Piège de cristal

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 1 commentaire »20 février 2009

apple_store_by_leesafCombien y a t-il  de penseurs de « ce qui arrive » ? Combien sont-ils à vraiment penser la situation, et quand je dis « penser », cela signifie effectuer un effort de mise en relation de formes, d’analyse, d’exploration, ce qui ne se réduit jamais à simplement sauver les figures du passé, ou pire, à sophistiquer (à faire des sophismes, quoi) pour protéger les intérêts de sa classe, combien sont ils, ceux là ?

Peu.

Alors, il faut lire Sloterdijk.

Dans son traité « Le palais de cristal – à l’intérieur du capitalisme planétaire« , il y a un chapitre intitulé « L’espace intérieur du monde capitaliste – Rainer Maria Rilke rencontre presque Adam Smith« , qui, à mesure que je le lis, m’apparaît de plus en plus comme un noyau de pensée, une sorte de matière brute, enrichie, puissante, concentrant en elle des dimensions multiples de ce que nous vivons sous la forme de phénomènes du quotidien, l’habitude que nous avons prise de vivre dans un certain monde, de subir certaines information, de bénéficier de ce que nous réprouvons moralement; un chapitre qui mêle aussi l’analyse intellectuelle, le croisement d’influences a priori étrangères, les influences provenant d’horizons lointains; bref, ce chapitre est un dispositif, un mécanisme, et quand, avant de citer des textes présentés comme des inédits de Rilke et de Smith, avec tout ce qu’il faut d’ambiguïté pour qu’on flaire un piège vertueux, Sloterdijk écrit « On laissera à l’imagination théorique du lecteur le soin de prolonger les impulsions des deux documents de telle sorte qu’ils se recoupent sur un point virtuel dans l’espace sémantique de l’observation mûrissante de soi au sein de la Vieille Europe. Ce site devrait, à l’aide du mot de passe  »pas de capitalisme sans animisme », être accessible depuis la plupart des postes de travail dotés d’un équipement conforme à notre époque… « , on a bien l’impression de se voir proposer un jeu de piste; un code, un mot de passe, des indices, le matériel nécessaire. Vous, comme moi, avez le nécessaire sous les doigts pour fouiller…

Mais le chapitre tout entier est du genre à faire entrer les neurones en connexion. Et une fois encore, on sent, à lire ces pages, combien les grecs avaient raison quand ils plaçaient le siège de l’âme plutôt dans la poitrine que dans la tête : on peut encore, au vint et unième siècle, avoir le souffle coupé par des idées. Voila ce que ça donne (je tranche dans le texte, parce que ça ferait long, et qu’il s’agit de donner l’eau à la bouche, mais vous allez voir, ça nous parle):

« Quand on observe le monde tel que l’ont modelé les processus transmis par le capital, on est forcé de constater que le cours actuel des choses a confirmé les anticipations de Dostoïevski sur les ambiances de l’existence dans les palais de verre. Quoi qu’il arrive aujourd’hui au royaume du pouvoir d’achat, cela s’accomplit dans le cadre d’une réalité indoors généralisée. Où que l’on séjourne, on est forcé de penser au toit de verre au-dessus de la scène. Les évènements exceptionnels n’échappent pas non plus à cette observation ; les tours de New-York se sont effondrées à l’intérieur du palais de verre, les love-parades berlinoises étaient des amusements de palais dans un vaste Jeu de Paume, sous l’éloquente bienveillance d’un ange doré qui annonce de manière anachronique la victoire allemande à l’ouest -  la date doit remonter si loins que même les politiquement corrects, toujours aux aguets, ont oublié de réclamer que la Colonne de la Victoire soit rasée.

the_apple_store_cleaner_by_julboLe palais capitaliste du monde (…) ne consitue pas une structure architecturale cohérente; ce n’est pas une entité semblable à un immeuble, mais une installation de confort ayant la qualité d’une serre, ou un rhizome composé d’enclaves prétentieuses et de capsules capitonnées qui forment un unique continent artificiel. (…) On ferait en outre, nous l’avons montré, une interprétation erronée en exigeant de lui qu’il saisisse « l’humanité » dans toute son ampleur numérique. La grande structure de confort intégrera encore assez longtemps de nombreux nouveaux citoyens en faisant des habitants de la semi-périphérie des membres à part entière, mais elle repousse aussi d’anciens membres et menace beaucoup, parmi ceux qui sont géographiquement inclus, d’exclusion sociale, c’est à dire d’être bannis des situations intérieures privilégiées  du contexte de confort. La semi-périphérie se trouve partout où les « sociétés » possèdent encore un large segment de situations traditionnellement agricoles et artisanales (… Note du Moine Copiste : on a là un passage intéressant sur la Chine et la Turquie, mais je saute l’illustration)

Bien qu’elle soit conçue comme un univers indoors, la grande serre n’a pas besoin d’épiderme fixe – dans cette mesure, le Crystal Palace est lui aussi un symbole dépassé par certains aspects. C’est seulement dans les cas exceptionnels qu’il concrétise ses frontières dans un matériau dur, comme dans le cas de la clôture séparant le Mexique et les Etats Unis ou dans celui de ce que l’on appelle la clôture de sécurité entre Israël et la Jordanie occidentale. Ses parois les plus efficaces, l’installation de confort les érige sous forme de discriminations – ce sont des murs composés d’accès à la capacité financière, qui séparent les possédants et les non-possédants, des murs dressés à travers la répartition extrêmement asymétrique des possibilités de vie et des options d’emploi. Sur leur face intérieure, la commune des détenteurs de pouvoir d’achat met en scène son rêve éveillé d’une immunité globale s’ajoutant à un confort d’altitude stable et en augmentation ; sur leur face extérieure, les majorités plus ou moins oubliées tentent de survivre au coeur de leurs traditions, illusions et improvisations. On a de bonnes raisons d’affirmer que le concept de l’apartheid, après sont élimination en Afrique du Sud, a été généralisé dans tout l’espace capitaliste après s’être défait de sa formulation raciste et être passé dans un état économico-culturel difficilement compréhensible. Dans cet état, il s’est largement mis à l’abri du risque de devenir un scandale. On trouve dans le modus operandi de l’apartheid universel d’une part le fait de rendre invisible la pauvreté dans les zones de prospérité, de l’autre la ségrégation des riches dans les zones d’espoir zéro.

(Note du Moine Copiste :
Ça vous a plus hein
Vous en d’mandez encore
Et bien
Ecoutez …
)

Le fait qu’au début du XXIè siècle, le palais de cristal inclut, selon les calculs les plus optimistes, un petit tiers des spécimens d’homo sapiens, mais en réalité sans doute seulement un quart ou moins, s’explique entre autres par l’impossibilité systémique d’organiser matériellement une intégration de tous les membres du genre humain dans un système de prospérité homogène, dans les conditions actuelles de la technique, de la politique énergétique et de l’économie. La construction sémantique et gratuite de l’humanité comme collectif des détenteurs des droits de l’homme ne peut, pour des motifs structurels indépassables, être transposée sur la construction coûteuse et opérationnelle de l’humanité comme collectif des détenteurs de pouvoir d’achat et de chances de confort. C’est là que se fonde le malaise de la « critique » globalisée qui exporte certes dans le monde entier les critères de condamnation de la misère, mais pas les moyens de la dépasser. Dans ce contexte, on peut caractériser Internet – de même que, avant lui, la télévision – comme un instrument tragique, parce qu’il étaye, en tant que média des communications faciles et globalo-démocratiques, la conclusion illusoire que les biens matériels et exclusifs devraient être tout aussi universalisables.

(Note du Moine Copiste : là, il y a un passage vraiment bien sur la mobilité, le tourisme et les déplacements dans les zones à risques, mais bon, je saute…)

shoes_study_02_by_leesafNous l’avons dit : du point de vue démographique, l’espace intérieur du monde capitaliste regroupe à peine un tiers d’une humanité qui comptera  prochainement sept milliards de personnes, et géographiquement  à peine un dixième des surfaces de terre. Il n’est pas nécessaire de se pencher ici sur l’univers marin parce que la totalité des navire de croisière et des yachts habitables ne représente qu’un millionième des surfaces marines? Seule la nouvelle Queen Mary 2, le dernier paquebot de luxe de Cunard, qui a fait son voyage baptismal à New York en janvier 2004, avec 2600 passagers à bord, mérite peut-être une mention spéciale dans la mesure où ce palais de cristal flottant prouve combien le capitalisme post-modernisé manque peu d’énergie pour afficher son propre prestige. Ce grand navire provocateur est la seule oeuvre d’art total existante et convaincante au XXIè siècle débutant – avant même le cycle d’opéra en sept journée de Stockhausen, Licht, achevé en 2002 – dans la mesure où il résume l’état des choses avec une énergie symbolique intégrale.

Quand on prononce le mot de globalisation, on parle donc d’un continent artificiel dynamisé et animé par le confort sur l’océan de la pauvreté, même si la rhétorique affirmative dominante donne facilement l’impression que par son essence, le système mondial inclut toute chose. C’est le contraire qui est vrai, pour des raisons impératives relevant  de l’écologie et de la systémique. L’exclusivité est inhérente au projet de palais de cristal en tant que tel. Toute endosphère « autogâtante », construite sur le luxe stabilisé et la surabondance chronique, est une structure artificielle qui défie les lois de la probabilité. Son existence suppose un extérieur sur lequel on puisse faire peser la charge et que l’on puisse, provisoirement, ignorer plus ou moins – notamment l’atmosphère terrestre que presque tous les acteurs revendiquent comme décharge d’ordures globale. Il est sûr cependant que la réaction des dimensions externalisées ne peut être qu’ajournée, mais pas durablement éliminée. Par conséquent, l’expression « monde globalisé » concerne exclusivement l’installation dynamique qui sert d’enveloppe du « monde de la vie » à la fraction de l’humanité composée par les détenteurs de pouvoir d’achat. A l’intérieur de cette installation, on atteint constamment de nouvelles altitudes d’invraissemblance stabilisée, comme si le jeu gagnant des minorités pratiquant la consommation intensive pouvait se poursuivre à l’infini contre l’entropie.

what_we_look_like_from_hell__by_sickandtiredCe n’est donc pas un hasard si les débats sur la globalisation sont presque exclusivement menés sous forme d’un monologue des zones de prospérité ; en règle générale, la majorité des autres régions du monde ne connaît pas le mot et certainement pas la chose, sauf à travers ses effets secondaires défavorables. Les dimensions gigantesques de l’installation animent tout de même un certain romantisme du cosmopolitisme -parmi ses médias les plus caractéristiques, on trouve les magazines distribués à bord des grandes lignes aériennes, sans parler ici d’autres produits de la presse masculine internationale. On peut dire ici que le cosmopolitisme est le provincialisme des gâtés. On a aussi décrit l’état d’esprit des citoyens du monde comme un « parochialisme en voyage ». C’est lui qui donne à l’espace intérieur du monde capitaliste sa touche d’ouverture à tout ce que l’on peut obtenir contre de l’argent.

(Note du Moine Copiste, qui ne copie quand même pas tout : là, quelques paragraphes sur Rilke, le concept d’espace intérieur, Heidegger et Bachelard, autant de bonnes raisons d’aller voir le livre tout entier, non ?)

« L’espace intérieur du monde du capital » doit (…) être compris comme une expression de topologie sociale, utilisée ici pour la puissance de création d’intérieur qui s’attache aux médias contemporains de la circulation et de la communication : il définit l’horizon des possibilités d’accès, ouvertes par l’argent, aux lieux, aux personnes, aux marchandises et aux données – possibilités qui découlent toutes, sans exception, du fait que la forme déterminante de la subjectivité, au sein de la Grande Installation, est définie par le pouvoir d’achat. Lorsque celui-ci prend une forme concrète apparaissent des espaces intérieurs et des rayons d’opération de nature spécifique – ce sont les arcades de l’access où se rendent toutes sortes de flâneurs dotés de pouvoir d’achat. L’intuition architecturale qui poussait jadis à installer les marchés sous des halles ne pouvait que donner naissance, au début de l’ère globale, à l’idée de la halle en forme de monde – selon le modèle du crystal palace ; le recours à la forme de halle du contexte pour le monde dans son ensemble en est le résultat cohérent ».

Peter Sloterdijk – Le palais de cristal – Maren Sell editeurs – p.276 sq

Suivent les pages inédites, et introuvables de Rilke et Smith, venus se telescoper et se fertiliser sur les pages de Sloterdijk. 

Inutile de commenter, finalement. Parfois, il faut se contenter de transmettre, ça me semble être écrit pour ça.

Il faudrait ajouter les dernières pages de ce chapitre, car elles demandent à être transmises, indéxées, diffusées sur les pages de résultat de quêtes, googlisées. Ce sera fait.

NB : Toutes les illustrations sont en fait des prises de vue effectuées dans l’Apple Store de New-York. La transparence, le confort, le « cool« , l’indoor discret pour happy few, ça s’imposait. Il suffit de taper « apple store » dans le moteur de recherche de deviantart pour tomber sur plein de photos de gens vus d’en-dessous. Ca doit être ça, voir le monde depuis l’hémisphère sud…

No maps for these territories

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, GPS, PAGES 4 commentaires »5 septembre 2008

Puisqu’on est chez les maîtres cartographes, un mot sur l’illustration de l’article précédent :

« No maps for these territories » est le titre d’un documentaire réalisé par Mark Neale, qui est en fait une longue interview de William Gibson, filmé à l’arrière d’une limousine circulant dans le nord de l’Amérique. Gibson accompagné de son dispositif de capture vidéo, le paysage qui défile par la fenêtre, sans repérage possible pour le spectateur, on touche là le « post-géographisme » de Gibson, cette idée que nous en sommes au point où la présence humaine dans ce monde ne peut plus se décrire selon les standards et les outils de la géographie.

Un poëme accompagne le générique de ce film. Il constituera une bande-son-texte parfaite pour l’ambiance de cette reprise d’activités :

It all moves so quickly now
These days it all changes
Nothing stable
Nothin static
Nothing to stand on or cling to
No maps for these territories
Though they are of our own creation
No myth for these countries of the mind
Accelerating constantly
Toward some null point of post-humanity
Accelerating constantly
No maps
No maps for these territories

C’est la fête du Siné

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »24 juillet 2008

Histoire d’être moins allusif, et puisque ceci n’est plus publié là où ça devrait l’être. Et pour donner suite : http://www.soutenir-sine.org/.

 

 

Le rire expliqué à (et par) BHL

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", PAGES, PROPAGANDA 2 commentaires »22 juillet 2008

Tiens, je vais faire mon BHL : tout le monde sait que dans son « Rire« , Bergson désigne le comique comme relevant du mécanique plaqué sur du vivant. Tout le monde le sait tellement que Levy ne se donne même pas la peine de sourcer sa référence, dans son intervention du 21 Juillet 2008, dans Le Monde, à propos de l’éviction du dessinateur Siné hors de Charlie Hebdo. Pourtant, ça n’aurait pas été inutile, de le préciser; ça et deux ou trois autres choses.

Déjà, « du mécanique plaqué sur du vivant« , je ne suis pas sûr que ça parle à grand monde. Non pas que ça soit très compliqué à comprendre, mais cela nécessite quand même d’être un peu familier avec (pour commencer) les quelques pages qui environnent cette formule un peu courte et avec (ensuite) la pensée globale de Bergson (ce qui, soit dit en passant, ne serait pas un luxe par les temps qui courent, et serait peut être susceptible de nous mettre les idées en place sur deux ou trois problèmes devenant centraux dans nos existences).

Une donnée de départ, simple, permet de comprendre le mécanisme du comique (puisque c’est bien de ça qu’il s’agit : savoir ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas, puisqu’à cause de Siné (oh, bien sûr, comme Gerra ne s’attaque qu’aux jeunes, aux chrétiens, aux femmes et aux homosexuels, on est au moins protégés d’une indignation béhachélienne sur ce comique là) on ne sait plus trop où se situe la limite du risible, et du pas drôle du tout). Pour Bergson, la vie est un mouvement qu’on pourrait caractériser comme simple. Presque tellement simple qu’il nous échappe, car il est un courant tellement fluide, tellement imperturbable, tellement constant, puissant, « fort » (au sens quasiment Lucasien du terme (de George Lucas, le Lucas de La guerre des étoiles, pas le Lukacs de Histoire et conscience de classe )), qu’il se situe sur un plan qui n’est presque pas le nôtre. En d’autres termes, la vie (et on parlerait plutôt là de la vie comme principe profond de cet univers, c’est à dire une force qui s’étend et se développe comme une force tranquille toutes ses possibilités, y compris (et peut être tout à fait spécifiquement) à travers nous autres, humains) est ce qui se déroule impassiblement, sans que rien ne vienne la troubler. Le mécanique, c’est au contraire ce qui fonctionne ponctuellement, avec des moyens connus, mais limités. Le mouvement mécanique, c’est celui qui a un début et une fin.

Allez, un peu d’histoire des idées. Bergson n’est pas le premier à distinguer ainsi deux plans sur lesquels nous surferions, de manière inégalement consciente. Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote dans son Traité du ciel, séparait déjà le monde (entendez par là l’univers, eh oui, nous ne sommes que terriens, (justement)) en deux zones, existant sous deux règnes différents. La frontière, c’est la lune. Ca peut nous paraître un peu simpliste, et pourtant, notre orgueil dût-il en souffrir, c’est bien à cette porte là que notre monde vécu s’arrête. Au delà, ce ne sont que mouvements aussi parfaitement cycliques que ceux de la station orbitale de Kubrick. En deçà, les os montent vers le ciel. Et retombent. En termes moins imagés, ce qu’Aristote appelle l’univers supralunaire est le domaine des lois parfaites, des mouvements cycliques et infinis (le cercle est considéré comme la figure géométrique parfaite, sans rupture, égale à elle-même, sans début ni fin), alors que le monde sublunaire (le nôtre en somme) est celui des mouvements limités, finis (au sens où ils ont un début, et une fin), imparfaits. Ainsi établit on une distinction, dont nous sommes encore héritiers, entre « le monde sublunaire constitué d’éléments générables, altérables et destructibles et le monde supralunaire, constitué de la substance céleste qui est parfaite et immortelle ».

Bien. Si Aristote avait raison, et si on suit la pensée de Bergson, l’univers doit bien se marrer en nous regardant, car c’est de la friction entre nos mouvements mécaniques (entendez le mot « mécanique » au sens où on l’utilisait dans vos cours de sciences physiques, ça devrait vous aider : il s’agit de mouvements qui sont de l’ordre de la mécanique qui dictait leur mouvement aux splendides mobiles autoportés que vous faisiez glisser sur leur coussin d’air), c’est donc de la friction entre nos mouvements mécaniques et le lent mouvement éternel et immuable de l’univers que naît l’effet comique. Finitude dans l’infini, nous sommes l’élément absurde d’un comique anglais subrepticement glissé au coeur de l’univers, comme une blague. Inutile de dire qu’Aristote et Bergson aurait adoré les Monthy Python, Woody Allen et leurs associés.

Démonstration ? Vous avez du déjà voir des séquences de ce duo que constituent Eric et Ramzy. Regardez bien comment ça fonctionne : du mécanique plaqué sur du vivant. Eric et Ramzy sont des corps. Enfin, pour qu’il n’y ait pas de méprise, ce sont évidemment des êtres humains, mais la manière dont ils constituent leurs personnages consiste à en faire des petites mécaniques qui fonctionnent de manière d’autant plus comique qu’elles voient le nombre des règles qui les régissent se réduire à un nombre de plus en plus petit. Cette règle marche à tous les coups : Charlot est drôle quand le rythme machinique de la chaine de montage s’empare de son corps et en prend le contrôle, et il est d’autant plus drôle qu’il devient une part même de la machine qui le digère Remarquons d’ailleurs que ça ne marche que dans un sens : la machine ne devient pas drôle quand on y intègre de l’humain; elle devient au contraire tragique. C’est d’ailleurs ce qui arrive quand l’homme devient véritablement humain et qu’il se frotte aux problèmes qui ne se posent qu’à lui : il perd tout sens comique et s’élève tragiquement en sortant des milles manies qui lui permettent d’éviter tout questionnement trop crucial sur son propre compte (je ne vais pas ouvrir une parenthèse supplémentaire, mais fouillez bien, il doit y avoir quelque part sur le net un endroit où on vous parle un peu de Pascal et de divertissement). C’est pour ça que les ivrognes sont drôles : leur comportement normal (celui de la vie dans son mouvement constant) étant dévié par des routines plus simples, davantage binaires, ils plaquent involontairement du mécanique sur leur propre corps, et deviennent bouffons, et c’est pour cela aussi que le simple d’esprit peut, si on le regarde pour ce qu’il apparaît, et seulement pour cela (regard qu’on peut, et heureusement, dépasser), présenter lui aussi un certain potentiel comique. Ainsi, rire, chez Bergson, c’est ça, depuis les blagues grecques (j’espère que vous n’êtes pas passés à côté de l’inénarrable (et parfois hermétique) recueil de blagues antiques Va te faire voir chez les grecs, qui regorge de mécanismes du même ordre jusqu’à la tout autant inénarrable (et parfois tout autant hermétique) Cité de la peur.

Jusque là, rien de très éclairant sur notre porteur de chemises blanches (oh, j’espère que vous l’avez vu, in-semblable à lui même, « BHL » inauthentique, dans cette émission de Guillaume Durand où il apparaissait dans une improbable veste dont on sentait qu’on avait pris grand soin de la choisir mal fichue (ça dépassait en gaucherie volontaire la panoplie de Rimbaud usuellement louée par Raphaël au magasin de déguisements locaux; pour BHL, on avait dégoté quelque chose de plus désuet, qui en imposait, genre veste de vieux penseur. Or il fallait en imposer ce soir là, puisqu’il y avait là tout le gratin de la « philosophie » médiatique française : Finkelkraut, Onfray en premier lieu, et il fallait se démarquer. Aussi Lévy semblait-il (et c’était d’ailleurs un semblant revendiqué) sortir de l’avion qui le ramenait du Darfour; pour un peu, il aurait pu, à la manière « Bernie », sortir distraitement de la poche de sa veste une main coupée sur une victime du conflit, qu’il aurait courageusement recueillie dans son auguste veste, pour se repeigner avec. Un coup de peigne n’aurait d’ailleurs pas été un luxe; et un coup de rasoir non plus. Comme si l’émission était en direct, et qu’il n’avait pas eu le temps de passer par la loge de la maquilleuse… Alors là, pour le coup, c’était drôle ça), jusque là, disais-je (et vous remarquerez que j’essaie quand même de ne pas vous perdre excessivement dans le méandre des parenthèses) on n’a rien de très éclairant sur Lévy et sur sa manière de concevoir l’humour dans sa diatribe contre Siné et contre ses défenseurs. Mais là où sa référence à la définition bergsonienne du rire devient intéressante (bien plus qu’il ne le voulait, sans doute), c’est que bergson ne se contente pas (on s’en doute) de la formule qui est passée à la postérité. Ainsi peut on lire plus loin :

« un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même. Le comique est inconscient ».

Nous y voila (et vous pourrez revenir vers n’importe quelle page qui vous parle de l’esprit de sérieux, chez Pascal, je n’ouvre décidément pas cette parenthèse là dans cet article ci). Le coeur du dispositif du comique Béhachelien se trouve dans la distance entre ce que le personnage a conscience d’être et l’image qu’en reçoit le spectateur, pour peu qu’il ne soit pas dupe (et je ne désespère pas tout à fait de nous autres, et crois que ceux qui se laissent prendre son somme toute assez peu nombreux) : BHL remplit exactement les conditions du comique que propose la référence qu’il utilise (sans, bien sur la creuser, mais pas d’inquiétude, on s’en charge) : il est très exactement du mécanique plaqué sur du vivant. Vivant, le cours de l’Histoire, la Force invisible à l’oeuvre pourtant dans la suite étrange des actions humaines. Mécanique, « raide » comme le dit Bergson, le piètre mouvement de celui qui essaie de se glisser en douce (et néanmoins aux forceps) dans les maillons de la chaine historique, qui se cale en passager clandestin entre deux wagons du train de l’Histoire humaine, en tentant de faire croire qu’il y a une certaine importance, et surtout qu’il peut juger des autres passagers. Forcément raide, parce que pour prisée qu’elle soit, la place est inconfortable, mais tel Mylène Farmer accrochée à sa locomotive XXl, cheveux au vent, chemise boursouflée sur un torse incapable de produire lui même le souffle de l’Histoire (Dieu merci). Mécanique la manière dont les mêmes références, le même vocabulaire est employé, quel que soit le propos. Le bon vieux recours au latin (allez, un peu de légitimité universitaire pour ceux qui ca impressionne encore), c’est tout autant un principe que le moteur à explosion. « Rastignac » substantivé, c’est aussi nécessaire que le principe du moteur diesel. L’attaque envers Alain Badiou, c’est aussi déterminé que les bonnes vieilles lois de la vengeance. Le seul grain de sable dans la belle horlogerie comportementale, c’est l’absence de référence à Maurras.

Attendu aussi le recours à Sartre, qu’on peut souvent mettre à toutes les sauces, mais étonnant que ce soit dans la préface aux Damnés de la terre que le personnage aille ainsi chercher de l’aide, parce que c’est là saisir le bâton pour se frapper soi même. Parce que finalement, ce que reproche BHL à Siné, c’est son sale humour, qu’il nomme antisémite. Mais qui a dit que la rubrique « Siné sème sa zone » avait un but comique ? BHL la lit-il pour ainsi placer Siné dans la catégorie des humoristes, comme on plaçait auparavant ceux qu’on souhaitait éliminer dans les catégories animales ? Si on prend les catégories de Bergson en référence, on voit bien à quel point Siné ne se classe pas parmi les humoristes, parce qu’il ne plaque pas du mécanique sur du vivant, mais retourne la mécanique contre elle même dans un monde dont la vie à disparu. Sisyphe n’est pas comique. Il fait partie des enragés, ceux qui n’en peuvent plus et qui, plutôt que saisir un fusil, font quelque chose de cette rage avec un stylo. Et ceux qui lisent et regardent les news les dents serrées peuvent peut être les desserrer un peu en lisant sa rubrique, mais ça ne provoque pas l’hilarité générale, loin s’en faut. Et on est loin des ambiances anciennes au cours desquelles on se tapait dans le dos autour d’une « bonne vieille » blague antisémite. Et on se surprend à constater que finalement, les plus nostalgiques de ces temps là sont ceux qui en étaient victimes. Alors, bien sûr, quand on est en face d’énervés, du haut de son pouvoir éditorial, on a beau jeu de faire passer le moindre de leur mouvement pour de la barbarie, et on n’hésite pas alors à sortir les grands mots et les accusations majeures (mécanisme basique chez BHL), surtout si ça permet de mettre un peu de lubrifiant dans les rapports qu’on entretient avec un journal qui d’habitude se fout pas mal de votre gueule. Le petit soutien à Val est bienvenu, pour tout le monde.

Néanmoins, puisqu’on cite la préface de Sartre aux Damnés de la terre, en voici un petit paragraphe (précisons juste qu’il s’agit là des rapports qu’entretenaient les colons européens avec les indigènes des territoires qu’ils occupaient, mais on peut bien sûr remplacer ces termes là par d’autres situation d’exploitation, prenez celle qui vous vient à l’esprit, là, maintenant; et les agressions dont parle Sartre au début de l’extrait sont celles que les colons font subir aux indigènes) :

« Mais ces agressions sans cesse renouvelées, loin de les porter à se soumettre, les jettent dans une contradiction insupportable dont l’Européen, tôt ou tard, fera les frais. Après cela, qu’on les dresse à leur tour, qu’on leur apprenne la honte, la douleur et la faim : on ne suscitera dans leurs corps qu’une rage volcanique dont la puissance est égale à celle de la pression qui s’exerce sur eux. Ils ne connaissent, disiez-vous, que la force ? Bien sûr ; d’abord ce ne sera que celle du colon et, bien- tôt, que la leur, cela veut dire : la même rejaillissant sur nous comme notre reflet vient du fond d’un miroir à notre rencontre.

Ne vous y trompez pas ; par cette folle rogne, par cette bile et ce fiel, par leur désir permanent de nous tuer, par la contracture permanente de muscles puissants qui ont peur de se dénouer, ils sont hommes : par le colon, qui les veut hommes de peine, et contre lui. Aveugle encore, abstraite, la haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin ; ainsi les faux indigènes sont humains encore, par la puissance et l’impuissance de l’oppresseur qui se transforment, chez eux, en un refus entêté de la condition animale. Pour le reste on a compris ; ils sont paresseux, bien sûr : c’est du sabotage. Sournois, voleurs : parbleu ; leurs menus larcins marquent le commencement d’une résistance encore inorganisée. Cela ne suffit pas : il en est qui s’affirment en se jetant à mains nues contre les fusils ; ce sont leurs héros ; et d’autres se font hommes en assassinant des Européens. On les abat : brigands et martyrs, leur supplice exalte les masses terrifiées. « 

On peut relire : « La haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin« . On peut remercier BHL de nous orienter vers une aussi belle description de la manière dont les intérêts de certains sont gérés actuellement. On sera un peu plus modérés que Sartre sur les espoirs de libération de ceux qui sont exploités : il est en effet assez sûr de ses prédictions dans cette préface, on sera, nous, plus mesurés sur l’espoir que nous avons de voir ceci un jour réorienté. Cela ne change néanmoins rien aux mécanismes qui sont à l’oeuvre, qui consistent simplement à protéger des intérêts qui sont bel et bien économiques, et non spirituels. Et c’est bien économiquement qu’ils donnent la nausée, jusqu’à provoquer une haine, elle même économique. Mais ce serait bien entendu trop dangereux de placer la réflexion sur ce terrain là : Au delà du personnage médiatique BHL (quasiment une marque parmi d’autres), il y a bien entendu un homme qui comme beaucoup d’autres, de toutes nationalités, héritiers de spiritualités diverses, gèrent leurs affaires, y compris en jouant sur le terrain politique.

Et il faudra bien qu’ils se fassent à l’idée que c’est à ce titre qu’ils sont attaqués, quand bien même ils essaient de détourner l’attention sur d’autres débats, tellement graves qu’on pourrait presque se demander si on peut se permettre de leur répondre.

Eh bien, je crois qu’on le peut, précisément parce que si on sentait un tant soit peu en eux de ces dieux dont Bergson disait, à la fin de son tout dernier ouvrage (les deux sources de la morale et de la religion, sources dont ne fait pas partie l’indignation feinte) que l’univers n’est rien d’autre qu’une machine à les produire, si on percevait dans ce genre de personnage cette Energie à l’oeuvre, sans doute hésiterait on. Mais on l’a vu, derrière les grands gestes, les postures, tout ceci ne peut inspirer, finalement, que du rire.

NB : En accompagnement, un extrait du film de Quentin Dupieux (vous savez ? Le réalisateur des pubs et clips avec Flat Eric, la marionnette jaune orangée en forme de gant de toilette), Steak. Une des plus étonnantes réalisations cinématographiques de 2007, une des plus enthousiasmantes aussi. Pour le coup, un rire un peu étrange, qui nous place dans une position en permanence inconfortable. On joue à fond sur les mécanismes, les routines personnelles, les habitudes; les personnages sont des sortes d’automates réduits à n’accomplir que quelques lignes de programme, on les confronte, et ça donne un monde social. Plus que de la science fiction, il faudrait parler ici de sciences humaines fiction. C’est audacieux, ça me fait énormément penser à Tati, ces plages qui osent les silences, cette manière d’observer de manière neutre un monde qui se met en forme de manière soignée et absurde en même temps. Surtout, ça permet de vraiment saisir ce que Bergson entendait par « mécanique plaqué sur du vivant« . NB : sur le site des cahiers du cinéma, une page est consacrée à Quentin Dupieux, avec plein plein d’extraits vidéo.

Et puisque tout le monde a tenu jusque là sans broncher, et puisque c’est quand même Bergson qui est le véritable inspirateur de cet article, voici en cadeau les dernières lignes de son traité sur Le rire :

(…)le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peutêtre vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tientles ficelles. Dans cette présomption nous démêlerions d’ailleurs bien vite unpeu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moinsspontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme deplus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.

Ici, comme ailleurs, la nature a utilisé le mal en vue du bien. C’est le biensurtout qui nous a préoccupé dans toute cette étude. Il nous a paru que lasociété, à mesure qu’elle se perfectionnait, obtenait de ses membres une souplessed’adaptation de plus en plus grande, qu’elle tendait à s’équilibrer demieux en mieux au fond, qu’elle chassait de plus en plus à sa surface lesperturbations inséparables d’une si grande masse, et que le rire accomplissaitune fonction utile en soulignant la forme de ces ondulations.

C’est ainsi que des vagues luttent sans trêve à la surface de la mer, tandis que les couches inférieures observent une paix profonde. Les vagues s’entrechoquent,se contrarient, cherchent leur équilibre. Une écume blanche, légèreet gaie, en suit les contours changeants. Parfois le flot qui fait abandonne un peu de cette écume sur le sable de la grève. L’enfant qui joue près de là vient en ramasser une poignée, et s’étonne, l’instant d’après, de n’avoir plus dans lecreux de la main que quelques gouttes d’eau, mais d’une eau bien plus salée,bien plus amère encore que celle de la vague qui l’apporta. Le rire naît ainsi que cette écume. Il signale, à l’extérieur de la vie sociale, les révoltes superficielles.Il dessine instantanément la forme mobile de ces ébranlements. Il est, lui aussi, une mousse à base de sel. Comme la mousse, il pétille. C’est de la gaîté. Le philosophe qui en ramasse pour en goûter y trouvera d’ailleurs quelquefois,pour une petite quantité de matière, une certaine dose d’amertume. »

 

Tout n’est que prétexte.

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, PAGES, SCREENS Laisser un commentaire »14 juillet 2008

On le sait peu, mais parmi les fans inconditionnels de l’émission Fort Boyard se trouvait un certain Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Et c’est en regardant un des épisodes de ce jeu qu’il griffonna fiévreusement ces quelques mots sur un bout de carnet, sous la forme de notes :

« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Quoique respectant la médecine et les médecins, je ne me soigne pas et ne me suis jamais soigné. Ajoutez à cela que je suis superstitieux à l’extrême; enfin, assez pour respecter la médecine? (je suis malheureusement assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je le suis quand même.) Eh, non ! C’est par méchanceté que je refuse de me faire soigner. Et ça, je suis sûr que vous ne me faîtes pas l’honneur de le comprendre. Eh bien, moi, je le comprends. Bien entendu, je ne saurais vous expliquer à qui, en l’occurrence, ma méchanceté réserve sa volée de bois vert; je sais parfaitement et très bien que les docteurs, ça ne les « embêtera »  en aucune façon que j’y aille ou pas; je sais mieux que personne qu’avec tout ça, je ne peux me faire tort qu’à moi même, et à personne d’autre. Mais n’empêche, si je ne me soigne pas, c’est pas méchanceté. Tu as mal au foie ? Grand bien te fasse, aies-y encore un peu plus mal ! »

Est ce le père Fouras qui inspira insidieusement Dostoïevski ? Est ce dans ce soit disant ermite cathodique, reclus dans la partie la plus visible du fort qu’on doit voir ce grand malade dont on lit la pensée dans ces notes ? Non, les chercheurs l’ont depuis attesté : c’est Olivier Minne lui-même qui inspira ce court roman (enfin… roman, c’est un terme bien générique pour ce qui s’apparente plus à une plongée en pensées troubles). Diffusé et néanmoins seul, visible et cependant anodin, célèbre et pourtant totalement anonyme, moyen, (« beige », aurait dit Ariel Wizman dans un de ses moment d’inspiration), présent, et absent simultanément.

Perdu, quoi. Errant involontaire, persuadé d’avoir les pieds bien ancrés dans le réel, puisqu’il est télévisé, jusqu’à ce qu’il sache comme tout le monde que cette dernière proposition relative devra bientôt être conjuguée au passé. Présent, absent (ce qui ne veut pas dire, comme chez Levinas « discret », bien au contraire : ça fait un moment que l’insignifiant est au contraire tout à fait tonitruant). Là, pas là. Télé-présent, présent à distance, en somme, comme tout le reste.

La preuve que c’est bien à Olivier Minne qu’il faut penser en lisant ces lignes ? Voila la note qu’on trouve en bas de première page :

« L’auteur de ces « notes » comme les notes elles-mêmes sont, bien entendu, imaginaires. Néanmoins, en raison des circonstances générales dans lesquelles notre société s’est formée, il était non seulement probable, mais fatal que des personnages comme celui de notre auteur existassent? J’ai voulu évoquer à la face du public, avec un peu plus de relief qu’il n’est coutume, un type d’homme caractéristique d’une époque encore récente, un des représentants de la génération qui s’en va. »

Comment mieux caractériser un homme qui en quelques années, a réussi à passer de la présentation du cercle de minuit à celle de Fort Boyard, dans un mouvement de retraite intérieure qu’envierait Zarathoustra lui même ? Incarnation de l’homme tel qu’il disparaît, prototype d’une humanité en passage, d’un mutant en devenir. Sombre, parce qu’il a toutes les raisons de l’être, et lucide, parce qu’il sait ce qu’il doit savoir, y compris sa propre zone d’ignorance. Olivier Minne, c’est nous. Deuxième preuve ? Voici :

dostoievski.jpg« A présent, laissez-moi vous demander ce que l’on peut attendre de l’homme, être doué d’aussi étranges qualités ? Comblez-le de tous les biens terrestres, noyez-le dans le bonheur de telle sorte que seules des bulles viennent crever à la surface comme si c’était de l’eau ; accordez-lui une telle abondance économique qu’il n’ait plus rien d’autre à faire que dormir, manger des gâteaux et pourvoir à la non-interruption de l’histoire universelle — eh bien, même là, l’homme, même là, rien que par ingratitude, par malice, il trouvera le moyen de vous jouer un tour de cochon. Il ira jusqu’à risquer ses gâteaux et souhaiter délibérément le plus néfaste non-sens, l’absurdité la plus anti-économique, rien que pour mêler à tant de sagesse positive son funeste élément fantastique. C’est justement ses désirs fantastiques, sa bêtise la plus triviale qu’il voudra conserver à son acquis, à seule fin de se confirmer à lui-même (comme si c’était tellement indispensable !) que les hommes sont encore des hommes et non des touches de piano dont daignent jouer les lois de la nature en personne et de leurs propres mains, mais en menaçant de faire durer la musique jusqu’au moment où l’on ne pourra plus rien vouloir en dehors du calendrier. Et ce n’est pas tout : à supposer même qu’il soit vraiment une touche de piano, qu’on le lui prouve par les sciences naturelles et les mathématiques, là aussi, il refusera d’entendre raison et se livrera exprés à quelque acte contraire, par pure ingratitude, rien qu’elle : en somme, pour avoir le dernier mot. Et s’il est démuni de moyens, il inventera la ruine et le chaos, il inventera mille souffrances. Mais il aura eu le dernier mot ! Il jettera sa malédiction sur le monde, et comme la malédiction est le propre de l’homme (c’est ça le privilège qui le distingue principalement des animaux), ma foi, par sa seule malédiction il arrivera à ses fins, c’est-à-dire à se convaincre vraiment qu’il est un homme, et non une touche de piano. Si vous soutenez que même cela, on peut entièrement le prévoir en fonction d’une table de calcul — le chaos, l’obscurité, la malédiction — si bien qu’à elle seule la possibilité du calcul préalable arrêtera tout et que la raison l’emportera, dans ce cas, l’homme deviendra fou, exprès, pour ne plus avoir sa raison, mais avoir quand même le dernier mot ! Cela, j’y crois, j’en réponds, car toute la tâche de l’humanité consiste précisément, à ce qu’il me semble, en ce que chacun veuille perpétuellement se prouver qu’il est un homme et non une tirette d’orgue ! à se le prouver, quitte à payer les pots cassés ; quitte à revenir à l’âge troglodyte. Après cela, comment ne pas se laisser tenter, ne pas se vanter qu’on n’en est pas encore là et que le vouloir dépend encore le diable seul sait de quoi… »

Voila bien une question que Minne doit se poser, au soir, une fois qu’il a bordé le Père Fourras et fourré on n’sait qui, quelque part dans une cellule. Quand le fort sommeille, doit roder dans les tréfonds de son âme cette question simple : de quoi dépend encore le vouloir, que peut on encore vouloir être, alors que déjouer les plans c’est encore en faire partie ? Et il s’allonge sur la couchette qui lui a été ménagée dans une cellule, la plus profonde qu’on ait pu trouver, et ses méditations lui tiennent lieu de sommeil.

Il dort peu.

On comprend mieux, dès lors, qu’il patauge un peu dans ses calculs.


Bien entendu, tous les extraits sont donc issus de l’oeuvre de Dostoïevski, intitulée (dans la traduction que j’ai utilisée) « Notes d’un souterrain« , parfois appelée aussi les « carnets d’un sous sol« . On ne saurait trop conseiller aux fans D’Olivier Minne de le lire. On ne saurait trop le conseiller, aussi, à tous les autres.

Copyright © 2010 Ubris | Créé avec Wordpress - Thème par miloIIIIVII | Connexion