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Ils étaient Lacan nous n’y étions pas

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM 6 commentaires »2 décembre 2009

Puisque tout le monde a été relativement sage, et que tout le monde a bien travaillé, (pour gagner plus, ça se sait, et se vérifie tous les jours; et que pourrait on vouloir d’autre ?), on mérite de lire Lacan, tel qu’il a été évoqué il y a quelques jours ici même, dans une version un peu plus confortable. Ayant mis la main sur un exemplaire du magazine littéraire d’époque (c’est à dire le n°121, de Février 1977), j’en ai tiré les quelques pages qui suivent. En accompagnement de l’enregistrement, je crois qu’on peut dire que ça peut constituer une certaine conception du luxe, non ? Pour ceux qui n’ont pas participé à l’épisode précédent, et histoire que google indexe correctement, j’insère cette phrase qui contiendra tous les petits mots doux que les moteurs de recherche aiment bien trouver dans un texte, histoire de s’y retrouver : Lacan, invité à venir au fond des bois de Vincennes dispenser un savoir qu’il distillait jusque là dans ses propres séminaires, répond favorablement à la requête de Foucault, qui trouvait que le psychisme était une chose trop sérieuse pour la laisser aux mains des médecins, qui ont toujours un peu trop vite fait de trouver que votre psyché ne tourne pas suffisamment rond et de tenter de vous réparer à l’aide de deux ou trois bricoles et bouts de ficelles dont ils ont le secret. Néanmoins, Vincennes était une zone où les chaperons rouges du genre de Lacan étaient une proie de choix pour les grands méchants loups de la race des étudiants d’extrême gauche. Les loups avaient aiguisé leurs dents, histoire de croquer le pédant psychanalyste, et Lacan avait rempli son panier de petits pots de beurre et de galettes fourées, histoire d’amadouer un auditoire qu’il sentait potentiellement moins ébahi que celui de ses séminaires où, en tant que gourou, tout le monde lui vouait une admiration tantôt déférente, tantôt carrément béate, parfois, les bouches bées exprimaient tout simplement la totale incompréhension devant les jeux de mots abscons du Maestro. Se doutant d’un traquenard et bien décidé à en découdre avec la jeunesse qui croyait ne pas se laisser dompter tout en ne se laissant pas dompter d’une manière finalement assez attendue, là, quand le moment fut venu de se présenter devant son auditoire, Lacan vint avec son assistante velue : son chien.

Le moment est évidemment réjouissant, et il est maintenant, grace au Magazine littéraire, lisible. Ca n’enlève évidemment rien au caractère discutable du personnage. Ca ne valide en rien les thèses, ni ne justifie l’attitude. Mais cela demeure le témoignage d’un temps. Pour le reste, le plus profond, je renvoie aux commentaires de l’article précédent, dans lequel j’ai déjà évoqué cet épisode, car ils commencent à devenir consistants, à ce que je vois, au moment même où je copie/colle ces quelques miniatures. http://www.ubris.fr/?p=816#respond

Voici donc ce qu’on appelle L’Impromptu de Vincennes.

lacan-limpromptu-de-vincennes-004.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes-003.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes-002.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes-001.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes.jpg

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Et maintenant, la récré est terminée. Il est temps de revenir vers le maître. Au boulot!

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Foucault : Crapule !

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 26 commentaires »4 novembre 2009

Comme dans les commentaires de l’article précédent, on faisait un peu la fine bouche sur Foucault, et comme les archives permettent de surveiller, et pubénir quand il est légitime de le faire, on va citer un court texte, étonnant et montrant à quel point Michel Foucault savait très bien qui il était, et où il se situait. Rappelons la situation : en 1969 est créée par Edgar Faure l’université de Vincennes, Paris 8 (depuis transférée à Saint-Denis) université née des demandes de mai 68, portée sur les michel-foucault-profil_1213343707fonds baptismaux sous l’étrange appellation « Centre expérimental de Vincennes ». Rapidement dénoncée par la presse et la bien-pensance de droite comme un repère de gauchistes, Michel Foucault s’y trouve néanmoins désigné comme membre du noyau cooptant, et nommé à la chaire de philosophie.

On sait que la naissance de cette université sera pour le moins houleuse : entre les critiques politiques, les remises en question des principes de validation des U.V., de la valeur même des titres distribués et les mouvements générés par les étudiants que l’ouverture de cette université nouvelle n’ont pas anesthésiés (autant dire qu’on n’était pas exactement au genre de moment où la simple annonce d’un report d’un an de la réforme du lycée pouvait calmer son monde…), les cours ont parfois lieu, parfois pas, et on scrute qui, parmi les professeurs, participe, ou pas, aux actions de lutte et de revendication. Foucault, aussi inattendu que cela puisse paraître, semblera pour commencer relativement à l’aise avec cette ambiance insurrectionnelle permanente :

« (il) évolue avec une certaine aisance dans cette contestation ultra-gauchiste et paraît, à l’occasion, s’en donner à coeur joie dans les manifestations diverses qu’elle invente chaque jour. Au début, en tous cas. Car il semble aussi qu’il se soit fatigué rapidement. Certains pensent même qu’il a été assez traumatisé par son expérience vincennoise, par les mises en cause permanentes dont les enseignants faisaient l’objet. Bien sûr, on l’a vu la barre de fer à la main, prêt à en découdre avec les militants communistes, bien sûr, on l’a vu lancer des cailloux sur les policiers… Mais le climat de Vincennes n’était pas fait pour lui plaire durablement. (…) Foucault est resté deux années à Vincennes. Deux années mouvementées, qui seront essentielles dans sa vie, dans sa carrière, dans son oeuvre. Car c’est là qu’il revient vraiment à la politique, qu’il rencontre l’histoire, » comme un scaphandre déposé au fond de la mer et que la tempête soulève soudain jusqu’au rivage », selon l’image qu’il a lui-même employée(…). Une remontée à la surface, une entrée en politique qui doit sans doute beaucoup à Daniel Defert, qui évolue dans la mouvance maoïste. Et qui a été recruté comme assistant de sociologie à Vincennes. En fait, c’est un tout autre Foucault qui va naître en ce moment crucial. »
Didier Eribon – Michel Foucault, p. 221

On devine Foucault impliqué et distant, engagé et dégagé simultanément. On pourrait prendre ça pour de la tiédeur, il n’est pas certain que ce ne soit que cela. En réalité, Foucault sait simplement qui il est dans ce processus : un professeur. Et c’est en tant que tel qu’il s’adressera aux étudiants, dans cette intervention un peu sidérante, dont on peinerait aujourd’hui à imaginer qu’elle puisse être prononcée par un universitaire :

« Messieurs,

Je ne peux vous appeler Camarades, étant moi-même une crapule. Je dois dire que tous les professeurs sont des ordures. Ils sont toujours en retard et font profession de cultiver le retard. Le mouvement réel qui supprime les conditions existantes sera leur mort, c’est pourquoi ils travaillent au maintien de ce qui existe.

La marchandise que nous fabriquons, c’est le mensonge savant, c’est ce pourquoi l’ETAT NOUS PAYE, et c’est ce que nos singes savants d’étudiants sont avides d’acquérir, pour pouvoir devenir les praticiens du mensonge dans tous les partis et groupuscules bureaucratiques, qui veulent moderniser le capitalisme.

Nous sommes des penseurs garantis par l’Etat, mais je dois dire que notre activité bénévole la plus méritoire a été depuis cinquante ans d’essayer de cacher aux jeunes générations ce que fut l’histoire réelle du mouvement ouvrier, ses manifestations les plus grandioses : Cronstadt, Turin 1920, la Commune de Spartakus, et enfin Barcelone 1936-1937.

J’ai honte, mais cette honte ne fera pas de moi un révolutionnaire;

Messieurs, je vous salue.  »
Michel Foucault

Si Foucault en arrive à ces formulations, c’est qu’il sait, tout simplement, qu’il est professeur, et qu’à ce titre, en tant que désigné par le pouvoir politique, il a une place qui ne peut pas le mettre à hauteur d’étudiant, sauf à jouer un rôle qui sera, nécessairement, perçu par les plus lucides, comme un mensonge. Car certains compte rendus d’AG en témoignent : on ne se leurre pas vraiment sur les profs sympathisants :

« Une nuit à BEAUJON ne suffira jamais à transformer un prof ou un bureaucrate en révolutionnaire ! Jamais ces profs « gauchistes » n’ont remis en question le rapport féodal dirigeant/dirigé ni leur rôle de flics grassement payés par l’état pour transmettre sous la forme de savoir-marchandise l’idéologie dominante à leurs subalternes, les étudiants, pacifiés et passifs. Pour l’essentiel, l’ordre gauchiste n’est pas différent de l’ordre bourgeois: les enseignants enseignent, les dirigeants dirigent, etc. Judith Miller a été virée par l’état pour avoir déclaré : « J’emploierai mon énergie à faire fonctionner l’université de plus en plus mal » et elle a refusé de jouer le rôle d’exterminateur, de flic. Or, les profs qui se sont « solidarisés » avec elles se gardent d’en faire autant ; ils tiennent à leur rôle de chien de garde, de flic intellectuel, de sujet supposé savoir et ils font fonctionner plus ou moins normalement l’institution universitaire capitaliste. Qu’ils soient de droite ou de gauche le résultat est le même. Ce sont de bons fonctionnaires, de bons flics humanistes.
Quand les étudiants esclaves en prendront ils conscience et les traiteront-ils comme tels ? Quand les esclaves se révolteront ils contre les bureaucrates, les flics et les profs de gauche ? Ricoeur a reçu une poubelle sur la gueule, profs vous recevrez de la merde chaque fois que vous exercerez votre fonction de flic de contrôleur et d’obstacle.
Ca va saigner.  »
C’est signé : Comité de base quand c’est insupportable on ne supporte plus.

Au moins Foucault ne joue t-il manifestement pas à se donner bonne conscience, ni à sembler, même pas à ses propres yeux, « pur ». Et je persiste à penser que nous avons un certain problème avec cette nécessité de la pureté, en politique. A force, au beau milieu des luttes matérialistes, ça fait comme une grosse tâche d’idéalisme. D’ailleurs, le même tract s’en prend, pour commencer, aux état-majors politiques qui se posent « en propriétaires de la « vérité » révolutionnaire et réduisent les autres à un rôle d’exécutant après leur avoir fait subir des cours magistraux sur la « ligne juste »". On imagine assez aisément l’ambiance.

Mais au-delà du regard porté sur Foucault, je relis ce tract, publié par ce comité rassemblant des étudiants qui ont toutes leurs chances, grâce à l’allongement de l’espérance de vie rendu possible par un système économique florissant, dégageant les marges nécessaires à faire progresser la médecine (soyons cyniques, un peu), ont toutes les chances d’être encore vivants.
« Quand c’est insupportable on ne supporte plus », écrivaient ils.

Il semblerait qu’aujourd’hui on supporte bien plus lourd encore.

Finalement, tout le monde s’est fait à la position de l’esclave, de la crapule, de l’ordure.

Source principale : Jean-Michel Djian – Vincennes, une aventure de la pensée critique; 2009 – formidable collecte de documents, restitués sous leur forme originelle.

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On nous aura prévenus 1 – Fermement, l’enfermement.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA 4 commentaires »2 novembre 2009

Puisqu’on arrive à ce moment où pas mal de monde se demande, dans son coin, comment on a pu en arriver, et que même à droite, quelques esprit plus conscients, ou cédant au désir, le soir, de se mettre devant les guignols et Yann Barthès plutôt que devant TF1 (ou même, peut être, tentent d’ouvrir un livre, ou d’aller au cinéma, voire même au théâtre (soyons fous !)), commencent à regarder l’oeuvre politique du candidat en lequel ils avaient placé tant d’espoir en se demandant s’il faut se catastropher ou adopter l’attitude de Néron devant l’incendie de Rome, se disant qu’après tout, c’est beau un pays qui se consume.

Si on pouvait s’en amuser, le plus amusant serait sans doute le fait que manifestement, le pouvoir en place savait que son propre règne ne pourrait durablement tenir les masses dans l’euphorie perpétuelle des lendemains qui chantent : les ficelles se font de plus en plus grossières, et n’ont plus pour objectif que de conserver une base abrutie à laquelle on va servir un débat sur l’identité nationale, des mesures de protection renforcées contre ceux qui pourraient constituer des dangers (en somme, les plus pauvres que soi), les « profiteurs ». Les autres, ceux qui ne tombent tout de même pas dans ces panneaux là, on savait qu’on les perdrait. Peu importe, entre temps ont été mises en place les barrières nécessaires pour contenir, même si c’est partiellement, le flot des consciences soudainement réveillées. Certes, les lois sur les échanges numériques ont pour vitrine la protection des créateurs (qui commencent déjà à se sentir, vis à vis de leurs maisons kagan-72-5d’édition, à peu près dans le même état que la clientèle des restaurant face aux restaurateurs qui se sont empoché la TVA réduite sans rien redistribuer), la survie des piliers de la culture nationale tels que Haliday, Pagny & c°, mais tous ceux qui se sont penchés sur la question savent bien que si Hadopi et Lopsi sont dans le même bateau, c’est parce que leur destination est commune : la maîtrise de ce qui se diffuse dans le seul media qui n’est pas actuellement sous contrôle : le net. Hakim Bey l’avait assez bien cerné dans le désormais mythique T.A.Z. : les Zones d’Autonomie ne sont jamais que Temporaires. Il faut donc par avance s’habituer à voir le net être davantage contrôlé, les contenus de plus en plus maîtrisés, les idées filtrées par des procédures tatillonnes, qui auront toujours comme visage la sécurité, la protection de la veuve et de l’orphelin, masque derrière lequel se trouvent toujours la flatterie envers les crétins, et la gâterie pour les plus faibles, dont on n’aura de cesse de les multiplier, de les affaiblir pour rendre plus nécessaire leur protection, dûment échangée contre leurs voix, se qui permettra, pendant encore longtemps, d’afficher une mine démocratique et républicaine sans tâche. Nos gouvernements feront ainsi de plus en plus le grand écart entre la pureté affichée devant les masses, dont l’accès aux informations sera de plus en plus contrôlé et canalisé, et le parfum mafieux qui caressera les narines de ceux qui par un moyen ou un autre parviendront encore à accéder à quelque information exfiltrée par une poignée de journaliste (on voit bien comment, déjà, ce terme n’a désormais, souvent, plus aucun sens).

Les deux principaux leviers permettant de lever des masses d’électeurs sont depuis longtemps (de mémoire de citoyen vivant du côté capitaliste du monde), le travail (ou son absence) et l’immigration. Faire peser au dessus des têtes de plus en plus nombreuses des travailleurs (tous niveaux confondus) l’épée de Damoclès du chômage, c’est bien faire entrer dans les crânes le fait que le danger guette chacun, que personne n’est à l’abri. Et si on n’a pas bien compris, les seconds couteaux du pouvoir sont là pour le rappeler : ainsi, ce week end, un reportage édifiant, tourné pour le compte de canal+, diffusé dans l’émission dimanche+, montrait comment les collectivités territoriales sont confrontées aujourd’hui à un échelon national qui ne verse plus aux régions leur dû (les associations connaissent cela depuis bien longtemps, et quand, dans les couloirs d’un ministère, un permanent réclame le versement des sommes prévues par les conventions, on entend répondre, par les représentants de l’Etat « Et bien… portez plainte ! »). Dans ce reportage, Jean Arthuis appuyait cette pénurie orchestrée des finances régionales en argumentant sur le thème « tout le monde connait ça aujourd’hui : la précarité, le risque de ne pas pouvoir financer ses projets, le danger de la banqueroute ». Et il concluait, en poursuivant l’usage de la première personne du pluriel, comme si lui même était concerné : « Il va falloir se faire à l’idée qu’on va vivre avec davantage d’insécurité, ajoutant ce détail assez réjouissant : « C’est peut être ça la vie après tout ». Il oublie de dire une chose : cette insécurité n’est pas une conséquence d’une situation ponctuellement difficile. Elle est la condition même de la croissance et des gains pour ceux qui gagnent. Pour conserver leurs avantages, il est nécessaire qu’il instaurent un certain type de pouvoir, et celui ci, tant que la volonté générale ne sera pas prête à brader la démocratie contre quelques miettes de pouvoir d’achat, a besoin d’un sentiment d’insécurité suffisamment puissant pour générer certains types de votes, et une soumission à l’ordre des choses, systématiquement présenté comme « naturel ». Une fois mise en place cette « ambiance », l’immigration sera l’aiguillon qui servira à mettre en permanence le peuple entre deux feux : d’un côté la rigueur du pouvoir, de l’autre le sentiment créé de toutes pièces que cette rigueur est due à un danger désormais incarné par les étrangers.

Mais une fois encore, il serait un peu facile de pointer notre gouvernement du doigt en jetant sur lui la responsabilité de ce à quoi nous sommes désormais quotidiennement confrontés, non seulement sous la forme de discours politiques, mais aussi via l’expérience beaucoup plus cruciale de la peur véritablement éprouvée face à certains secteurs de notre propre société, c’est à dire qu’il y a des territoires de France où on ne vivrait pas, des français dont on ne serait pas les voisins, des français à côté desquels on ne voudrait pas être assis dans le bus, avec qui on ne souhaite pas être seuls dans la même rame de métro, etc. La meilleure preuve du fait que le problème vient de plus loin, c’est que cela s’exprime depuis longtemps.

Ainsi, en 1972, Gilles Deleuze et Michel Foucault mènent-ils un entretien intitulé Les Intellectuels et le Pouvoir. J’en diffuse ici un premier extrait, on sera surpris de voir à quel point les processus qui nous ont mené là où nous en sommes tissent leur programme depuis des décennies. Aujourd’hui, ils parviennent simplement au moment où ils peuvent s’énoncer clairement sans que grand monde ne s’élève contre une telle mécanique :

« Si on considère la situation actuelle, le pouvoir a forcément une vision totale ou globale. Je veux dire que toutes les formes de répression actuelles, qui sont multiples, se totalisent facilement du point de vue du pouvoir : la répression raciste contre les immigrés, la répression dans les usines, la répression dans l’enseignement, la répression contre les jeunes en général. Il ne faut pas chercher seulement l’unité de toutes ces formes dans une réaction à Mai 68, mais beaucoup plus dans une préparation et une organisation concertées de notre avenir prochain. Le capitalisme français a grand besoin d’un « volant » de chômage, et abandonne le masque libéral et paternel du plein emploi. C’est de ce point de vue que trouvent leur unité : la limitation de l’immigration, une fois dit qu’on confiait aux émigrés les travaux les plus durs et ingrats – la répression dans les usines, puisqu’il s’agit de redonner aux français le « goût » d’un travail de plus en plus dur – la lutte contre les jeunes et la répression dans l’enseignement, puisque la répression policière est d’autant plus vive qu’on a moins besoin de jeunes sur le marché du travail. Toutes sortes de catégories professionnelles vont être conviées à exercer des fonctions policières de plus en plus précises : professeurs, psychiatres, éducateurs en tous genres, etc. Il y a là quelque chose que vous annoncez depuis longtemps, et qu’on pensait ne pas pouvoir se produire : le renforcement de toutes les structures d’enfermement. Alors, face à cette politique globale du pouvoir, on fait des ripostes locales, des contre-feux, des défenses actives et parfois préventives. Nous n’aons pas à totaliser ce qui ne se totalise que du côté du pouvoir, et que nous ne pourrions totaliser de notre côté qu’en restaurant des formes représentatives de centralisme et de hiérarchie. En revanche, ce que nous avons à faire, c’est arriver à instaurer des liaisons latérales, tout un système de réseaux, de bases populaires. Et c’est ça qui est difficile. En tout cas, la réalité pour nous ne passe pas du tout par la politique au sens traditionnel de compétition et de distribution de pouvoir, d’instances dites représentatives à la P.C. ou à la C.G.T. La réalité, c’est ce qui se passe effectivement aujourd’hui dans une usine, dans une école, dans une caserne, dans une prison, dans un commissariat. Si bien que l’action comporte un type d’information d’une nature toute différente des informations de journaux (ansi le type d’information de l’Agence de Presse Libération). »
Deleuze, répondant à Foucault, dans Les intellectuels et le pouvoir, publié dans le n° 49 de L’Arc, et repris dans les Dits et Ecrits de Foucault.

En complément, à propos de cette affirmation étrange selon laquelle le capitalisme aurait besoin du chômage, je relance en ligne cette séquence extraite du documentaire Attention danger travail (Pierre Carles, 2003), au cours de laquelle Loïc Wacquant explique comment fonctionne l’idéologie politique du travail. On y entend comme un écho des propos de Deleuze, trente ans plus tôt :

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Crosses to Bear (dans le dispositif de piège qu’est un article, le titre, c’est l’appât) : C’est la crise, les rasoirs coûtent cher, ne te rase plus, et lis Marx.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 2 commentaires »31 août 2009

Fans de pilosité (et je devine les amateurs éclairés parmi les lecteurs (lecteurs qui, soudainement, comme ça, sans crier gare, sont devenus incroyablement nombreux (c’est pas malin : avant, j’avais une pression identifiée, maintenant, je navigue totalement en aveugle, soumis à une pression généralisée dont je ne sais pas trop si elle va me libérer ou me rendre un peu plus crispé devant l’écran blanc))), voici le moment où vos goûts ursulins vont, enfin, trouver de quoi se satisfaire sur ce blog.

C’est pas trop tôt, dira t-on.

hd_1600x1280_shave01La barbe est de nouveau à la mode. Crises obligent. Crise économique financière, tout d’abord, mais aussi crise de la gauche du PS aidant, Marx est de retour. Ah, je te vois d’ici, lecteur, soudainement pris entre deux feux (et oui, oui, lecteur, malgré la soudaine vague d’une bonne centaine de lecteurs qui surgissent de dieu sait-où, tu vois, je n’oublie pas le lecteur originel (désolé pour les autres qui ne vont rien y comprendre, mais patientez, on y vient). Mais il faut bien un peu de tension pour rédiger ce genre de texte.

Il y a quelque chose d’un peu étrange à parcourir, ces temps-ci, les rayons des supermarchés de la culture, tant la barbe fournie de Karl s’y trouve subitement sur-représentée. D’une certaine manière, on a là une sorte de preuve par l’exemple : ce sont bien les circonstances qui produisent les idées, et non l’inverse. Mais il y a peu, on n’aurait pas misé grand chose sur un tel succès éditorial. Succès amplement partagé, d’ailleurs, parce qu’à côté des Badiou, de ceux qui ont tout de même quelque légitimité à en parler, ou de ceux qui ont pour mission de transmettre et accompagner le pionnier défrichant de nouveaux territoires dans sa propre pensée, j’ai découvert ce matin, bien mis en évidence sur sa tête de gondole à la Fnac, qu’Attali avait, lui aussi, produit son bouquin sur Marx, déplacement subit du public cible oblige (on le savait contortionniste, celui-là, mais là…).

En somme, on lit pas mal sur Marx, mais je ne suis pas certain qu’on le lise, lui, beaucoup.

Il faut dire que la tâche n’est pas très facile. On le sait (enfin, non, je ne crois pas qu’on le sache ; ou plutôt : ceux qui sont censés le savoir le savent, mais ils sont peu nombreux, et il serait bon que ce cercle s’élargisse) : une part non négligeable des écrits de Marx n’était pas éditée quand il est mort. Et ils ne se présentaient que sous la forme de notes qui n’étaient pas tout à fait mises en ordre (mais non, non, on n’a pas trouvé, cousue à l’intérieur de la doublure de son manteau, de quelconque profession de foi ! (je sens que cette parenthèse va me devoir, maintenant, de créer un nouvel article dans la rubrique « la philo pour les gros nuls », afin de la clarifier)). Bilan : aujourd’hui, tenter d’étudier, en classe, L’Idéologie allemande, par exemple, réclame de s’assurer que les élèves aient bien en main une éditon identique, sinon, le pire est à craindre, et ils vont considérer qu’un texte dont ce qui semble être la conclusion dans une édition est inclu dans la première partie dans une autre, doit manquer un peu de cohérence et de solidité.

shave-fullEt pourtant, cette apparence de puzzle est peut être ce qui pouvait arriver de mieux à l’oeuvre de Marx : loin d’être un dogme figé, excessivement attaché à une époque, à une configuration particulière des Etats, du commerce, de la production, de la lutte des classes d’une époque, elle est, en fait, une enquête, une recherche dont ces notes non finalisées sont les indices. Et c’est ainsi qu’il faut lire cette Idéologie allemande, ces Manuscrits de 1844 : comme une plongée dans une pensée qui est, elle même, en train de se construire à la faveur de lectures, de dialogues avec d’autres penseurs (c’est bien tout le caractère génial des Manuscrits de 1844, que d’être en grande partie constitués de prises de notes, voire de retranscription parfois longue des lectures de Marx). Nous sommes loin de l’auteur obscur qui construirait son système dans son coin, comme on aime le présenter parfois pour mieux faire de sa pensée un système subjectif. Au contraire, les écrits de Marx peuvent être lus comme des enquêtes, policières ou scientifiques, au choix (l’image utilisée par Bensaïd pour présenter le Capital me semble assez pertinente : une enquête digne de Without a trace (FBI : portés disparus, en VF (cette insistance des titres français à être explicatifs, comme si un titre était une nomenclature, et non une évocation…)), où le disparu, c’est la plus-value). Ces livres, parfois écrits à quatre mains (à supposer que Marx et Engels aient été ambidextres), préfigurant les techniques d’écriture de Deleuze et Guattari, sont de véritables moteurs de recherche, au sens propre du terme.

Et, bien sûr, au point où nous, nous en sommes, ce qui importe, ce sont ces moments, proprement magiques, où la mécanique encore virtuelle (au sens de « en puissance ») décrite par Marx devient la description de notre configuration, en acte. Ces clairières dans la pensée de Marx, qui sont autant d’étapes sur lesquelles on peut s’arrêter pour reprendre le trajet effectué, qui a permis d’y parvenir, sont des illuminations dignes de celles que des auteurs illustres ont eues, par le passé, en processant dans les travées de Notre-Dame, au détour d’un pilier obscur… ce sont surtout des illuminations qui peuvent être partagées.

Illustration : ce passage, un des plus mobiles dans les différentes éditions de L’Idéologie allemande, au moment où Marx tire les conséquences de sa nouvelle conception de l’histoire :

 » 1 – Dans le développement des forces productives, on arrive à un stade où naissent des forces productives et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs. Ce ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (machinisme et argent) [ ce qu'on trouve exprimé dans Le Capital I, 32, ainsi : le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés" (et ce n'est pas moi qui connais mon Marx sur le bout des doigts, mais juste l'édition dans les intégrales philo qui est assez riche en notes plutôt enrichissantes, que je restitue ici, en bon moine copiste que je suis)]. Il apparait alors une classe qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages. Expulsée de la société, cette classe se trouve reléguée dans une opposition radicale avec toutes les autres classes ; cette classe forme la majorité de tous les membres de la société et fait naître la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, c’est à dire la conscience communiste , celle-ci, naturellement, peut se former aussi parmi les autres classes grâce à l’intuition du rôle de la classe en question.

2 – Les conditions, qui permettent l’emploi de certaines forces productrices, sont celles qu’impose la domination d’une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, conséquence de sa propriété, trouve son expression pratique et idéaliste dans le type d’Etat propre à son époque ; c’est pourquoi toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe jusqu’alors dominante.

3 – Toutes les révolutions passées ont laissé intact le mode d’activité, il ne s’agissait pour elles que d’une autre distribution de ces activités, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes. Au contraire, en s’en prenant au mode traditionnel des activités, la révolution communiste élimine le travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce que cette révolution est accomplie par la classe qui, dans la société, n’est plus considérée come une classe, qui n’est plus reconnue comme telle et qui, dès à présent, est l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes la nationalités, etc., au sein de la société actuelle.

4 – Pour produire massivement cette conscience communiste aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut transformer massivement les hommes, transformation qui ne peut s’accomplir que dans un mouvement pratique, dans une révolution, la révolution est donc nécessaire, non seulement parce qu’il est impossible de renverser autrement la classe dominante, mais encore parce que seule une révolution permet à la classe qui renverse de balayer la vieille saleté et de devenir capable de fonder la société sur des bases nouvelles. »
Marx – L’Idéologie allemande, ed. Nathan, les integrales de philo, p.62

Suit un fragment, que je me garde pour plus tard, représentatif d’un autre style de l’ouvrage où Bauer, Stirner, Grün & C° sont présentés comme les saints d’une église folklorique dont on va décrire les idées et les comportements de manière tout à fait liturgique, qui indiquera à ceux qui ne la connaissait pas où se trouve la source de ce ton satirique qui constitue une des marques de fabrique des pensées de ce qu’on appelle aujourd’hui encore, la gauche. Suit aussi un programme de recherche qui est encore aujourd’hui à poursuivre, puisque c’est la manière de pratiquer la science historique tout autant que la conception du pouvoir politique qui concernée.

32En poursuivant, on découvrira que ce groupe de personnes qui s’étripent débattent aujourd’hui sur la manière, pour leur groupuscule soi-disant représentatif, de s’accaparer leur tour de pouvoir, parce que leur manège s’est un peu emballé et qu’ils n’arrivent plus à attraper la queue du singe nommé « alternance » pour profiter du tour dont ils pensaient qu’il leur revenait de droit, ce groupe pourra être nommé, ironiquement, le « socialisme vrai« , qui ne tire sa véracité que de l’accaparement qu’il a effectué du titre « socialiste » (en quoi Manuel Valls se trompe quand il ose affirmer, dans Technikart, là, aujourd’hui même, « qu’en ce qui le concerne, le mot « socialiste » est une prison » ; non non copain, c’est pas le mot « socialiste » qui est trop étroit pour toi, c’est juste que t’es tout empêtré dans un pli périphérique du concept, dont tu ne sembles voir qu’une partie (celle qui arrange ta perspective personnelle), que tu essaies de faire prendre pour la totalité, alors que celle-ci t’échappe au delà de ce que tu sembles être apte à imaginer)) (et on se marre bien, d’ailleurs, en regardant Ségolène Royal abuser nettement d’un truc de communication qui consiste à coller derrière les concepts qui lui bien au tein (Justice, Ordre, ce genre de mots), des adjectifs censés être édifiants, en les collant juste après le concept (tout le monde a bien en tête le fameux « L’OOOOrdre Juste » (on aimerait bien savoir quelle différence il y a entre l’Ordre et l’Ordre juste, puisque l’injustice est par définition un désordre), inconsciente que dans la famille à laquelle elle prétend appartenir, cette syntaxe là a justement pour effet de décrédibiliser ce qu’elle désigne).

Alors, sans doute, la lecture de Marx lui même semble d’autant plus nécessaire qu’elle est, somme toute, possible, et que, loin de l’ambiance un peu « pensée qui sent la naphtaline », la nature même de ces écrits, et leur style respire encore, aujourd’hui, et peut être plus que jamais, la vie. Elle s’avère, aussi, nécessaire parce qu’au delà des ennemis naturels que constituent ceux qui, par le mécanisme décrit en 1-, se sont accaparé non seulement le pouvoir mais aussi les vies de ceux qui travaillent à leur service, on saisit au fur et à mesure de ce court cheminement de pensée qu’il ne peut s’agir de remplacer ceux-ci par d’autres, car ce seraient en fait les mêmes avidités qui poserait leur fessier sur le trône. Ainsi, tous ceux qui se présentent comme visant ce pouvoir là, tel qu’il est institué, peuvent être considéré, d’emblée, comme traîtres au combat commun. Et bien sûr, les plus habiles traitres sont ceux qui jouent la proximité et le « popu ». Les ennemis déclarés, eux, ont l’avantage d’être clairement identifiés.

Mais cela n’enlève rien au fait que ce sont des ennemis.

Notes d’illustration : je donne dans l’illustration conceptuelle, aujourd’hui, tout est extrait du fameux court métrage d’un Scorsese débutant mais déjà en possession de tous ses moyens, dans A Big shave (1967)

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Sorry, Henry

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »28 août 2009

henry_miller2Désolé Henry, je vous ai annoncé, puis un peu délaissé.

Ma tentative de surrection ayant permis à Lulu de nous faire rebondir sur Musil (chez qui il va falloir, tout de même, que je plonge un jour), et à la suite de ce rebond j’avais moi-même un peu atterri, à la faveur des vents de neurones (qui soufflent un peu comme ils veulent, on ne fait qu’entendre leur voix), chez Miller. Puis j’ai pensé à autre chose, jusqu’à ce que Christiane Rochefort m’attire, à son tour, vers lui, mais je ne retrouvais pas le passage auquel je songeais.

Bref, entre temps, en cherchant autre chose, j’ai retrouvé l’ouvrage, puis le passage.

Ca s’intitule Une humanité consciente ! et c’est extrait de cet ouvrage dont le titre lui même pourrait faire l’objet d’une longue méditation développant le programme entier de philosophie, sans s’y épuiser : Le Cauchemar climatisé.

« UNE HUMANITE CONSCIENTE ! »

Avez-vous jamais essayé d’imaginer ce que cela représenterait ? Allons, un peu de franchise. Avez-vous jamais pris le temps de réfléchir à ce que cela serait pour l’humanité que de devenir pleinement consciente, que de ne plus être exploité ni prise en pitié ? Rien ne pourrait entraver la marche d’une humanité consciente. Rien ne l’entravera.
Comment devenir conscient ? C’est très dangereux, vous savez. Cela ne veut pas forcément dire que vous aurez deux automobiles et une maison à vous avec grandes orgues dans le salon. Cela veut dire que vous souffrirez davantage encore : c’est la première chose à comprendre. Mais vous ne serez plus mort, vous ne serez plus indifférent, ni insensible, vous ne serez pas sans cesse affolé, ni nerveux, vous ne jetterez pas le manche après la cognée parce que vous ne comprenez pas. Vous aurez envie de tout comprendre, même les choses désagréables. Vous aurez envie d’accepter de plus en plus de choses, même si elles vous semblent hostiles, ou mauvaises, menaçantes. Oui, vous deviendrez de plus en plus semblable à Dieu. Vous n’aurez pas besoin de répondre à une annonce parue dans le journal pour savoir comment parler à Dieu. Dieu sera sans cesse à vos côtés. Et, je ne me trompe, vous éccouterez plus souvent et vous parlerez moins. »
Henry Miller – Le Cauchemar climatisé; p.193 dans l’édition Folio.

Ensuite, lire Spinoza.

Et dans le prochain post, on parlera de Varèse, parce que cet extrait du Cauchemar climatisé est en fait la reprise d’un autre passage, situé auparavant, dans lequel les mêmes premiers mots accompagnaient une description d’une oeuvre musicale. Ce sera donc la suite.

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La Chine n’est grande que parce que le reste du monde est à genoux devant lui-même (libre adaptation…)

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES Laisser un commentaire »26 août 2009

Extrait de La démocratie dans quel état ?, ouvrage collectif sorti aux éditions La fabrique (encore, se dit-on), dans la partie prise en charge par Slavoj Zizek, ce questionnement qu’il serait peut être bon qu’on mette une bonne fois pour toutes sur la table, afin de décider ce que, politiquement, on veut à la fin :

Dans son texte, intitulé De la démocratie à la violence divine, Zizek s’appuie tout d’abord sur une analyse de l’idée selon laquelle la démocratie s’installe uniquement dans les sociétés qui sont parvenues à un développement économique suffisamment puissant pour pouvoir porter cette forme politique, et la permettre. Et dans ce cadre, il s’intéresse au cas particulier de la Chine, en l’envisageant tout d’abord selon cette logique, pour ensuite la renverser :

« Y a t-il meilleur argument en faveur de la voie chinoise du capitalisme – par opposition à la voie russe ? Après l’effondrement du communisme, la Russie a adopté une « thérapie de choc » en se jetant directement dans la démocratie et sur la voie rapide du capitalisme. Le résultat a été la faillite économique (note de l’auteur, ici : Il y a de bonnes raisons de se montrer ici paranoïaque : les conseillers économiques occidentaux d’Eltsine qui suggérèrent cette voie étaient-ils aussi innocents qu’il y paraissait ou servaient-ils les intérêts américains en travaillant à affaiblir économiquement la Russie ?) Les chinois, au contraire, ont emboîté le pas au Chili et à la Corée du Sud en utilisant sans complexe le pouvoir autoritaire de l’Etat pour contrôler les coûts sociaux du passage au capitalisme, évitant ainsi le chaos. En somme, loin d’être une absurde anomalie, l’étrange association du capitalisme et du régimslavoj_zizek1e communiste s’est avérée une bénédiction (à peine) déguisée. Le développement si rapide de la Chine ne s’est pas fait malgré le régime autoritaire communiste, mais bien grâce à lui. Pour conclure sur un soupçon à résonnance stalinienne, on peut se demander si ceux qui s’inquiètent du manque de démocratie en Chine ne sont pas plus inquiets encore de constater le rapide développement qui fait de ce pays la prochaine superpuissance mondiale en menaçant la suprématie occidentale.

Un autre paradoxe est également à l’oeuvre ici. Par-delà toutes les railleries faciles et les analogies superficielles, il existe une profonde homologie structurelle entre l’auto-révolution permanente maoïste qui cherche à lutter contre l’ossification des structures d’Etat, et la dynamique propre au capitalisme. On est tenté ici de paraphraser le mot de Bertolt brecht : « Qu’est ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une nouvelle banque ? » Que sont les déchaînements de violence destructrice des gardes rouges dans la Révolution culturelle, comparés à la véritable Révolution culturelle nécessitée par la reproduction capitaliste, soit la dissolution permanente de toutes les formes de vie ? La tragédie du Grand Bond en avant se répète aujourd’hui sous forme de farce, avec le saut dans la modernisation capitaliste, le vieux slogan « une fonderie dans chaque village » resurgissant sous la forme « un gratte-ciel dans chaque rue ».
L’explosion du capitalisme chinois ne serait-elle donc pas défendable, sur un mode quasiléniniste, comme une espèce particulière de NEP prolongée (la nouvelle économie politique, adoptée de 1921 jusque vers 1928 par une Union soviétique dévastée après la guerre civile), le parti communiste exerçant fermement le contrôle politique et se réservant la possibilité d’intervenir à tout moment pour annuler les concessions faites à l’ennemi de classe ? Portons cette logique jusqu’à l’extrême : étant donné la tension qui existe dans les démocraties capitalistes entre la souveraineté démocratique-égalitaire du peuple et les divisions de classes de la sphère économique, état donné d’autre part les prérogatives que l’Etat se réserve par exemple en matière d »expropriation, le capitalisme lui-même n’est-il pas une espèce de grand détour de type NEP sur la voie qui, si elle était directe, conduirait des relations de domination féodale ou esclavagiste à la justice égalitaire communiste ?  »
Slavoj Zizek – De la démocratie à la violence divine, in La démocratie dans quel état ?

Vient alors ce à quoi nous devrions peut être nous atteler un peu plus consciemment :

« Et si la deuxième étape démocratique promise, celle qui doit suivre la vallée de larmes autoritaire, ne devait jamais arriver ? Ce qui est gênant à propos de la Chine actuelle, c’est peut être le soupçon que son capitalisme autoritaire puisse être non pas un simple rappel de notre passé non pas la simple répétition d’un processus d’accumulation capitaliste qui dura, en Europe, du XVIe auXVIIIe siècle, mais un signe de l’avenir ? Qu’arriverait il si l’ »association victorieuse du knout asiatique et du marché boursier occidental » se révélait plus efficace économiquement que notre capitalisme libéral ? S’il apparaissait que la démocratie telle que la comprenons n’est pas une condition, ni un motif, mais un obstacle au développement économique ? »

Voila. Bon sujet de dissertation, dont on ne sait pas combien de temps nous avons pour le traiter. Peut être la conclusion et la réponse en sont d’ailleurs déjà écrites.

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« Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité » – autoportrait de Christiane Rochefort

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »25 août 2009

Jusque là, la méthode fonctionne : on part d’un truc qui n’a pas tant d’importance que ça en soi, et on en tire davantage que ce que ça avait à donner au départ. C’est comme ça que Michel, dans ses commentaires, envoie de temps en temps vers des livres qui, s’ils étaient indiqués sur les cartes routières, seraient signalés par ces sigles qui signifient « vaut le détour » (il conseille aussi de la musique, mais jusque là, le moine copiste ici présent n’a pas réussi à entrer pleinement dans cet univers, et ce n’est pas faute d’essayer !); mais peu de monde lit encore les cartes, au moment même où en a tant besoin. Et peu de monde se donne le temps des détours.

Ainsi, Christiane Rochefort, dont, avant même d’avoir lu un seul de ses livres, je me demande comment elle peut être si méconnue, quelques furetages, de ci de là sur le net et ailleurs m’ayant immédiatement donné envie de la lire. Essayez : googlez son nom, et tout ce sur quoi vous allez tomber va vous donner envie de partir immédiatement en quête de ces romans.

Le conseil de Michel ne pouvait pas tomber mieux : alors que je cherchais des points de surrection, des zones de mouvement initial, on m’en tend un sur un plateau. Alors qu’une apparemment assez aberrante réflexion à propos de Michael Jackson m’amenait à constater, un peu inquiet tout de même, que ce cintré notoire avait été à l’origine de quelques mouvements de neurones chez moi, on m’indique, sans le vouloir, qu’il y avait une source bien plus profonde, et puissante de mouvement de synapses en moi.

En Juillet 1969, le magazine littéraire sort son numéro 30. Un beau numéro, avec en couverture, Mao, dont on propose des poèmes inédits, le genre de numéro dont il ne faut pas trop abuser si on ne veut pas avoir quelques doutes sur le fait qu’on ne soit pas nés un peu trop tard, mais passons. Christiane Rochefort avait alors publié Printemps au parking, qui avait soulevé quelques émois parmi ceux qui doivent sans doute être persuadés qu’ils pensent « bien » (vous pensez bien), et qui semblent tout aussi certains qu’ils vivent au mieux (ce dont on est quand même davantage persuadé quand on en a, auparavant, persuadé les autres). Le Magazine Littéraire lui offre alors deux pages pour qu’elle puisse présenter un autoportrait. Autant dire qu’un tel exercice ferait aujourd’hui frémir, tant on pourrait y inscrire, en bas de page, le signalement « publireportage », les écrivains étant devenus leurs propres publicitaires, leurs livres constituant souvent leur premier matériel de propagande (qu’un livre soit propagande, c’est de l’ordre de l’évidence, mais qu’il ne soit la propagande que de son auteur, voila qui colle d’un peu trop près au narcissisme ambiant). Christiane Rochefort ne semble pas avoir été faite de cette trempe là, et propose dans ces deux pages, dont le titre vaut programme (et même programme scolaire), un portrait en retrait, dans lequel la promotion laisse la place à la motion. Voila ce que ça donne :

 » Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité »

« Christiane Rochefort vient de publier son cinquième roman « Printemps au parking ». Après « Le repos du guerrier » et « Les petits enfant du siècle », Christiane Rochefort va encore faire scandale. Elle s’est expliquée sur la signification de son roman, sa manière de voir, de juger la vie et le monde.

Printemps au parking ? oui, c’est mon cinquième roman, mais à vrai dire je ne sais pas s’il est plus ou moins important que mes autres livres, pour ça, il faudrait que je le lise sans savoir vraiment ce qu’il y a dedans. En fait ce bouquin a été écrit en plusieurs fois. D’abord, il y a eu une première version en 64-65 où l’aventure entre les deux garçons n’existait pas, et qui au fond ne me donnait pas satisfaction. C’était pas fouillé, pas creusé, c’était un peu canevas. Et puis deux ans plus tard, je l’ai relu, j’ai vu les défauts qu’il y avait, et je l’ai récrit. Mais en étant bien décidée à le laisser situé au moment où j’avais écrit la première version ; il ne s’agissait pas p10801451d’aller dire Ah ! Ah ! on va remettre les choses au goût du jour ; d’autant plus qu’ à ce moment là il faudrait faire tout à fait autre chose. Et puis aussi, tout de même, j’étais très embêtée parce que c’était la première fois que j’écrivais un bouquin qui se passait deux ans avant que je l’écrive ; d’habitude mes livres se passent toujours à peu près à l’instant où je les écris. D’autre part ce livre ne pouvais pas se passer au printemps 68 parce que le sens de certains mots a changé et qu’on doit les employer aujourd’hui dans un sens différent. C’est aussi un refus de putanat qui est bien normal non ? [note du moine copiste : voila une notion qui doit laisser pas mal de monde de marbre, aujourd'hui, le fait de trouver normal d'éviter de profiter du contexte pour en faire un produit, le fait de ne pas être, simplement, opportuniste (mais, "putanat" convient beaucoup mieux...)] Vous me dites que cet adolescent qui cherche sa liberté en se débarrassant successivement de toutes ses aliénations passe en quelque sorte du stade de l’égratignure à celui de la blessure profonde, qu’il y a d’abord la blessure, ensuite et très longtemps après le sang qui coule, moi je veux bien, j’espère même que c’est ça. Parce que vous savez, cela a été difficile de le libérer, dans la première version il restait aliéné, il n’y a que lorsque j’ai récrit la seconde version qu’il s’est libéré, parce qu’il s’est mis à parler, et croyez moi ça a été dur ! C’est parce qu’ils sont tombés sur cette histoire entre garçons que j’ai compris qu’ils voulaient vraiment leur liberté. Mais en réalité, ce n’est pas un aboutissement, c’est seulement un chemin. La sexualité, c’est un moyen de prise de conscience à tous les niveaux, c’est à dire moral, social, politique. D’ailleurs je ne crois pas qu’il y ait un niveau séparé d’un autre. Bien sûr il peut y avoir des niveaux de conscience différents qui ne vont que jusqu’à la morale ou que jusqu’à la politique et qui ne vont pas jusqu’à l’idéologie ; oui, ça se voit même souvent. Mais je pense que la sexualité est un des moyens les plus rapides, les plus brusques, les plus immédiats de parvenir à une prise de conscience. Et je parle de la sexualité comme sexualité, comme passion, et non comme sentiment. Je ne sais pas si c’est le moyen le plus efficace mais c’est un moyen court, un moyen rapide qui mène peut être de la révolte à la révolution. Car pour les occidentaux c’est tout de même un bon chemin, parce qu’ils n’en ont pas des masses. C’est pour cela que je suis assez d’accord avec Pasolini en ce moment. Je vais vous dire, j’ai trouvé deux bonne adaptations de mes livres ; c’est Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard pour les Petits enfants du siècle, et Théoréma de Pasolini pour le Repos du guerrier [note du moine-copiste : Vadim ayant lui-même adapté le Repos du guerrier, mettant en scène Brigitte Bardot, on devine ce que pense Christiane Rochefort de cette version - Elle croisera la trajectoire de Bardot, une autre fois, pour un film beaucoup plus intéressant, La vérité, de Clouzot, au scenario duquel elle collabora]. Vous comprenez, on ne peut pas prendre une structure de livre pour faire un film ; c’est complètement insensé ; cela tient uniquement à des questions commerciales et des questions de système. La seule chose qu’on puisse faire avec mon bouquin, c’est de trouver un bonhomme qui pense à peu près la même chose et qui s’en serve vaguement comme support mais qui surtout casse tout. Dans la première version, c’était facile, comme elle était ratée, il n’ avait rien à « casser » : mais lorsque je l’ai récrit, je lui ai donné une nouvelle structure. Enfin, je le crois, car nous autres, les structures, nous ne les voyons qu’après. Le type qui voudrait écrire en partant de structures se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Je commence à entrevoir ces structures. Il y en a une surtout que je commence à entrevoir par la répartition des chapitres et qui peut apparaître cyclique. Mais je ne les connais vraiment qu’après, il n’y a pas de problème. Il m’est arrivé de discuter avec des structuralistes ; et je leur ai dit : « Ecoutez, vous n’avais jamais écrit, c’est pas possible, parce que ce que vous appelez structure, c’est la pure surface, car si vous écriviez vous sauriez, que les structures on ne les connaît pas d’avance. On fait avec ; si on ne fait pas avec, on loupe son truc. C’est comme la création, c’est très simple, ça se prouve par la viabilité. Une structure, c’est pas Monsieur MACHIN aime Madame TRUC… qui ne s’aiment plus, etc., ou d’autres choses de ce genre qui sont pour moi des futilités, des fariboles. On dit « Méprisons l’intrigue » moi au moins je méprise l’intrigue totalement. Par exemple dans les Petits enfants du siècle, il n’y a rien du tout comme intrigue, par contre, il y a une structure que j’ai vu après et qui se trouve au niveau de la sensation, de la sensualité la plus physique et la plus brute. C’est toujours la même histoire qu’il y ait sexualité ou non sexualité, ce qui est important c’est la réalité physique, matérielle. Il n’y a que Boris Vian qui a vu clair là-dedans. Avec les Petits enfants du siècle, je suis restée trois ans avec la même phrase. Je savais que je devais faire quelque chose sur les H.L.M. J’ai tiré sur cette phrase que j’avais écrite, chaque jour, continuement, régulièrement, et j’ai abouti à une structure complètement linéaire jusqu’au moment où le fil s’est cassé. J’ai fait un noeud, un noeud de raccroc, et j’ai pris une « ficelle » du « système », trouvée dans des magazines du coeur dont j’ai pastiché certains passages en changeant quelques mots et la ponctuation. Vous comprenez bien que ce n’est pas de moi, toute la fin de ce bouquin : le petit bonheur, le mariage, et toute la suite. C’est pas cela le chemin de la connaissance, moi je crois que c’est la sexualité brute, matérielle.
Si vous voulez, dans un certain sens, mon dernier roman est un livre platonicien. D’ailleurs, moi-même je suis un peu platonicienne ; il y a en effet dans Printemps au parking la « substantifique moelle » comme dit l’autre du Phaidros de Platon ; j’ajouterai même que je suis très souvent d’accord avec les idées de Platon, au niveau profond.
Tant mieux si le chemin menant à la connaissance et à la liberté, que je montre dans mon livre, paraît difficile et même douloureux. Il en est de même pour moi ; pour écrire ce bouquin j’ai été obligée de me débarrasser d’un préjugé que je ne savais pas que j’avais, ce sont les rapports entre les hommes. Je me considère comme libérale, car c’est en fait de libéralisme qu’il s’agit puisque c’était vu de l’extérieur ; mais quand il s’est agi d’aller y voir de près je n’ai pas voulu. J’ai eu peur, j’ai eu la trouille mais je ne m’en suis aperçue qu’après. C’était très curieux comme déroulement, et je croyais que c’était littérairement que je ne savais pas traiter ces rapports. Bon, bon, je connais bien les garçons, mais leurs rapports m’étaient inconnus. En cherchant la vérité, je me suis aperçu qu’il y avait chez moi quelque chose qui n’était pas « cassé » – un préjugé en quelque sorte – et que j’ai cassé par l’écriture : c’est chouette la littérature quand même !
Bon, pour en revenir à ce foutu système, on peut se demander comment il fonctionne. Tenez, dans Une rose pour Morrison, eh bien, il a craqué. Je ne l’ai pas fait exprès, belle surprise pour moi ! A ce moment là, je décrivais le système tel qu’il est, un peu aggravé et vraiment fermé en supposant qu’il puisse rouler tout seul c’est à dire avec la production-consommation totalement bouclées, le consommateur conditionné en fonction des intérêts de la production et non pas le contraire. Et puis, j’ai continué de décrire ce monde jusqu’au moment où il a craqué, comme ça, bêtement. J’ai vu des lézardes, mais le pire danger de ce système, pourquoi il craquait, c’était la répression. Ainsi que, les mômes ou les presque mômes. Je me suis dit Nom de Dieu ! Ca tient pas cette machine. J’étais vachement contente de voir ce foutu truc craquer sans le faire exprès. Alors j’ai fait un bouquin en me disant que c’était des rêves fous ; finalement l’avenir m’a dit que ce n’était pas le cas. De toutes façons, il me semble bien que tous mes bouquins portent un signe politique important. Le repos du guerrier, c’est le désespoir politique des jeunes gens de vingt ans e 1945, Les petits enfants du siècle, c’est l’aliénation par le crédit, la consommation; la soi-disant élévation du niveau de vie. Sophie c’est raté car je voulais tracer le portrait d’un type se croyant socialiste et qui arrive gaulliste dans les allées du pouvoir ; c’est raté parce que je n’ai pas eu le courage de fréquenter les gens qu’il fallait, d’aller à la source. Ce qui est marrant, c’est que les Petits enfants du siècle sont tombés sur les architectes (tant mieux !) et Sophie sur les bonnes femmes, il faut dire que les femmes, c’est un sacré facteur révolutionnaire !
Quand à mon dernier livre, je donne si j’ose dire des verges pour me battre ; j’en suis sûr, on va me demander de quoi je me mêle, avec ces histoires de garçons. Et merde ! Après tout, je fais ce que je veux, c’est peut-être le prix de la liberté. C’est aussi ma vie. Tout compte fait, c’est pas mal. Je ne me plains pas ; c’est pas commode quand même ; il faut dire que le coup du chemin, c’est très bien, c’est formidable. Mais pour aller où ? Il ne faut pas se perdre. Après tout, ce monde nouveau, il existe bel et bien. On ne le verra peut-être jamais, mais de croire que c’est possible tout de même, c’est déjà formidable. Là-dessus je suis vraiment d’accord avec Miller, Henry bien sûr ! C’est une de mes lectures chéries.
Maintenant, je suis en train d’écrire le journal de Printemps au parking ; étant donné ces espèces d’avatars et ce qui est arrivé entre ces personnages, uniquement par l’écriture ; j’écris donc le journal de l’écriture du livre. Je fais cela comme un matériau d’information. Mais sans pour autant faire des théories ; j’ai horreur de cela ! Non, je raconte l’histoire : première version, deuxième version, etc. en me demandant pourquoi j’ai écrit telle chose plutôt que telle autre.
C’est ainsi que j’ai neuf romans commencés sans savoir lequel va vivre maintenant ; et puis, il y a des périodes où j’écris des poèmes, mais il a aussi des périodes où, pendant trois ans, je ne vais pas en écrire un seul ; pas moyen de savoir pourquoi. C’est comme l’amour, il y a des moments où il n’y a rien du tout et puis des moments où il n’y a vraiment que ça. C’est marrant non ?  »
Magazine littéraire n°30 – Juillet 1969. Propos recueillis par Philippe Vernault

On peut craindre aussi une légère crise de nostalgie pour un temps où un écrivain pouvait exprimer en termes clairs, accessibles à tous, l’exigence qui est la sienne, vis à vis de son écriture et vis à vis du monde, et transmettre ainsi sa propre exigence à ceux qui allaient le lire ; un temps où des zones existaient au sein desquelles les rapports pouvaient être établis non pas sur la distance, mais sur une proximité qui n’était pas complaisance, ni contagion affective, ni communauté d’intérêts, mais sur la simple reconnaissance du mouvement commun partagé par ceux qui sont humains, où qu’ils en soient dans ce « chemin ». Mais peu importe l’éventuelle nostalgie, puisque ces écrits restent, et qu’il suffit de les transmettre. Sans doute ont ils aujourd’hui des héritiers.

Au passage, si un lycéen voulait trouver la porte étroite par laquelle entrer dans son année de terminale en général, et de philosophie en particulier, il me semble bien que lire cet autoportrait, et suivre les pistes qu’il ouvre constituerait, déjà, une bonne entrée en matière. Je poursuis mes tentatives de surrection. Peut-être même ne s’agit-il que de cela.

NB – L’illustration est celle qui accompagnait l’article en 1969.
NB2 – Oui, en 1969, on faisait quelques fautes dans le Magazine littéraire, que j’ai laissées telles qu’elles s’y trouvaient. Mais franchement, je paierais volontiers ce prix làpour avoir, aujourd’hui, des numéros qui, pour 3 francs (ce qui nous le mettrait, allez, arrondissons, à 0.50€), proposeraient un contenu aussi ouvert.

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Tu aurais pu rendre les hommes heureux

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES Laisser un commentaire »4 août 2009

Le moine copiste (n’oublions pas que ses médiévaux ancêtres furent les premiers pirates) ne résiste pas à l’envie de proposer ce portrait de Céline (on a envie de préciser que non, non, il ne s’agit toujours pas de la brailleuse québécoise (injustice totale : cette femme chante bien, mais elle ne fait que ça, et elle fait croire aux masses que c’est suffisant, que tout tient dans la performance, et c’est suffisamment grave pour qu’on puisse lui en vouloir, et la haïr; or la haine rend injuste, mais c’est une injustice justifiée), mais le portrait devrait lever, de lui-même, toute ambiguïté), trouvé à la suite de l’article de Jean-Louis Bory précédemment cité. Ecrit par Michel Cournot, dont j’avais déjà lu quelques critiques, qui me semblaient sauvagement bien construites. Mais là, ça dépasse ce que j’avais déjà lu de lui, et ça donne envie d’en lire davantage. Décidément, on n’écrit plus comme ça aujourd’hui, (sauf dans les interviews de Julien Coupat).

Voici donc ce portrait :

27840« - Guérisseur français. Céline a inventé Hitler, la prose à décollage vertical, la querelle sino-soviétique et le dialogue à cyclotrons. N’ayant pu empêcher son disciple Henry Miller de piquer la bombe atomique aux allemands qui n’osaient pas s’en servir, Céline se retrouva dans le mauvais gang et fut déporté à Vitebsk par la patriote Ludwig Aragon. Il n’en profita pas pour s’embourgeoiser, comme Giono et Montherlant. Ecrivain plutôt libéral, Céline a surtout écrit l’oeuvre complète de Jean-Paul Sartre, excepté « Les Mots », qui sont un posthume de Flaubert enfant. Ayant découvert que la littérature est, au XXè siècle, une survivance, Céline fit le mort, disparut. Il est aujourd’hui, par pure méchanceté, pilote de chasse dans l’aviation nord-vietnamienne, à bord d’un sabre supersonique offert par son rédempteur, Jean Paulhan ».
(Michel Cournot, cité dans le Nouvel Observateur du 25 Février 1965, p. 28)

Ah, Jean Paulhan, il faudra que j’y revienne, parce qu’il est fort utile pour traiter un des sujets du bac de cette année, qui porte sur la potentielle trahison de la pensée par le langage. Mais c’est une autre histoire…

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Sujets de crise. Le bac vu d’ici. 1 – Que gagne t-on à échanger ?

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", Devoirs machinés, MIND STORM, PAGES 8 commentaires »20 juin 2009

dscn5398_-compry-half1Puisque je vais devoir vivre pendant deux semaines avec les sujets du bac, autant jouer un peu avec eux, ce qui conduit parfois à les prendre finalement au sérieux.

Tout en surveillant les épreuves, j’achevais la lecture de Cosmopolis de Don Delillo. Autant dire que je ne surveillais plus grand chose, tant la lecture était prenante. Cependant, m’étant renseigné sur les sujets tombés dans les différentes sections, le roman de Delillo devenait soudainement comme une résonnance d’un des sujets donné en série économique et sociale : « Que gagne t-on à échanger ? » On sait bien que la question des échanges, en philosophie, recouvre des domaines variés, qui vont du commerce au langage en passant par le simple partage de ce qui est nécessairement commun entre les hommes, et forme ce tissu qu’on peut, si on veut, appeler « humanité ». Souvent, chez les candidats comme ches les auteurs, on focalise le traitement de la question des échanges sur un des domaines en délaissant les autres, et rares sont les textes qui mettent en tissent un échange entre les différentes formes d’échanges.

Delillo y parvient, pourtant. Son personnage, Eric packer, trader pris au piège de sa limousine dans les rues noires de monde d’un New-York particulièrement désordonné ce jour d’Avril 2000, se voit peu à peu déshabillé par des évènements qu’il ne maîtrise plus. Roi des échanges non symétriques, il se retrouve soudainement dans la posture de celui qui y perd, et pour lui, c’est un peu comme mourir. Sur la fin de son parcours, avant de rencontrer celui qui sera son Patrick Bateman inversé, il se rend, au hasard sur un lieu où un alter ego de Spencer Tunick met en scène une foule d’anonymes nus. Juste après la prise de vue, alors que les figurants se rhabillent, il croise une femme, avec laquelle il a une bref « échange » :

« Il fit un pas et tendit un bras derrière lui. Il sentit sa main dans la sienne. Elle le suivit derrière la palissade qui barricadait une partie du trottoir, et il se retourna dans l’obscurité et l’embrassa, en prononçant son nom. Elle escalada son corps et l’enveloppa de ses jambes et ils firent l’amour là, lui debout, elle à califourchon, dans l’odeur de gravats et de démolition.
« J’ai perdu tout ton argent », lui dit-il.
Il l’entendit rire. Il en perçut l’élan spontané, la bouffée d’air humide sur son visage. Il avait oublié le plaisir de son rire, une demi-toux rauque, un rire de cigarette sorti d’un vieux film en noir et blanc.
« Je perds tout le temps des choses, dit-elle. Ce matin j’ai perdu ma voiture. Est ce qu’on en a parlé ? Je ne m’en souviens pas. »
C’est à ça que ça ressemblait, la scène suivante dans le film en noir et blanc qui passait dans les salles du monde entier, loin du scénario et au-delà du besoin de refinancement. Après la foule nue, les deux amants en isolation, libérés de la mémoire et du temps.
« D’abord j’ai volé l’argent, et puis je l’ai perdu. »
Elle dit en riant : »Où ? »
- Sur le marché
- Mais où ? dit-elle. Où va t-il quand on le perd ?
Elle lui léchait le visage et lui grimpait dessus et il ne pouvait plus se rappeler où allait l’argent. Elle lui passa la langue sur l’oeil et sur le front. Il la soulevait de plus en plus, rhapsodiquement, et il écrasa son visage entre ses seins. Il les sentait vibrer et ronronner.
« Qu’est ce que les poètes connaissent à l’argent ? Aimer le monde et en laisser une trace dans un vers. Rien d’autree, dit-elle. Et ça. »
C’est alors qu’elle lui mit la main sur la tête et le prit, le saisit par les cheveux, une poignée voluptueuse, lui tira la tête en arrière et se pencha pour l’embrasser, un baiser si prolongé et d’un tel abandon, d’une telle fougue, qu’il pensa connaître enfin, son Elise, soupirs, langue, morsures, souffle de mots moites et de murmures mourants, baisers chuchotés, syllabes inarticulées, corps soudé au sien, jambes enveloppantes, fesses brûlantes dans ses mains.
A l’instant où il sut qu’il l’aimait, elle se laissa glisser à bas de son corps et hors de ses bras. Puis elle s’insinua dans l’étroite ouverture de la palissade et il la regarda traverser la rue. Rien ne bougeait là-bas. Elle était le seul mouvement, l’équipe de tournage et les figurants étaient partis, le matériel était parti, et elle était calme et d’une finesse argentine, et elle marchait la tête haute, avec une précision technique, vers la dernière caravane de la station-service, où elle allait retrouver ses vêtements, s’habiller rapidement, et disparaître. » [Don Delillo - Cosmopolis - p. 188 sq]

Echanges à tous les étages des sens que peut avoir ce mot, et avec tout ce que la question comportait au départ : il n’y a pas d’échange sans perte; on ne peut pas échanger sans lâcher prise. En ce sens, ce qu’on appelle « libre échange » est un mensonge, puisqu’on sait bien que ce qui motive les agents, dans ce cadre soi disant libre, c’est l’accaparement. Il s’agit alors de prendre d’une main ce qu’on ne lâche pas de l’autre. Packer le découvre au fur et à mesure de son avancée embouteillée dans son Odyssée d’un jour d’Avril : il entre dans les véritables échanges au moment où il a tout perdu, argent, protection, vêtements, et vie. Ainsi dépouillé, ses vaisseaux brûlés, il peut enfin ouvrir les deux mains et accueillir, y compris ses ennemis. Dans l’échange véritable, il y a donc tout à gagner, mais il faut alors accepter de tout perdre. C’est là la définition de la liberté. C’est aussi ce qui condamne le libre-échange quand il ne vise que le profit.

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Dantecsque

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM 4 commentaires »4 avril 2009

qgdantectitre1tsA la demande générale, et ce bien qu’à vrai dire, j’eusse préféré ne rien dire à propos de ce qui ressemble fort à un objet désolant, quelques mots à propos de ce qu’a commis Dantec, dans sa dernière livraison. Couverture pop, titre absurde. C’est à dire, véritablement absurde, au sens où on le sent davantage du à la commande originelle de la nouvelle qu’était censée être au départ ce roman qu’à une quelconque nécessité artistique. Peu de choses, dans ce récit, semblent d’ailleurs échapper à ces déterminismes extérieurs, et c’est bien là qu’est le coeur du séisme qui secoue ici l’écriture dantecsque; nettement plus qu’à l’accoutumée : l’auteur semble ne pas y mener sa propre barque, ou plutôt on perçoit un faisceau de déterminations qui viennent prendre les décisions d’écriture à sa place, Ainsi, le livre lui même est le résultat d’une commande passée à Maurice pour un recueil hommage à Albert Ayler, qui n’en attendait sans doute pas tant, ce qui en fait un croisement batard entre le placement nécessaire du musicien de jazz et les visions science-fictionesques récurentes de Dantec. Il y a des croisements vertueux, et d’autres semblent devoir demeurer stériles. Ici, précisément, la greffe ne prend pas : le prétexte ne fusionne pas avec le texte et le roman fait l’impression d’un gratin dauphinois technoïde dont l’appareil aurait simplement décanté. A aucun moment on ne comprend pourquoi c’est davantage ce jazzman que tout autre personnage qui se retrouve dans cette station spatiale. Enfin, si : d’après Dantec, il paraîtrait que, jouant sur des anches dures, Ayler produirait avec son saxophone des fréquences proches de celles qu’émet l’ADN, ce qui ferait du jazz Aylerien une image du serpent cosmique. Voila, lecteur, il faudra te contenter de ça, parce qu’en matière d’explications et de légitimation des formes utilisées, on n’aura droit à rien de plus. Il n’y a là, en fait, aucune nécessité, aucun ordre impérieux, autant de critères qui font précisément les grands livres, domaine auquel semble devoir irrémédiablement échapper Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute.

Dans l’un de ses journaux, Dantec raconte qu’ayant découvert Medhi Belhadj Kacem, il se trouve dans l’impossibilité d’écrire, dans la mesure où ce jeune auteur rend sa propre écriture obsolète, impossible. Dantec y fustige même tous ces écrivains qui osent encore publier des livres alors que de véritables maîtres les ont précédés. Ca donne ça :

« Il y a de cela environ dix-huit mois, alors que je remettais le manuscrit de Babylon Babies à Patrick Raynal, mon ami Richard Pinhas attira mon attention sur un auteur qui m’avait jusque là échappé, comme bien d’autres.
La lecture de son oeuvre durant l’été 1999 aura laissé des marques profondes, des failles et des abysses vertigineux dont la topologie ne s’éclaire que bien plus tard, comme ce soir, lorsque le processus de l’écriture parvient à une forme d’incandescence qui permet à mon cerveau de se concevoir de plus en plus , de mieux en mieux devrais-je dire, comme une surmachine métabiologique, un cosmos de combat, un laboratoire de catastrophe générale passé en phase active, et il est clair que jamais je n’aurais été en mesure de parvenir tout seul à ce premier degré d’initiation au bushido de la guérilla neuronomique ; l’auteur dont je parle s’est fait connaître ) moi par deux « romans », j’oserais dire deux objets littéraires non identifiés, deux machines de combat de la pensée et du langage lancées en terminatrices du Jugement dernier contre la médiocrité et les illusionismes qui prospèrent sur le conformisme ignorant de nos temps infâmes. 1993. L’Antéforme. Deux catastrophes sismiques dans le désert néohollywoodien de la littérature nationale. Deux points chauds qui ont fissuré la croûte géologique des langages normatifs et qui m’ont placé devant un impérieux défi, celui de sans cesse réentreprendre la mise en péril de toutes les certitudes acquises, et même de certains doutes par trop normalisés, de toujours savoir se séparer de soi même, s’aliéner dans un processus créateur/destructeur de formes, cet écho fractal du pouvoir divin, que parfois nous nommons « art ». Medhi Belhadj Kacem, tel est son nom, et on me dit que son nom (si ce n’est son oeuvre) commence à être connu. Tant mieux, je n’aurais donc pas à faire semblant de découvrir le génie de la littérature française de la fin du siècle, et je me sens moins que jamais forcé à adopter le régime utilitariste de l’actualité littéraire. La parution des deux romans de Medhi Belhadj Kacem prouve en premier lieu une chose : nous en sommes au point où deux oeuvres aussi éruptives et dangereuses ne produisent plus qu’un écho cotonneux se répercutant faiblement contre les cloisons capitonnées du Grand Hopital de la Rééducation; ce moment ineffable du premier posthomme, ce successeur du dernier homme, cet hypernihiliste festif et positif, correspond à ce sommeil comateux où deux véhicules de transformation aussi intenses ne peuvent même plus réveiller ce qui reste des consciences, puisque tout le monde continue de rester soi-même, imperturbablement, comme si Kacem n’existait pas, comme s’il n’y avait pas un avant et un après à son apparition, fragile et monstrueuse, sur la scène vermoulue du vieux théâtre littéraire national. Comme si l’on pouvait publier sans rigoler, et sans avoir l’impression de commettre un crime, les livres de Mazarine Pingeot après qu’eurent paru en ce monde les quelque 400 pages de L’Antéforme ?
Croyez-vous donc que leur lecture ne m’a pas confronté à mes propres limites, croyez-vous donc que Kacem écrive des livres pour qu’on en sorte intact, y compris – et surtout – si soi-même on écrit des livres ?
Il est des gens qui ne changent jamais tout en changeant continuellement d’opinion sur tous les sujets de société que cette société sans sujets impose comme thèmes de prédilection aux bavardages médiatisés, il est des gens qui sont toujours eux-mêmes, entiers ou intègres comme ils disent, entiers oui comme de solides murs porteurs, ne soutenant plus rien, et indéchiffrables comme l’enceinte d’un bagne. Rien n’y entre ni n’en peut sortir, sinon les fantômes du « moi », qu’il s’agit bien sûr de faire s’exprimer par tous les moyens. »

Le théâtre des opérations – 2000-2001 – Laboratoire de Catastrophe générale; Gallimart, p. 207-209

Un tel regard en arrière sur ce qu’a pu écrire Dantec à propos de la littérature a deux effets. Il met en évidence l’espoir qu’on pouvait placer en lui, et cela répond aux sarcames et aux agacements (qui me semblent d’ailleurs amplement légitimes) que le personnage peut susciter. Mais il sert aussi de mesure à la déception de le voir sombrer dans cette posture figée, « intègre » comme disent ceux qui ne s’avouent pas intégristes, détruisant ainsi sont art et la puissance de transformation qu’il contenait. Quant à Kacem, entre temps il s’est approché de Badiou, entreprenant avec lui un travail philosophique ardu, souvent hermétique. On doute fort que cela permettrait à Dantec de tresser aujourd’hui encore d’aussi belles couronnes de lauriers.

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