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Winston, répétez après moi: « La liberté, c’est le crédit »

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 5 commentaires »24 novembre 2008

Ces temps ci, on ne nous veut que du bien.

Comme nos mamans à tous, les banques, vont mal, on les renfloue de manière inconditionnelle (conditionne t-on l’amour qu’on porte à sa mère nourricière ?). Elles peuvent dès lors redevenir la source à laquelle viennent s’abreuver conjointement notre soif de consommation et l’obligation de se procurer le minimum nécessaire, qui a un coût, lui aussi, dont on sait qu’il est comme le reste : il augmente.

C’est ainsi que, pour nous sauver, nous autres pauvres emprunteurs, le crédit agricole a sorti une nouvelle carte bancaire dont la publicité nous est abondamment diffusée, à tel point qu’il est difficile d’y échapper. Quelle bonne nouvelle nous y est offerte ? Que nous allons gagner énormément dans l’acquisition de cet objet et des services qui y sont rattachés : plus de sécurité, plus de simplicité, plus de fonctions en une seule carte, un look tendance, et surtout, plus de liberté. Oui oui. Plus de liberté. Pourquoi ? La réponse est simple : parce qu’à chaque achat, nous disons bien chaque achat, le détenteur de cette carte a le choix entrer payer comptant ou bien payer à crédit. Autant dire qu’il peut donc contracter des crédits revolving sans même passer par l’intermédiaire du guichet auquel on aurait pu demander conseil; non non, surtout aucun intermédiaire, parce que chaque intermédiaire entre moi et l’objet a pour conséquence d’éloigner de nous la possibilité de la simple jouissance. Or, c’est bien ça que le crédit vient nous proposer, de manière générale : en installant la satisfaction en amont de tout travail, il inverse l’ordre des choses, qui consistait en une interdiction perçue comme une véritable punition. On le sait, le plus pénible dans cette peine, c’est le fait de ne plus pouvoir jouir du monde. Après la « chute », ce sera le travail qui permettra à l’homme d’obtenir ce qu’il veut; enfin, jusqu’à ce que certains aient l’idée de reconstruire pour leur compte personnel un ersatz de paradis, artificiel cette fois ci, en s’autorisant à ne pas travailler eux mêmes, instaurant dès lors un enfer pour ceux qui travailleront à leur place, et pour leur compte.

Il y a donc deux manières de se procurer le paradis et la jouissance dans le monde qui est le nôtre : l’actionnariat d’une part, qui permet de faire travailler les autres pour son compte personnel, et le crédit, qui est une jouissance à court terme, puisqu’il est le paradis des nécessiteux, éphémère passage vers l’enfer qui en est l’unique perspective: rembourser, ce qui veut dire, bosser d’autant plus, cette fois pour rien, surtout si l’objet acquis grâce au crédit a entre temps révélé sa véritable nature déceptive.

Ainsi le crédit agricole nous propose t-il un slogan qui n’a rien à envier au credo d’Oceania tel que George Orwell le définissait dans 1984. Parce que finalement, c’est bien de ça qu’il s’agit : quand on affirme au client béat d’admiration devant son écran (mais comment ont ils fabriqué une carte bancaire aussi grande ?!) qu’il gagnera en liberté quand il pourra choisir, avec une même carte, entre payer comptant ou à crédit, on oublie juste une chose : la liberté ne consiste pas à avoir ce genre de choix, mais bien à ne pas avoir besoin de choisir, pour la simple raison que les moyens permettent de payer cash sans crainte de se retrouver à découvert , et ce y compris pour les achats nécessaires. En gros, affirmer que pouvoir payer à crédit dans ses achats courants, c’est être libre, revient à affirmer, dans d’autres domaines, aux futurs lycéens, qu’ils seront beaucoup plus libres à l’avenir puisqu’ils pourront abandonner les matières qui leur opposent une certaine résistance. Ce serait un peu comme dire aux employés qu’ils ont le choix de travailler le dimanche pour avoir enfin un salaire décent, ou demeurer sans le sous; ce serait un peu comme dire aux travailleurs un peu âgés qu’ils ont la liberté de bosser jusqu’à 70 ans pour atteindre une retraite décente, ou de s’arrêter comme prévu, mais en ne sachant même pas si ils pourront boucler la fin du mois. A chaque fois, c’est la liberté qui est mise en avant, mais sans préciser qu’il s’agit avant tout d’en changer la définition : désormais, il faudra considérer que la liberté est ce qui nous ouvre des pistes à partir du moment où les conditions ont été réunies qui permettent de contraindre le joueur à choisir telle voie, tout en étant persuadé que, s’il l’avait voulu, il aurait choisi l’autre option, ce dont on se sera donc prémuni en installant les conditions d’un déterminisme social le plus puissant possible.

Dès lors, pour les banques, affirmer que pouvoir choisir le crédit au moment de payer le caddie hebdomadaire, c’est être libre, c’est exactement la même chose que pour Big Brother contraindre son peuple à affirmer que « la liberté, c’est l’esclavage ». Orwell l’écrivait d’ailleurs dans 1984 : c’est au moment où il n’y aura plus de liberté du tout qu’on pourra politiquement mettre cet idéal en avant pour le nier aussitôt dans sa simple formulation. Mais ce sera le moment où les mots n’auront même plus de sens :

« – Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l’angsoc et l’angsoc est le novlangue, ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?

– Sauf…, commença Winston avec un accent dubitatif, mais il s’interrompit.

Il avait sur le bout de la langue les mots : « Sauf les prolétaires », mais il se maîtrisa. Il n’était pas absolument certain que cette remarque fût tout à fait orthodoxe. Syme, cependant, avait deviné ce qu’il allait dire.

– Les prolétaires ne sont pas des êtres humains, dit-il négligemment. Vers 2050, plus tôt probablement, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron n’existeront plus qu’en versions novlangue. Ils ne seront pas changés simplement en quelque chose de différent, ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu’ils étaient jusque-là. Même la littérature du Parti changera. Même les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise comme « La liberté c’est l’esclavage » alors que le concept même de la liberté aura été aboli ? Le climat total de la pensée sera autre. En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée, l’orthodoxie, c’est l’inconscience.

« Un de ces jours, pensa soudain Winston avec une conviction certaine, Syme sera vaporisé. Il est trop intelligent. Il voit trop clairement et parle trop franchement. Le Parti n’aime pas ces individus-là. Un jour, il disparaîtra. C’est écrit sur son visage. »

George Orwell – 1984, P. 79 sq dans l’édition Folio

Comme souvent avec ce livre, on tient l’essence de ce qui nous arrive : dévoiement des mots, perte du sens, trucage du réel par la manipulation du discours, contrôle soft des populations en les brossant dans le sens du poil de leur propre tendance à l’asservissement, encouragement de la bêtise et de l’ignorance (le parti le dit bien, d’ailleurs, qui affirme tranquillement que « L’ignorance, c’est la force », ce qui semble constituer le programme de la future éducation nationale (tout en affirmant, bien sûr, le contraire en mettant en avant un discours sur le savoir qui est tout aussi cohérent que celui des banques sur la liberté, nous y reviendrons)), glissade habile sur la vague de la paresse humaine, qui permet à tout ce petit monde de se rendre volontairement esclave, ou exigeant d’obtenir les fruits du travail avant que d’avoir travaillé, pour s’apercevoir après coup que ces fruits étaient le plus souvent pourris, en jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus, promesse vite oubliée qui, dumping social aidant, permettra de passer assez vite de l’endettement contraignant au surendettement esclavagiste.

Si on ne voulait qu’un seul signe de la sincérité gouvernementale, ce pourrait être celui ci : si vraiment les banques devaient s’engager à respecter un certain nombre de conditions pour obtenir les aides qui leur sont attribuées, alors des publicités et des discours tels que ceux que diffuse le Crédit agricole devraient être simplement interdits. Le fait que ce ne soit pas le cas, et qu’on persiste à penser que le salut vient du crédit, et certainement pas d’une meilleure valorisation du travail (au contraire, bien au contraire, on le verra…) en dit long sur les intentions qui animent ceux qui nous gouvernent. Et on peut persister à penser que « ce qui arrive » ces temps ci, qu’on appelle « crise » dans la novlangue qui est la nôtre, désigne en fait, pour ceux que ça arrange, une réussite qu’on appelerait, si on parlait encore un langage clair, une « victoire ». Tant que ce mot ne sera pas utilisé, ceux qui y perdent vraiment pourront avoir l’illusion d’être dans la même catastrophe que ceux qui tout en touchant en douce le jackpot, installent durablement les conditions de leur propre réussite. En matière de réflexion, il en va comme pour l’économie qui est la nôtre : la liberté, c’est décidément l’esclavage.

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Polygaymie française

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 6 commentaires »13 novembre 2008

Il y aurait pas mal à dire sur le traitement qu’on inflige ces temps ci à l’idée de liberté (tiens, ce sera d’ailleurs une question traitée dans le prochain post (oui, je fais du teasing)). L’une des torsions que subit le terme date simplement d’hier : le député (oui, le dé-pu-té, ce type est élu, ça en dit long sur ce qu’on a fait, aussi, du concept de démocratie, non ? Bref, total respect aux électeurs, après tout, ces bulletins de vote valent sans doute pas mal de cachets de prozac) Christian Vanneste, élu de Tourcoing (ah, voilà qui va calmer un peu les enthousiasmes nordophiles qu’on subit depuis que tout le monde s’appelle « Biloute » en se donnant des grandes tapes fraternelles dans le dos), voit l’Etat français lui reconnaître le droit de dire ce qu’il pense de l’homosexualité, au nom, apparemment, de la liberté d’expression.


Christian Vanneste blanchi par la cour de Cassation
envoyé par les_jeunes_avec_Vanneste

Bon.

Prenons des gants : bien sûr, on ne dira rien des homosexuels eux même, non, c’est du principe même de l’homosexualité qu’on pourra dire le plus grand mal, librement. Les homosexuels, eux, auront la liberté d’entendre dire que leur homosexualité fait d’eux des êtres inférieurs à ceux qu’ils devraient donc considérer comme leur modèle (quel être humain ne voudrait pas s’élever vers le Bien ?) : leurs frères et soeurs hétérosexuels (enfin, « frères et soeurs », j’aurais du écrire « grands frères et grandes soeurs », pour être plus proche de la visée vannestienne). Bien entendu, en tant qu’êtres, ils sont égaux aux autres, c’est juste leur homosexualité qui les dégrade. Il va falloir s’y faire : aujourd’hui on prend ce genre de gants pour manipuler ce genre de propos. Si vous avez bien suivi la leçon, alors vous saurez que pour ne pas « se faire prendre », on ne dira pas que les personnes de couleur sont inférieures à celles qui n’ont pas de couleur, mais on dira, par exemple, que la nonchalance des peuples africains réduit ces hommes et ces femmes à un degré de développement inférieur à celui des peuples européens (vous voulez le formuler autrement ? Une proposition : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. » La liberté d’expression permet de l’affirmer sans être inquiété. On affirmera même que cela s’appuie sur une réflexion philosophique, tout comme Christian Vanneste met facilement en avant sa formation philosophique pour valider de manière autoritaire (et bien que l’argument d’autorité ne soit justement pas philosophique) ses thèses. Donc, si on a bien appris sa leçon, ce ne sont pas les noirs qui sont inférieurs, c’est la négritude qui est un principe inférieur à la euh… blanchitude (qu’on appellera, généreusement « humanisme »), ce ne sont pas les homosexuels qui sont inférieur aux autres, c’est l’homosexualité en tant que principe qui est inférieure à l’hétérosexualité. Autre temps, même moeurs, mais formulations plus prudentes (derrière ce mot, bien sûr, ne voir qu’hypocrisie, certainement pas une quelconque vergogne : Christian Vanneste le dit lui même, après coup; finalement, il regrette le mot « infériorité ». Il préfèrerait dire aujourd’hui que l’homosexualité, c’est simplement « moins bien ». Prudence, quand tu nous tient… Vergogne, quand tu nous lâches…

Mais, après tout, acceptons le principe selon lequel c’est « idée contre idée », libéralement. C’est quoi le propos ? Simplement de dire que si l’humanité était entièrement homosexuelle, elle disparaitrait. Bien. Il s’agit d’un beau raisonnement par l’absurde (du type : si ma tante en avait, on l’appellerait « mon oncle »). En gros, si les choses n’étaient pas ce qu’elles sont, elles seraient différentes. Ce qu’il y a de bien avec les évidences simples, c’est que vous allez forcément trouver une certaines quantité d’esprits simples, convaincus d’être dotés d’une quantité suffisante de ce bon vieux bon sens, qui vont prendre ça pour une révélation. Précisons, tout de même, que ce premier argument est faux : on pourrait tout à fait imaginer une société majoritairement homophile, qui assurerait néanmoins la reproduction en contraignant les hommes à s’accoupler avec des femmes, afin d’assurer la reproduction, mais conservant les formes les plus élevées de la relation à l’autre dans la sphère masculine. Nous sommes, d’ailleurs, héritiers de cette culture là, puisqu’elle caractérise le monde grec de l’antiquité (et, après tout, elle désigne assez bien le monde méditerranéen, en tant que cercle où, certes, on se marie, mais si on doit choisir avec qui on va passer ses journées, ses soirées, avec qui on va faire la fête, discuter politique, et même, peut être bien se passer la main sur l’épaule dans la rue, on le fera entre hommes, et certainement pas en compagnie des femmes : de telles cultures existent, et elles ne semblent pas avoir de problèmes de démographie). On peut donc considérer, avec Christian Vanneste, qu’en effet, si personne ne daignait copuler dans l’objectif de la reproduction, on aurait un problème. Mais, prenons le au mot, et élargissons son propos.


vanneste en face
envoyé par gaynormandie

Sa logique me fait penser à une autre situation, moins axée sur les moeurs, mais concernant tout autant l’organisation sociale. On sait que dans le monde qui est le nôtre, il y a des gens qui travaillent, et d’autres qui sont en position de profiter du travail des autres sans, eux mêmes travailler. A suivre la logique vanestienne, le fait qu’on ne puisse pas universaliser l’actionnariat (puisque plus personne ne travaillerait) devrait donc nous contraindre à conclure, avec lui, que l’actionnariat, c’est moins bien que le travail. Et si c’est moins bien, alors l’Etat ne devrait pas reconnaître de droits aux actionnaires, ne devrait pas les protéger quand ils sont en difficulté. C’est moins bien. Point.

Bien, je doute que Christian Vanneste accepte de développer son beau principe kantien (agis de telle sorte que tu puisses ériger la maxime de ton action en loi universelle ») au delà de ses propres intérêts. J’attends de le voir développer cette condamnation de l’actionnariat, et je crains de devoir attendre longtemps. Mais sans doute plaiderait il le fait que l’actionnaire a un rôle social, il finance le travail des autres, et se donne pour cela le droit d’en bénéficier par la suite. ce qui signifierait donc qu’un comportement nécessairement minoritaire peut être néanmoins vertueux. Si le principe s’applique à l’actionnariat, il doit s’appliquer aussi à toutes les minorités qui sans faire partie des petites mains ouvrières qui travaillent à ce qui est simplement nécessaire (fabriquer des choses, procréer), accompagnent néanmoins le mouvement social, tout d’abord en ne l’entravant pas, mais aussi en lui apportant tout l’esprit qu’une telle société réclame. On le sait, l’homosexuel est déchargé de tout un tas de contraintes matérielles (aller chercher les gamins à l’école, torcher, alimenter, border, bref, tout ce qui fait l’occupation des parents, qui leur bouffe leur temps (à moins, bien sûr, qu’ils ne bénéficient de cette possibilité qui consiste à refiler ce genre de boulot à des petits employés qui leur permettront de bénéficier de tout un tas de niches fiscales…) qui lui laissent le temps de faire d’autres choses : en gros, il bénéficie de ce que nos ancêtres antiques appelaient le « loisir ». Et à l’époque, il ne s’agissait pas de se poser le cul dans son clicclac, en survet’ pour se regarder Laurent Gerra en se grattant les couilles (merci Diams pour l’image, qui fonctionne), mais de pratiquer tout ce qui élève l’homme au dessus de sa simple condition matérielle. Alors, oui, l’homme, matériellement, doit se reproduire, mais on reconnaîtra qu’il partage avec tous les animaux cette caractéristique, qu’il ne peut donc pas vraiment en tirer une quelconque gloire, et que ça ne peut donc pas servir à définir une quelconque norme sociale, ni un quelconque bien moral. Sinon, les lapins devraient être considérés comme particulièrement vertueux sous prétexte qu’ils s’adonnent avec enthousiasme à la reproduction (et les pandas devraient griller en enfer pour y mettre si peu de bonne volonté).

En somme, l’argument de la nécessité de la reproduction, ça marche pas. Et ça va même au delà de ce qu’on vient de voir : quel que soit le sens dans lequel on retourne la chose, ça ne peut pas constituer un argument : à écouter Christian Vanneste, à cause de l’homosexualité, l’humanité serait en danger. Le seul danger qu’on puisse imaginer, en l’occurrence, c’est un danger démographique. En termes clairs : notre époque décadente verrait les homosexuels se multiplier, et à cause d’eux, l’humanité serait en faillite démographique. Bon, en termes de chiffres, c’est loin d’être évident : nous sommes en gros 6 milliards, ça augmente. A vrai dire, ça augmente même un peu trop : on sait que d’ici peu on atteindra le chiffre de 9 milliards, et à l’heure actuelle, on n’a aucune espèce d’idée de la manière dont on va nourrir tout ce p’tit monde (enfin, Monsanto a bien quelques idées là dessus, à vrai dire…). Autant dire que les homosexuels, quel que soit leur nombre, n’ont pas l’air de constituer un frein très efficace à une démographie qui, de toute façon, est déjà excessive. Finalement, on pourrait retourner la logique vannestienne (je dis « logique », puisque lui même présente la chose ainsi, assurant qu’il ne s’agit en aucune manière de haine passionnelle, ce qui nous rassure beaucoup : au moins, on peut discuter…) et se dire qu’après tout, les homosexuels devraient être décorés pour ne pas ajouter encore leur goutte de sperme au débordement mondial d’enfants naissants.


Christian Vanneste – Ethique du capitalisme
envoyé par Groupe_UMP_AN

Evidemment, la France n’est pas exactement le pays où cette démographie est la plus éblouissante, l’Europe non plus. S’il s’agissait d’assurer le maintien des français ou des européens contre d’autres nationalités, on comprendrait mieux, mais je ne trouve pas dans l’argumentaire de Christian Vanneste de propos de ce genre, et c’est plutôt une bonne chose : cela supposerait que, philosophiquement, il valide l’idée qu’être français est en soi meilleur qu’être d’une autre nationalité, et que le monde se porterait mieux s’il y avait plus de français et moins d’étrangers. Rien de tout cela dans son argumentaire, et on s’en félicite. Il ne s’inquiète donc que de la quantité des êtres humains sur Terre, et on est heureux de pouvoir le rassurer : Christian, tout va bien, il semblerait même qu’on commence à être un poil trop nombreux, en tous cas si on veut nourrir tout le monde, tu t’es inquiété pour rien. Inutile donc de contraindre tous les homosexuels à la reproduction, ce serait un effort inutile, et finalement, même néfaste. On en serait presque à se demander si une certaine promotion de l’homosexualité ne permettrait pas de réguler de manière un peu plus efficace cette frénésie nataliste un peu excessive.

Mais, laissons les considérations démographiques concrètes de côté, et prenons les idées elles mêmes (en somme, n’ayons aucune considération pour les choses telles qu’elles sont (ce qui serait « entendable » si Monsieur Vanneste n’était que philosophe, il se trouve simplement qu’il se présente, aussi, comme politique, ce qui laisse davantage songeur…). Si on veut donner la faveur aux comportements sexuels qui sont les plus efficaces pour l’espèce, on peut le suivre sur la promotion de l’hétérosexualité. En revanche, on peut se demander si la famille doit toujours être considérée comme une forme sociale vertueuse. En effet, l’institution de la famille monogame comme nos contrées l’ont mise en place est tout simplement inefficace si on se place sur le strict terrain de la qualité de la reproduction. La monogamie implique qu’en gros tout le monde se reproduise. Tout le monde, ça veut dire toutes les femmes, et tous les hommes. Gâchis, quand on sait qu’on gagnerait beaucoup à ne faire féconder toutes les femmes que par un groupe restreint d’hommes soigneusement triés selon des règles que la nature applique d’elle même. On peut s’inspirer des pratiques de nos cousins mammifères : combats, danses, mise en évidence de notre symétrie morphologique, épreuves permettant de ne faire survivre que les plus aptes. Le tri génétique se fait du côté des mâles tandis que la bio diversité et la fécondité sont assurées par les femmes. En d’autres termes, sur la logique vanestienne, il semble bien qu’on puisse affirmer que l’eugénisme est un principe qui est supérieur au mieux que le libéralisme sexuel, et on ajoutera qu’avec la polygamie, la société serait « mieux partie » qu’avec la monogamie. Voila qui constitue déjà un joli petit programme politique, marqué par la cohérence. Le truc qui manquerait de classe, ce serait évidemment d’affirmer un petit bout de cette logique sans en dérouler toutes les conséquences.

Certes, une autre conception de l’homme est possible, dont notre pays pourrait aussi s’enorgueillir d’en être l’une des sources, mais ce n’est pas celle que Monsieur Vaneste a philosophiquement choisie. Nul doute qu’en sa qualité de philosophe, il sache que la liberté qu’il revendique ne se sépare jamais de la responsabilité dont on est soi même porteur pour les propos qu’on tient, même librement. On peut juste espérer que des esprits moins naïfs que ceux qui se sentent satisfaits à bon compte par les décisions de justice qui libèrent la parole de leur maître aient la bonne idée de lui demander de se justifier sur la teneur exacte des justifications soi-disant philosophiques de ses propos.

NB : En bonus, les videos qu’on trouve partour déjà. On remarquera que 1 – Quand Vanneste dément, il ment : il a bien affirmé que l’homosexualité était non pas, certes, un comportement sectaire, mais un apartheid (c’est censé être plus valorisant ?). 2 – Pour le capitalisme, c’est un bon principe alors même qu’il ne peut pas être universalisé (ben alors ? Où il est le bel édifice philosophique qu’on nous promettait ?) 3 – En bon prof de philo, M. Vanneste utilise Kant pour décorer (c’est donc ça, la rigueur intellectuelle ?). 4 – M. Vanneste instaure le principe de la pente glissante comme un argument reconnu en philosophie (la pente glissante, c’est l’idée que si on accepte une chose, il va falloir ensuite en accepter la version exagérée. C’est une manipulation, pas un argument, évidemment. La plupart des gens le font sans s’en apercevoir. Les profs de philo, quand ils le font, savent qu’ils le font. 5 – Il est pas mignon chez Kark Zéro, avec sa ptite cravate rose et ses petites manies quand il suréagit aux propos pourtant très complaisants de son interlocuteur ? Pour un peu… …

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Strange Fruit

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES Laisser un commentaire »5 novembre 2008

Puisque certains ont instauré en tradition nouvelle la commémoration (un peu rapidement expédiée) associée à l’élection présidentielle, et puisqu’en ce jour est élu notre président (après tout, il l’est au moins autant que l’autre, là), on peut s’arrêter un instant sur ce morceau de mémoire qu’est la chanson « Strange Fruit », interprétée par Billie Holiday, puisque j’y faisais allusion dans le post précédent. Je ne suis pas sûr que cette chanson nécessite une interprétation de texte; dans la voix de Billie Holiday, elle fait partie de ces interprétations qui ne nécessitent même pas d’en comprendre les paroles pour saisir qu’il se passe « quelque chose ». Cependant, on peut au moins rappeler qu’elle fut la première à la chanter, en 1939, dans des Etats Unis d’Amérique encore tout à fait ségrégationnistes. Sa carrière durant, elle clôturera la plupart de ses concerts par cette chanson, refusant les rappels pour laisser le public sur cet écho de ce qui, en ces temps là, « se passait ». Lors de la première interprétation, au café society, (le starbuck de l’époque, à moins que ce soit l’inverse…), à New-York (c’était déjà le lieu où ce genre de choses étaient possibles), Billie Holiday laisse le public sans réaction, défait devant une chanson à laquelle personne ne sait comme réagir. Finalement des applaudissements épars vont se faire entendre, mais un tel chant, à l’époque, sème le désarroi, même à New-York. Autant dire que la chanteuse aura dès lors du mal à organiser des tournées dans les états du sud (mais sa seule couleur de peau rendait déjà de telles tournées aventureuses). L’enregistrement filmé que je propose ici date de la fin de la carrière de Billie Holiday (sans doute 1956, alors qu’elle mourra en 1959). Les temps ont un peu changé, au sens où le gouvernement américain a alors déjà condamné la ségrégation, mais les moeurs n’ont pas encore suivi : pour situer, c’est en 1956 que Rosa Parks aura le courage insensé de refuser de laisser sa place dans un bus, provoquant les soulèvements sociaux que l’on sait. Née en 1915, Billie Holiday n’a pas pris le genre de précautions qui lui auraient permis de vivre suffisamment longtemps pour voir que, comme le chantait Dylan, à force, « les temps changent ». Elle n’aura donc pas connu cette lente évolution qui fait que, au delà de toute considération économique (mais il faudra bien en revenir à ça, parce que maintenant que la lutte des couleurs semble trouver là un terme, il faudra bien en revenir à la bonne vieille lutte des classes (et dans la joie s’il vous plait !), c’est bien en terre d’outre atlantique que des choses un peu décisives s’écrivent aujourd’hui. Il est possible, bien qu’on soit en pleine crise, et bien que l’avenir soit incertain, de ressentir ces jours ci un peu de réconfort moral. Il n’est pas totalement absurde d’avoir une pensée pour ceux qui seront finalement nés un peu trop tôt pour connaître ce soulagement là (oh ! C’est quand même vachement moins absurde que de convoquer Guy Môquet pour célébrer l’élection de Sarkozy : autant Billie Holiday aurait sans doute voté Obama (enfin, si elle n’avait pas été copine de chambrée avec Britney Spears et Amy Winehouse dans un centre de Rehab’ !), autant on peut fortement douter que Guy Môquet put être susceptible de glisser un bulletin Sarkozy dans une urne, ni de se réjouir de son élection, ni même de venir participer à la célébration de son élection(si ce n’est, comme ce fut le cas, à son corps défendant (c’est assez facile à faire avec les morts))).

Pour que ce soit carrément explicite, j’ai ajouté une seconde vidéo, un poil trop illustrative, mais on ne sait jamais : on massacre assez l’anglais dans ce pays pour ne pas forcément saisir ce que signifie ce « strange fruit » (mais il me semble qu’il y a une chanson de brassens qui reprend précisément la même image, va falloir fouiller, des fois qu’on ait quelque chose à fêter un peu dignement dans notre pays, un jour (qui sait ?!)).


« Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves
Blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees
Pastoral scene of the gallant south
The bulging eyes and the twisted mouth
The scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
for the rain to gather
for the wind to suck
for the sun to rot
for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop »

écrit par Lewis Allan (de son vrai nom Abel Meeropol, il semblerait qu’aujourd’hui, il soit un peu moins nécessaire de se couvrir d’un pseudonyme).

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Alliance Ethnik (houlà, le sale titre , on pourrait aussi titrer cela « Born on a 4th of November », mais d’autres l’auront certainement déjà fait, celui là (à Libé, y a des types payés rien que pour faire ça, je suis sûr))

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROPAGANDA Laisser un commentaire »5 novembre 2008

Alors, est ce qu’il faut faire la fine bouche ?

Nous sommes en 2008, et le fait que le président du monde des Etats Unis ne soit pas de peau blanche est un évènement mondial. Bien. Ca, ça fait a déjà de quoi déconcerter. Ce qui fait mal, aussi, c’est de se faire donner une leçon de politique par les américains. Mais bon, à jouer aux cons avec notre image de peuple politique, on peut dire qu’on l’a finalement bien cherché, et on a l’air malins, maintenant, avec notre président ultralibéral (hein ? Vous avez cru aux tirades de ces dernières semaines ? Il semblerait que quand il s’agit des banques, oui, le libéralisme puisse être mis entre parenthèses, mais quand il s’agit de savoir si les caissières de supermarché devront, ou pas, travailler jusqu’à 70 ans pour s’approcher (sans l’atteindre) d’une retraite décente, là, subitement, l’Etat ne puisse rien faire (on appréciera l’argumentation de Devedjean sur Itele avant hier, qui affirmait sans rire que ce n’était pas comparable : investir dans les banques, c’est de l’argent qu’on retrouve (qui est « on » ?). Par contre, investir dans les retraites, c’est de l’argent perdu, qu’on ne reverra pas (preuve que la notion de pouvoir d’achat est loin, trrrrrrès loin de ces esprits là (je vous conseille le moment génial où ce type a affirmé sans rire qu’on ne pouvait pas augmenter les retraites avec l’argument en béton suivant : « moi aussi, j’aimerais bien gagner trois fois le montant de ma retraite, mais vous voyez, je suis raisonnable, je sais bien que ça n’est tout simplement pas possible ». Bon, on peut juste réclamer que toutes les retraites soient mises au niveau de la sienne (sans multiplication, il est probable que pas mal de monde s’en contenterait (pas lui, apparemment…))))) dont il va sans doute falloir supporter les ronds de jambes et la danse nuptiale autour du nouveau président ricain. Comme quoi, chez ces gens là, les étrangers, on les préfère quand on a besoin d’un passeport biométrique pour leur rendre visite (on les aime bien en vitrine gouvernementale, aussi).

Alors, officiellement, l’humanité a gagné quelque chose dans ces élections. On verra. Les USA nous ont déjà montré à plusieurs reprises que chez eux, le président ne gouverne vraiment que si il se plie à la volonté d’autres échelons, qui sont pour certains officiels (le sénat par exemple), et pour d’autres plus opaques (on aurait volontiers bavardé de tout ça avec Lee Harvey Oswald, mais ça fait quelques temps qu’il est un peu indisposé). Il va sans dire que si Obama réalisait son programme, (sans être communiste pour autant, rassurons nous, mais, vous vous rendez compte, il veut instaurer une sécurité sociale, et il veut parler avec les musulmans !! ), cela pourrait remettre en question les intérêts de ceux qui, dans ce pays comme dans le monde n’ont jamais jusque là permis qu’on y touche, à leurs intérêts. Et on sait que les moyens sont nombreux d’empêcher les gêneurs de gêner. On devrait donc avoir de quoi alimenter nos journaux dans les années qui viennent.

Alors, on va quand même sortir une bouteille de champomy (parce qu’il faut être un tout petit peu enfantin pour se réjouir outre mesure). Et comme dans ce monde rien ne se fait sans bande son, deux titres pour aujourd’hui :

Billie Holiday « Strange fruit », faut il justifier ?
et Kongas « Africanism (Gimme some loving) ». Ah, là, il faut peut être justifier. Alors : 1 – Les années 80 sont une impasse au fond de laquelle nous tournons encore sur nous mêmes, alors, vite, back to the 70′s (ça reste moins radical que Nietzsche réclamant un retour aux présocratiques (même s’il n’est pas sûr qu’on puisse y échapper un jour ou l’autre))! 2 – Je cherchais un truc un peu plus festif que Billie Holiday, mais qui ne soit pas Patrick Sébastien non plus. 3 – Je cherchais quelque chose qui mixe des influences musicales éparpillées aux quatre coins de la planète, puisque ça y est, la mondialisation vient d’avoir un effet positif (quand même). Et cet « Africanism » parvient à fusionner harmonies basiques en droite provenance du symphonisme simplifié tel que l’Europe sait le faire, rythmes afro-cubains et production disco US. Que demander de plus ? (deux ou trois instruments asiates, peut être ? Mais hmmm… je ne suis pas certain que l’orient soit prêt à participer à la fraternité mondiale qui semble nous emporter dans sa folle farandole (et méfions nous, ils ont peut être raison : on notera l’absence d’influences sibériennes dans ce morceau, et il faut reconnaître que les russes sont d’humeur chafouine ces temps ci, et au delà de la grosse fiesta multiculturelle qu’on va se payer encore quelques jours, il est bon de se rappeler que, si ça s’trouve, Obama sera peut être entre autres choses le président qui devra guider son pays dans la troisième guerre mondiale)).

Bref, vous regardiez CNN pour savoir où en étaient nos outre-atlantes voisins ? Eh bien dansez maintenant :

Get the Flash Player to see the wordTube Media Player.

Oh, vous ne connaissez pas Kongas ? Vous ne savez pas ce que vous perdez : ce fut un éphémère groupe dont l’un des membres était Cerrone en personne (autant dire qu’on là le haut du panier de la bande originale de film porno, qui est un genre à part entière). L’autre membre majeur du groupe était Alec R. Costandinos, qui est moins connu mais dont les productions en solo restent dans l’histoire comme la seule tentative (à ma connaissance) de produire une espèce de peplum musical disco (ses reprises disco de Romé et Juliette, de Notre Dame de Paris ou de la Passion (oui oui) sont des grands moments (je le répète : des GRAAAANDS moments qui auraient pu aussi illustrer notre joie du moment, mais trop de sirop sur les bons sentiments, ça peut faire un peu guimauve, à force. Contentons nous de Kongas, qui est déjà lourdement chargé en sucreries, mais faut s’y faire : les années 10′ seront funky et disco, je le prédis)). Public Enemy, ça s’imposait un peu, mais il paraîtrait que ça casse l’ambiance. Pour le moment, laissons là intacte, cette ambiance. (Avis aux commentateurs qui saisiraient là l’occasion de pratiquer cette ironie qui fait tout le sel de leurs interventions : je suis tout à fait conscient du caractère crétin de cette seconde illustration sonore, mais la fête se doit d’être un peu insouciante, et après Billie Holiday, il fallait quelque chose d’un peu « lourd » pour permettre l’insouciance qui sied à ces moments où il faut revenir à une quasi innocence (j’ai décidé de répondre momentanément « non » à la question qui inaugure ce post))

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Decaydance

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, INTELLIGENT PORNO, POP MUSIC 2 commentaires »3 novembre 2008

Il y a, quelque part au nord de ce pays, un vrai spécialiste de ces choses là qui aurait pu, s’il avait poursuivi son blog, écrire cette chose là bien mieux que je ne le puis. Mais bon, comme il est occupé et que c’est une bonne chose qu’il le soit, tapons nous le boulot…

Il faut un jour que les grands esprits se rencontrent. Il était donc écrit qu’un jour ou l’autre, les Pet Shop Boys signeraient chez Kompakt.

Evidemment, pour la majorité des êtres humains peuplant cette planète, ça ne signifie pas grand chose, mais en gros, c’est comme si Maurice Ravel (un peu âgé) avait rencontré Pierre Schaeffer (encore très jeune) pour lui faire part de son intention d’intégrer l’Ircam (30 ans avant l’ouverture de cette structure, certes…). En gros, ce qui se fait de mieux en pop (oui, ce qui se fait de mieux, parce qu’il n’y a aucun autre groupe qui parvienne à synthétiser aussi puissamment ce qui constitua de tous temps la musique populaire : la détresse existentielle, la puissance d’expression et le détachement festif; je prétends que les Pet Shop Boys sont l’incarnation moderne de la tragédie grecque; Nietzsche aurait adoré) vient signer dans un des labels les plus pointus en matière de musique contemporaine. Autant dire que l’association était inespérée, mais qu’elle vient signer l’exigence du duo anglais et le sens du repérage du label allemand.

Collaboration au long terme, ou simple coup sans lendemain ? On le verra quand l’album du duo sortira en début d’année prochaine. Mais pour un coup d’essai, c’est un coup réussi : reprise d’un titre méconnu d’un groupe des années 80, the Passions : « I’m in love with a german film star », jusque là repris par les Foo Fighters. , collaboration avec la photographe, vidéaste Sam Taylor-Wood, qui a déjà été choriste pour les Pet Shop Boys, mais chante ici en première ligne, et une avalanche de remix, tous produits par la crème de chez Kompakt : Gui Boratto avant tout). Bref, « best of both worlds » une fois encore, pour un résultat totalement maîtrisé : pas d’approximations de production, réorchestration cohérente et prenante, et pour achever le tout, un clip tellement minimaliste qu’il en devient ce genre d’objet qui comble au delà des attentes.

D’ailleurs, le clip est en totale cohérence avec le travail vidéo de Sam Taylor-Wood, qui joue souvent avec les habitudes de notre sensibilité sollicitée en permanence par de multiples stimuli. Elle a tendance pour sa part à priver nos sens de certaines de leurs sources pour mieux focaliser l’attention sur d’autres, même si il faut pour cela susciter une certaine frustration. Ici, c’est notre habitude du mouvement qui sera frustrée, car le clip est quasi totalement statique. Une expérience proche avait été tentée par cette même artiste, quand le projet vidéo « Destricted » l’avait contactée pour réaliser l’un des courts métrages qui allaient ensuite former une proposition pornographique alternative. « Death Valley » est un court métrage mettant en scène un onanisme tout relatif, car s’il n’engage qu’un seul être humain, il branche néanmoins celui ci sur la planète toute entière dans ce point le plus bas que connaissent les Etats Unis, au creux de la terre pour ainsi dire, dans un ensemencement qui a tout de primal.

Evidemment, vous ne verrez ci dessus que l’introduction de ce court métrage, la suite ne serait pas diffusable sans un avis préalable à la population qui éloignerait les utilisateurs d’internet qui se trouveraient être mineurs. Mais peu importe, l’essentiel est déjà là dans cette introduction : minimalisme, réduction de la narration à rien, détournement des codes habituels du genre, sensibilité tellurique; Sam Taylor-Wood montrait alors dans quel univers décalé elle gravitait. Voila que des galaxies lointaines entrent en collision les unes avec les autres. On sait que c’est comme ça que naissent des mondes.

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Sauvetage

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 4 commentaires »3 novembre 2008

Il y a déjà d’assez nombreux mois, j’avais un peu mis en avant un extrait du livre de Denis Duclos « Société monde – Le temps des ruptures« , parce qu’il y développait une théorie intéressante, tournant autour du concept d’hyperbourgeoisie (du moins, le passage que j’utilisais s’appuie t-il sur ce concept).

Il se trouve que le chapitre 2 de ce livre reprenait en le développant un article publié dans Le Monde diplomatique d’aoüt 1998, article qu’on peut retrouver ici. je laisse le lecteur aller découvrir cet article dans son intégralité, mais je focaliserai cette fois l’attention sur la fin de l’article, où Duclos décrit brièvement, mais de manière claire et parlante, le rapport que cette hyperbourgeoisie entretient avec les institutions étatiques. Et ce qui est intéressant, ici, c’est de se demander comment cette classe dominante peut parvenir à maintenir des structures qui, simultanément, l’entravent, et néanmoins la garantisse contre elle même. Et la manière dont Duclos, il y a dix ans, le décrit semble intéressante car, à la façon dont on recourt aujourd’hui à l’Etat pour sauver des intérêts privés, sans aucune exigence en contrepartie, on peut penser que ce programme de résistance que propose Duclos est en train d’être tout simplement contourné, sans qu’on s’en aperçoive vraiment :

« On ne peut donc pas attendre qu’elle admette le côté positif des vieilles structures protectrices des civilités qu’elle s’acharne à démanteler. Pourtant, elle ne saurait se débarrasser de la culture qui construit un style de consommation légitime. Elle ne saurait non plus négliger la culture politique qui seule lui permettra de survivre au chaos dont elle tire jouissance. Entre deux buts complémentaires et contradictoires – transcrire la domination sociale en phénomène mondial, subsister comme nouvelle élite -, l’hyperbourgeoisie devra construire un compromis ou périr dans le retour de conflits armés incontrôlables.

Les problèmes politiques de l’hyperbourgeoisie se ramènent à un seul : combler le vide d’institutions qui pourraient, avec son accord, contrôler ses propres tendances suicidaires. Ici, l’universalisme démocratique est une perspective, qui passe par la construction d’instances mondiales à partir des fondations internationales actuelles. Une forme efficace de résistance des bourgeoisies civilisées et des classes moyennes cultivées consisterait à exiger la suspension des opérations de démoralisation des structures de culture (indépendance économique, solidarité sociale, recherche, éducation), en préalable à la formation de structures paneuropéennes ou mondiales fondées sur le respect de la diversité des langues, des sociétés et des cultures. Autour d’un tel objectif, l’hyperbourgeoisie peut négocier sa future place avec les autres composantes du monde qu’elle contribue à unifier. Pour le meilleur ou pour le pire. »
Denis Duclos – Naissance de l’hyperbourgeoisie – Le monde diplomatique – Août 1998.

« Combler le vide d’institutions qui pourraient contrôler ses propres tendances suicidaires« . Notre président n’a pas d’autre discours depuis plusieurs semaines déjà, et tant qu’on n’aura pas de recul historique sur la période que nous vivons, on appelera ce principe « moralisation de la finance ». Beau rideau de fumée. Pour qu’il y ait morale, il faudrait qu’il y ait prise en compte d’intérêts autres que ceux de la finance elle même, espoir dont nous pouvons faire le deuil par avance. Nous autres classes moyennes pas trop connes, est ce que nous négocions quoi que ce soit contre la création de ces structures qui vont instaurer un nouvel ordre dont, à voir comment leur inauguration s’accompagne d’un vaste projet de dérégulation de l’emploi, on a du mal à croire qu’il protège qui que ce soit, en dehors de ceux qui sont déjà sur-protégés? Pour le moment, non. La « gauche » se contente de jouer les malines géniales en disant qu’on lui pique ses idées (si ça, ce n’est pas un aveu du fait qu’elle n’en a vraiment plus, des idées…). Si on s’en tient à ce qui est réclamé diplomatiquement aux banques, elles devront se contenter de publier des comptes un peu plus précis que ceux auxquels elles nous avaient habitués; soit. Mais quand on nous dit qu’il s’agit de relancer l’économie, de quelles économies s’agit il ? Celles des individus (celles des travailleurs, en particulier ?), ou celles des investisseurs ? Il semblerait qu’on ait d’ores et déjà la réponse : là où on accorde des largesses à l’hyperbourgeoisie pour lui sauver les fesses, on assouplit les conditions d’emploi et, donc, on précarise encore plus les travailleurs les plus pauvres (et on instaure, pour de bon, le fait qu’on peut être, simultanément, travailleur ET pauvre). Bref, les conditions de cette aide ne sont pas négociées, car celui qui en décide appartient à la caste de ceux qui en bénéficient, et qu’il suffit de brandir l’épouvantail de la baisse du pouvoir d’achat pour qu’on accepte à peu près tout et n’importe quoi.

Vraiment, la lecture plus prolongée de Denis Duclos s’avère être, ces temps ci et avec le recul que permettent les évènements, plutôt éclairante.

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