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On n’a pas que d’l'amour à vendre, ça non !

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 6 commentaires »9 mai 2011

On se souvient peut être qu’au début de ses Réflexions sur la question juive, Sartre propose de sortir l’antisémitisme de la catégorie des opinions pour ne considérer cette position que sous l’angle de la passion.

« Ce mot d’opinion fait rêver… C’est celui qu’emploie la maîtresse de maison pour mettre fin à une discussion qui risque de s’envenimer. Il suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive en les assimilant à des goûts. Tous les goûts sont dans la nature, toutes les opinions sont permises ; des goûts, des couleurs, des opinions il ne faut pas discuter. Au nom des institutions démocratiques, au nom de la liberté d’opinion, l’antisémite réclame le droit de prêcher partout la croisade anti-juive. En même temps, habitués que nous sommes depuis la Révolution à envisager chaque objet dans un esprit analytique, c’est-à-dire comme un composé qu’on peut séparer en ses éléments, nous regardons les personnes et les caractères comme des mosaïques dont chaque pierre coexiste avec les autres sans que cette coexistence l’affecte dans sa nature. Ainsi l’opinion antisémite nous apparaît comme une molécule susceptible d’entrer en combinaison sans s’altérer avec d’autres molécules d’ailleurs quelconques. Un homme peut être bon père et bon mari, citoyen zélé, fin lettré, philanthrope et d’autre part antisémite. Il peut aimer la pêche à la ligne et les plaisirs de l’amour, être tolérant en matière de religion, plein d’idées généreuses sur la condition des indigènes d’Afrique centrale et, d’autre part, détester les Juifs. S’il ne les aime pas, dit-on, c’est que son expérience lui a révélé qu’ils étaient mauvais, c’est que les statistiques lui ont appris qu’ils étaient dangereux, c’est que certains facteurs historiques ont influencé son jugement. Ainsi cette opinion semble l’effet de causes extérieures et ceux qui veulent l’étudier négligeront la personne même de l’antisémite pour faire état du pourcentage de Juifs mobilisés en 14, du pourcentage des Juifs banquiers, industriels, médecins, avocats, de l’histoire des juifs en France depuis les origines. Ils parviendront à déceler une situation rigoureusement objective déterminant un certain courant d’opinion également objectif qu’ils nommeront antisémitisme, dont ils pourront dresser la carte ou établir les variations de 1870 à 1944. De la sorte, l’antisémitisme paraît être à la fois un goût subjectif qui entre en composition avec d’autres goûts pour former la personne et un phénomène impersonnel et social qui peut s’exprimer par des chiffres et des moyennes, qui est conditionné par des constantes économiques, historiques et politiques.
Je ne dis pas que ces deux conceptions soient nécessairement contradictoires. Je dis qu’elles sont dangereuses et fausses. J’admettrais à la rigueur qu’on ait une opinion sur la politique vinicole du gouvernement, c’est-à-dire qu’on se décide, sur des raisons, à approuver ou à condamner la libre importation de vins d’Algérie. C’est qu’il s’agit alors de donner son avis sur l’administration des choses. Mais je me refuse à nommer opinion une doctrine qui vise expressément des personnes particulières et qui tend à supprimer leurs droits ou à les exterminer. Le Juif que l’antisémite veut atteindre ce n’est pas un être schématique et défini par sa fonction comme dans le droit administratif ; par sa situation ou par ses actes, comme dans le Code. C’est un Juif, fils de Juifs, reconnaissable à son physique, à la couleur de ses cheveux, à son vêtement peut être et, dit-on, à son caractère. L’antisémitisme ne rentre pas dans la catégorie de pensée que protège le Droit de libre opinion.
D’ailleurs, c’est bien autre chose qu’une pensée. C’est d’abord une passion. Sans doute peut-il se présenter sous forme de proposition théorique. L’antisémite « modéré » est un homme courtois qui vous dira doucement : « Moi je ne déteste pas les Juifs. J’estime simplement préférable, pour telle ou telle raison, qu’ils prennent une part réduite à l’activité de la nation. » Mais, l’instant d’après, si vous avez gagné sa confiance, il ajoutera avec plus d’abandon : « Voyez-vous, il doit y avoir « quelque chose » chez les Juifs : ils me gênent physiquement. » L’argument, que j’ai entendu cent fois, vaut la peine d’être examiné. D’abord il ressortit à la logique passionnelle. Car enfin imaginerait on quelqu’un qui dirait sérieusement « Il doit y avoir quelque chose dans la tomate, puisque j’ai horreur d’en manger. » Mais en outre, il nous montre que l’antisémitisme, sous ses formes les plus tempérées, les plus évoluées reste une totalité syncrétique qui s’exprime par des discours d’allure raisonnable, mais qui peut entrainer jusqu’à des modifications corporelles. Certains hommes sont frappés soudain d’impuissance s’ils apprennent que la femme avec qui ils font l’amour est Juive. Il y a un dégoût du Juif, comme il y a un dégoût du Chinois ou du nègre chez certaines gens. Et ce n’est donc pas du corps que naît cette répulsion physique puisque vous pouvez fort bien aimer une juive si vous ignorez sa race, mais elle vient au corps par l’esprit ; c’est un engagement de l’âme, mais si profond et si total qu’il s’étend au physiologique, comme c’est le cas dans l’hystérie.
Cet engagement n’est pas provoqué par l’expérience. J’ai interroge cent personnes sur des raisons de leur antisémitisme. La plupart se sont bornées à m’énumérer les défauts que la tradition prête aux Juifs. « Je les déteste parce qu’ils sont intéressés, intriguants, collants, visqueux, sans tact, etc. »- « Mais, du moins, en fréquentez vous quelques uns ? » – Ah ! Je m’en garderais bien ! » Un peintre m’a dit : « Je suis hostile aux Juifs parce que, avec leurs habitudes critiques, ils encouragent nos domestiques à l’indiscipline ». Voici des expériences plus précises. Un jeune acteur sans talent prétend que les Juifs l’ont empêché de faire carrière dans le théâtre en le maintenant dans des emplois subalternes. Une jeune femme me dit : « J’ai eu des démélés insupportables avec des fourreurs, ils m’ont volée, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous juifs. » Mais pourquoi a-t-elle choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur en particulier ? C’est qu’elle portant en elle une prédisposition à l’antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs « l’agacent » à cause des mille injustices que des corps sociaux « enjuivés » commettent en leur faveur. « Un Juif a été reçu à l’agrégation l’année où j’ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type-là, dont le père venait de Cracovie ou de Lemberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile . » Mais il avoue, par ailleurs, que c’est « la bouteille à l’encre » et qu’il n’a pas préparé le concours. Il dispose donc, pour expliquer son échec, de deux systèmes d’interprétation, comme ces fous qui, lorsqu’ils se laissent aller à leur délire, prétendent être roi de Hongrie et qui, si on les interroge brusquement, avouent qu’ils sont cordonniers. Sa pensée se meut sur deux plans, sans qu’il en conçoive la moindre gêne. Mieux, il lui arrivera de justifier sa paresse passée en disant qu’on serait vraiment trop bête de préparer un examen où on reçoit les Juifs de préférence aux bons Français.D’ailleurs, il venait vingt-septième sur la liste définitive. Ils étaient vingt-six avant lui, douze reçus et quatorze refusés. Eût-on exclu les juifs du concours, en eût-il été plus avancé ? Et même s’il eût été le premier des non admissibles, même si, en éliminant un des candidats, il eût eu sa chance d’être pris, pourquoi aurait on éliminé le Juif Weil plutôt que le normand Mathieu ou le Breton Arzell ? Pour que mon collègue s’indignât, il fallait qu’il eût adopté par avance une certaine idée du Juif, de sa nature et de son rôle social. Et pour qu’il décidât qu’entre vingt-six concurrents plus heureux que lui, c’était le Juif qui lui volait sa place, il fallait qu’il eut donné a priori, pour la conduite de sa vie, la préférence aux raisonnements passionnels. Loin que l’expérience engendre la notion de Juifs, c’est celle-ci qui éclaire l’expérience au contraire ; si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait. »

Confronter ces lignes, publiées en 1954, aux propos tenus de nos jours donne un peu le vertige, comme si l’histoire, fonçant un peu aveuglément au rythme du renouvellement de nos marchandises/gâteries, avait franchi, façon Tex Avery, l’angle du précipice, et se tenait, immobile dans le vide, tournant son regard vers la caméra, lui adressant un gros sourire crispé, en espérant faire ainsi diversion. Si Sartre prend soin d’illustrer l’antisémitisme par des propos dans lesquels intervient rapidement l’avidité, l’appât de ce qui ne peut être partagé et dont on reproche aux autres d’en être possesseur ou bénéficiaire sans pouvoir admettre que la motivation profonde du propos relève de l’égoïsme et non de la raison, c’est qu’on sait bien que ce type d’expression apparaît d’autant plus facilement qu’on est, ou qu’on pense être en situation de crise et de pénurie.

Ainsi quand traine plus ou moins, chez un certain nombre de nos concitoyens, le sentiment que des ressources limitées sont partagées avec un nombre croissant de personnes, et qu’eux-mêmes souffrent d’un pouvoir d’achat limité (comme s’il pouvait être illimité, et comme s’il existait un quelconque seuil au-delà duquel il pouvait être considéré comme suffisant), il n’est pas étonnant de voir germer, puis fleurir, des discours qui n’ont pas d’autre but que de désigner toutes les catégories d’êtres humains, hors la leur, qui devraient être privées de ce dont ils sont envieux.

A partir du moment où ce programme a été lancé, il n’y a pas grand-chose qui puisse lui faire obstacle, et il ne faut pas s’étonner de le voir s’accomplir dans tous les domaines, y compris ceux qu’on pensait immunisés. Ces derniers jours, voir le monde du football attaqué sur l’aile par un discours recourant à des descriptifs raciaux, c’est inattendu. Mais c’est en même temps logique : désormais, il ne suffira pas de se tenir à l’écart des universités d’été de l’UMP ou des meetings du FN pour être protégé des discours visant à discriminer les uns et les autres sur la base de ce qu’ils sont. Même dans les vestiaires des stades de foot où des gamins de 11 ans se préparent à jouer leurs premières rencontres, l’ambiance sera à la sélection sur des bases raciales. Que l’idée soit mise en œuvre ou pas, peu importe maintenant : l’idée est là et on ne dira jamais à un gamin noir que le quota des garçons de couleur a été atteint dans son équipe, et qu’il ne sera dès lors pas sélectionné ; mais rien ne l’empêchera d’imaginer que ce soit là la véritable raison de sa mise à l’écart. On se souvient de Poutine annonçant qu’il traquerait le terroriste Tchétchène jusque dans les chiottes. Ce qui se passe aujourd’hui dans le foot relève de la même logique : on ira faire chier les immigrés et leurs descendants jusque dans les moindres recoins de leur vie sociale, et particulièrement dans les quelques espaces où, précisément, ils auraient pu se sentir chez eux, et où jusque là on parvenait à les valoriser. En d’autres termes, en raison même de ce qu’ils sont, et non de ce qu’ils ont fait, on ne leur laissera aucune zone de répit. Accessoirement, on notera que la fédération française du foot ne semble pas avoir comme projet d’instaurer une limitation de la proportion de blancs dans sa propre direction. C’est sans doute que l’absence de représentativité de la direction de ce sport, et le déni de démocratie qu’elle constitue ne constitue pas un problème, du moins aux yeux de ces dirigeants, dont on a pu voir à quel point ils rechignaient à abandonner leur mandat.

Mais le football n’est pas le seul terrain sur lequel les logiques passionnelles se sont défoulées ces derniers temps. Lorsqu’il y a quelques semaines, Rudolf Brazda a été nommé officier de la Légion d’honneur, on a pu voir quelques illustrations de la logique passionnelle de certains. Alors même qu’on peut décerner ce genre de décoration à des abrutis notoires sans que cela soulève le moindre commentaire dans les forums des sites d’information, on a peu assister à un déferlement de sarcasmes et de propos scandalisés lors de la remise de cette décoration à M. Brazda. Si on devait résumer les raisons de ce haut le cœur, on pourrait dire que, simplement, certains ne voient pas pourquoi la Légion d’honneur devrait recevoir dans ses rangs des personnes qui se sont contentées d’être victimes. Sur le forum de Rue89, on en a vu certains se contorsionner dans des argumentations tordues, montrant qu’après tout, être déporté parce qu’on est homosexuel ou se trouver dans la trajectoire d’un tsunami, c’est du pareil au même, que les victimes n’ont rien fait pour l’être et qu’elles ne doivent pas faire l’objet d’une reconnaissance nationale. On devrait faire lire ces argumentaires à des élèves qui étudient le texte de Sartre cité plus haut, tant on a là l’illustration parfaite de son propos : si Rudolf Brazda n’était pas homosexuel, la décoration qui lui a été remise ne poserait aucun problème, et ne susciterait aucun commentaire. Dans la France telle qu’elle est aujourd’hui, on trouve donc encore des individus qui souhaitent faire entendre leur voix sur le thème « que les homosexuels existent, pourquoi pas, mais qu’on ne nous demande pas d’accepter qu’ils puissent recevoir les honneurs de la nation comme cela peut arriver à n’importe qui d’autre ». Et bien entendu, ce beau monde se défend d’être homophobe, cernant tout à fait ce qu’il y aurait de gênant à revendiquer une telle appartenance, préférant entretenir leur petite passion autocentrée sur le principe « Bon, je ne suis pas homophobe, mais quand même… ».
Même principe, entrevu avec retard, sur un site mettant en avant son intérêt pour l’éducation de nos jeunes têtes blondes : www.veille-education.org . On se souvient peut être que l’année dernière, une petite polémique avait été provoquée, dans l’éducation nationale, par un film tentant de combattre, chez les enfants, l’homophobie ambiante dont on se disait que, si on ne peut plus faire grand-chose pour l’extraire des esprits des parents, on pouvait peut-être essayer d’en empêcher les germes chez les enfants. On se doute qu’un site qui tente de collecter un grand nombre d’informations sur la question de l’éducation devait à un moment ou un autre, aborder cette question. Mais au lieu de simplement développer des arguments soutenant, ou invalidant cette initiative, le rédacteur des rubriques qui suivaient cette affaire prit sur lui d’écrire le texte suivant, à propos d’un instituteur qui avait soutenu l’initiative d’une éducation visant à ne pas encourager l’homophobie :

« La propagande homosexuelle dès la maternelle ?
[Gaël Pasquier y est favorable et le dit dans Le Monde.]
(…) Un petit garçon ne fera pas nécessairement sa vie d’adulte avec une femme, une petite fille n’est pas tenue d’espérer un prince charmant. Pourtant les histoires racontées en classe envisagent rarement d’autres possibles. Diversifier les représentations que l’on propose aux élèves est donc (…) primordial.
NDLR : Nous croyions qu’il s’agissait uniquement de lutter contre l’homophobie ?
De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas.
Gaël Pasquier est directeur de l’école maternelle Romain Rolland à Fontenay-sous-Bois (94) dans l’Académie de Créteil. L’homme qui se présente comme “doctorant en sciences de l’éducation” semble très au fait du “cinéma militant” homosexuel (voir cet article paru en 2004 dans un supplément de L’Humanité). Il est aussi un adepte forcené de la théorie du genre. Par exemple, il écrit “jeunes homosexuel-le-s” dans sa tribune du Monde au lieu de “jeunes homosexuels”. Les écoliers de Romain Rolland apprennent-ils qu’en français, au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin ? Ou sont-ils formés à parler comme des militants “gay” ou du NPA ? La question mérite d’être posée.
Quant aux parents des écoliers de Romain Rolland, pas sûr qu’ils sachent qui est le directeur de l’école maternelle de leurs enfants. Faisons confiance aux moteurs de recherche sur Internet pour pallier cette lacune dans les prochains jours… »
http://veille-education.org/2010/02/28/la-propagande-homosexuelle-des-la-maternelle/

Admirez le travail.

1 – Le titre n’est pas du tout dramatisant : on nous parle de propagande, comme si l’homosexualité était une idéologie à laquelle on peut, ou pas, adhérer ; comme si, surtout, un quelconque discours pouvait influer sur l’orientation sexuelle des personnes, et des élèves, ce qui trahit au moins deux présupposés : A – Il serait très grave que des élèves aient pour avenir d’être homosexuels (ce qui, on en conviendra, constitue précisément un discours homophobe ; on comprend bien que le site «veille-education.org » n’apprécie pas les expérimentations visant à combattre l’homophobie, s’il se sent visé par l’expérience. B – Il y aurait une efficacité du discours sur l’orientation sexuelle des enfants, futurs adultes ; la proposition est surprenante, parce qu’on s’explique mal, dès lors, comment ceux qui, finalement, auront connu un destin marqué par l’homosexualité ont pu, jusque là, passer à travers les mailles du filet de la propagande hétérosexuelle jusque là en vigueur dans notre éducation. En somme, veille-education n’a pas de problème particulier avec la propagande, à partir du moment où c’est la sienne qui a voix au chapitre. Les autres discours sont, eux, condamnés, précisément parce qu’ils relèvent de la propagande, mais chacun peut juger du sérieux de cette accusation.

2 – On apprécie aussi la manière dont on ne fait pas du tout peur aux parents : « De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas ». On a beau retourner le propos dans tous les sens, on ne voit pas comment interpréter le mot « pratique » autrement que sous l’angle du « passage à l’acte ». Dans l’esprit du rédacteur de l’article, lutter contre l’homophobie, ce serait donc forcément être au bord du précipice de la pédophilie, puisque cela consisterait non pas à tenir un discours théorique sur l’homosexualité, mais à en faire un acte, c’est-à-dire à être homosexuel avec les enfants. Et, afin de bien marquer les esprits, on ne fait pas planer une menace théorique sur des enfants abstraits, mais on précise dans l’article qu’un instituteur précis, Gaël Pasquier, dont on cite l’école, pourrait constituer un danger identifié… si les parents d’élèves savaient mieux qui il est. « Pas sûr quils sachent qui est le directeur de l’école maternelle de leurs enfants ». L’appel qui suit à la délation via le net dans les jours qui suivent la publication de cet article trahit assez bien le délire dans lequel se trouve sont rédacteur : se refusant à prendre lui-même le risque de faire justice par lui-même en faisant la vie dure à Gaël Pasquier, il conseille aux parents d’élèves, qui forcément lisent ses articles, de le faire à leur place.

3 – On valorise, aussi, le courage du rédacteur de l’article, qui ne se gène pas pour jeter Gaël Pasquier en pâture à l’homophobie potentielle des parents d’élèves (homophobie qui, dans l’article, n’est pas seulement potentielle, car elle est désirée, puisque ce serait le seul élément susceptible de déclencher une action contre cet instituteur (ici aussi, comme chez l’antisémitisme décrit par Sartre, les arguties (fort limitées, d’ailleurs), ne servent qu’à masquer la haine qui sert de fondation à ce qui veut se faire passer pour une pensée. Le rédacteur, lui, restera bien au chaud, tapi dans son anonymat. On saura juste qu’il a choisi comme pseudonyme « Gustave », que le groupe Facebook de soutien à veille-education.org est tout aussi opaque, le personnage semblant tout autant maîtriser la protection de sa vie privée qu’il est apte à étaler celle des autres, en ne pouvant pas être inconscient des dangers auxquels il les expose, puisqu’il désire manifestement ce danger, sans vouloir en porter la responsabilité.

On ne doute pas que si « Gustave » tombe un jour sur cette colonne (et il est fort possible que cela arrive : on l’imagine assez soucieux de se googler tout seul pour voir quels ondes il produit dans le clapotis des réseaux d’information), il mettra tout en œuvre pour identifier qui peut bien se cacher derrière le pseudonyme « Youri Kane ». On l’informe d’ores et déjà qu’en quelque sorte, on n’attend que ça, qu’il la mène, sa petite enquête de voisinage, qu’il poursuive sa petite activité de milice morale privée et qu’il le dresse son petit rapport pour son gros site plein d’importance, ne serait ce que parce qu’on apprécie toujours de voir la brigade de mœurs adopter si volontiers la position du missionnaire.

Je reviens à Sartre pour boucler. Les dernières lignes de ses Réflexions sur la question juive proposent ceci :

« Il conviendra de représenter à chacun que le destin des Juifs est son destin. Pas un français ne sera libre tant que les Juifs ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits. Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie ».

On l’aura sans compris : ce n’est pas dans l’opposition des essences que l’avenir peut s’écrire, du moins si on veut l’écrire ensemble ; et la manière la plus brutale de rendre les différentes composantes d’une société irréconciliables, c’est de les avoir tout d’abord conçues comme inconciliables, organisant par avance la mise en danger des uns pour le bénéfice des autres. Qu’il y ait quelques uns de nos concitoyens qui soient aveugles aux messages que l’histoire du 20ème siècle nous envoie, c’est de plus en plus une évidence. Qu’ils expriment ce qu’ils considèrent comme une pensée n’établit absolument pas que ces propos relèvent d’autre chose que de simples pulsion d’affirmation de soi. Gustave regarde le monde échapper au pouvoir de sa caste, et tente de rattraper au vol les éléments qui s’effilochent, auxquels il s’est tellement identifié qu’il a l’impression de se perdre lui-même dans la marche de l’histoire. Le pire, c’est qu’ilfaudra peut être se démarquer de ce genre d’individu en allant jusqu’à ne même pas leur souhaiter de mal, veillant à considérer, contre leur propre volonté, qu’on doit bel et bien former avec cette engeance, une même humanité. Qu’ils ne croient cependant pas trop hâtivement en une quelconque gentillesse de la part de ceux qu’ils se verraient bien détruire : si on peut leur interdire de juger et gouverner les autres en fonction de ce qu’ils sont, on peut simultanément les juger, et les gouverner, pour ce qu’ils font.

Compléments :

Réflexion sur la question gay, de Didier Eribon, inévitable ici, étant donnés les croisements effectués ci dessus.

www.veille-education.org site fascinant, manifestement très préoccupé par la place de l’enseignement privé en France, survalorisé lorsqu’il est catholique, vilipendé s’il est musulman. A priori, l’homosexualité devrait être le cadet des soucis d’un tel site, mais en fait, la question est régulièrement mise en avant. Aujourd’hui même, on trouve en page d’accueil une magnifique critique du programme socialiste montrant qu’il ne peut pas y avoir d’égalité entre hétéros et homos, puisque le PS ne définit pas ce que c’est que l’égalité. Sinon, théoriquement, la ligne éditoriale, c’est que veille-education s’intéresse à… l’éducation, sauf quand ses obsessions prennent le controle. On serait l’Auguste qui tient la revue de presse, on trouverait une telle obsession un peu suspecte et on conseillerait aux internautes d’enquêter.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/02/13/parler-d-homosexualite-des-l-ecole-maternelle-une-necessite-par-gael-pasquier_1305164_3232.html Le dangereux plaidoyer de Gael Pasquier. On n’est pas forcément tellement d’accord avec tout. On ne pense pas forcément, par exemple, qu’il faille lutter précisément contre telle ou telle discrimination, et qu’on peut éduquer à aimer plutôt qu’à ne pas haïr; et on ne croit pas que les dessins animés avec des animaux et des lunes puissent éduquer à quoi que ce soit. Mais s’il faut choisir son camp entre Gael Pasquier et ceuc qui aimeraient bien envoyer des parents d’élèves lui faire la peau, le choix est tout fait. Tel Bernadette Soubirou, je me fie à l’amour !

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