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Les visions de Robert

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, SCREENS 4 commentaires »30 août 2007

Le JT est un motif quasi quotidien de fascination. Et quand je dis fascination, comme dirait l’autre, « je pèse mes mots ». Si la grand messe de 20h est assez apte à provoquer des envies de meurtre chez toute personne qui LIT un peu d’information (ce qui supposerait qu’elle prenne un peu de temps dans sa journée pour le faire, qu’elle entame sur d’autres activités telles que regarder la télé, regarder la télé ou bien, par exemple, regarder la télé, qu’elle s’intéresse à autre chose que ce dans quoi on l’invite à se complaire), celui de 13h laisse tout simplement pantois face à une suite d’éléments dont on se demande souvent ce qu’ils peuvent bien venir foutre dans un JT, du moins tant que celui ci revendique de faire de l’info.

Mais parfois, le JT n’est pas le seul à provoquer un petit frisson d’effroi et il apparait bien plus comme un simple effet, ou un écho, d’éléments tout autant inquiétants.

Exemple le Mardi 28 Août, au JT de France2, présenté par la désormais toujours souriante Elise Lucet (qui, finalement, avait fait rudement illusion quand elle officiait sur France3, on avait presque cru y voir des ptits bouts de professionalisme, ou du moins de retenue (mais il faut se résoudre à admettre l’idée que le public de midi doit être systématiquement et soigneusement décérébré). Parmi les maronniers aux branches desquels s’accrochent les rédactions en manque d’inspiration (c’est vrai, il se passe tellement peu de choses dans le monde, et on s’ennuie tellement dans ce pays qu’on se demande bien quelles informations on pourrait diffuser dans un journal télévisé (tiens, par exemple, les émeutes telles que le quartier de Pigalle ou de la gare du nord en ont connu ces derniers jours, ça mériterait un peu d’information ? Apparemment, non)), il y a le renouvellement annuel des dictionnaires. Suspens : quels sont les mots intronisés ? Quels sont ceux qui disparaissent ? (en même temps, finalement, il n’y a guère que les clubs de scrabble et Bertrand Renard pour être vraiment intéressés par l’existence officielle du mot carabistouille). Sur France2, on ne lésine pas sur les moyens puisque ce sont deux équipes d’enquêteurs qui seront dépêchées sur le « terrain » pour l’occasion : là où le JT de 20h nous ressort habituellement les mêmes séquences que celles qu’on a déjà vues à 13h, ce jour là, la chaine puisera dans ses meilleures ressources journalistiques pour nous proposer deux reportages différents sur cet évènement majeur. Pourquoi pas.

Le reportage de 13h fut tout à fait édifiant. Il croisait deux éléments principaux : les mots nouveaux apparus cette année dans le Robert, et un micro-trottoir effectué (ça ne s’invente pas), sur le pont des arts, autrement dit (pour les non parisiens ou pour les distraits), en face de l’Institut de France, haut lieu de la culture française puisqu’il abrite l’Académie Française en personne. On admirera là la présence d’esprit des enquêteurs, digne de celle dont doivent faire preuve les candidats de la Carte au trésor, qui leur a fait se dire que sur cette passerelle, ils devraient trouver des vrais spécialistes de la langue française, aptes à connaître le vrai sens des nouveaux mots. Le principe de l’enquête est simple : on prend des nouveaux mots et on va demander à des « vrais gens » leur définition. Autant dire qu’a priori, on a peu de chances de trouver des vrais morceaux d’information dans ce yaourth là. Par contre, on va peut être en apprendre involontairement un peu plus sur les enquêteurs eux même, et par leur intermédiaire, sur la rédaction de France2.

JT de 13h - France 2 - Mardi 28/08Passons sur le mot Zigounette (qu’un promeneur trouve, quand même, un peu « porno ») et rendons nous directement à la lettre « R » pour un nouveau mot, dont la gestation semble même ne pas être tout à fait achevée puisque son orthographe est encore incertaine : Rebeu (ou reubeu). Déjà, on peut se demander par quelles trajectoires ce mot parvient finalement dans le Petit Robert, mais passons, allons directement à ce qu’on nous en dit dans le micro-trottoir. Ne nous arrêtons pas sur ceux qui n’ont aucune idée du sens de ce mot (comme quoi on peut vivre sur le même sol et ne pas être du même monde). Intéressons nous plutôt à cette jeune fille qui, sur son vélo de jeune fille, avec sa tenue de jeune fille, nous sort un propos de jeune tel que notre pays en comporte certainement beaucoup (fille ou pas, peu importe, si les bons gars de notre pays porteraient peu sa jupe, et enfourcheraient rarement son vélo, nul doute qu’ils s’habillent aux mêmes boutiques quand il s’agit de se fournir en opinions) : « C’est un mot qu’on utilise, j’crois, tous les jours ». Tellement quotidien, ce mot, qu’il n’est preque pas nécessaire de le définir. Seul un intervenant osera dire, avec prudence, que c’est un terme qui désigne quelqu’un qui est d’origine nord-africaine. Avec prudence, car on en est au point ôù dire le mot « arabe » poserait problème, tant on a réussit dans ce pays à faire de ce mot un terme péjoratif. L’hypocrisie est d’ailleurs totale, puisque la définition du Petit Robert est ici précisément : Familier péjoratif; arabe, beur. Génial, doublement génial même, dans un pays où on emploie justement ce terme parce qu’il nous semble moins péjoratif que le mot « arabe », qui lui même avait été supplanté en son temps par sa première inversion verlantisée : beur. Finalement, le Petit Robert nous donne la bonne trajectoire de l’insulte, mais sans trop y réfléchir, donc involontairement : arabe devient, inversé, beur, puis beur redevient, inversé, rebeu. On admirera comment le mot a perdu en qualité au fur et à mesure de son avancée dans nos usages. La réalité est qu’on ne sait même plus comment appeler ces hommes et ces femmes, et que le dictionnaire ne fait ici qu’entériner le fait que dans l’usage, toutes les appelations sont devenues également injurieuses, non pas en elles memes, mais dans la bouche de ceux qui les prononcent, et dans les précautions de ceux qui ne les prononcent pas.

Mais là où le Petit Robert fait preuve d’un zèle intéressant, c’est quand ils illustrent la définition avec la phrase suivante : « T’es qu’un pauvre petit reubeu qu’un connard de flic fait chier. C’est ça ! ». C’est plutôt parlant, comme illustration : le rebeu, ce n’est pas qu’une personne d’origine nord-africaine, c’est aussi une personne qui parle mal (admirez la phrase d’illustration : elle fait parler le beur par la bouche de quelqu’un d’autre, ce qui permet de le mettre en scène comme un objet, sans en avoir l’air, tout en discréditant son discours avec les deux derniers mots : C’est ça !). En somme : le rebeu parle mal, il insulte les autorités du pays qui l’accueille, et bien sûr, quand il se plaint, il exagère. On ne sait pas trop si le terme est en lui même péjoratif (Wikipedia ne semble pas être de cet avis « Ce sont des mots d’argot qui ne portent pas en soi de connotations péjoratives« ) mais on comprend mieux en lisant cette définition et son illustration, pourquoi peu à peu, ce mot peut être considéré de manière péjorative. Et par rebond, puisqu’il n’est que le mot « arabe » remis à l’endroit, comment « l’arabité » peut être durablement installée dans les esprits, par l’intermédiaire d’un certain usage des mots (usage auquel les dictionnaires participent forcément substanciellement) comme quelque chose qui crée un malaise.

Dès lors, si on constate que ce mot apparaît maintenant, dans une France qui parle d’une certaine manière de sa population d’origine étrangère, qui vote contre elle, qui s’en méfie, qui l’évite même, si on constate qu’on définit ce mot de cette manière, qu’on l’illustre ainsi, alors on a une sorte de polaroïd du pays tel qu’il se présente à travers son vocabulaire. Et c’est par ce biais que, sans le vouloir, en alimentant des craintes récurentes dans les JT (craintes sans doute bien efficaces sur les télespectateurs du 13h), de tels reportages informent pour de bon, et permettent de véritables craintes sur le pays.

Finissons sur la conclusion proposée par la jeune fille sur son vélo de jeune fille, croisée sur le pont des arts : quand on lui demande si elle utilise le mot « couillu », elle répond :

« hmmmmm…. Non ! (vous savez, elle prononce le mot « non » très vite, très raccourci, en partant dans l’aigu, comme si elle venait subitement de prendre la décision qu’elle n’utilisait pas ce mot, comme une subite lubie, ou comme si elle venait de trouver la bonne réponse à la question (parce que devant le regard des autres, il ne s’agit pas de répondre à la question « utilisez vous le mot couillu ? », mais plutot à la question « Faut il répondre « oui » à la question « utilisez vous le mot couillu ? » ? »)

- Pourquoi ?

Ca m’parait un peu daté en fait »

Voila. Ca lui parait un peu daté d’employer le mot « couillu ». Par contre, elle emploie le mot « reubeu » tous les jours. On ne pourrait pas le rendre plus actuel. Certes, qu’elle le fasse, c’est son affaire. Mais qu’on en fasse un échantillon représentatif du pays, qu’on la laisse dire ce genre de choses aux télespectateurs du 13h, qui n’ont pour beaucoup d’entre eux sans doute pas besoin de ce genre d’incitation, voila qui témoigne d’un certain esprit. Parce que précisément, pour que le recours au mot « rebeu », qui ne sert qu’à planquer nos réticences à utiliser le mot « arabe », à le prendre avec des pincettes, du bout des doigts (ou de la langue), sans trop y toucher, il faudrait peut être que ce mot « couillu », dans ce pays, soit une peu moins daté, et un peu plus d’actualité.

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Une petite théorie sur un certain gel douche, histoire de revenir aux affaires

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM 2 commentaires »28 août 2007

Dsc02170.jpgGrosse pause dans un blog juste naissant. Autant dire que du point de vue de l’audience, ça équivaut en gros à un petit suissidage en règle. Mais les vacances se passèrent loin de toute connexion au net (du moins, loin de toute connexion fiable, il semblerait que les promesses de liaison wifi sur les terrasses de cafés, même en zone franchement touristique, et même là où le prix du café n’a rien à envier à celui du même café sur les champs élysées, il semblerait que ces promesses, disais-je, soient un tout petit peu mensongères), et finalement, pour avoir des choses à raconter au retour, c’est peut être pas plus mal.

Vacances, j’oublie tout, y a rien à faire du tout.

Du coup, y a le temps d’observer deux trois choses. Des trucs qu’on n’a pas vraiment le temps (ou même l’idée ?!) de regarder d’habitude. Bon ok, en temps normal, bien sûr on regarde les choses, mais on n’a pas le temps de « vouloir » le faire : ce sont plutôt les choses qui attrapent notre regard et qui nous attirent à elles (tiens, vous saviez, vous, que le mot « séduction » venait de là ? Ca vient justement du latin « se ductere« , qui signifiait « attirer à soi », et si on réfléchit trente secondes, la séduction est dès lors forcément un mensonge, une tromperie, puisqu’on n’attire par la séduction que ceux qui ne viennent pas d’eux même; autrement dit, si il y a besoin de séduction, c’est que c’est peut être bien un peu foutu d’avance, enfin bref). Par exemple, sans qu’on le veuille vraiment, on a tous remarqué il y a déjà quelques années, alors que pourtant on était pas parti ce jour là pour faire attention à ce genre de choses, qu’il y avait des individus dans le métro qui portaient des écouteurs qui curieusement, n’étaient pas noirs comme ils étaient censés tous l’être, mais blancs, signe que leurs propriétaires étaient capables d’une audace telle qu’on en arrivait presque à se demander comment on pouvait être soi même aussi tristement majoritaire, aussi abominablement normal, au point de n’avoir pas pu jusque là imaginer être à ce point uniques. Mais bon, mensonge et séduction, les écouteurs blancs n’étaient qu’un signal destiné à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, et quand ils eurent envahis le moindre recoin de wagon de métro, on a tous senti qu’ils étaient un peu la fausse poitrine de la pute sur le trottoir, qui dépasse suffisamment du paysage pour qu’on la remarque, mais qui n’est pas là tout à fait gratuitement. Bref, tant qu’on n’est pas en vacances, on ne peut pas être véritablement curieux, tout juste cède t-on par moments aux tentations de voyeurisme qui sont semées intentionnellement sur notre parcours. Du coup, en règle générale, on ne voit que ce qu’on veut bien nous montrer.

Là, vacances, j’oublie tout, y compris de regarder ce qu’on est censé regarder. Du coup, je regarde d’autres trucs.

Tiens, par exemple. Ca vous était venu à l’esprit, vous, de regarder ce qu’il y a marqué au dos de votre flacon de gel douche ?

Bon, déjà, on ne s’étonne même plus d’utiliser du gel douche vert phosphorescent là où il n’y a pas si longtemps on avait tous dans un porte savon… un savon à la couleur plus ou moins beige, qui se caractérisait avant tout par le fait qu’il n’était pas liquide, ce qui le rendait particulièrement durable. Trop même : pour tout consommateur intensif tel que nous sommes tous censés l’être (sinon, bye-bye la croissance, et toutes les promesses qui vont avec (et sur ce point, on ne saurait trop méditer la leçon chiraquienne sur les promesses : elles n’engagent que ceux qui y croient)), un savon qui dure longtemps, c’est autant de temps passé à rager de ne pas pouvoir en utiliser un tout neuf; et c’était bien ça qui se passait : on le déballait, on le prenait en mains comme si c’était une sorte de galet poli par les multiples jets de la douche (enfin, pas ce jet super puissant qui décalque les tympans quand on le braque dans les oreilles, parce que ça l’aurait carrément creusé), comme si les mains de Cléopâtre en personne l’avait façonné en s’amusant au cours de ses illustres bains de lait d’ânesse. On le posait sur son porte savon (oui, celui là même qui aujourd’hui orne le mur de nos douches et manifeste à lui seul combien le temps passe vite, combien les choses changent et combien nos éphémères installations sont vite inadaptées aux nouvelles éphémères installations que nous inventons sans cesse, celui là même qui désespère de voir un jour de nouveau un savon bien solide se poser en son sein, alors qu’il reste tout aussi désespérément (pour nous), inapte à accueillir nos flacons remplis par le remplaçant, le fameux gel douche (et nous plaignons tous sincèrement ceux qui vivent dans un de ces logements où on crut bon, il y a déjà assez longtemps, d’incorporer le porte savon dans le mur, souvent à la place d’une des pièces de carrelage. On imagine assez la fierté de ceux qui ont, inconscients du fil des choses, installé ce genre de choses. On peut même supposer qu’ils le montraient à leurs amis en leur démontrant le gain de place que cela permettait, le caractère parfaitement rationnel du dispositif. On imagine aussi (et on compatit) le désarroi de ceux qui héritent aujourd’hui de ces niches creusées dans le carrelage, taillées sur mesure pour les pavés de savon qu’on utilisait jadis, et impropres aujourd’hui à accueillir les produits du progrès que sont les gels douche. On aurait presque une pensée pour l’absurdité de leur situation à chaque fois qu’on prendre notre propre douche et qu’on pose sur le sol, car peu de support peuvent accueillir le poids de nos multiples flacons) ce véritable don des dieux), on l’admirait, et dès la première douche prise, on n’attendait plus qu’une chose : le moment où on allait remplacer cette masse gluante et informe par un nouveau galet tout droit sorti des mains des femmes idoles d’Egypte antique. Enfin, bref, on a tendance à ne plus s’étonner de rien.

Pourtant, au delà même de la promptitude qu’a eue le gel douche à remplacer le savon (promptitude qui nous enseignerait au moins une chose : la fin du 20ème siècle fut fascinée par le mou, voire le liquide, ou bien le visqueux. La preuve : quand on essaya de nous faire adopter le produit vaisselle solide, ce fut un échec retentissant, preuve que nous ne sommes pas seulement des consommateurs avides de nouveautés, il faut aussi que ces nouveautés aillent dans un certain sens. Et la trajectoire qui va du liquide vers le solide semble être une impasse. Le moteur de l’histoire semble plutôt être celui qui nous mène du solide vers le liquide, liquidant par là même, en ce qui concerne le gel douche, son pendant, son accessoire, son media, qu’était le gant de toilette, symbole pour les générations précédentes (celles qui vécurent au siècle dernier) de la propreté, de l’hygiène, et signe pour les générations actuelles (qui oublient qu’elles sont, quand même, un peu nées au siècle précédent (mais qu’elles ne perdent pas trop la mémoire : des plus jeunes qu’eux sauront le leur rappeler quand on sera aux alentours de 2060, et que des adolescents affublés de tenues indescriptibles s’étonneront devant eux : « Wow !! Il est né au 20ème siècle ! ») de tout ce qu’un bout de tissu éponge peut avoir de plus répugnant, préférant le retour aux sources dans le lavage sans intermédiaire, peau contre peau, avec tout ce que ça comporte comme aspects pratiques : la paume pour caresser, les doigts pour appuyer là où ça résiste, les ongles quand vraiment ça ne part pas (et les choses sont plutôt bien faites, on peut y aller sans trop se priver, parce que le corps, ça raye pas (enfin, pas trop); certes, le gant avait un côté abrasif intéressant, les peaux mortes s’en allaient sur son passage, mais peu importe : nos hygiénistes, veillant à notre peau ainsi qu’aux rentes de leurs actionnaires ont incorporé aux gels douches tout un tas de trucs qui grattent à la place du gant, comme des noyaux de pêche broyés, de la pierre de lave pulvérisée, peut être bientôt des vrais morceaux de silex ou de quartz, ou bien peut être du fil dentaire barbelé, histoire de bien aller récurer dans les coins. D’ailleurs, je trouve là l’occasion de compléter ma théorie sur le cours de l’histoire, car on à là une belle illustration de ce qu’on appelle la « dialectique » telle que Hegel la concevait : le dépassement des opposés. Le liquide n’a pas seulement vaincu le solide, il l’a incorporé. Le savon est la thèse du produit du produit savonneux. Le gel douche en est l’antithèse. Le gel douche incorporant des éléments solides est la synthèse du processus. Hegel nous enterrera tous, y compris les concepteurs de chez Loréal, et on ne sait même pas si il le vaut vraiment).

Dsc02169_1.jpgToujours est il que quand on jette un coup d’oeil au dos de nos gels douche, on trouve de curieuses choses. Déjà, certains ont des appellations pour le moins « exotiques », ce qui donne l’occasion aux commerciaux de nous pondre des jolis petits chapitres sur les fleurs qui ont été cueillies de-ci de-là à droite à gauche sur la planète, dans le seul objectif que nos narines occidentales frémissent à leur parfum et que les pores de notre peau s’entrouvrent mollement pour laisser les arômes hydratant les pénétrer plus facilement. Mais on a parfois des surprises plus profondes. Et comme toutes les surprises, les meilleures fonctionnent en plusieurs étages. Pour le cas qui nous occupe ici, le premier étage, c’est le nom : (il fallait bien que le personnage principal de ce post apparaisse un jour ou l’autre, le voici enfin !) : AXE VICE. Bon, plus personne ne sait pourquoi les produits « Axe » portent ce curieux nom (peut être une réminiscence de guerre froide, que sais je ?), par contre, on peut avoir des soupçons sur les raison pour lesquelles une des variantes des gels douche « Axe » porte le doux prénom de « Vice » : reprenez les épisodes précédents de la saga dialectique du gel douche : en devenant liquide, le savon rend le gant inutile, les mains se promènent nues sur le corps, le propriétaire du corps (et de mains) redécouvre des sensations qu’il n’aurait jamais du oublier, sensations qu’on pourrait assez bien rassembler sous un concept commun que je vous propose de nommer « caresses » (même si, oui, en effet, on peut se demander quelle est la profondeur requise de ces caresses pour qu’on puisse leur donner le nom de « vice »). Je vous en ferai la preuve une autre fois en vous montrant que la marque Axe n’hésite pas, au dos des flacons d’une autre variante de leur savon liquide, à inciter le client/utilisateur à prendre ses douches en public et à proposer au quidam qui passe de lui savonner le dos (enfin, je dis le dos, mais la marque laisse bien évidemment le client/utilisateur/consommateur/cible libre de choisir ce qu’il se fera savonner par le premier venu sous sa douche). AXE VICE a déjà dépassé la phase de la douche partagée (dans la sémantique savonneuse, ce stade n’est pas du vice, et après tout, cette typologie est assez intéressante, et on pourrait bâtir pas mal de petites réflexions sur ce simple détail). Il va au delà : si les autres gels douches proposent ce qu’on sait déjà qu’on désire, le VICE nous propose des sensations dont on ne savait même pas qu’on les désirait. Déjà, on nous promet de nous « pousser au vice tout en restant clean« . Je vois d’ici les mauvais esprits qui imaginent (ou qui se souviennent) combien le vice peut devenir salissant, à la longue. Mais on ne saura jamais si le sous entendu des communicants de AXE faisait allusion à de quelconques pollutions qui viendraient salir la peau de ceux qui s’adonneraient au vice, ou si plus largement on doit concevoir le vice comme étant une sorte de pollution de la tête. Si on suit la tradition philosophique, c’est la deuxième option qu’il faut choisir, puisque depuis l’antiquité, le vice est défini comme l’opposé de la vertu (on renverra à l’éthique à Nicomaque, d’Aristote par exemple). Car finalement, le vice n’est rien d’autre qu’un détournement de ce qui doit être vers ce qui ne doit pas être (voire même vers ce qui doit ne pas être). C’est en cela que le vice s’oppose à la vertu, car celle ci est précisément ce qui doit être, ce vers quoi les choses tendent. C’est d’ailleurs pour ça que le message arrière du flacon est étonnant : quand au dos d’un flacon lambda de chez Loréal on nous explique qu’en utilisant ce produit précis, on va devenir tel qu’on devait l’avoir toujours été, que la peau va retrouver toute sa jeunesse, on nous tient un discours vertueux (puisqu’on nous dit que ce produit permet de faire en sorte que les choses soient telles qu’elles doivent être (d’ailleurs, regardez bien qui sert de vitrine à ces produits, vous ne trouverez que des symboles de la pureté, de l’hygiène, des modèles offerts à nous autres, humanité subalterne, viciée, qui rêve que grâce à quelques pommades magiques, elle va pouvoir toucher à la divinité. On n’imagine pas trop Nina Hagen ou Brigitte Fontaine vantant les bienfaits des crèmanti-ageoliposomactifs, elles sont tordues pour le « valoir »)).

Du coup, ce produit Axe, si il veut vraiment bien porter son nom, doit nous promettre que les choses ne suivent pas tout à fait le train qu’elles sont censées suivre.

Et sur ce point, on ne sera pas déçus.

En effet, la seconde phrase offerte en pâture au consommateur curieux est la suivante : « un parfum envoûtant qui dévergonde les filles sages… » Au premier degré, on est déjà en plein dans le vice, donc dans le plus pur détournement, dans le terrorisme hygiénique : dévergonder, c’est faire sortir des gonds de la vertu, c’est rendre déviant. Qui ça ? Les filles sages bien sûr. Puisque le texte le dit.

Un arrêt sur image s’impose. Vous avez déjà vu une publicité Axe s’adressant aux filles, vous ? Vous avez déjà vu ces produits vendus au rayon féminin ? Tt tt… Erreur de lecture : ce texte ne s’adresse pas aux filles, mais bel et bien aux gars qui sont les clients ciblés. On franchit alors un pas dans l’escalier du vice (en sens ascendant ou descendant, à vous de voir), en s’enfonçant dans l’imaginaire publicitaire de la marque Axe : le gars utilise un gel douche pour provoquer un effet dévergondant sur les filles qu’il croisera, qui seront alors littéralement envoûtées par le parfum émanant de l’illusionniste séducteur. Il s’agit donc bien de détourner les autres.

Mais si le produit agit sur les autres… pourquoi n’agirait il pas aussi sur celui qui le porte ? Si transformation il y a, c’est bien sur l’utilisateur qu’elle a le plus lieu : celui qui ne pouvait pas séduire, celui qui avait jusque là une vie sage (en apparence vertueuse), deviendra grâce à Axe Vice l’inverse de ce qu’il était censé être. Hmm hmmmmm… Jusqu’où cela peut il aller ? Quelles sont les limites du processus du vice ? J’ai une petite idée sur la question : tout produit travaille à transformer l’image que le consommateur a de lui même, parfois à son insu. Axe propose a des hommes de s’imaginer en séducteurs grace aux phéromones trompeuses dégagées par le gel douche. Mais, au fait, n’est ce pas une attitude un peu inhabituelle de la part des hommes ? N’est ce pas plutôt l’inverse qui est censé avoir lieu (du moins dans l’imaginaire traditionnel de la publicité) ? Vous vous souvenez d’Impulse (« tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs »), on avait le récit d’Axe, mais à l’envers, et en un peu plus conforme au »romantisme » standard. Entre temps, Axe vient inverser les rôles : ce sont les hommes qui doivent user d’artifices pour attirer à eux des femmes qui se comportent en consommatrice de chair masculine. Ce n’est pas la marque qui a décidé de cela, ce sont les rapports entre hommes et femmes qui ont évolué entre temps, et là où ces deux petites phrases ludiques sont astucieuses, c’est qu’elles ne cherchent pas à resister à ce mouvement. Au contraire, elles l’accompagnent et le dépassent.

Là où les rôles sont inversés, il est normal de s’adresser aux hommes en leur proposant d’aller au bout du vice, et de devenir cette petite fille sage sur laquelle des femmes avides pourront se jeter.

L’univers est donc plutôt bien ordonné, et il y a une logique derrière les choses. Pour la voir, il suffit de regarder ! La prochaine fois que vous vous doucherez (dans un avenir qu’on peut espérer assez proche !) vous vous demanderez, un peu, si les concepteurs de votre gel douche n’aurait pas, un peu, une idée derrière la tête. Et au passage, demandez vous aussi si par hasard ça ne vous tenterait pas un peu de devenir cette petite sage rêvant d’être dévergondée qui sommeille en vous.

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