Synthetik – Authentik – Syncrétik
Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC 18 commentaires »24 septembre 2008
Samedi soir, Paris était coupé en deux, et les deux moitiés des parisiens pouvaient se dévisager mutuellement lorsqu’elles se croisaient sur la ligne 13 : ceux de Paris Nord descendaient vers Bercy pour aller voir NTM, ceux de Paris centre montaient au Stade de France, et donc à Saint Denis pour voir Madonna. Choix quasi impossible, deux propositions totalement incomparables, enjeux radicalement différents, mais bon, il fallait bien choisir son camp, et puisque l’époque est au spectaculaire, ce fut donc Madonna.
D’abord, un truc drôle, plutôt improbable a priori, mais qui montre que les metteurs en scène ont une gamme d’idées finalement pas si large que ça, il y a un tableau commun entre les deux concerts : les écrans vidéo simulent à un moment l’arrivée d’un métro, et dans les écrans s’ouvre une porte de laquelle sortent chanteurs, musicien et tout le petit groupe d’agités qui les accompagnent. Eh bien, de tous les effets vidéo, qui sont tous nickel chrome chez Madonna, celui ci est le seul qui soit quasiment raté. Mauvaise échelle de la porte, effet pas crédible, ça marche pas. Par contre, chez NTM, effet réussi, comme si, au delà d’un certain seuil, la distance entre la réalité et l’image véhiculée devait produire des déchirures dans la représentation.
Mais peut être les discours habituels sur la « représentation » ne fonctionnent-ils pas pour ce genre d’objet : au delà d’une représentation, il s’agit plutôt d’un « show », et peut-être (et je dis bien « peut-être !) qu’on a là l’acte ultime de l’art contemporain : on sait que celui ci a tendance à ne plus représenter, mais à présenter, et c’est finalement ce que font ces gros spectacles : on est au-delà de la représentation de quoi que ce soit (d’ailleurs, ce sont les moments vraiment illustratifs du concert qui sont les moins convaincants, quand Madonna fait semblant d’être à demi mourante, électrocardiogramme confirmant cela de manière un peu puérile, tout de même (on se croirait dans une mise en scène de Michael Jackson, ambiance « Oh mon Dieu, la star est fragiiiiiiile !!! »), ou quand elle illustre les propos humanistes de certaines de ses chansons par des grandes et belles images du monde qu’on l’aime tellement qu’il est beau le monde tellement que c’est notre monde). Et peut être dès lors, faut-il oublier toute analyse du rapport qu’entretient le concert avec le réel, et se laisser simplement immerger dans le son et l’image.
Côté image, la plupart du temps, ça fonctionne à fond. Etonnemment, même. On reste un peu stupéfié par l’avalanche d’effets, la pertinence des graphismes, leur cohérence. Il y a la plupart du temps un jeu presque gratuit avec les images qui fonctionne à lui tout seul. La puissance de feu fait son oeuvre, mais il y a là comme une évidence que cette puissance est mise au service de formes qui fonctionnent. Comme le dit le public, « ça le fait ». Comme le dirait Kant, on a là des « formes de la finalité d’objets, en tant qu’elles sont perçues dans ces objets sans représentation d’une fin » (ce qui revient au même, finalement, j’y reviendrai un jour). Et là encore, c’est quand le jeu est gratuit, que ça ne cherche à rien représenter de particulier, que ça marche le mieux : pour être total, le show devrait tendre vers l’abstraction. Alors, bien sûr, il faudrait se débarrasser de quelques séquences, et en particulier celles où un « discours » tente d’être plaqué sur la grosse fiesta qu’est censé constituer le concert. Exit bien sûr la vidéo « get stupid » où les raccourcis politiques et historiques sont encore plus saisissants que dans les quintessentiels films de Besson (enfin, en même temps, on peut certes hurler au scandale, de voir McCain associé à Hitler, mais regardons « La question humaine » ou lisons le livre dont ce film est tiré, et on rediscutera, après, des liens qu’entretiennent nazisme et gestion contemporaine des ressources humaines…). Le monde saura que Madonna vote Obama, mais étant donné que, commercialement, affirmer le contraire aurait été suicidaire, le courage de l’affirmation est dès lors très relatif…
D’ailleurs, peu importent finalement les affirmations, chaque séquence ayant pour but d’annihiler les effets clivants de la séquence précédente. Le concert vire un peu trop judéo-chrétien ? (ah oui… il y a, quand même, une bonne grosse séquence de citations bibliques en lettres de feu du plus bel effet (un tellement bel effet d’ailleurs qu’on en viendrait presqu’à oublier que la plupart de ces citations sont tirées du Lévithique, qui n’est pas précisément le livre de la Bible qui est le plus ouvert sur la diversité des moeurs humaines, ni le plus compatible avec la vie moderne (mais est ce une raison suffisante pour le rejeter ? Voila une question qui ne verra pas une nouvelle parenthèse s’ouvrir pour la traiter))), pas de problème : cinq minutes après avoir proposé cette séquence digne des JMJ (hmm… disons plutôt, « digne des JMJ si celles ci avaient un minimum de sens de la puissance et d’à propos esthétique »), cinq minutes après avoir chanté les louanges du Seigneur donc, Madonna clôturera sa séquence Wok’n'Woll par un signe de la main invoquant le démon, histoire de montrer qu’il y en aurait pour tout le monde et pour tous les goûts. Pour le confirmer, quelques minutes plus tard, elle lançait un MothaFucka dont on se demandait si il était une nouvelle formulation du « Aimez vous les uns les autres » de Jésus Ségolène Royal.
Tout le monde doit aimer Madonna. Toi, l’ex-fan de Ronnie James Dio, toi qui aimes les riffs sanglants, tu dois aimer Madonna fringuée comme le chanteur des Twisted Sisters, langue pendante, main gauche sur le manche de la guitare, main droite en position diabolique (non, non, ce n’est pas le signe de ralliement de la sizaine des louveteaux locale…) suffisamment bien placée pour évoquer un prochain fist fucking sur scène (mais non, finalement tout se passe bien, Madonna n’est pas Wendy O’Williams, et même les fans de Ronnie James Dio ont suffisamment vieilli pour ne pas le regretter). Toi qui es ex-fan de Van Halen, tu dois aimer Madonna qui nous gratifie d’un solo de guitare qui se résumera, certes, à faire ce bon vieil exercice que fait tout ado qui prend en main pour la première fois une guitare un tant soit peu électrifiée : gratter une corde d’un bout à l’autre pour « faire le bruit de moteur » (et Madonna le fait très bien (problème : en fait, tout le monde le fait très bien aussi, mais dans des tenues plus sobres)). Toi, l’ex-fan d’Emir Kusturica et son No Smoking Orchestra, associé à toi, l’ex-fan de Rabbie Jacob, vous devez aimer Madonna, vous aussi, quand elle nous fait sa petite séquence bonne franquette, genre « je suis assise sur une botte de paille à regarder mes potes les Gypsy Kings se taper un boeuf d’enfer devant un public qui ne sait plus très bien où il est, mais qui connaître peut être le seul moment vraiment festif de la soirée. Pas de bol, c’est aussi le seul moment où Madonna est elle aussi spectatrice. Et peut être que c’est ça, son futur. Peut être qu’elle devrait devenir meneuse de revue, parce que finalement, c’est ce qu’elle fait super bien : tête chercheuse dans le monde des performers et des artistes contemporains, chineuse de talents, synthétiseuse de virtuoses. Peut être qu’un jour elle n’aura plus besoin de chanter, ni même d’apparaître au delà de la simple apparition contractuelle, histoire qu’on l’aime quand même. Mais attendez, je vois plein de clubbers dans le stade qui n’aiment peut être pas encore suffisamment Madonna ! Hey ! Les clubbers, vous aussi il faut aimer Madonna. D’ailleurs, le show vous est quasiment dédié : réorchestration dance de tous les morceaux (seuls les gypsy kings y échapperont, par miracle (mais combien de cierges brûlés à Lourdes pour cela ?)), et sono spécialement dédicacées à leurs oreilles défoncées par de trop bruyantes nuits. L’ingénieur du son semble ne connaître que deux fréquences : ultrasons et Sub-basses. Bref, pour un concert de musique, ça tombe mal : ce sont les fréquences où l’oreille humaine ne discerne pas les notes. Bilan : quand la chanteuse chante (oui, on est obligé d’écrire ça, parce que ce n’est pas tout le temps le cas : parfois, la chanteuse ne chante pas (et parfois, le public ne s’en porte pas plus mal)), quand donc Madonna pousse la voix (ce qui est nécessaire pour couvrir les mégawatts de l’accompagnement musical, ça sature très vite, les tympans grésillent plus qu’ils ne vibrent. En somme, il faudra considérer cela non pas comme un concert, mais bel et bien comme un spectacle, qui ne sera donc pas tout à fait total.
Aimez moi, aimez moi semble supplier Madonna à tous ses publics, puisque manifestement, l’assemblée n’était pas caractérisée par son homogénéité, obligeant la mise en scène à de multiples revirements qu’on considérera comme autant de tableaux, parfois contradictoires, poussant dès lors à se poser la question de la sincérité de l’entreprise. Quand le public voit il la véritable Madonna (pour peu qu’un tel objet puisse exister) ? Peut être quand, précisément, dans une sorte de parenthèse délaissant la grosse artillerie, elle envoie dans le sound-system bancal le signal de sa voix nue pour reprendre un vieux titre (il date du 20ème siècle, c’est dire…) dont le premier couplet concentre en lui ce que tentent d’exprimer pas mal de regards devant ce barnum :
Where do we go from here?
This isn’t where we intended to be
We had it all, you believed in me
I believed in you
Certainties disappear
What do we do for our dream to survive?
How do we keep all our passions alive,
As we used to do?
Le refrain synthétise l’entreprise : You must love me (ad lib…)
Problème : ça ne se décrète pas, et ça ne s’ordonne pas, même quand on est Madone de Dieu sait qui.
Alors, finalement, de la même manière que le show met Madonna en face d’elle même, confrontée aux multiples facettes légèrement contradictoires, si ce n’est schizophrène de la créature qu’elle a elle même créée, le public est renvoyé à lui même. En terme de show, il en a pour son argent, et même au delà. Entre éléments plutôt convenus et véritables trouvailles visuelles, on repart les yeux plein d’étincelles et les oreilles pleines d’acouphènes. Mais on sent bien, ici, que la technologie massive employée fait barrière, et que les écrans géant font finalement écran (la mise en scène multiplie d’ailleurs les situations où les écrans mobiles vont servir de masque à la chanteuse, jouant parfois de manière vraiment habile avec l’absence, les présences multiples, un des écrans enfermant même en son sein (on ne peut pas mieux dire, là) celle qui n’est plus alors maîtresse des lieux, puisque ce sont les images qui prennent alors le commandement (et c’est sans doute ce tableau là qui est, de loin, le plus réussi, parce que tout ce que le spectacle met en jeu, volontairement ou pas converge vers cette scène où ces images, devenues liquides, noient littéralement l’entertaineuse (attendez le dvd, vous comprendrez ce que je veux dire).
Renvoyé à ses contradictions, le public peut alors se surprendre à accepter chez Madonna ce qu’on refuse aux organisateurs des cérémonies d’ouvertures des Jeux Olympiques de Pékin : là où on exigerait de ceux ci une authenticité sans faille, là où on veut des petites filles qui chantent « vraiment », des images diffusées en direct, on ferme les yeux et les oreilles sur les évidentes séquences au cours desquelles Madonna ne chante pas (elle ne le pourrait d’ailleurs pas, ça relèverait du surhumain (d’ailleurs, c’est peut être bien de surhumain qu’il s’agit, après tout)). Et cela témoigne au moins du rapport qu’on entretient finalement avec la technique : on en attend une révélation, une illumination suffisamment puissante et impressionnante pour qu’on voit en elle une sorte d’expression de l’essentiel, à tel point que si le dispositif avait fonctionné (et ça pourrait fonctionner : l’objet de la critique n’est pas de remettre en question l’artificialité, mais d’en discuter les objectifs, et ça ne change rien que même quand ça ne marche qu’à moitié, l’artificialité affichée de Madonna est amplement préférable à la soi-disant sincérité enthousiaste et gonflante d’un Kali (vous me direz, aussi, qu’on n’a pas idée de se proposer de pareilles alternatives…)), ça aurait été un peu comme si plusieurs dizaines de milliers de Bernadettes Soubirous avaient, ensemble, assisté à la seule manière dont la vierge (supposée) pourrait aujourd’hui leur apparaître (ça me plait assez, cette idée que finalement, les Bernadettes Soubirous sont légion, qu’elles ne sont pas uniques, planquées dans un quelconque marécage, mais qu’elles se croisent au contraire par milliers dans le bus, le métro, les couloirs de lycée, autour des machines à café des entreprises, et qu’elles circulent, anonymes, discrètement porteuses de leur secret : elles ont vu la vierge, que celle ci ait pris les traits de Jenifer, de Britney, d’Alicia ou de Madonna. Et la vierge leur a dit, à elles, personnellement, parce que leur relation est intime : « you must love me, you must love me », ce qui convaincra des foules entières que décidément, Dieu est amour. Il va sans dire que de nos jours, les Bernadettes Soubirous peuvent tout à fait prendre la forme de folles perdues, dont la vie sera d’autant plus éperdument dédiée à leur déesse que celle ci demeurera indéfiniment inaccessible, intouchable, sacrée, protégée par le moyen grâce auquel elle apparaît : l’écran).
On est presque tenté, à la fin du spectacle, par l’abandon des artifices. On se dit que, tant pis, ça serait peut être bien, un simple show case : Madonna avec sa gratte sur une scène dix fois plus petite, avec un projo et sa voix qui, quand elle fait gaffe, peut sonner juste. Mais il n’est pas sûr que le personnage y résisterait. Dans « Tout sur ma mère », un transexuel nommé « Agrado » monte sur scène pour raconter au public à quel point il est artificiel : il n’y a pas une seule partie de son corps qui n’ait été modifiée par la chirurgie esthétique. L’artifice est total, rien de cette personne n’est naturel. Mais Agrado renverse le regard en montrant que l’artifice est pour lui le seul moyen d’être authentiquement elle. On se dit un peu ça en voyant Madonna sur scène : peut être ne peut elle être authentique que dans cet harnachement technologique. Cependant, une différence de taille sépare la travestie et la transformiste. Agrado, par l’artifice, se donne aux hommes, la chirurgie plastique lui permet de s’offrir aux autres, c’est un processus d’ouverture. Madonna fait exactement l’inverse : plus le dispositif s’alourdit de nouvelles technologies, et plus elle s’éloigne des hommes. En cela, elle alimente une tendance largement répandue chez l’homme à bien aimer qu’on lui retire ce qu’on lui promet. Elle est un bel opium du peuple. Mais comme toute drogue consciente, elle devrait savoir que l’amour qu’on lui porte est conditionné, et impossible. Et on comprend mieux pourquoi le coeur de son spectacle, le moment où elle semble ouvrir la porte à un peu de sincérité et de contact humain est le moment où un ordre double-bind dont on se demande s’il relève plus de la détresse, du sado-masochisme ou du message de Big-Brother est envoyé au public :
you MUST love me
you MUST love me
ad lib.



