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Je n’ai pas lu la Princesse de Clèves

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, TRANSMISSION 4 commentaires »23 février 2009

Comme plein d’autres classiques, connus de nom ou lus par procuration, l’Oeuvre de Madame de La Fayette demeure l’un de ces livres que je n’ai pas lus, et qui ne sont pas précisément en haut de ma pile de lectures à venir.

En fait, on commence à avoir un sérieux problème de transmission. Depuis qu’on s’est décidé à concevoir l’humanité comme incarnée dans chaque individu de manière spécifique, on a multiplié les expressions de l’humanité. Parmi ces manifestations, beaucoup sont minables, inabouties. Remercions-les, ça fera ça de moins à transmettre. Mais beaucoup sont exactement ce qu’elles doivent être, tout à fait singulières et néanmoins universelles, sorties de nulle part, détachées le plus souvent de toute volonté de se faire voir, simplement provoquées par la nécessité d’être; celles ci sont autant d’incarnations de l’humain, qui dessinent ce monde subjectif que beaucoup vont appeler « modernité ».

Alors, on peut avoir peu de goût pour la préciosité un peu affectée de l’écriture de Madame de La Fayette; on peut considérer qu’à plein de points de vue, ça n’est pas trop « notre truc », on peut personnellement placer son oeuvre, dans la pile de lectures, en dessous de Capote, ou de Pouy, parce qu’on a nos urgences, mais vouloir l’évincer de toute liste de lecture, on l’imagine difficilement. Or, si on veut que les livres soient lus, il faut que certains prennent la responsabilité de les faire lire. Ceux dont c’est le métier s’appellent « professeurs ». Parce qu’un prof, finalement, c’est quoi, si ce n’est quelqu’un qui a déjà exploré une partie de ce monde, y a trouvé quelques moyens de s’y repérer, une ou deux sources d’eau potable, quelques arbres fruitiers, une ou deux prairies où paissent des bêtes attaquables et comestibles, et qui se tient là, sur le territoire, au beau milieu du théâtre des opérations humaines, pour y servir de borne, de boussole, d’indicateur. Le prof est un éclaireur, payé pour passer son temps « libre » à explorer; et il revient pour faire le point avec la génération suivante, dresser des cartes du territoire. Là comme ailleurs, ces éclaireurs n’ont jamais eux même gagné une quelconque bataille, ni produit directement le moindre profit. Si on avait la vue basse, on pourrait croire qu’ils sont inutiles, puisque leur rôle se limite à empêcher l’aveuglement total de l’humanité. Soyons cyniques : finalement les profs sont ceux qui nous permettent, à nous autres ignorants, de ne pas lire La Princesse de Clèves, tout en nous offrant la possibilité transmise à chaque nouvelle génération, de la lire. En d’autres termes, je peux dormir tranquille, chaque soir, bien que je ne l’aie pas lue, puisque je sais que d’autres l’ont fait, et l’ont même étudiée de manière approfondie; mon inculture n’est donc pas une perte pour l’humanité, j’en suis la seule victime.

Dès lors, les attaques réitérées de notre président contre ce roman ne sont pas uniquement des private jokes dont il semble se dire (au rire qu’il partage avec lui-même dans d’atroces grands moments de solitude heureusement atténués par la présence, toujours proche, de sa clique qui est aussi sa claque et qui fait mine de rigoler elle aussi, pour ne pas tomber dans ces disgrâces qui sont sans doute cet aspect de la politique que cet homme manie avec le plus de dextérité (le mot « délicatesse » aurait été ici un brin déplacé, semble t-il)) que décidément, quand il en aura fini avec ce job de cinq (dix ?) ans, il faudrait qu’il écrive quelques textes pour son ami Bigard. D’abord, il met en question la nécessité de transmettre le patrimoine à la génération suivante, et ce faisant il offre une piste d’économies considérables pour l’université, mais ce faisant, par inculture (et ça, on peut le savoir sans avoir lu l’oeuvre), il s’attaque précisément à un de ces quelques romans qui font entrer la littérature dans ce nouveau monde qu’on va appeler « modernité ». Je sais que le concept est un peu flou, puisque pour la plupart, il signifie simplement « contemporain » et souvent « cool ». On voit assez bien Sarkozy trouver « moderne » de pouvoir faire son jogging en écoutant « comme si de rien n’était » l’album de sa partenaire de boulot de scène sur son ipod, ne réalisant pas que ce qu’il y a là de moderne, ça n’est pas l’ipod, mais la possibilité qui est offerte, à lui comme sa collègue, de pouvoir s’inventer en ce qu’ils ne sont pas, (au-delà même de toute vraisemblance, d’ailleurs). En d’autres termes, la modernité, c’est l’apparition dans le monde du sujet raisonnant. En d’autres termes, les individus ne sont plus posés là comme des pièces d’un mécanisme qui les dépasse, ils sont co-producteurs de leur existence, et ce qui les en rend capables, c’est cette faculté universelle qu’est la raison. Ca commence dans les arts avec la Renaissance, ça cristallise en philo avec Descartes, ça fermente jusqu’au vingtième siècle et ça se sert en plat réchauffé encore aujourd’hui. D’une certaine manière, Sarkozy est l’une des incarnations possibles de la modernité (hmmm… disons plutôt qu’il est peut être un de ces échos que la modernité peut produire aujourd’hui, ça semble assez bien fonctionner comme idée, ça me vient à l’esprit comme ça, mais c’est à creuser), mais comme sa manière de faire, c’est de prendre ce que d’autres ont posé là, sans dire merci, il prend la modernité, mais souhaite voir disparaître ceux qui l’ont inventée. Habile. Il appelle ça « ouverture », d’autres appellent ça récup’. En l’occurrence, c’est tellement bien intégré au personnage et à sa politique que ça semble tout à fait inconscient. Du coup, ne sachant même pas que dans notre pays, quoi qu’on en pense, la fonction présidentielle est éminemment romanesque, il fait du roman présidentiel un épisode parmi d’autres de la série Arlequin; et il est content d’écrire, à sa manière, une page d’histoire.

Alors, maintenant, on peut espérer que la magnificence et la galanterie n’auront jamais paru en France avec autant d’éclat que dans les dernière années du règne de Sarkozy, le premier (on a déjà du la faire, celle-là). On voit mal comment ça pourrait arriver, mais on ne sait jamais. Parmi les résistants, voici une initiative finaude, astucieuse, intelligente. Pas la peine d’en dire plus, l’explication est dans la vidéo elle même.

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Piège de cristal

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 1 commentaire »20 février 2009

apple_store_by_leesafCombien y a t-il de penseurs de « ce qui arrive » ? Combien sont-ils à vraiment penser la situation, et quand je dis « penser », cela signifie effectuer un effort de mise en relation de formes, d’analyse, d’exploration, ce qui ne se réduit jamais à simplement sauver les figures du passé, ou pire, à sophistiquer (à faire des sophismes, quoi) pour protéger les intérêts de sa classe, combien sont ils, ceux là ?

Peu.

Alors, il faut lire Sloterdijk.

Dans son traité « Le palais de cristal – à l’intérieur du capitalisme planétaire« , il y a un chapitre intitulé « L’espace intérieur du monde capitaliste – Rainer Maria Rilke rencontre presque Adam Smith« , qui, à mesure que je le lis, m’apparaît de plus en plus comme un noyau de pensée, une sorte de matière brute, enrichie, puissante, concentrant en elle des dimensions multiples de ce que nous vivons sous la forme de phénomènes du quotidien, l’habitude que nous avons prise de vivre dans un certain monde, de subir certaines information, de bénéficier de ce que nous réprouvons moralement; un chapitre qui mêle aussi l’analyse intellectuelle, le croisement d’influences a priori étrangères, les influences provenant d’horizons lointains; bref, ce chapitre est un dispositif, un mécanisme, et quand, avant de citer des textes présentés comme des inédits de Rilke et de Smith, avec tout ce qu’il faut d’ambiguïté pour qu’on flaire un piège vertueux, Sloterdijk écrit « On laissera à l’imagination théorique du lecteur le soin de prolonger les impulsions des deux documents de telle sorte qu’ils se recoupent sur un point virtuel dans l’espace sémantique de l’observation mûrissante de soi au sein de la Vieille Europe. Ce site devrait, à l’aide du mot de passe « pas de capitalisme sans animisme », être accessible depuis la plupart des postes de travail dotés d’un équipement conforme à notre époque… « , on a bien l’impression de se voir proposer un jeu de piste; un code, un mot de passe, des indices, le matériel nécessaire. Vous, comme moi, avez le nécessaire sous les doigts pour fouiller…

Mais le chapitre tout entier est du genre à faire entrer les neurones en connexion. Et une fois encore, on sent, à lire ces pages, combien les grecs avaient raison quand ils plaçaient le siège de l’âme plutôt dans la poitrine que dans la tête : on peut encore, au vint et unième siècle, avoir le souffle coupé par des idées. Voila ce que ça donne (je tranche dans le texte, parce que ça ferait long, et qu’il s’agit de donner l’eau à la bouche, mais vous allez voir, ça nous parle):

« Quand on observe le monde tel que l’ont modelé les processus transmis par le capital, on est forcé de constater que le cours actuel des choses a confirmé les anticipations de Dostoïevski sur les ambiances de l’existence dans les palais de verre. Quoi qu’il arrive aujourd’hui au royaume du pouvoir d’achat, cela s’accomplit dans le cadre d’une réalité indoors généralisée. Où que l’on séjourne, on est forcé de penser au toit de verre au-dessus de la scène. Les évènements exceptionnels n’échappent pas non plus à cette observation ; les tours de New-York se sont effondrées à l’intérieur du palais de verre, les love-parades berlinoises étaient des amusements de palais dans un vaste Jeu de Paume, sous l’éloquente bienveillance d’un ange doré qui annonce de manière anachronique la victoire allemande à l’ouest – la date doit remonter si loins que même les politiquement corrects, toujours aux aguets, ont oublié de réclamer que la Colonne de la Victoire soit rasée.

the_apple_store_cleaner_by_julboLe palais capitaliste du monde (…) ne consitue pas une structure architecturale cohérente; ce n’est pas une entité semblable à un immeuble, mais une installation de confort ayant la qualité d’une serre, ou un rhizome composé d’enclaves prétentieuses et de capsules capitonnées qui forment un unique continent artificiel. (…) On ferait en outre, nous l’avons montré, une interprétation erronée en exigeant de lui qu’il saisisse « l’humanité » dans toute son ampleur numérique. La grande structure de confort intégrera encore assez longtemps de nombreux nouveaux citoyens en faisant des habitants de la semi-périphérie des membres à part entière, mais elle repousse aussi d’anciens membres et menace beaucoup, parmi ceux qui sont géographiquement inclus, d’exclusion sociale, c’est à dire d’être bannis des situations intérieures privilégiées du contexte de confort. La semi-périphérie se trouve partout où les « sociétés » possèdent encore un large segment de situations traditionnellement agricoles et artisanales (… Note du Moine Copiste : on a là un passage intéressant sur la Chine et la Turquie, mais je saute l’illustration)

Bien qu’elle soit conçue comme un univers indoors, la grande serre n’a pas besoin d’épiderme fixe – dans cette mesure, le Crystal Palace est lui aussi un symbole dépassé par certains aspects. C’est seulement dans les cas exceptionnels qu’il concrétise ses frontières dans un matériau dur, comme dans le cas de la clôture séparant le Mexique et les Etats Unis ou dans celui de ce que l’on appelle la clôture de sécurité entre Israël et la Jordanie occidentale. Ses parois les plus efficaces, l’installation de confort les érige sous forme de discriminations – ce sont des murs composés d’accès à la capacité financière, qui séparent les possédants et les non-possédants, des murs dressés à travers la répartition extrêmement asymétrique des possibilités de vie et des options d’emploi. Sur leur face intérieure, la commune des détenteurs de pouvoir d’achat met en scène son rêve éveillé d’une immunité globale s’ajoutant à un confort d’altitude stable et en augmentation ; sur leur face extérieure, les majorités plus ou moins oubliées tentent de survivre au coeur de leurs traditions, illusions et improvisations. On a de bonnes raisons d’affirmer que le concept de l’apartheid, après sont élimination en Afrique du Sud, a été généralisé dans tout l’espace capitaliste après s’être défait de sa formulation raciste et être passé dans un état économico-culturel difficilement compréhensible. Dans cet état, il s’est largement mis à l’abri du risque de devenir un scandale. On trouve dans le modus operandi de l’apartheid universel d’une part le fait de rendre invisible la pauvreté dans les zones de prospérité, de l’autre la ségrégation des riches dans les zones d’espoir zéro.

(Note du Moine Copiste :
Ça vous a plus hein
Vous en d’mandez encore
Et bien
Ecoutez …
)

Le fait qu’au début du XXIè siècle, le palais de cristal inclut, selon les calculs les plus optimistes, un petit tiers des spécimens d’homo sapiens, mais en réalité sans doute seulement un quart ou moins, s’explique entre autres par l’impossibilité systémique d’organiser matériellement une intégration de tous les membres du genre humain dans un système de prospérité homogène, dans les conditions actuelles de la technique, de la politique énergétique et de l’économie. La construction sémantique et gratuite de l’humanité comme collectif des détenteurs des droits de l’homme ne peut, pour des motifs structurels indépassables, être transposée sur la construction coûteuse et opérationnelle de l’humanité comme collectif des détenteurs de pouvoir d’achat et de chances de confort. C’est là que se fonde le malaise de la « critique » globalisée qui exporte certes dans le monde entier les critères de condamnation de la misère, mais pas les moyens de la dépasser. Dans ce contexte, on peut caractériser Internet – de même que, avant lui, la télévision – comme un instrument tragique, parce qu’il étaye, en tant que média des communications faciles et globalo-démocratiques, la conclusion illusoire que les biens matériels et exclusifs devraient être tout aussi universalisables.

(Note du Moine Copiste : là, il y a un passage vraiment bien sur la mobilité, le tourisme et les déplacements dans les zones à risques, mais bon, je saute…)

shoes_study_02_by_leesafNous l’avons dit : du point de vue démographique, l’espace intérieur du monde capitaliste regroupe à peine un tiers d’une humanité qui comptera prochainement sept milliards de personnes, et géographiquement à peine un dixième des surfaces de terre. Il n’est pas nécessaire de se pencher ici sur l’univers marin parce que la totalité des navire de croisière et des yachts habitables ne représente qu’un millionième des surfaces marines? Seule la nouvelle Queen Mary 2, le dernier paquebot de luxe de Cunard, qui a fait son voyage baptismal à New York en janvier 2004, avec 2600 passagers à bord, mérite peut-être une mention spéciale dans la mesure où ce palais de cristal flottant prouve combien le capitalisme post-modernisé manque peu d’énergie pour afficher son propre prestige. Ce grand navire provocateur est la seule oeuvre d’art total existante et convaincante au XXIè siècle débutant – avant même le cycle d’opéra en sept journée de Stockhausen, Licht, achevé en 2002 – dans la mesure où il résume l’état des choses avec une énergie symbolique intégrale.

Quand on prononce le mot de globalisation, on parle donc d’un continent artificiel dynamisé et animé par le confort sur l’océan de la pauvreté, même si la rhétorique affirmative dominante donne facilement l’impression que par son essence, le système mondial inclut toute chose. C’est le contraire qui est vrai, pour des raisons impératives relevant de l’écologie et de la systémique. L’exclusivité est inhérente au projet de palais de cristal en tant que tel. Toute endosphère « autogâtante », construite sur le luxe stabilisé et la surabondance chronique, est une structure artificielle qui défie les lois de la probabilité. Son existence suppose un extérieur sur lequel on puisse faire peser la charge et que l’on puisse, provisoirement, ignorer plus ou moins – notamment l’atmosphère terrestre que presque tous les acteurs revendiquent comme décharge d’ordures globale. Il est sûr cependant que la réaction des dimensions externalisées ne peut être qu’ajournée, mais pas durablement éliminée. Par conséquent, l’expression « monde globalisé » concerne exclusivement l’installation dynamique qui sert d’enveloppe du « monde de la vie » à la fraction de l’humanité composée par les détenteurs de pouvoir d’achat. A l’intérieur de cette installation, on atteint constamment de nouvelles altitudes d’invraissemblance stabilisée, comme si le jeu gagnant des minorités pratiquant la consommation intensive pouvait se poursuivre à l’infini contre l’entropie.

what_we_look_like_from_hell__by_sickandtiredCe n’est donc pas un hasard si les débats sur la globalisation sont presque exclusivement menés sous forme d’un monologue des zones de prospérité ; en règle générale, la majorité des autres régions du monde ne connaît pas le mot et certainement pas la chose, sauf à travers ses effets secondaires défavorables. Les dimensions gigantesques de l’installation animent tout de même un certain romantisme du cosmopolitisme -parmi ses médias les plus caractéristiques, on trouve les magazines distribués à bord des grandes lignes aériennes, sans parler ici d’autres produits de la presse masculine internationale. On peut dire ici que le cosmopolitisme est le provincialisme des gâtés. On a aussi décrit l’état d’esprit des citoyens du monde comme un « parochialisme en voyage ». C’est lui qui donne à l’espace intérieur du monde capitaliste sa touche d’ouverture à tout ce que l’on peut obtenir contre de l’argent.

(Note du Moine Copiste, qui ne copie quand même pas tout : là, quelques paragraphes sur Rilke, le concept d’espace intérieur, Heidegger et Bachelard, autant de bonnes raisons d’aller voir le livre tout entier, non ?)

« L’espace intérieur du monde du capital » doit (…) être compris comme une expression de topologie sociale, utilisée ici pour la puissance de création d’intérieur qui s’attache aux médias contemporains de la circulation et de la communication : il définit l’horizon des possibilités d’accès, ouvertes par l’argent, aux lieux, aux personnes, aux marchandises et aux données – possibilités qui découlent toutes, sans exception, du fait que la forme déterminante de la subjectivité, au sein de la Grande Installation, est définie par le pouvoir d’achat. Lorsque celui-ci prend une forme concrète apparaissent des espaces intérieurs et des rayons d’opération de nature spécifique – ce sont les arcades de l’access où se rendent toutes sortes de flâneurs dotés de pouvoir d’achat. L’intuition architecturale qui poussait jadis à installer les marchés sous des halles ne pouvait que donner naissance, au début de l’ère globale, à l’idée de la halle en forme de monde – selon le modèle du crystal palace ; le recours à la forme de halle du contexte pour le monde dans son ensemble en est le résultat cohérent ».

Peter Sloterdijk – Le palais de cristal – Maren Sell editeurs – p.276 sq

Suivent les pages inédites, et introuvables de Rilke et Smith, venus se telescoper et se fertiliser sur les pages de Sloterdijk.

Inutile de commenter, finalement. Parfois, il faut se contenter de transmettre, ça me semble être écrit pour ça.

Il faudrait ajouter les dernières pages de ce chapitre, car elles demandent à être transmises, indéxées, diffusées sur les pages de résultat de quêtes, googlisées. Ce sera fait.

NB : Toutes les illustrations sont en fait des prises de vue effectuées dans l’Apple Store de New-York. La transparence, le confort, le « cool« , l’indoor discret pour happy few, ça s’imposait. Il suffit de taper « apple store » dans le moteur de recherche de deviantart pour tomber sur plein de photos de gens vus d’en-dessous. Ca doit être ça, voir le monde depuis l’hémisphère sud…

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Territoire d’outre-ondes

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM Laisser un commentaire »20 février 2009

p211Curieusement, on n’entend plus grand monde plaider pour une reconnaissance du rôle positif de la colonisation. C’est qu’on avait présenté ça comme un chapitre de livre d’histoire, une page tournée qu’on pouvait colorier un peu selon les tendances du moment, selon qu’on se sentait suffisamment en position de force pour réécrire l’histoire en s’y donnant le beau rôle, ou pas. Et ces jours ci, c’est de nouveau selon les teintes contrastées du noir et du blanc que l’histoire s’écrit d’elle même, sans qu’on ait besoin de faire voter des lois l’écrivant à sa place : nous ne sommes pas encore sortis des colonies, quoi qu’on en dise. Nous avons conservé les plus exotiques, celles pour lesquelles il semblait que la carte postale allait définitivement constituer le territoire. Victoire de Korzibsky sur ce point : le territoire reprend l’avantage sur sa représentation, et on découvre ce qui avait toujours été là : les gènes égoïstes qui ne se mélangent pas, les uns qui bénéficient de l’héritage scélérat de leurs aïeux, les autres qui étouffent de voir leurs horizons bouchés par les souffrances conjointes des maux de ce temps (chômage, pauvreté, humiliation économique), et ceux d’autres temps, (on va résumer : occupation). On pourrait être surpris de ne pas les voir demander leur indépendance, mais en même temps, il faut reconnaître qu’une bonne part du génie français est là : avoir fait en sorte que cette indépendance soit finalement impossible. On découvre donc qu’au coeur de ces plages, il y a des terres, et que sur ces terres vivent des gens dont on semble avoir oublié jusqu’à l’existence.

p22On pourrait juste s’indigner, et au passage, histoire de ne pas tout mettre sur le dos des « politiques » (puisque nous les avons choisis, et que le problème n’est pas actuel), on pourrait s’en prendre à soi même de ne pas s’être soucié des lointains, des exotiques, si ce n’est pour apprécier à sa juste valeur l’inventivité d’une langue, la coloration musicale, la nonchalance apparemment sereine de peuples qui semblaient se contenter de couler des jours heureux sur une terre paradisiaque. On se contentait des images de paix puisqu’elles étaient plaisantes. On se contente maintenant des images de guérilla, puisqu’elles osent ce que nous n’osons pas.

Au delà des sentiments mixtes que cela provoque sur nous autres, continentaux, un collègue propose, sur le site de Libération, une réflexion à plus large visée de « ce qui se passe » là-bas. Son texte est juste saisissant, ses conclusions sont d’une clarté aveuglante, et bien sûr, son propos constitue tout autant une loupe sur un phénomène extérieur à nous qu’un miroir qui nous renvoie vers nos propres arrangements avec les équilibres économiques. L’éclairage est si violent qu’on découvre, alors que c’est là, devant nous, ça crève les yeux, que la décolonisation n’a pas eu lieu, et que ce processus qu’on nomme mondialisation a consisté, en fait, à coloniser le monde entier, y compris nous autres européens, et eux aussi, les américains du nord. Regardez Xavier Bertrand nous parler comme si on était tellement crétins qu’on ne pouvait pas comprendre la situations, comme si on était trop nonchalants pour bosser, comme si on avait quand même une certaine tendance à ne rien foutre, alors que lui et ses potes ont besoin qu’on bosse pour eux, regardez comme il fait mine d’être dans la même galère que ceux auxquels il parle avec autant de condescendance, il est presque aussi doué que Parisot sur ce terrain; nous sommes tous colonisés par Xavier Bertrand, et un jour, les Hortefeux, les Besson et leurs successeurs aux mains sales nous ejecterons, nous aussi, peut-être pas hors du territoire, mais hors de nos droits. Et puis après tout, hors du territoire aussi, pourquoi pas ? Ils sont manifestement chez eux… On sent bien, en fait, qu’il y a quelque chose d’une racine commune entre les slogans d’outre-mer et ceux d’ici bas. Mêmes sentiments de spoliation, mêmes humiliations, mêmes impossibilités tout à fait concrètes à vivre, à assurer le minimum dans un monde qui ne cesse de nous conseiller d’en vouloir tout le temps un peu plus, mêmes bras qui en tombent de voir que même les moindres produits de subsistance font l’objet de spéculations à la hausse, et à la fin, mêmes ennemis, et même rage. Nous sommes juste trompés par la similitude des couleurs. Sur le continent, tous les blancs sont gris, et tous semblent frères. Pourtant, il y a entre les uns et les autres les mêmes regards qui, quand ils ne sont pas de haine, sont de simple mépris. Finalement, entre un blanc issu de la colonisation, qui regarde les noirs autour de lui en les trouvant trop ratés pour qu’il puisse envisager que ses petits enfants portent un peu de son sang, et un Séguéla (si c’est pas l’image même de la connerie joviale, cette tête bronzée là, hein ?) qui considère que tous ceux qui, à cinquante ans, ne peuvent pas se payer de Rolex, sont des ratés, quelle différence ? La proximité fait que le second doit draper ses sales idées dans un semblant d’idéaux de gauche, qui consistent à claquer le plus possible de fric, en sachant pertinemment que ce comportement là ne peut pas être universalisé, mais en faisant mine de souhaiter qu’il le soit. Les ennemis peuvent être bronzés, souvent artificiellement. Ils peuvent être souriants. Ils peuvent paraître proches, du genre à mettre la main sur l’épaule ou donner des tapes dans le dos, copains quoi. Au moins, sur ces territoires d’au delà des mers, d’outre-ondes, reliés moins par les bateaux que par les medias, on sait comment se reconnaitre, les nostalgiques du temps des colonies paient ainsi le prix de leur volonté de ne pas se mélanger. Nous sommes davantage dans l’embarras : on a l’air de se ressembler tellement.

p23Pour autant, les choses étant ce qu’elles sont, il va falloir apprendre à se reconnaître, et à repérer les ennemis. Une chance, on ne peut pas s’appuyer sur la couleur de la peau pour le faire, ce qui nous évitera bien des simplifications. Les discours, par contre, sont un bon repère, pour peu qu’on en saisisse le caractère souvent mensonger. Les actes aussi. Les bancs des écoles sont peut être encore un lieu propice à l’apprentissage de ces techniques de repérage dans l’espace politique. On peut craindre qu’en haut lieu, on s’en soit rendu compte. Peut être un jour faudra t il créer des camps d’entrainement pour diffuser ces techniques de reconnaissance. Mais la crise de ces territoires nous met au moins en phase d’éveil : dans leurs difficultés si voisines, dans leurs horizons tout aussi bouchés, ils désignent une source du mal qui n’est pas aussi abstraite que nous semblons vouloir le croire. Contrairement à ce que les principaux intéressés voudraient faire croire, tout le monde n’est pas, ces temps ci (mais jamais, en fait) main dans la main face à la crise. Tels des body-snatchers planqués dans des corps simulant les signes de commisération les plus fraternels (un qui est à la mode, de signe, c’est celui qui consiste à joindre le petit doigt et le pouce et à entonner tous en choeur « FRA TER NI TE »…), ils sont là, à observer le sens dans lequel le vent tourne, soudainement favorable, plus qu’ils ne l’espéraient sans doute.

Compliquons encore. On l’a vu, savoir à qui se fier, discerner les motivations des uns et des autres, par les temps qui courent n’est pas évident, et ça demande une certaine méthode. Demeurera une dernière question, et un dernier doute. Sommes nous en train de nous plaindre parce que nous sommes réellement victimes de la crise ? Ou bien souhaitons nous faire davantage partie de ceux qui en tirent avantage ? Souhaitons nous partager ce dont nous, qui ne sommes ni particulièrement riches, ni pauvres pour autant, nous bénéficions ? Ou bien plaidons nous pour l’augmentation de notre pouvoir d’achat, à nous aussi ? Nous considérons nous comme bénéficiaire ? Ou comme victimes ? Si on nous dit que pour sauver la mise, il faut consommer plus, et si en plus on nous en donne les moyens, on le fait ? Ou pas ?

Soi même, qui est-on dans ce qui se joue ?

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Le Grand Incendie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM 2 commentaires »16 février 2009

261111920_095d54e2edC’est toujours intéressant de surveiller des épreuves de baccalauréat, surtout dans des disciplines qu’on n’enseigne pas soi même. Ainsi, il y a quelques jours j’ai eu le plaisir de distribuer à une trentaine de futurs candidats à ce diplôme censé être décerné à 80% de leur classe d’âge des sujets d »histoire – géographie, au sein desquels se trouvait une bien alléchante proposition d’étude d’ensemble documentaire (oui, c’est l’intitulé de l’un des sujets) : Comment s’organise le monde depuis 1991 ? Vous allez comprendre, si vous liser ce qui suit, que je serais curieux de savoir comment on peut répondre à une telle question, aujourd’hui.

Vaste programme, comme dirait l’autre, et on imaginait tout un tas de manières de traiter cette question, dont toutes ne seraient sans doute pas reconnues comme satisfaisantes par les commissions d’entente et d’harmonisation. Mais, justement, pour éviter les dérapages considérés comme idéologiques, le sujet était accompagné, et ça justifie l’intitulé de l’exercice, d’une série de textes permettant aux candidats d’avoir quelque chose à dire. L’un des textes m’a un peu sorti de ma vigilance de surveillant d’épreuve (enfin, « surveillant », c’est beaucoup dire : les élèves vont tricher dans les chiottes avec leur portable, et il semble difficile d’y faire quoi que ce soit, ce qui contribuera, ça tombe bien, à rendre l’épreuve absurde, inégalitaire, obsolète, et à en accélérer l’abandon) : ce texte portait un titre, « la doctrine américaine », il était écrit par Aymeric Chauprade. Ah, bon, dommage, on ne met pas la biographie des auteurs des textes à commenter dans les sujets; ça aurait donné quelque chose de bien intéressante : Aymeric Chauprade est un politologue et géopoliticien français, souverainiste, soutien de Philippe de Villiers (en 2004, mais pas en 2007), intervenant régulier sur radio courtoisie, bref, en gros tout ce qu’on aime. Mais ne boudons pas notre plaisir : après tout, parfois, ce genre de personnes peut parfois analyser certains phénomènes géopolitiques de manière assez éclairante, puisque finalement on peut parfois partager nos ennemis politiques avec ceux qui sont aussi, et même plus encore, nos ennemis (ceux qui ont connu l’extrême gauche le savent bien, ça, hein ?). Bref, Aymeric Chauprade propose, dans un article intitulé « Etats unis, Russie, Chine, guerre pour le pétrole », une analyse assez intéressante, même si elle ne fait que mettre en ordre des idées qui ne peuvent que nous traverser l’esprit; cette analyse a tout de même pour intérêt d’avoir été écrit en 2003, ce qui permet de regarder « ce qui se passe » sous cette lumière, après coup bien intéressante. Voila donc ce qu’affirme cet article :

 » Mais pour l’Amérique, le pétrole n’est pas simplement une variable économique déterminante pour la croissance américaine et pour le dollar. C’est une ressource dont la planète manquera au milieu du nouveau siècle. [...]
De ce constat, l’Amérique tire deux conclusions : d’abord, puisqu’il n’y aura pas de pétrole pour tous dans quarante ans, il faut dès maintenant s’assurer de la satisfaction de ses besoins futurs en contrôlant politiquement les zones de production ainsi que les routes d’acheminement. Ensuite, le contrôle du pétrole mondial permettra de peser sur les futurs rivaux et plus particulièrement sur le seul adversaire capable de remettre en cause la suprématie politique et économique des Etats-Unis à l’horizon du demi-siècle, la Chine. Car c’est bien l’émergence de la Chine qui menace de remettre en question, à l’horizon 2020, la domination américaine dans la région Asie-Pacifique, et par voie de conséquence dans le monde entier. [...] Et avant 2020, on s’attend que 80 % de la production du Moyen-Orient aille en direction de l’Asie. Cela signifie que dans les années à venir, le monde islamique pourrait avoir intérêt à se rapprocher de la Chine au détriment des Etats-Unis.
Précisément, la montée des forces islamistes antioccidentales dans le monde arabo-musulman fait craindre aux Américains un tel retournement. [...] Le choc du 11 septembre a permis aux Etats-Unis de désigner un successeur à l’internationalisme soviétique défunt : l’internationalisme islamique [...] et d’avancer leur pions dans la partie d’échecs jouée sur le long terme avec Pékin. [...] En Afghanistan, ils ont obtenu un partage d’influence avec les Russes dans la zone caspienne et ruiné les efforts chinois en faveur d’un partage sino-russe de l’Asie centrale. Moins de deux ans après, ils ont pris le contrôle de l’Irak et de son potentiel pétrolier. [...]
Si l’Amérique fait la guerre pour le pétrole (Afghanistan et Irak), c’est donc davantage pour en priver ses adversaires que pour le consommer elle-même. »
Aymeric CHAUPRADE, « États-Unis, Russie, Chine : guerre pour le pétrole ! », L’Histoire, n° 279, septembre 2003.

la20nuit20des20morts20vivants1C’est cela même, non ? Certes, on est suffisamment paranoïaques pour se dire que ce genre d’analyses nous brosse un peu trop dans le sens du poil. Cela dit, même si on prend plaisir à voir décrit un processus qu’on voit tellement se mettre en place sous nos yeux, et même si la prudence impose de se méfier des idées qui nous séduisent, on peut tout de même se rassurer ici en se disant que puisque ça vient du camp ennemi, on n’est peut être pas uniquement dans l’adhésion idéologique, mais bel et bien dans la description d’un mécanisme, et ce d’autant plus que ce mécanisme est bien plus vaste que cette histoire de pétrole, qui n’est qu’un symptôme parmi d’autres.

Mais justement, si ce n’est qu’un symptôme, c’est qu’on doit pouvoir trouver des descriptions plus larges du phénomène. Et à vrai dire, en lisant ce texte du haut de mon estrade tout en surveillant cette classe planchant sur l’organisation du monde depuis 1991, c’est un texte de Michel Foucault qui m’est revenu, extrait de Les mots et le choses, dans lequel ce duel collectif autour de la rareté est au coeur même de la manière dont l’homme existe. Foucault y décrit le lien qui existe, nécessairement, entre le développement du travail et la mort, qui est ici décrite comme ce qui surplombe l’homme, toujours :

« Le travail en effet ­ c’est-à-dire l’activité économique ­ n’est apparu dans l’histoire du monde que du jour où les hommes se sont trouvés trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontanés de la terre. N’ayant pas de quoi subsister, certains mouraient, et beaucoup d’autres seraient morts s’ils ne s’étaient mis à travailler la terre. Et à mesure que la population se multipliait, de nouvelles franges de la forêt devaient Être abattues, défrichées et mises en culture A chaque instant de son histoire, l’humanité ne travaille plus que sous la menace de la mort: toute population, si elle ne trouve pas de ressources nouvelles, est vouée à s’éteindre; et inversement, à mesure que les hommes se multiplient, ils entreprennent des travaux plus nombreux, plus lointains, plus difficiles, moins immédiatement féconds Le surplomb de la mort se faisant plus redoutable dans la proportion où les subsistances nécessaires deviennent plus difficiles d’accès, le travail, inversement, doit croître en intensité et utiliser tous les moyens de se rendre plus prolifique. Ainsi ce qui rend l’économie possible, et nécessaire, c’est une perpétuelle et fondamentale situation de rareté: en face d’une nature qui par elle-même est inerte et, sauf pour une part minuscule, stérile, l’homme risque sa vie. Ce n’est plus dans les jeux de la représentation que l’économie trouve son principe, mais du côté de cette région périlleuse où la vie s’affronte à la mort. »
Michel Foucault – Les mots et les choses, Gallimard, P. 268-269

Problème : si le principe est plus profond, plus général, plus constant que ce que notre actuelle crise nous fait vivre, y a t il un espoir ? Bonne question, à laquelle on se gardera de répondre. Mais plus on en lit sur notre crise, plus on perçoit nettement que ce n’est, bien sûr, pas la première, et que cette fois comme à chaque fois, on nous promet la mort si on n’accepte pas, pour nous sauver tous, des compromis dont nous ne bénéficierons pourtant pas. Disons le autrement : toutes les crises sont des situations permettant de mettre en oeuvre des politiques radicales. Qu’on lise, si on veut faire court et synthétique, Ignacio Ramonet dans « Le krach parfait », ou qu’on lise, si on veut faire nettement plus long, Naomie Klein dans son Stratégie du choc (d’ailleurs abondamment cité par Ramonet), toutes les expériences passées le montrent, les crises sont des aubaines politiques; à tel point que si elles n’existaient pas, on pourrait être tenté de les inventer de toutes pièces. Cependant, ce que semble dire Foucault, c’est que c’est le principe même de l’avancée des sociétés dans le travail et la technique ; sans la rareté, sans la menace de disparition, l’homme ne travaillerait pas. Apparemment, c’est sans espoir.

zombie-10A ceci près que ce que Foucault désigne ici, c’est une certaine organisation de la pensée, qui est typique d’un temps, et d’un certain développement de la civilisation au cours duquel on pensait l’homme comme achevé. Economiquement, ce qui est décrit ici est la conception du travail et de l’exploitation des ressources telle qu’on la trouve construite chez Ricardo, autrement dit au 18è siècle, c’est à dire en des temps où on pensait l’homme de manière finie. D’ailleurs, c’est bien aux limites de cette pensée que Foucault s’intéresse dans ce chapitre, alors qu’on commence à comprendre que tout cela peut avoir, quand même, des perspectives. Cependant, ces perspectives, ce sont celles de la fin d’un monde. C’est même le moins qu’on puisse dire, puisqu’il s’agit carrément de la fin de l’homme tel que nous le connaissons. Prenez l’expression qui précède au pied de la lettre : tout, dans ce que nous vivons actuellement, s’articule autour de l’idée que l’homme est un objet que nous connaissons. Regardez nos problèmes actuels, et demandez vous si, par hasard, ils ne viennent pas de ce que nous sommes allés au bout de cette logique; en d’autres termes, si l’homme doit être considéré comme un objet offert aux sciences qui tentent de le connaître, alors on a peut être fait le tour de la question, l’histoire est sur ce point achevée. Autant dire qu’on n’ira pas plus loin dans le processus, et que notre mode de vie est tout simplement en train de mourir d’épuisement.

A partir de là, peu importe, à la limite de savoir si tout ceci est organisé ou pas. Même si certains hommes sont victimes d’autres hommes, on en est au point où ce n’est pas en se retournant contre les hommes qu’on va trouver une sortie. C’est contre la vision que nous avons de l’homme lui même, y compris contre les espoirs qu’on a pu placer dans cette figure qu’il s’agit de se retourner. Autant dire qu’à ce compte là, ce sont toutes les pensées du moment qui tombent. Bayrou et son humanisme chrétien ? Paralysé devant un monde qui n’est, génial sarcasme, que le développement concret de cette image de l’homme rationalisé à laquelle il adhère (mais, dans sa position apparemment en retrait, il y adhère à ce moment où elle ne pose pas problème, mais ce n’est que reculer pour mieux sauter), les héritiers de Marx ? Anéantis car ils voient leur ennemi disparaître, et avec lui sa raison d’être (symptomatique, de voir Besancenot se mettre à se taire, alors qu’il crée ce nouveau parti, alors que ceux qui n’ont pas compris comment ça marche pourraient croire qu’il a gagné, mais justement, c’est pas comme ça que ça fonctionne; Foucault le dit en deux lignes juste assassines comme il sait le faire : « Le marxisme est dans la pensée du XIXème siècle comme un poisson dans l’eau : c’est à dire que partout ailleurs, il cesse de respirer ». On ne pourrait pas mieux dire : bien qu’hyper oxygénée par Sarkozy, l’extrême gauche étouffe dans ce qui est en train de se dessiner, parce que les indignations sont devenues trop évidentes pour en faire des mots d’ordre spécifiques, parce que l’ennemi qui fondait la lutte s’effondre : « Leurs débats ont beau émouvoir quelques vagues et dessiner des rides à la surface : ce ne sont tempêtes qu’au bassin des enfants ».

Alors, la porte ? Changement de paradigme. Au moment de conclure sur Ricardo, Foucault écrit cela :

« La grande songerie d’un terme de l’Histoire, c’est l’utopie des pensées causales, comme le rêve des origines, c’était l’utopie des pensées classificatrices.
Cette disposition a été longtemps contraignante; et à la fin du XIXe siècle, Nietzsche l’a fait une dernière fois scintiller en l’incendiant. Il a repris la fin des temps pour en faire la mort de Dieu et l’errance du dernier homme; il a repris la finitude anthropologique, mais pour faire jaillir le bond prodigieux du surhomme; il a repris la grande chaîne continue de l’Histoire, mais pour la courber dans l’infini du retour. La mort de Dieu, l’imminence du surhomme, la promesse et l’épouvante de la grande année ont beau reprendre comme terme à terme les éléments qui se disposent dans la pensée du XIXe siècle et en forment le réseau archéologique, il n’en demeure pas moins qu’elles enflamment toutes ces formes stables, qu’elles dessinent de leurs restes calcinés des visages étranges, impossibles peut-être; et dans une lumière dont on ne sait pas encore au juste si elle ranime le dernier incendie, ou si elle indique l’aurore, on voit s’ouvrir ce qui peut être l’espace de la pensée contemporaine. C’est Nietzsche, en tout cas, qui a brûlé pour nous et avant même que nous fussions nés les promesses mêlées de la dialectique et de l’anthropologie. »
Foucault – Les mots et les choses, Gallimard P. 275

judithEnfin, quelqu’un qui tire les conséquences de Nietzsche. A lire cela aujourd’hui, on a l’impression que le vingtième siècle n’a tout simplement pas existé, ou bien que les hommes l’ont vécu sans avoir vraiment été là, comme aux abonnés absents. Sonnés. Autant dire que tous ceux qui ont pu écrire, collectivement (il fallait bien se mettre à plusieurs pour offrir un semblant de résistance), le « pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens » (tu parles, à lire la liste des auteurs, pour plusieurs d’entre eux animateurs de croisières pour apprentis philosophes, on devine quels arrangements ils ont avec le monde tel qu’il va encore, et quels avantages ils tirent de ne pas être conscients, ou de faire mine de ne pas l’être, histoire de ne réveiller personne), ceux là refusent de tirer les conséquences de cette fin du dix-neuvième, où celui qu’on fera, commodément, passer pour fou dressera un scenario du vingtième qu’on se sera empressés de mettre à exécution, tout en niant apporter un quelconque crédit à la partition.

Nous sommes donc sur les cendres d’un incendie qu’on a pris pour un feu d’artifice (là encore, on peut prendre l’expression au pied de la lettre). Qu’y faire ? Aucune idée. Certainement pas jouer une quelconque partition déjà écrite sur les portées de l’Histoire, quels que soient les moteurs qu’on lui trouve. Il va s’agir de devenir post-historiques, post-humanistes (en tous cas, on ne va plus pouvoir se contenter de l’humanisme tel qu’on s’en sert depuis le dix-huitième siècle). Ca ressemble fort à une nouvelle renaissance, tout ça, mais sur des bases tellement nouvelles qu’on peine à voir ce qui sera, pour nous l’équivalent de l’invention de la perspective. Pour le moment, on peut regarder ce monde brûler, le voir scintiller encore un peu, mais on sait que le rideau tombe, et qu’il va falloir rentrer chez soi, les yeux illuminés d’une lumière qu’on n’est pas près de revoir.

Devant nous, « l’espace de la pensée contemporaine ».

Qui aurait voulu vivre un autre temps ?

NB : toutes les illustrations sont extraites de La nuit des morts vivants, de Romero. Ca s’imposait presque.

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