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Second life

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »25 novembre 2009

Puisqu’un autre que moi a eu l’énergie de le faire, et qu’il pointe par ici, renvoyons lui la balle au vol.

J’avais vu cette séquence au moment même où elle avait lieu : Dechavanne venu faire de la promo sur Canal+, et sortant du conducteur rédigé par l’attachée de presse pour soudainement prendre une liberté de ton qu’on ne lui connait pas sur sa chaine maternelle. J’avais hésité à mettre l’extrait en ligne, à moitié par manque de temps, et à moitié parce que je soupçonne le coup de pub déguisé (honnêtement, tout le monde, Denisot en premier, baillait d’avance à l’idée de devoir supporter cette nécessaire promo pour une énième émission de jeu, la séquence ne serait pas restée dans les annales, alors, le petit sketch de Dechavanne tombe finalement bien : la séquence circule maintenant un peu partout), à moitié aussi parce qu’on m’aurait fait remarqué, par commentaire interposé, que je ferais mieux d’aller voir le dernier Dumont, plutôt que de regarder des conneries à la télé (et ce serait pas faux !).

Je reviens tout de même sur le caractère éventuellement cynique de la démarche de Dechavanne. Son petit speech sur les écoeurements qu’il ressent face à la France du moment est quand même un poil sidérant. Soit Dechavanne est un corps de grand dadais qui enferme l’esprit de Liloo, l’héroine du 5ème élément (le film dont le titre se met au niveau du public : il aurait pu dechavannes’intituler « Quintessence », mais non, non, ça devait être considéré comme clivant). Il faut croire que Dechavanne vient juste de se poser trente secondes devant un écran branché sur la chaine qu’il anime. Parce que bon, tout de même, si la France devient ce qu’elle est, on ne peut certes pas en faire peser la responsabilité uniquement sur TF1, mais on peut tout de même, très objectivement, affirmer que la chaine met un certain bon coeur à l’ouvrage quand il s’agit d’édifier les masses de manière à produire la France telle qu’elle en arrange certains. Plus sidérant encore, il n’a pas l’air de très bien se rendre compte de la mission que lui même accomplit au sein de ce dispositif ! Vider les esprits pour les rendre disponibles aux messages publicitaires et aux « informations » (que je nommerais plutôt « édifications », en l’occurrence).

Dès lors, il a belle mine, de venir jouer les pucelles effarouchées sur Canal, en faisant mine de prendre des risques par rapport à sa hiérarchie. C’est tout l’inverse, d’après moi : TF1 a tout intérêt à avoir dans ses rangs des animateurs qui sachent jouer sur les deux tableaux : crétins profonds sur ses propres plateaux, et engagés à l’extérieur. Les messages ne se parasitent pas, parce que le marché des téléspectateurs est, sur ce terrain, très segmenté : on ne zappe pas du Grand journal vers le JT de 20h, parce que le Grand Journal est précisément conçu comme un moyen d’échapper aux poncifs de TF1 (du point de vue du style, parce que pour le discours, en dehors de la séquence du Petit Journal, qui semble devoir continuer longtemps à foutre la honte à toutes les rédactions de JT des chaines classiques, en faisant à une toute petite équipe ce que des armadas d’encartés de la Presse ne daignent pas ne serait-ce qu’essayer de faire : faire parler le microcosme au delà du discours de façade, et dès lors révéler, en dehors de cette séquence salutaire, donc, Ariane Massenet est là pour veiller au grain et placer ses petites piques envers tout visiteur de gauche, et sa petite pommade sur les pieds de tout représentant du pouvoir).

Bref, la séquence est là : http://www.garbagecollector.fr/index.php?post/2009/11/24/Les-pouvoirs-de-l-Etat-%3A-Ex%C3%A9cutif%2C-L%C3%A9gislatif%2C-Judiciaire%2C-Foot et elle vaudra à Dechavanne, selon la sincérité de ses propos, le bonnet d’âne de celui qui se réveille un peu tard, ou bien un César de meilleur espoir masculin.

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« Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un Maître. »

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, SOUNDSCAPES 8 commentaires »25 novembre 2009

J’avais déjà évoqué les débuts de l’Université Paris 8, dont les rhizomes tracèrent leurs réseaux à partir de 1969 à Vincennes, avant de se déterritorialiser à Saint-Denis. Un des moments légendaires de ces débuts est l’unique cours qu’y donne Lacan, devant un amphithéâtre bondé, devenu une sorte d’annexe du souk qui avait lui même pris place au beau milieu de cette université plantée au beau milieu du bois. Les raisons d’être là de l’un et des autres sont diverses, et au sein même des protagonistes, elles peuvent être multiples. Ainsi, Lacan est venu pour des raisons ambivalentes : l’expérience de Vincennes le laisse sceptique. Il trouve certes là un terrain où ses propres idées peuvent être diffusées à plus large échelle. Mais cette université qui place la psychanalyse du côté de la philosophie, et non plus aux côtés de la médecine est aussi, pour lui, source de concurrence, mettant un terme au fragile surplomb sur lequel se tenait son séminaire, au dessus d’une pensée psychanalytique alors en crise permanente. Alors, Lacan vient, mais personne, pas même lui, n’est dupe de ce qui va avoir lieu. Du coup, tout le monde a soigné la mise en scène : parmi le public, on est venu avec la ferme intention d’en découdre, et lui est venu… avec Justine… son chien.

Pour ceux qui n’ont pas connu le vingtième siècle, deux choses vont les étonner : tout d’abord, on y utilisait des techniques d’enregistrement assez rudimentaires, qui donnent cette impression qu’un scribe a directement gravé la bande magnétique au burin. Et bien sûr, pas de video de l’évènement sur youtube. A l’époque, si on voulait être au courant, on se déplaçait, on achetait des journaux (ce qui contraignait à les lire), ou on admettait qu’on ne savait pas, tout simplement. A cette vitesse de déplacement, les moindres conneries avaient du mal à se constituer en buzz. On s’ennuyait plus, mais on avait davantage de temps pour penser (oui, on a la faiblesse de penser que l’ère de l’occupation maximale de l’emploi du temps est nocive pour l’usage qu’on peut faire des neurones, qui tire volontiers parti de longues périodes d’ennui). Ensuite, on y était polémique, et idéologique. On ne sait pas s’il faut le regretter, mais au moins, les échanges n’étaient pas tièdes, et on osait s’affronter sur le terrain des idées.

Pour aider les durs de l’oreille, voici la retranscription des échanges, telle que la magazine littéraire la publiait en 1977, dans son n° 121:

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http://ubu.artmob.ca/sound/lacan_jacques/Lacan-Jacques-a-Vincennes_03-decembre-1969.mp3

« Jacques Lacan – (un chien passant en l’estrade qu’il occupe). Je parlerai de mon égérie qui est de cette sorte. C’est la seule personne que je connaisse qui sache ce qu’elle parle – je ne dis pas ce qu’elle dit – car ce n’est pas qu’elle ne dise rien : elle ne le dit pas en paroles. Elle dit quelque chose quand elle a de l’angoisse – ça arrive – elle pose sa tête sur mes genoux. Elle sait que je vais mourir, ce qu’un certain nombre de gens savent aussi. Elle s’appelle Justine…

Intervention – Eh, ça va pas ? Il nous parle de son chien !

699492291_lJacques Lacan – C’est ma chienne, elle est très belle et vous l’auriez entendue parler…la seule chose qui lui manque par rapport à celui qui se promène, c’est de n’être pas allée à l’Université. Me voici donc, au titre d’invité, au Centre Expérimental de la dite Université, expérience qui me paraît assez exemplaire. Puisque c’est d’expérience qu’il s’agit, vous pourriez vous demander à quoi vous servez. (22)Si vous me le demandez, à moi, je vous ferai un dessin – j’essaierai – parce qu’après tout, vous savez, l’Université, c’est très fort, ça a des assises profondes.

J’ai gardé pour vous l’annonce du titre de l’une des quatre positions de discours que j’ai annoncé ailleurs, là où j’ai commencé mon séminaire, le discours du maître ai-je dit, puisque vous êtes habitués à entendre parler de celui-là. Et ce n’est pas facile de donner un exemple comme le faisait remarquer hier soir quelqu’un de très intelligent. Je tâcherai quand même : c’est simple, c’est là que j’en suis, laissant la chose suspendue à mon séminaire. Et certes ici, ce n’est pas de continuer qu’il s’agit. Impromptu ai-je dit. Vous pouvez voir que cette chose à la queue basse me l’a tout à l’heure fourni. Je continuerai sur le même ton.

Deuxièmement, discours de l’hystérique. C’est très important parce que c’est avec ça que se dessine le discours du psychanalyste. Seulement il faudrait qu’il y en ait des psychanalystes… c’est à cela que je m’emploie.

Intervention – Ce n’est pas à Vincennes qu’il y a des psychanalystes en tout cas.

Jacques Lacan – Vous l’avez dit, pas à Vincennes.

Intervention – Pourquoi les étudiants de Vincennes, à l’issue de l’enseignement qu’ils sont censés recevoir, ne peuvent pas devenir psychanalystes ?

Jacques Lacan – (prenant une voix de fausset). C’est justement ce que je vais expliquer, Mademoiselle. C’est justement de cela qu’il s’agit. Parce que la psychanalyse, ça ne se transmet pas comme n’importe quel autre savoir.

Le psychanalyste a une position qui se trouve pouvoir être éventuellement celle d’un discours. Il n’y transmet pas un savoir, non pas qu’il n’ait rien à savoir, contrairement à ce qu’on avance imprudemment, puisque c’est ça qui est mis en question : la fonction dans la Société d’un certain savoir, celui que l’on vous transmet. Il existe.

Intervention – Est-ce que vous ne pourriez pas parler plus lentement parce que certains étudiants n’arrivent pas à prendre des notes ?

Intervention – Il faut être débile pour prendre des notes et ne rien comprendre à la psychanalyse et à Lacan en particulier

Jacques Lacan – (se tournant vers le tableau). Ça c’est une suite, une suite algébrique…

Intervention – L’homme ne peut pas se résoudre en équation.

Jacques Lacan –… qui se tient à constituer une chaîne dont le départ est dans cette formule :
S2 a s S

S1 S S a

Un signifiant se définit de représenter un sujet pour un autre signifiant. C’est une inscription tout à fait fondamentale. Elle peut en tout cas être prise pour telle. Il s’est élaboré, par mon office, une tentative qui est celle à laquelle j’ai mis le temps qu’il fallait pour donner forme, qui est celle où j’aboutis maintenant, une tentative d’instaurer ce qui nécessitait décemment de manipuler une notion en encourageant des sujets à lui faire confiance, à opérer avec ça. C’est ce qu’on appelle le psychanalysant.

Je me suis d’abord demandé ce qu’il pouvait en résulter pour le psychanalyste, où il était lui ; car sur ce point, il est bien évident que les notions ne sont pas claires. Depuis que Freud – qui savait ce qu’il disait – a dit que c’était une fonction impossible…et pourtant remplie tous les jours. Si vous relisez bien le texte vous vous apercevrez que ce n’est pas de la fonction qu’il s’agit, mais de l’être du psychanalyste. Qu’est-ce qui s’engendre pour qu’un beau jour un psychanalysant s’engage à l’être, psychanalyste ?

lacan-tele1C’est ce que j’ai tenté d’articuler quand j’ai parlé de l’acte psychanalytique. Mon séminaire, cette année-là, c’était 68, je l’ai interrompu avant la fin, afin, comme ça, de montrer ma sympathie à ce qui se remuait et qui continue… modérément. La contestation me fait penser à quelque chose qui a été inventé un jour, si j’ai bonne mémoire, par mon bon et défunt ami Marcel Duchamp : « le célibataire fait son chocolat lui-même ». Prenez garde que le contestataire ne se fasse pas chocolat lui-même. Bref, cet acte psychanalytique est resté en carafe, si je puis dire. Et je n’ai pas eu le temps d’y revenir d’autant plus que les exemples fusent autour de moi de ce que ça donne.

Intervention – À savoir une surdité relative.

Jacques Lacan – Il est sorti quelque chose comme ça qui s’appelle les Études Freudiennes. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture, n’ayant jamais reculé à vous conseiller de mauvaises lectures qui soient par elles-mêmes de la nature des best-sellers. Si je vous le conseille, c’est parce que ce sont des textes très, très bien. Ce n’est pas là comme le petit texte grotesque sur les remarques de mon style qui avait tout naturellement trouvé place au lieu deshabité de la *. Ça, c’est autre chose. Vous en tirerez le plus grand profit. À part un article de celui qui le dirige et dont je ne saurais dire trop de bien, vous avez des énoncés incontestablement et universellement contestataires contre l’institution psychanalytique. Il y a un charmant, solide et sympathique canadien qui dit ma foi des choses très pertinentes, il y a quelqu’un de l’Institut Psychanalytique de Paris y occupant une position très importante à la commission de l’enseignement qui fait une critique de l’institution psychanalytique comme telle pour autant qu’elle est strictement en contradiction avec tout ce qu’exige l’existence même du psychanalyste, qui est vraiment une merveille. Je ne peux pas dire que je le signerais, car je l’ai déjà signé : ce sont mes propos. En tout cas, chez moi, elle a une suite, une certaine proposition qui tire les conclusions de cette impasse si magistralement démontrée. On pourrait dire quelque part, dans une toute petite note, qu’il y a dans un endroit un extrémiste qui a tenté de faire passer ça dans une proposition qui renouvelle radicalement le sens de toute la sélection psychanalytique. Il est clair qu’on ne le fait pas. Et ce n’est vraiment pas pour m’en plaindre puisque de l’avis même des personnes intéressées, cette contestation est tout à fait en l’air, gratuite : il n’est absolument pas question que cela modifie quoi que ce soit au fonctionnement présent de l’Institut dont les auteurs relèvent.

Intervention – Ah, il parle bien !

Intervention – Jusqu’ici, je n’ai rien compris. Alors on pourrait commencer par savoir ce que c’est qu’un psychanalyste. Pour moi c’est un type de flic. Les gens qui se font psychanalyser ne parlent pas et ne s’occupent que d’eux.

Intervention – Nous avions déjà les curés mais comme ça ne marchait plus, nous avons maintenant les psychanalystes.

Intervention – Lacan, nous attendons depuis une heure ce que tu nous annonces à mots couverts : la critique de la psychanalyse. C’est pour ça qu’on se tait parce que là, ce serait aussi ton autocritique.

Jacques Lacan – Mais je ne critique pas du tout la psychanalyse, il n’est pas question de la critiquer. Il entend mal. Je ne suis pas du tout contestataire moi.

Intervention – Tu as dit qu’à Vincennes, on ne formait pas de psychanalystes et que c’était une bonne chose. En fait, un savoir est dispensé, mais tu n’as pas dit ce que c’était. En tout cas, ce ne serait pas un savoir. Alors ?

Jacques Lacan – Un peu de patience. Je vais vous l’expliquer. Je suis invité, je vous ferai remarquer. C’est beau, c’est grand, c’est généreux, mais je suis invité.

Intervention – Lacan, la psychanalyse est-elle révolutionnaire ?

Jacques Lacan – Voilà une bonne question.

Intervention – C’est un savoir ou c’est pas un savoir ? Tu n’es pas le seul [paranoïa] ici.

Jacques Lacan – Je parlerai d’une certaine face des choses où je ne suis pas aujourd’hui, à savoir le Département de Psychanalyse. Il y a eu la délicate question des Unités de Valeur.

Intervention – La question des Unités de Valeur, elle est réglée et ce n’est pas le moment de la mettre sur le tapis. Il y a eu toute une manœuvre des enseignants du Département de Psychanalyse pour les traîner toute l’année, Les unités de valeur on s’en fout. C’est de psychanalyse dont il est question. Tu comprends ? On s’en fout.

le_cigare_de_lacanJacques Lacan – Moi je n’ai pas du tout le sentiment que les unités de valeur on s’en (23)foute. Au contraire, les unités de valeur on y tient beaucoup…C’est une habitude. Puisque j’ai mis sur le tableau le schéma du quatrième discours, celui que je n’ai pas nommé la dernière fois et qui s’appelle le discours universitaire, le voici. Ici, en position maîtresse, comme on dit, S2 le savoir. J’ai expliqué…

Intervention – Tu te moques de qui ici ? Le discours universitaire il est dans les Unités de Valeur. Ça c’est un mythe et ce que tu demandes, c’est qu’on croie au mythe. Les gens qui se réclament de la règle du jeu que tu imposes, ça coince. Alors, ne nous fais pas croire que le discours universitaire est au tableau. Parce que ça, c’est pas vrai.

Jacques Lacan – Le discours universitaire, est au tableau parce qu’il occupe, au tableau une place en haut et à gauche…

Intervention –En haut et à droite de Dieu, c’est Lacan.

Jacques Lacan –… déjà désigné dans un discours précédent. Car ce qui a de l’importance dans ce qui est écrit, ce sont les relations, c’est là où ça passe et là où ça ne passe pas. Si vous commencez par mettre à sa place ce qui constitue essentiellement le discours du Maître…

Intervention – Qu’est-ce que c’est qu’un Maître ? C’est Lacan.

Jacques Lacan –…à savoir qu’il ordonne, qu’il intervient dans le système du savoir. Vous pouvez vous poser la question de savoir ce que ça veut dire quand le discours du savoir, par ce déplacement d’un quart de cercle, n’a pas besoin d’être au tableau car il est dans le réel. Dans ce déplacement, quand le savoir prend le manche, à ce moment là où vous êtes, c’est là où a été défini le résultat, le fruit, la chute des rapports du maître et de l’esclave. À savoir, dans mon algèbre, ce qui se désigne par la lettre, l’objet a. L’objet a, l’année dernière, quand j’avais pris la peine d’annoncer quelque chose qui s’appelle « d’un autre à l’autre ». J’ai dit que c’était la place révélée, désignée par Marx comme la plus-value.

Vous êtes les produits de l’Université et vous le prouvez que vous êtes la plus-value, ne serait-ce qu’en ceci : ce à quoi non seulement vous consentez et ce à quoi vous applaudissez – et je ne vois pas ce en quoi j’y ferais objection – c’est que vous sortez de là, vous mêmes, égalés à plus ou moins Unités de Valeur. Vous venez vous faire ici Unités de Valeur : vous sortez d’ici estampillés Unités de Valeur.

Intervention – Moralité, il vaut mieux sortir d’ici estampillé par Lacan.

Jacques Lacan – Je n’estampille personne. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi présumez-vous que je veuille vous estampiller ? Quelle histoire !

Intervention – Non, tu ne nous estampilleras pas, rassure-toi. Ce que je veux dire, c’est que des gens ici sont estampillés de ce que, voulant tenir le discours que tu tiens scopepour eux, ils ne peuvent le tenir sur le mode qui s’apparente à leur présence ici. Des gens veulent parler au titre d’une contestation que tu qualifies de vaine. Il en est d’autres qui font dans leur coin Tralala, Boum-Boum, Tsoin-Tsoin et c’est ça qui fait le mouvement d’opinion. Tout ça ne se dit pas sous le prétexte que c’est à toi de le dire. Ce que je voudrais, c’est que tu aies le désir de te taire.

Jacques Lacan – Mais ce qu’ils sont bien ! Ils pensent que je le dirais beaucoup mieux qu’eux (puis usant comme il sait le faire, d’une voix aiguë). Moi, je rentre chez moi, c’est ce qu’on me reproche.

Intervention – Oh ! Lacan, ne te moque pas des gens, hein !

Jacques Lacan – Vous apportez un discours qui a des exigences telles…

Interventions – Moi, ce que je propose, c’est qu’on ne se moque pas des gens quand ils posent une question. On ne prend pas une petite voix comme tu l’as déjà fait à trois reprises ; on répond et puis c’est tout. Alors, qu’est-ce que tu as posé comme question ?

Et puis il y a autre chose, puisqu’il y a ici des gens qui pensent que la psychanalyse c’est une histoire de problèmes culs, il n’y a qu’à faire un love-in. Est-ce qu’il y en a qui sont d’accord pour transformer ça en love-in sauvage (commençant à se déshabiller, il s’arrête après avoir retiré sa chemise).

Jacques Lacan – Écoutez, mon vieux, j’ai déjà vu ça hier soir, j’étais à l’Open Theater, il y a un type qui faisait ça, mais il avait un peu plus de culot que vous, il se foutait à poil complètement. Allez-y, mais allez-y, ben continuez, Merde !

Intervention – Il ne faudrait quand même pas charrier. Pourquoi Lacan se satisfait-il d’une critique aussi mineure de la pratique du camarade. Dire du camarade qu’il ne peut pas se déshabiller en tapant sur la table, c’est peut-être très drôle, mais c’est aussi très simpliste.

Jacques Lacan – Mais je suis simpliste

Intervention – Et ça les fait rire, c’est intéressant.

Jacques Lacan – Mais je ne vois pas pourquoi tout d’un coup ils ne riraient pas.

Intervention – Moi, je voudrais bien qu’ils rient à ce moment-là.

Jacques Lacan – C’est triste

Intervention – Tout comme c’est triste de voir les gens sortir d’ici comme d’un métro à six heures du soir.

Jacques Lacan – Alors, où est-ce qu’on en est ? Il paraît que les gens ne peuvent pas parler de psychanalyse parce qu’on attend que ça soit moi. Et bien ils ont raison parce que je le ferai bien mieux qu’eux.

Intervention – Ce n’est pas exactement ça puisqu’ils éprouvent le besoin de parler entre eux.

Jacques Lacan – C’est prouvé !

Intervention – Il y a un certain nombre de gens, les mêmes qui prennent des notes et qui rient, qui, lorsque Lacan opère une reprise en main de l’assistance, se disent sans jamais dépasser un fauteuil, car c’est de l’ordre d’une certaine topologie, un certain nombre de choses. Et bien ce sont ces gens-là que je voudrais entendre.

Intervention Mais enfin, laissez donc parler Lacan

Jacques Lacan – En attendant vous ne dites rien.

Intervention – L-A-C-A-N avec nous !

lacanJacques Lacan – Je suis avec vous. Alors, l’heure s’avance, tâchons quand même de vous donner une petite idée de ce qui est d’ailleurs mon projet.

Il s’agit d’articuler une logique, qui, quelque faible qu’elle en ait l’air (mes quatre petites lettres qui n’ont l’air de rien sinon qu’il faut savoir selon quelles règles elles fonctionnent) est encore assez forte pour comporter ce qui est le signe de cette force logique, à savoir l’incomplétude…

Ça les fait rire ! Seulement ça a une conséquence très importante, spécialement pour les révolutionnaires, c’est que Rien n’est Tout.

Intervention – Oh ! Bien !

Jacques Lacan – D’où que vous preniez les choses, de quelque façon que vous les retourniez, la propriété de chacun de ces petits schémas à quatre pattes, c’est de laisser chacun sa béance. Au niveau du discours du maître, c’est précisément celui de la récupération de la plus-value ; au niveau du discours universitaire, c’en est un autre. Et c’est celui-là qui vous tourmente. Non pas que le savoir qu’on vous livre ne soit pas structuré et solide et que vous n’ayez qu’une chose à faire, c’est à vous tisser dedans avec ceux qui travaillent – c’est-à-dire ceux qui vous enseignent – au titre de moyens de production et du même coup de plus-value.

Au niveau du discours de l’hystérique qui est celui qui a permis le passage décisif en donnant son sens à ce que Marx historiquement a articulé. C’est à savoir qu’il y a des événements historiques qui ne se jugent qu’en termes de symptômes. On n’a pas vu jusqu’où ça allait jusqu’au jour où on a eu le discours de l’hystérique pour faire le passage avec quelque chose d’autre qui est le discours du psychanalyste. Le psychanalyste d’abord, n’a eu qu’à écouter ce que disait l’hystérique.

Intervention – Donc l’hystérique est le maître du psychanalyste…

Jacques Lacan – Je veux un homme qui sache faire l’amour… Et bien oui, l’homme s’arrête là. Il s’arrête à ceci qu’il est en effet quelqu’un qui sache. Pour faire l’amour on peut repasser. Rien n’est Tout et vous pouvez toujours faire vos petites plaisanteries, il y en a une qui n’est pas drôle et qui est la castration.

Intervention – Pendant que ce cours ronronne tranquillement, il y a cent cinquante camarades des beaux-arts qui se sont fait arrêter par les flics et qui sont depuis hier à Beaujon, parce que eux, ils ne font pas des cours sur l’objet a comme le mandarin ici présent et dont tout le monde se fout, ils (24)sont allés faire un cours sauvage au Ministère de l’Équipement sur les bidonvilles et sur la politique de M. Chalandon. Alors je crois que le ronronnement de ce cours magistral traduit assez bien l’état de pourrissement actuel de l’Université.

Intervention – Parce que franchement, tout ce qu’il dit, ce sont des conneries hein ?

Jacques Lacan – Ouais !

Intervention – Si on ne veut pas me laisser parler c’est que manifestement on ne sait pas jusqu’à quel point je peux gueuler. Lacan je voudrais te dire un certain nombre de choses. Il me semble qu’on est arrivé à un point où il est évident qu’une contestation peut prendre plus ou moins une forme de possibilité dans cette salle. Il est clair que l’on peut pousser des petits cris, que l’on peut faire de bons jeux de mots, mais il est clair aussi – et peut être d’une façon évidente aujourd’hui – que nous ne pourrons jamais arriver à une critique de l’Université si nous restons à l’intérieur, dans ses cours et dans les règles qu’elle a établis avant que nous n’y intervenions. Je pense que ce que vient de dire le camarade concernant les étudiants des Beaux-Arts qui sont allés faire un cours sauvage sur les bidonvilles et sur la politique de Chalandon à l’extérieur de l’Université est un exemple très important. Cela permet de trouver un débouché à notre volonté de changer la société et entre autre de détruire l’université. Et j’aimerais que Lacan donne tout-à-l’heure son point de vue là-dessus. Car détruite l’Université ne se fera pas avec une majorité d’étudiants à partir de l’intérieur, mais beaucoup plus à partir d’une union que nous devons faire, nous, étudiants, sur des positions révolutionnaires avec les ouvriers, avec les paysans et avec les travailleurs. Je vois très bien que le rapport avec ce que disait Lacan tout-à-l’heure n’existe pas…

Jacques Lacan – Mais pas du tout, pas du tout. Il existe…

brassaiIntervention – Il existe peut être, mais pas de façon évidente. Le rapport entre les actions que nous devons avoir à l’extérieur avec le discours, si c’en est un, de Lacan, il est manifestement implicite. Et il serait bon que maintenant Lacan dise ce qu’il pense de la nécessité de sortir de l’Université en arrêtant de pinailler sur des mots, de contester un prof sur telle ou telle citation de Marx. Parce que le Marx académique on en a ras-le-bol ! On en entend baver dans cette fac depuis un an. On sait que c’est de la merde. Faire du Marx académique, c’est servir une Université bourgeoise. Si on doit foutre en l’air l’Université, ce sera de l’extérieur avec les autres qui sont dehors.

Intervention – Alors pourquoi es-tu dedans ?

Intervention – Je suis dedans, camarade, parce que si je veux que les gens en sortent, il faut bien que je vienne leur dire.

Jacques Lacan – Ah ! vous voyez… c’est que tout est là mon vieux, pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez…

Intervention – Lacan, permets je termine. Maintenant tout n’est pas là parce que certains étudiants pensent encore qu’à entendre le discours de Monsieur Lacan ils y trouveront les éléments qui leur permettront de contester son discours. Je prétends que c’est se laisser avoir au piège.

Jacques Lacan – Tout à fait vrai.

Intervention – Si nous pensons que c’est en écoutant le discours de Lacan, de Foucault, de Dommergues, de Terray ou d’un autre que nous aurons les moyens de critiquer l’idéologie qu’ils nous font avaler, nous nous foutons le doigt dans l’œil. Je prétends que c’est dehors qu’il faut aller chercher les moyens de foutre l’Université en l’air.

Jacques Lacan – Mais le dehors de quoi ? Parce que quand vous sortez d’ici vous devenez aphasiques, quand vous sortez, vous continuez à parler, par conséquent vous continuez à être dedans…

Intervention – Je ne sais pas ce que c’est aphasique.

Jacques Lacan – Vous ne savez pas ce que c’est aphasique ? Alors c’est extrêmement révoltant si vous ne savez pas ce que c’est un aphasique. Il y a quand même un minimum…

Intervention – Je ne suis pas 24 heures sur 24 à l’Université.

Jacques Lacan – Enfin vous ne savez pas ce que c’est qu’un aphasique ?

Intervention – Lorsque certains sortent de l’Université, c’est pour se livrer à leurs tripatouillages personnels. D’autres sortent pour militer à l’extérieur. Voilà ce que veut dire sortir de l’Université. Alors Lacan, donne rapidement ton point de vue.

Jacques Lacan – Faire une Université critique en somme, c’est-à-dire ce qui se passe ici. C’est çà.

Vous ne savez pas non plus ce que c’est qu’une Université Critique. On ne vous a jamais parlé… que voulez-vous…

Intervention – Rien à comprendre.

Jacques Lacan – Bien. Je voudrais sur çà vous faire une petite remarque. La configuration des Ouvriers-Paysans a quand même abouti à une forme de société où c’est justement l’Université qui a le manche. Car ce qui règne dans ce qu’on appelle communément l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, c’est l’Université.

Intervention – Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? C’est pas du révisionnisme dont on parle, c’est du Marxisme-Léninisme !

Jacques Lacan – Allez. Assez. Assez. Un peu. Vous me demandez de parler, alors je parle. Je ne dis pas des choses qui sont dans l’atmosphère, je dis quelque chose de précis. Là.

Intervention – Tu ne dis rien.

Jacques Lacan – Je ne viens pas de dire comment je conçois l’organisation de l’U.R.S.S. ?

Intervention – Absolument pas.

Jacques Lacan – Je n’ai pas dit que c’était le savoir qui était roi. Je n’ai pas dit ça. Non ?

Intervention – Et alors ?

Jacques Lacan – Et alors ça a quelques conséquences, c’est que, mon cher, vous n’y seriez pas très à l’aise.

Intervention – On a posé une question concernant une certaine société et toi tu parles d’une autre société. Ce qu’il faudrait dire, c’est en quoi tu penses que c’est inéluctable.

Jacques Lacan – Je suis tout à fait d’accord. C’est qu’il y a des limites infranchissables à une certaine logique que j’ai appelée une logique faible mais encore assez forte pour vous laisser un peu d’incomplétude dont vous témoignez en effet d’une façon parfaite.

Intervention – Moi je me demande pourquoi cet amphithéâtre est bourré de 800 personnes. Il est vrai que tu es un beau clown, célèbre et que tu viens parler. Un camarade aussi a parlé pendant dix minutes pour dire que les groupuscules ne pouvaient pas se sortir de l’Université. Et tout le monde reconnaissant qu’il n’y a rien à dire parle pour ne rien dire. Alors si rien n’est à dire, rien à comprendre, rien à savoir, rien à faire, pourquoi tout ce monde est là ? Et pourquoi Lacan, toi tu restes ?

Intervention – Nous sommes un peu égarés sur un faux problème. Tout ça parce que le camarade a dit qu’il venait à l’Université pour en repartir avec d’autres camarades.

Intervention – On parle d’une Nouvelle Société. Est-ce que la Psychanalyse aura une fonction dans cette Société et laquelle ?

Jacques Lacan – Une Société ce n’est pas quelque chose qui peut se définir comme ça. Ce que j’essaie d’articuler, parce que l’analyse m’en donne le témoignage, c’est ce qui la domine : à savoir la pratique du langage. L’aphasie, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui flanche de ce côté là. Figurez vous qu’il y a des types à qui il arrive des machins dans le cerveau et qui ne savent plus du tout se débrouiller avec le langage. Ça en fait plutôt des infirmes.

Intervention – On peut dire que Lénine a failli devenir aphasique.

Jacques Lacan – Si vous aviez un peu de patience et si vous vouliez bien que nos impromptus continuent, je vous dirais que l’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance d’aboutir, toujours, au discours du maître. C’est ce que l’expérience en a fait la preuve.

Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaire, c’est à un Maître. Vous l’aurez.

Intervention – On l’a déjà, on a Pompidou !

Jacques Lacan – Vous vous imaginez que vous avez un maître avec Pompidou !

(25)Alors ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire… Moi aussi j’aimerais vous poser des questions.

Pour qui, ici, a un sens, le mot Libéral ?

Intervention – Pompidou est libéral, Lacan aussi.

Jacques Lacan – Je ne suis libéral, comme tout le monde, que dans la mesure où je suis anti-progressiste. À ceci près que je suis pris dans un mouvement qui mérite de s’appeler progressiste, car il est progressiste de voir se fonder le discours psychanalytique pour autant que celui-là complète le cercle qui pourrait peut-être vous permettre de situer ce dont il s’agit exactement, de ce contre quoi vous vous révoltez. Ce qui n’empêche pas que ça continue foutrement bien. Et les premiers à y collaborer, et ici même à Vincennes, c’est vous, car vous jouez la fonction des ilotes de ce régime. Vous ne savez pas non plus ce que ça veut dire ? Le régime vous montre. Il dit : « Regardez-les jouir »…

Bien. Voilà. Au revoir pour aujourd’hui. Bye.

C’est terminé. »

Et non, non, le chien sur la dernière photo n’est pas la fameuse Justine. Ce doit être un énième intellectuel de ce temps là, dont le nom s’est perdu. Un cynique égaré hors de son temps, selon toute évidence.

Mais franchement, ça ne ressemble pas à une prophétie, ça ?

« Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un Maître. »

On l’a.

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Chaleur humaine

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 8 commentaires »15 novembre 2009

Parce qu’on peut, tout de même, avoir des raisons de ne pas désespérer, et parce que, quand on guette, on peut finir par trouver, au moins partiellement, des pistes déjà tracées, qu’on peut suivre en foulant à son tour les mauvaises herbes, ou en traçant des chemins parallèles.

dyn006_original_520_333_pjpeg_2649770_2698429e2070ddaa07d5fcde9f2dc7a5Deux émissions de radio proposées ci dessous, enregistrées au familistère de Guise, ce lieu économiquement sidérant, insensé aux yeux des valeurs actuelles, dans lequel un patron décida, au 19è siècle, de faire profiter ses employés des avantages de la richesse dont ils étaient, tout simplement les producteurs. Jean-Baptiste André Godin, inspiré par Fourier et par le courant ascendant du positivisme, décida un beau jour que son entreprise n’était qu’un moyen de hisser ses employés dans les hauteurs du progrès, au moment même ou ses pairs pensaient, eux, que leurs ouvriers étaient le moyen pour eux d’accumuler de plus en plus de richesses.

Ces deux numéros de Là-bas si j’y suis furent enregistrés lors des fêtes de Noel 2005, au cours desquelles les ouvriers de l’actuelle entreprise Godin étaient en grève, et allaient chercher à la Croix rouge des paquets leur assurant le minimum vital, faute de pouvoir acheter le nécessaire, ceci bien qu’étant salariés. Chronique d’un pas en arrière qui s’apparente à un vautrage intégral, mais aussi belle indication quant aux solutions qui s’offrent à nous : tout simplement, inverser totalement la logique de l’entreprise, ce qui, jusqu’à preuve du contraire, consiste à la remettre dans le bon sens.

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Les pauvres, la honte

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 7 commentaires »15 novembre 2009

L’électorat a besoin d’images édifiantes.

Au cas où il ne l’aurait pas compris, on va lui montrer que la nouvelle identité nationale est tout simplement incarnée par cette mineure partie de la population qui est, tout simplement, riche. Pour s’en convaincre, on montrera de quoi sont capables les pauvres quand on leur promet du fric, et qu’au dernier moment, on le leur refuse. On vérifiera à cette occasion que les pauvres ne savent pas se tenir. Et qu’ils n’ont aucune intention de bosser, préférant venir chercher l’argent là où on le leur offre gratuitement, refusant la belle générosité de nos dirigeants, proposant à qui en veut bien de travailler plus, pour gagner plus.

Ainsi, si on veut être édifié sur les moeurs dégradées des pauvres, il suffit de les rassembler, suffisamment nombreux, en leur promettant de distribuer 100 000€, dans des enveloppes contenant entre 5 et 500€. N’importe qui d’un peu perspicace imagine assez facilement le bordel qu’une telle générosité peut provoquer, les choses étant FRANCE MONEY HANDOUTce qu’elles sont. Maintenant, prenons le même dispositif, rassemblons 5000 personnes devant la Tour Eiffel, et juste avant la distribution, annonçons leur que tout compte fait, la boite en question préfère ne pas distribuer l’oseille. Juste pour voir ce que ça donne.

La suite, on la connait. Frustration, défoulement. Rien d’autre que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Maintenant, la question, c’est : est on suffisamment paranoïaques pour penser qu’il s’agit là de quelque chose qui est voulu, et organisé ? Et pire encore : Peut-on voir là un geste politique ? Pour ce qui est de l’organisation, de deux choses l’une : soit c’est une équipe d’amateurs qui est aux commandes, et on comprendrait que l’opération finisse en fiasco. Soit le fiasco n’en est pas un, ce qui voudrait dire que la mise en scène serait maîtrisée, et que tout cela s’est déroulé, tout simplement, comme prévu. D’un point de vue extérieur, nul besoin d’être devin pour se dire que tout ceci, depuis la pose des appâts jusqu’à la levée des bestiaux, ne pouvait pas finir autrement. Mais le point de vue intérieur est plus intéressant.

En effet, l’équipe qui se trouve derrière le rideau de fumée de l’actualité n’est pas « tout à fait » inconnue. Un nom en particulier, s’il n’est pas le plus célèbre, va nous rappeler un épisode qui, par de nombreux points, rappelle celui qu’on a évoqué. Stéphane Cola, s’en souvient on ? C’était lui qui voulait améliorer l’efficacité de l’éducation nationale en faisant noter les profs par les élèves. Autant dire un saint homme qui, par son site note2be.com, ne visait que le bien de l’humanité, et luttait farouchement contre contre la démagogie.

Rappelons ce détail amusant : Au moment où note2be.com faisait son apparition météorique sur le web, il apparaissait sur la liste menée par Lelouch aux élections municipales à Paris. Voici donc comme un bon petit soldat de l’UMP voit le monde en général, et l’éducation en particulier.

Entre temps, une autre initiative à but éducative fut prise sur le net : proposer aux élèves de progresser en faisant leurs devoirs à leur place, contre monnaie sonante et trébuchante : Stéphane Boukris (il est donc écrit que ce prénom est maudit) était à la tête de ce projet altruiste, qui dura quelques heures avant de sombrer, juste le temps pour lui de se faire repérer… et que le lien entre les deux Stéphane se tisse.

0118000000517365Et c’est ainsi que Stéphane Boukris intégra l’équipe de Rentabiliweb en 2008, pour s’y placer sous les ordres de … Stéphane Cola, au sein d’une structure nommée Mailorama (précisément celle qui nous vaut le coup médiatique du jour), histoire d’y former un grand pôle éducatif, sans doute. On en cherchera une preuve ? La voici : http://www.faitesvosdevoirs.com/. Comme il est probable que les projecteurs aidant les Stéph’ânes à devenir raisonnables, et à virer cette page d’accueil, on précisera ici que l’un des slogans utilisés annonce : « Je n’ai pas fait mes devoirs, je suis une buse, je postule à l’ANPE ». La classe, en somme.

Ainsi, on voit bien, quand même, où se situe ce petit monde, politiquement parlant. Et on voit bien, aussi, comment ces gens là, avec les revenus qui sont les leurs, considèrent les pauvres, et réussissent à les mettre en scène aux yeux de ceux qui votent pour les programmes politiques qui vont rendre les conditions de vie encore plus favorables pour leurs propres affaires. Tout ceci est parfait.

Encore une couche d’édification ? Si le groupe Rentabiliweb est majoritairement détenu par son créateur, Jean-Baptiste Descroix-Vernier (le genre d’homme qui semble devoir montrer qu’il vit au 21è siècle en empruntant tous les poncifs du vingtième : dreadlocks sur la tête, et installation dans une péniche (oui, comme Highlander, il a bien l’air d’être dans ce trip là)), le capital a été entre temps ouvert à des investisseurs eux aussi altruistes. Que du beau monde : Groupe Arnaud, La Financière (société de Stéphane Courbit (oui, pour le prénom, c’est simplement une malédiction !), ex associé d’Arthur dans la boite de production humaniste Endemol. Mais il y a mieux encore, puisqu’au conseil d’administration, autour de la table, on trouvera des gens qui ont déjà fait leurs preuves, tels que Jean-Maris Messier (une sorte de silence inquiet s’installe dans le paysage, on sent le vent se lever, les femmes rapprochent les enfants de leurs jupes, comme lorsqu’on pressent l’approche de grands dangers), accompagné d’Alain Madelin (là, le vent lui-même s’arrête, les corbeaux se vautrent carrément des arbres, les gamins tombent raides morts aux pieds de leur mère prostrée, qui ne se rend compte de rien, le son du tonnerre au loin s’est figé dans l’atmosphère, les moutons dans les prés décident subitement de se mettre en grève illimitée pendant que le choeur des chèvres de la légion entonne l’intégrale des oeuvres de Penderecki).

Il y a donc bien une tendance politique derrière la manière dont on met en scène les pauvres dans ce pays. Et n’importe qui remarquera facilement à l’image (et c’est bien ce qui, pour le plus grand nombre, fait foi) que ces pauvres ont bien l’air d’être, aussi, des étrangers. Au moment où tous ensemble nous sommes conviés à nous poser la question de l’identité française, force est de constater que non seulement on compte nous pousser, tant que faire se peut, vers une conception plus blanche de la françosité, mais qu’on essaie aussi de faire entrer dans la nationalité un critère tout simplement économique : être français, c’est être friqué. Et c’est pour ça qu’on peut en être fier, parce que les pauvres, c’est la honte.

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Kaleïdoscope

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »9 novembre 2009

Afin d’éviter une focalisation excessive sur le monde tel qu’il va, hypnotisons nous :

Un clip hypnotique, d’un groupe mélangeant influences psyché et ambiances noctambules. Il n’y a rien de mieux, pour rebooter les neurones, que prendre la bagnole et tailler la route de nuit, sans destination particulière. Certes, le carburant se faisant rare, le projet devient incorrect. Mais ils sont finalement peu nombreux, les Kowalski qui conservent dans leur garage, les uns une Dodge Challenger R/T, les autres une Ford Gran Torino, et même si les V8 boivent leur ration de gazoline, décidément insoucieux de l’essence, ces quelques pale riders devraient laisser nos stations essence moins asséchées que ne le sont leurs perspectives.

Le groupe, c’est Kill for Total Peace.
Le titre, c’est 50 seconds.
Le clip est réalisé par Helena Klotz.

Ce genre d’engin auditif se tient dans l’écurie Pan European Recordings, dont on peut souvent penser le plus grand bien. La preuve ? Larry Debay, qui est un des disquaires survivants de la capitale du monde (L’exodisc, Paris18), ne tarit pas d’éloges à propos de Kill for Total Peace : « Se réveiller avec le cerveau bombardé par mille informations inutiles. Un monde adulte n’offrant qu’un univers froid totalitaire. Contact de nuits sauvages. Connexion sur des stratégies obliques. Elaboration d’un univers musical. Des liens tissés par 5 garçons aux pensées nouées sur une visée commune. Lumières aveuglantes. Douceur des paysages. Grisaille de sites industriels. Au bout de la rue où se trouve leur studio, ils marchent. » Sons dotés de têtes chercheuses vérouillées sur les neurones, obstinément : ça ne fait bouger que la tête, de l’intérieur. Mais Helena Klotz l’a bien saisi : ce sont là les paysages dans lesquels nous pouvons cruiser sans limite vers nos vanishing points quand tous les soleils se sont éteints.

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Midlife Crisis

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, D'AUTRES MONDES, HYBRID, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, SCREENS, SERIAL PORT Laisser un commentaire »8 novembre 2009

C’est la crise en séries.

Bien, je me suis sorti de la première phrase en faisant en sorte qu’on ne puisse pas trop trop m’accuser d’oser parler de la crise dans le petit monde des producteurs de séries alors que bon, nous nous entendrons, bien sûr, sur le fait que ce n’est pas exactement dans ce milieu que la crise se fait le plus cruellement sentir. Evidemment.
hboimagine1Crise de la production, parce que le spectateur des séries est de moins en moins souvent téléspectateur, et de plus en plus souvent internaute, ce qui contrarie beaucoup les annonceurs publicitaires qui financent ces productions.

Crise dans le récit, puisque particulièrement aux Etats Unis, on a compris qu’on pouvait, d’une part, en bons héritiers des malins géniaux tels que Douglas Sirk, pervertir les conventions en semblant les reproduire, et d’autre part porter à l’écran la crise elle-même en mettant faisant des prolos des héros, en redonnant les lettres de gloire perdues aux combattants de l’ombre, à ceux qui ne sont pas en train de tirer les marrons du feu de la crise, ceux qui, tout simplement en vivent la première vague, et qui n’ont pas fini de déguster (on reste sidéré de voir Hung prendre racine dans les usines désaffectées de Detroit, dans les USA transformés en friche industrielle globale, dans laquelle errent quelques working poors désabusés quand, en France, on en est encore à filmer des flics ripoux dans des commissariats super soigneusement designés pour avoir l’air négligés ou à raconter les aventures sentimentales de jeunes cadres oisives qui semblent avoir les moyens de ne rien glander au boulot, voire même de se faire virer sans que ça remette en question leur loyer, leurs crises d’achats compulsifs, leurs sorties dans les soirées branchées parisiennes et tout ce qui accompagne cette mise en scène des vies mises en scène, et ce n’est même pas une mise en abyme, non, c’est juste de la mise à plat) la manière dont on se charge de les consommer en retour.

Crise dans le récit, enfin. Et pour le coup, belle mise en évidence que la création ne vient pas tant de l’imagination fertile des créateurs que des conditions matérielles, sociales, et en l’occurrence économiques de leur réalisation. Ainsi, plutôt que poursuivre les internautes qui téléchargent les épisodes des séries que HBO produit, la chaine payante qui est à la racine des séries actuelles préfère explorer de nouvelles pistes, prenant pleinement en compte la nouvelle donne, et adaptant la narration au mode particulier de diffusion sur le net.

Ainsi nait un premier concept, que HBO nomme « le Cube ». Sans doute cela va t il s’affiner, et se trouver un nom plus satisfaisant, mais le principe apparait là, devant nous, d’une narration non linéaire, d’un récit construit en réseau, poussant enfin ce principe bien plus loin que n’ose le faire jusque là le jeu vidéo. Je ne présente pas plus le principe ici, puisque je l’ai déjà fait .

Mais le mieux semble de tout simplement en faire l’expérience : http://www.hboimagine.com/

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Foucault : Crapule !

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 26 commentaires »4 novembre 2009

Comme dans les commentaires de l’article précédent, on faisait un peu la fine bouche sur Foucault, et comme les archives permettent de surveiller, et pubénir quand il est légitime de le faire, on va citer un court texte, étonnant et montrant à quel point Michel Foucault savait très bien qui il était, et où il se situait. Rappelons la situation : en 1969 est créée par Edgar Faure l’université de Vincennes, Paris 8 (depuis transférée à Saint-Denis) université née des demandes de mai 68, portée sur les michel-foucault-profil_1213343707fonds baptismaux sous l’étrange appellation « Centre expérimental de Vincennes ». Rapidement dénoncée par la presse et la bien-pensance de droite comme un repère de gauchistes, Michel Foucault s’y trouve néanmoins désigné comme membre du noyau cooptant, et nommé à la chaire de philosophie.

On sait que la naissance de cette université sera pour le moins houleuse : entre les critiques politiques, les remises en question des principes de validation des U.V., de la valeur même des titres distribués et les mouvements générés par les étudiants que l’ouverture de cette université nouvelle n’ont pas anesthésiés (autant dire qu’on n’était pas exactement au genre de moment où la simple annonce d’un report d’un an de la réforme du lycée pouvait calmer son monde…), les cours ont parfois lieu, parfois pas, et on scrute qui, parmi les professeurs, participe, ou pas, aux actions de lutte et de revendication. Foucault, aussi inattendu que cela puisse paraître, semblera pour commencer relativement à l’aise avec cette ambiance insurrectionnelle permanente :

« (il) évolue avec une certaine aisance dans cette contestation ultra-gauchiste et paraît, à l’occasion, s’en donner à coeur joie dans les manifestations diverses qu’elle invente chaque jour. Au début, en tous cas. Car il semble aussi qu’il se soit fatigué rapidement. Certains pensent même qu’il a été assez traumatisé par son expérience vincennoise, par les mises en cause permanentes dont les enseignants faisaient l’objet. Bien sûr, on l’a vu la barre de fer à la main, prêt à en découdre avec les militants communistes, bien sûr, on l’a vu lancer des cailloux sur les policiers… Mais le climat de Vincennes n’était pas fait pour lui plaire durablement. (…) Foucault est resté deux années à Vincennes. Deux années mouvementées, qui seront essentielles dans sa vie, dans sa carrière, dans son oeuvre. Car c’est là qu’il revient vraiment à la politique, qu’il rencontre l’histoire, » comme un scaphandre déposé au fond de la mer et que la tempête soulève soudain jusqu’au rivage », selon l’image qu’il a lui-même employée(…). Une remontée à la surface, une entrée en politique qui doit sans doute beaucoup à Daniel Defert, qui évolue dans la mouvance maoïste. Et qui a été recruté comme assistant de sociologie à Vincennes. En fait, c’est un tout autre Foucault qui va naître en ce moment crucial. »
Didier Eribon – Michel Foucault, p. 221

On devine Foucault impliqué et distant, engagé et dégagé simultanément. On pourrait prendre ça pour de la tiédeur, il n’est pas certain que ce ne soit que cela. En réalité, Foucault sait simplement qui il est dans ce processus : un professeur. Et c’est en tant que tel qu’il s’adressera aux étudiants, dans cette intervention un peu sidérante, dont on peinerait aujourd’hui à imaginer qu’elle puisse être prononcée par un universitaire :

« Messieurs,

Je ne peux vous appeler Camarades, étant moi-même une crapule. Je dois dire que tous les professeurs sont des ordures. Ils sont toujours en retard et font profession de cultiver le retard. Le mouvement réel qui supprime les conditions existantes sera leur mort, c’est pourquoi ils travaillent au maintien de ce qui existe.

La marchandise que nous fabriquons, c’est le mensonge savant, c’est ce pourquoi l’ETAT NOUS PAYE, et c’est ce que nos singes savants d’étudiants sont avides d’acquérir, pour pouvoir devenir les praticiens du mensonge dans tous les partis et groupuscules bureaucratiques, qui veulent moderniser le capitalisme.

Nous sommes des penseurs garantis par l’Etat, mais je dois dire que notre activité bénévole la plus méritoire a été depuis cinquante ans d’essayer de cacher aux jeunes générations ce que fut l’histoire réelle du mouvement ouvrier, ses manifestations les plus grandioses : Cronstadt, Turin 1920, la Commune de Spartakus, et enfin Barcelone 1936-1937.

J’ai honte, mais cette honte ne fera pas de moi un révolutionnaire;

Messieurs, je vous salue.  »
Michel Foucault

Si Foucault en arrive à ces formulations, c’est qu’il sait, tout simplement, qu’il est professeur, et qu’à ce titre, en tant que désigné par le pouvoir politique, il a une place qui ne peut pas le mettre à hauteur d’étudiant, sauf à jouer un rôle qui sera, nécessairement, perçu par les plus lucides, comme un mensonge. Car certains compte rendus d’AG en témoignent : on ne se leurre pas vraiment sur les profs sympathisants :

« Une nuit à BEAUJON ne suffira jamais à transformer un prof ou un bureaucrate en révolutionnaire ! Jamais ces profs « gauchistes » n’ont remis en question le rapport féodal dirigeant/dirigé ni leur rôle de flics grassement payés par l’état pour transmettre sous la forme de savoir-marchandise l’idéologie dominante à leurs subalternes, les étudiants, pacifiés et passifs. Pour l’essentiel, l’ordre gauchiste n’est pas différent de l’ordre bourgeois: les enseignants enseignent, les dirigeants dirigent, etc. Judith Miller a été virée par l’état pour avoir déclaré : « J’emploierai mon énergie à faire fonctionner l’université de plus en plus mal » et elle a refusé de jouer le rôle d’exterminateur, de flic. Or, les profs qui se sont « solidarisés » avec elles se gardent d’en faire autant ; ils tiennent à leur rôle de chien de garde, de flic intellectuel, de sujet supposé savoir et ils font fonctionner plus ou moins normalement l’institution universitaire capitaliste. Qu’ils soient de droite ou de gauche le résultat est le même. Ce sont de bons fonctionnaires, de bons flics humanistes.
Quand les étudiants esclaves en prendront ils conscience et les traiteront-ils comme tels ? Quand les esclaves se révolteront ils contre les bureaucrates, les flics et les profs de gauche ? Ricoeur a reçu une poubelle sur la gueule, profs vous recevrez de la merde chaque fois que vous exercerez votre fonction de flic de contrôleur et d’obstacle.
Ca va saigner.  »
C’est signé : Comité de base quand c’est insupportable on ne supporte plus.

Au moins Foucault ne joue t-il manifestement pas à se donner bonne conscience, ni à sembler, même pas à ses propres yeux, « pur ». Et je persiste à penser que nous avons un certain problème avec cette nécessité de la pureté, en politique. A force, au beau milieu des luttes matérialistes, ça fait comme une grosse tâche d’idéalisme. D’ailleurs, le même tract s’en prend, pour commencer, aux état-majors politiques qui se posent « en propriétaires de la « vérité » révolutionnaire et réduisent les autres à un rôle d’exécutant après leur avoir fait subir des cours magistraux sur la « ligne juste »". On imagine assez aisément l’ambiance.

Mais au-delà du regard porté sur Foucault, je relis ce tract, publié par ce comité rassemblant des étudiants qui ont toutes leurs chances, grâce à l’allongement de l’espérance de vie rendu possible par un système économique florissant, dégageant les marges nécessaires à faire progresser la médecine (soyons cyniques, un peu), ont toutes les chances d’être encore vivants.
« Quand c’est insupportable on ne supporte plus », écrivaient ils.

Il semblerait qu’aujourd’hui on supporte bien plus lourd encore.

Finalement, tout le monde s’est fait à la position de l’esclave, de la crapule, de l’ordure.

Source principale : Jean-Michel Djian – Vincennes, une aventure de la pensée critique; 2009 – formidable collecte de documents, restitués sous leur forme originelle.

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On nous aura prévenus 1 – Fermement, l’enfermement.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA 4 commentaires »2 novembre 2009

Puisqu’on arrive à ce moment où pas mal de monde se demande, dans son coin, comment on a pu en arriver, et que même à droite, quelques esprit plus conscients, ou cédant au désir, le soir, de se mettre devant les guignols et Yann Barthès plutôt que devant TF1 (ou même, peut être, tentent d’ouvrir un livre, ou d’aller au cinéma, voire même au théâtre (soyons fous !)), commencent à regarder l’oeuvre politique du candidat en lequel ils avaient placé tant d’espoir en se demandant s’il faut se catastropher ou adopter l’attitude de Néron devant l’incendie de Rome, se disant qu’après tout, c’est beau un pays qui se consume.

Si on pouvait s’en amuser, le plus amusant serait sans doute le fait que manifestement, le pouvoir en place savait que son propre règne ne pourrait durablement tenir les masses dans l’euphorie perpétuelle des lendemains qui chantent : les ficelles se font de plus en plus grossières, et n’ont plus pour objectif que de conserver une base abrutie à laquelle on va servir un débat sur l’identité nationale, des mesures de protection renforcées contre ceux qui pourraient constituer des dangers (en somme, les plus pauvres que soi), les « profiteurs ». Les autres, ceux qui ne tombent tout de même pas dans ces panneaux là, on savait qu’on les perdrait. Peu importe, entre temps ont été mises en place les barrières nécessaires pour contenir, même si c’est partiellement, le flot des consciences soudainement réveillées. Certes, les lois sur les échanges numériques ont pour vitrine la protection des créateurs (qui commencent déjà à se sentir, vis à vis de leurs maisons kagan-72-5d’édition, à peu près dans le même état que la clientèle des restaurant face aux restaurateurs qui se sont empoché la TVA réduite sans rien redistribuer), la survie des piliers de la culture nationale tels que Haliday, Pagny & c°, mais tous ceux qui se sont penchés sur la question savent bien que si Hadopi et Lopsi sont dans le même bateau, c’est parce que leur destination est commune : la maîtrise de ce qui se diffuse dans le seul media qui n’est pas actuellement sous contrôle : le net. Hakim Bey l’avait assez bien cerné dans le désormais mythique T.A.Z. : les Zones d’Autonomie ne sont jamais que Temporaires. Il faut donc par avance s’habituer à voir le net être davantage contrôlé, les contenus de plus en plus maîtrisés, les idées filtrées par des procédures tatillonnes, qui auront toujours comme visage la sécurité, la protection de la veuve et de l’orphelin, masque derrière lequel se trouvent toujours la flatterie envers les crétins, et la gâterie pour les plus faibles, dont on n’aura de cesse de les multiplier, de les affaiblir pour rendre plus nécessaire leur protection, dûment échangée contre leurs voix, se qui permettra, pendant encore longtemps, d’afficher une mine démocratique et républicaine sans tâche. Nos gouvernements feront ainsi de plus en plus le grand écart entre la pureté affichée devant les masses, dont l’accès aux informations sera de plus en plus contrôlé et canalisé, et le parfum mafieux qui caressera les narines de ceux qui par un moyen ou un autre parviendront encore à accéder à quelque information exfiltrée par une poignée de journaliste (on voit bien comment, déjà, ce terme n’a désormais, souvent, plus aucun sens).

Les deux principaux leviers permettant de lever des masses d’électeurs sont depuis longtemps (de mémoire de citoyen vivant du côté capitaliste du monde), le travail (ou son absence) et l’immigration. Faire peser au dessus des têtes de plus en plus nombreuses des travailleurs (tous niveaux confondus) l’épée de Damoclès du chômage, c’est bien faire entrer dans les crânes le fait que le danger guette chacun, que personne n’est à l’abri. Et si on n’a pas bien compris, les seconds couteaux du pouvoir sont là pour le rappeler : ainsi, ce week end, un reportage édifiant, tourné pour le compte de canal+, diffusé dans l’émission dimanche+, montrait comment les collectivités territoriales sont confrontées aujourd’hui à un échelon national qui ne verse plus aux régions leur dû (les associations connaissent cela depuis bien longtemps, et quand, dans les couloirs d’un ministère, un permanent réclame le versement des sommes prévues par les conventions, on entend répondre, par les représentants de l’Etat « Et bien… portez plainte ! »). Dans ce reportage, Jean Arthuis appuyait cette pénurie orchestrée des finances régionales en argumentant sur le thème « tout le monde connait ça aujourd’hui : la précarité, le risque de ne pas pouvoir financer ses projets, le danger de la banqueroute ». Et il concluait, en poursuivant l’usage de la première personne du pluriel, comme si lui même était concerné : « Il va falloir se faire à l’idée qu’on va vivre avec davantage d’insécurité, ajoutant ce détail assez réjouissant : « C’est peut être ça la vie après tout ». Il oublie de dire une chose : cette insécurité n’est pas une conséquence d’une situation ponctuellement difficile. Elle est la condition même de la croissance et des gains pour ceux qui gagnent. Pour conserver leurs avantages, il est nécessaire qu’il instaurent un certain type de pouvoir, et celui ci, tant que la volonté générale ne sera pas prête à brader la démocratie contre quelques miettes de pouvoir d’achat, a besoin d’un sentiment d’insécurité suffisamment puissant pour générer certains types de votes, et une soumission à l’ordre des choses, systématiquement présenté comme « naturel ». Une fois mise en place cette « ambiance », l’immigration sera l’aiguillon qui servira à mettre en permanence le peuple entre deux feux : d’un côté la rigueur du pouvoir, de l’autre le sentiment créé de toutes pièces que cette rigueur est due à un danger désormais incarné par les étrangers.

Mais une fois encore, il serait un peu facile de pointer notre gouvernement du doigt en jetant sur lui la responsabilité de ce à quoi nous sommes désormais quotidiennement confrontés, non seulement sous la forme de discours politiques, mais aussi via l’expérience beaucoup plus cruciale de la peur véritablement éprouvée face à certains secteurs de notre propre société, c’est à dire qu’il y a des territoires de France où on ne vivrait pas, des français dont on ne serait pas les voisins, des français à côté desquels on ne voudrait pas être assis dans le bus, avec qui on ne souhaite pas être seuls dans la même rame de métro, etc. La meilleure preuve du fait que le problème vient de plus loin, c’est que cela s’exprime depuis longtemps.

Ainsi, en 1972, Gilles Deleuze et Michel Foucault mènent-ils un entretien intitulé Les Intellectuels et le Pouvoir. J’en diffuse ici un premier extrait, on sera surpris de voir à quel point les processus qui nous ont mené là où nous en sommes tissent leur programme depuis des décennies. Aujourd’hui, ils parviennent simplement au moment où ils peuvent s’énoncer clairement sans que grand monde ne s’élève contre une telle mécanique :

« Si on considère la situation actuelle, le pouvoir a forcément une vision totale ou globale. Je veux dire que toutes les formes de répression actuelles, qui sont multiples, se totalisent facilement du point de vue du pouvoir : la répression raciste contre les immigrés, la répression dans les usines, la répression dans l’enseignement, la répression contre les jeunes en général. Il ne faut pas chercher seulement l’unité de toutes ces formes dans une réaction à Mai 68, mais beaucoup plus dans une préparation et une organisation concertées de notre avenir prochain. Le capitalisme français a grand besoin d’un « volant » de chômage, et abandonne le masque libéral et paternel du plein emploi. C’est de ce point de vue que trouvent leur unité : la limitation de l’immigration, une fois dit qu’on confiait aux émigrés les travaux les plus durs et ingrats – la répression dans les usines, puisqu’il s’agit de redonner aux français le « goût » d’un travail de plus en plus dur – la lutte contre les jeunes et la répression dans l’enseignement, puisque la répression policière est d’autant plus vive qu’on a moins besoin de jeunes sur le marché du travail. Toutes sortes de catégories professionnelles vont être conviées à exercer des fonctions policières de plus en plus précises : professeurs, psychiatres, éducateurs en tous genres, etc. Il y a là quelque chose que vous annoncez depuis longtemps, et qu’on pensait ne pas pouvoir se produire : le renforcement de toutes les structures d’enfermement. Alors, face à cette politique globale du pouvoir, on fait des ripostes locales, des contre-feux, des défenses actives et parfois préventives. Nous n’aons pas à totaliser ce qui ne se totalise que du côté du pouvoir, et que nous ne pourrions totaliser de notre côté qu’en restaurant des formes représentatives de centralisme et de hiérarchie. En revanche, ce que nous avons à faire, c’est arriver à instaurer des liaisons latérales, tout un système de réseaux, de bases populaires. Et c’est ça qui est difficile. En tout cas, la réalité pour nous ne passe pas du tout par la politique au sens traditionnel de compétition et de distribution de pouvoir, d’instances dites représentatives à la P.C. ou à la C.G.T. La réalité, c’est ce qui se passe effectivement aujourd’hui dans une usine, dans une école, dans une caserne, dans une prison, dans un commissariat. Si bien que l’action comporte un type d’information d’une nature toute différente des informations de journaux (ansi le type d’information de l’Agence de Presse Libération). »
Deleuze, répondant à Foucault, dans Les intellectuels et le pouvoir, publié dans le n° 49 de L’Arc, et repris dans les Dits et Ecrits de Foucault.

En complément, à propos de cette affirmation étrange selon laquelle le capitalisme aurait besoin du chômage, je relance en ligne cette séquence extraite du documentaire Attention danger travail (Pierre Carles, 2003), au cours de laquelle Loïc Wacquant explique comment fonctionne l’idéologie politique du travail. On y entend comme un écho des propos de Deleuze, trente ans plus tôt :

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Entertainment

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, CINEMATOGRAF, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, SCREENS 2 commentaires »2 novembre 2009

affiche-1-mediumHeureux qui, comme le spectateur au cinéma, fait un long voyage. Les meilleurs raconteurs sont ceux qui parviennent à embrasser des millénaires, c’est peut être la raison pour laquelle les américains sont les aèdes de ce temps, à tous points de vue. Problème : ils sombrent souvent dans le spectaculaire. Peut on le leur reprocher ? Tentative de réponse là : Odysseus

On y fera référence aussi bien à Homère (L’Odyssée) qu’à Sturges (les Voyages de Sullivan), qu’aux frères Coen (O’Brother, where art thou ?). On se demandera, du coup, si O’Brother n’est pas, malgré les insuffisances apparentes de son recul critique vis à vis de la réalité dont il semble être l’image, l’exemple même de ce qu’est censé être, essentiellement, le cinéma. C’est du moins une hypothèse.

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Ce soir, à Nice, on joue Tartuffe; ou l’imposteur

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 1 commentaire »1 novembre 2009

Vu, en début de soirée, sur France 2 :

Moment de joie, Christian Estrosi présentant la pièce de théâtre jouée ce soir dans sa bonne ville de Nice, et diffusée en direct à la téloche.
Là où l’exercice devient savoureux, c’est que la pièce en question, portant pour titre ADA, l’Argent des Autres, de Jerry Sterner, mauvaise pièce d’ailleurs, et fort mal jouée (enfin, il faut dire que le rôle principal est tenu par Boujenah, qui fait du… Boujenah… et qui contraint tout le reste de la troupe à se mettre à son diapason, entrangetrintignanthautautant dire que tous les personnages ressemblaient soudainement à des clowns, seul Pierre Vaneck parvient à résister à ce tsunami d’outrance, mais seul contre tous, ça n’avait plus grand sens, mais passons). On ne s’attardera pas sur la pièce elle-même : ce n’est pas du théâtre, seule la réunion des actionnaires, mettant les spectateurs, dans la salle, à la place des actionnaires (ce qui, pour un public composé de notables niçois, n’exigeait pas vraiment de la part des spectateurs de grandes aptitudes aux rôles de composition), aurait pu donner quelque chose, si on avait poussé la chose jusqu’au moment où la nausée aurait pris tout le monde, dans une sorte de brusque prise de conscience des conséquences des placements qui ont financé, entre autres, ce théâtre, ces pouvoirs d’achat qui ont permis de s’acheter une place, dans ce théâtre pour cette soirée télévisée qui est l’endroit où il faut être ce soir, les berlines premium qui ont permis de s’y rendre, le restau qui suivra l’ennuyeuse pièce, et tout ce qui entre dans le standing d’une vie réussie menée à Nice, parmi les actionnaires.
La pièce est mauvaise, soit. Mais avec ses gros sabots, elle tient son petit discours « concerné » sur le rôle destructeur de la finance dès qu’elle porte sur l’industrie son regard aveugle et sourd aux destinées des salariés, comme de celles des entrepreneurs. En gros, la pièce tourne autour du rachat d’une bonne vieille boite de production de cables métalliques par un liquideur qui veut seulement faire un gros bénéfice avec son rachat. Classique, mais pas très théâtral.
Il était juste savoureux de voir Estrosi, maire de Nice, apparaître avant le lever de rideau (rideau qui ne se levait d’ailleurs pas, préférant coulisser sur le côté, trahissant l’inadaptation du sujet à l’art du théâtre, qui réclamait en fait l’écran de cinéma, mais bref) pour accueillir la France entière (ces soirées de théâtre à la télé ont systématiquement du succès) à une soirée de communion autour de la critique de la finance.
Estrosi menait la manifestation de ces gauchistes.
A Nice.
Un élément rassurant, tout de même ? A la fin de la pièce, comme dans le meilleur des mondes au gouvernement duquel Estrosi participe, activement (quand même, si le ministre de l’industrie protège l’industrie comme le ministre de l’éducation nationale protège l’éducation nationale… les liquideurs et délocalisateurs ont un bel avenir devant eux, non ?), et comme dans au cinéma, the winner takes it all.

NB : L’illustration réclame quelque explication, semble t-il. Cette photo de Trintignant est extraite du film, L’Argent des autres, tourné en 1978 par Christian de Chalonge. Autant la pièce est médiocre, autant le film est bel exercice de maîtrise formelle. Il y a du Kubrick dans sa mise en scène, Trintignant y est droit comme la justice, les espaces y sont dénués de toute forme de chaleur, et on pressent déjà, en cette fin des années 70 que, désormais, après avoir plié le monde ouvrier, on allait régler leur compte aux cadres.

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