Archives pour mars 2010

Passage dans l’outremonde…

Par Youri Kane Catégorie : D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY Laisser un commentaire »22 mars 2010

Pour ceux qui suivent, et qui tels des Spectromen ou des Biomen en goguette, passent allègrement d’un monde à l’autre, voici les ajouts récents du monde parallèle censé être plus pédagogique que celui ci (bien que, parfois, je me demande…)

Une fiche de lecture du Travail sans qualité de Sennett, par Stan, une jeune recrue que nous n’avons point bizutée, puisque c’est désormais interdit.

Une lecture de Kant, qui provoquerait ici même des protestations, j’en suis sûr, par Roger Pouivret, dans son l’Oeuvre d’art à l’âge de sa mondialisation.

Un ouvrage du genre « La chimie amusante », mais en économie, deuxième tome des freakonomics, parfait pour la récré, avec les choco BN et le cacolac bu à la paille.

Une petite réflexion sur l’invasion de la 3D au cinéma (la hantise des amblyopes, disons-le au passage, mais je ne ferai pas de cette histoire une affaire personnelle, c’est juste que je me demande si tout ceci a un quelconque intérêt), à travers un article du New-yorker qui fait le point sur la question.

Une incitation à aller se confronter à la mort, et au mal, au musée d’Orsay (c’est toujours tentant, ça, se confronter au mal, non ?), à travers l’exposition Crime et Châtiment (qui aurait tout aussi bien pu s’intituler Surveiller et punir)

Et une autre incitation, pour une exposition à l’humeur moins sombre, Vinyl, à la Maison Rouge.

Un programme allégé, par la faute des multiples missions s’accumulant dans l’emploi du temps des profs, sans que cela donne lieu à une quelconque rémunération supplémentaire (mais bon, qui voudrait que les gamins ne soient pas correctement inscrits sur le processus APB, et n’aient pas, à cause de cela, d’avenir dans les études, hein ?…

Voter la peur au ventre

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, PROPAGANDA 2 commentaires »22 mars 2010

Veille de second tour, Axel Poniatowski m’écrit pour que demain, je fasse preuve d’un comportement électoral conforme à ses intérêts.

Il faut dire qu’étant donné ce que lui aura coûté sa campagne, ce serait bête de ne pas se battre jusqu’au bout pour grappiller des voix : 10 000 € de dommages et intérêts pour diffamation contre, non pas, Ali Soumaré (ça, ce n’est pas jugé), mais Michelle Sabban, voila une somme dont on peut se demander si elle doit apparaître dans les lignes de dépenses de campagne de l’UMP.

Le tract, sur le modèle des arguments choisis au niveau national, m’informe que j’ai le choix, en ce jour d’élection, entre le conservatisme de gauche, et le réformisme de droite. Mais on a du deviner, en haut lieu, que le jeu sur les mots et les définitions ne suffirait pas, et que rien, à vrai dire, ne suffirait pour cette échéance électorale. Le tract recourt donc à une autre incitation pour que je porte mon choix sur Madame Pécresse : si je ne l’élis pas, je ne serai pas en sécurité : « La première des libertés, en particulier dans le val d’oise, c’est la sécurité : on ne peut pas vivre sereinement dans un département où nous avons peur pour la sécurité de nos enfants aux abords des lycées, où nous avons peur pour nous-mêmes lorsque nous prenons les transports en commun. »

Intéressant, pour un scrutin censé être local, et dont on nous aura suffisamment répété qu’il ne pouvait pas avoir de conséquences nationales. Car la sécurité, à de multiples titres, est une affaire davantage nationale que régionale. Quand on supprime la police de proximité, par exemple, c’est l’Etat qui en prend la décision. Quand on supprime des postes de gendarmes et policiers, quand on désorganise la justice, c’est l’Etat qui en a la responsabilité. Et bien sûr, lorsqu’on génère une pauvreté croissante, dans un environnement où n’est valorisé que le pouvoir d’achat, on suscite une violence potentielle qui ne peut, à terme, que provoquer une insécurité croissante, tant réelle que ressentie.

Ainsi, on nous le dit tranquillement dans un tract de dernière minute : si on ne vote pas de manière arrangeante pour ceux qui ont déjà le pouvoir, l’Etat nous punira en nous maintenant dans une insécurité croissante, trouvant là une économie substantielle, et nous convaincant que c’est là la faute des régions. Accessoirement, cela fournira du grain à moudre à la droite lors des prochaines élections présidentielles. Du point de vue de l’application de telles sanctions, une écrasante majorité de régions à gauche permettra toutes les fantaisies nationales, dégradant sans en avoir l’air les budgets locaux, avec d’autant moins de scrupules que les conséquences en retomberont sur d’autres. Pourquoi, dès lors, se priver ?

J’ai peut être l’esprit mal tourné, mais le processus me semble tout à fait d’ordre mafieux : quand le pouvoir se rend compte qu’il ne peut pas s’établir de manière légitime, il a recours à des incitations non républicaines, qui consistent à menacer le peuple de sanctions violentes en cas de désobéissance. Cela participe de cette communication qui affirme simultanément que le peuple se détourne des élections parce qu’il n’a plus confiance en la gauche, et que le vote n’aura aucune conséquence sur la politique menée, puisque celle-ci est décidée une fois pour toute, par la droite, et ne peut pas être remise en question (même le bouclier fiscal, SURTOUT le bouclier fiscal !). En d’autres termes, on a pris le pouvoir, et il est hors de question, maintenant, qu’il nous échappe, puisque c’est la condition nécessaire pour que nos amis, qui y ont intérêt, y gagnent ce qu’il y a à y gagner en matière de précarisation du plus grand nombre et de consolidation des acquis des happy fews qui viennent becqueter dans la main du pouvoir.

Et comme le second tour des régionales n’aura été, finalement, qu’une mise en place des éléments de la prochaine campagne présidentielle, nous voila prévenus sur la haute tenue des débats qui l’animeront. Il faut donc se préparer à atteindre des sommets en matière de subtilité politique. Et on devine déjà comment on va nous convaincre de la nécessité de combattre l’insécurité, tout simplement, en l’organisant.

NB : Désolé pour le côté un peu « froissé » du document, mais il est passé par la case poubelle avant de se retrouver dans le scanner. Un réflexe !

Courage, Fillon

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »15 mars 2010

Il en va des règles que doivent suivre les ministres comme des discours du pouvoir : elles ont un certain don pour la géométrie variable, selon les situations et les moments.

Ainsi, tout le monde se souvient comment Alain Juppé dut, en 2007, démissionner de son poste de ministre à l’issue de ses législatives perdues. Celui qui avait ordonné cette démission, c’est François Fillon lui même, qui avait considéré qu’une défaite, de la part d’un ministre, mettait en cause le gouvernement dans sa totalité, et que les ministères pouvaient difficilement être dirigés par des loosers. Ainsi, une règle simple semblait devoir s’appliquer : un ministre perdant doit démissionner.

Mais les règles peuvent changer, car sur les régionales qui nous occupent en 2010, le même François Fillon a édicté une nouvelle règle, exactement inverse de celle qu’il avait auparavant trouvée si pertinente : tout ministre qui gagne doit partir. Evidemment, Fillon n’avait pas besoin de faire preuve de dons de clairvoyance particulièrement développés pour prédire un échec massif des listes UMP aux régionales, et si la règle valable pour les législatives devait être appliquée à ces régionales, on assisterait dans une semaine à un remaniement ministériel tel qu’il faudrait organiser une campagne de casting aussi massive que la Nouvelle Star pour parvenir à réunir de nouveau une équipe de stars aussi clinquante que notre actuel staff gouvernemental. En effet, c’est tout de même une vingtaine de candidats à ces élections qui sont, aussi, ministres, et Fillon, dont la carrière est un vibrant éloge de ce principe, c’est bien connu, trouve soudainement que le cumul des mandats doit être condamné, particulièrement quand personne ne risque d’être cumulard. Pourtant, si on veut être logique, la règle qui voulait que les ministres démissionnent en cas d’échec semblait signifier que tout ministre vainqueur pourrait cumuler sans crainte (sinon, à quoi bon cette règle ?) de heurter un quelconque principe politique.

Il faut croire que la défaite rend modeste, puisque soudainement, on considère que les perdants doivent refuser de cumuler leur ministère avec un siège que de toutes façons, ils n’auront pas. Voila qui constitue un sacrifice qui ne produira sans doute pas trop de douleur, et ça tombe plutôt bien : en dehors de Valérie Pécresse qui semble avoir un certain goût pour la douleur souriante (les images sont de plus en plus frappantes, du décalage total entre la situation du personnage et le sourire crispé, mais fidèle, qu’elle arbore en permanence, malgré l’inanité de son propos, la débilité des arguments avancés, l’impotence de ses discours; seule une martyre serait capable d’entrer dans de telles stratégies d’auto-destruction (l’objectivité réclamerait qu’elle reconnaisse qu’en dehors d’un singulier concours de circonstances, jamais une telle personne n’aurait pu envisager être ministre un jour, ne pas se contenter de ce climax absurde, c’est être habité d’un Thanatos particulièrement suffisamment puissant pour être effrayant)), en dehors de la passionaria de l’Ile de France, donc, ce petit peuple de droite semble ne pas aimer souffrir plus que de raison, c’est à dire plus que le peuple lui même.

Ne pas s’appliquer les lois qu’on impose aux autres, voila donc le principe suprême de ces gens là, qui sont dans le même temps capables de s’indigner devant les taux d’abstention himalayesques dont les français sont les auteurs.

Pardon ?

 Les « auteurs » ?

On pourrait se demander qui sont ceux qui se sont ingéniés à nier toute valeur à l’élection régionale.

Qui conçoit le Grand Paris de telle manière que la région n’y aura aucun pouvoir (on ne s’étonne pas, dès lors, qu’on tente d’y faire élire des incapables, ils feront ton sur ton avec la puissance institutionnelle qu’on leur prépare), déclarant aux franciliens que de toutes façons, c’est à l’arbitraire présidentiel que reviendront les choix qui les concernent (en gros, le parisien doit se rêver comme un habitant de la Seine, qui suivra ses méandres pour aller d’un bout à l’autre de sa mégapole, et ce jusqu’à son estuaire; tous ceux qui pensent un peu la question voient là dedans une connerie sans nom, mais que voulez vous ? C’est là le fantasme du président, il faudra bien s’y plier… mais à quoi bon voter, alors ?) ?

Qui intervient sans cesse, selon la stratégie du pompier pyromane, au sein même des débats dont les régions devraient être maitresses, afin de donner du sens à sa présence et de discréditer des pouvoirs locaux qui sont excessivement à gauche pour qu’on puisse leur accorder une quelconque efficacité (et le mieux, pour démontrer leur inefficacité, n’est il pas de saper celle ci, ne serait ce qu’en leur coupant les vivres à travers des lois de décentralisations qui sont économiquement mensongères ?) ?

Qui centralise les pouvoirs, conditionnant le quotidien des citoyens au sein même des régions, et s’étonne de voir le peuple s’abstenir alors même que fut annoncé, avant le suffrage, que de toutes façons, le vote ne changerait rien, que les conséquences d’un vote régionale devaient être régionales, et que la politique nationale, menée par un gouvernement dont aucun membre candidat ne sortira politiquement vivant de cette élection, ne sera d’aucune manière impactée par la décision du peuple ?

On ne peut certes pas affirmer très sérieusement que le mensonge et la trahison du peuple soient des principes radicalement nouveaux. L’épisode  » Imposons un jour à Juppé ce dont on protégera ensuite des ministres plus proches du pouvoir (parce que plus dociles) » n’est qu’un pas de plus après les « Indignons nous d’une abstention qu’on aura générée », les  » déplorons la surveillance médiatique des élus tout en mettant au programme une vidéosurveillance généralisée du peuple », les « vidons le Front National de ses électeurs en mettant en application son programme politique » ou les « sauvons les banques avec l’argent du peuple, mais n’exigeons à aucun moment que les banques puissent servir à quoi que ce soit pour le peuple ».Ca ne constitue cependant pas une raison de s’en satisfaire, d’autant moins que ces principes sont désormais mis en oeuvre de manière quasi industrielle, et que quelque chose peut nous dire que nous assistons aux mensonges terminaux, c’est à dire aux derniers coups d’un  jeu de poker où les joueurs qui ont le plus gros jeu sentent qu’il est maintenant grand temps de rafler la mise, et de solder les comptes avant d’aller dépenser le jackpot là où la fortune délocalise massivement. On peut alors aller loin dans les mensonges, jusqu’à  la contradiction évidente, sans mettre en cause le projet global. Ainsi, hier soir, la soirée électorale fut pour l’UMP l’occasion d’affirmer sans rire que l’union pouvait être pratiquée seul. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, en définitive : ce que l’UMP reproche à ses adversaires, c’est de composer, ensemble. C’est de négocier, dialoguer, de constituer des compromis afin de s’entendre. Voila précisément ce que la droite exècre, parce que les compromis signifient pour ceux qui ont le pouvoir d’en partager au moins une partie. Or, le pouvoir étant essentiellement économique, et sachant combien ces gens là sont attachés à leur argent, on comprend qu’ils souhaitent pratiquer l’union en petit nombre.

Mais on ne peut pas manquer cela : en composant, les autres partis pratiquent en somme ce qu’on peut appeler « politique », au sens que prend ce mot lorsqu’il prend la forme de la démocratie : s’occuper, ensemble des choses publiques, débattre et organiser l’espace public. En refusant le dialogue, en fermant les portes à toute négociation, l’UMP persiste dans la concentration d’une politique qui est réduite à l’exercice autoritaire du pouvoir, sans aucune contractualisation claire avec le peuple : on doit d’autant plus les laisser tirer les marrons du feu social, qu’il est hors de question que les avantages soient partagés, qu’il est exclu qu’une quelconque justice soit mise en oeuvre.  A ce titre là, l’UMP est devenu ce qu’était jusque là le Front National ou le parti des chasseurs : un lobby. Mais un lobby qui a le pouvoir.

On n’en a donc sans doute pas fini de les voir organiser le maintien de leur clique à ce poste pratique, d’où ils peuvent solder à bon compte l’espace public au profit de leurs potes, et on va sans doute les voir encore longtemps parader au soir d’élections qu’ils auront consciencieusement sapées pour déplorer l’abstention d’un peuple qu’on aura suffisamment déculturé pour qu’il perde tout sens civique, ou qu’on aura peu à peu dégoûté, faisant de la politique l’antithèse de ce qu’elle doit être, convainquant les plus acharnés que ce n’est plus par le biais du suffrage universel que les choses doivent se décider, radicalisant l’opposition dans des attitude que jamais la majorité ne suivra. L’électeur majoritaire adoptera, lui,  les comportements et les opinions qu’il pense susceptibles d’apporter individuellement un pouvoir d’acquisition supérieur à celui du voisin, peu importeront les conditions de ce gain, puisqu’on ne les aura pas politiquement décidées. Les pires prémonitions de Tocqueville sur la démocratie seront alors accomplies, pour le plus grand bénéfice de ceux qui les auront mises en oeuvre, tout en la déplorant.

Toutes illustrations extraites du film de Michael Snow, La Région centrale (1971), histoire de donner dans l’illustration ésotérique, mais aussi afin de donner un peu d’ampleur à une politique dont la dimension semble se réduire à peu de choses. Au moins, là, on est dans les connexions cosmiques et dans la définition profonde de ce qu’est la région.

Le Rock pour les nuls – Une virée dans le saezième, en petit bateau.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 11 commentaires »10 mars 2010

Quand on pense que certains, par le passé, ont pu voir dans le rock une des formes que prendrait un jour la décadence, on se demande comment ceux-là vivent la lente mais certaine putréfaction de ce courant musical dans la marchandisation la plus éhontée : retour à la normale (C’est à dire alignement impeccable des rockers sur leur tête de gondole, avant qu’ils rejoignent le classement par ordre alphabétique d’auteurs, dans l’assemblage de d’éléments Benno de ceux qui sont conjointement clients de l’agitateur d’idées et du democratic design : H comme Halliday, I comme Izia, D comme Domique A (ou bien A comme Dominique A ? Cruel dilemne…) chacun à égalité, puisque tous dans la même catégorie)  ? Ou bien confirmation de la condamnation de ce mouvement, qui fut perçu de ses débuts comme dérangeant, trop dionysiaque, trop mal peigné, trop brutal, trop décadent, justement ?

Une troisième voie est possible : ce qui peut être dénaturé n’est pas par nature dénaturant, il est aussi une autre nature. Si le principe de corruption peut être lui même corrompu, c’est qu’il n’y a pas d’un côté les belles choses qu’il s’agirait de protéger, et de l’autre le principe destructeur qui ne vise qu’à les mettre en danger. Ici comme ailleurs, les choses sont un peu plus dialectiques qu’elles n’en ont l’air. Or, on le sait, le rock a été, comme tout le reste, transformé en pâtée pour animaux mangeurs de pâtée, en forme d’énergie aussi contenue, et aussi franchement subsersive que peut l’être une dose de 33cl de Red Bull light, ou une lampée de Canada Dry.

Ainsi, à quelques jours d’intervalle, on put voir Izia intronisée reine du rock’n'roll français (entre une séquence de remerciements de Johnny Halliday pour sa victoire de la plus belle tournée, et une performance de Shakaponk dont on retiendra surtout le fait que le singe est décidément le meilleur ami du graphiste video (on imagine tout à fait les mots « ça l’fait » prononcés au moment où on a soumis l’idée de ce visuel décoratif au groupe, qui a l’air de ne pas être à un cliché près)), et Saez (lui même auteur de happenings totalement rébellisants lors de précédentes victoires de la musique) devenu héros autoproclamé de la critique de la société de consommation.

Le cas de Saez est un peu dérangeant, parce qu’on ne sait pas trop si les pincettes avec lesquelles on doit le prendre sont dues au fait que ses textes semblent avoir été écrits par un adolescent contemporain qui aurait découvert avant hier Léo Ferré, et n’en aurait retenu que les aspects les moins subtils (on a envie de noter, dans la marge de ses dissertations « grandiloquent »), au cynisme accompli du monde musical qui a fait de ce genre d’indignation envers la marchandisation… une marchandise (mais on peut reconnaître à Saez le fait qu’il n’est pas tant médiatisé que ça, quoique…), ce qui rend l’objet Saez tout à fait compréhensible en termes de positionnement marketing (le bonnet qui va bien quand il faut avoir le bonnet qui va bien, le cheveux gras et pas trop structuré (mais pas trop structuré exactement comme il faut), le gros gilet tricoté par Dieu sait qui, la barbe de quelques jours (réglage 5 sur la tondeuse à barbe qui fait très bien les barbes ayant l’air pas rasées), la feuille pliée en 4 dans la poche arrière du jean, sur laquelle on a griffonné quelques lignes de rébellion trentenaire, où les mots affectés semblent se battre avec les traces de doigts encore pleins de Clearasyl, qu’on déclamera, plutôt que de céder à la tentation de l’énervement (ça évitera d’ailleurs de dépenser de l’énergie à s’énerver, mieux vaut dire qu’on pourrait le faire, qu’on en a même envie, mais qu’on préfère pas) avant de quitter le plateau, sur un coup de tête dont l’animateur dira immédiatement, pour rassurer les autres invités, que c’était « prévu comme ça »; mis en scène quoi, packagé), ou bien au fait que même s’il était sincère (ce dont on ne sait rien : il y a un seuil au delà duquel la panoplie de la sincérité devient suspecte, quand même), l’état actuel des choses rendrait de toutes façons l’opération équivoque, toute initiative étant désormais noyée dans la mer agitée du clapotis ambiant dont chacun a bien compris que n’émerge que l’écume, qui a l’avantage de passer au zapping, alors il faut faire impression.


Damien Saez « Ce soir ou jamais » France 3 le 09/03/10
by Blooms

Faire impression, c’est en gros le projet que semble s’être donné la fameuse affiche interdite. On peut dire mille choses à ce sujet. On peut penser tout ce qu’on veut du cynisme de la RATP qui ne souhaite pas voir les pubs Aubade placardées à côté d’une affiche qui rend le procédé de la femme-objet obsolète (on peut penser aussi, comme Saez, que ces espaces pourraient être consacrés à l’exposition d’oeuvres, et c’est sans doute une sacrément bonne idée, si on a envie de voir le prix du ticket augmenter encore un peu beaucoup; au moins, on aura des beaux murs, et on sera une poignée de privilégiés, sans doute très cultivés, et très esthètes, à les contempler dans les couloirs d’un métropolitains enfin débarrassé de ces salauds de pauvres). On peut se dire, aussi, qu’on est quand même dans un monde bizarre, qui refuse de voir une femme exposée là où on trouve tout à fait normal qu’on ait installé un siège enfant (parce que, franchement, quitte à faire du décodage sauvage d’images, c’est quoi le siège pour enfants dans les chariots de supermarché, si ce n’est une manière de mettre l’enfant au milieu des marchandises, de l’acclimater au supermarché, de l’intégrer lui même au cycle de ce qui se vend, s’épuise, et s’abandonne ? (hein ? quoi ? c’est juste « pratique » ? C’est PRATIQUE de mettre les gosses dans le caddie quand on fait les courses ?!)). On peut se dire que l’image est belle, et que c’est quand même bizarre qu’on la trouve belle, étant donné ce qu’elle montre, mais que finalement, c’est peut être pas si étrange que ça, parce que finalement, on a déjà vu ça mille fois, qu’on y est déjà acclimaté, et qu’en définitive, l’affiche de Saez constitue moins une dénonciation qu’une complaisance (et ce d’autant plus que ça fait quand même un moment qu’on se complait à dénoncer ce qui nous fait baver, et qu’on est pour de bon accoutumés à l’idée que la dénonciation soit vaine, comme les « J’accuse »).

On peut enfin se dire que Saez n’en est pas à son coup d’essai côté marketing viral, et qu’il fait même partie des maîtres dans la sphère V.I.P. de ceux qui apprécient d’utiliser les medias en leur crachant dessus (et ça tombe plutôt bien : les medias savent qu’il y a pas mal de parts de marchés à gagner à se faire cracher à la gueule, ils sont même prêts à tendre l’autre joue). On en connait beaucoup, des chanteurs qui, méprisant à ce point le « système » de vente de la musique, ont pris grand soin de ne surtout jamais louper une occasion de participer aux Victoires de la Musique (en gros, à chaque fois qu’ils ont été nominés ?), sachant à cette occasion être là sans avoir l’air d’y être, faire mine de ne pas y toucher, prétendre détourner le système de l’intérieur, mais surfer néanmoins sur les émotions en vogue, mixant tout ce qui peut toucher, des ritournelles Eminémisées de Dido (bonnet savamment enfoncé sur le crâne, comme le petit maître du moment, le j’m'enfoutisme en moins, avant de l’enlever pour une séquence plus inspirée de Taxi Girl, les suicidental tendencies en moins) aux phrasé noir désireux, la voix d’un Raphael qui aurait largué son conseiller marketing et changerait subitement de coeur de cible, pour cause d’overdose de mièvrerie ? Au moins, quand Noir Désir vient mettre les pendules à l’heure sur la même scène, ils le font rapide, ils disent les choses telles qu’elles se présentent, ils ne prennent pas la pause de ceux qui ne sont pas distribués, ou de ceux qui ne vendent pas de disques (Paris, le dernier Saez, est disque d’or), et au passage, ils disent merci. Pas de ça chez Saez, et on ne saura pas si c’est parce qu’il est comme ça, vraiment, ou si c’est parce que ça rentre pas dans la ligne éditoriale du personnage. Sans doute est ce d’ailleurs, en fait, désormais indiscernable.

Là, à entendre Delarue, à la fin de la prestation saezienne de 2001, demander ironiquement « Alors, qui c’est qui a dit que le rock était mort ? », on se dit que la seule réponse qu’on puisse donner, c’est : « Ceux qui prétendent encore le chanter ».

Du coup, on mettrait bien Izia en garde à vue.

Bien sûr, bien sûr, appartenir au clan Higelin apporte une Stage-credibility plaquée or. Bien entendu, elle a une voix. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire. Décrivant sa musique sur le plateau du Grand Journal, elle se placera dans la lignée de Janis Joplin, mais en plus Youpi ! Consternation. En gros, on a l’impression d’une erreur d’état civil : en fait, c’est Janis Jospin qui se trouve sur scène, en marionette de Valery Zeitoun, petite fille toute excitée d’être comme ça le centre des attentions, petite fille gâtée, à qui on ne refuse rien, et vu comment elle braille, on devine pourquoi. Marionnette d’un public qui ne s’y trompe pas, et qui ne respecte rien, pas même ses idoles : ainsi, dans la boite à questions, quand on lui demande, opportunément, de faire sa Joplin, elle s’exécute, et pousse une beuglante de plus, ayant compris qu’elle assumerait d’autant plus d’être « la fille de » en s’inventant une mère vocale.

Mais soudain, le disque se grippe : dans la semaine qui suit la double victoire d’Izia sur la musique, qu’en retient la presse ? Technikart, p.2 Izia en maillot de corps Petit Bateau, coiffure copyright Bruce Dickinson 1984. Inrocks p.17, de nouveau, Izia en gamine qui empoche, du haut de ses 231 mois, le magot de la vente d’une image toute fraiche, qui ne lui appartient, donc, déjà plus (on l’imagine bien blindé, le contrat avec Petit Bateau, en matière d’hygiène de vie : rock’n'roll, d’accord mais maintenant, hors de question de faire des frasques qui vont au delà de beugler, comme une gamine, et de dire des gros mots (idem), et pas question de s’approcher de Coeur de Pirate sur la scène des Victoires de la musique : ses tatouages sont clivants, et elle colporte une image de l’enfance devenue adulte qui n’est pas corporate, elle brouille le message).

Bref, au moment où on demande qui a tué le rock’n'roll, Izia passe dans le champ de la caméra de surveillance, au pieds du malade, un flingue dans les mains, et un plan furtif nous montre Valery Zeitoun, lunettes de commanditaire sur le nez, observant de loin l’exécution des instructions. Mais que fait la police ?! 

Alors, ok. On dira qu’Iggy Pop fait lui aussi de la pub. Ok. Mais l’aurait-on imaginé en faire à 19 ans ? On dira qu’on ne lui aurait certainement pas proposé d’en faire. Mais c’est bien le fait qu’on propose à Izia d’en faire qui constitue un symptôme tout de même « parlant » : Parce que dire « Putain » trois fois de suite, et de manière très, euh… préparée et très hmmmm… mal jouée, ce n’est pas avoir une atttitude rock, c’est seulement se comporter comme des enfants tels que la publicité aime se les représenter (et la marque Petit bateau, en particulier). Si Izia était aussi libérée que son plan marketing veut bien donner l’impression qu’elle est, elle devrait être tout à fait infréquentable, et les actionnaires de quelque marque que ce soit devraient interdire ab so lu ment qu’on lui propose d’être l’ambassadrice d’une quelconque enseigne (à part, peut être, telle ou telle marque d’alcool, mais c’est déjà tellement fait, ou d’armes, peut être. Izia, tête d’affiche pour Alliant techsystem, pourquoi pas, ou égérie de Blackwater, tiens oui. Mais Petit Bateau (et qu’on ne nous fasse pas le coup du décalage, ni de l’ironie, ça fait longtemps que ces méthodes ont toutes été avalées par l’ogre Propagande))… … Si cette fille faisait son job correctement, elle devrait avoir l’interdiction de s’approcher à moins de 200m des écoles.

On ne sait pas trop ce que ça fit, à Dominique A, de se retrouver dans cette cour de récréation là, au milieu des gamines qui crient « PUTAAAIIIIIIIN !! ».

Et de perdre contre ce clan là, confronté à cette incroyable information : les professionnels de la profession, s’ils devaient le classer quelque part, le caseraient bien au chaud dans la catégorie « rock ». Et dans cette catégorie, ces même pros le trouvent quand même moins fort qu’Izia. Et pour couronner le tout, Nagui prendra soin de le préciser, remuant le couteau dans la plaie : c’est bien sous la triple casquette d’auteur, de compositeur et d’interprète qu’elle le bat. Génial. Et comme elle n’écoute que du rock de 40 ans d’age, elle n’aura aucun mot pour ses adversaires d’un jour. Mais il est vrai que du point de vue du positionnement médiatique, se réclamer de Led Zepelin, c’est aujourd’hui moins clivant que de féliciter Dominique A. On comprend bien que tel un Obispo déguisé en Captain je n’sais quoi, la damoizelle doive respecter les codes de l’univers qu’elle s’est soigneusement confectionné sur scène.

Là dessus, Selif Keita venait nous conter, sur des rythmiques qui seront l’un des rares moments d’envolée de la soirée, des choses incroyables : « La vie sera belle, chacun à son tour aura son amour »

Suprême courage de la naïveté la plus nue, élégance totale de cette Afrique qui débarque et donne une claque à tout le monde, allumant la lumière là où ils auront été si nombreux ce soir là, comme tous les autres soirs, et le jour aussi, à tenter d’assombrir le tableau. Impossible pour les labelisés du rock de porter de tels discours, impossible d’être à ce point ouverts, parce qu’ils se découvriraient vulnérables, impossible de lâcher prise à ce point, juste parce que le rock est devenu, aux mains de ceux qui tirent les royalties de la franchise wock’n'woll, un petit animal de foire crispé sur ses gimmicks, n’osant plus mettre un pied hors de son territoire.

Ce soir là, pourtant, on avait plutôt envie de décerner la Victoire du rock à la radieuse douceur triste de Salif Keita. Mais voila bien ce que le rock n’oserait plus. Ca brouillerait l’image.

Re-Present

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, MIND STORM, SCREENS 3 commentaires »7 mars 2010

Juste pour le plaisir des yeux, parce qu’on peut, aussi, se laisser aller à la simple contemplation d’images incroyablement bien mises en oeuvre.

Voici 12 minutes et des poussières de simple perfection visuelle, mises en scènes par Alex Roman, jeune manipulateur espagnol d’images en 3D.

Autant dire qu’on prodigue là aux yeux un massage réconfortant, mais que l’hyperéalisme mis en peuvre (on a du mal à croire qu’il n’y a là que de la modélisation 3D) permet, comme tout réalisme porté à ce degré de perfection, de mettre en scène la problématique complexe du rapport qu’entretient l’art avec le réel. Et comme ce films, The third and the seventh, n’est pas qu’une collection d’images réconfortantes, il prend justement soin de mettre en scène la vision photographique, dans son rapport avec une nature qui n’est ici, justement, pas restrainte à ce dont l’homme n’est pas l’auteur, mais se poursuit dans cette seconde nature dont il est le concepteur, et le maçon : l’architecture. Ainsi, le regard sur l’espace mis en forme par l’esprit humain est il pris en charge par des appareils photo, dont les focales changent sans cesse, guidant le regard sur des détails d’une précision telle qu’elle correspond, certes, à l’aptitude optique de l’oeil humain, mais certainement pas à sa concentration habituelle.

En cela, Alex Roman produit un hyperéalisme d’un genre nouveau, puisque au contraire des peintures du même courant, il n’adopte pas le principe de la profondeur de champ infinie, mais celui d’une focalisation humaine, volontaire, ce qui permet de voir son court métrage comme une sorte d’éducation de l’oeil, davantage donc qu’une simple performance technique. Un passage du monde objectif au monde contemplé, un déplacement temporel du troisième au septième jour de la création.

Et là, étant donnée la qualité sidérante de la vidéo proposée, il va falloir vous débrouiller pour la télécharger entièrement sur votre poste, pour la lire en local (plusieurs sites la proposent, et la version de base de realplayer vous proposera de le faire pour vous, si vous n’êtes pas à l’aise avec la manipulation). On le précise, la version qui se trouve dans ce post est en faible définition, et ne rend pas justice au travail d’Alex Roman. On conseillera donc d’aller à cette adresse pour le contempler dans de meilleures conditions : http://vimeo.com/7809605. Mais, vraiment, essayez de lire en local.

On se reportera, enfin, au site même qui accompagne ce court métrage, qui en expose un peu l’univers : http://www.thirdseventh.com/

Autre précision; je n’ai pas trouvé ça tout seul. Depuis quelques jours, je me fais des récréations au milieu de trop longues plages de corrections de copies, sur un blog qui a tout l’air d’être une mine pour ceux qui s’intéressent aux courts métrages et à la création graphique. J’en livre l’adresse, surpassant l’envie irrésistible de le conserver comme une chasse gardée ! http://www.onsevoitdemainalors.org/von/

Composite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 mars 2010

Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.

Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.

 Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.

Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.

Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?

La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».

On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.

Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.

En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement  remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.

Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer  au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don,  le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.

En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.

En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :

 

Mekamorphism

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, HYBRID, MECA, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »5 mars 2010

Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.

Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.

Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 - Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.

Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.

Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.

C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce  I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :

 

La Grande Braderie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »5 mars 2010

Tout le monde a déjà vu comment ça se passe, les vide-greniers. Derrière l’ambiance conviviale qui veut que chacun mette sur le trottoir, en rangs d’oignons, tout ce que la cave, les placards, les dessous de lit et, donc, les greniers, contiennent de plus inutile, dans une sorte d’auberge espagnole de l’inutile et du kitsch, se cache en réalité un moyen pour les professionnels de mettre la main sur ce qui les intéresse, c’est à dire ce qui peut avoir une valeur, pour le revendre ensuite à des connaisseurs à meilleur prix. Ca, c’est une des techniques que peut prendre l’appropriation, qui est le premier mouvement de la marchandisation. Prendre à un naïf qui croit se débarrasser, pour vendre à un connaisseur qui est conscient de ce qu’il acquiert.

Politiquement, le principe est le même : toute braderie sociale est en fait le prélude à une commercialisation qui permet aux brocanteurs de métier de faire de substantielles plus-values. Il se trouve simplement que les crises successives permettent de mettre plus rapidement à genoux les états, et que devant l’urgence du maintien des comptes publics dans une zone qui puisse rassurer les instances de régulation, les états sont prêts, maintenant, à brader ce qui leur coûte, croyant que ça n’a aucune valeur.

Parfois, la situation est plus cynique, car l’Etat est tout à fait conscient de la valeur de ce dont il se débarrasse à bas prix. Sinon, il ne prendrait pas tant de soins à le dévaloriser.

Curieusement, ça fait un moment que les fonctionnaires se battent contres des ministres qui semblent s’ingénier à ne jamais reconnaitre la valeur de ce dont ils ont la charge. Ainsi, les ministres se comportent de plus en plus vis à vis de leur propres administration comme se comporteraient des responsables de structures concurrentes qui auraient comme seule stratégie de saper le travail effectué et d’en nier la valeur. C’est ainsi qu’on voit des ministres de l’éducation nationale, en particulier, montrer leur mépris envers les enseignants, affirmer publiquement que l’école remplit mal ses fonctions; c’est tout juste si on ne les voit pas distribuer autour d’eux des tracts vantant les qualités des établissements privés.

Or, il n’y a pas un secteur de l’Etat dont l’activité ne constitue pas une concurrence déloyale envers un secteur privé potentiel. Et pour cause : le domaine public ne cherche pas le profit, ses seuls actionnaires sont les citoyens eux mêmes, et son travail n’est pas, à strictement parler, à vendre. Ce sont autant de manques à gagner pour le domaine privé : un bon élève qui suit ses cours dans les établissements privés, c’est un consommateur de moins dans les cours privés. Bien sûr, on peut comprendre que l’Etat doive faire des coupes sombres dans son budget, lorsque la situation l’exige. En revanche, si on se rendait compte que derrière la mise à sac de pans entiers du secteur public, il y a en réalité la mise à disposition de ce marché pour quelques opérateurs privés qui y trouvent leur compte au delà de toutes leurs espérances, alors on pourrait sans doute, légitimement, se poser quelques questions sur ces méthodes d’investissement et de gestion des biens publics.

Or, on sait depuis maintenant longtemps que gravitent autour de l’Elysée des personnes, privées, qui misent beaucoup sur l’apparition de ces nouveaux domaines d’investissement. Ecole, sécurité, incarcération pénitentiaire, recherche d’emploi, transports, protection sociale, santé, retraite. Plus l’Etat se décharge, plus le privé peut rentabiliser ce qu’on avait conçu comme ne devant pas être rentable.

Belle illustration, ces derniers jours, dans un article de Rue89, qui montre comment Nicolas Sarkozi n’est pas en position neutre sur le terrain des négociations autour de l’épineux problèmes des retraites, et du désengagement de la sécurité sociale de certains remboursements, dans la mesure où son propre frère, Guillaume Sarkozy a massivement investi dans les assurances retraite et santé, et que la fortune de celui ci est directement dépendante de l’échec gouvernemental de Nicolas, son frère. Ainsi, tels des Jonas Brothers de l’investissement massivement rentable, acquis en pressant encore un peu plus le fruit de l’Etat, tout en se plaignant de l’avoir déjà laissé si longtemps presser par ces planqués de fonctionnaires, nos duetistes viennent ils, de bon matin, parcourir le vide grenier social pour y faire leurs emplettes, sachant très bien ce qu’il faut prendre, et à quel moment le prendre. Evidemment, comme un échec trop évidemment provoqué et voulu de la part de l’Etat lui même, pourrait faire naitre le doute, il faut avant tout dégrader le plus possible ce qu’il s’agira de faire fructifier pour des comptes privés, et comme on le voit, on ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre pour mettre à terre la puissance publique : dernier obstacle à l’édification d’un marché universel, il s’agit de saper ce pouvoir qui est toujours perçu comme trop lent, trop peu impliqué, trop peu connaisseur, et le mieux pour le faire, c’est encore d’incarner ce pouvoir, d’être en mouvement permanent et de montrer que malgré ce mouvement, tout part à vau l’eau.

L’article est signé par Cécile Dufflot. Faut il y voir un discours partisan ? Non, il faut plutôt y voir l’aptitude de l’écologie politique de se poser en courant qui a un regard sur tous les aspects de la vie politique, observe les arbitrages qui y sont actuelles effectués, en cerne la logique et dénonce ceux qui remettent en question la justice. C’est le minimum qu’on puisse attendre d’élus. Et il n’est pas si fréquent que ce minimum soit atteint.

L’article se trouve ici : http://www.rue89.com/2010/03/03/retraites-la-reforme-revee-de-nicolas-et-guillaume-sarkozy-141278 et il fait partie de ces éclairages qui devraient, à terme, provoquer un mouvement, même si on assiste de plus en plus à la mise en évidence de notre aptitude assez profonde à l’acceptation.

Illustration : Guillaume Sarkozy, photographié devant les affiches de la campagne électorale de son frère, le jour du second tour des élections présidentielles.

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