Archives pour le 5 mars 2010

Mekamorphism

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, HYBRID, MECA, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »5 mars 2010

Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.

Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.

Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 – Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.

Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.

Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.

C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :

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La Grande Braderie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »5 mars 2010

Tout le monde a déjà vu comment ça se passe, les vide-greniers. Derrière l’ambiance conviviale qui veut que chacun mette sur le trottoir, en rangs d’oignons, tout ce que la cave, les placards, les dessous de lit et, donc, les greniers, contiennent de plus inutile, dans une sorte d’auberge espagnole de l’inutile et du kitsch, se cache en réalité un moyen pour les professionnels de mettre la main sur ce qui les intéresse, c’est à dire ce qui peut avoir une valeur, pour le revendre ensuite à des connaisseurs à meilleur prix. Ca, c’est une des techniques que peut prendre l’appropriation, qui est le premier mouvement de la marchandisation. Prendre à un naïf qui croit se débarrasser, pour vendre à un connaisseur qui est conscient de ce qu’il acquiert.

Politiquement, le principe est le même : toute braderie sociale est en fait le prélude à une commercialisation qui permet aux brocanteurs de métier de faire de substantielles plus-values. Il se trouve simplement que les crises successives permettent de mettre plus rapidement à genoux les états, et que devant l’urgence du maintien des comptes publics dans une zone qui puisse rassurer les instances de régulation, les états sont prêts, maintenant, à brader ce qui leur coûte, croyant que ça n’a aucune valeur.

Parfois, la situation est plus cynique, car l’Etat est tout à fait conscient de la valeur de ce dont il se débarrasse à bas prix. Sinon, il ne prendrait pas tant de soins à le dévaloriser.

Curieusement, ça fait un moment que les fonctionnaires se battent contres des ministres qui semblent s’ingénier à ne jamais reconnaitre la valeur de ce dont ils ont la charge. Ainsi, les ministres se comportent de plus en plus vis à vis de leur propres administration comme se comporteraient des responsables de structures concurrentes qui auraient comme seule stratégie de saper le travail effectué et d’en nier la valeur. C’est ainsi qu’on voit des ministres de l’éducation nationale, en particulier, montrer leur mépris envers les enseignants, affirmer publiquement que l’école remplit mal ses fonctions; c’est tout juste si on ne les voit pas distribuer autour d’eux des tracts vantant les qualités des établissements privés.

Or, il n’y a pas un secteur de l’Etat dont l’activité ne constitue pas une concurrence déloyale envers un secteur privé potentiel. Et pour cause : le domaine public ne cherche pas le profit, ses seuls actionnaires sont les citoyens eux mêmes, et son travail n’est pas, à strictement parler, à vendre. Ce sont autant de manques à gagner pour le domaine privé : un bon élève qui suit ses cours dans les établissements privés, c’est un consommateur de moins dans les cours privés. Bien sûr, on peut comprendre que l’Etat doive faire des coupes sombres dans son budget, lorsque la situation l’exige. En revanche, si on se rendait compte que derrière la mise à sac de pans entiers du secteur public, il y a en réalité la mise à disposition de ce marché pour quelques opérateurs privés qui y trouvent leur compte au delà de toutes leurs espérances, alors on pourrait sans doute, légitimement, se poser quelques questions sur ces méthodes d’investissement et de gestion des biens publics.

Or, on sait depuis maintenant longtemps que gravitent autour de l’Elysée des personnes, privées, qui misent beaucoup sur l’apparition de ces nouveaux domaines d’investissement. Ecole, sécurité, incarcération pénitentiaire, recherche d’emploi, transports, protection sociale, santé, retraite. Plus l’Etat se décharge, plus le privé peut rentabiliser ce qu’on avait conçu comme ne devant pas être rentable.

Belle illustration, ces derniers jours, dans un article de Rue89, qui montre comment Nicolas Sarkozi n’est pas en position neutre sur le terrain des négociations autour de l’épineux problèmes des retraites, et du désengagement de la sécurité sociale de certains remboursements, dans la mesure où son propre frère, Guillaume Sarkozy a massivement investi dans les assurances retraite et santé, et que la fortune de celui ci est directement dépendante de l’échec gouvernemental de Nicolas, son frère. Ainsi, tels des Jonas Brothers de l’investissement massivement rentable, acquis en pressant encore un peu plus le fruit de l’Etat, tout en se plaignant de l’avoir déjà laissé si longtemps presser par ces planqués de fonctionnaires, nos duetistes viennent ils, de bon matin, parcourir le vide grenier social pour y faire leurs emplettes, sachant très bien ce qu’il faut prendre, et à quel moment le prendre. Evidemment, comme un échec trop évidemment provoqué et voulu de la part de l’Etat lui même, pourrait faire naitre le doute, il faut avant tout dégrader le plus possible ce qu’il s’agira de faire fructifier pour des comptes privés, et comme on le voit, on ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre pour mettre à terre la puissance publique : dernier obstacle à l’édification d’un marché universel, il s’agit de saper ce pouvoir qui est toujours perçu comme trop lent, trop peu impliqué, trop peu connaisseur, et le mieux pour le faire, c’est encore d’incarner ce pouvoir, d’être en mouvement permanent et de montrer que malgré ce mouvement, tout part à vau l’eau.

L’article est signé par Cécile Dufflot. Faut il y voir un discours partisan ? Non, il faut plutôt y voir l’aptitude de l’écologie politique de se poser en courant qui a un regard sur tous les aspects de la vie politique, observe les arbitrages qui y sont actuelles effectués, en cerne la logique et dénonce ceux qui remettent en question la justice. C’est le minimum qu’on puisse attendre d’élus. Et il n’est pas si fréquent que ce minimum soit atteint.

L’article se trouve ici : http://www.rue89.com/2010/03/03/retraites-la-reforme-revee-de-nicolas-et-guillaume-sarkozy-141278 et il fait partie de ces éclairages qui devraient, à terme, provoquer un mouvement, même si on assiste de plus en plus à la mise en évidence de notre aptitude assez profonde à l’acceptation.

Illustration : Guillaume Sarkozy, photographié devant les affiches de la campagne électorale de son frère, le jour du second tour des élections présidentielles.

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