Bleu, bleu, le ciel de provence

In D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY
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A l’occasion de quelques recherches sur l’esprit du football (oui, sans être vraiment tenté de regarder des matches, et moins encore d’aller au stade, il me semble cependant que se joue au foot quelque chose qui dépasse le cadre de la surface de jeu, et ça ne m’étonnerait pas que ces onze joueurs un peu fragiles, un peu comédiens, un peu truands sur les bords, mais aussi, dans des moments de fulgurance surgis de nulle part, comme si la pelouse se mettait à transpirer d’un coup de la métaphysique, accrobates, manipulateurs de feu divin, fassent de temps en temps un tour dans la demeure des dieux pour aller y faucher, en douce, un feu dont ils frappent ballons et cages adverses, soulevant des stades, des peuples entiers, parfois même ceux qui ne les supportent pas, dans des gestes surnaturels qui emportent tout, cuir, gazon, poteaux, filets, gants du gardien, et phalanges avec, regards, arrêts cardiaques, pics encéphalographiques dans ces trajectoires inespérées), je suis tombé sur un certain nombre d’ouvrages et de films qui sont parvenus à susciter en moi davantage d’enthousiasme que les retransmissions des matchs elles-mêmes. Le résultat de cette ébauche d’enquête peut être retrouvé dans le monde parallèle, en cliquant ici-même.

Evidemment, à l’approche de la coupe du monde 2010, organisée dans ce pays d’avenir qu’est l’Afrique du Sud, le côté légèrement minable de notre équipe de France fait un peu tâche dans cette hypothétique aspiration spirituelle. Non pas qu’elle soit techniquement nulle, je ne saurais en juger; le problème relèverait plutôt d’un léger manque de générosité, d’un égocentrisme qui fait drôle à voir au sein même d’un sport qui est, normalement, un sport d’équipe. Mais la figure de proue de cette équipe demeure son sélectionneur. Et on le sait bien, nous autres français, de ce point de vue, on est gâtés.

Sélectionneur… on se demande pourquoi on ne lui donne pas tout simplement le titre de DRH, puisqu’on en est là…

Justement, en 1995, l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano consacrait un livre à ce qu’on pourrait appeler l’Esprit du football : Le Football, ombre et lumière. L’ouvrage est souvent épatant, parvenant à extraire des mouvements parfois insensés effectués sur le terrain un rituel partagé entre joueurs, encadrement et public. Mais le livre s’intéresse aussi à ces blocs de béton qu’on semble vouloir attacher aux chevilles de ce sport qui a tant besoin d’avoir les pieds libres. Et dès les premières pages, on s’attaque au directeur technique. Ca donne ça :

« Autrefois il y avait l’entraineur, et personne ne lui accordait trop d’attention. L’entraineur est mort , sans piper mot, quand le jeu a cessé d’être un jeu et que le football a eu besoin d’une technocratie de l’ordre. Alors est né le directeur technique, avec pour mission d’éviter les improvisations, de contrôler la liberté et d’élever au maximum le rendement des joueurs, obligés à se transformer en athlètes disciplinés.
L’entraineur disait :
– Nous allons jouer.
Le directeur technique dit :
– Nous allons travailler.
Aujourd’hui on parle en numéros. Le voyage de l’audace à la peur, histoire du football au XXe siècle, est un passage du 2-3-5 au 5-4-1, via le 4-3-3 et le 4-4-2. N’importe quel profane est capable de traduire cela, si on l’aide un peu, mais après, plus personne ne peut rien comprendre. A partir de là, le directeur technique développe des formules aussi mystérieuses que la conception de Jésus, et élabore avec elles des schémas tactiques plus indéchiffrables que la Très-Sainte Trinité.
Du vieux tableau noir aux écrans électroniques : aujourd’hui, les actions magistrales se dessinent sur ordinateur et s’enseignent par la vidéo. Ces perfections ne se voient que rarement, ensuite, au cours des matchs retransmis par la télévision. La télévision se complaît plutôt à exhiber la crispation du visage du directeur technique, qu’elle montre en train de se mordre les poings ou de crier des orientations qui changeraient le cours de la partie si quelqu’un pouvait les comprendre.
Après la rencontre, lors de la conférence de presse, les journalistes le criblent de questions. Le directeur technique ne révèle jamais le secret de ses victoires, bien qu’il formule d’admirables explications de ses défaites :
« Les consignes étaient claires, mais elles n’ont pas été respectées », dit-il, quand l’équipe prend une raclée devant une petite équipe de rien du tout. Ou bien il ratifie sa confiance en lui-même, en parlant à la troisième personne et plus ou moins comme ceci : « Les revers subis ne compromettent pas la conquête d’une clarté conceptuelle que le directeur technique a caractérisée comme une synthèse des nombreux sacrifices nécessaires pour arriver à l’efficacité ».
La mécanique du spectacle triture tout, rien ne dure, et le directeur technique est aussi jetable que n’importe quel autre produit de la société de consommation. Aujourd’hui, le public lui crie :
-Longue vie à toi !
et le dimanche suivant il l’invite à mourir.
Il croit que le football est une science et le terrain un laboratoire. Mais les dirigeants et les supporters n’exigent pas seulement de lui le génie d’Einstein et la subtilité de Freud, ils lui demandent aussi de faire des miracles comme la Vierge de Lourdes et d’être impassible comme Gandhi. »
Eduardo Galeano – Le Football, Ombre et Lumière, p.12

On précisera que l’ouvrage aborde ce sport aussi bien dans sa dimension purement sportive (les joueurs, les matchs, les gestes), mais aussi dans sa dimension géopolitique. Cet aspect est repris par Michéa dans Les intellectuels, le peuple et le ballon rond, conçu comme un hommage au livre de Galeano, dont il propose d’amples extraits. Mais tout ceci se trouve dans la bibliographie citée plus haut.

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