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De quoi Ramadan est-il le nom ?

Clarice Lispector pourrait être considérée comme une version réussie de Carrie Bradshaw. D’autant plus réussie qu’elle ne fit pas de la réussite un projet. Autant la new-yorkaise fictive se perd dans sa propre surface, autant l’écrivain brésilienne (il n’y a aucune bonne raison de plier  la volonté des personnes (du moins celles qui en ont une) aux accords grammaticaux: Clarice clariceLispector considérait qu’elle participait des deux sexes et refusait qu’on lui en affecte un seul; que la langue permette ces ambiguïtés serait presque une raison à elle seule de voir en la littérature un refuge) cherchait dans l’écriture cette langueur qu’on peut goûter dans ces boissons que, par grandes chaleurs, on va chercher sous leur mousse, en profondeur. Si Bradshaw mise tout sur l’affichage, Lispector investissait dans l’intime, explorait les parts dissimulées, les portes entrouvertes, les zones qui se situent entre le visible et l’obscur, la peine-ombre.

Dans le recueil des articles qu’elle écrivit pour le Jornal do Brasil entre 1967 et 1973 (La Découvert du monde), on trouve un tout petit article qui s’intéresse à ces sentiments qui n’ont pas de nom, ces états non répertoriés par le lexique, ces vagues à l’âme non cartographiés, ces humeurs insaisissables :

« Quelqu’un qu’on n’aime pus et qui ne vous aime plus, comment s’appellent ce chagrin et cette rancoeur ? Etre occupé, et soudain s’arrêter, saisi par un désoeuvrement béat, miraculeux, souriant et idiot, comment s’appelle ce qu’on a ressenti ? »

Autant de questions qu’auraient pu méditer les candidats au bac littéraire, à qui on demandait début juin si le langage n’est qu’un outil.

En fait, Lispector était, à la racine de mon intention, un prétexte ou un détour qui peu à peu prend le pouvoir sur l’article. Cependant, la raison pour laquelle je l’évoque ici, au delà du plaisir qu’il y a à en partager la lecture, ce sont les premiers mots de cet article, intitulé Qu’est ce que c’est ? :

« Si je reçois un cadeau donné affectueusement par quelqu’un que je n’aime pas, comment s’appelle ce que je ressens ? »

C’est en effet à peu près ce qui est arrivé vendredi dernier, à Dakar, lorsque Tariq Ramadan a pris la parole lors d’un colloque réunissant des représentants intellectuels de l’islam francophone autour du thème  » Ethique, gouvernance et citoyenneté ». La question de l’homosexualité s’étant invitée sur le plateau du débat, Ramadan a pris tout le monde a rebrousse poil en affirmant que « ce n’est pas parce qu’on est homosexuel qu’on n’est pas musulman ».

[Note du moine copiste : l’enchainement à partir de la citation de Lispector pourrait laisser penser qu’on n’aime pas Tariq Ramadan. Il n’en est rien. On ne le connait que de livre et de discours médiatisés. Autant dire qu’en tant qu’être humain, on ne le connait pas. On n’éprouve pas de répulsion pour les gens qui parlent, et qui parlent même souvent rudement bien, tellement bien que ça en puisse même en devenir suspect. On serait plutôt proche de la fascination. Et quand bien même ne l’aimerait-on pas, là ne serait pas la question : nous avons à vivre avec les gens qu’on n’aime pas et le désamour vient plus souvent de soi que des autres]

Autant dire que la salle ne s’est pas levée comme un seul homme pour lui faire une standing ovation. Et a priori, ça ressemble bien à une déclaration assez courageuse, au sein d’une communauté de pensée qui, en particulier au Sénégal, a quelques difficultés avec la sexualité en général, et l’homosexualité en particulier (il suffit de lire les commentaires dans les articles au bas des articles qui ont relayé cette déclaration sur le net pour être édifié, ici par exemple : http://www.afrik.com/homosexualite-tariq-ramadan-pose-une-bombe-a-dakar). Au premier abord, on se dit que Ramadan en prenant une telle position, sacrifie ici en interne une part non négligeable de sa crédibilité. Mais s’il est aussi habile qu’on le dit, ce sacrifice n’en est pas un, c’est juste un prix à payer pour autre chose. « Qu’est ce que c’est ? « 

Précisons : ce discours n’est pas tout à fait nouveau chez lui : dès 2009, on trouve sur son blog (http://www.tariqramadan.com/spip.php?article10682)un article (dont l’orthographe un peu déficiente semble témoigner moins d’une écriture à la va-vite que d’une profonde hésitation sur la façon de coucher sur le papier une pensée qui se tient à cheval entre deux mondes) qui évoque déjà la question du rapport entre islam et homosexualité. Si ces propos ont une vertu, c’est qu’ils suscitent précisément un sentiment partagé, empêchant toute condamnation frontale sans être susceptibles de provoquer non plus l’adhésion. Comme souvent, Ramadan semble être assez content d’avoir inventé l’eau tiède, qui permet de ne refroidir aucune relation, tout en imageprenant soin de ne provoquer aucun embrasement. Bref, il est prudent. Et comme toujours, on sent à la lecture de son texte que son propos est finalement moins théologique que politique, car  métaphysiquement, et donc sur le fond, l’affaire est classée : L’islam condamne l’homosexualité. Tout le talent ensuite, de Ramadan, consiste à parler comme s’il n’était pas musulman, comme s’il écrivait depuis un traitement de texte situé au-delà de la Parole elle-même, tout en cette parole comme un absolu.

Dès lors, si son propos semble progressiste, c’est seulement parce qu’il prend soin de tisser une toile de fond sur laquelle, par contraste, il semble novateur : remettant le catholicisme à sa juste place (les propres du Vatican sont sans ambiguïté sur l’homosexualité), renvoyant les religions perçues comme davantage « modernes » à leur archaïsme, il fait mine de penser que dès lors, il y a unanimité humaine sur la condamnation de l’homosexualité, convoquant même Freud (au moins, on peut rire un instant :  dans la mesure où la religion, pour Freud, n’est guère qu’une sublimation parmi d’autres des angoisses d’abandon, en lui tendant la main, Ramadan prend un sérieux risque d’être mordu; d’autre part, à la différence de la théologie, il y a une certaine teinture de science, fût-elle humaine, dans la science. Aussi la perversion a t-elle changé de définition depuis le début du 20ème siècle, et en dehors d’arguments désormais clairement démontés, faisant intervenir la « nature » (ce que fait d’ailleurs Ramadan), il n’y a plus que des discours dogmatiques (c’est à dire refusant de fonder leur propos) qui classent l’homosexualité parmi les perversions. Même l’épisode de Sodome et Gomorrhe l’avait compris : ce qui est condamnable, ce n’est pas l’orientation sexuelle, c’est le viol. En d’autres termes, le mal réside en la réduction du partenaire, ou de soi même, au statut d’objet.

Soyons justes, quand un député UMP affirme qu’il respecte tout à fait les personnes homosexuelles, mais considère néanmoins que l’homosexualité est contre nature (ce qui, dit en d’autres termes, revient à affirmer que les homosexuels sont surnaturels (ce qui après tout, pourrait être assez valorisant, si on le prenait au pied de la lettre, et si on ne pensait pas secrètement que c’est précisément là la vertu de l’homme, que d’être appelé à dépasser la nature, puisque sinon, les animaux eux mêmes seraient vertueux)), on a envie de lui conseiller d’aller se faire voir. Le fait que Ramadan semble faire une concession sur sa propre religion pour affirmer son respect des homosexuels ne change pas grand chose à l’affaire, dans la mesure où on n’est pas obligé de partager ses présupposés métaphysiques.

Ce que ne semble pas du tout réaliser Ramadan, c’est qu’il n’y a rien de vertueux à aller sur un plateau télé pour déclarer à Ludovic-Mohamed Zahed, fondateur de l’association Homosexuels musulmans de France qu’il respecte la personne qu’il est, mais qu’il désapprouve ce qu’il fait (cf l’émission Hondelatte Dimanche du 26 Mai dernier, sur la chaine 23). Que penserait-on si publiquement (nous sommes à la télévision), un homme politique ou un penseur affirmait qu’il respecte les musulmans en tant que personne, mais qu’il est en désaccord avec l’islam, et qu’il appartient à une tradition de pensée qui lui permet de parler depuis un poste d’où on considère l’islam comme une erreur, ou même une perversion ? En d’autres termes, si vraiment on respecte quelqu’un, peut on aller à la télévision pour lui dire, en face, mais sous le regard de milliers de personnes, qu’on n’est pas d’accord avec les détails de sa vie intime (qu’on affirme d’ailleurs dès lors connaître, comme si on avait le regard, au moins par la pensée, orienté vers la chambre à coucher, comme si on imaginait cela, bref, comme si on fantasmait) ? A strictement parler, la perversion ne se tient pas dans ce que vit dans son intimité Ludovic-Mohamed Zahed mais dans le fait que Tariq Ramadan utilise publiquement le fantasme de cette intimité pour exprimer sa désapprobation. L’obscénité ne consiste pas en ce qu’on vit de façon privative. Elle consiste en la publicité qui est faite de cette vie. En l’occurrence, l’obscénité ne se tient pas dans ces fameux actes que Ramadan réprouve, mais dans le fait de les imaginer en public pour mieux pouvoir les condamner.

Ajoutons quelque chose qui relève du bon sens, et qui est trop peu dit : il n’y a aucune nécessité d’adhérer à quelque religion que ce soit. Dès lors, le fait que l’islam, à supposer qu’on l’interprète correctement, soit en désaccord avec l’homosexualité ne dédouane absolument pas celui qui en profite pour condamner l’homosexualité de sa responsabilité. La manoeuvre de Ramadan est plus ou moins habile. Elle consiste à dire « Désolé ! Les musulmans ne peuvent pas réécrire le Coran, ils ne décident pas de la parole de Dieu, et c’est leur manquer de respect que de leur demander d’accepter l’homosexualité en tant que telle ». On pourrait presque deviner dans son propos que cette acceptation, on la voudrait bien, mais on la peut point. Mais jusqu’à preuve du contraire, tout homme est libre d’accepter ou pas le message divin. Pour reprendre les mots de Sartre dans l’Existantialisme est un humanisme :

« Vous connaissez l’histoire : Un ange a ordonné à Abraham de sacrifier son fils : tout va bien si c’est vraiment un ange qui est venu et qui a dit :  Tu es Abraham, tu sacrifieras ton fils. Mais chacun peut se demander, d’abord, est-ce bien un ange, et est-ce que je suis bien Abraham ? Qu’est ce qui me le prouve ? Il y avait une folle qui avait des hallucinations : on lui parlait par téléphone et on lui donnait des ordres. Le médecin lui demanda : « Mais qui est-ce qui vous parle ? » Elle répondit « Il dit que c’est Dieu. » Et qu’est ce qui lui prouvait, en effet, que c’était Dieu ? Si un ange vient à moi, qu’est qui prouve que c’est un ange ? Et si j’entends des voix, qu’est ce qui prouve qu’elles viennent du ciel et non de l’enfer, ou d’un subconscient, ou d’un état pathologique ? Qui prouve qu’elles s’adressent à moi ? Qui prouve que je suis bien désigné pour imposer ma conception de l’homme et mon choix à l’humanité ? Je ne trouverai jamais aucune preuve, aucun signe pour m’en convaincre. Si une voix s’adresse à moi, c’est toujours moi qui déciderai que cette voix est la voix de l’ange ; si je considère que tel acte est bon, c’est moi qui choisirai de dire que cet acte est bon plutôt que mauvais. « 

Dès lors, s’il était avéré que l’islam fût fondamentalement homophobe, rien n’empêcherait ceux qui sont en désaccord avec cette homophobie de ne plus être musulman. Et quand Ramadan explique que l’islam condamne l’homosexualité, et qu’il le dit en tant que musulman, alors il ne dit rien d’autre que le fait qu’il condamne lui même l’homosexualité alors même qu’il pourrait ne pas le faire puisqu’aucune nécessité n’impose d’entrer en islam, ou dans cet islam. Ramadan va plus loin que ces électeurs du front national qui précisent qu’ils ne sont pas d’accord avec toutes les thèses de la famille Le Pen, puisqu’à aucun moment il n’y a une quelconque prise de recul avec ce dogme. Il y adhère, alors qu’absolument rien ne l’y oblige. On peut sortir de la religion, puisque ce faisant, on affirme qu’on n’y est pas entré puisqu’on n’est entré nulle part.

Dès lors, la méthode consistant à présenter une version moderne de l’islam en acceptant que les homosexuels puissent entrer dans les mosquées n’est pas efficace car la modernité ne consiste pas simplement à adopter les us et coutumes de son temps (sinon, toutes les époques seraient modernes, puisqu’elles sont nécessairement « de leur temps »). Phiosophiquement, on parle de modernité lorsque la Raison remplace les anciennes sources de légitimité. Et on ne doute pas que Ramadan le sache. En asseyant le refus de l’homophobie sur une tradition séculaire de refuse de celle-ci par l’islam, il n’est donc pas moderne, il est pragmatique. Si son propos se limitait à donner des conseils de bonne vie commune et de tolérance, on pourrait dire qu’il est bien intentionné. Dès lors qu’il s’accompagne d’un propos dogmatique sur ce qui est non négociable dans l’islam, ainsi que dans les autres religions, bref, sur ce qui non négociable tout court, on doit considérer qu’il est habile, ce qui n’a aucun effet sur la vérité de son propos. Pour résumer, et pour reprendre l’évocation des commentaires qu’on peut trouver sur les sites qui relatent la déclaration du rhéteur suissse, le problème avec Ramadan, c’est qu’il déconseille de tenir de tels propos insultants, mais qu’en même temps, il parvient à leur donner une certaine légitimité.

Ce faisant, il fait met très exactement en oeuvre ce dont il estime que l’islam est victime en Europe, je reprends ses mots en les adaptant à la situation : « Stigamtiser l’homosexualité et les homosexuels, et les présenter comme « l’autre »… sans crainte d’être en contradiction avec soi-même ». Je n’ai fait que remplacer « islam » et « musulmans » par « homosexualité » et « homosexuels » (http://www.tariqramadan.com/spip.php?article10682). Certes, l’idée selon laquelle les homosexuels seraient « contre nature » n’est pas prononcée à la première personne dans ce texte. Il s’agit juste de montrer que toutes les spiritualités et toutes les religions sont d’accord sur ce point (on ajoutera que spiritualités et religions ne sont pas la totalité de la pensée, et qu’elles en sont parfois même l’antithèse). Y compris donc l’islam, auquel Tariq Ramadan semble adhérer, et auquel on ne peut demander de revenir sur ses propres dogmes. Bref, il affirme lui aussi que « l’homosexualité est considérée comme « contre nature », « l’expression d’un déséquilibre » dans l’évolution de la personne ». Et il enfonce le clou en décrétant que de toute façon, là n’est pas le problème, puisque c’est simplement indiscutable. En somme, l’accord social consistant à coexister avec les homosexuels n’est qu’une méthode permettant de renforcer le dogme les condamnant, afin qu’il ne soit jamais remis en question. Comme si l’islam était un absolu, comme s’il n’était pas tout simplement ce que les musulmans en font.

On a tellement cité ces mots de Lispector publiés le 7 juin 1969 dans le Jornal do Brazil, qu’on ne va pas se priver de citer sa conclusion :

« comment s’appelle ce qu’on a ressenti ? La seule façon de lui donner un nom, c’est de se demander : comme cela s’appelle-t-il ? Jusqu’à présent, je n’ai réussi à lui donner un nom qu’avec la propre question. Quel est son nom ? Et c’est là son nom. »

Vous voulez de la profondeur ? En voici :  Cette absence de nom est aussi ce qui distingue Dieu des autres êtres. Et si  on ne peut appeler Dieu, s’il est à ce point indicible qu’il se présente lui-même aux prophètes comme « celui qui est », autant dire que ça doit réduire à peu de choses la prétention de parler en son nom.

3 Replies to “De quoi Ramadan est-il le nom ?”

  1. A Stockholm, où ce sera la Gay Pride (ici on dit seulement, en anglais dans le texte, the Stockholm Pride) cette fin de semaine (je crois même que ça commence aujourd’hui, 30 juillet), le Hilton et une partie des bus et tramways de la ville arborent les couleurs de l’arc-en-ciel.
    Et ça semble tellement naturel ici que c’est reposant après les élucubrations de la manif’ pour tous les abrutis qu’on a connues en France.
    La question quand même, ce serait pourquoi le Hilton et pas le Sheraton en face de la gare. Ni les Radisson blu.

  2. Week end pascal à Liège. A fond sur les boulets et les frites.

    Quelques musées aussi quand même. Il n’y a pas de musée de la frite, alors on va d’abord au grand Curtius. Dans une salle, un barbu en train de faire sa prière d’une manière pas très discrète (mais assis sur une chaise quand même). On se dit que c’est un drôle d’endroit, mais qu’après tout si c’est 5 fois par jour, ça ne doit pas être toujours facile à gérer. On repasse une heure après en raison des travaux qui perturbent quelque peu la circulation muséale. Et il est toujours là et toujours dans son trip. On a même l’impression qu’on décrocherait le tableau d’un prince évêque sans l’émouvoir. Mais bon on n’en a pas l’usage, alors…

    Dans l’après-midi, passage rapide au musée d’Ansembourg (n’y allez pas !) et on est accueilli fort civilement par un autre barbu, plus sobre, qui abandonne provisoirement son livre de Tariq Ramadan pour délivrer le billet.

    Le dimanche matin, passage au Musée des beaux arts de Liège (BAL, bof !) et c’est avec soulagement qu’on supporte la longue et bruyante conversation en arabe du gardien du premier niveau : c’était peut-être avec son imam et qui sait ce qu’il disait, mais au moins il n’y avait pas de signe ostensible de religiosité.

    Pourquoi je raconte ça ? C’est que mon compagnon de visite, très rigolard, a conclu la série de visites en me disant : « On a eu de la chance, c’était des cathos, tu nous pétais un scandale ».

    Il faut néanmoins préciser que quand nous avons visité les fonts baptismaux de l’église Saint Barthélémy (une des sept merveilles de Belgique !), je n’ai fait aucune remarque non plus !

    Nous sommes, nous sommes
    La nation des droits de l’homme
    Nous sommes, nous sommes
    La nation de la tolérance
    Nous sommes, nous sommes
    La nation des lumières…

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