Archives pour octobre 2007

Transparisian Express

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, SOUNDSCAPES 2 commentaires »17 octobre 2007

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Bi-Cycle

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 5 commentaires »11 octobre 2007

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En cherchant quelques précisions sur le texte que Karl Marx écrivit à propos du coup d’état du 2 décembre 1851 et de l’arrivée au pouvoir du neveu de Napoléon, je suis tombé, au fil de mon furetage, sur un site qui proposait la lecture que faisait Victor Hugo de ce même évènement (site par ailleurs tout à fait enthousiasmant, ayant une véritable pertinence en tant que site, Graal derrière lequel je cours toujours un peu désespérément : http://antoinehummel.over-blog.net )

Dans ce texte de Victor Hugo, il est question, en quelque sorte, d’ouverture politique, et de l’aptitude qu’ont certains à s’adapter plus ou moins bien aux circonstances de leur époque. Hugo tourne suffisamment cette attitude en ridicule, pour que la lecture de ce texte soit aujourd’hui tout à fait enthousiasmante : autant dire que si vous y jetez un oeil, vous allez avoir du mal à ne pas imaginer quelques soit disant hommes et femmes soit disant de gauche déambuler, fiers et sûrs de leur fait, dans les couloirs de ministères dont ils se sentent certainement les occupants légitimes, participant à un programme dont ils auront auparavant dit tout le mal qu’on pouvait, tout aussi légitimement, en penser. Mais lisez donc :

Dynasty
« Qui se groupe autour de l’établissement ? Nous l’avons dit, le cœur se soulève d’y songer. Ah ! ces gouvernants d’aujourd’hui, nous les proscrits d’à présent, nous nous les rappelons lorsqu’ils étaient représentants du peuple, il y a un an seulement, et qu’ils allaient et venaient dans les couloirs de l’Assemblée, la tête haute, avec des façons d’indépendance et des allures et des airs de s’appartenir. Quelle superbe ! et comme on était fier ! comme on mettait la main sur son cœur en criant : vive la République ! Et si, à la tribune, quelque « terroriste », quelque « montagnard », quelque « rouge » faisait allusion au coup d’Etat comploté et à l’empire projeté, comme on lui vociférait : Vous êtes un calomniateur ! Comme on haussait les épaules au mot de sénat ! – L’empire aujourd’hui, s’écriait l’un, ce serait la boue et le sang ; vous nous calomniez, nous n’y tremperons jamais ; – l’autre affirmait qu’il n’était ministre du président que pour se dévouer à la défense de la Constitution et des lois ; l’autre glorifiait la tribune comme le palladium du pays ; l’autre rappelait le serment de Louis Bonaparte, et disait : Doutez-vous que ce soit un honnête homme ? Ceux-ci, ils sont deux, ont été jusqu’à voter et signer sa déchéance, le 2 décembre, dans la mairie du dixième arrondissement ; cet autre a envoyé le 4 décembre un billet à celui qui écrit ces lignes pour le « féliciter d’avoir dicté la proclamation de la gauche qui met Louis Bonaparte hors la loi… » – Et les voilà sénateurs, conseillers d’Etat, ministres, passementés, galonnés, dorés ! Infâmes ! avant de broder vos manches, lavez vos mains ! M. Q.-B. va trouver M. O. B. et lui dit. « Comprenez-vous l’aplomb de ce Bonaparte ? n’a-t-il pas osé m’offrir une place de maître des requêtes ? – Vous avez refusé ? – Certes. » – Le lendemain, offre d’une place de conseiller d’Etat, vingt-cinq mille francs ; le maître des requêtes indigné devient un conseiller d’Etat attendri. M. Q.-B. accepte. Une classe d’hommes s’est ralliée en masse : les imbéciles. Ils composent la partie saine du corps législatif. C’est à eux que le « chef de l’Etat » adresse ce boniment : « La Première épreuve de la Constitution, d’origine toute française, a dû vous convaincre que nous possédions les conditions d’un gouvernement fort et libre… le contrôle est sérieux, la discussion est libre et le vote de l’impôt décisif… Il y a en France un gouvernement animé de la foi et de l’amour du bien, qui repose sur le peuple, source de tout pouvoir ; sur l’armée, source de toute force ; sur la religion, source de toute justice. Recevez l’assurance de mes sentiments. » Ces braves dupes, nous les connaissons aussi ; nous en avons vu bon nombre sur les bancs de la majorité à l’Assemblée législative. Leurs chefs, opérateurs habiles, avaient réussi à les terrifier, moyen sûr de les conduire où l’on voulait. Ces chefs, ne pouvant plus employer utilement les anciens épouvantails, les mots jacobin et sans-culotte, décidément trop usés, avaient remis à neuf le mot démagogue. Ces meneurs, rompus aux pratiques et aux manœuvres, exploitaient le mot « la Montagne » avec succès ; ils agitaient à propos cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de l’alphabet, groupées en syllabes et accentuées convenablement : – démagogie – montagnards – partageux – communistes – rouges, ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais. Ils avaient trouvé le moyen de pervertir les cerveaux de leurs collègues ingénus au point d’y incruster, pour ainsi dire, des espèces de dictionnaires où chacune des expressions dont se servaient les orateurs et les écrivains de la démocratie se trouvait immédiatement traduite. – Humanité, lisez : Férocité ; – Bien-être universel, lisez : Bouleversement ; – République, lisez : Terrorisme ; Socialisme, lisez : Pillage ; – Fraternité, lisez : Massacre ; – Evangile, lisez : Mort aux riches. De telle sorte que, lorsqu’un orateur de la gauche disait, par exemple : Nous voulons la suppression de la guerre et l’abolition de la peine de mort, une foule de pauvres gens, à droite, entendaient distinctement : Nous voulons tout mettre à feu et à sang, et, furieux, montraient le poing à l’orateur. Après tel discours où il n’avait été question que de liberté, de paix universelle, de bien-être par le travail, de concorde et de progrès, on voyait les représentants de cette catégorie que nous avons désignée en tête de ce paragraphe se lever tout pâles ; ils n’étaient, pas bien sûrs de n’être pas déjà guillotinés et s’en allaient chercher leurs chapeaux pour voir s’ils avaient encore leurs têtes. Ces pauvres êtres effarés n’ont pas marchandé leur adhésion au 2 décembre. C’est pour eux qu’a été spécialement inventée la locution : « Louis-Napoléon a sauvé la société. » Et ces éternels préfets, ces éternels arbitres, ces éternels capitouls, ces éternels échevins, ces éternels complimenteurs du soleil levant ou du lampion allumé, qui arrivent, le lendemain du succès, au vainqueur, au triomphateur, au maître, à sa majesté Napoléon-le-Grand, à sa majesté Louis XVIII, à sa majesté Alexandre Ier, à sa majesté Charles X, à sa majesté Louis-Philippe, au citoyen Lamartine, au citoyen Cavaignac, à monseigneur le prince-président, agenouillés, souriants, épanouis, apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces les clefs de leurs consciences ! Mais les imbéciles, c’est vieux, les imbéciles ont toujours fait partie de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mêmes ; et quant aux préfets et capitouls, quant à ces adorateurs de tous les lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s’est vu dans tous les temps. Rendons justice au régime de décembre ; il n’a pas seulement ces partisans-là, il a des adhérents et des créatures qui ne sont qu’à lui ; il a produit des notabilités tout à fait neuves. Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de déménagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s’émerveillent de ce qui sort de la poussière. C’est splendide à contempler. Tel qui était chaussé, vêtu et famé à faire crier après soi tous les chienlits d’Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bicêtre et la Roquette, se réveille général et grand-aigle de la légion d’honneur. Tout aventurier endosse un habit officiel, s’accommode un bon oreiller bourré de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et écrit dessus : Fin de mes aventures. – Vous savez bien ? un tel ? – Oui. Il est aux galères ? – Non, il est ministre. « 

Victor Hugo – Le petit Napoléon

Mais à l’origine, c’était Marx qui m’intéressait, et son 18 brumaire, dont la première phrase est suffisamment énigmatique pour qu’on ait envie d’en savoir davantage : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l’oncle. Et nous constatons la même caricature dans les circonstances où parut la deuxième édition du 18 Brumaire« .

Ce dont il s’agit là, c’est de la farce qui a lieu quand une classe sociale obtient le pouvoir dans le seul but de satisfaire ses propres intérêts, mais ne peut pas présenter les choses ainsi et doit donc s’appuyer sur une grandeur passée, sur une histoire devenue mythologie pour sembler fonder son pouvoir sur un socle solide. Tous les exemples donnés dans ces quelques premières phrases sont de cet ordre là, et bien sûr, on peut regarder la suite de l’histoire, ce qui a lieu au vingtième siècle, ce qui a lieu dans ce siècle ci en s’amusant à y trouver les moments où ce rythme binaire semble s’y confirmer. Dans les posts précédents, on aura peut être remarqué une certaine tendance chez moi à voir dans les années 00 une redite des années 80, redite glaçante tant elle est menée par des hommes qui savent exactement ce qu’ils font, là où on peut éventuellement voir chez les acteurs les plus engagés des eighties de hommes qui étaient peut être parfois sincères dans leur naïveté enthousiaste. Mais à voir le pouvoir d’achat utilisé comme un hochet brandi au dessus de bouches avides de lait maternel, à voir l’esprit d’entreprise érigé en nouvelle religion, aujourd’hui appelée « corporate », à voir les mêmes musiques resurgir, globalement fondées sur un principe simple, dont on peut certes reconnaître la solidité, mais dont on peut cerner aussi la vanité : l’ego, à voir les mêmes danses ressusciter, porteuses des mêmes couleurs fluo, on se dit que bientôt c’est le yoyo qui va débouler dans les cours de récréation, que les guêtres vont de nouveau se déployer sur les chevilles enflées des sportifs en salle de gym, on se demande même comment Bernard Tapie n’a pas encore réussi à obtenir un premier rôle dans une série qui serait toute entière consacrée à l’esprit d’entreprise. On se demande surtout comment ce qui aurait été considéré en ces années folles là comme un scenario de bas étage, digne des épisodes les plus glauques de Falcon Crest, comme un tel récit a pu devenir notre histoire présente, et comment on a pu mener comme ça, une foule conséquente, suffisamment pour être majoritaire, à avoir des goûts, des valeurs et des idées politiques aussi peu ambitieux. Marx aide à saisir cela, en dé-moralisant ces processus : contrairement à Hegel qui pensait que l’histoire est l’expression d’un progrès vers le Bien, Marx pense que ce sont les conditions matérielles d’existence qui conduisent à tel ou tel type d’organisation politique. Ainsi, il suffirait que nos conditions d’existence changent pour que cette farce cesse. Peut être que simplement, entre temps, le pouvoir politique a réussi à contrôler, aussi, les conditions concrètes d’existence, tout d’abord en les organisant de manière plus efficace (ce qui pourrait constituer une raison pour laquelle les systèmes ultra libéraux contemporains sont aussi très interventionistes), mais aussi et surtout en créant une fiction qui vient recouvrir le réel, et qui fait vivre les peuples dans un univers qui peut être manipulé sans avoir besoin d’y envoyer les engins de chantier : il suffit de maîtriser le plus efficacement possible les représentations que se fait le peuple du monde, et (avant tout) le langage.

Mais revenons à Marx et à son 18 brumaire, et lisons les dernières lignes de ce texte. Oubliez Marx, oubliez Bonaparte, oubliez le coup d’état réinstaurant l’empire, vous allez voir, la description est efficace :

« Bonaparte voudrait apparaître comme le bienfaiteur patriarcal de toutes les classes de la société. Mais il ne peut rien donner à l’une qu’il ne prenne à l’autre. De même qu’à l’époque de la fronde, on disait du duc de Guise qu’il était l’homme le plus obligeant de France, parce qu’il avait transformé tous ses biens en obligations de ses partisans envers lui, de même Bonaparte voudrait être l’homme le plus obligeant de France et transformer toute la propriété, tout le travail de la France, en une obligation personnelle envers lui. Il voudrait voler toute la France pour pouvoir ensuite en faire cadeau à la France, ou plutôt pour pouvoir la racheter à l’aide d’argent français, car, en tant que chef de la société du Dix-Décembre, il faut qu’il achète ce qui doit lui appartenir. Et tout sert à acheter, toutes les institutions d’Etat, le Sénat, le Conseil d’Etat, le Corps législatif, la Légion d’honneur, la médaille militaire, les lavoirs, les travaux publics, les chemins de fer, l’Etat-major de la garde nationale sans soldats, les biens confisqués de la maison d’Orléans. Chaque poste dans l’armée et dans la machine gouvernementale devient un moyen d’achat. Mais le plus important dans cette affaire, où l’on prend à la France pour lui donner ensuite ce qu’on lui a volé, ce sont les pourcentages qui, pendant le trafic, tombent dans les poches du chef et des membres de la société du Dix-Décembre. Le mot d’esprit par lequel la comtesse L., la maîtresse de M. Morny, caractérisa la confiscation des biens de la maison d’Orléans :  » C’est le premier vol de l’aigle « , s’applique à tous les vols de cet aigle, qui est d’ailleurs plus un corbeau qu’un aigle. Lui-même et ses partisans se répètent tous les jours ce que ce chartreux italien disait à l’avare qui énumérait fastueusement les biens qu’il avait encore pour des années à dévorer : tu fai il conto sopra i beni, bisogna prima far il conto sopra gli anni. Pour ne pas se tromper dans le compte des années, ils comptent par minutes. A la cour, dans les ministères, à la tête de l’administration et de l’armée, se presse une foule de drôles, dont on peut dire du meilleur qu’on ne sait d’où il vient, toute une bohème bruyante, mal famée, pillarde, qui rampe dans ses habits galonnés avec la même dignité grotesque que les grands dignitaires de Soulouque. On se représentera facilement cette couche supérieure de la société du Dix-Décembre si l’on songe qu’elle a pour moraliste Véron-Crevel et comme penseur Granier de Cassagnac.
(…)
Pressé par les exigences contradictoires de sa situation, et contraint, d’autre part, tel un prestidigitateur, de tenir par quelque tour surprenant les yeux du public constamment fixés sur lui comme sur le «succédané» de Napoléon, et par conséquent, de faire tous les jours un coup d’Etat en miniature, Bonaparte met sens dessus-dessous toute l’économie bourgeoise, touche à tout ce qui avait paru intangible à la révolution de 1848, rend les uns résignés à la révolution et les autres désireux d’une révolution, et crée l’anarchie au nom même de l’ordre, tout en enlevant à la machine gouvernementale son auréole, en la profanant, en la rendant à la fois ignoble et ridicule. Il renouvelle à Paris le culte de la Sainte Tunique de Trèves sous la forme du culte du manteau impérial napoléonien. Mais le jour où le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte, la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme. »

Signé: Karl Marx – Rédigé par Marx de décembre 1851 à mars 1852. Paru sous forme du premier fascicule de la revue «Die Revolution», New York, 1852.

Certains se diront sans doute que si une statue s’écroule actuellement, c’est peut être celle du général de Gaule. Néanmoins, on a repéré que les dégats collatéraux s’accumulent autour de la présidence, et que les statues s’effondre à droite, à gauche, on ne fait pas de quartiers. On peut craindre que peu à peu, ce ne soient plus les images des grands hommes passés qui tombent, mais l’image d’un pays, puis le pays lui-même.


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Symbihôtes

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", HYBRID, MIND STORM Laisser un commentaire »8 octobre 2007
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« Au temps jadis, notre nature n’était pas la même qu’aujourd’hui, mais elle était d’un genre différent. »

OdysseyMais ce temps est révolu et comme souvenir, on n’a guère que quelques mythes tentant de nous faire toucher du doigt ce dont nous serions censés être nostalgiques. Le seul indice est le manque, le sentiment que quelque chose en nous demeure pour de bon insatisfait, et que ce manque vient de loin, si loin qu’on ne saurait désigner exactement ce qui pourrait venir le rassasier. Ca peut s’appeler nostalgie. Certains se lancent et appellent ça « manque d’amour ». Comme si l’amour n’était pas lui-même un manque définitif, une soif qui s’entretient elle-même à la mesure même où elle s’étanche. Tonneau des Danaïdes, corne d’abondance inversée, l’amour est un de ces moteurs qui nous animent et qui ne fait que caler quand il croit son manque satisfait.

Ainsi sommes-nous en mouvement, courant comme des canards décapités à la recherche d’une part manquante dont nous n’avons aucun portrait, ne sachant même pas quelle créature originelle on serait censé reconstituer. Un dieu cinglé s’est rendu au rayon puzzle, a ouvert toutes les boites, en a semé un peu partout les pièces, les a bien mélangées et a brûlé les modèles des images à reconstituer, dont personne n’a désormais le souvenir. Les pièces doivent bien appartenir à un paysage plutôt qu’à un autre, elles doivent bien s’emboiter avec une autre pièces. Sans doute, mais laquelle ?

Bienvenue dans un monde où 6.5 milliards de pièces sont toutes à la recherche de celle avec laquelle elle peut former un assemblage sensé, monde dont la démographie galopante rend chaque jour un peu plus incertaine la rencontre reconstituant l’unité perdue.

Alors on court en tous sens, on se fait voir, on hésite, on fait des tentatives, on pleure pas mal, on s’envoie en l’air aussi, on boit pour oublier, on se heurte, on se frotte, on se cogne dessus, on se caresse parfois, on tente de s’associer avec soi-même ou avec le premier venu quand le manque se fait ressentir de manière un peu trop forte.

OdysseyAu dessus de cette foule grouillant, de ces électrons libres orbitant à grande vitesse les uns autour des autres, formant des systèmes planétaires instables, des masses de matière en état critique, prête à exploser en plein vol nuptial, au dessus du marasme de l’expression des grandes passions transformées en petites manies, au dessus des flaques hormonales et des larmes de la solitude se dressent, droit sur leurs trajectoires rectilignes, ceux qui sont mûs par leur propre mouvement, ceux qui ne sont plus en orbite autour de satellites eux mêmes en quête d’une étoile pour les illuminer. Tels des silver-sufers arrachés à leur sol natal par les lois d’un univers contre lequel ils ne peuvent se dresser, ils tracent leur route, dessinent leur propre ligne de tir, mûs par une force intérieure qui se détache d’un désir de fusion qu’ils savent de toute façon définitivement insatisfait.

Se sont ils résolus à la solitude ? Ils s’y sont fait, en tous cas. Et plutôt que la subir, ils la mangent, ils en font leur carburant. Personne ne leur tourne autour : leur vitesse de déplacement les décale nécessairement de tous ceux qui ne sont qu’orbitaires. Les lois de la relativité les rendent invisibles à ceux qui demeurent en rotation, répétant pour l’éternité les mêmes cycles, on sait jamais, ça finira peut être par marcher. A leurs côtés, de larges espaces dont les esprits étroits diront qu’ils sont vides. Les autres diront qu’ils sont libres, ouverts à d’autres trajectoires, qui leur seraient non plus concentriques, mais parallèles, ou asymptotes. Quelques particules élémentaires tentent parfois une approche. La force d’attraction rend leur crash inévitable, elles disparaissent corps et bien sur ces surfaces à grande vitesse, n’y laissant tout au plus que quelques cratères cicatrices, qui sont autant de témoignages de l’impossibilité d’échapper à la gravitation de ces corps, de la nécessité mécanique de l’autocombustion quand l’échauffement dû à l’entrée dans leur atmonsphère devient trop important, de l’impuissance à échapper à leur force d’attraction quand, dans un dernier reflexe de survie, on tente de prendre une impossible tangente pour retrouver des cieux plus paisibles.

Mais les trajectoires parallèles sont bien là, possibles, ouvertes. Aussi, celui qui trace sa propre route dans cet univers, celui qui vise son propre point de fuite peut soudainement s’apercevoir qu’à son côté surfe un autre projectile, un autre bolide lancé non pas à sa poursuite, mais sur sa propre trajectoire, consommant son propre propergol et ayant en soute de quoi continuer sur sa lancée jusqu’à son propre épuisement. Ne faisant même pas une pause, n’esquissant même pas une manoeuvre de contournement pour jauger l’autre, ils se reconnaîtront sans recourir aux check-lists habituelles, et traceront de concert des paraboles tendant à leur propre fin, à l’infini.

Ceux d’en bas, mouches auxquelles on a arraché les ailes, ne se considérant que comme moitiés amputées, ne voient dans le passage de ces symbiotes que des comètes trop aveuglantes pour qu’on en perçoive la nature gémellaire, qui en fait des petites trinités dont chaque élément de base est le booster d’un météore synthétique, qui n’existe en tant que tel que tant que les impulsions demeurent autonomes, et pourtant jumelées dans un attelage commun, sans cocher.

En illustration, le tres court métrage utilisé comme spot publicitaire par la marque Levis, intitulé ‘Odyssey’. Ceux qui veulent saisir comment notre temps, théoriquement post-moderne, redessine le mythe antique des androgynes auront là une image plausible, en somme un nouveau mythe : un homme dans un bâtiment trace sa trajectoire en traversant les murs. Aucune autre détermination n’infléchit son déplacement et si les murs sont des obstacles, il sait comment les franchir. On sent l’effort mais on voit qu’il le maîtrise, c’est pour lui son travail, autant dire son rapport spécifique au monde (et voila une définition peut être pas si mauvaise que ça du mot « travail », d’ailleurs : c’est un rapport spécifique au monde, qui implique un effort maîtrisé). Soudainement, alors qu’il est en vitesse de croisière apparaît à son côté une partenaire dont il ne perçoit tout d’abord pas la présence, pas plus qu’elle ne semble se préoccuper de sa présence parallèle. Ils traversent ensemble les murs, pour la simple raison que c’est là leur manière d’être au monde. Une simple phase de reprise de respiration leur permettra de simplement se jeter un coup d’oeil, sans même avoir besoin d’en dire plus : ils se sont reconnus, ils sont porteurs du même carburant, ils sont asymptotes, ils sont lancés sur des courbes tendant l’une vers l’autre à l’infini. Plus tard, ça sera inutile de leur demander quand ils se sont rencontrés, ils pourront tout aussi bien répondre « jamais » ou « toujours », les choses, à leur niveau, ne se décriront pas en ces termes là. D’une manière ils ont toujours été sur des vecteurs si proches, et pourtant, s’ils courent ainsi en parallèle, aucun des deux ne cède sa ligne de fuite pour s’installer sur celle de l’autre. Ils acquièrent simplement, par leur énergie conjuguée leur vitesse de libération respective, celle qui les arrache à la gravité humaine pour les faire plonger, en particules indéterminées, tels des photons ayant l’aptitude de se matérialiser statistiquement en plusieurs points différents de l’univers simultanément, vers un univers libre, commun.

Et maintenant, il semble tout à fait indiqué d’aller jeter un coup d’oeil à ce que Platon nous dit de cette tension que nous éprouvons parfois envers les autres, dans ce dialogue qu’il a entièrement consacré à l’amour et qui porte pour titre Le Banquet, titre que nos voisins anglais, moins branchés victuailles, ont traduit par la simple déclinaison actuelle du titre grec originel : Symposium. En d’autres termes, ceux qui liront ce dialogue seront confrontés à des convives qui, tout en parlant d’amour, finalement, le font. Et le discours final, celui d’une prophétesse et philosophe appelée Diotime, apprenant à Socrate ce qu’est l’amour, fait diablement penser à ces deux êtres, posés dans un même monde sur des trajectoires jumelles, constituant à eux deux une supernova apte à éclairer ce que chacun d’eux, en tant qu’astre autonome, n’aurait pu arracher aux ténèbres.

Et pourquoi ce mix de Ray Charles et Radiohead, dont l’entremetteur est un Dj dont le pseudonyme est OverDub ? Simplement parce que de la même manière que deux êtres, lancés tels des humains canons sur leur propre trajectoire, peuvent s’accélérer mutuellement et devenir à eux deux un engin hybride, un couplage à potentiel élevé, des morceaux, eux mêmes propulsés sur leur propre lancée, autonomes, peuvent se croiser et former un tout encore plus puissant. En quelque sorte, on pourrait dire que l’amour, c’est cette rencontre qui est à l’exacte intersection du virtuel et de l’impossible.

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La foi selon les Shiny Toy Guns

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM 3 commentaires »2 octobre 2007

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You are the One - Shiny Toy GunsBien sûr, on pourrait, on devrait même, signer, tous autant que nous sommes un accord multilatéral, omnilatéral même, selon lequel on renoncerait pour le restant de nos jours à écouter un quelconque titre dont les paroles utiliseraient, à un moment ou à un autre, la séquence de mots « you are the one ». Alors autant dire que des morceaux dont c’est, en plus, le titre, il faudrait dresser un véritable embargo pour les maintenir au large, à distance, il faudrait creuser des galeries souterraines dans lesquelles on pourrait envoyer les auteurs, les compositeurs, les interprètes tarés qui osent encore produire ces chansons comportant ces mots : « You are the one ». Charles Aznavour y beuglerait ses inepties en compagnie de la bande de Grease au grand complet, le groupe A-ha ferait les choeurs, on imagine déjà leurs folles chorégraphies dans ses souterrains pour atterrants. Michael Jackson y pousserait la chansonnette avec les Shiny Toy Guns, ici présents, fraîchement débarqués dans l’univers parallèle des groupes qui osent encore intituler une chanson « You are the one ».

En même temps, voila bien quelque chose qui nous est totalement étranger, à nous autres français ; l’aptitude à chanter des conneries sans nom, des trucs que même les statues de l’ïle de Pacques sous acide, contemplant les hommes qui les érigèrent jadis en train de crever la dalle parce qu’ils ont tout pourri leur île, et que l’embêtant avec une île, c’est que justement, c’est une île (tout comme l’embêtant avec une planète, c’est que, justement, c’est une planète), eh bien même ces statues autochtones n’auraient pas, dans ce désespoir noyé sous la drogue, écrit des trucs pareils :

« You are the one
You’ll never be alone again
You’re more then in my head
You’re more »

Très fort. Maintenant, Barbelivien peut se présenter à l’académie française, si les immortels ont écouté les Shiny Toy Guns avant de voter, le contraste devrait paraître suffisamment criant pour qu’il prenne directement la tête des petits hommes verts. Mais ce n’est pas étonnant qu’on n’aime pas trop ça, les chansons qui braillent « You are the one », en France. C’est normal, parce que sur ce territoire où on bouffe du curé au ptit dej’, dans ce pays où on est, quand même, bien attaché à la laïcité, on a du mal avec les chansons qui ne peuvent être chantées qu’avec la foi la plus sincère. Parce que c’est ça qui rend ces chansons possibles outre manche, et outre atlantique : la capacité à glisser de la foi à peu près n’importe où : Sex Machine ? ça vient de la foi. Beat It ? Ca vient de la foi. Sleeping bags des ZZ Top ? Ca vient de la foi. La quasi totalité de ce qu’on aime dans la pop anglo-saxonne se passe allègrement du passeport intello que nous réclamons à chaque chanteur français, sous peinre d’être immédiatement renvoyé dans son pays d’origine : l’anonymat. Tout ça parce que nous autres, on l’a pas trop, la foi. Ca donne l’air ridicule. C’est simple : dès qu’on chante un truc débile avec conviction, on devient un clone de Jean Pierre François. Forcément, ça calme. Du coup, pas besoin de rappeler Mireille Mathieu à la rescousse pour que le 21ème siècle soit spirituel. Dans leur grande bonté, nos amis anglophones nous donnent notre refrain quotidien, que leur volonté soit faite. Amen. Et aujourd’hui, ce sont lesShiny Toy Guns qui distribuent la communion. Autant dire que la foi, eux, ils l’ont. C’est simple, on dirait les enfants cachés de Kim Wilde (qu’on devrait canoniser maintenant pour l’ensemble de son oeuvre (enfin, la partie de son oeuvre qu’elle a effectuée de son vivant…)) et des Buggles (vous savez ? « Video killed the radio star »). Voila des parents bons chrétiens, aptes à porter sur les fonds baptismaux une progéniture pleine de simple esprit, celui qu’il faut pour chanter n’importe quoi en y mettant tout son coeur.

Nous y voila donc : en ces temps sans espoir, il fallait bien que la pop nous offre un de ces remèdes dont elle a le secret, un de ces moments où le monde s’abolit pour laisser la place à une sphère temporaire, une zone d’autonomie comme dirait Hakim Bey, au sein de laquelle c’est l’insouciance qui commande. On ne se pose plus de questions, on s’abandonne, on chante en langues (qui est soit le langage de l’esprit saint, soit la version NAP du yaourt), on braille des idioties comme si il s’agissait d’une sentence de mort, d’une annonce de licenciement, du récit de l’apocalypse dicté par Dieu himself. L’important c’est d’y croire. Pas étonnant que ce soit maintenant que ça nous tombe dessus : dans ces années 00 qui ressemblent de plus en plus aux 80′, où on écoute « A cause des garçons » en matant des mecs se déhancher comme le faisaient les kids dans le clip de Jam (vous vous souvenez ? Bambi déjà sur les rotules qui ne danse plus lui-même mais fait venir les gosses de Kriss Kross (vous savez ? les gamins pour lesquels l’argument marketing était qu’ils mettaient leurs fringues à l’envers…) pour prendre un relais… qu’ils ne garderont pas bien longtemps), où Pujadas nous annonce très sérieusement, à 20 h., que la Tektonik est un véritable nouveau mouvement culturel, on a des chances de bientôt voir les New Kids on the Block se reformer. On a même un gouvernement avec des vrais morceaux d’hommes de gauche dedans, et après tout, ils sont sans doute au moins autant sincèrement de gauche que ceux qu’on a connus dans les 80′. Pas étonnant que ce soit dans les temps sans espoirs que les chants de pure foi réapparaissent, comme pour nous soutenir, comme pour nous dire « Regarde, tout est insensé, on perd complètement le contrôle de tout, mais écoute bien les paroles, vois comme elles collent bien au temps présent, admire leur formidable vacuité; oh et puis non tiens, ne les écoute même pas, habitue toi à entendre sans écouter, à laisser simplement ces grands flots de vide te pénétrer, t’habiter de fond en combles. Plonge, oublie la corde solidement accrochée au dessus de toi, saute du tabouret, laisse toi aller, parce que… « You are the one ».

Retenez bien le principe : moins c’est soutenable, plus c’est con, et plus ça réclame sa bonne dose de foi. La règle ne souffre aucune exception, et elle vaut, bien sûr, dans l’autre sens. Alors, s’il fut un temps où la religion fut l’opium du peuple, si certains ont pu se shooter à coups de cantiques, il est probable que cette nécessaire ferveur peut se vivre, aujourd’hui, dans le silence apparent des lecteurs mp3, chacun dans son coin, apparemment séparés les uns des autres, et pourtant communiant dans une même prière : « You are the One ».

Amen

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