Archives pour mars 2008

Candy overdose

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC 5 commentaires »30 mars 2008

Hard CandyLes sucreries, on le sait, provoquent une certaine addiction. Le commerce l’a compris : il faut tout sucrer. Le ketchup, c’est sucré; la Lancia Musa, à coté de la limousine flambée, caramélisée; les shampoings, fruités; les gels douches Axe, chocolatés; comme on doit avoir envie de manger le moindre produit, au moins des yeux, tout doit apparaître comme recouvert d’une couche de glucose, certes susceptible de faire du diabète une nouvelle mode, mais surtout capable de pousser tout le monde vers les caisses enregistreuses, les crédits revolving, le surendettement et le sentiment glycogène de participer activement au grand mouvement de la croissance économique (Amen).

Appliquons la règle sur les futurs produits :

Madonna sera, désormais, sucrée. Bon, elle l’était déjà plus ou moins, mais ce n’était pas dit très clairement. La langue devinait bien un certain taux de glucose dans les mélodies, une présence de poudre à Barbapapa dans les rythmiques, un peu de cristallisation dans les arrangements, le tout souvent recouvert d’une bonne couche de sucre glace. Tout ça permettait de faire passer l’autre ingrédient : le piment.

madonna0701.jpgMaintenant, on ne ment plus sur la composition du produit. C’est indiqué en gros caractères (moches ?!) sur la pochette : on va en bouffer, du bonbon pimenté. Bon ou mauvais, peu importe, on ne va pas y échapper, on peut avoir confiance en la maison de disque que la Madonne s’apprête à quitter, le disque va être distribué, vendu, promu, diffusé, pour la simple raison qu’en dehors d’une compilation, il s’agit là de l’ultime produit dont Warner pourra espérer tirer quelques bénéfices, sans doute substanciels (on imagine tous les artistes Warner se réjouissant à l’avance de bénéficier des retombées d’un tel succès).

Reste que la communication (ne parlons pas de l’album lui même, dont on n’a entendu que trois extraits, pas vraiment enthousiasmants, mais à la production peut être encore inachevée) semble tourner un peu à vide. Il faut dire qu’après les précédentes panoplies (Folle perdue, mystique post-moderne, pute insoumise, lesbienne mondaine, coucheuse du premier soir, pucelle effarouchée, escrimeuse, jockey, vogueuse chic, femme de ce que le cinéma américain peut proposer de plus ou moins intéressant, voleuse d’enfants, univeral mother,sauveuse du monde, caution morale, performeuse, diffuseuse d’art contemporain, tête chercheuse de talents, montreuse d’ours, power girl, infirmière au petits soins auprès du nihilisme dépressif d’une moitié de Taxi girl, et, donc, désormaiss, confiseuse), il est difficile de proposer quelque chose de nouveau, puisque le principe, et maintenant, tout le monde l’a compris, c’est justement la nouveauté. A force, comme dans un spectacle de transformiste, on se lasse des déguisements successifs, on voudrait que la madonne se mette à nu; mais comme ça aussi, ce fut l’une des panoplies, ce n’est simplement plus possible.

Le problème, donc, c’est que confiseuse, ça ne ressemble pas vraiment à une nouvelle panoplie. L’impression de déjà vu s’impose, sans qu’on puisse vraiment en être surpris. Elevons le débat, invitons ce sociologue parfois discutable, parfois inspiré que fut Baudrillard, et qui, dans « le crime parfait« , croisait la trajectoire autoproclamée borderline de la simili-vierge en ces mots :

in_black.jpg« Madonna Deconnection : Madonna se bat « désespérément » dans un univers sans réponse – celui même de l’indifférence sexuelle. D’où l’urgence du sexe hypersexuel, dont les signes s’exacerbent justemet parce qu’ils ne s’adressent plus à personne. C’est pourquoi elle est condamnée à incarner successivement, ou simultanément, tous les rôles, toutes les versions du sexe (plutôt que les perversions), parce qu’il n’y a plus exactement pour elle d’altérité sexuelle, quelque chose qui mette en jeu le sexe au-delà de la différence sexuelle, et non seulement en la parodiant à outrance, mais toujours de l’intérieur. En fait, elle se bat contre son propre sexe, elle se bat contre son propre corps. Faute de quelque autre qui la délivrerait d’elle-même, elle est forcée de se solliciter sexuellement sans discontinuer, de se constituer une panoplie d’accessoires – en fait d’une panoplie sadique dont elle cherche à s’arracher. Harcèlement du corps par le sexe, harcèlement du sexe par les signes.
On dit : elle ne manque de rien (on peut le dire de la femme en général). Mais il y a diverses façons de ne manquer de rien. Elle ne manque de rien par la grâce des artefacts et de la technique dont elle s’entoure, sur le mode d’une femme qui se produit et se reproduit, elle et son désir, en cycle ou en circuit fermé. Elle manque justement de ce rien (la forme de l’autre ?) qui la déshabillerait et la délivrerait de toute cette panoplie. Madonna cherche désespérément un corps qui puisse faire illusion, un corps nu, dont l’apparence soit la parure. Elle voudrait être nue, mais elle n’y arrive jamais. Elle est perpétuellement harnachée, si ce n’est de cuir ou de métal, c’est de la volonté obscène d’être nue, c’est du maniérisme artificiel de l’exhibition. Du coup, l’inhibition est totale, et pour le spectateur, la frigidité radicale. Elle finit ainsi par incarner paradoxalement la frigidité frénétique de notre époque.
Elle peut jouer tous les rôles. Mais le peut elle parce qu’elle jouit d’une identité solide, d’une puissance d’identification fantastique, ou parce qu’elle n’en a pas du tout ? Certainement parce qu’elle n’en a pas – mais le tout est de savoir, comme elle le fait, exploiter cette fantastique absence d’identité.
4minutes.jpgOn connaît ceux qui, faute de pouvoir communiquer, sont victimes d’altérité profuse (comme on parle de sueurs profuses). Ils jouent tous les rôles à la fois, le leur et celui de l’autre, ils donnent et rendent à la fois, ils font les questions et les réponses, ils épousent tellement la présence de l’autre qu’ils ne connaissent plus les limites de la leur. L’autre n’est plus qu’un objet transitionnel. C’est le bénéfice secondaire de la perte de l’autre que de pouvoir se transformer en n’importe qui. A travers les jeux de rôles, les jeux virtuels et informatiques, à travers cette nouvelle spectralité dont parle Marc Guillaume, et en attendant l’ère de la Réalité Virtuelle, où on enfilera l’altérité comme une combinaison digitale.
 »

Le nouvel album de Madonna se profile donc à l’horizon, vague énième echo des eighties fantasques. « Hard candy« , c’est exactement ce que pronostiquait Baudrillard en 1995 : la chanteuse n’arrive pas à être ce qu’elle veut être. Ni dure, ni sucrée, elle apparaît finalement comme une pure surface; un glaçage.

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Precious Little Diamond

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC Laisser un commentaire »29 mars 2008
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L’apparition d’un tube dans notre paysage auditif relève parfois du miracle. C’est sans doute ce genre de phénomène improbable qui a eu lieu avec ce titre, Precious Little Diamond, par le groupe au nom lui aussi improbable : Fox the Fox. A écouter les titres encadrant dans leur seul album, ce précieux diamant, on devine à quel point il paraissait très aléatoire que ce groupe connaisse un jour le succès, tant ces autres titres sont franchement mauvais.

41cshkggskl__aa240_.jpgMeme celui ci flirte avec le gouffre du n’importe quoi : les stridences aigües sur des notes quasiment fausses sont au bord de l’insupportable, il y a quelques aspects du morceau qui sont à la limite du crispant. Mais la rythmique, l’atmosphère générale, la mélancolie emportent tout et font tout accepter. Quand ce titre sort, c’est une vraie bombe. La disparition du groupe fait que ce Precious Little Diamond a été un peu oublié. Mais le réécouter réactive immédiatement la magie de ce titre qui n’a rien perdu de son efficacité.

Sans verser dans l’euphorie, par les temps qui courent, puisqu’il faut bien se résoudre à voir revenir les années 80, autant y prendre ce qu’il y avait de mieux. On a là, sans doute, un des diamants de l’époque, et il semblerait que ce soit une chance !

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Forme Olympique

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CINEMATOGRAF, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »27 mars 2008

Puisqu’on se pose la question. Et puisque pour sauver au moins les apparences le jour venu, on cherchera certainement tout un tas d’arguments pour justifier nos compromissions, rafraichissons nous un peu la mémoire.

1936 – Les jeux olympiques ont été attribués par le CIO à Berlin, avant que l’Allemagne choisisse de mettre en oeuvre le projet nazi. Le monde se trouve dès lors un peu pris en otage, face à des jeux dont on devine déjà assez qu’ils vont servir de vitrine publicitaire à un régime autoritaire, officiellement raciste et mettant en place une politique expansionniste, mettant en danger la jeune et fragile paix qui suit les massacres de la première guerre mondiale, qui est encore dans tous les esprits.

Quelques pays débattront d’un éventuel boycott. On organisa même des contre-jeux, aux mêmes dates, en Espagne, mais ces « Olympiades du peuple » furent annulées alors que débutait, en Juillet 36, la guerre d’Espagne. Quand les Etats Unis décidèrent de participer, laissant les athlètes juifs décider eux même de leur propre boycott, les autres pays suivirent le mouvement et la participation à ces jeux fut, dès lors, massive.

On trouva, dans les débats, les mêmes arguments qu’aujourd’hui : dialogue entre les peuples (comme si les athlètes se retrouvaient matin midi et soir dans la grande cantine des JO, et chantaient en choeur des hymnes à la fraternité humaine tous les soirs à la veillée), promotion de la démocratie, pacification, etc.

On sait quel sera l’avenir de l’Europe, à peine les Jeux Olympiques achevés. Et pourtant, à l’époque, le CIO avait des intérêts économiques bien moins importants à sauver. L’évidence, c’est que ce type de manifestation sert le pouvoir qui les organise, dès qu’aucune pression n’est faite sur lui pour que l’image qu’il donne à cette occasion corresponde à la réalité politique.

Il est dès lors « parlant » de regarder cette cérémonie d’ouverture. C’est d’autant plus intéressant pour nous autres, français, que nous pouvons voir les autres délégations passer devant la tribune officielle, et choisir diverses stratégies pour la saluer sans se compromettre. Minoritaires furent les nations utilisant le salut hitlérien. Parmi elles, l’Italie, la Bulgarie, l’Autriche, mais aussi… la France, qui passe devant Hitler, debout pour saluer sa future conquête, le bras droit levé. Après coup, on tentera de se légitimer en affirmant qu’il s’agissait en fait du salut olympique. Un des dirigeants de la délégation française affirma le soir même au journal Paris Soir « Nous avons défilé non en faisant le salut hitlérien, mais bien le salut olympique, qui se faisait le bras droit levé, mais avec une inclinaison tout différente. Tous les autres athlètes effectuèrent d’ailleurs le même salut » (Paris-Soir, 3 août 1936, p. 9). La nuance devait être subtile, car les spectateurs allemands eux mêmes s’y trompèrent, offrant une ovation à ce peuple étranger qui adoptait leurs codes politiques, et faisait corps avec eux avant même d’être envahi, signe qu’après une guerre éclair, la greffe pourrait prendre (c’est d’autant plus surprenant que les allemands auraient pu en vouloir, olympiquement parlant, aux français, puisqu’en 1924, alors que la France était organisatrice, les athlètes allemands avaient été interdits de jeux, officiellement parce que la France n’aurait pu assurer leur sécurité (et là, encore une fois, on admirera la manière dont la diplomatie est parfois une simple technique de camouflage e la lâcheté…)). A lumière de ce que nous savons sur l’organisateur des prochains jeux olympiques, il est évidemment temps de se demander jusqu’où nous souhaitons participer à cette mise en scène d’un internationalisme pacifique et festif dont on sait qu’il est doublement un leurre : la Chine n’est pas une démocratie, n’est pas, intérieurement, en paix, et le monde ne l’est pas non plus, et le sera d’autant moins en Août prochain : à cette date, la récession économique aura commencé à faire son oeuvre, et nous seront officiellement en guerre économique. Et on sait, dans les années 30, à quoi ce genre de crise peut mener.

Il est dès lors peut être encore temps de se demander de quoi nous devrons, dans le futur, nous justifier un peu honteusement en trouvant des arguments qui, aux yeux de l’histoire, relèveront nécessairement de la mauvaise foi.

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Lio – Precious oiL

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC 10 commentaires »25 mars 2008

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Trois évènements me remettent ces temps ci Lio à l’oreille.

Sa présence dans le jury de la recherche de la Nouvelle Star de M6.

Son altercation par medias interposés avec Pascal Nègre, du jury de la Star Ac’.

Le fait qu’un blog que je consulte régulièrement pour me dégourdir les oreilles, ait à son tour revisité la coquine chanteuse pour en dépoussiérer les sillons.

Ce qui frappe, évidemment, c’est la manière dont Pascal Nègre méprise ouvertement Lio. Ce qui frappe, évidemment, c’est la manière dont il ramène tout, immédiatement, au fric : Lio gagnerait en une saison de nouvelle star plus qu’en dix ans de vente de disques. Argument pertinent, ainsi, le fait de ne pas se faire immensément de fric avec ses disques signalerait ceux qui ne peuvent pas avoir un avis pertinent en matière de musique. Pourquoi pas, mais alors, cela signifierait que le plus pertinent de tous, aujourd’hui, serait Polnaref, qui n’a pourtant rien sorti de nouveau depuis belle lurette. Mais on devine qu’en Polnaref, Pascal Nègre doit admirer davantage l’habileté médiatique du come back (avec petit tremplin sarkozyste, qui plus est) que les véritables inventions dont il était capable « de son vivant ».

teki.jpgToujours est-il qu’il suffit d’écouter ce qu’a fait par le passé la lutine chanteuse, et de voir qui aujourd’hui l’invite à collaborer pour saisir pourquoi cette ex Lolita conserve toute sa pertinence au milieu de la scène de la chanson française (et ce sans jamais avoir été se compromettre dans des oeuvres charitatives; seule sa période marquée médiatiquement par ses interventions sur le thème des femmes battues m’a agacé, précisément parce qu’il était gênant de la voir se limiter à cela, mais passons, c’est une autre question). On aurait pu, en guise de complément, ajouter les noms de celles et ceux qui auront pu, à la suite de Lio, proposer ces chansons légères, aimablement provocatrices, ludiques et sexy, ces petites choses typically french, telles que (je prends au hasard, celle qui me vient en premier à l’esprit) les petites compositions sauvages et fraiches de Yelle, bourrées de vitamines sympathiquement rageuses.

Deux titres, du coup. Je copie sur le maître des petites musiques du quotidien, en jetant mon dévolu sur Tétéou, d’abord pour le talent d’Alain Chamfort (eh oui !), mais aussi pour la présence de Jacky (oui oui), et surtout pour le son, énorme et l’aptitude du morceau à faire bouger n’importe quel cul passant à la ronde. Et puis, pour aujourd’hui, et pour ne pas tomber dans la période un peu trop évidente (mais valeureuse, elle aussi), des chansons de Prévert, je file directement vers les petits montages ludiques de Tekilatex, avec ces matins de Paris qui sont exactement ce qu’on peut attendre d’une chanson à envoyer dans son casque au ptit matin, dans les éveils bruyants de la capitale.

NB : ce n’est pas la moindre des qualités de cette chanteuse, écoutez ses autres titres, et vous vous rendrez compte à quel point dans ces années plombées que furent les années 80 certains (et elle en particulier) surent produire des ritournelles légères qui ne renonçaient pas à leur propre époque, mais la surplombait sans la prendre au sérieux (l’époque ne le méritait d’ailleurs pas). En gros, les eighties laissaient deux choix esthétiques cohérents : le j’m'en foutisme épanoui (et donc, Lio, ou Elie Medeiros, par exemple), ou les humeurs sombres (Taxi Girl, encore et toujours, référence définitive, avec la postérité qu’on sait). Il est probable que nos années 00, si calquées sur ces 80′ là (on a quand même frôlé Bernard Tapie au gouvernement, incroyable, non ?) cherchent encore les successeurs des légers, et des sombres.

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Nicolas Princen, Ministre de l’Amour.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM Laisser un commentaire »21 mars 2008

ingsoc_patch.jpgLes medias qui sont au courant de « ce qui se passe » (en d’autres termes, certainement pas la télé, mais par contre certainement les bons blogs (à savoir, ceux qui sont tout ce que celui ci n’est que trop peu : ultra réactifs, informés, précis, pertinents, ceux qui n’ont pas l’esprit d’escalier, ceux qui sont dotés de la visée nocturne et qui veillent jour et nuit sur les déplacements de lignes, les mouvements sur le territoire, pendant que tout le monde dort devant PPDA (par exemple : , ou , ou encore ou bien aussi))) en parlent depuis déjà quelques jours : l’Elysée a recruté un normalien pour scruter la manière dont on parle de Sarkozy sur le net. Nicolas Princen (puisque c’est le nom de cet oeil fureteur, dont la paye est récoltée grâce à nos propres cotisations (ben oui, bien que mis au service de l’aptitude de Nicolas Sarkozy à entendre les échos de ses propres agitations dans les consciences (?) françaises, ce sont néanmoins les français qui le payent (ce qui revient, quand même, à dire que finalement, nous payons un type pour nous écouter nous même… Et si c’est paradoxal, ça indique (encore une fois…) qu’il n’est pas impossible que ce président là ne soit pas tout à fait au service du pays qui l’a élu, mais que c’est le pays tout entier qui est mis, en s’en apercevant plus ou moins, à son service (et à celui de ses proches, qui sont sans doute les rares, en France, à croire encore qu’une élection puisse changer vraiment le cours des choses (et elle le change, le cours des choses, cette élection))) est donc celui qui lit par dessus votre épaule pendant que vous alimentez votre blog, vos forums préférés, avec ce que vous pensez de « ce qui se passe ».

Bon, de toutes façons, vu que notre fric, il part dans les poches de ceux qui bénéficient du paquet fiscal, c’est pas le salaire de ce Nicolas surnuméraire qui va changer grand chose. Par contre, ça s’inquiète à droite à gauche : étant donné qu’à l’Elysée, on a le procès facile, la simple annonce qu’un type, même s’il n’a pas la machoire prognate d’un ministre du travail, et même s’il a le cheveux soyeux, est payé pour surveiller ce qui se dit, modifie forcément ce qui se dit (ça, c’est le problème des observateurs de l’être humain, même quand ils sont bien intentionnés : l’humain a la sale habitude de changer de comportement dès l’instant où il sait que quelqu’un d’autre l’observe). On objectera que celui qui écrit un blog ou participe à un forum sans se douter qu’il va être lu a peu d’ambition, ou confond le net avec son journal intime. Mais l’objection ne tient qu’à moitié : quand il y a désaccord sur le net, il y a débat, réponse, invectives, émoticons furibards, mais au moins on s’explique. Là, Nicos nous regardent sans trop qu’on sache ce qu’on fera de cette récolte d’informations.

Est ce nouveau ?

ingsoc_propaganda.jpgNon, bien sûr que non. Nicolas ne sont pas les inventeurs des services de renseignements. Par contre, la personnification, ça c’est quelque chose de nouveau. Pour une fois, on sait qu’on est surveillés (mais ça, on s’en doutait plus ou moins déjà : sans être paranoïaque, toute personne qui écrit, qui aborde des questions politiques, et qui a une grosse audience, suscite forcément l’intérêt des gouvernants (sur le mode « Dis donc, Claude, ils sont chouettes tes speaches, tu voudrais pas m’en écrire deux trois avec les mots Jean Jaures, Mai 68, karcher, liquidation, pouvoir d’achat dedans ?« , ou bien sur le mode « Dis donc toi, on voit que tu balances pas mal sur nous, tu voudrais pas un peu te tirer, pauv’con ? » ou bien encore « Monsieur, à la lecture de votre blog, nous constatons que vous n’oeuvrez pas pour le mieux être de la France, vous ne semblez pas croire en la déesse Croissance, vous ne semblez pas prêt à lui faire des sacrifices, vous mettez en danger les intérêts économiques de ce pays. Aussi trouverez vous ci-joint un billet d’avion, aller simple pour une destination que vous n’avez pas de connaître, dans un pays qui n’a que faire du progrès, une nation oiseuse comme vous semblez les aimer. Le coût du trajet a déjà été débité de votre compte courant. Le reste appartient au pays qui vous a permis de gagner cet argent, et a été placé au compte de l’Etat, qui saura en faire bon usage pour les prestations sociales dont semblez (à la lecture de votre littérature) avoir à coeur de prendre la défense. Rendez vous à 7h30 au terminal B de l’aéroport Roissy Charles de Gaule. Si les douanes devaient constater votre absence, vous pourrez vous considérer comme sans clandestin et serez poursuivi, arrêté et condamné à ce titre, jusque dans les chiottes s’il le faut. Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de nos regards scrutateurs. Votre dévoué ministère de l’identité nationale. ») C’est le principe même des renseignement généraux que de jeter un coup d’oeil aux mouvements des esprits, à ceux qui modèlent l’opinion dans un sens qui n’est pas celui que la nation est censée adopter. Ce qui est plus curieux, c’est l’abandon du bon vieux secret qui entourait ce genre de service. Là où on s’était habitués à l’ambiance un peu sombre des bars enfumés, lieux de rencontre des indics et des balances de tout poil (si vous écoutez les Rendez vous avec Monsieur X, sur France Inter, vous cernez ce que j’essaie de signifier), on nous fait maintenant un communiqué quasi officiel, avec la photo de la nouvelle recrue, pour nous informer que des nouvelles grandes oreilles nous écoutent, que l’oeil de Nico est bien installé, derrière son écran géant, et manie souris et clavier pour traquer la moindre parcelle de blog dont « Sarkozy » serait un des mots clé.

Telescreen.pngQu’est ce que ça signifie ?

Qu’on n’en a pas fini avec la scenarisation politique de nos petites vies quotidiennes. Ce Nicolas Princen est bien sûr un pur personnage, casté pour être d’emblée la tête à claques préférée des internautes. Il va nous occuper un moment, on pensera à lui dès qu’on touchera un cheveu de Carla dans nos rêves blogofiés, et sur ce point, la présidence aura au moins réussi un coup : on n’écrira plus jamais tout à fait de la même manière puisqu’on le fera avec l’immédiate conscience que le pouvoir lit en loucedé ce qu’on tapote. Et le visage poupon du ptit Nicolas (ah mince, l’expression est confuse, va falloir dire un truc du genre « le tres ptit Nicolas ») est a l’air suffisamment innocent pour qu’on n’imagine pas trop la machine à procès qui se tient derrière lui. Les habitants de Levalois-Peret savent bien, eux, ce que ça signifie, d’avoir des regards braqués sur le moindre post. Quelqu’un comme Denis Robert sait bien, lui aussi, ce que ça veut dire d’avoir des yeux puissants scrutant la moindre ligne avant même qu’elle soit publiée.

Ca signifie aussi qu’on n’est jamais assez prudent. Orwell avait deviné dès 1948 que la surveillance se généraliserait au coeur même des foyers, dans les sphères les plus intimes de nos existences. Ce qu’il n’avait pas vu, par contre, c’est que nous installerions nous mêmes dans le salon les télécrans qui allaient nous trahir. Car après tout, qu’est ce qu’un télécran (et non non, les 70ers, il ne s’agit pas là de votre super jouet qui traçait des dessins géométriques et néanmoins tordus sur un écran sous lequel se déplacait une espèce de stylet, grâce à deux boutons rotatifs qui vous ont appris, par percepts interposés, les joies des abcisses et des ordonnées) ? Deux choses :
1 – Un systême d’information, qui enregistre et film chez l’habitant ses conversations, ses soirées télé, les mots qu’il prononce pendant son sommeil ou au moment de l’orgasme, quand il s’oublie.
2 – Un dispositif qui rappelle à la population qu’elle est surveillée. Si ça se trouve, derrière la plaque vissée dans le mur, il n’y a rien, comme ces boites métalliques situées sur le bord des autoroutes suisses, bien visibles, et dont on ne sait jamais si elles contiennent, ou pas, un radar. L’important, ce n’est pas tant d’être écouté, ou lu, mais de croire qu’on l’est. Foucault a bien montré ça quand il a analysé le principe du panopticon, mis en oeuvre dans les grandes institutions de la surveillance que sont, entre autres, les prisons : on ne contrôle pas le prisonnier en le surveillant. On le contrôle en le persuadant qu’il est surveillé, livré au regard inquisiteur de celui qui a le pouvoir.

Nicolas Princen est donc moins Big Brother lui même que ce judas implanté à l’envers dans nos portes d’entrée, et dont il s’agit de persuader tout le monde qu’il cache un oeil intéressé. Comme beaucoup de choses dans cette politique, ce petit Nicolas me semble bien être une fiction de plus, un leurre qui va fonctionner d’autant mieux que les internautes vont eux même construire sa propre légende et l’agréger à la mythologie globale qui nous sert de nouvelle religion politique. A bien y regarder, le buzz autour du personnage est entretenu par ceux qui le haïssent, mais qui se faisant, le font exister aussi. C’est intéressant à voir fonctionner, mais ça témoigne de l’habileté avec laquelle on oriente nos intérêts, nos sentiments, nos inquiétudes, loin des centres de gravité véritables de « ce qui se passe ».

Une dernière indication : dans 1984, on met assez longtemps à comprendre pourquoi une telle surveillance est mise en place, et pourquoi on torture les dissidents politiques. Winson lui même, pendant toute sa détention, se demande ce qu’on attend de lui quand il a dénoncé tout le monde, quand il a tout avoué, quand il a abdiqué toute dignité et quand il a voué soumission et obéissance à Big Brother. Pourtant, le simple fait qu’on rééduque ces dissidents dans les sous sols du ministère de l’amour nous indique assez clairement de quoi il retourne.
Big Brother ne veut pas l’obéissance, il a même besoin de la rebellion pour asseoir son pouvoir en faisant des exemples; les émeutes et les guerres génèrent son pouvoir. Big Brother ne veut pas faire souffrir, il n’est pas sadique, parce que ça supposerait de reconnaître le peuple comme un être au sens plein du terme, et qu’il est au dessus de ce type de relation.
Big Brother ne veut qu’une chose : qu’on l’aime inconditionnellement.

Nous avons voulu élire un grand frère qui allait bien s’occuper de nous, un gars qui nous protègerait contre les autres grands, qui aurait de la gueule, qui roulerait un peu des mécaniques, qui nous rassurerait. Ce grand frère, on l’a, et on lui a promis notre amour en échange de sa protection. Il ne faut pas forcément s’étonner de voir aujourd’hui mises en place les mesures de contrôle de notre part du contrat.

 

Pour la route, et pour mémoire, quelques lignes extraites du tout début de 1984, de George Orwell. On trouve déjà là les principes essentiels de la société de contrôle, et on voit que, déjà, Orwell a deviné quelques uns des principes de nos démocraties marchés : la personnification du pouvoir dans une entité à laquelle on attribue des qualités qui relèvent en fait du mythe.

Et on comprend mieux ce que ça voulait dire « liquider les valeurs de mai 68 : Mettons fin aux utopies; bienvenue en dystopie !

affiche_1984_1984_1.jpg« À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

À l’intérieur de l’appartement de Winston, une voix sucrée faisait entendre une série de nombres qui avaient trait à la production de la fonte. La voix provenait d’une plaque de métal oblongue, miroir terne encastré dans le mur de droite. Winston tourna un bouton et la voix diminua de volume, mais les mots étaient encore distincts. Le son de l’appareil (du télécran, comme on disait) pouvait être assourdi, mais il n’y avait aucun moyen de l’éteindre complètement. Winston se dirigea vers la fenêtre. Il était de stature frêle, plutôt petite, et sa maigreur était soulignée par la combinaison bleue, uniforme du Parti. Il avait les cheveux très blonds, le visage naturellement sanguin, la peau durcie par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées et le froid de l’hiver qui venait de prendre fin.

Au-dehors, même à travers le carreau de la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent faisaient tourner en spirale la poussière et le papier déchiré. Bien que le soleil brillât et que le ciel fût d’un bleu dur, tout semblait décoloré, hormis les affiches collées partout. De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche, dont un angle était déchiré, battait par à-coups dans le vent, couvrant et découvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C’était la patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

Derrière Winston, la voix du télécran continuait à débiter des renseignements sur la fonte et sur le dépassement des prévisions pour le neuvième plan triennal. Le télécran recevait et transmettait simultanément. Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu.

Winston restait le dos tourné au télécran. Bien qu’un dos, il le savait, pût être révélateur, c’était plus prudent. A un kilomètre, le ministère de la Vérité, où il travaillait, s’élevait vaste et blanc au dessus du paysage sinistre. »

Source : Orwell (George), 1984, trad. par Amélie Audiberti, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

Du ministère de la vérité, nous en reparlerons prochainement : se multiplient les formules politiques aussi paradoxales que « La guerre c’est la paix – La liberté c’est l’esclavage – L’ignorance c’est la force ». Et là encore, sans paranoïa excessive, c’est quand même intéressant.

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Objets lumineux non identifiés

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM Laisser un commentaire »16 mars 2008

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Flying White DotsOn l’aura deviné, ici, on aime les mélanges.

Pas simplement parce qu’on aime un peu le bordel (même si on l’aime, c’est clair), pas simplement parce qu’on aime jouer aux savants fous, aux petits sorciers non conventionnés, mais parce que l’opposition de forces judicieusement choisies permet de faire apparaître des formes nouvelles, de nouvelles sensations et de nouvelles images; d’autres perspectives.

C’est ainsi qu’on s’est déjà intéressé aux hybridations musicales, parce que de tous les arts, la musique est sans doute un de ceux qui vit presque uniquement de cette intertextualité, de ces citations, de ces croisements féconds. On avait rencontré DJ Zebra au cours d’un précédent post, on va rencontrer ici un autre sélectionneur de gènes musicaux, un metteur en scène de structures auditives.

Flying White Dots est une sorte de blender qu’on aurait mis en position « velouté ». Loin des mixages à la hâche, il nous propose au contraire des rencontres douces, astucieuses, malicieuses et inattendues (dans le genre malicieux, on pense entre autres au croisement a priori impossible entre le Mama de Genesis, dont on isole ici la voix de Phil Collins, et le titre phare de la B.O. de Kill Bill, sur un ring opportunément nommé « Kill Phil »). On croise sur son dernier « album » (pour peu que ce terme ait aujourd’hui encore un sens) aussi bien Aphex Twin que Squarepusher, DJ Shadow ou Spiritulalized rencontrant les voix de Beck, Damon Albarn, Marvin Gaye, Rickie Lee Jones ou Elton John.

On va livrer ici le titre qui est sans doute le plus magique dans ses dernières productions. « Big eyes », c’est tout d’abord une voix qui, de toutes les voix que la musique pop connaisse aujourd’hui, demeure l’une des plus singulières. Peter Gabriel est en effet, au delà d’un producteur aux ses aiguisés, un chanteur dont on sait bien, après coup, à quel point il constituait la force vive de Genesis, et combien son départ du groupe l’a élevé vers des horizons musicaux bien plus vastes (et a plongé le groupe dans les abîmes de la musique ultra conventionnelle (ok ok, une sorte de rock fm rallongé et plutôt bien tourné, mais rien de plus)). La texture très particulière de cette voix en fait un instrument porteur de messages d’outre-temps, d’outre-espace, d’outre-tombe parfois (on pense par exemple à ce qu’il provoque quand il accompagne les images de Scorcese sur la bande-originale de la Dernière Tentation du Christ, ou celles d’Alan Parker sur celle de Birdy. Cette voix, c’est comme si le sable du désert hurlait, retourné contre son propre silence, c’est comme si la conscience de ce vétéran du Vietnam, en plein ébullition, se mettait à siffler hors de son corps trop emmuré sur lui-même. Ses disques ont cette texture là : de cet homme si proche du commun des mortels résonnent les échos d’une voix qui est au-delà de la simple parole, une voix qui ne se préoccupe pas des mots parce qu’elle EST un langage universel, une voix qui n’a finalement pas besoin de musique parce qu’elle EST la musique.

Cette voix pourrait se suffire à elle-même, aussi, quand Flying White Dots cherche à la marier, il est nécessaire que l’univers sonore soit léger, aérien, qu’il soit un planeur aux ailes larges, au cockpit grand ouvert, pour que la voix de l’ange Gabriel puisse envoyer vers les quatre points cardinaux ses ondes telluriques. Ce vent sonore, c’est ce que sait faire Plaid, groupe anglais, produisant une musique électronique fine, variée, profonde, peu dansante, si ce n’est pour les neurones, qu’elle carresse dans le sens des synapses. De Plaid, les auditeurs de France Inter connaissent au moins un titre, Eyen, qui fut ces dernières années le générique de cette intéressante émission qu’était Charivari (vous savez ? L’émisson de Frédéric Bonnaud qui fait partie de ces spécificités locales du service public, qui ont été sacrifiées l’été dernier sur l’autel de l’audience). Ce générique était une invitation au voyage mental aussi puissante que celui de Daniel Mermet nous invitant à voyager vers les autres.

Eyen deviendra donc le matelas multispires, sur lequel viendra se coucher la voix gabriellienne. On viendra s’y coucher nous aussi, pour simplement planer un moment. Dans ce monde terre à terre , nous avons besoin de refuges aériens, d’alcoves où nous pourrions venir nous lover, non pas pour s’y cacher dans nos angoisses sécuritaires, mais au contraire pour s’aérer les neurones, prendre un bol de grand air, se siroter l’oxygène bien nécessaire pour ensuite plonger dans les eaux troubles de l’existence.

Big Eyes va vous sur-prendre, parce que les morceaux distincts que sont Big Time et Eyend vous ont déjà pris dans leur bras pour vous hisser à eux. Mais leur accouplement existe comme un morceau à part entière, comme si ses deux parents inconscients étaient faits l’un pour l’autre sans même se connaître. Flying White Dots est un entremetteur. Il fait s’accoupler les sons. Et maintenant, c’est à nos enceintes et à nos casques de nous fertiliser le cerveau.

 

Et comme les choses sont bien faites, cette musique est accessible gratuitement (comme quoi c’est possible):
http://www.flyingwhitedots.com/

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Jaguar

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC 1 commentaire »2 mars 2008

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Dj Rolando - JaguarOn sait à quel point les maisons de disques sont soucieuses de protéger les intérêts des artistes dont elles n’oublient jamais qu’ils constituent leur première marchandise, et ce même si ils sont soumis au même dumping social que les ouvriers. Exactement comme ceux ci sont beaucoup plus otages de leur patron que des moyens de transports qui leur permettent, en temps normal, de se rendre sur leur lieu d’emploi, les artistes sont tenus, par contrats, par nécessité de production, par obligation de distribution, de recourir à ces intermédiaires historiques que sont les maisons de disques.

Toute personne qui allume de temps en temps la radio sait bien quoi penser du boulot qu’effectuent ces officines de l’art. Tous ceux qui savent, parce qu’ils en ont acheté, combien coûtent les disques, savent aussi à quel point, dans les hauts lieux de distribution de cette marchandise, il est devenu difficile de trouver quelque chose d’autre que la sempiternelle Amel Bent, ou la pathétique (dans tous les sens étymologiques que peut recouvrir ce mot) Kenza Farah (faudra qu’on en reparle d’elle, un jour, parce qu’on est effectivement à ce point précis où le pathétique vire au pathologique).

Toujours est-il que, officiellement en crise (comme toute industrie qui voit l’objet qu’elle vendait à prix fort devenir lentement, mais sûrement, obsolète), la grande distribution du disque et sa production industrielle ont entrepris de culpabiliser ceux qui ne sont déjà plus leurs clients, et ne le seront plus, en mettant le plus souvent en avant le respect des artistes, les droits des auteurs.

Alors, maintenant, démonstration.

Lire les livres sur l’histoire de la musique ont ceci d’intéressant qu’au delà de l’histoire de la création musicale (l’apparition des styles, les mille péripéties qui font que quelques galettes de vynil sont devenues de véritables architectures sonores encadrant nos existences désormais soundtrackées 24h/24), ils nous renseignent aussi sur la manière dont les managers ont géré ces fameux artistes qu’il s’agirait de protéger. Exemple : en 2003, Laurent Garnier sort un livre que tout amateur de musiques contemporaines gagne à avoir dans sa bibliothèque : Electrochoc. On y parcourt en sa compagnie cette période qui court de 1987 à Manchester, dans le mythique club l’Hacienda, à l’aube des années 2000 qui sont le cadre de la véritable reconnaissance de la musique techno. Le livre a le grand intérêt de proposer le regard de celui qui est un des acteurs majeurs de cette aventure, tout en demeurant un véritable spectateur admiratif, réfléchi aussi, de cette aventure stylistique. Le livre est une vraie mine, tant en matière d’histoire qu’en matière de ressources (je reviendrai un jour sur les playlists qui se trouvent dans les marges, certaines sont simplement parfaites). Mais, justement, c’est une histoire qui m’intéresse ici :

« En 1999, Underground Resistance avait publié le maxi de DJ Rolando sous le pseudonyme de The Aztec Mystic, Knights of the Jaguar. Un disque sublime, éternel, alliant toutes les caractéristiques de la techno de Detroit : le groove, l’expérience, la vitesse, l’émotion, et une certaine magie. Jaguar était instantanément devenu un classique, au même titre que Strings of Life ou de No Ufos. Ce disque était le pont idéal entre la house et la techno et à ce titre, son succès fut instantané, abattant les frontières entre les chapelles, s’inscrivant dans les sets de Djs aussi différents que Joe Claussel, Gilles Peterson ou Jeff Mills.
Quelques semaines seulement après la publication de Jaguar, Sony Music contacta Mike Banks et lui demanda l’autorisation de mettre ce titre sur une compilation. Mike refusa, et l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais plusieurs mois plus tard, des messages d’insultes où Underground Resistance était en substance traité de « vendu » inondèrent la boîte e-mail de UR. Les courriers provenaient parfois d’artistes européens ayant toujours entretenu jusque là un rapport amical avec le label. Mike ne comprenait pas. Il enquêta et découvrit que Sony avait publié une cover (reprise) de Jaguar sans lui demander au préalable, une quelconque autorisation. Une pratique qui, si inélégante soit-elle, demeurait légale, n’importe qui étant en droit d’enregistrer une reprise d’un titre (Satisfaction des Stones, par exemple), pourvu que les royalties soient reversées et les auteurs crédités. Mais un vent de panique traversa le monde de la techno. Un des bastions mythiques incarnant l’intégrité techno avait été trompé, pillé, par une major.

Avec pour seule arme internet, une bataille rangée s’ouvrit, opposant la ténacité de l’underground à l’avidité des cols blancs des multinationales. »

Dans la page suivante, Laurent Garnier donne intelligemment la parole à Mike Banks lui-même :

Underground Resistance« Notre communauté a des traditions très profondes dans la musique, des choses qui ont survécu à l’esclavage : la vaudou, le pouvoir du rythme, une certaine magie aussi. Et parfois ces choses retrouvent une vie dans le monde réel à travers la musique et les disques. C’est toute l’histoire de Knights of the Jaguar. Le spirituel contre le matériel. Le nom de Aztec Mystic vient de ces restaurants mexicains où on va souvent avec Rolando. Il y a toujours sur les murs ces dessins représentant les vestiges de la culture aztèque. Un soir on était dans un de ces restaurants et avec Rolando on imaginait ce que pouvait être la musique et les mélodies utilisées dans la musique aztèque au plus fort de leur civilisation. Quelle était la part de mystère contenue dans leur musique. Comment elle pouvait sonner. Le résultat, ça a été Jaguar.
Lorsque ces types des majors ont fait la cover de Jaguar ça m’a beaucoup perturbé. Ils n’avaient aucune conscience des raisons pour lesquelles on avait fait ce morceau, aucune conscience de son aspect spirituel. Ce qui m’a choqué, c’est leur ignorance. C’était très bizarre de voir des gens s’approprier un titre sans en comprendre le contexte et de les voir en faire une version pop commerciale. Je conçois que dans le monde de la musique on se sample les uns les autres, c’est pas un problème, ça fait partie de notre culture. Mais d’être plagié de cette façon, ça m’a fait mal ! Le fait que la cover de Jaguar sorte sur Sony, c’est une chose, mais le nom de l’auteur n’est même pas mentionné sur le disque (ce qui est obligatoire) ! Et ils avaient même choisi une pillule d’ectasy pour illustrer la pochette !
Les commandos ont commencé à s’agiter sur Internet. Lorsque nous avons découvert l’affaire nous avons tenté de joindre les gens de Sony mais ils ne nous rappelaient jamais. Une pluie d’e-mails de contestation s’est alors abattue sur leurs dirigeants. A ce moment là, ils ont changé d’attitude et nous ont contactés. Soudain ils voulaient trouver un arrangement. Ma réponse a été très simple : « Pas d’arrangement. Retirez ce disque de la vente. » Il n’y avait aucun deal à envisager avec ces types ! Avec cette histoire, je pense que Sony a appris une leçon : internet peut devenir une arme. Puis ils ont essayé de nous berner, ils ont cessé de sortir leur cover en Europe, mais ils ont continué à la vendre en Amérique du Sud. C’était sale !
Mais au delà de l’aspect légal, pour nous c’était une violation spirituelle. Je prie pour l’âme des gens qui ont fait ça. Car c’était comme violer un ange ».

Et Laurent Garnier reprend la main pour conclure :

Lauren Garnier - Electrochoc« Le disque de Rolando est devenu un symbole de la résistance techno underground. A travers lui, une communauté s’était mobilisée contre le cynisme des majors. On dit que le harcèlement des internautes défandant la cause de UR fut tel que les numéros de téléphone et les boîtes e-mail des dirigeants de Sony et BMG (qui licenciait la cover) furent littéralement saturées. Ces compagnies de disques tentaculaires n’avaient jamais connu pareille agression. Jaguar fut d’une certaine manière le cheval de Troie de la techno, là pour rappeler que la soul, l’âme de cette musique, n’est pas à vendre, et qu’il n’y a pas d’arrangements possible face aux agressions et aux pratiques vicieuses des gangsters de la music buziness.
La réplique de UR fut la sortie d’un disque de remix de Jaguar, the revenge of the Jaguar, signés par Derrick May et Jeff Mills. Sur une des plages du disque, on trouve les parties rythmiques et harmoniques (les cordes qui donnent toute sa splendeur à ce disque) soigneusemet isolées, comme pour dire « Voilà, la substance de ce titre se trouve là, samplez si vous le voulez ! » Sur la pochette, on peut lire un slogan, dont le sens plane comme une menace à l’encontre des vautours des majors : « Votre système défectueux sera renversé par l’électronique et rayé de la surface de la Terre ».

Démonstration est faite du grand soin que cette industrie prend des « produits » dont elle a la charge. Songeons, avec un peu d’effroi, que ces bureaux, ces immeubles, osent porter le nom de « maison » de disque. Evidemment, on devrait nuancer, préciser que tout le monde ne se comporte pas de cette manière, que l’appropriation marchande n’est pas universalisée. Néanmoins, dans l’anecdote dont Laurent Garnier se fait l’écho, apparaît une logique qui, elle, peut être universalisée, car elle consiste à vouloir, à tout prix, tout vendre, y compris contre la volonté des auteurs eux-mêmes. Il y a là une leçon d’économie : il n’y a de propriété qu’une fois que l’appropriation est reconnue par le droit. Regardez bien les combats actuels de la distribution : il consiste à définir de manière toujours plus large la légitimité de l’appropriation, ce qui permet d’universaliser le principe de la vente. L’anecdote montre que tout doit être plié à cette logique, quitte à mettre tout le monde devant le fait accompli.

Mais une des questions que pose l’économie telle que nous la connaissons consiste précisément à se demander si le fait accompli, en matière d’appropriation, ne peut pas être considéré comme une forme naturelle du vol.

Source :

Electrochoc – Laurent Garnier et David Brun-Lambert. 2003

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