MAMographie

In "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM

Michèle Alliot-Marie se promène avec son père Bernard Marie, député-maire de Biarritz, le 13 février 1978 à Biarritz.

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« Cache ta joie », serait on tenté de conseiller à notre gouvernement quand il s’exprime sur l’aspiration à la liberté et à la démocratie actuellement exprimée chez les peuples arabes. Si on ne soutient que du bout des lèvres les peuples combattants (quand on ne propose pas de les rappeler à l’ordre), on ne se donne même pas la peine de les féliciter pour leur victoire, préférant mentionner le courage de leurs dirigeants au moment de quitter le pouvoir (cf la sidérante déclaration de notre premier ministre au lendemain de l’éviction de Moubarak). S’il fallait évaluer la santé d’une démocratie à l’ardeur qu’elle met à soutenir les démocraties naissantes, il est probable qu’il faille déclarer illico la mort clinique de la France. Et l’épisode en dit long sur ce que nous sommes devenus : si nous étions véritablement démocrates, nous accueillerions les bras grands ouverts ces nouveaux peuples révolutionnés, et nous choisirions des représentants politiques qui soient des hérauts de la démocratie. Si nos hommes et femmes politiques se montrent timides dans leur enthousiasme, c’est finalement le signe de notre propre indifférence vis-à-vis de la démocratie elle-même.

Mais si le peuple a sans doute quelques questions à se poser sur lui-même, il peut, pour s’entrainer, commencer par s’en poser quelques unes à propos de ses dirigeants. Après tout, ce qui se passe au sud de la Méditerranée est un sacré révélateur des habitudes que nos propres dirigeants ont prises, réduisant la démocratie au seul fait de voter pour mieux légitimer leurs propres petits arrangements personnels (vous nous avez mis au pouvoir, maintenant vous ne pouvez plus nous reprocher d’en profiter, puisque tout est finalement de votre faute).

Reste que si on pouvait vaguement soupçonner que nos dirigeants aient pris la sale habitude de se servir eux-mêmes en faisant mine de servir tout court, on reste aujourd’hui pantois devant l’ampleur des relations que nos hommes et femmes politiques semblent avoir entretenues avec des dictateurs. Et on comprend mieux aujourd’hui le sens que pouvait avoir pour eux le respect du pouvoir dans ces pays.

Après tout, l’exercice du pouvoir en Tunisie est-il dans le fond si différent de celui qu’on connaît par chez nous ?

Dans un monde idéal, Alliot-Marie devrait mal vivre ce quinquennat. Potentielle candidate aux précédentes présidentielles, soutenue par un Devedjian qui a réussi l’exploit de devenir l’ennemi du clan Pasqua dont il est pourtant l’une des créatures (avec les Balkany, Sarkozy et Ollier (tiens tiens…)), on pourrait imaginer que la guerre livrée contre celui qui tente d’empêcher le fiston Sarkozy de prendre la tête des Hauts de Seine (Devedjian, donc) la touche elle-même à son tour. Dans un monde idéal donc, Alliot-Marie devrait avoir disparu, foulée au pied par une clique parvenue au pouvoir et détruisant tout ce qui pourrait se dresser contre leur puissance grandissante. Pourtant, non seulement elle se trouve au gouvernement, non seulement les remaniements n’ont pas remis en question son maintien, mais elle se trouve aujourd’hui dans cette confortable situation d’avoir réussi à installer son couple au grand complet au gouvernement ; un cas unique dans l’histoire de cette république. Un cadeau en somme.

Quand on cherche les raisons pour lesquelles tel ou tel est au pouvoir, on a en gros deux options : les compétences, ou le potentiel de nuisance. Pour les compétences, même à droite on se surprend aujourd’hui à constater à quel point Alliot-Marie a passé une carrière entière avec le pouvoir en mains sans jamais rien en faire. On constate aujourd’hui que ce qui restera dans l’histoire de son passage au sommet de l’Etat, ce sont ses mésaventures présentes. A priori, l’exercice de compétences devrait se reconnaître à autre chose qu’à cette sorte de honte qui semble devoir s’attacher à cette manière de s’agripper à un ministère que, désormais, elle ne pourra que desservir. Si la première compétence de l’homme politique est l’aptitude à faire passer l’intérêt public devant son intérêt propre, c’en est fait de la validation des compétences de notre actuelle ministre des affaires étrangères.
Seconde hypothèse, la nuisance. Plus crédible. Alliot-Marie ne fait pas exactement partie du clan présidentiel. Elle aurait pu, comme Devedjian le souhaitait, se présenter à la précédente présidentielle contre Sarkozy. Elle prétendit même un certain temps constituer la seule alternative crédible à celui qui se présentait déjà comme le candidat naturel du camp UMP. Pourtant, elle ne se présenta point. On devine désormais quels furent les cadeaux qui lui furent promis pour salaire de son renoncement.
Mieux : en soutenant ainsi publiquement Alliot-Marie, Devedjian en faisait une alliée objective du combat que lui-même menait (et mène encore, mais en le perdant) contre le clan Sarkozy dans les hauts de seine. Rappelons le : ce département qui constitue, économiquement, une sorte de coffre fort dont les responsables politiques locaux semblent avoir la clé, fait l’objet d’une bataille entre deux courants héritiers de l’ère Pasqua : le consortium Balkany/Sarkozy d’un côté, et Devedjian de l’autre. L’enjeu n’est, une fois de plus, pas celui de l’intérêt général (et ce même si bien sûr, un certain nombre d’administrés trouvent un intérêt commun à être administrés par ces gens là), sinon, une telle rage combattante. En revanche, on comprend assez les intérêts particuliers que peuvent avoir ces gens là à placer Jean Sarkozy, le fiston (le Prince de Lu, comme dirait Alévêque), à la tête de ce département aurifère.
Alliot-Marie n’est pas du coin. Elle n’est pas non plus issue du courant Pasqua. Elle n’y est en fait associée que par alliance, depuis que sa trajectoire est associée à celle de Patrick Ollier. En somme, pour le clan Balkany/Sarkozy, c’est un peu la belle sœur chiante, un peu morale, un peu venue du Sud-Ouest, un peu ennuyeuse, un peu dangereuse aussi derrière une façade bon chic bon genre. Alors qu’elle bénéficiait jusque là de cette image un peu froide de la femme politique dont on se dit que si elle prend le peuple de si haut, c’est qu’elle doit être assise sur quelques bonnes raisons de le faire, elle pourrait dénoncer le manque total de vergogne qui caractérise le pouvoir actuel. Elle pourrait (ou plutôt, elle aurait pu) fédérer autour d’elle un courant politique qui, à droite, a du mal à se faire à la décomplexion de l’UMP et de ses plus fiers représentants. Et quand quelqu’un de si dangereux est jusque là en apparence si irréprochable, ou du moins quand il n’y a rien qu’on puisse lui reprocher dont on ne puisse aussi soi même se voir accusé, la seule solution, ce sont les cadeaux.

Des deux explications à la mystérieuse constance d’Alliot-Marie à un gouvernement dans lequel elle ne fait pas vraiment couleur locale, on choisira celle qui paraît aujourd’hui la plus crédible.

Mais l’ironie de l’histoire, c’est que, finalement, ce dont on l’accuse, c’est-à-dire la proximité avec un pouvoir dictatorial, qui refusa toute forme d’opposition pour mieux profiter des avantages qu’il gérait au mieux de ses propres intérêts, c’est aussi la raison hypothétique (on se doit d’exprimer cela avec les réserves d’usage, n’est ce pas ?) de sa présence au gouvernement. En d’autres termes, ce sont les mêmes raisons pour lesquelles elle pourrait avoir été installée là, et celles pour lesquelles elle pouvait avoir des amitiés tunisiennes intéressantes (donc intéressées). Vertu en deçà de la méditerranée, vice au-delà.

Mais sans doute touche t-on là à la schizophrénie française : pour qu’on ne supporte plus les régimes tunisiens et égyptiens, il fallait que ces peuples eux-mêmes nous les désignent pour ce qu’ils étaient ; sinon, nous n’y aurions jamais vu des dictatures, sans doute par un réflexe postcolonial même pas conscient. Mais comme personne ne nomme par son nom le type de pouvoir qui s’exerce sur nous, et comme tous ceux qui appellent les choses par leur nom sont désignés comme populistes, il est peu probable qu’on prenne bientôt ce pouvoir pour ce qu’il est. Pourtant, comme dans ces régimes renversés, nous avons-nous aussi les mêmes représentants politiques qu’il y a 30 ans, et ce n’est pas l’opposition par avance mise en scène entre Sarkozy et Strauss-Kahn qui va y changer quoi que ce soit. Pourtant, comme dans ces régimes renversés, les amis du pouvoir parviennent à capter une majeure partie de la richesse produite par le travail du plus grand nombre, et ce dans une perpétuelle légalité, puisque les lois sont écrites par ceux qui partagent avec eux le bénéfice commun. On comprend d’ailleurs mieux, ici, pourquoi nos gouvernants cachent leur joie face à la démocratisation arabe : c’est aussi d’économie qu’il s’agit, et si chez nous on accepte l’idée d’un partage apparent du pouvoir « politique », on se refuse à toute idée d’un partage du pouvoir économique. Ou bien on se trompe, ou bien c’est avant tout contre cette main basse du pouvoir sur les richesses qui a suscité les premiers soulèvements sur l’autre face de la méditerranée. On devine déjà que soudainement, face à un peuple qui pourrait, ici aussi, se dire qu’après tout, tout le monde n’est pas perdant dans cette crise qui semble devenir l’alpha et l’oméga de la politique française (et mondiale), et commencer à son tour à demander le départ de ceux qui semblent, perpétuellement, savoir tirer les marrons du feu au bon moment, et allumer le feu quand l’occasion se présente.

Vacances, jets privés, mépris pour le peuple tunisien, incapacité à s’indigner (j’y reviendrai, parce que cette question de l’indignation semble de moins en moins anodine), complaisance (à défaut d’une complicité avérée, bien que, tout de même, avoir proposé le savoir faire français pour mater le peuple tunisien, on ne voit pas comment appeler ça autrement), petites affaires entre amis, par parents interposés, comme un bouclier (presque fiscal, finalement), mensonges, comédie de la femme morale outrée d’être soupçonnée de penser davantage à se servir qu’à servir. On a l’impression, en regardant l’épisode MAMaire du moment qu’on assiste à une sorte de faux pas, que jusque là cette femme n’avait jamais trempé dans les soupçons qui accompagnèrent la carrière d’autres hommes politiques, à la réputation bien plus sulfureuse. Pourtant, le week-end dernier, on entendait dans le cadre de ce que France inter appelle son « journal 3D » une émission entière consacrée à l’affaire déjà ancienne (30 ans, la durée de vie moyenne des dictatures contre lesquelles se battent un certain nombre de peuples aujourd’hui) Robert Boulin. On redécouvrait, un peu effaré, combien le pouvoir du moment (dont le pouvoir actuel n’est rien d’autre que l’héritier, et l’usufruitier) avait manifestement un certain nombre de choses à cacher, à quel point la découverte de la vérité aurait en ce temps là mis à terre la république telle qu’elle se constituait. Mais cette émission montrait aussi, sans avoir le droit de le démontrer, à quel point la vérité sur cette affaire ébranlerait encore aujourd’hui notre république présente (qui est la même, en fait), éclaboussant au passage des hommes et femmes politiques qui ont encore beaucoup à perdre à ce que la lumière soit faite sur cette mort pour le moins mystérieuse.

La fille de Robert Boulin, Fabienne Boulin-Burgeat, auteur d’un récent livre joliment intitulé le Dormeur du val, y faisait le point sur ce trou noir des affaires politico-judiciaires française, et les journalistes Stéphane Paoli et Benoit Collombat exprimaient leur étonnement de pouvoir diffuser une telle émission sur une radio de service public sans que, dans un pays démocratique, cela n’ait finalement absolument aucune conséquence sur la suite des affaires en cours, sans que cela ne provoque quelque réaction que ce soit chez qui que ce soit. Qu’on songe à ce que nous pourrions penser d’une situation similaire dans une des ces dictatures auxquelles on se plait à se comparer).
En 2010, la famille de Robert Boulin demandait une réouverture de l’enquête, à partir de raisons assez proches de celles qui autorisèrent la famille Villemin à voir l’instruction s’ouvrir de nouveau sur la mort du petit Grégory. De nouveaux témoignages s’exprimaient, de nouvelles méthodes d’investigation étaient possibles. Néanmoins, le 31 Mai 2010, Mme Alliot-Marie, alors garde des sceaux, se refusa à toute relance de l’enquête, et affirma que de son propre point de vue, le dossier était clos, court-circuitant la décision de la justice elle-même, scandalisant les avocats de la famille Boulin, qui se demandaient s’il était encore utile de poursuivre les relations avec un procureur général qui n’avait manifestement plus le dossier en charge.

Une fois encore, on peut se demander ce qui avait pu pousser Alliot-Marie, ce jour là, en déplacement à Libourne (la ville même de Robert Boulin, voila ce qui s’appelle savoir marquer son territoire), à clore ainsi autoritairement une affaire judiciaire aussi sensible, et à faire barrière à la mise à jour de la vérité. Rappelons que quelques jours plus tard, l’enquête devenait plus compliquée encore puisqu’on déplorait la disparition des scellés, retrouvés un mois plus tard (on ne sait pas ce qu’entre temps on aura pu leur faire subir). Une fois encore, si le peuple français se pose des questions à ce sujet, ses gouvernants en général, et cette gouvernante en particulier, le lui interdisent. Et on voit mal quel autre intérêt qu’un ensemble d’intérêts privés pourrait commander une telle décision. On rappellera seulement que parmi les noms évoqués autour de l’enquête, figure celui du SAC (les fidèles des rendez-vous avec X, sur France inter sont familiers de ce nom), qui fut en son temps dirigé par Pasqua, comme quoi les grands esprits se rencontrent régulièrement.

Voir Alliot-Marie graviter dans ce genre de système politique et associée à ces noms peu recommandables peut provoquer deux effets a priori contradictoires. On peut y voir quelque chose de déplacé, considérer qu’elle n’est pas là à sa place, que ce n’est pas là son monde, que la prude Mme Alliot-Marie ne peut avoir quoi que ce soit à voir avec les complots, les arrangements personnels, le mépris et l’utilisation du peuple à son propre usage ; mais alors on sera obligé de considérer les révélations actuelles comme une sorte de faille spatio-temporelle incohérente avec notre monde, dans lequel cette femme est sage. Ou bien on doit considérer que cet épisode est au contraire le révélateur de quelque chose qui était jusqu’à maintenant latent, planqué sous le fond de teint soi-disant républicain des valeurs gaullistes dont aiment se réclamer ces gens là.

Maintenant, on comprend mieux que toute critique des manières de faire de ce gouvernement soit immédiatement taxée de populisme (terme qu’on ne semble pas être autorisé à utiliser pour désigner les larmes gouvernementales sur le dos des jeunes filles assassinées par ceux que la justice n’a absolument pas les moyens de contrôler). On remarque juste que, comme on l’évoquait plus haut, un couple de ministre puisse tracter, à la force de ses petits mollets, de telles casseroles derrière soi sans être immédiatement débarqué. On remarque que ni la classe politique, ni les journalistes ni même les citoyens ne daignent demander de véritables compte à ces gens là, se contentant de constater que « pas un sous des comptes publics n’ont servi à financer les congés de Madame Mam, ce dont on se contrefout, puisque là n’est absolument pas le problème (payer les déplacements de nos gouvernants, on est habitué, avec un Sarkozy qui se paie des week-ends à New-York en s’acquittant du prix de l’équivalent de billets en classe affaire pour se déplacer à bord d’un jet qui coûte, pour chaque heure de vol, plus de trois fois ce que notre président paie en totalité). Le problème, c’est que cette ministre n’est plus la voix des français, pour peu qu’elle l’ait jamais été. Elle n’est la voix que de son petit clan, qui décide pour nous de ce que la France dit, qui nous fait passer pour des connards auprès du peuple tunisien, qui désormais est encore plus fondé qu’il ne l’était auparavant à nous en vouloir. Si aujourd’hui le peuple français veut féliciter son cousin tunisien, il ne peut le faire par l’intermédiaire de ses dirigeants, qui ne sont désormais plus sa voix.

Mme Alliot-Marie n’est même plus efficace pour mener les petites affaires internes de l’UMP au pouvoir, lorsque à peine nommé, le nouvel ambassadeur de France à Tunis, Boris Boillon (ce type qui donne un tout nouveau sens à l’expression « corps diplomatique » tant il semble n’être que le résultat d’un casting assez précis sur les critères physionomiques, sans doute exécuté par quelques individus à l’homophilie bien développée), fraichement débarqué de son poste en Irak (les tunisiens semblent d’ailleurs apprécier au plus haut point de se voir considérer par la France comme un pays en guerre), doit se coltiner des journalistes qui lui posent des questions sur les déclarations toutes emberlificotées de Mam sur son séjour tunisien, et qu’il s’emporte juste assez pour… les insulter… ou lorsque l’ambassadeur du Mexique en France refuse toute crédibilité au discours de cette ministre sous prétexte qu’elle ment à son propre peuple au sujet de ses congés en Tunisie.

Encore une fois, certains hommes politiques se comportent vis-à-vis du peuple comme la Corée du Nord ou l’Iran se comportent vis-à-vis de la communauté internationale : leur nuisance potentielle leur donne des droits et des pouvoirs qu’on refuserait à d’autres. Si cette ministre est encore en poste, c’est que les dégâts qu’elle provoque sur le pays sont moins importants que ceux qu’elle pourrait faire subir au camp politique qui l’emploie.

On mesure à ce genre de situation dans quelle considération on nous tient.

En illustration : Mam et son père, en 1978

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