Archives pour novembre 2007

Dans mon Casque – 12.11.07

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, PROTEIFORM 6 commentaires »12 novembre 2007

Headphones.jpgDis moi ce que tu écoutes et je te dirai qui tu es. LastFm permet de divulguer au monde entier ce qu’on écoute à la maison. Du coup, on ne sait plus trop si on écoute ce qu’on écoute par simple goût ou pour faire grimper dans son propre sondage les groupes et les albums qui correspondent à l’image qu’on voudrait bien donner de soi, ou si on écoute ce qu’on écoute par simple goût, sans que cela fasse l’objet d’une quelconque démarche consciente.

Peu importe finalement : puisqu’on a généralement une plutôt bonne image de soi, si on choisit sciemment les disques qu’on écoute pour qu’ils donnent une bonne image de soi, c’est probablement que ce sont de bons disques, et qu’on cédera moins, grâce à cette égocentrique contrainte, à l’écoute de choses trop faciles, ou trop évidentes (il y a quelque chose de kantien dans la démarche : il s’agit bien de ma subjectivité, mais en tant qu’elle propose un jugement de goût censé être universel, mais j’y reviendrai un jour, ça vaut le coup d’être expliqué).

Lundist, c’est donc playlist !

Voici la première salve de statistiques sur mon lecteur. Enfin, ne possédant pas d’ipod, seules mes écoutes à la maison sont répertoriées, et ne compte donc pas la majeure partie de la musique que j’écoute quand je suis à l’extérieur, les écouteurs dans les oreilles. Mais je ferai des playlist spécifiques pour ce cas de figure, un jour, du type  » la playlist pour les jours de pluie », « la playlist pour aller bosser le matin », « la playlist pour manger des sushis », etc. etc.

Sans plus attendre, et sans davantage de commentaires, passons aux tableaux de données. Si des noms vous intriguent et que ça vous pousse à aller chercher de quoi il s’agit, le principe aura été efficace !

 

 

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Robin d’émoi

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, PROTEIFORM, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »10 novembre 2007

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Il parait que l’industrie de la musique est en crise.

Tant mieux.

scanner.pngPendant que MCM assomme son public à grands coups de kenza Farah (ça fait un moment que ça me tente de faire un post sur ce personnage, mais les réactions de fantômeduweb sur un post précédent m’ont fait hésiter : le petit produit estampillée wanabee made in banlieue, qui ne lâche pas l’affaire et le fait savoir est en même temps un phénomène de second ordre du point de vue d »e la culture, et néanmoins un symptôme « parlant », mais j’y reviendrai sans doute), l’amateur de musique peut trouver des sources d’où jaillissent des artistes qui n’appartiennent pas aux écuries connues, ne collaborent pas à la Star Ac’, ne vont pas soutenir des sans abris, ne sont pas enfoirés, ni dans un sens, ni dans l’autre, n’envahissent pas nos ondes, ne s’imposent pas dans les rayons des supermarchés. Ils font leur musique, trouvent des canaux de diffusion, participent à de multiples projets, et finalement leur musique a des auditeurs. Peut être pas des stades entiers, mais après tout, pour quelqu’un qui n’est pas trop mégalo, est ce un problème ?

Robin Rimbaud est de ceux-là. Parfaitement intégré à la manière dont la musique électronique contemporaine se crée et se diffuse quand elle est intéressante, il multiplie les pseudonymes. Scanner (ce qui pose un problème, puisque c’est aussi le nom d’un groupe de métalleux qui n’a vraiment, mais vraiment rien à voir avec Robin Rimbaud), Scannerfunk, par exemple. Pas de mise en avant de sa propre personne, mais au contraire une attention vive portée sur les autres, le monde humain.

« Plus jeune, quand j’avais treize ou quatorze ans, je suspendais des micros aux fenêtres de la maison familiale et j’enregistrais ce qu’il y avait dans la rue. J’ai des heures de bandes » Entre temps, Robin Rimbaud a perfectionné son équipement, et il enregistre des conversations téléphoniques grâce au scanner qui deviendra son pseudonyme : « J’appelle ça cartographier la ville. Je ne voudrais pas qu’on croie que je suis assis dans mon petit palais, à m’emparer de toutes les classes de la population, mais cela revient à cartographier les mouvements des gens à différents moments de la journée. » (les propos sont repris du livre Ocean of sound, de David Toop)Ses premiers disques seront d’ailleurs constitués uniquement d’un montage effectué à partir de ces enregistrements. Peu à peu, le matériel va se diversifier, et Robin Rimbaud va devenir un véritable metteur en scène de structures sonores qui constituent toujours une forme de proposition de déplacement, transformant le musicien ainsi que l’auditeur en « flâneur électronique ».

dlsound10.jpgUne des oeuvres marquantes de ce scuplteur sur son est cette messe dont je propose ici quelques extraits. Il s’agit d’une composition destinée à accompagner un spectacle global, chorégraphique, vidéo, produit par l’opéra de Leipzig, autour des notions de force et de pouvoir, d’où le titre de l’oeuvre : Messe – le son du pouvoir; Le pouvoir du son. Musique solennelle don, mêlant diverses techniques de montages sonores, faisant référence à l’histoire de la musique sacrée (Fauré, Duruflé), utilisant des éléments enregistrés, des documents sonores existants, de manière discrètement manipulés, pour préserver le recueillement et la puissance recherchés.

Plusieurs extraits sont ici proposés, mais rien ne remplace l’écoute de l’oeuvre dans sa totalité. On écoutera aussi avec intérêt la performance que donna Robin Rimbaud en Mars 2007, à la salle Olivier Messiaen de la Maison de la Radio, reprenant des extraits de cette messe, en les mixant avec d’autres éléments sonores pour en faire une autre oeuvre.

Lectures associées :

David Toop : Ocean of Sound, ambient music, mondes imaginaires et voix de l’éther. 1996 (2000 pour la version française). Une des deux bibles de la musique électronique (je laisse de côté ici le livre de Laurent Garnier, qui a pourtant son intérêt, j’y reviendrai un jour ou l’autre). David Toop produit lui même de la musique et livre ici une odyssée à travers cet océan de sons. L’image est quasi deleuzienne et invite à se laisser aller à la dérive dans cette musique dans laquelle on se retrouve nomade plutôt que voyageur, sans repères connus, surfant gentillement sur des vagues d’intensités variables, sur des textures sonores souples, sur des ondes d’énergies profitant des effets conjugués de l’ensemble des fréquences produisant des effets sur le corps humain. Le livre vaut pour son érudition, mais aussi pour son style, qui parvient à offrir, souvent un équivalent littéraire à la musique qu’il explore. De Debussy découvrant la musique javanaise jouée à l’exposition universelle de Paris en 1889 aux expérimentations de KLF dans ce qui constitue finalement peut être leur disque majeur (Chillout), David Toop nous ouvre là les portes d’un univers musical dont on aurait tort de le réduire à une production mécanique de sons ayant pour but d’être écoutés par des crétins roulant dans des bagnoles tunées, le volume de la sono à fond. Ici, tout n’est au contraire que luxe, calme et volupté. Et aventure aussi. Mais j’y reviendrai très bientôt, parce que j’ai l’intention de parler ici de John Cage, et de son utilisation des ondes radio dans la musique, de laquelle Robin Rimbaud s’est inspiré pour ses propres créations.

Peter Shapiro & Caipirinha productions : Modulations, une histoire de la musique électronique. 2000 (2004 pour la traduction française). Voila la seconde bible de cet univers. Accompagnant un documentaire filmé portant le même titre, Modulations est un travail un peu plus analytique, moins volontiers poétique que le livre de Toop. Mais c’est une mine d’informations, et il paraîtra un peu moins hermétique à ceux qui ne sont pas déjà amateurs de musiques électroniques. L’index du livre est très riche, il propose un véritable lexique des termes techniques, du matériel utilisé et des principaux acteurs de cette musique dont il retrace l’histoire, les énergies, les principes créatifs et les impacts. Le livre s’ouvre sur un entretien mené avec un des pionniers de cet univers qu’est Pierre Henry, et se clôt sur les très intéressantes interviews de Robert Moog, puis d’Alvin Toffler. Le livre fournit de plus une discographie plus qu’intéressante. Voila de quoi occuper les oreilles un bon moment.

Le site de Robin Rimbaud : http://www.scannerdot.com qui s’apparente plutôt à un blog enrichi. Le compositeur y livre une vue d’ensemble sur ses projets, on y trouve de la musique écoutable, on y trouve aussi sa discographie. Mais on y découvre aussi, mois par mois depuis plusieurs années, ses influences, tant musicales que cinématographiques et littéraires. Et rien que pour ça, c’est une mine de nouvelles rencontres, comme si vous découvriez que là, en bas de chez vous, il y a un bar où se donnent rendez vous toutes les personnes les plus passionnantes du monde !

Ecoutes associées :

Les disques de Robin Rimbaud, évidemment, dont vous trouverez la liste sur son site.

An Anthology of Noise & Electronic Music, Quatermass records, volume 1 édité en 2000. Véritable mine d’or. Il s’agit d’une collection de compilations qui retracent les expérimentations sonores de tous ceux qui ont travaillé sur ce matériau étrange, souple, puissant, que sont les sons électroniques. On balaye là un spectre sonore très vaste qui va du collage de bande magnétique aux possibilités offertes par la numérisation du son. On croisera donc aussi bien Pierre Schaeffer que Sonic Youth. Ici encore, c’est à un véritable voyage qu’invitent ces compilations.

 

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flesh

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 26 commentaires »6 novembre 2007

Image de prévisualisation YouTubeEvidemment, proposer un tel court métrage après avoir fait référence à Bresson peut paraître un peu paradoxal. Cependant, comme j’avais extrait des images de ce film pour illustrer l’article précédent, il ne paraissait pas complètement absurde de le proposer en entier, et ce d’autant plus que dans sa singularité, il n’est pas dénué d’intérêt.

En effet, presque uniquement constitué d’images de synthèse, il nous donne à revoir des images qui, au premier abord, nous sont familières (pour des raisons qu’on a déjà évoquées), sans pour autant consister en une simple redite de l’évènement collectif auquel fait référence le film. Dès lors, le film se place sur un autre axe que celui du cinématographe, il appartient à un genre encore balbutiant (enfin… ce sont quand même des balbutiements qui durent depuis Tron !) qui ne peut sans doute pas être jugé selon les mêmes critères que ce qu’on appelle classiquement « le cinéma », même si les productions des grands studios s’ingénient bien évidemment à brouiller les pistes et à ne surtout pas distinguer ce qui relève des deux ordres, faisant comme si le numérique n’était qu’une autre manière de « produire » des films.

Edouard Sallier bâtit donc ici un univers attaqué par les avions missiles. Cet univers est moins une copie d’une ville réelle que de la ville telle qu’on la fantasme : lieu du plaisir sacralisé, empire de la jouissance, sous toutes ses formes. Ridley Scott en avait eu le pressentiment, lorsqu’il faisait surplomber la ville de Blade Runner d’immenses figures de geishas publicitaires, hautes comme des buildings, accompagnant en video les déplacements des citadins, (quelle que soit l’altitude à laquelle s’effectuent ces déplacements), mais aussi leurs rêves. Ici, ce sont tout autant ces figures fantasmatiques qui sont visées par les missiles que les tours dont elles ne sont que les supports, ou plutôt l’écran.

Sans aucune autre explication que le carton d’introduction, le film peut paraître confus sur le fond : condamnation de l’occident jouisseur ? Peu probable. Si c’était le cas, le court métrage serait peu intéressant. Il semble plutôt qu’il s’agisse d’une mise en scène de notre rapport à l’image. Le rendu très lisse du film le rend plaisant. Ainsi permet il de se complaire dans la pulsion scopique. Cependant, la destruction des tours-écrans libère des séquences, très courtes mais repérables d’images (véritablement filmées, celles-ci) que nous pouvons tous reconnaître : Abou Ghraib, l’enfant vietnamienne courant nue devant les flammes du napalm, le Ku Klux Klan aparaissent furtivement, comme si les buildings avaient renfermé quelque chose que l’érotisme lassif dont elles étaient la toile de projection cachait jusque là efficacement.

On peut donc lire le film à deux niveaux : ou bien la mise en scène de la haine que peut provoquer une « certaine tendance » de notre civilisation à placer en tout en haut de ses ambitions la satisfaction perpétuelle d’un désir qui serait soigneusement normalisé dans des codes qui deviendrait d’autant plus normaux qu’ils seraient normalisés par le « marché » (et nul doute que si il ne s’agit pas de remettre en question notre civilisation, placer ainsi la destruction des tours sur le terrain du plaisir nous permet de nous poser de nouveau ces questions dont on a appris à considérer que la réponse était évidente : que vaut notre plaisir, n’y a t-il rien qui vaille plus que lui ?) ou bien la mise en scène de notre rapport à l’image, qu’elle soit une image de type documentaire, ou qu’elle soit la mise en image technique de notre propre psychisme. Dans cette seconde couche de sens, on pourrait alors rapprocher Flesh du clip qu’avait proposé Chris Korda, sur le même point de départ, mais avec d’autres moyens : I like to watch mixait en effet les images télévisées de l’attaque du wtc avec des séquences issues de films pornographiques ainsi que de retransmissions « d’évènements » sportifs. Tout en proposant un rendu très différent de celui de Salier, Korda travaillait finalement la même matière, de manière simplemet plus provocante, jouant sur un autre registre de visionage, ou s’adressant à un autre type de spectateur.

« L’empire dévoile tout mais ne voit rien
Ses ennemis idéalisent tout mais ne tolèrent rien
l’Orgasme terrestre des putains cathodiques pour les uns
L’orgasme éternel des 70 vierges paradisiaques pour les autres
Et si la chair était seule au monde ?
« 

C’est sur ces mots que s’ouvre le film, juste avant l’attaque. Dans l’abstraction des formes finales, c’est aussi dans la chair que le film se clôt, mais dans une chair désormais à vif, débarrassée des écrans sur lesquels sa conception consensuelle, politiquement et économiquement arrangeante avait réussi à la plaquer.

Un peu comme un nouveau mythe.

Detail technique : Pour que l’image du film apparaisse, il semble nécessaire de cliquer sur le bouton le passant en plein écran, vous pourrez ensuite revenir en mode réduit pour avoir une définition plus satisfaisante.

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Synchronicity

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES 20 commentaires »4 novembre 2007

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Tu n’as rien vu à Manhattan.

Finalement, peu importe ce qui s’est passé quelque part dans l’espace, entre West Side Highway et Church Street puisqu’en bon évènement postmoderne, ce qui a eu lieu ce jour là a pour principale caractéristique d’avoir eu lieu partout, du moins partout où un poste de télévision ou un terminal informatique branché sur le web était capable d’actualiser ce qui n’était qu’en puissance entre Versy et Liberty Streets. Si un évènement se distingue d’un simple phénomène par le fait qu’il ne se répète pas, qu’il est unique, alors ce qui a eu lieu ce jour là, copié des millions de fois sur autant d’écrans, répété sur chacun de ces écrans des centaines de fois, grâce aux bons soins des chaines de télé, qui savent nous donner ce qui est bon pour nous, copié de nouveau par les télécommandes qui n’auront sans doute jamais autant manipulé la touche rewind des enregistreurs. Quand ce qui a lieu est autant de fois répété, de manière aussi compulsive (donc prévisible, et donc forcément prévue), cela perd immédiatement son caractère évènementiel pour entrer, les pieds devant, dans la catégorie des simples phénomènes. Ca fait quand même un moment qu’on sait nous enrober du phénomène dans une couche de spectacle, on devrait être habitués maintenant. Ainsi donc, maintenant que les terroristes ont lu Guy Debord, et sont les seuls à donner une suite un peu puissante à ses prémonitions, a l’heure où ils tournent leurs scènes en split screen, comme dans 24h, mais avec une unité de temps, d’action et de lieu beaucoup plus respectueuse des standards du genre, à l’heure où tout est en place pour que tout soit anodin, anecdotique, c’est au réalisateur de l’émission spéciale de décider pour nous quel sera l’évènement du jour, galvaudant pour de bon ce mot, puisqu’on a tellement vidé les existences de tout évènement réel, qu’on est bien « forcé » d’en créer de toutes pièces, bien spectaculaires, bien sponsorisés aussi, pour maintenir un semblant de vie chez tout ce ptit monde, alors même que toute mise en spectacle enlève à l’acte son caractère possiblement évènementiel.

flesh.jpgMais l’évènement, tel l’avion survolant les avenues avant de se planter, corps et biens, dans sa cible, c’est ce qui advient. C’est pour ça que nos ancêtres latins appelaient « eventus » non pas un phénomène exceptionnel, mais ce qui constitue l’issue d’un processus, son effet ou son issue. En ce sens, l’évènement vient de loin, c’est ce mouvement qui prend fin devant nous dans un grand freinage, toutes roues bloquées, aides de conduite déconnectées, pneus fumant et hurlant pour se retenir d’exploser eux mêmes avant le bouquet final, ça gâcherait le spectacle. Parce que finalement, si l’évènement est si flamboyant, c’est peut être bien pour nous faire oublier ce qui l’a préparé. Pourtant, si topos nous perd un peu, chronos nous permet de nous repérer davantage : si l’évènement est utopique, il est en revanche synchrone.

Ainsi, nombreux sont les français qui auront retenu de leur 11 09 2001 autre chose qu’un évènement conçu mort né par sa propre copie médiatique. Ce fut, aussi, le jour où ils achetèrent leur dernier disque de Noir désir. Et pour pas mal d’entre ceux là, ce sera peut être le dernier album qu’ils auront acheté un peu sérieusement. A l’écran, des visages, des figures. Visages : ces portraits rendus anonymes par le mélange de la sueur, de la peur panique, de la poussière, ces airs tour à tour hébétés, terrorisés, déjà haineux, déjà lourds de bonne conscience et d’esprit de vengeance nationale mêlés, ces regards parfois vides, parfois fiévreux, souvent humides, presque toujours fascinés. Des visages devant les écrans aussi, qui éclairés par l’image répétée des tours fumant, se consumant puis sombrant, au ralenti s’il vous plait, grâce à l’imagination sans borne des réalisateurs, qui tentent si fort, et si bien, de coller au plus prés à nos propres pulsions scopiques. Des figures aussi : parallépipèdes rectangles de plusieurs centaines de mètres de haut, flèches blanches lancées sur leur vecteur de force, énergies cinétique et explosive mêlées dans un cocktail Molotov géant; une vraie interro surprise de géométrie et de science physique. Pour le 11 09, vous me réviserez les barycentres. Des visages, des figures sur les platines aussi. Mais en attente : on sera rentré de la fnac, on aura posé le boitier sur la table basse. Le temps d’ouvrir le tiroir pour y glisser le disque, les images auront réussi à s’imposer : on aura allumé le poste par habitude, on aura croisé les news sur yahoo, on aura reçu un SMS : « Mat vit laTV C laf1 dumond », le disque sera resté en suspension, semblant pour le moment tomber mal. On aura passé sa journée devant son écran, attendant que l’évènement effondrement s’ajoute à l’évènement effondrement, s’ajoute à l’èvement crash aérien, s’ajoutant à l’évènement crash aérien. Amateur ou pas, on passait ainsi 24h en boucle, quelques heures sans fin, en éphémère éternel retour. Des visages, des figures attendait, encore emballé dans son cellophane, que la nausée soit suffisamment installée, pour que la raison reprenne le dessus, pour espérer être enfin porté sur le tiroir du lecteur et connaître son baptême du laser.

Et là, ce fut comme si tout recommençait, sans pour autant que l’on se repasse une énième fois les mêmes images en boucle. Passé un enfant roi posté là en vigie, en gardien des frontières d’un monde en ébullition, histoire qu’aucun fou ne s’en évade, nous voici replongés dans l’effondrement des jumelles, dans les hurlements des sirènes, dans le flap-flap au ralenti des hélicoptères des networks aux aguets : le Grand Incendie transforme nos enceintes, nos casques en bande son idéale de notre journée. Mais avec le recul, ce n’est pas dans la playlist de ce 11 septembre qu’il faut intégrer ce titre, ainsi qu’une bonne partie de l’album qui l’accompagne, mais dans un soundtrack plus vaste, qui nous accompagnerait au jour le jour. Finalement, même par temps calme, il n’y a pas un jour où ce morceau ne pourrait pas constituer une toile de fond pertinente à mon trajet matinal vers le boulot, déplacement quotidien et par conséquent par nature non événementiel, alors même que ce Grand Incendie semble être tout droit destiné à accompagner la chute des tours new-yorkaises. Si un morceau peut ainsi fusionner en un seul son le quotidien et l’évènement, et parvenir à devancer ainsi l’évènement de manière aussi fidèle, c’est comme on le supposait plus haut que l’évènement n’est rien de plus que l’explosion de ce qui était déjà là, sous jacent, et qui ne pouvait surgir que de manière violente, tant nous resistions à le reconnaître. Pour être ainsi doté de cette préscience, il nous faudrait les bonnes antennes, il faudrait qu’on soit sensibles à ce qui constitue notre air quotidien, il faudrait qu’on prenne le temps de flairer, qu’on soit au moins conscients (au sens où l’animal sait immédiatement se situer dans son environnement, perçoit le danger dès que les signes avant coureurs l’alertent, quand la nécessité d’utiliser la conscience réfléchie qui est la nôtre nous fait sans doute passer à côté de ces mêmes signes, ou nous rend tout à fait inaptes à les saisir pour ce qu’ils sont. Il est possible que le Grand Incendie soit un de ces moments de prescience, d’intuition au sens fort du terme, d’éclatement à la surface de la conscience de quelque chose qui couvait depuis un bon moment, de processus par lequel toutes les pièces de l’entendement s’emboîtent parfaitement et forment un schéma parfait, tellement évident qu’on se demande comment on ne l’a pas vu venir. Le 11 septembre, les moins inconscients d’entre nous ne se sont pas tant étonnés que cela. Ils se sont plutôt dit « Nous y voila », comme si tout ne pouvait mener qu’à cela.

L’exercice est toujours facile à faire après coup. Les commentateurs s’en sont d’ailleurs donné à coeur joie dans les semaines qui ont suivi, sur le thème « je le sentais venir ». Mais finalement, le jour même, seul un disque pouvait témoigner de sa clairvoyance, comme si celui qui l’avait écrit avait réussi à voler de jour, percevant de haut les micro secousses sismiques qui préparaient la catastrophe, comme les animaux sentent l’orage ou le tremblement de terre s’approcher. Ici encore, sans doute l’esprit d’analyse est-il inapte à sentir venir ce genre de choses. Hegel le disait : la chouette de Minerve ne se lève qu’à la nuit tombée. En d’autres termes, la conscience particulière que l’homme a des évènements ne lui permet de les appréhender et d’en saisir la vérité qu’après coup, une fois que l’histoire a fait son oeuvre. La pensée ne peut prédire et encore moins prévoir ce qui se prépare. Cependant, les oeuvres, dans le rapport particulier qu’elles ont avec le temps, peuvent constituer cet oracle par lequel nous parviendrions à toucher, ou sentir l’essentiel de ce qui se trame derrière la succession ininterrompue des faits.

flesh1.jpgC’est ainsi que le 11 septembre 2001 parraissait un autre disque, moins crucial pour les auditeurs français que nous sommes, mais intéressant lui aussi dans son aptitude à pressentir les choses. Love and Theft, nouvelle contribution de Bob Dylan à l’histoire de sa propre musique et à celle de la description de plus en plus scrupuleuse de notre monde sortira en effet le 11 septembre, contre toute attente d’ailleurs, puisque les disques sortent habituellement, aux Etats Unis, le mardi. Il en ira autrement pour Love and Theft, qui aura lui aussi la curieuse destinée d’accompagner un peuple dans ce qui demeurera sans doute un des évènements bâtisseurs de sa propre histoire. Et pourtant, au coeur de cet album de Dylan, se cache un morceau qui nous renvoie directement au 29 Août 2005. De nouveau, la synchronie se double d’un franc anachronisme. High Water, avec un peu d’avance, nous propose une embarcation de fortune pour traverser une ville envahie par les eaux, et des esprits à peu près autant submergés par leurs propres flots. Ici encore, il ne s’agit pas de journalisme, ni même de se payer à bon compte une bonne conscience en titillant la complaisance autour d’un fait divers émouvant : les digues de New-orleans n’ont pas encore cédé, les eaux n’ont pas encore emporté avec elles les vies de centaines de milliers de personnes. Mais tout se passe « de nouveau » comme si un esprit bien aiguisé avait été doué d’une clairvoyance suffisamment pertinente pour voir venir la vague de l’évènement, arrachant celui ci à son caractère absolument soudain, et le ramenant dans le flot de « ce qui se passe mais ne passe pas ». Et de nouveau, le meilleur moyen d’être synchrone avec le temps semble bien consister à s’en extraire.
Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à avoir remarqué cette coïncidence. Greil Marcus, dans le premier chapitre de « L’Amérique et ses prophètes » repère la sortie de Love and Theft : « C’est une pure coïncidence que Love and heft, l’album de Bob Dylan où figurait la chanson « High Water » soit sorti le 11 septembre 2001 : aux Etats Unis, les albums sortent le mardi, et celui-ci aurait très bien pu sortir le 4 ou le 18 septembre. Mais l’atmosphère de la chanson, la manière dont elle était chantée, les mots qui formaient des fragments d’une histoire inachevée – une catastrophe, des gens qui s’enfuient pour survivre, d’autres qui en profitent pour changer de nom, se faire un peu d’argent facilement, ou régler de vieux comptes – n’avaient rien d’une coïncidence. L’Amérique fait ses promesses et les trahit avec de grands évènements et des malédictions chuchotées, avec des poses héroïques et des gestes minuscules; ses jugements sur elle-même sont parfois tonitruants et inéluctables, d’autres fois, comme des feux follets, presque muets. » On le voit, la coïncidence n’est qu’apparente : les évènements n’ont pas lieu par hasard et constituent plutôt ce qu’en cours de chimie on appelait un « précipité », comme si le cours lent des phénomènes s’accélérait tout à coup, et cristallisait sous l’espèce de l’art, ou de la catastrophe.

C’est à Walter Benjamin que fait dès lors penser cet éclaircissement subit du réel produit par l’art, ce flash trouant la nuit de l’histoire dans ce mélange d’élévation et de catastrophe. Et c’est sans doute chez lui (enfin, à ma connaissance) qu’on peut le mieux comprendre comment l’évènement est précisément cet instant qui rompt avec le cours normal du temps, mais qui porte en lui tout le passé comme un matériau qu’il achève de sculpter. On ne peut que penser à l’ange de l’histoire que Benjamin évoque dans son tout dernier texte, à propos d’un tableau de Paul Klee, dans ses Thèses sur la philosophie de l’histoire :

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus.
Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé.
Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées.
Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé.
Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds.
Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer.
Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines.
Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

medium_angelus.jpgEt c’est précisément l’art qui nous permet de ne pas concevoir cette vision de l’histoire comme nécessairement religieuse. Mais il permet cependant de ne pas céder à un pur et simple matérialisme historique. Ainsi, l’art est un évènement, parmi d’autres, porteur de ce que Benjamin appelle son « aura », ce qui explique que la reproduction de l’art pose question, tout comme celle de l’évènement.

Hey ! Vous voudriez un autre exemple de morceaux parvenant soudainement à saisir l’énergie de « ce qui se passe » pour la concentrer dans quelques minutes de simple révélation ? Revenons vers Greil Marcus, qui nous emmène lui même au 4 Avril 1968, jour où James Earl Ray assassina Martin Luther King. Hmmmm… Non, remontons avec lui un peu plus loin encore, jusqu’en 1963, nous reviendrons au jour de sa mort par la suite. Je redonne la parole à Marcus :
« Dans l’extrait que, depuis son assassinat, on a le plus souvent renvoyé au fantôme de King, il commençait par dire :  » Je rêve que mes quatre petits enfants vivront un jour sans un pays où on ne les jugera pas à la couleur de leur peau mais à la nature de leur caractère. » Mais en 1963, il n’avait pas besoin de préciser que ce pays là n’était pas le sien, n’était pas le grand pays. Malgré toutes ses promesses, en 1963 l’Amérique était un pays comme les autres. »
Le décor étant planté, on saute quelques paragraphes, où Marcus va montrer que finalement, bien mené, un discours peut lui aussi avoir cette puissance de concentration de l’air du temps passé, réactualisant cette énergie dans une nouvelle lecture et dans un nouvelle projection. Je ne peux que vous conseiller de le lire. Je vais directement là où Greil Marcus rejoint lui même, sans le citer, mais dans ma lecture, Walter Benjamin :
« Comme les visions de Winthrop et de Lincoln, celles de King survivent à la fois comme utopie et mauvaise conscience. Chaque discours appelle un public, l’ensemble de la nation, les vivants et les morts. Chaque discours juge la nation et appelle chacun de ses membres à la juger à son tour, il invite tous les citoyens à mesurer les promesses de la nation à l’aune de leur trahison. C’est ce que fit le chanteur de blues Otis Spann le jour où King fut assassiné.
« On the fourth of Avril / In the year nineteen and sixty-eight » (« Le quatre avril/De l’an mille neuf cent soixante huit »). Spann se trouve dans un storefront church à Chicago, sur la 43ème rue, le jour où Martin Luther King, sur le balcon de sa chambre du Lorraine Motel à Memphis, Tennessee, est abattu par James Earl Ray. Assis à un piano, Spann joue « Blues for Martin Luther King » et « Hotel Lorraine« , deux morceaux composés dans l’urgence. Dehors, dans toute la rue, c’est déjà l’émeute et la soif de vengeance, même si elles ne peuvent prendre la forme d’une autodestruction. Les bâtiments brûlent. « The world was all u un flames » (« Le monde était en flammes »), chante Spann. Uniquement accompagné par un batteur, il fait prendre conscience de l’importance de cette journée. Ses mots lui viennent sur le moment. Son piano attaque « Hotel Lorraine » avec ce même sens irréfutable du présage qu’il avait contribué à injecter, dix ans plus tôt, dans le non moins irréfutable « Blue and Lonesome » de Little Walter. Là encore, le piano répond au couplet comme si chacun de ses mots était un mensonge, car s’ils ne peuvent pas dire toute la vérité, c’est qu’ils mentent; seul le son peut dire toute la vérité, le son qui n’est créé ni par les hommes, ni par les femmes mais par Dieu, le son qui n’est pas créé mais découvert.
La voix de Spann se fait maintenant désespérée, stoïque, comme s’il avait déjà vu tout ça, mille fois, comme si n’importe quel idiot aurait pu le prévoir. Ses notes s’écoulant du piano comme l’eau d’un égout, il trace des lignes de blues familières avec une telle passion contenue qu’on dirait que le blues est né uniquement pour parler de cet évènement. La musique n’est pas une représentation, ni même une version; c’est un évènement en soi et pour soi, une voix surgie d’un bâtiment qui pourrait bien être incendié avant la tombée de la nuit. « You know, the last words he said », chante Spann en laissant le mot « said » presque sombrer dans le silence, avant de contre-attaquer en criant : « God knows ! I’m going to the Promised Land ! » Mais cette Terre promise était censée être l’Amérique. King l’avait invoquée. Spann l’avait entendu. Puis il entendit les nouvelles. »
Greil Marcus - Les prophètes de l’Amérique.

Au-delà du fait que je me demande jusqu’à quel point cet article n’était pas motivée avant tout par l’envie de partager cette lecture, quand même, j’aime bien quand les vocabulaire se croisent de cette manière : « évènement, utopie, découverte du sens dans la fulgurance de l’instant… » Tout ça se croise et nous indique, tout de même, dans quelle direction on peut tenter de chercher si on veut saisir, un peu, ce flot apparemment indistinct dans lequel nous sommes plongés.

Pour finir, j’ai glissé en fin de playlist un dernier moment où des siècles se trouvent condensés en un instant, où un poids insoutenable est miraculeusement porté par une voix, qui prend en charge ce qui a lieu, et finalement, porte encore ce qui a lieu après elle. Sans davantage de commentaire, on se lâchera donc en plein évènement, que je contribue peut être à dénaturer en le reproduisant ici même. Mais on pariera que l’aura du fruit étrange de Billie Holiday est suffisamment puissante pour résister à cette reproduction technique. L’idéal, évidemment, aurait été de retrouver dans l’écoute présente la stupéfaction du public qui l’entendit, pour la première fois au Café Society, en 1939. J’aurais pu compléter la liste avec Jimy Hendrix et son Star Spangled Banner. D’ailleurs, je le fais.

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Birth of a Na(rra)tion

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CINEMATOGRAF, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS 2 commentaires »2 novembre 2007

 

Comment ne pas penser à Rivette quand, non content de détourner l’expression « devoir de mémoire » dans les cours de récréation et les salles de classe, on se permet en plus, histoire d’édifier tout le monde, y compris ceux qui ne se sentent plus concernés par l’institution scolaire, on diffuse sur les petits écrans un joli petit film illustrant la fameuse lettre que Guy Moquet écrivit à sa famille avant d’être fusillé ?

L’objet de la commémoration pose déjà question : tout a été dit sur cette lettre, en particulier le fait qu’elle, en revanche, ne dit pas tout. Elle ne dit pas le communisme (surtout quand la note de service encadrant la lecture de la lettre aux élèves porte pour titre « 22 Octobre : Commémoration du souvenir de Guy Moquet et de ses 26 compagnons fusillés », « compagnons » que Guy Moquet appelait, lui, « camarades », mais sans doute ce détail de l’histoire a t-il semblé jurer un peu dans la petite histoire que le gouvernement souhaitait raconter ce jour là, sans doute les conseillers en communication ont ils trouvé ce vocabulaire trop « clivant », ce qui permet toujours, quand il s’agit de générer de l’esprit national, de réécrire l’histoire). Elle ne dit pas l’Histoire, elle ne dit que l’histoire, avec tout ce qu’elle comprend de fatalité apparente, ou d’aveuglement (c’est selon les superstitions de chacun), elle ne dit que le sentiment du moment, ce sur quoi on aimerait bien, maintenant, fonder ce qu’on appelera désormais le sentiment (et non plus pensée) politique. Précisons cependant qu’il ne s’agit pas de dévaloriser cette lettre, qui a, bien sûr, toute sa valeur en tant que lettre adressée à sa famille par un fils qui va mourir dans le courage. Mais l’épisode montre à quel point un témoignage historique peut être dénaturé dès lors qu’il sert des intérêts politiques dont on sent qu’ils sont tout autant politiciens que véritablement politiques (puisque, on l’aura peut être compris, vouloir réunir ainsi, artificiellement, tout le monde sous le même drapeau, vouloir se placer ainsi spectaculairement au dessus des clivages des partis en utilisant un symbole censé être trans-idéologique (alors qu’il était lui même très fortement engagé dans un courant idéologique qui n’a rien, mais vraiment rien, à voir avec l’allégresse capitalistique), voilà par excellence un acte politicien qui ne peut que se grimer en geste politique (et sans doute n’en a t-on pas fini de décliner ce thème là).

Mais la forme de la commémoration, elle, signe en quelque sorte les intentions, même si la méconnaissance des images et des enjeux qu’elles recouvrent fait que le message doit passer, pour ainsi dire, comme une lettre à la poste, dans la plupart des cas. Que nous sert-on ce soir à la télé ? Il est probable que le spectateur lambda a du croire un instant voir la bande annonce des Choristes 2, l’image du désormais moins petit Jean Baptiste Maunier ayant sans doute ici pour but de fédérer tous ceux qui ont vu dans les Choristes 1 une sorte d’esprit national distilé dans une marmite familloïde, moraloïde, franchouilloïde, finalement. On voit d’ici les réunions des équipes communicantes sur le casting : Raphael ? hmmmm…. bonne idée, mais qui se souvient de lui ? Julien Doré ? (les têtes ne savent pas trop dans quelle direction dodeliner : horizontale ? verticale ? Surtout se souvenir : ne pas SE faire plaisir, mais partir du sentiment ambiant pour le travailler au corps). Le consensus a du rapidement se faire autour de Jean Baptiste Maunier, qui allait en quelques minutes drainer chez les télespectateurs une masse suffisante de good vibes, s’arc boutant sur les litres d’hormones lénifiantes déversées lors de la rencontre avec le film de Jugnot. Autant dire que là, les communicants peuvent se satisfaire que le grand public n’ait sans doute jamais vu un film de Bresson, et encore moins lu un quelconque texte de lui, parce qu’il saurait, alors, que l’usage des comédiens pour ce qu’ils sont, ou pour les rôles qu’ils ont déjà endossés, est précisément un artifice qui ne peut que pervertir la forme cinématographique. La rupture de ce principe n’est sans doute pas très grave quand on tourne Taxi 5, mais quand il s’agit de mettre en images l’exécution de Guy Moquet, la question peut se poser, tout de même.
Mais la mise en image elle même, au delà du choix du casting, pose à son tour question. Evidemment, s’il s’agissait de se demander si la mise en scène, les cadrages, la lumière, sont efficaces, alors nous n’avons aucun motif de débat : le très court metrage fonctionne. Mais une fois de plus, le principe même de l’efficacité vient contredire toutes les belles intentions qui avaient été prétexte à toute cette mise en scène. Et c’est pour cette raison qu’il faudrait, maintenant, se souvenir de Rivette. Une petite leçon d’histoire du cinéma s’impose ici (enfin, je crois qu’une petite leçon d’histoire du cinéma s’impose, de manière générale…). En Juin 1961, dans le numéro 120 des Cahiers du cinéma, paraissait un article de Rivette intitulé « De l’abjection« . L’auteur s’y attaquait à un film tourné par le réalisateur italien Pontecorvo, portant le titre de « Kapo« . La critique sera tellement « parlante », que le film lui même est devenu une sorte de paradigme à l’envers : l’image de ce que la décence réclamerait de ne pas faire, quand il s’agit de mettre en image des épisodes particulièrement graves de l’histoire. Car là se situe tout le problème posé par le film de Pontecorvo : au moment crucial où l’héroïne se jette sur les barbelés du camp ce concentration dans lequel elle est emprisonnée, le réalisateur cède à la tentation d’esthétiser la scène en effectuant un travelling dont le terme est l’héroîne, cadrée les bras en croix, electrocutée sur les barbelés auxquels elle reste attachée. Rivette aura des mots violents pour décrire ce genre de mise en scène : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris« . Impossible, en voyant le clip tourné pour illustrer la séance de lecture nationale, de ne pas penser à ces quelques lignes. Impossible, évidemment, de ne pas penser par ricochet, à Serge Daney, qui reprenait les mots de Rivette et construisait finalement son propre regard sur ce premier commandement : l’interdit de la pornographie, celle qu’il désigne dans son « travelling de Kapo » : « C’est l’autre pornographie – celle, « artistique », de Kapo, comme plus tard celle du « portier de nuit » et autres produits « rétro » des années soixante-dix – qui toujours me révolterait. A l’esthétisation consensuelle de l’après-coup, je préfèrerais le retour obstiné des non-images de Nuit et Brouillard, voire le déferlement pulsionnel d’un quelconque Louve chez les S.S. que je ne verrais pas. Ces films là avaient au moins l’honnêteté de prendre acte d’une même impossibilité de raconter, d’un même cran d’arrêt dans le déroulé de l’Histoire, quand le récit se fige ou s’emballe à vide. »

Jugé à l’aune de cette culture là (culture dont on pourrait imaginer que l’école en soit, déjà, le transmetteur), le clip sur Guy Moquet, ainsi que la campagne qui l’accompagne, apparaissent dénués de ce que Bernard Stiegler appelerait la « vergogne ». Dans un article de Juin 2005 du monde diplomatique, (Contre la concurence, l’émulation), Stiegler rappelait en quoi la vergogne (l’aidos des grecs) relevait de la pudeur, mais aussi de l’honneur, et il précisait que le manque de vergogne, « c’est ce qui, au nom de l’efficacité, rabat toujours au niveau inférieur. C’est ce qui nivelle par le bas, aussi bien les programmes de télévision – comme l’énonça sans vergogne M. Patrick Le Lay, président directeur général de la chaine privée TF1 – que les législations sociales. ». C’est à cette même vergogne que Rivette appelait en 1961 : « Il est des choses qui doivent être abordées dans la crainte et le tremblement; la mort en est une, sans doute; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un imposteur ? » Ainsi, derrière une telle entreprise de communication, une telle mise en scène (et on retiendra, techniquement, le moment « parlant » du clip, où on voit la main de Guy Moquet, filmée en contre plongée le long du poteau d’éxécution, filmée en focale courte (c’est la mode, ça rajoute du relief, c’est censé produire un effet de réalité, ça permet de s’y croire, alors que, précisément, la caméra nous introduit de nouveau là où on ne saurait être, trop près (et trop près, c’est ce qui caractérise justement l’absence de respect (et parfois, peut être l’essentiel se dit il dans les parenthèses))), lâchant au ralenti la lettre chiffonée qui nous parvient aujourd’hui (ce qui indique d’ailleurs que c’est moins de l’Histoire de la France qu’il s’agit ici que de l’histoire de la lettre, dont le président Sarkozy fait évidemment partie)), une telle mise en scène, donc, avoue d’elle même son irrespect pour ce qu’elle met impudiquement en avant, car on le disait plus haut : ce qui caractérise cette lettre, c’est la pudeur, l’honneur discret, le souci d’accomplir son devoir sans nuire aux autres, en particulier aux plus proches. Le dispositif technique mis en oeuvre autour de cette lettre est la trahison permanente non seulement de ce qu’elle est, mais aussi des valeurs qu’elle tentait de respecter, à sa mesure.

Voyons le bon côté des choses : nous avons là notre programme politique, pour les années qui viennent. Irrespect, impudeur, mensonge. Mais ce qui semble constituer l’arme première d’une telle entreprise, c’est finalement l’inculture. On le verifiera dans un futur proche, quand il s’agira de remettre en question les programmes scolaires. On peut parier pour un retour aux fondamentaux : savoir lire les histoires, savoir les répéter, savoir compter ses sous. En somme être capable d’écouter une lettre sentimentale, de regarder un clip, croire qu’on a saisi ce que c’est que la France et se croire légitimement français. A l’avenir, moins on en pensera, moins on aura de recul, et plus on sera apte à accueillir les nouvelles histoires comme images fiables et édifiantes de l’Histoire. Et plus on pourra croire que si c’est ainsi que le passé fut écrit, c’est que l’avenir peut lui même être conçu et préparé selon les mêmes méthodes. Et c’est ainsi que la fiction, dans ce qu’elle peut avoir de plus divertissant et de moins élevé, pourra devenir la version la plus officielle (ça m’évite d’écrire ici le mot « juste ») de la réalité.

Lectures associées :

Serge Daney : Persévérance (c’est ici qu’on trouvera ce texte sur le travelling de Kapo, que j’utiliserai volontiers comme support le 22 Octobre 2008 si jamais j’ai des élèves en charge ce jour là); POL 1994
Christian Salmon : Storytteling; La découverte 2007 (nous y reviendrons)
http://www.monde-diplomatique.fr/2005/06/STIEGLER/12486
Pierre-Louis Basse : Guy Moquet au Fouquet’s; édition des équateurs, 2007

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