Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas lire un article sur l’affaire de Tarnac sans avoir en tête un vieux titre de ce groupe génial que furent les V.R.P., Tabernacle ! Similitude purement sonore, mais ce morceau me hante.
Seul exorcisme possible, ensorceller les autres !
Au passage, rappelons juste que les V.R.P. sont une des géométries que pouvaient prendre les membre du groupe les Nonnes Troppo, et qu’à la différence de beaucoup d’autres formations de ce genre, leurs albums s’écoutent encore avec beaucoup, beaucoup de plaisir. Paroles improbables mais impeccables, sens de ce genre rare d’absurde qui semble tomber sous le sens, ambiance barraque aux phénomènes (leurs titres sont envahis par les enfants trisomiques qui appellent « Corinne » leur pâte à modeler, de nains et naines en goguette, de meurtriers revendiqués, de couples en pleine crise de nerfs).
En extrait, pour les rares qui seraient passé à côté de ces joyeux énergumènes, ce Tabernacle ! Le tabac, quelle arnaque ! qui contient en quelques minutes ce grand n’importe quoi dont le groupe est coutumier. Mais rien ne remplace les albums complets. On signalera simplement que le summum du luxe sera atteint si vous êtes un jour l’heureux possesseur de la version 33T de l’album « le couvent » des Nonnes Troppo, puisque vous aurez alors en main au-delà d’un double album génial, une bande de papier qui une fois scotschée en forme de cercle, et posée sur le disque en train de tourner, vous procurera le ravissement d’un dessin perpétuellement animé. A ma connaissance, c’est un cas unique dans l’histoire de la production phonographique, et voila bien quelque chose qu’on ne peut pas télécharger ! Accessoirement, vous aurez de plus un album qui, mine de rien a été produit par Marcel Kanché, que vous connaissez sans le connaître : qui de nous deux, de M, vous voyez ? Il en est l’auteur. Bon, voila. Normalement, ça a du donner envie d’en entendre plus. NB : n’en déplaise à ceux qui pensent que le téléchargement tue les disques, ou je ne m’abuse, ou ce post, tout en diffusant un titre, incite fortement à s’acheter des disques, disques qu’accessoirement, les maisons de disques ne mettent plus en avant, puisqu’elles ont d’autres marchandises à écouler.
En attendant que vous vous trouviez une occase en bon état du double LP des Nonnes Troppo, voici donc Tabernacle ! des V.R.P., extrait de l’album « retire les nains de tes poches » (je vous avais prévenu qu’on était chez les Freaks !)
Plouf plouf, chopons deux infos au hasard dans le jeu des sept familles dont on nous abat les cartes tous les soirs à 20h.
Première info : un donneur de sang porte plainte contre l’établissement français de don du sang.
Deuxième info : Eric Hazan, patron de la maison d’édition La Fabrique, est entendu comme témoin par la sous-direction antiterroriste, dans le cadre de l’affaire de Tarnac.
Point commun entre les deux infos : l’Etat y apparait comme particulièrement protecteur, très sensible à notre bien être à nous, petits administrés fragiles, qui nous effrayons d’un rien. Dans le premier cas, nous sommes certains qu’en cas de coup dur, nous ne recevrons pas du sang provenant d’un homosexuel, dans le second, nous sommes certains que l’Etat a à l’oeil des groupuscules de dangereux terroristes, ainsi que les intellectuels qui pourraient les inspirer.
Nous pouvons dormir tranquilles, sur nos deux oreilles (ce qui demande un polochon un peu mou, ou des aptitudes de contorsionniste peu communes), les services de l’Etat nous protègent. Ils ont nos ennemis dans le collimateur.
Evidemment, si on a mauvais esprit, on peut se demander : la mesure gouvernementale est elle la réponse à une inquiétude ? ou bien est elle la cause de cette inquiétude ? Soyons pragmatiques : quand tout le monde est appelé à donner son sang, il y a nécessairement dans la population des donneurs, un certain nombre d’entre eux qui sont séropositifs. On peut présumer que ceux qui le savent, et viennent donner leur sang, animés d’une évidente intention très très méchante ne vont pas dire lors de l’interrogatoire qu’ils sont gays, ou qu’ils ont eu des comportements à risques ces derniers mois. Donc, s’il existe des personnes aussi mal intentionnées, on peut être sûr qu’elles donnent très tranquillement leur sang au moins une fois, qu’elles sont dépistées par les tests systématiques qui sont faits sur chaque prélèvement, et qu’elles n’y reviennent plus (à moins de voir en elles un équivalent de la chauve souris de Bigard, qui décidément, nous veut vraiment beaucoup de mal!). Maintenant, on le sait bien on peut être séropositif sans le savoir. Cela concerne les gays, et jusqu’à preuve du contraire, cela concerne aussi les hétérosexuels. Jusqu’à preuve du contraire, les hétérosexuels ont des relations sexuelles, comme tout le monde. Sont elles plus protégées que la moyenne ?
Bonne question. Et il est difficile d’aller voir sur place comment ça se passe. Quelques indices tout de même ? Allons y : si vous avez déjà vu des films porno, vous avez sans doute remarqué quelque chose d’assez intéressant : les films gays sont le plus souvent protégés (en d’autres termes, ils mettent en scène des rapports avec préservatif). Ce n’est pas une règle universelle, et il y a un courant bareback important, mais on va y revenir. Pour les films hétéro, la non protection est la règle, et seuls quelques exceptions osent les plans avec préservatif. Quelle est la réaction de chaque communauté ? En fait, il n’y a pas de vraie communauté hétérosexuelle, tout simplement parce que les hétérosexuels bénéficient de la bonne conscience de ceux qui se sentent en majorité. D’autre part, la majeure partie des hommes hétérosexuels sont des pères de famille qui ne communiquent pas beaucoup sur le fait qu’ils se regardent un film de temps en temps. Dès lors, il y a peu de risques qu’ils écrivent des lettres ou signent des pétitions pour se plaindre de la promotion permanente de la prise de risque qui est faite dans les films qui leur sont destinés. Il existe, de fait, une communauté gay. Et les films porno sont une telle partie de la culture de cette communauté que lorsque des studios ont commencé à proposer des productions bareback, cela a immédiatement fait débat. En d’autres termes, quand l’une des communautés fonctionne sur le silence, l’autre est consciente et débat, parfois violemment, de son propre rapport à la contamination. Et d’autre part, si les films porno font partie aujourd’hui de l’éducation sexuelle, alors les gays sont mieux éduqués à la prévention des conduites à risques que leurs semblables hétérosexuels. C’est d’ailleurs à cela qu’on repère un lieu de drague gay : l’amoncellement de capotes usagées abandonnées sur place (argument totalement non recevable, je l’admets bien volontiers !)
Alors, officiellement, ce sont les chiffres qui parlent : 10% des gays seraient séropositifs, alors que seuls 0,2% des hétéros le seraient. Le chiffre peut étonner. Tout d’abord, il suppose qu’on ait compté les homosexuels, ce qui a priori n’a jamais été fait. D’autre part, on ne sait pas trop dans quelle catégorie il faut classer tous les pères de famille qui se rendent de temps en temps dans tel ou tel bois, avec les sièges enfants soigneusement accrochés à l’arrière du scenic, histoire de passer un p’tit moment de « détente » avant de rentrer à la maison. Il suffit d’aller voir sur place, il suffit d’aller sur n’importe quel site communautaire pour être édifié. Bref, on cerne mal comment ces chiffres peuvent être pris au sérieux alors même qu’il s’agit d’un phénomène particulièrement difficile à mesurer.
Mais allons plus loin. Si on veut en avoir, des chiffres de contamination, le mieux est finalement qu’ils y aillent, les gays, donner leur sang, précisément parce qu’ils subiront un test, et qu’au moins, s’ils ne se savaient pas séropositifs, ils seront ainsi fixés, et ils ne seront pas conviés une nouvelle fois à donner leur sang (et, accessoirement, ils pourront tout simplement recevoir un suivi médical adapté). On a beau retourner le problème dans tous les sens, on cerne mal comment l’Etat refuse ainsi une si belle occasion de pratiquer du dépistage. Enfin, c’est pire que ça : le dépistage, finalement, on l’accepte pour la population straight, mais on la refuse aux gays en les excluant de la prise de sang. Même si l’explication est budgétaire, on cerne mal comment on peut subordonner ce test à un quelconque impératif économique, et ce d’autant plus que plus la maladie s’installe, plus le coût sera lourd économiquement. Enfin, humainement, on comprend mal pourquoi on encourage pour les uns ce qu’on refuse aux autres, tout en justifiant ce refus par la simple raison que ceux ci sont davantage en risque. Y a t il une explication à cela ?
On peut émettre une hypothèse ? Et si cela n’avait rien à voir avec un quelconque principe de précaution ? Et si, en période de crise, on ne faisait que détourner l’attention ? Disons le autrement : et si, comme souvent dans des périodes où une souffrance tout à fait objective va s’abattre sur les administrés, souffrance dont on cerne assez bien les causes, qui sont tout bonnement humaines, et si pour alléger le poids de la crise, on installait tranquillement d’autres ennemis, plus insidieux, plus diffus, au sein de la société ? Et si, davantage que le risque de perdre votre emploi (et on ne saura jamais très bien qui est l’auteur de cette perte, ce qui ne veut pas dire que les fautifs ne soient pas identifiables, mais qu’on se refuse, tous, à le faire parce qu’en gros, ces fautifs sont ce qu’on aimerait tous être), vous étiez persuadé qu’à cause des homosexuels, vous risquez d’être contaminé lors d’une transfusion sanguine ? Voila qui va permettre de donner un peu de crédit à certains membre des partis de droite, tous autant qu’ils sont, qui voient d’un certain mauvais oeil cette tolérance s’appliquer à ceux qui ne leur ressemblent pas. Voila qui permet de faire de la discrimination tout en ayant les mains blanches, innocemment (on a procédé de la même manière avec les juifs, au début : on justifiait par la science, avec des statistiques tombées de Dieu sait où, des explications sanitaires, on invoquait déjà le principe de précaution, qui faisait qu’on évitait de voir des juifs dans les piscines municipales. Ainsi, le bon peuple se disait que si une telle interdiction était prononcée, c’est qu’il devait bien avoir une raison, un danger qui demeurait caché, et auquel on croirait d’autant plus. Voila qui permet aussi d’occuper les esprits et d’indiquer aux citoyens de qui ils sont censés avoir peur. Ca permettra de faire mine de les protéger à bon compte. Et voila Bachelot, qui fustigeait les dames patronnesse à l’assemblée nationale, et ce contre son propre camp, qui aujourd’hui balance un couteau dans le dos de ses anciens protégés. Mais bon, on le sait, quand même, qu’à droite, on ne réussit pas avec les siens, mais contre eux, non ?
Alors, l’affaire de Tarmac, même combat ? Une interview dans les inrocks, cette semaine, donne le ton. C’est Eric Hazan lui même qui s’y exprime, après avoir été entendu par la cellule antiterroriste. Rappelons simplement pourquoi : Julien Coupat, le seul de tout le fameux groupuscule de Tarnac qui soit aujourd’hui en prison, détenait un petit livre que chacun d’entre nous peut acheter chez son libraire du coin : L’insurrection qui vient, rédigé par ce qu’on nommera, conformément au livre lui même, le « Comité invisible » :
« il y a une logique à cela : c’est de l’antiterrorisme, ce ne sont pas les faits qui sont criminalisés, ce sont les intentions, puisque c’est une justice préventive. C’est dit très clairement : l’antiterrorisme vise à prévenir les attentats, les troubles à l’ordre public. A partir de là, il faut connaître les opinions, les prises de position… Les livres que tu détiens, ceux que l’on trouve chez toi, et a fortiori ceux dont on pense que tu les as écrits, deviennent des pièces du dossier. L’antiterrorisme n’a plus rien à voir avec la loi. C’est un moyen de contrôle de la population.
(…) Quand la police, au sens large du terme, repère une zone hostile -je ne dis pas un groupe ou une mouvance, je dis bien une zone-, elle procède par coup de filet. On met tout le monde en cabane et après on les libère : en l’occurrence pour Tarnac, huit sur neuf… On parle de libération, mais les huit restent en liberté conditionnelle, avec une surveillance policière extrêmement intense, sans pouvoir se parler ni se rencontrer. C’est un moyen pour neutraliser, casser les relations, circonscrire une zone non conforme, de véritable hostilité au pouvoir en place. »
Les inrockuptibles n°699 – P.22
Ainsi, derrière deux informations prises au hasard, ou presque, ce qui se dessine, c’est une logique, et une politique, c’est à dire une technique de gestion du peuple, et une manière de conserver le pouvoir. Si on devait la définir, on pourrait reprendre les mots de Hazan, presque à la lettre : on repère les lieux de résistance potentielle (et c’est important, de préciser qu’il s’agit de simple potentiel, parce que de résistance réelle, finalement, ce gouvernement n’en connait que dans ses propres rangs : il n’y a qu’au sein de l’UMP que certains commencent à réaliser vraiment ce qui se passe, le PS étant apparemment trop occupé à jouer les vierges effarouchées pour faire « comme si » eux même n’auraient pas agi de même s’ils étaient au pouvoir, alors que leur décidément inébranlable adhésion aux principes du marché les aurait amené, mécaniquement, à une politique à peu près semblable, la seule différence, c’est qu’ils n’ont pas de têtes de gondoles aussi efficaces qu’une Dati, qu’une Yade, qu’une Lefebvre ou qu’un Sarkozy en personne), on repère donc une possibilité de résistance, et au lieu d’en souffrir, on en fait un outil de pouvoir, quite à sacrifier ainsi une partie de la population. On pourrait prendre n’importe quel dossier actuel, et observer que c’est cette méthode qui est utilisée : crise des banlieues ? On met d’abord tout le monde dans le même plat, on donne des banlieues une image globale, on applique à l’ensemble de ces quartiers une politique répressive, on y met physiquement le feu, et ensuite on ne s’en occupe plus (quelqu’un a t il récemment entendu parler du plan Marshall pour les banlieues ? Quelqu’un, dans l’équipe tout de même très servile du Grand Journal a t-il posé la question à Fadela Amara ? Inutile de vous refaire toute l’émission : non, il n’en est plus question). L’école ? On pointe les profs qui ne bossent pas assez, on affirme qu’on va « mettre de l’ordre là dedans », on affirme que les chercheurs ne trouvent pas, et que c’est une raisons suffisante pour « mettre de l’ordre là-dedans », les sans-papiers ? On met tout le monde dans le collimateur, on fait des descentes, on tient des discours stigmatisant, montrant que le véritable problème de la France est celui-ci, et au cas par cas on va médiatiquement sauver tel ou tel sportif de haut niveau pour montrer que la gauche n’a décidément pas le monopole du bon coeur. Les chômeurs sont donc tous des feignasses qui dilapident l’argent de l’Etat par plaisir de rester sous la couette le matin pendant que les braves gens se lèvent pour aller travailler, les RMIstes sont des arnaqueurs, les malades dépensent indument l’argent de ceux qui sont en bonne santé, les pauvres ne font quand même pas grand chose pour devenir riches, les africains n’ont pas le sens de l’Histoire… On pourrait prendre ainsi chaque catégorie de la population qui n’est pas majoritaire, chaque catégorie qui pose problème pour montrer qu’à chaque fois, on a le même discours globalisant, et stigmatisant. Les dissidents politiques et les gays ne sont donc pas plus particulièrement visés; ce sont juste les héros du moment de la dramaturgie politique.
Est-ce efficace ? A priori, ça ne devrait pas marcher : on se trouve tous à un moment ou à un autre dans le collimateur gouvernemental et à ce titre, on ne devrait pas pouvoir adhérer longtemps au discours, ni supporter les mesures prises. Car, après tout, nous sommes finalement assez peu nombreux à passer entre les mailles du filet. Pour cela, il faudrait gagner suffisamment pour se payer sa propre santé, être propriétaire de son logement, n’avoir jamais touché aucune aide de l’Etat pour ne lui être redevable de rien, être blanc, actif, bien pensant, en bonne santé, sans inquiétude vis à vis de l’avenir, marié, des enfants. Regardons le pays, les WASPs à la française sont tout de même une minorité. Comment le pouvoir tient il à ce petit jeu ? Parce que bien que ponctuellement victimes du discours présidentiel (le gouvernement ne servant que de caisse de résonnance), nous sommes néanmoins le plus souvent dans le camp de ceux qui sont susceptibles d’avoir peur. Comme malade, je suis certes stigmatisé comme coûtant trop cher à l’Etat, mais je suis aussi victime potentielle des gays qui donnent leur sang contaminé, et les chômeurs me prennent l’argent qui pourrait servir à la sécurité sociale. Comme gay, je suis victime de l’homophobie latente (ou simplement instrumentalisée) du pouvoir, mais j’ai aussi à craindre les étrangers qui ne m’aiment pas, des chômeurs qui réduisent mon pouvoir d’achat. Comme étranger sans papiers, je suis décrit comme un parasite, mais j’ai à craindre des chômeurs qui dans le désespoir accepteraient bien les sales boulots qu’ils refusaient il n’y a pas si longtemps, et qui constituent mon gagne pain. Comme étranger régularisé, j’ai à craindre ceux qui sont irréguliers, etc.
Ainsi, nous sommes le principal moteur de cette manière de faire de la politique, et ce parce que nous persistons à considérer avant tout notre intérêt privé dans les affaires en cours. Le principe est vieux comme le monde, et en ce qui concerne notre gouvernement actuel, on ne peut pas dire qu’on soit surpris : la campagne présidentielle s’est faite sur ce ton, en valorisant précisément ce principe; désormais, on désignerait les vrais problèmes, sans langue de bois. Et chaque problème est une catégorie de la population. Et tout l’édifice tient à ce que la majorité a tout de même plus à gagner qu’à perdre dans les mesures promises, qui consistent toujours à sacrifier quelqu’un. L’important étant que les autres semblent être davantage sacrifiés que soi même. Ce faisant, ce que nous ne respectons pas dans le contrat social, c’est le principe de l’intérêt général, qui n’est jamais le résultat de l’addition des intérêts particuliers, puisque ceux ci sont nécessairement divergents. Ce qui est rompu, c’est le lien social. Et étant donné la nature des choix politiques effectués, on comprend qu’on veuille le rompre, ce lien, puisque c’est celui par lequel, précisément, on met entre parenthèse, dans la sphère politique, son petit intérêt personnel pour prendre en compte les autres autrement que comme des ennemis ou des concurrents. Autant dire que l’attitude politique, au sens plein du terme, est exactement l’inverse des valeurs soutenues par le discours « politique » actuel. Et si on peut désigner nos hommes et femmes politiques comme les organisateurs de cette dépolitisation, nous en sommes cependant les principaux acteurs, parce que nous pensons en être les bénéficiaires.
Maintenant, pour se faire une idée de ce que tout ceci donne en acte, on peut le lire, ce fameux « L’insurrection qui vient« . L’éditeur le distribue gratuitement en format pdf, tapez « insurrection qui vient .pdf » dans n’importe quel moteur de recherche, et vous tomberez dessus. On conseillera aussi un autre texte, plus court, qui s’intitule « Mise au point ». C’est tout d’abord particulièrement bien écrit, même si on peut ne pas être d’accord avec absolument tout. Mais surtout, l’évidence, c’est que ce qui anime ces gens là, ce n’est pas l’avantage personnel qu’ils peuvent retirer de leurs idées politiques, et ce n’est pas ce qui caractérise l’électeur majoritaire actuel, et ce n’est pas ce à quoi on incite cet électorat massif, non plus.
Nous sommes tous amateurs de sécurité et de protection; on a bien saisi ce manque de refuge qui nous inquiète, et « on » a compris que le meilleur moyen d’assurer notre sécurité, c’était de créer nos ennemis de toute pièce. Et comme des enfants, nous croyons encore aux grands méchants loups.
Si il y a bien quelqu’un qui ne lis pas ce blog, c’est moi. Par contre, au moment de corriger des mises en page, il m’arrive de regarder la liste des titres, et de me dire que l’ambiance semble bien sinistre en ce siècle. Et par bien des aspects, elle l’est.
Ca rend d’autant plus nécessaire de s’élever un peu de ce temps, et il y a peu de choses qui y parviennent aussi bien que la musique. Si par le passé la philosophie a pu servir de pharmakon, la situation est maintenant telle que le moindre moment de lucidité provoque plus de douleur que de soulagement. La réflexion devient peu à peu une activité réservée à ceux qui n’ont pas peur de la dépression, ou à ceux qui s’en foutent (risque non négligeable quand on regarde le premier rayon « philo » venu dans les librairies non spécialisées) ou bien à ceux qui ne craignent pas d’absorber des doses massives de tranquilisants. Peut-être est elle aussi accessible à ceux qui parviennent à s’évader ponctuellement par des moyens plus naturels. Difficile de faire de la philosophie sans être un peu amateur des espaces abstraits que constitue la musique.
Et peut être la musique peut-elle encore nous guérir (on pourrait invoquer ici Nietzsche, mais je veux faire un article court, alors ce sera pour une autre fois !) et prendre en charge ce dont le travail rationnel des consciences avait auparavant la charge.
Il faudrait faire playlist pharmaceutique, afin de procurer aux conscience ce moment de dépassement auquel elles aspirent. On va s’y mettre sans plus attendre.
It’s a beautiful day est un groupe assez méconnu, et c’est très bien ainsi : ces groupes permettent d’explorer le passé en étant certain d’y trouver de ces moments de grâce qui sont aussi puissants que l’apparition d’un nouveau musicien génial à notre propre époque. Officiellement, il s’agit de rock psychédélique, certains vont même jusqu’à caser la formation dans la sub-catégorie « acid-rock » (c’est un peu anecdotique, et en même temps, il est bon de se rappeler que le terme aciiiiiiiiiiiIIIIIIIIIIId ! n’est pas né avec les séquenceurs numériques…). Bon, on s’en fout un peu des catégories, là. On est dans une perspective plus large; les voix respirent à plein poumon l’air des grandes étendues, mais elles y sont habituées, ce qui leur donne cette sérénité qui est trop rare dans la chanson populaire. Deux titres pour trouver un hâvre de paix dans ce bas monde, Girl with no eyes, et white bird. Ce sont peut être les titres les plus accessibles de leur album éponyme, mais ils constituent une belle introduction à leur oeuvre (à consommer avec modération, car le groupe réalisa finalement peu d’albums).
Vous pouvez écouter, mais je vous aurai prévenu : tous les problèmes ambiants vont disparaître pendant le temps de l’écoute. On sait que cette musique de la fin des années soixante est réputée réclamer des drogues pour pouvoir être écoutée. C’est faux. Cette musique, c’est la drogue, et nos débauches techniques actuelles ont du mal à être à la hauteur de ces évasions, sans doute principalement parce qu’elles sont conçues pour produire un effet de transe, alors que ces musiques des sixties sont juste de la musique, un moment sans intention, sans prise de pouvoir sur l’auditeur. Un son qui tourne.
Tiens, toi, élève qui a ce texte de Bergson à commenter, puisqu’il est souvent confié aux bons soins des lycéens, copie colle donc ce qui suit, ça devrait intéresser ton prof. Puisque maintenant on ne peut pas donner un boulot à faire à des élèves sans qu’une proportion non négligeable aille copier à droite à gauche des commentaires déjà fait, autant jouer du phénomène et tenter un retour de l’exercice à l’envoyeur, histoire de faire bouger les lignes (c’est la mode semble t-il) du commentaire là où la pensée prétend se faire. Et je ne pouvais pas trouver mieux, pour inaugurer cette rubrique nouvelle, qu’un texte sur le machinisme, parce que les plus inconscients des utilisateurs de cette section du blog seront eux-mêmes passablement mécanisés et cette section a pour but avoué d’agir elle même comme une machine.
« Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l’accuse d’abord de réduire l’ouvrier à l’état de machine, ensuite d’aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l’ouvrier un plus grand nombre d’heures de repos, et si l’ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu’aux prétendus amusements qu’un industrialisme mal dirigé à mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu’il aura choisi, au lieu de s’en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d’ailleurs impossible) à l’outil, après suppression de la machine. Pour ce qui est de l’uniformité du produit, l’inconvénient en serait négligeable si l’économie de temps et travail, réalisée ainsi par l’ensemble de la nation, permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et de développer les vraies originalités. »
Bergson. « Les deux sources de la morale et de la religion« , chapitre IV, page 327 (1932)
Si le partage du travail a toujours fait l’objet d’un débat complexe au sein de l’humanité, l’avènement de la société industrielle a encore changé les éléments du problème, en proposant en apparence de faire bénéficier à tous de ce que l’industrialisme sait faire de mieux : des produits. A la différence de l’esclave qui demeure étranger aux biens qu’il produit, puisqu’il ne peut pas les consommer lui même, l’ouvrier est censé pouvoir participer à la société de consommation qu’il sert. Ce que le travailleur a gagné entre temps, c’est la possibilité d’intégrer pleinement le cycle production/consommation dont il était auparavant exclu. Sa vie semble dès lors ne plus s’arrêter à la porte de la manufacture, puisque sorti de l’usine, il peut se rendre dans les centres commerciaux où les biens qu’il a produits sont à sa disposition. D’ailleurs, c’est sur le front de ses insuffisances qu’on attaque d’habitude le machinisme, car il aliénerait encore trop les hommes et il uniformiserait excessivement la production. C’est pourtant pour ses bienfaits que Bergson va jeter sur la production assistée par les machines un regard critique, car contrairement aux apparences, il ne libérerait le temps du travailleur qu’en surface, le contraignant en fait en profondeur, et de manière d’autant plus insidieuse que cela se fait sous le voile du plaisir. C’est donc à une certaine logique du travail que s’attaque ici Bergson. L’étude du texte réclame donc qu’on analyse plus précisément la valeur qu’il reconnait au travail, et les perspectives qu’il trace ici face à l’être humain.
La première qualité de ce texte est la manière dont il nuance lui même son propos. Ainsi, les thèses auxquelles il se confronte trouvent au sein de ce court passage la place d’être nettement évoquées, suffisamment pour qu’on en comprenne les mécanismes et les insuffisances. Ainsi, le premier mouvement du texte est il consacré aux critiques classiques du machinisme, que Bergson va exposer, non sans avoir d’emblée précisé qu’elles ne visent pas l’essentiel du problème. Car, après tout, que reproche t-on à la production machinique ? Deux choses : elle transformerait l’homme en machine, et elle injurierait le sens esthétique en uniformisant sa production. Ces deux attaques sont, on va le voir, simultanément justes et pourtant inessentielles.
Tout d’abord, la machine transformerait l’homme en machine. Quiconque a déjà vu les Temps modernes saisit de quoi il s’agit : Implanté au sein de la chaine de montage, l’ouvrier n’est plus qu’un rouage parmi d’autres, dont la fonction ne lui est réservée que pour deux raisons : soit parce qu’on n’a pas encore réussi à faire effectuer sa tâche à une machine, ce qui ne saurait tarder, soit parce qu’en tant qu’ouvrier il coûte moins que son équivalent machinique (plus les salaires baissent, et moins il y a de machines dans les usines, leur rôle étant alors avant tout de maintenir un certain rythme de production en contraignant mécaniquement l’ensemble de la chaine, humain y compris (et avant tout : que contraindre d’autre ?). A un niveau plus élevé, on notera cependant un autre phénomène se déployant à plus large échelle et dépassant la zone d’influence de la seule usine : la machine correspond à une certaine logique, qui est celle qui se développe en occident à partir du dix-septième siècle. Le prophète de cette logique, c’est Descartes qui, fasciné par les automates, annonce un homme devenu « comme maître et possesseur de la nature », libéré du labeur par les machines travaillant à sa place. Le monde s’est depuis découvert technophile, et la machine est la meilleure incarnation de l’esprit de ce temps : rationalisation optimisée, rendement maximal, efficacité instaurée comme premier critère d’évaluation, total pragmatisme, tel est le portrait que trace, par exemple, Heidegger, d’une technique qui dévoile le monde comme matériau mis à disposition pour nos actions, mais en camoufle le caractère énigmatique (c’est bien beau de savoir qu’on peut fabriquer des ailes de twingo qui vont résister aux chocs grâce à des matériaux synthétiques très ingénieux, mais le véritable sujet de sidération ne serait il pas dans le simple fait qu’il y a de la matière à transformer ? Pourquoi y a t il quelque chose plutôt que rien ? Voila bien une question qui ne relève pas de la technique, et à laquelle, malgré tout, il pourrait être intéressant de s’arrêter quelques temps. Question essentielle, et pourtant délaissée, précisément parce qu’elle n’entre pas dans le circuit fermé de la rentabilité, on pourrait même craindre que, posée trop sérieusement, elle le ralentisse. Devenu essentiellement calculateur, l’homme vise désormais les mêmes objectifs que la machine, en laquelle il rêve de se transformer : performances, rapidité, aptitude au gain, puissance, force, compétences, ce seront les critères sur lesquels on évaluera les choses et les hommes, à partir du moment où le progrès sera le leitmotiv de l’humanité unie sous la bannière mondialisée de la croissance. Gunther Anders demeure l’un de ceux qui aura le mieux décrit ce mouvement par lequel l’homme devient peu à peu, de manière consentie, machine (et si tu n’es pas tout à fait devenu une machine, lycéen en mal de commentaire tout fait, tu devrais piger tout seul qu’il n’est peut être pas tout à fait judicieux de recopier tel quel toute la citation qui suit… ni cette parenthèse, d’ailleurs. Tu peux en revanche le lire, même si tu ne trouves pas ça très efficace ou rentable. De toutes façons, tu as été attiré ici par l’efficacité machinique des moteurs de recherche, on va juste te rappeler qu’une machine peut être un piège, et ce blog est de plus en plus conçu comme une machine. A toi de voir si tu poursuis ta copie…) :
« Ce que je veux désigner – je sais que cette thèse peut paraître aventureuse – Notre monde actuel, dans son ensemble, se transforme en machine, qu’il est en passe de devenir machine.
Pourquoi sommes nous en droit d’avancer cette thèse exagérée ?
Pas simplement parce qu’il y a aujourd’hui tant d’appareils et de machines (politiques, administratifs, commerciaux ou techniques), ou parce qu’ils jouent un rôle tellement puissant dans notre monde. Cela ne justifierait pas cette désignation. Ce qui est décisif, c’est quelque chose de plus fondamental, lié au principe de la machine – et c’est sur ce principe-là qu’il nous faut revenir maintenant. Car il contient déjà les conditions dans lesquelles le monde entier devient machine. Quel est le principe des machines ? Performance maximale. Et c’est pourquoi nous ne devons pas nous représenter les machines comme des objets insulaires, isolés, par exemple selon le modèle des pierres qui ne sont que là où elles sont et demeurent donc encloses dans leurs limites physiques, chosales. Comme la raison d’être des machines réside dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire « impérialiste », chacune se crée son propre empire colonial de services (composé de transporteurs, d’équipes de fonctionnement, de consommateurs, etc.). Et des ces « empires coloniaux » elles exigent qu’ils se transforment à leur image (celle des machines) ; qu’ils « fassent leur jeu » en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu’elles ; bref qu’ils deviennent, bien que localisés à l’extérieur de la « terre maternelle » – notez ce terme, il deviendra pour nous un concept-clé – co-machiniques. La machine originelle s’élargit donc, elle devient « mégamachine » ; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps ; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. A cela vient s’ajouter le fait qu’aucune ne saurait se rassasier définitivement en s’incorporant dans un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il. S’applique bien plutôt à la « mégamachine » ce qui s’était appliqué à la machine initiale : elle aussi nécessite un monde extérieur, un « empire colonial » qui se soumet à elle et « fait son jeu » de manière optimale, avec une précision égale à celle avec laquelle elle même fait son travail ; elle se crée cet « empire colonial » et se l’assimile si bien que celui-ci à son tour devient machine – bref : aucune limite ne s’impose à l’auto-expansion ; la soif d’accumulation des machines est inextinguible. Dire que, ce faisant, elles repoussent à la marge, comme des éléments nuls et sans valeur, tous les morceaux de monde qui ne se soumettent pas à la co-machinisation exigée par elles ; ou qu’elles expulsent et anéantissent comme des déchets ceux qui, inaptes au service ou rebelles au travail, ne songent qu’à musarder, menaçant par là de saboter l’extension du domaine de la machine -dire cela, donc, peut paraître une banalité, mais c’est précisément la raison pour laquelle nous devons le souligner. car il n’est rien de plus funeste, rien qui soit plus sûrement susceptible de garantir l’absence de conscience du principe machinique, que la banalisation déjà effective de cette absence de conscience : ce qui passe pour une banalité, on n’y prête pas attention : et ce qui ne retient pas l’attention est accepté sans contestation.
Naturellement, ce processus de co-machinisation ne se déroule pas seulement comme le combat des machines contre le monde, mais toujours, à la fois, comme leur combat pour le monde, donc comme une lutte concurrentielle que les machines avides de butin mènent les unes contre les autres. Toutefois, qu’elles mènent leur combat constamment sur deux fronts ne diminue en rien la clarté de l’objectif final. Dès le début, cet objectif final s’appelle « conquête totale » et continuera de s’appeler ainsi. Ce que souhaitaient les machines, c’est un état où il n’y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit « co-machinique » : ni « nature », ni « valeurs supérieures » et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains.
Ni elles non plus, même elles. Et j’en viens ainsi à l’essentiel, au concept de « machine mondiale ». Que veux-je dire par là ?
Supposez par exemple que les machines aient réellement réussi à conquérir intégralement le monde, aussi intégralement que, à une échelle moindre, la machine d’Hitler avait conquis l’Allemagne : donc de telle sorte qu’il ne resterait plus rien qu’elles et leurs semblables, rien qu’un gigantesque parc à machines intégralement « mises au pas ». Qu’adviendrait il, dans ces conditions, de ces différents exemplaires de machines ?
Nous devons considérer deux choses :
1) que sans auxiliaire, aucun de ces exemplaires ne pourrait fonctionner, car se mettre en branle d’elle même ou se nourrir de soi-même, aucune machine n’en est capable, si élevé que soit son niveau d’automatisation;
2) que parmi les auxiliaires qui seraient à la disposition de ces exemplaires, il n’en subsisterait aucun qui ne soit déjà lui-même machine – bref : ils seraient tous dépendants les uns des autres, ils seraient de bout en bout contraints d’avoir recours à leurs semblables : tandis que chacun, vice versa, devrait essayer d’aider ses semblables à fonctionner le mieux possible.
Mais à quoi consisterait cette réciprocité ?
A quelque chose d’extraordinairement surprenant : en effet, comme tous fonctionneraient en un parfait engrenage, les exemplaires particuliers ne seraient plus des machines. Mais quoi ? Des pièces de machines. – A savoir, les pièces mécaniques d’une seule et même gigantesque « machine totale » dans laquelle ils auraient fusionné.
Et à quoi cela conduirait-il encore ? Que serait cette « machine totale » ?
Réfléchissons encore : des pièces qui ne lui soient pas intégrées, il n’en existerait plus. Des restes qui se soient maintenus en dehors, il n’y en aurait plus. Donc, cette machine totale ce serait – le monde.
Et nous voici maintenant près du but. Pour y arriver, nous n’avons guère qu’un pas à faire; il suffit d’inverser la phrase : « Les machines deviennent le monde ». Inversée, elle donne : « Le monde devient une machine« . »
Gunther Anders – Nous, fils d’Eichmann; rivages, P.91 sq.
Il y aurait donc bel et bien pour l’homme un mouvement de mécanisation qui le conduit à devenir lui même, et en profondeur, machine. Et cela concernerait tous les êtres humains, et non les seuls ouvriers amenés à travailler sur les chaines de montage. Si dans l’exposition d’Anders cela semble prendre la forme d’une guerre, nous verrons plus loin que Bergson voit ce processus de manière beaucoup plus plaisante, et donc plus insidieuse.
Mais un second reproche est fait au machinisme, c’est le caractère uniforme de ses productions, qui heurterait notre sens esthétique. Remarquons tout d’abord la logique qui permet une telle affirmation, au delà de l’observation (qui serait ici encore trompeuse) : les machines sont mises au service d’une production en chaine. Celle-ci ne peut pas avoir la souplesse de la production artisanale; aussi doit-elle viser la production en série d’objets identiques, et ce en grandes quantités. La règle du jeu était donnée dès les premiers tours de chaine de montage : Ford vendait sa model T en ironisant : on pouvait la choisir de n’importe quelle couleur, pourvu que ce fut le noir, seule teinte proposée sur le nuancier de l’optimisation industrielle. On voit là la première raison de l’uniformité de la production machinique. La seconde est due au fait que cette production doit être écoulée. Or, si la production est massive, il est nécessaire que les ventes le soient aussi. Dès lors, avant tout lancement industriel, il faut être certain que ce qu’on va produire trouvera preneur. Le mieux est dès lors de produire ce qui a déjà un public, en jouant soit sur le prix de vente, soit sur le fait que le marché n’est pas encore saturé, soit sur le « plus » qui va permettre de convaincre des acheteurs déjà conquis par un autre produit à succès, qui vont simplement trouver là une raison supplémentaire d’acheter. On comprend dès lors que c’est le marketing qui, dès la conception des objets, décide des formes et des caractéristiques essentielles, qui tendent donc à se ressembler fortement. Enfin, plus fortement encore, si la diffusion doit être massive pour être rentable (et il s’agit bien de ne pas se contenter de la seule rentabilité, mais de viser la plus grande rentabilité possible), alors les goûts doivent être, eux aussi uniformisés. C’est ainsi qu’à tous points de vue, (esthétique visuelle, gastronomie, design sonore, etc.) on doit faire passer une différenciation minimale pour un exotisme radical, tout en interdisant les formes qui pourraient ne pas plaire universellement. Cela passe par une éducation parallèle à l’école, qui emploie des moyens plus massifs et beaucoup plus efficaces que celle-ci, et qui ne se prive pas, le cas échéant, de dénigrer le milieu scolaire comme étant celui dans lequel on n’apprend que des choses qui ne servent à rien. Le principe est désormais suffisamment efficace pour qu’il se soit subordonné les services de chefs d’Etat eux mêmes, et qu’ils obtiennent d’eux des programmes politiques qui servent les intérêts de la seule industrie. Désormais, les goûts seront d’autant plus planétaires qu’on encouragera des nationalismes de plus en plus abstraits, puisque tout le monde veut en fait les mêmes écouteurs blancs, les mêmes voitures allemandes, la même viande de boeuf entre deux tranches de même pain, des boissons gazeuses identiques, des jeans similaires (des jeans, en somme), et la même musique lounge, qui semble persuadée d’etre partout aussi dépaysante.
C’est dans ces deux critiques que tiennent les principaux arguments de ceux qui s’opposent à l’industrialisme. On a vu qu’ils sont valables, au sens où ils concordent avec certains aspects de la réalité. Mais il faut aussi s’en méfier : l’industrialisme pourrait tout à fait leur donner réponse sans changer d’un iota sa propre perspective de fond. Par exemple, on pourrait imaginer enlever totalement les hommes des chaines de montage, pour ne plus les soumettre au rythme déshumanisant des cadences élevées. C’est bien ce que la grande distribution va faire en éradiquant l’emploi de caissières d’hôtesses de caisse. De la même manière, les grandes marques peuvent se payer le luxe d’une adaptation superficielle aux particularismes locaux. C’est ainsi qu’on voit apparaître, de manière épisodique, des déclinaisons pittoresques des hamburgers, version raclette par exemple, dont on peut parier qu’elle est au menu aussi, à l’autre bout du monde, dans une recette identique, mais sous un nom plus autochtone. Si les réponses peuvent être à ce point superficielles, c’est que les objections le sont elles aussi excessivement. Il est donc nécessaire d’opposer à l’industrialisme une critique plus profonde, qui vise davantage l’essentiel.
C’est ce que Bergson se donne comme programme lorsqu’il reprend la main sur la réflexion. Et cette partie commence par une remarque importante : la production industrielle procure aux travailleurs un plus grand nombre d’heures de repos. Revenons aux espoirs que le père fondateur de l’industrialisme fondait sur la technique : il prévoit « l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent ». Si on comprend bien que derrière le mot « peine », c’est du travail qu’il s’agit, Descartes pronostique tout simplement la disparition du travail. En d’autres termes, depuis le 17ème siècle, on sait que le progrès technique permettra de voir le travail disparaitre. Voila un beau moyen de prendre le contrôle des populations, pour peu qu’on prépare un peu le terrain, matériellement et idéologiquement. En d’autres termes, plus les machines prendront en charge de tâches, et plus on sacralisera ces fameuses tâches afin de culpabiliser ceux qui ne les effectuent plus. Le principe est connu : le pouvoir, quand il est illégitime, passe le plus souvent par le fait de priver le plus grand nombre de quelque chose pour le monnayer ensuite sous la forme d’un chantage. C’est ainsi que c’est la même classe sociale qui n’eut de cesse pendant tout la phase d’industrialisation, de mettre en place les processus par lesquels on pourrait se passer des travailleurs, et qui décida ensuite de faire du même travail LE critère d’évaluation de l’humanité de chaque homme. Evidemment, un tel tour de passe passe serait impossible s’il ne s’appuyait pas sur un principe qui a l’air de tout, sauf d’une contrainte : la consommation et l’augmentation constante des besoins pressants. Car, finalement, qu’est ce qu’un « industrialisme mal dirigé » ? C’est une industrie qui est politiquement dirigée vers un objectif qui s’alimente lui même, et qui fait de la consommation une fin en soi. En d’autres termes, le travailleur est un peu moins qu’avant sur son lieu de travail, mais en contrepartie, il se trouve plus longtemps qu’avant au sein du circuit production/consommation.
Rappelons le principe de la production industrielle : elle se veut massive, et économiquement rentable (et si la production est industrielle, les profits doivent l’être aussi). Mais pour que cette production ait un sens, il faut que la consommation soit, elle aussi, massive. Ainsi, la participation du travailleur au cycle du profit de ceux qui l’emploient passe t-elle pas un temps de soi-disant repos qui est, de manière contrainte, amplement consacré à la consommation des biens produits. On le voit dans les périodes de crise que nous connaissons : le pire qui puisse arriver, c’est une baisse de la consommation. C’est pourquoi on prend grand soin de ne pas désespérer Billancourt, qu’on mesure l’indice de moral des ménages, et qu’on soigne l’aptitude à l’achat de manière à ce que cela ne détériore pas les profits, autrement dit en jouant sur les crédits. Dès lors, le repos promis n’en est pas vraiment un puisqu’une majeure part de ce temps doit être consacrée à la consommation de la masse des objets produits, ou à l’étude des stratégies qu’on mettra en oeuvre pour les consommer (lecture de comparatifs de voiture, recherche sur le net des prix les plus bas, consultation de forums pour être absolument certain d’être à la pointe de l’information concernant les sorties de nouveaux modèles…).
certes, nous envisageons ce temps de la consommation comme un temps de loisir. Pourtant, Bergson l’appelle « prétendus amusements ». C’est que si on peut nous contraindre au travail, il semble plus délicat de forcer à consommer. Pourtant, ce second temps de la vie des produits est tout autant nécessaire que celui de la production : dans la mesure où c’est tout notre édifice de civilisation qui semble tenir sur cet acte de consommation (qui n’est rien d’autre, rappelons le, qu’un acte de destruction), il est simplement hors de question que l’on cesse de consommer (on peut trouver étonnant, d’ailleurs, que l’incitation à l’arrêt pur et simple de la consommation ne soit pas aujourd’hui considéré comme le pire acte de terrorisme qu’on puisse imaginer; un tel acte serait pourtant l’un des plus destructeurs qu’on puisse aujourd’hui imaginer). En d’autres termes, il faut qu’on nous convainque de le faire, et ce dans une mesure qui est tout sauf naturelle, et ce sans que cela passe pour une contrainte, pour que le temps passé au travail soit orienté vers un point de fuite qui ressemble autant que cela se peut à la liberté. Ainsi, il faut que la consommation passe pour un amusement. Mais Bergson lève immédiatement le voile sur la nature de cet amusement : il est fictif. Pour comprendre ce passage, il faut se demander ce qu’est l’amusement. A proprement parler, s’amuser, c’est rester le museau en l’air, en somme, ne pas se préoccuper des affaires de ce monde, être insouciant. Dans l’amusement, il y a la légèreté des actes gratuits, effectués sans intention, pour la simple joie qu’il y a à les effectuer. En somme, l’amusement est par définition l’acte libre. La consommation n’appartient pas à cette catégorie. Elle n’est pas insouciante (elle constitue au contraire un souci puisqu’elle n’est jamais suffisante, et commercialement, elle doit être décevante pour qu’on doive continuer à consommer), elle n’est pas gratuite (elle est toujours d’ordre marchand) et elle ne procure pas la joie. En somme, il faut déguiser la consommation en jeu pour qu’on daigne y participer. En revanche, le déguisement est si efficace qu’on finit par l’oublier totalement. On ne voit plus le déguisement de caissière d’hôtesse de caisse quand on paie le contenu de son chariot, on ne voit plus le déguisement d’employé d’équipier dans le restaurant McDo dans lequel on s’alimente. Mieux encore, puisque la principale inquiétude, dans l’achat, c’est de voir son pouvoir d’achat diminuer, on va avant tout transformer la banque en cour de récréation. Ainsi, dans les publicités, la banque de crédit est un lieu où on chante, où on danse, en somme un lieu où on s’amuse. Tous ceux qui ont besoin d’argent savent pourtant bien que la banque est le dernier lieu dans lequel ils ont envie d’aller, et plutôt que l’humiliation de la quête, ils noteront le numéro vert indiqué dans telle encart publicitaire, dans telle revue destinée à ces gens là, souvent un journal de programmes télé, comme par hasard, qui leur permettra d’obtenir le crédit voulu, sans autre intermédiaire qu’une voix enregistrée et la touche * de leur téléphone. Comme dans un jeu.
Ainsi, le temps libre est un leurre puisqu’il doit être consacré à la face nord de la production des objets : leur destruction. Et comme, économiquement, on ne peut pas nous payer pour cela, on donne de la valeur à ce que nous détruisons en y mettant un prix, et cela nous amuse. Présenté ainsi, l’industrialisme perd beaucoup de son sens : il n’est plus au service de l’humanité, mais c’est l’humanité qui est à son service; il n’est plus un élément de la civilisation humaine, il est la civilisation à laquelle les hommes doivent parvenir à s’intégrer. C’est pour cette raison qu’il est désigné comme un « industrialisme mal dirigé ». En fait, il n’est pas dirigé du tout. Le profit réel de quelques uns et le profit espéré par tous les autres est évidemment à la racine de ce fonctionnement, mais ce premier moteur est lui même noyé dans le cycle de la marchandise, puisque l’argent ne sert qu’à se procurer autre chose, et il n’échappe à ce cycle qu’en s’achetant lui même, dans un beau larsen économique. Rares sont ceux qui ont comme projet de ruiner les autres, chacun ne veut finalement que son propre bien. Mais ce bien est finalement défini par avance comme un pouvoir de destruction jamais assouvi, et donc toujours plus massif. Amplement pulsionnel, ce mouvement pourrait assez bien être décrit par la psychanalyse comme pervers quand il est conscient, ou névrotique quand il ne l’est plus. Dans un cas comme dans l’autre, cette frénésie de production/consommation-destruction de la matière marchandisée ne fait l’objet d’aucun contrôle, et comme c’est cette fièvre qui est l’essence même de l’industrialisme tel qu’il est pratiqué, on peut le considérer comme « mal dirigé ».
Pour autant, était ce mieux avant, y a t-il un sens à retourner en arrière dans le monde pré-machinique ? Bergson coupe rapidement court à cette interprétation de son texte comme expression d’une sorte de nostalgie de l’artisanat ou de la manufacture. Ce retour est tout d’abord impossible (car l’apparition de la machine fait partie d’un certain ordre des choses, contre lequel on ne peut pas lutter, mais auquel il faut donner sens), mais il serait d’autre part inefficace, car ce qui est en jeu, c’est moins le recours aux machines que l’usage du temps qu’elles sont censées libérer qui est en cause. Ainsi, ce qu’il faut changer radicalement, pour Bergson, c’est cet usage, c’est à dire la manière dont le temps, or du monde de la production, est investi. Mais pour cela, il faut se détourner des « prétendus amusements ». S’il ne s’agit pas de travailler, mais s’il ne s’agit pas non plus de s’amuser faussement, c’est qu’il faut être dans le véritable amusement, c’est à dire ce que l’antiquité appelait le « loisir », ce temps libre de toute nécessité de production et de consommation, qu’on peut consacrer à autre chose qu’à ce cycle, cet « otium » qu’auncun neg-otium, même correctement déguisé en amusement, ne peut approcher. Quel emploi donner au temps libre ? Voila la question que pose l’industrialisme. Or la question n’est pas de trouver des occupations, mais de faire véritablement quelque chose qui permette d’échappe au cycle de la marchandise. Un acte libre qui ne se pulvérise pas dans la consommation de l’objet produit; on n’en devine que deux : aimer, et oeuvrer; c’est dans l’autonomie de la démarche créatrice que l’intelligence peut enfin pleinement se réaliser, parce que le geste est enfin libéré des deux formes de contraintes que l’on trouve dans le domaine de l’emploi : la nécessité d’une production dont le travailleur est dépossédé, et la nécessité de consommer ce qu’on détruira ensuite (ce qu’on détruit dès qu’on le consomme, en fait), et ce toujours plus, car cet ensemble n’est stable que dans la croissance. La seule perspective pour le travailleur, c’est de sortir totalement de ce cycle, et de s’éloigner de tout ce qui peut ressembler à de la marchandise.
Il s’agit donc avant tout de remettre les choses à leur juste place, plutôt que de céder à la tentation d’un abandon pur et simple de la production machinique. Après tout, celle ci a au moins deux avantages. Le premier est purement matériel, et Bergson l’évoque dans la dernière phrase de cet extrait : l’uniformité du produit, on peut s’y faire. On peut même considérer que pour ce qui est des produits dont la raison d’être est de satisfaire un besoin, l’uniformité ne pose pas de problème, puisqu’elle revient à enlever du produit tout ce qui en fait un fétiche. Après tout, serait il grave que nous nous brossions les dents avec le même dentifrice, que nous ayons un modèle de vélo pour tous, des couverts semblables, des cahiers, des stylos identiques ? Il y a sans doute un grand nombre de domaines où nous pourrions sans contrainte passer à une production générique; peut être même pourrait on y voir une forme de libération. Le monde en deviendrait il pour autant plus uniforme ? Certainement pas, nous allons le voir. Le second avantage, c’est que la machine libère du temps. Et si on cessait de produire pour détruire, elle nous en ferait gagner encore beaucoup plus. Même controversées, les thèses sur la croissance zéro, telles qu’elles ont été développées par le Club de Rome dans les années 70 demeurent sur ce point tout simplement logiques : une grande partie du temps de travail consenti sert à produire ce que nous nous devons de consommer ensuite, non pas parce que nous en avons besoin, mais parce que cette consommation justifie le temps que nous passons au travail. Certes, cela produit au passage un profit, puisqu’aucune vente ne se fait sans bénéfice, mais on sait bien que ce profit n’est pas partagé, et que la disparition des structures publiques fera qu’il le sera de moins en moins. La libération passe donc nécessairement par une redistribution de l’énergie vitale qui nous anime, pour l’appliquer davantage là où l’intelligence et la volonté est au pouvoir. Puisque les « vraies originalités » ne sont jamais du côté de la marchandise, il est nécessaire de cultiver un temps qui soit réservé au développement de cette intelligence. Un temps tel que celui que Rancière étudie dans sa Nuit des prolétaires, un temps que la classe ouvrière a su, à une époque, conserver, entretenir et préserver, sans doute avant que la bourgeoisie saisisse qu’elle devait se déguiser en classe moyenne pour tendre la main au monde ouvrier et l’inviter à son tour au salon de l’auto, chez les cuisinistes, les jardineries, les magasins de sport et les fabricants de pavillons de banlieue. Cette culture là, quasi disparue, est cette sphère de protection au sein de laquelle se cache ce qu’il reste encore de l’humain, si on veut bien penser que l’homme se trouve plus dans cette faculté que dans l’acte de production/consommation.
L’intérêt du texte de Bergson est donc d’ouvrir des perspectives dont il ne savait pas, en l’écrivant, qu’elles seraient quelques décennies plus tard, amplement occultées par le cholestérol économique. Pour autant, le texte demeure pertinent dans sa manière de cerner la colonisation du temps par une logique productiviste qui envisage tout ce qui n’entre pas dans son système comme un ennemi à abattre, le plus simple étant de le transformer en produit, en quinzaine commerciale, il n’y a désormais plus rien qui ne se vende. Même le black bloc fait recette en termes de look vestimentaire, rien ne sera épargné, tout passera au recyclage, tout sera finalement transformé en déchet. Mais en même temps, Bergson pointe ici l’échec qu’on espère provisoire de l’humanité face à ce qui devrait constituer ses véritables défis. Le développement de l’intelligence s’accorde mal avec une vie qui se consacrerait uniquement à la destruction plus ou moins consciente du monde dans lequel nous vivons. Le développement de l’esprit n’est pas possible si on ne lui accorde pas du temps, et si on lui demande d’être rentable, efficace et performant. Puisque nous sommes allés suffisamment loin dans le développement d’un style de vie qui se caractérise par l’absence de direction, la lecture de Bergson, ou la simple réflexion honnête, nous rappelle que nous ne sommes pas nécessairement des fêtards perdus dans un monde absurde. Il y a un progrès envisageable pour l’humanité, mais il faut en retrouver le sens; et cela prend du temps.
En prime, voici quelques lignes de l’introduction que Jacques Rancière écrit pour son livre « La nuit des prolétaires« . Ca devrait donner envie de lire la suite.
« Quels sont-ils ? Quelques dizaines, quelques centaines de prolétaires qui ont eu vingt ans aux alentours de 1830 et qui ont, en ce temps, décidé, chacun pour son compte, de ne plus supporter l’insupportable : non pas exactement la misère, les bas salaires, les logements inconfortables ou la faim toujours proche, mais plus fondamentalement la douleur du temps volé chaque jour à travailler le bois ou le fer, à coudre des habits ou à piquer des chaussures sans autre but que d’entretenir indéfiniment les forces de la servitude avec celles de la domination; l’humiliante absurdité d’avoir à quémander, jour après jour, ce travail où la vie se perd ; le poids des autres aussi, ceux de l’atelier avec leur gloriole d’hercules de cabaret ou leur obséquiosité de travailleurs consciencieux, ceux du dehors, attendant une place qu’on leur céderait si volontiers, ceux enfin qui passent en calèche et jettent un regard de dédain sur cette humanité flétrie.
En finir avec cela, savoir pourquoi on n’en a pas encore fini, changer la vie… Le renversement du monde commence à cette heure où les travailleurs normaux devraient goûter le sommeil paisible de ceux que leur métier n’oblige point à penser; par exemple, ce soir d’octobre 1839 : à huit heures très exactement, on se retrouvera chez le tailleur Martin Rose pour fonder un journal des ouvriers. Le fabricant de mesures Vinçard, qui compose des chansons pour la goguette, a invité le menuisier Gauny dont l’humeur taciturne s’exprime plutôt en distiques vengeurs. Le vidangeur Ponty, poète lui aussi, n’y sera sans doute pas. Ce bohème a choisi de travailler la nuit. Mais le menuisier pourra l’informer des résultats dans une de ces lettres qu’il recopie vers minuit, après plusieurs brouillons, pour lui parler de leurs enfances saccagées et de leurs vies perdues, des fièvres plébéiennes et de ces autres existences, par-delà la mort, qui peut être commencent en ce moment même : dans l’effort pour retarder jusqu’à la limite extrême l’entrée dans ce sommeil qui répare les forces de la machine servile. »
En illustration, quelque chose qui dépasse le simple traitement du texte de Bergson, et en constitue la forme cinématographique parfaite. En 1972, Louis Malle se rend dans les usines Citroen dans lesquelles on fabrique à la chaine la GS. Il trouve là la matière d’un long métrage, intitulé Humain, trop humain, dans lequel il prend le temps de filmer les ouvriers de près, suffisamment pour qu’on puisse cotoyer leurs gestes, la répétition des mêmes tâches. Mais, au lieu de se contenter d’une suite d’images prises dans l’usine, le film bifurque brusquement au salon de l’auto, où les clients jaugent les voitures, si semblables aux ouvriers, et si distants pourtant dans leur envie de les consommer, ces bagnoles. On passe ainsi un long moment à écouter les commentaires des uns et des autres sur les voitures avant qu’une hotesse, sur son stand, dans un baillement à se décrocher la machoire, exprime la lassitude d’être, elle aussi, au travail. Elle fait ainsi la transition vers le retour à l’usine, où on va retrouver les ouvriers au travail, cette fois ci avec, en mémoire, l’image du produit. On a envie, ensuite, de dire « tout ça pour ça ». Mais on a là la synthèse des deux versants de nous mêmes, tels qu’on ne pouvait pas tellement déjà en avoir conscience dans les années 70 : on croit alors qu’on est un temps producteur, et un temps consommateur. Nous savons aujourd’hui que bien qu’alternant entre ces deux postes, nous ne sommes qu’un seul et même agent du marché. Dans sa structure et dans ces visages, Humain trop humain en est, déjà, l’image.
Pour ceux qui entendraient vraiment dans le désaccord inaugural du dernier album de Dépêche Mode un son issu de l’univers (c’est à dire, un son universel), et qui trouveraient que ça sonne bigrement comme un ensemble de sirènes d’alerte, peut être sera t il bénéfique de prêter l’oreille à une proposition bien plus radicale encore :
Biosphère est le pseudonyme utilisé par Geir Jenssen, musicien norvégien officiant dans ces fascinants domaines musicaux que sont l’ambient, ou le field recording, pour ne citer que deux noms permettant de situer son travail. Plus précisément, on pourrait dire que Biosphère propose un sound design pour le monde tel qu’il se présente à nous, et peut être tel que nous le faisons. Plus fortement encore, on peut affirmer que, comme le disait Wilde, ce musicien compose les structures sonores que le monde se plait ensuite à imiter, puisqu’une fois entendues dans ses productions, on se surprend à reconnaître ces montages sonores dans la « vraie vie ». Nombreux sont ceux qui voient dans l’ambient une manière de créer des paysages sonores, aussi appelés « soundscapes ». Si on peut ainsi parler de la création d’un espace grâce aux fréquences sonores, et d’une proposition de déplacement dans ce paysage, alors Biosphère en est un des démiurges. La qualité des fréquences, le choix des textures, l’assemblage fluide, dans lequel chaque couche sonore s’emboite à l’ensemble aussi précisément qu’une navette spatiale s’arrime à la station internationale, tout conspire à produire un univers si proche de ce que nous appelons familièrement la « nature », et pourtant si loin des évocations stupides qu’on en effectue d’habitude (et je ne vais pas pousser plus loin la question, parce qu’étant donnés les codes selon lesquels je valorise ici le travail de Jenssen, Vivaldi lui-même et ses quatre saisons horripilantes de réalisme mimétique envers la fameuse « nature » pourrait en faire les frais, et comme paraît-il, la chose est quasi-sacrée…) quand il s’agit pour l’espace musical de se confronter au cosmos dont il fait vibrer la matière. C’est que la nature n’est pas ici séparée de ce qu’en font les hommes. C’est ainsi à un univers habité que convie cette mise en scène sonore, dans lequel on croise des voix, des signes de présence humaine, loin de ces univers éthérés auxquels l’ambient nous a trop souvent habitués, au milieu desquels on pourrait juste se planter pour hurler en vain « anybody outhere ??… ». Ici, c’est un petit monde aux forces tectoniques pourtant considérables : en pleine ville, sur le quai du métro désert, le casque diffuse ces ondes, qui semblent aptes à faire trembler le quai lui même, transformant le corps en cathédrale, gros transfo à forces telluriques, les tennis solidement plantées sur le béton, les neurones en vibration, créant à eux seuls un monde selon les principes qu’avaient déjà décrits les épicuriens en leur temps : vibrations, collisions, création.
Dans Shere of No Form, extrait de l’album Substrata, ce sont les cornes de brumes qui, dans le brouillard du monde, nous permettent de tracer les limites de l’environnement, sur le principe radar de la perception de la réverbération. La nostalgie nous tient, mais il ne s’agit pas pour Jenssen de nous poser au milieu de la banquise, à écouter béatement les baleines et à se laisser hypnotiser par les aurores boréales. S’il faut à ce point trouver des repères, cerner les falaises autour du brise glace, c’est bien qu’un mouvement est en projet. Au moment où les sirènes se mettent à beugler, on sait qu’il faut prendre le sac à dos, et partir. C’est là le départ qu’on sait sans retour, l’exode hors du monde tel que nous le connaissons pour une forme nouvelle, encore inconnue. Et si la musique n’est que formes, alors Biosphère est une illustration de plus du principe selon lequel, d’après Paul Klee, le monde actuel n’est pas le seul monde possible. Bonne nouvelle.
A la demande générale, et ce bien qu’à vrai dire, j’eusse préféré ne rien dire à propos de ce qui ressemble fort à un objet désolant, quelques mots à propos de ce qu’a commis Dantec, dans sa dernière livraison. Couverture pop, titre absurde. C’est à dire, véritablement absurde, au sens où on le sent davantage du à la commande originelle de la nouvelle qu’était censée être au départ ce roman qu’à une quelconque nécessité artistique. Peu de choses, dans ce récit, semblent d’ailleurs échapper à ces déterminismes extérieurs, et c’est bien là qu’est le coeur du séisme qui secoue ici l’écriture dantecsque; nettement plus qu’à l’accoutumée : l’auteur semble ne pas y mener sa propre barque, ou plutôt on perçoit un faisceau de déterminations qui viennent prendre les décisions d’écriture à sa place, Ainsi, le livre lui même est le résultat d’une commande passée à Maurice pour un recueil hommage à Albert Ayler, qui n’en attendait sans doute pas tant, ce qui en fait un croisement batard entre le placement nécessaire du musicien de jazz et les visions science-fictionesques récurentes de Dantec. Il y a des croisements vertueux, et d’autres semblent devoir demeurer stériles. Ici, précisément, la greffe ne prend pas : le prétexte ne fusionne pas avec le texte et le roman fait l’impression d’un gratin dauphinois technoïde dont l’appareil aurait simplement décanté. A aucun moment on ne comprend pourquoi c’est davantage ce jazzman que tout autre personnage qui se retrouve dans cette station spatiale. Enfin, si : d’après Dantec, il paraîtrait que, jouant sur des anches dures, Ayler produirait avec son saxophone des fréquences proches de celles qu’émet l’ADN, ce qui ferait du jazz Aylerien une image du serpent cosmique. Voila, lecteur, il faudra te contenter de ça, parce qu’en matière d’explications et de légitimation des formes utilisées, on n’aura droit à rien de plus. Il n’y a là, en fait, aucune nécessité, aucun ordre impérieux, autant de critères qui font précisément les grands livres, domaine auquel semble devoir irrémédiablement échapper Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute.
Dans l’un de ses journaux, Dantec raconte qu’ayant découvert Medhi Belhadj Kacem, il se trouve dans l’impossibilité d’écrire, dans la mesure où ce jeune auteur rend sa propre écriture obsolète, impossible. Dantec y fustige même tous ces écrivains qui osent encore publier des livres alors que de véritables maîtres les ont précédés. Ca donne ça :
« Il y a de cela environ dix-huit mois, alors que je remettais le manuscrit de Babylon Babies à Patrick Raynal, mon ami Richard Pinhas attira mon attention sur un auteur qui m’avait jusque là échappé, comme bien d’autres.
La lecture de son oeuvre durant l’été 1999 aura laissé des marques profondes, des failles et des abysses vertigineux dont la topologie ne s’éclaire que bien plus tard, comme ce soir, lorsque le processus de l’écriture parvient à une forme d’incandescence qui permet à mon cerveau de se concevoir de plus en plus , de mieux en mieux devrais-je dire, comme une surmachine métabiologique, un cosmos de combat, un laboratoire de catastrophe générale passé en phase active, et il est clair que jamais je n’aurais été en mesure de parvenir tout seul à ce premier degré d’initiation au bushido de la guérilla neuronomique ; l’auteur dont je parle s’est fait connaître ) moi par deux « romans », j’oserais dire deux objets littéraires non identifiés, deux machines de combat de la pensée et du langage lancées en terminatrices du Jugement dernier contre la médiocrité et les illusionismes qui prospèrent sur le conformisme ignorant de nos temps infâmes. 1993. L’Antéforme. Deux catastrophes sismiques dans le désert néohollywoodien de la littérature nationale. Deux points chauds qui ont fissuré la croûte géologique des langages normatifs et qui m’ont placé devant un impérieux défi, celui de sans cesse réentreprendre la mise en péril de toutes les certitudes acquises, et même de certains doutes par trop normalisés, de toujours savoir se séparer de soi même, s’aliéner dans un processus créateur/destructeur de formes, cet écho fractal du pouvoir divin, que parfois nous nommons « art ». Medhi Belhadj Kacem, tel est son nom, et on me dit que son nom (si ce n’est son oeuvre) commence à être connu. Tant mieux, je n’aurais donc pas à faire semblant de découvrir le génie de la littérature française de la fin du siècle, et je me sens moins que jamais forcé à adopter le régime utilitariste de l’actualité littéraire. La parution des deux romans de Medhi Belhadj Kacem prouve en premier lieu une chose : nous en sommes au point où deux oeuvres aussi éruptives et dangereuses ne produisent plus qu’un écho cotonneux se répercutant faiblement contre les cloisons capitonnées du Grand Hopital de la Rééducation; ce moment ineffable du premier posthomme, ce successeur du dernier homme, cet hypernihiliste festif et positif, correspond à ce sommeil comateux où deux véhicules de transformation aussi intenses ne peuvent même plus réveiller ce qui reste des consciences, puisque tout le monde continue de rester soi-même, imperturbablement, comme si Kacem n’existait pas, comme s’il n’y avait pas un avant et un après à son apparition, fragile et monstrueuse, sur la scène vermoulue du vieux théâtre littéraire national. Comme si l’on pouvait publier sans rigoler, et sans avoir l’impression de commettre un crime, les livres de Mazarine Pingeot après qu’eurent paru en ce monde les quelque 400 pages de L’Antéforme ?
Croyez-vous donc que leur lecture ne m’a pas confronté à mes propres limites, croyez-vous donc que Kacem écrive des livres pour qu’on en sorte intact, y compris – et surtout – si soi-même on écrit des livres ?
Il est des gens qui ne changent jamais tout en changeant continuellement d’opinion sur tous les sujets de société que cette société sans sujets impose comme thèmes de prédilection aux bavardages médiatisés, il est des gens qui sont toujours eux-mêmes, entiers ou intègres comme ils disent, entiers oui comme de solides murs porteurs, ne soutenant plus rien, et indéchiffrables comme l’enceinte d’un bagne. Rien n’y entre ni n’en peut sortir, sinon les fantômes du « moi », qu’il s’agit bien sûr de faire s’exprimer par tous les moyens. »
Le théâtre des opérations – 2000-2001 – Laboratoire de Catastrophe générale; Gallimart, p. 207-209
Un tel regard en arrière sur ce qu’a pu écrire Dantec à propos de la littérature a deux effets. Il met en évidence l’espoir qu’on pouvait placer en lui, et cela répond aux sarcames et aux agacements (qui me semblent d’ailleurs amplement légitimes) que le personnage peut susciter. Mais il sert aussi de mesure à la déception de le voir sombrer dans cette posture figée, « intègre » comme disent ceux qui ne s’avouent pas intégristes, détruisant ainsi sont art et la puissance de transformation qu’il contenait. Quant à Kacem, entre temps il s’est approché de Badiou, entreprenant avec lui un travail philosophique ardu, souvent hermétique. On doute fort que cela permettrait à Dantec de tresser aujourd’hui encore d’aussi belles couronnes de lauriers.
Retour des refoulés, la mémoire déjà un pied dans l’outre-tombe, la sensibilité régressive, ce sont les mastodontes de la musique d’antan qui font aujourd’hui l’actualité. Ca nous va bien au teint, à nous autres qui nous faisons un revival eighties. Des noms oubliés, en directe provenance du vingtième siècle, tentent sur notre époque sans doute déjà rétrogradée aux yeux de l’Histoire leur travail de design sonore, comme pour lui fournir une bande son à la hauteur du non sens qu’elle tricote tranquillement, comme si de rien n’était. U2, Pet Shop Boys, Depeche Mode, trinité musicale des roaring eighties. A l’époque, le meilleur des trois mondes, le Père Rock’n Roll, le fils Dark Electro, le Saint Esprit EuroPop; je sais, je sais. Les principaux concernés aimeraient se voir attribuer d’autres rôles. Bono se verrait sans doute bien en Christ martyr, mais ce n’est là qu’une pose : tout chez U2 relève de la litturgie et du dogme; et c’est bien Master & Servant que Jesus, perché sur sa croix, offrant sang et eau aux hommes dans ce qui restera comme le plus pervers et le plus universel des plans SM que la planète connut, aurait choisi comme soundtrack. Enfin, si le Saint Esprit est cette tension entre ciel et terre, cette puissance d’élévation qui tient à bout de bras ces deux extrêmes irréconciliables, alors c’est chez ces fiévreux héritiers de l’énergy disco qu’il choisira son expression sonore, et Neil Tennant sera cet archange qui viendra raconter aux oreilles des hommes ce qui les enracine au quotidien, sur des tonnerres de violons et trompettes apocalyptiques, et on sait que l’apocalypse ne pourra être qu’un pandemonium martelé aux infrabasses, celles qui nous saisissent tels que nous sommes, nous autres êtres humains : le coeur lourd, les pieds légers. Le Saint Esprit n’est ni chez le Père Bono, ni chez le fils Dave, oscillant entre chute et rédemption, il a besoin des ondes antigravitationnelles de la transe, de la high energy, des vibes, parce que c’est lui le propergol de l’ascension, et c’est dans ce mouvement que Chris Lowe est expert.
Les cavaliers de l’apocalypse ont donc décidé de faire sonner quasi simultanément leurs trompettes. Sans doute ne se sont ils même pas concertés : le temps les appelait, tout simplement, la catastrophe approchante réclamait ses muezzins annonciateurs de temps qui nous semblent de moins en moins nouveaux. Qu’on se le dise, nous sommes pour de bon en territoire connu : ground zero s’est répandu à la vitesse de propagation d’un son : KRACH.
Justement, quelle musique pour un temps où tout n’est plus aplani, mais chaos ? Les pochettes ne trompent pas. Lignes brisées contre platitude horizontale. Ce sont ceux qui font le plus les malins sur le terrain politique qui ont le plus mal compris leur temps. Bono se croit encore dans les années 80, alors que la volonté de puissance semblait pouvoir se propulser dans n’importe quelle direction, puisqu’elle ne trouvait face à elle aucun obstacle décisif. Achtung baby, c’était la musique des grands espaces, du rodéo planétaire, la bande son des virées au long cours, en berline yankee, sur des routes sans fin, balayées par des vents de sable, aux bas côtés indécis, mais ne s’effaçant jamais tout à fait sous les pneus optimistes : goodyear t’assure que tu ne manqueras ni de motels, ni de carburant, et que tu es partout chez toi. Le coffre vide, le réservoir plein, le monde roulait coude à la portière, cheveux mi-longs dans le vent chaud, sunglasses sur le nez face au soleil asymptotiquement couchant. Dans le ciel insouciant, pas un nuage avant l’horizon. Sans doute paumés par le trompe l’oeil des années 2000, ignorant que l’histoire ne ressert pas deux fois les mêmes plats, U2 nous la rejoue grands espaces, autodrive enclenché et traversée du monde sans poste frontière, sans se rendre compte qu’on roule désormais avec l’aiguille de la jauge à carburant dans la zone rouge, que les pneus laissent entrevoir leur structure interne, et qu’on aurait mieux fait de glisser quelques vêtements de rechange dans le coffre; les nuits sont fraiches dans le désert du monde. Bientôt, le coude toujours à la portière, dans l’impression persistante de l’absence de ligne à l’horizon, on ne s’apercevra même plus qu’on poursuit la course sur le seul élan, en roue libre, juste parce que nos freins, eux aussi, sont désormais incapables de nous arrêter. Le problème avec les absences d’horizon, c’est qu’elles sont parfois dues au brouillard.
Ligne brisées en couronne d’épines chez Depeche Mode et angle droit chez les Pet Shop Boys. Monde fracturé chez les uns comme chez les autres. Si les premiers donnent à entendre le son de l’univers, on sait dès les premières secondes qu’il s’agit de cornes de brume. Le monde est un super tanker échoué n’importe où, les cuves à sec, et nous traversons le pont de ce qu’on a longtemps pris pour un paquebot de luxe, de long en large, sans pouvoir descendre à terre : trop gros, trop haut, on a beau jeter l’ancre, les chaines ne sont pas assez longues pour accrocher un quelconque point solide qui permettrait de s’arrimer. Le cargo s’est planté là, salle des cartes hors d’usage, sous un ciel sans repère mais au moins, on sait que, comme on dit, on en est là où ça devait arriver un jour ou l’autre, à la fin de ce périple pendant lequel on répétait en choeur « Jusqu’ici, tout va bien ». Nous y voila. Sur le pont libre de tout divertissement, les passagers s’agitent de moins en moins, seule une bagnole ricaine, quatre passagers coude à la portière passent encore pied au plancher, dans le rugissement de leur mécanique assoiffée comme on l’est quand on pense que le monde continuera à payer indéfiniment en liquide. La tension devient de plus en plus fragile, les guitares se font de plus en plus rauques. Mais c’est à mesure que les temps se font sombres que la paix s’installe, par épuisement certes, mais aussi par acceptation des limites comme le cadre normal dans lequel la vie devra décidément être menée, et contenue. Le paysage sonore plus confiné, la reverb’ estompée, l’univers est à la mesure de l’âme; et celle ci se fait petite. Retour à la modestie, concentration sur soi. Gahan et Gore n’en sont pas à leurs premiers pas dans cette dimension réduite de l’univers, mais l’exploration est désormais, aussi une installation au long cours, une nouvelle colonie.
Plus de perspective ? Ce serait oublier que l’âme, même rétrécie, aspire à se dépasser, et que c’est peut être là que se trouve la tâche secrète de la musique. Qu’il s’agisse des plongées introspectives de Depêche Mode ou des SpaceLaunches des Pet Shop Boys, les sons prennent racine dans les limites même du monde, les sons industriels, les beats fondamentaux du coeur, mais il ne s’agit là que de points d’appui qui permettent aux neurones, au corps entier d’étendre ses réseaux dans toutes les directions, de se dépasser. Sur le pont du navire échoué, en beau milieu de ce qui va se transformer en dancefloor, deux gars discrets, deux dandys post-decadents installent un rack de puissance et quelques enceintes. En avant, un synthé et un micro sur son pied. Minimalisme, intelligent technology (c’est à dire une technique qui sait ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, et qui ne se prend pas pour sa propre fin). Les enceintes balancent quelques bips, elles ont le jus nécessaire pour faire vibrer le sol artificiel sur lequel godasses de chantier et chaussures de sport vont pouvoir frapper, synchronisées. Insouciance mise en avant, légèreté qui parvient, le plus souvent sur la corde raide, à ne pas devenir une simple superficialité. Ca aussi, Bono ne l’a pas compris : dans un monde sans horizon, on demeure perpétuellement à la surface. Neil Tennant donne le coup de grâce : « pas besoin d’une grosse bagnole pour aller loin ». Insouciants de l’essence, on a pigé que le monde n’est que ce qu’il est, que les grandes messes sont réservées à Dieu lui même, qui commence à se sentir seul dans ses temples. Concentrés sur le seul mouvement qui vaille, l’inquiétude, on devient son propre carburant, travaillant sa propre forme, consommant sa propre énergie, brûlant de son propre feu, hybrides autonomes, selfmobiles.
Chevauchant dans un monde qui n’a finalement pas perdu ses points cardinaux, qui y est même pour de bon circonscrit, nous savons où nous en sommes, ça devait bien arriver. Ok, cowboy, ton univers est restreint; il est l’heure de l’accepter. Yep, le soleil se couche, suivons le: Go west.