Archives pour juin 2007

Les petites recettes de Mamie Chabot – Aujourd’hui, le bricolage d’échelle.

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS Laisser un commentaire »30 juin 2007

C’est chouette, le time shifting : Y a des séquences tv qui sont prévues pour n’être regardées que quelques secondes, ce qui ne permet justement pas de les regarder. Elles ne sont d’ailleurs pas prévues pour ça : leur but est d’être vues, sans être regardées, pour qu’on en reçoive l’effet sans même s’en rendre compte, comme de simples évidences sur lesquelles on n’aurait à mener aucun exercice critique. Le time shifting permet de revenir sur ces ptits moments pour en observer d’un peu plus près les techniques, qui du coup paraissent « un peu » grossières.

Petit exemple avec le JT de 20h, sur France 2, le Jeudi 28 Juin 2007. Inutile de dire que ce soir là on met les p’tits plats dans les grands à la rédaction de France 2, puisqu’on a quelque chose de positif à dire sur l’action du gouvernement actuel : en effet, celui-ci serait crédité, alors qu’il n’est au pouvoir que depuis quelques semaines, de la plus grosse baisse du taux de chômage en France depuis des années. Bon, soit. Admettons qu’on ne se pose pas la question du lien entre des mesures par encore actées, donc pas encore mises en place et le résultat obtenu, admettons aussi qu’on ne se pose pas une seconde la question de la méthode selon laquelle le nombre de chômeurs est évalué (et, vraiment, si vous avez quelqu’un, dans votre entourage, qui travaille à l’ANPE, posez lui la question, et je suis sûr que vous allez rester un bon moment, bouche bée, à l’écouter vous raconter comment ça se passe).

Mais admettons tout cela. Acceptons l’idée que grâce au gouvernement actuel, le chômage soit réellement en train de passer sous des barrières historiques. Demandons nous simplement comment, sur France 2, l’information nous est présentée. Le mieux dans ce genre de situation, c’est de proposer aux cerveaux rendus disponibles par Samantha une image. Généralement, ça suffit à imposer dans les esprits une certaine représentation de la réalité. En l’occurence, en ce jour de Grande Nouvelle pour le pays, l’image sera une simple courbe représentant la baisse du nombre de chômeurs depuis un an.

La baisse du nombre de chômeurs sur une année, vue par la rédaction de France 2

Alors, je ne sais pas si vous vous souvenez de vos vieux cours de maths, mais bon, y a un truc dont tout le monde se souvient, c’est que quand on utilise un repère orthonormé, qu’on fait un graphique, il y a quelques règles qui doivent être respectées, entre autres en matière d’échelle. On peut imaginer une échelle qui soit progressive, mais généralement, quand c’est le cas, on le précise, et surtout cette progression doit être continue sur l’ensemble du graphique. C’est là une règle de base (sinon, ce serait un peu comme si votre carte routière ne représentait pas votre parcours avec une échelle régulière).

Bon, ça, c’est tellement basique qu’on ne va pas pouvoir soupçonner la rédaction de France 2 de ne pas le savoir. On peut donc affirmer, sans risque de les insulter (et même POUR ne pas les insulter) que quand il laissent cette règle de côté, c’est qu’ils le font intentionnellement. Regardez bien la courbe présentée par Pujadas, regardez bien l’échelle à gauche, là où une case représente 0,1 millions de chômeurs au dessus de 2 millions, subitement, en dessous, la même case en représente 0,5 millions. Ben oui, comment être plus suggestif qu’en grossissant l’effet ?! Autant dire qu’en quelques secondes, les esprits n’auront pas le temps d’analyser le tableau, les chiffres, et ne vont retenir que la forme de la courbe : on tombe manifestement nettement en dessous des 2 millions de chômeurs. Nettement ? euh… pas vraiment : le gouvernement nous annonce 1 987 200 chômeurs. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on frise quand même bien les 2 millions.

Tsss tssssssss… La rédaction de France 2 est consciente de s’adresser à un pays de mécréants, alors ils ont peaufiné leur graphique : regardez bien la courbe sur sa dernière portion : non contente de passer légèrement en dessous de la barrière des 2 millions de chômeurs, elle poursuit sur sa lancée et file fièrement vers le chiffre de 1,5 millions. On est en pleine économie fiction, en plein milieu du JT. Pourquoi faire tout ça ? Tout simplement parce qu’en terme de représentation de la réalité dans l’esprit du téléspectateur, c’est ultra efficace : le graphique ne passe que quelques secondes, on y cherche un repère, on le cherche spontanément en bas à gauche, on tombe sur le chiffre 1,5 millions, on regarde à droite, la courbe a presque rejoint ce chiffre. Effet garanti. Le client sera satisfait (et en l’occurence, on sait bien qui c’est, le client).

Celui qui se contente de regarder le JT, tout en s’avalant son bol de royco, en se disant que, quand même, il fait pas bien beau pour un mois d’juin, et qui voit passer ce graphique en 3 secondes, il ne retient qu’une chose : le gouvernement actuel a réussi, en quelques semaines, et en ne prenant aucune mesure, à ramener le nombre de chômeurs à presque 1,5 millions, alors qu’avant les dernières élections présidentielles, il stagnait désespérément au dessus de la barre soit disant fatidique des 2 millions.

Pure illusion bien sûr, mais ça fait un moment qu’on sait que la politique, et les votes, se décident sur ce genre d’illusions là. Et on en est au point où il n’est même plus nécessaire de se demander si ce genre de technique est efficace ou pas : le journal télévisé, surtout quand il est en quête d’audience, est le lieu par excellence où on ne divulgue plus la vérité, mais où on met en scène le fantasme du télespectateur cible.

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Dexter, ça tue.

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, MIND STORM, PROTEIFORM, SERIAL PORT Laisser un commentaire »27 juin 2007

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dexter.jpgDifficile de dire à l’avance ce qu’est une série « qui marche ». Déjà, il faudrait arriver à déterminer si c’est une série qui a du succès, ou si c’est une série qui présente un intérêt dans la courte mais volumineuse histoire des séries. Et ensuite, il est probable qu’une bonne série soit justement celle qui ne respecte pas les règles en vigueur. Cependant, plus encore qu’au cinéma, il semblerait qu’il y ait une règle, ou un principe qui fonctionne assez bien dans le monde des histoires épisodiques : une bonne série est une série qui nous parle finalement de nous.

Evidemment, c’est une évidence si on parle des grands classiques, des séries familiales comme la petite maison dans la prairie ou le Cowsby Show, dans lesquels on retrouvait finalement les affres grossis de n’importe quelle famille soucieuse de maintenir des valeurs qu’on dira « traditionnelles » dans un monde s’écartant peu à peu de ces valeurs. Mais c’est plus intéressant de se demander comment des séries moins familiales peuvent aussi nous parler de nous, et jouer le rôle de « miroir de la vie ».

Si Charles Ingalls est un miroir nous renvoyant une image idéale de nous même en vertueux patriarche, Dexter Morgan aurait plutôt tendance à être pour nous ce que Martin Winckler appelle un « miroir obscur ». Tout dans la série (du moins dans sa première saison) est fait pour le séparer des humains tels que nous les « connaissons ». Le scénario, comme la voix off, comme la mise en scène le mettent « à part », à tel point que ce Dexter semble être à la frontière de ce que nous appellons communément « humanité ». En termes simples, on pourrait dire qu’il fait partie des monstres que lui même pourchasse. Enfin, ça, c’est ce que pourrait dire quelqu’un qui lit le pitch de la série sans l’avoir vue, parce qu’en fait, Dexter est plongé dans un tel univers que l’effet produit ne consiste pas à nous le désigner comme monstrueux.

Tout d’abord, tout ceci se passe à Miami, ville que deux flics ont déjà immortalisée comme celle de la noirceur, des faux semblants artificiels, des bas-fonds soutenant un mauvais goût prononcé pour le bling-bling acheté au marché noir, ou chapardé à coup de gros calibres. S’acharnant sur ce lieu devenant à chaque fois plus mythique, Nip Tuck a enfoncé le clou en y installant son univers artificiel, son royaume de la supercherie et ses quêtes existentielles. Aujourd’hui, une série qui prend ses racines à Miami est une série dont les veines canalisent ce genre de sang : du non sens, du mauvais goût, de la dérive, du mensonge, de l’errance. Et tout personnage doté d’un minimum de conscience ne peut que s’y questionner. D’ailleurs, c’est bien là ce qui fait la distance entre les deux flics de Miami, qui sont tellement plongés dans ce fameux vice qu’ils ne s’en distinguent jamais vraiment (les seules respirations sont ces moments où les épisodes proposent ces lentes translations en bagnole, souvent nocturnes, toujours urbaines, sur fond de Foreigner ou de Phil Collins, moments pendant lesquels on ne prend cependant aucune altitude, on erre juste dans le paysage sans jamais pouvoir en sortir, comme si Miami était une île dans laquelle la seule issue provisoire était un moment de méditation au volant d’un cabriolet Ferrari, autoradio balançant à fond de la pop FM). Au 21ème siècle, Miami est toujours une île quand elle apparaît sur le petit écran. On s’en échappe toujours par la fiction, mais les scalpels ont remplacé les Ferrari. Mais la grosse différence, c’est que les méninges y turbinent sec : MacNamara est un regard conscient sur le monde qui l’entoure, suffisamment pour qu’il puisse prendre pour de bon ses distances avec lui. Dexter Morgan est un regard aiguisé sur son propre univers, en permanente distanciation, pour des raisons que lui même ne maîtrise pas, mais qui s’imposent à lui. Pour autant, toute l’astuce de la construction de la série consiste à jouer en permanence sur ces deux tableaux : Dexter est en même temps ce genre de grand frère idéal (ne serait ce que parce qu’il est invraissemblablement séduisant), et en même temps ce type qui est en permanence à la frontière de passer pour de bon « de l’autre côté », et les scénaristes savent bien jongler avec l’espoir qu’a le spectateur de voir son héros rester du bon côté de la barrière, quand il lui fait croire par exemple qu’il a pu commettre un meurtre injuste sur la personne de l’ex de sa petite amie.

Mais c’est là que la série est pernicieuse et astucieuse : très vite, pour nous, Dexter reste du « bon côté » quand il ne fait que découper à la scie circulaire des criminels avérés. A ce prix là, il reste humain. Et pour autant, il n’est pas une nauséabonde résurrection de Charles Bronson, uniquement motivé par un idéal délirant et purificateur de vengeance contre les « méchants ». Peu à peu en effet, apparait cette évidence que ceux à qui Dexter s’en prend sont des individus comme vous, comme moi, des gens tels qu’on en croise des milliers chaque jour : un jeune, un psy, un couple. Toutes ces futures victimes sont simplement des « acteurs sociaux » qui ont bien appris leur leçon, jouent leur rôle tel qu’on leur a appris à le jouer et se permettent simplement quelques parenthèses libératrices de temps en temps, pour laisser échapper la pression. Dans le lot, Dexter est le seul à avoir une double caractéristique : d’une part, il ressent la pulsion de violence plus fort que n’importe quel autre, et elle n’apparait pas comme une sorte de caprice adulte, mais plutôt comme un « don » apparu très tôt et qui aurait été aiguisé par une éducation appropriée. D’autre part, chez Dexter, cet appétit pose question, et il cherche à en faire quelque chose, bien qu’il se sente très démuni par rapport à lui même. Mais qui ne l’est pas ? Voilà donc le terrain sur lequel Dexter Morgan nous tend un miroir dans lequel on n’aimerait pas tant que ça se reconnaître si notre image n’avait pas, en l’occurence, les traits assez attirants (quand meme…) de Michael C. Hall.

blood_detail_transp2.gifDouble, le héros l’est donc tout autant que nous, et il fait fréquemment penser à la manière dont Alien s’hybride quand il est conçu par Jeunet dans Alien 4, et qu’il prend les doubles traits d’un humain, et du monstre, selon l’angle sous lequel il est éclairé. Dexter a cette double manière d’être, et la série sait composer sa mise en scène de manière à être tout le temps dans ce double espace : humain / non humain (et quel meilleur territoire que Miami pouvait permettre celà ?), le summum de ce type de mise en scène, son point culminant étant sans doute le générique lui même qui joue totalement la carte de la permanente double lecture des images, et y habitue le spectateur.

Parce qu’évidemment, si on pense qu’une bonne série est une série qui parle de nous, ça implique qu’on doive considérer à un moment que nous avons une place à tenir dans la série. Et c’est peut être là qu’on reconnaît les grandes séries, et c’est peut etre là aussi ce qui en fait quelque chose de spécifique par rapport au cinéma : une série entre chez nous, nous accompagne et doit tenir compte du spectateur dans tout un tas d’aspects de sa vie quotidienne (la série s’invite chez les gens, alors que c’est le spectateur qui s’invite au cinéma). On en reparlera un jour, mais une des séries qui avait le mieux compris cela était Clair de Lune, dans laquelle on trouve sans doute le catalogue le plus complet de la prise en compte du spectateur dans le dispositif même de la série. En apparence, Dexter est plus simple : un récit a lieu sur l’écran, on le regarde de l’extérieur en y retrouvant par moments nos propres faiblesses, nos propres interrogations, nos propres angoisses, un peu comme Cecilia Sarkozy doit regarder Desperate Housewives en se disant « Bree van de Kamp, c’est moi ». Mais dans le cas de Dexter, le dispositif va plus loin, et n’est finalement dévoilé qu’à la fin du dernier épisode de la première saison : alors que Dexter a été à deux doigts que tout soit révélé, et que son secret soit enfin dévoilé aux yeux du monde (et d’une certaine manière, comme un Erwan venu dans la « maison » justement pour être libéré du poids du secret pour pouvoir échapper au faire semblant, il n’attend que ça), tout revient finalement à la normale, et il constate, avec résignation (il serait volontiers effaré, mais on manque d’aptitude aux sentiments rend cela impossible) que ses secrets resteront intacts. Il aimerait bien que Rita, sa petite amie, puisse l’entendre. Elle même espère pouvoir être cette oreille prête à recueillir ses secrets et ses démons. Mais il le dit lui même : « la réalité est toute autre : aucune être humain vivant ne peut entendre ma vérité« . Si on traduit : celui qui accueillerait la vérité de Dexter les bras ouverts, saurait ce qu’il est tout en continuant à le considérer non seulement comme humain mais plus encore comme un humain hautement désirable, peut être même plus désirable que les autres, celui serait serait un homme mort. Et c’est pourtant le cas de nous autres, qui regardons avidement cette série. Dexter ne trouve dans son monde aucune oreille compatissante, personne qui puisse partager avec lui ses pulsions. Harry a disparu, et Dexter est dans un monde sourd (on pourrait dire, du coup, ab-surde). Finalement, les seuls à qui il puisse s’adresser, les seuls qui l’entendent et qui seraient tout prets à l’accueillir (avec sans doute des motivations assez diverses…) sont finalement ceux qui le connaissent déjà de l’intérieur, et qui l’ont déjà accepté. Mais admettons celà : le seul qui dans le cadre de la série est capable d’accueillir Dexter comme son frère, c’est… son frère. Et pour l’accueillir ainsi, il faut qu’il soit animé des mêmes tourments, qu’il soit au moins aussi peu humain que lui. Et la phrase de Dexter se confirme vite : « Aucun être humain vivant ne peut entendre ma vérité ». En d’autres termes, selon le code que lui a inculqué Harry, tout être humain capable de voir Dexter comme humain est lui même inhumain.

En somme, si Dexter connaissait ses propres télespectateurs, il les tuerait sans doute tous. Et selon le dispositif propre à cette série, si nous autres, télespectateurs, sommes précisément ceux là qui savent qui il est (ce sont les tout premiers mots du premier épisode : « Ce soir, c’est le grand soir. Et ça va arriver, encore et encore… Il faut que ça arrive. Belle nuit. Miami est une ville formidable. J’adore la nourriture cubaine. Les sandwiches au porc. Mes préférés. Mais pour l’heure, j’ai faim d’autre chose. Le voilà… », on est donc au parfum depuis la première minute), si nous avons été capables de l’accepter tel quel, sans aucune explication psychologique ou existentielle (elles n’arrivent que tard dans la saison, et finalement ne changent pas grand chose), si nous sommes donc ceux là, que cherche Dexter, et qui sont capables d’entendre sa vérité, c’est donc que nous sommes morts.

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Existe t-il un morceau qui mixerait Hotel California, Vanina et Pop Corn ?

Par Youri Kane Catégorie : PLATINES, POP MUSIC Laisser un commentaire »23 juin 2007

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Quand on commence à mettre des ingrédients dans le blender, avant de les mixer, on sait que l’objectif est certes de les mélanger, tout en espérant qu’il reste quelque chose de chacun d’eux. Et mine de rien c’est pas si facile, parce qu’il y a pas mal de risques que les ingrédients, une fois mis ensemble, ne donnent rien de bon, qu’on n’en reconnaisse plus aucun, que l’un d’eux bouffe tous les autres, bref que ça fasse finalement une bouillie peu digeste.

En musique c’est un peu pareil : quand on commence les mélanges, ça donne vite la gueule de bois. Et pourtant, la musique, comme la cuisine, n’existe que par les mélanges qu’elle propose. A moins de ne la considérer que comme une suite de sons qui ne se juxtaposeraient que successivement dans le temps (comme quand on chante tout seul, sans accompagnement), la musique est en fait aussi une juxtaposition de sons synchrones, donc joués en même temps. Et c’est bien pour ça que c’est un art qui se pratique souvent en groupe, et que si on le pratique seul, ça réclame souvent d’utiliser pas mal de machines jouant quasiment toutes seules leur propre partition. Mais au delà de ce présupposé technique, les mélanges en musique sont aussi ceux des références, puisqu’un musicien est avant tout quelqu’un qui aime la musique, à commencer par celle des autres. Il est donc peu étonnant de voir la reprise et la citation d’autres morceaux devenir un genre à part entière dans le monde musical. Certains se sont même fait une spécialité du mélange de morceaux parfois improbables (comme les excellents titres des 2 many DJs, en particulier). Mais d’autres vont s’ingénier à reprendre des grands classiques en les détournant totalement de leur direction originelle. C’est le cas de ce duo, qui demeurera, avant les Daft Punk, les premiers à se présenter sur pochette de disque et sur scène, affublés de casques de robots : the Moog Cookbook. Constitué de deux musiciens (se faisant appeler Meco Eno et Uli Nomi), ils se sont ingéniés à utiliser majoritairement des synthétiseurs analogiques (dont le plus célèbre demeure le fameux Moog), et à ne reprendre que des titres qui a priori ne peuvent précisément pas être repris avec un tel matériel.

The Moog Cookbook sur scène. Dites donc, ce look, ça ne vous rappelle personne ?Ils ne sont pas les inventeurs de ce genre : à la fin des années 60, au moment où apparaissent de manière massive les premiers vrais synthétiseurs, apparaissent aussi les Moog Records, qui sont des albums de reprises des titres du moment au synthé, s’approchant assez de ce qu’on appellait il n’y a pas si longtemps de l’easy listening. L’un des plus connus de ce genre est l’album « Switched on Bach« , de Wendy Carlos, qui restera dans l’histoire comme le premier album entièrement « joué » avec sur des synthés Moog. Autant dire qu’aujourd’hui, à l’heure où on est passé depuis longtemps à la génération des synthétiseurs numériques, ces engins semblent tout droit venir de la préhistoire, et qu’ils sont amplement dépassés par les machines actuelles. Cependant, nombreux sont ceux qui demeurent nostalgiques de cette période, regrettant l’analogique, qu’ils considèrent volontiers comme une sorte d’idéal musical vers lequel il faudrait retourner. The Moog Cookbook permet d’entretenir cette fascination pour les synthé « old school » (avec plein de potentiomètres dans tous les sens), avec cette particularité de reprendre non pas des oeuvres issues du répertoire classique, ni des standards des sixties, mais des titres qui nous sont bel et bien contemporains, ou presque, puisqu’ils s’attaquent par exemple au cultissime Smells like teen spirit de Nirvana, qu’ils transforment en bluette easy listening totalement inoffensive (mais c’est parfois là que se cache la véritable subversion, et on reparlera un jour de la manière dont la scène punk sera capable d’utiliser de telles méthodes apparemment fort peu violentes pour produire des disques pourtant redoutables (en somme, on reparlera de Taxi girl un de ces jours)).

Mais c’est à l’écoute enthousiaste d’un autre titre que je vous convie ici, simplement parce que c’est le plus terrible que le duo ait proposé, au sein des deux seuls albums qu’ils ont proposés durant leur courte carrière. Parmi les classiques des classiques, ceux qui sans doute font partie de ces morceaux qui ne peuvent être joués que par ce qu’on appelle classiquement un « groupe », avec des « vrais » instruments, ces morceaux qu’on apprécie même encore un peu plus quand ils sont joués « unplugged », il y a cet incontournable « Hotel California« . Alors bien sûr, le principe même du « moog records », c’est que les parties vocales sont elles mêmes jouées par le synthé. Exit dont les paroles étranges et subliminales du titre des eagles, seule reste la mélodie. Evidemment, on peut craindre le pire, et le pire serait que ça sonne un peu comme du Charly Oleg massacrant le répertoire classique au Bontempi. Alors oui, oui, a priori ça sonne un peu comme ça. Mais accrochez quand même vos ceintures, parce que l’oncle Charly semble bel et bien avoir abusé un peu de tout un tas de substances illicites, et il va réussir à arracher le morceau à ses racines, et à le mettre immédiatement sous perfusions, à le brancher à tout un tas de machines lui permettant d’accéder à une nouvelle vie. Et, cas unique dans les morceaux de Moog Cookbook, le morceau prend une telle liberté qu’il traverse successivement plusieurs styles musicaux, jusqu’à aller rencontrer, dans un « Gig » final un peu invraissemblable mais totalement « naturel », le classique de la musique électronique qu’est Pop Corn, et l’indémodable titre de Dave « Vanina« . Oui oui, c’est possible. Incongru quand on ne l’a pas encore entendu, mais absolument « normal » après écoute.

Et pourquoi Pop Corn vous demandez vous ? (puisque bon, Vanina, c’est carrément au delà de tout questionnement !) Eh bien tout simplement parce que la nature est bien faite, et qu’en 1969, année où sortait Switched on Bach, sortait aussi un album de Gershon Kingsley, intitulé « Music to Moog by » (décidément…), dans lequel apparaissait la première version de ce titre devenu depuis un classique de la musique electro : Pop Corn.

La groovebox Rolan MC-808, sans doute la plus connue, ne serait-ce que parce qu’elle a donné son nom au groupe 808-State, qui sortira l’important album “Newbuild” en 1988At home with the Groovebox - 2000En écoute, donc, le titre de Moog Cookbook, accompagné par son ancêtre, non pas la version des Eagles de Hotel California, qui n’aurait ici que peu d’intérêt, mais la reprise que Gershon Kingsley a faite, lui même, de son propre morceau, en 2000 pour la géniale compilation « At home with the Groovebox« , projet qui consistait à donner à des musiciens ou groupes contemporains un synthétiseur de la fameuse série Roland x0x, et de leur demander de composer, sur cet instrument, un titre de leur choix, en suivant comme unique règle de n’utiliser QUE les ressources de cet instrument, qui se définit habituellement par les mots suivants : « a band in a box » (NB, on y retrouve aussi bien les contemporains Air que le pionnier de la musique électronique (en particulier sur Moog) qu’est Jean-Jacques Perrey). On est certes entre temps passé à l’ère du numérique, mais on voit bien dans cette compilation l’aptitude de tout ce petit monde à tirer de ce type d’instrument des univers extrêmement variés. Et pour mémoire, on jettera une oreille au titre d’origine, tiré de l’album « Music to moog by » dont il faut se rappeler qu’il date de 1969.

Quelques liens enfin :

Ce qui semble bien être le site officiel du groupe Moog Cookbook.
Une petite sélection de Moog Records. Je présume que quelques unes des pochettes présentées vont vous faire immédiatement saliver !

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C’est quoi, la musique du futur ?

Par Youri Kane Catégorie : PLATINES, PROTEIFORM, SOUNDSCAPES 4 commentaires »22 juin 2007

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Le double CD de la bande originale de la série Capitaine Flam (Captain Future, pour les puristes)Et si c’était le jazz, la musique du futur ?

Bon, évidemment, aujourd’hui, on a plutôt tendance à imaginer que la musique du futur, ça doit être un mélange de techno, de post-rock, d’ambient. Si on devait concevoir le groupe du futur, on y verrait assez facilement Brian Eno aux claviers, la rythmique de Godspeed you Black Emperor, une boite à rythme manipulée par Richard James in person. Allez, on pourra toujours ajouter à cela quelques parties vocales avec la voix de Tom Yorke samplée, avec des petites intonations de Cee-Lo pour le punch.

Ca, c’est une version possible du futur, mais qui n’est finalement que notre présent un peu accentué.

On va supposer qu’en fait, c’est le jazz qui constitue la vraie musique du futur. Je ne parle pas de demain, mais du futur comme on en parlait quand on imaginait l’an 2000 depuis les annees 70. Et pour appuyer cette idée saugrenue, je vais présenter deux indices :

Le premier est récent. Si vous avez suivi la dernière saison de la « nouvelle star », (allez allez, je sais que vous l’avez suivie !), vous avez peut être remarqué qu’un certain nombre de reprises étaient fortement marquées par un esprit jazz, et ce bien au delà des classiques reprises de titres tels que ceux que chantait Sinatra. Là, c’est par exemple « like a virgin » qui se faisait tailler un costard sur mesure façon Big Band (certes déjà confectionné pour le film « Moulin Rouge » auparavant). Et on ne parle pas du jazz de Michael Bublé là, mais d’un jazz complexe, aux charpentes destructurées, aux rythmes syncopés, aux accords suffisamment tordus pour qu’une technicienne comme Raphaelle s’y plante en beauté, et en direct. Bref, pas tout à fait du Harry Connick Junior, en somme. Il ne faut pas forcément voir comme un hasard le fait que André Manoukian fasse parti de ce jury en venant du monde du jazz, il ne faut pas voir non plus comme un hasard le fait que Manu Katché consacre une partie de son travail de batteur à ce style, il n’est donc pas étonnant de voir les candidats s’y adonner, et d’y prendre plaisir, même si a priori on pourrait penser qu’il s’agit là d’un style marqué du sceau du passé, impropre à séduire et à soulever les générations les plus jeunes de ce début de vingt et unième siècle.

Second indice, plus ancien, puisqu’il nous vient des années 80. Ceux qui étaient déjà dans ce monde, et qui étaient déjà en état de regarder ce que les vénérables japonais nous envoyaient via miss Dorothée sur le réseau hertzien pouvaient meubler leur après midi avec des Candy, certes (pour les filles), des Goldorak (pour les amateurs de Mécano), des Tour du monde en 80 jours. Mais bon, pour les adultes, enfin, les enfants et ados un peu hmmm… matures, qui aimaient bien se prendre la tête avec des cerveaux de grands savants conservés dans des mini soucoupes volantes, des équipiers qui changent de tête à volonté (sans être pour autant un Barbapapa, ne pas confondre !), des histoires tordues, et à vrai dire carrément incompréhensibles quand on les suivait au rythme d’un épisode par semaine (eh oui… Emule n’était pas encore là pour nous permettre de se voir toute une saison d’un coup, en japonais sous titré dans la nuit suivant la Capitaine Flam (captain Future pour les puristes)diffusion !), il y avait ce Capitaine, qui en France avait choisi un nom incendiaire : Flam. Mais en l’occurence, peu importent les personnages, le look du vaisseau spatial, les aventures tordues. Ce qui distingue cette série animée de toutes les autres (mise à part Cobra, dont on reparlera), c’est la bande originale. On aurait pu, comme pour toutes les productions de type « science fiction » de l’époque, tout appuyer sur les synthés et les « compositions » (hum…) des musclés. Mais non, les producteurs japonais ont décidé de demander à un compositeur de jazz, Yuji Ohno, de créer toute l’ambiance sonore de chaque épisode. Ne nous méprenons pas : le générique connu en France fut composé par Jean Jacques Debout, et n’a rien à voir avec les morceaux de Ohno. Mais souvenez vous (si vous en avez la mémoire), des ambiances sonores des épisodes du Capitaine Flam, et vous finirez par tomber d’accord avec moi :

Le jazz est bel et bien la musique du futur.

En écoute, donc, trois extraits de la bande originale de la série, qui existe sous la forme d’un double cd, reprenant les meilleurs morceaux composant la bande son des différentes saisons.

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JUSTICE – La loi, c’est eux

Par Youri Kane Catégorie : MECA, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »19 juin 2007

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Et voila, ça commence mal.

On aimerait éviter les évidences, ne pas trop trop tomber dans les lieux communs, s’interdire de parler de « ce groupe dont il faut absolument avoir parlé », mais il arrive qu’on ouvre le lecteur media, qu’on lance un album inconu, d’un groupe dont on n’a que vaguement entendu parler, et que le ciel, accompagné des créatures censées le peupler, vous tombe dessus via les enceintes. J’ai pas encore testé l’expérience, mais pour ce dont il s’agit là, on peut craindre que la tentative l’écoute au casque soit neurologiquement fatale.

Ainsi donc, en cette année ou les français qui votent massivement ont tout aussi massivement refusé l’ordre juste qu’il leur était proposé, Justice vient nous réconforter et nous mettre en tête que la France, ça peut être CA aussi. On le savait plus ou moins, Daft Punk nous avait donné deux trois raisons d’être fiers, et il n’est pas étonnant de voir Justice suivre l’ombre de Pedro Winter, manager en chef du duo imperturbablement casqué.

A l’écoute, ne touchez à rien : les premières mesures de Genesis vont vous faire penser que quelque chose cloche avec le réglage du surround, voire que le pere noel est passé en douce en plein mois de juin (de toutes façons, y a plus d’saisons) pour doter votre nid douillet d’une sono apte à transmettre des basses insoupçonnables. Ca vibre, ça rebondit sur les murs, ça laisse LFO loin derrière parce que ça réussit à faire décoller des morceaux tout légers avec des boosters de basses lourds comme un A380. Evidemment, on pense vite fait à pas mal de monde, et plutôt des pointures : Aphex Twin, LFO, Daft Punk, prodigy, Celestial Choir, tous les createurs de musiques pour Amiga dans les années 80, Jacques Lu Cont pour les plus connus, mais tout est comme si on avait changé de siècle; et c’est d’ailleurs le cas. Les références vont d’ailleurs beaucoup plus loin que le simple index de « Modulations » : il y a quelque chose qui vient du jazz dans la manière de rompre les rythmes, de produire des syncopes à droite à gauche comme un boxeur casse le rythme des coups pour provoquer les changements qui vont tisser un autre rythme. Il y a quelque chose de cinématique aussi dans cette musique, qu’on croirait écrite pour servir de bande son aux Transformers (du moins, tels qu’on pourrait les rêver). Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard si Peugeot a déjà utilisé un des titres de l’album pour illustrer sa pub pour la 407, qui se passe justement dans un univers de jeux vidéo, dans lesquels des robots dignes des mecas japonais promènent leur progéniture dans leur poussette au son de « Waters of Nazareth ».

La pochette, le groupe, les fans (déjà), ont récupéré un symbole phare depuis « quelques temps » : la croix (cf la pochette de l’album). Nul doute que s’il s’agit là d’une proposition spirituelle, elle devrait faire pas mal de convertis.

En écoute : sans doute, en dehors des imparables singles de David Guetta et Bob Sinclar, LE single de l’été, assez conformément intitulé D.AN.C.E., qui est ne constitue cependant qu’un aspect de l’album, qui verse ensuite dans une ambiance plus sombre. Je l’ai fait précéder d’un autre titre « Stand on the word« , de la chorale « Celestial Choir », mixée par un des papes de la disco, Larry Levan. Même ambiance sautillante, même voix de gamins (qui n’hésitent pas à chanter carrément faux chez Larry Levan, mais quoi de plus sympa qu’une bande de mioches qui s’égosillent en choeur, quand la rythmique leur donnent cette espèce de groove génial ? (un conseil, mettez ça dans le lecteur qui accompagne vos déplacements vers le boulot, le matin, et vous allez voir que votre journée va prendre une toute autre allure !)). Juste un dernier mot : ce titre se trouve dans la double compil que les Pet Shop Boys ont proposée dans la géniale collection « Back to Mine« , deux cd (un pour chaque membre du duo) dans lesquels se trouvent pas mal de surprises, dont cette chorale un peu bordélique (chez Chris Lowe) ou Etienne Daho in person (chez Neil Tennant).

Allez, vous voulez voir à quoi ça ressemble, une chronique un peu construite ? Mettez la galette de Chris Lowe sur la platine, écoutez la petite tuerie qui porte le numero 6 ( Never Be Alone ), demandez vous si ces basses sautillantes, juste saturées comme il faut, ne vous disent pas quelque chose. Jetez un coup d’oeil à la pochette, qui a bien pu faire ça ?

Justice et Simian (et ça, on y reviendra).

Voila, la boucle est bouclée et tout ceci pourrait aisément démontrer que nous vivons bel et bien dans un monde bien organisé, où toutes les choses sont bien à leur place, comme si un dieu de la musique avait décidé de nous faire un classement définitif, pour qu’on s’y retrouve, un peu.

Sur ce, je vous souhaite de bonnes petites trépignation du fondement à l’écoute de tout ça !

Justice - +

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LE PETIT PEUPLE DU BITUME – DARAN -2007

Par Youri Kane Catégorie : POP MUSIC Laisser un commentaire »17 juin 2007

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Le petit peuple du bitume - Daran - 2007Bien sûr, quand on commence un blog, et qu’on aborde des domaines comme le cinéma, la littérature ou la musique, on est amené à se demander ce qu’on va mettre en avant, particulièrement quand il s’agit des premiers posts. Bon là, j’ai commencé avec Gainsbourg, ça va, ça donne une forme de légitimité musicale à l’ensemble, le lecteur va se dire qu’il peut faire confiance à la rubrique “Pop Music” de ce blog, qu’il pourra cliquer les yeux quasiment fermés et les oreilles grandes ouvertes sur les pistes proposées en écoute. En même temps, Gainsbourg, c’était pas vraiment une grosse prise de risques. Reste à transformer l’essai. Plein de propositions élitistes me viendraient assez facilement en tête, mais finalement, je me suis dit que j’allais d’abord parler ici de ce que j’écoute le plus dès que je mets les écouteurs dans mes oreilles, que je sors, et que je choisis dans mon lecteur ce qui va m’accompagner dans mes longs déplacements vers le boulot (entre autres). Et actuellement, l’album qui constitue systématiquement mon compagnon de route, c’est le dernier album de Daran, Le petit peuple du bitume. Il est probable que de Daran vous connaissiez principalement un titre, “Dormir dehors“, qui était sorti en 1994, dans l’album 8 barré, quand il sortait encore ses disques sous le nom “Daran et les Chaises“. Depuis, les Chaises ont disparu, et Daran sort néanmoins régulièrement des albums qui jusque là, ont toujours réussi à proposer quelques titres intéressants.Mais le petit peuple du bitume semble être le premier album dont on n’a envie de sauter aucune piste. Tout d’abord il se présente bien comme un ensemble cohérent, avec une sortie bouclant sur le premier titre, il développe une certaine ambiance, sur laquelle on reviendra, et on a l’impression qu’après pas mal d’expérimentations dans les albums précédents (parfois accoustiques, parfois blues, parfois plus electro), Daran ait réussi à faire prendre le ciment de son propre style, autour d’un rock qui fait parfois furieusement penser à Pink Floyd, ou plutôt aux albums solo de Roger Waters : morceaux ne refusant pas d’être longs, de développer des ambiances, de laisser la guitare prendre le relais pour décoller après les mots trop plombants, production vraiment soignée, compositions qui embarquent les oreilles et tout ce qu’il y a entre elles, qui prennent l’auditeur par la main pour l’emmener en plongée pour presqu’une heure, une heure qui à chaque écoute me semble longue, sans que ça soit un défaut, mais juste parce que Daran parvient à installer posément ses mélodies, ses textes, et qu’on a l’impression que l’album se déroule avec une force tranquille que je n’avais pas encore perçue dans ses précédentes compositions. Aboutissement musical donc, mais aboutissement dans les textes aussi. Ca a l’air vraiment compliqué d’écrire des chansons en français. Soit on va vers la véritable poésie (comme dans la plupart des chansons de Bashung, par exemple), soit on se dirige vers le ludique (genre Lio, Elie Medeiros), soit on est entre les deux (Jacno, Taxi Girl…). Mais il y a peu de place pour les textes de chanson qui seraient un peu l’équivalent français des chroniques sociales que parvient à faire, aux USA, un Bruce Springsteen. Eh bien voilà, plus j’écoute le petit peuple du bitume, et plus je retrouve dans cet album cette aptitude à décrire un univers social, une ambiance d’époque par l’intermédiaire de tranches de sentiment décrites souvent à la première personne. Et c’est rare que des chansons en français parviennent à décrire ce qui constitue finalement notre pays, dans ce qu’il a de modeste, de même pas marginal, mais plutôt de simplement populaire, avec toutes les frustrations, toutes les colères rentrées, toutes les rages impossibles à exprimer parce qu’on ne sait même plus sur quoi elles portent, sans tomber dans le pathétique. Daran, a su là trouver un flow qui permet justement de maintenir tout le temps la distance avec le pathétique, et donc avec le ridicule (et ça, il n’y avait pas toujours échappé auparavant). Il a une manière bien a lui de sembler finir une phrase musicale sur une affirmation, et de la dépasser néanmoins avec quelques mots, quelques notes supplémentaires qui vont apporter une nuance supplémentaire, et donner vie à la chanson, comme si on était plongé dans les pensées de quelqu’un d’autre. Du coup, il peut se permettre d’aborder des choses qu’on voit rarement abordées dans la chanson française, telles que la misère (et on tremble d’effroi devant ce que des chanteurs plus connus pourraient faire de ce genre de thème, en trois minutes trente de violons degoulinants de bons sentiments, là où Daran installe en neuf minutes un paysage dans lequel le souffle des SdF produit au petit matin la brume matinale dans laquelle se réveillent nos cités (le petit peuple du bitume)), ou bien ce sentiment étrange qu’on peut avoir quand on pense avoir atteint un stade où on s’est sorti d’affaire, on vit bien, et où néanmoins on regarde en arrière sur les temps plus durs en se demandant si, par hasard, ce confort ne serait pas, un peu, une trahison (au moins), ou bien encore ce caractère glacé et glaçant que peut avoir la beauté quand elle n’est qu’un agencement de formes conçu pour nous satisfaire (belle comme). Je pourrais citer chaque chanson de cet album. Je serais tenté de les mettre toutes en écoute, juste pour les faire découvrir (vous savez, comme on est capable de tanner ses potes en leur faisant écouter une par une, en leur imposant un silence religieusement reccueilli, toutes les chansons qu’on trouve importantes, en oubliant que pour eux, c’est peut etre pas tout à fait le moment). Du coup, pour que l’album reste à découvrir, je mets juste en écoute un titre de l’album, qui me semble témoigner de l’ambiance générale, et dont je n’ai pas parlé précédemment (mort ou vif), accompagné de Dormir dehors, non seulement pour rafraichir les mémoires, mais aussi parce que même si à l’époque certains avaient considéré ce titre comme une forme de trahison, il m’avait déjà semblé que c’était dans ce ton là que Daran pouvait trouver une forme d’accomplissement. Et le petit peuple du bitume me semble avoir compris cela, et l’avoir pleinement réalisé. Et j’y rajoute un titre qui est tiré de l’album précédent (Pêcheur de pierres), qui contient quelques pépites, telles qu’une sorte d’église.

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LA DECADANSE – Gainsbourg/Birkin – 1971 (et reprise video en 2007 par Alain Chamfort )

Par Youri Kane Catégorie : POP MUSIC Laisser un commentaire »17 juin 2007

Clip de Alain Chamfort - La décadanse (2007)Morceau inaugural du blog, son hymne pourrait on dire ! Seul un vrai musicien, amateur de jazz qui plus est, pouvait concevoir un pareil morceau dérythmé. C’est sa “bancalité” qui m’intéressait ici, parce que c’est précisément ça qui fait que le morceau fonctionne. Bien évidemment, et sans se livrer ici à une explication de textes, dans ce titre, il n’y a pas que le rythme qui soit déconstruit et déséquilibré : comme souvent chez Gainsbourg, on a un double texte, ici plutôt clair. Mais peu importe la provoc’, qui n’est jamais ce qui donne à quoi que ce soit sa valeur, ce qui importe ici c’est l’ensemble, la qualité incroyable des voix, moins due aux qualités vocales des interprètes (qui ne sortent pas vraiment d’un cours de chant d’Armande Altaïr) qu’à la maîtrise de la prise de son de Gainsbourg lui même, l’impression d’être là où on ne devrait pas être, partageant l’intimité d’un couple au moment peut être le plus intime, celui où le désir crée du déséquilibre et fait basculer le tout (le couple, la chanson, son rythme, ses mots, sa mélodie, l’auditeur) vers ce qui n’était pas prévu, vers un dépassement partagé.Signalons aux amateurs de choses rares qu’Alain Chamfort, décidément de plus en plus classe, en propose une relecture dans sa récente intégrale. Musicalement, je ne suis pas sûr que sa version apporte grand chose à la version d’origine. Je la trouve même un peu moins bancale, du coup un peu plus pop, mais c’est tout juste si la chanson n’y perd pas un peu de cohérence musicale. Par contre, là où Chamfort devient bigrement intéressant, c’est quand il accompagne cette reprise d’un clip tout simplement parfait, dans lequel l’intimité des voix, sans doute plus puissante dans le couple Gainsbourg/Birkin, va être décalée vers une intimité visuelle, que toute la mise en scène du clip parvient à installer, que ce soit par des astuces d’éclairage (la minuterie, les images infrarouge), ou que ce soit par l’astuce finale du scenario, qui vient apporter la dernière touche de déséquilibre à un ensemble qui s’appuyait déjà sur une jolie inversion des rôles. La chanson trouve là sa modernité. Je rêverais presque d’avoir un montage du clip de Chamfort sur la bande son originale de Gainsbourg et Birkin. Mais on ne va pas bouder le plaisir qu’on a, aussi, à entendre Chamfort endosser ce rôle là, qui lui va comme un gant.

En homme intelligent, Chamfort a compris que le net n’avait pas forcément été créé pour le ruiner, ni même le desservir. Sa page sur Myspace propose donc le clip, qu’on peut donc découvrir sans devoir placer sur ses étagères (toujours trop petites) la lourde boîte de son intégrale : http://vids.myspace.com/index.cfm?fuseaction=vids.individual&videoID=1944872559

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ENTREE EN DEMESURE

Par Youri Kane Catégorie : Non classé Laisser un commentaire »17 juin 2007

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Ubris (ou hybris, selon les manières de rendre dans notre alphabet les mots grecs) désignait chez nos ancêtres ce qui dépassait la mesure, ce qui sortait du cadre normal et souhaitable des choses.Le net est précisément un de ces lieux, une de ces zones d’autonomie temporaire dans lesquelles la démesure peut se poser, au moins un instant.

Pourquoi la démesure ? On y reviendra certainement, mais avant tout parce que tout est désormais très mesuré, réglé, normé, rendu adéquat, opportun, conforme aux codes en vigueur. La démesure est précisément ce qui échappe au correct, ce qui refuse de marcher au pas, ce qui crée du déséquilibre.

Or le déséquilibre, (et ça aussi, nous y reviendrons), c’est ce qui nous permet de marcher.

En d’autres termes, il sera question ici de (en vrac, et de manière non exhaustive) : philo, cine, musique, littérature, bagnoles, sexe, culture, éducation, politique, lieux, morale, morales, peinture, jeux video, technique, sciences, bouffe, rencontres. il sera aussi question d’êtres humains, aussi bien morts que vifs, tout simplement parce que dans nos vies bien organisées, c’est sans doute là que se trouve le plus fort potentiel de désordre, donc d’ubris.

Cet article devrait peu à peu se retrouver dans les oubliettes de ce blog. J’espère juste que ses successeurs sèmeront un peu de désordre.

Vous verrez bien.

La Décadanse - Gainsbourg - BirkinIllustration sonore : Jane Birkin et Serge Gainsbourg – La décadanse 1971

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