Archives pour juillet 2008

On dirait le Sud

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »24 juillet 2008

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Le tropicaliste Pierre Gourou avait eu cette formule quelque peu, euh… lapidaire, pour désigner la femme africaine : « La femme est la bête de somme de l’Afrique« . Si l’affirmation correspond bel et bien à l’idée qu’on se fait de ces femmes, du moins dans les regards ponctuels que nous jetons à ce continent quand l’envie de compatir nous prend, il ne faudrait pas en faire, non plus, une sorte de raccourci facile, qui permettrait, de plus, de pointer les hommes africains comme flemmards, regardant leurs femmes bosser pour eux. L’image est assez profondément accrochée dans les esprits, mais on sait ce que valent les images.

Normalement, si vous vous êtes laissés aller à bouger un peu sur le son des amazones de Guinée dans l’article précédent, vous avez du, déjà, rompre un peu avec cette vision doloriste de la femme africaine. Alors, comme vous êtes bien disciplinés et bons danseurs, voila de quoi compléter cette écoute.

Par le plus grand des hasards, je suis tombé hier sur une émission diffusée par France Inter, l’après midi, qui s’intitule « L’Afrique enchantée« . Elle est quotidienne, et est présentée par Soro Solo et Guillaume Thibault, et alors même que j’avais plus ou moins en tête ce précédent articles sur la guérilla musicale à laquelle se livrent ces amazones guinéennes, mes oreilles ont soudain capté cette émission qui en parlait, justement. Plus largement, l’émission était consacrée aux femmes d’Afrique, et traitait son sujet sans compassion, et sans complaisance. Au fur et à mesure que l’émission avançait, j’avais une lecture qui me revenait en tête, celle de Badiou qui, dans son livre « De quoi Sarkozy est il le nom ? » parle d’un principe qui pourrait être politique : la fraternité. A la lecture de ces pages, je m’étais dit que le problème de la fraternité, c’est que c’est un concept un peu vain si il ne fait pas aussi l’objet d’un « ressenti ». Or je doute que l’Europe en général et la France en particulier perçoive spontanément l’africain comme son frère.
Et c’est peut être ce que cette émission réussit à capter, ou à générer : de la fraternité, et de la chaleur.

Alors comme ce genre d’occasion est rare, la voici.
Et en voici, aussi, le site, qui permet d’accéder à son podcast.

Si vous avez aimé les amazones de Guinée, vous devriez prendre un certains plaisir à découvrir le paysage qui les entoure, et SURTOUT, je vous conseille de ne pas rater leur interview, qui est tout bonnement sidérante si on a en tête le fait qu’il s’agit, quand même, de gendarmettes ! Et c’est peut être dans ces moments où on génère de la fraternité qu’on peut dépasser, enfin, les propositions de communautés dont on sent (et on sait, d’ailleurs) qu’elles ne sont que trop économiques.

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Fantaisie militaire

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROPAGANDA, PROTEIFORM Laisser un commentaire »24 juillet 2008

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On peut être amateur de musique militaire et avoir un certain goût pour la liberté.

Oui.

Mais pour ça, il faut être africain.

Oui oui.

Il va falloir réviser quelques a priori. Mais d’abord, un peu d’histoire.

1958. La France organise un grand referendum visant à intégrer les pays de l’AOF (l’Afrique Occidentale Française (souvenez-vous, les colonies…)) dans une communauté française. Un seul pays refuse : la Guinée, qui voit dès lors ses relations diplomatiques et économiques rompues avec la France (comme quoi, la liberté de l’autodétermination n’est jamais tout à fait gratuite dans un monde économiquement intéressé, mais bref). Elle y gagne cependant son indépendance, le 2 Octobre, si on veut se souvenir d’une date. Ahmed Sekou Toure devient président et, sentant que de Gaulle ne lui pardonnera jamais de l’avoir fait huer par la foule lors de sa venue à Conakry pour soutenir son projet de communauté française, s’allie avec l’union soviétique pour mettre en place un régime socialiste (souvenez vous, le socialisme…), et ce jusqu’à sa mort, en 1984.

Je vous vois déjà regarder cette histoire de l’oeil de ceux qui en ont déjà beaucoup lu, et vu sur l’Afrique et ses rocambolesques aventures géopolitiques, et l’irruption des mots « union soviétique » (souvenez-vous…), « socialisme »(…), ne doit pas arranger les choses. Et pourtant, derrière une alliance davantage due à la nécessité d’échapper à ce qui deviendra la françafrique (un terme que Touré n’entendait pas tout à fait de la même oreille que son homologue ivoirien, Felix Houphouët Boigny, mais plutôt tel que le bras droit africain du Général de Gaulle, Jacques Foccart, comptait bien l’imposer en douce (enfin, « en douce », c’est une expression qui n’a en l’occurrence que peu à voir avec la douceur, mais bref…), Ahmed Sekou Touré va faire preuve de quelques coups de génie, dont le moins surprenant n’est certainement pas la création de l’orchestre de la gendarmerie nationale, qui aura pour caractéristique étonnante de n’être composé que de musiciennes, et pas n’importe lesquelles.

Le créateur officiel de ce qui ne va jamais s’apparenter à une simple fanfare, c’est le ministre de la défense nationale de l’époque, Fodéba Keita, qui en 1961, a l’intuition qu’un détachement de gendarmettes musiciennes est le media dont a besoin le pays fraichement indépendant pour chanter aux oreilles du monde entier les joies de la révolution. Et là, subitement, tous les soupçons d’archaïsme poussiéreux qui semblaient planer sur cette histoire s’envolent, pour faire entrer la Guinée dans une modernité dont il semblerait que nous soyons encore éloignés (à en juger, tout du moins, pas nos propres fanfares militaires défilant ce 14 Juillet sur nos Champs Elysées, devant des chefs d’état du monde entier, en jouant « Méditerranée » (oui oui, le « Méditerranée » de Tino Rossi… en fait, il y a une malédiction musicale chez Sarkozy : Mireille Mathieu débarque comme un tsunami sonore et fait chier en choeur mille colombes d’un coup sur l’estrade de sa victoire, et là c’est Tino Rossi qui vient inonder de niaiserie les fonds baptismaux de l’union méditerranéenne; il y a chez cet homme une malédiction esthétique. Le problème, c’est que la politique, surtout dans la manière dont il la pratique, c’est une question de vision, et les choix musicaux deviennent alors beaucoup plus parlants qu’on ne pourrait le penser a priori. Ce choix musical, c’est sa vision, et voila vers quoi on va, et tout le monde se regarde en se demandant si ça sent pas un peu la naphtaline, ce pays)).

Alors, il faut l’avouer, au début, pour nos oreilles occidentales, l’orchestre de la gendarmerie nationale de Guinée pourrait sembler, lui aussi, sentir la naphtaline, dans la mesure où il n’utilise que des instruments traditionnels africains (ce qui ne l’empêche pas de mettre le feu sur les scènes d’Afrique occidentale sur lesquelles il se produit… et de déjà subvertir les esprits, compliquant singulièrement la tâche du Jacques Foccard déjà évoqué. Mais en 1965, seconde révolution, musicale celle là, les gendarmettes se mettent à la guitare électrique, à la basse et à la batterie pour former ce groupe qui, de génération de gendarmettes en génération, va se transmettre ce flambeau assez étonnant de la lutte pour la promotion de la révolution, mission qui va vite être débordée par une autre mission révolutionnaire : êtres les mégaphones des femmes là où ça paraît compliqué de se permettre davantage qu’un simple chuchotement : l’Afrique. Et l’armée.

Leur aventure commune les amènera à changer régulièrement de formation, et même de nom. En 1977, alors qu’elles jouent à Lagos (Nigéria) au Festival des arts de la culture du monde noir (alors qu’elles sont en mission, en somme), elles mettent carrément la salle sans dessus dessous, terrassant leur public sous les salves de leur rythmique; les dégâts collatéraux sont tels que tout le monde est soit à genoux, soit en transe. Elle décident alors de changer le nom de leur formation et deviennent (là aussi, on croit rêver, attention…) « les braves guerrières du Roi Béhanzin du Dahomey« (le Dahomey étant une des provinces d’un autre pays d’Afrique de l’Ouest, le Bénin, dont le roi, jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle bénéficiait d’une garde rapprochée pour le moins étonnantes, puisqu’elle comportait un commando de femmes, appelées les amazones vierges du Dahomey, dont un « observateur » de l’époque, Edmond Chaudoin, donnait la description suivante : « Elles sont là, 4000 guerrières, les 4000 vierges noires du Dahomey, gardes du corps du monarque, immobiles aussi sous leurs chemises de guerre, le fusil et le couteau au poing, prêtes à bondir sur un signal du maître. Vieilles ou jeunes, laides ou jolies, elles sont merveilleuses à contempler. Aussi solidement musclées que les guerriers noirs, leur attitude est aussi disciplinée et aussi correcte, alignées, comme au cordeau » (c’est tiré de son livre « Trois mois de captivité au Dahomey« (1891), dont le seul titre donne des frissons, dont on ne sait trop de quel ordre ils sont, mais passons)). Pour mieux saisir la ferveur que cet escadron sonore a provoqué, dès ses débuts, il suffit de lire les quelques lignes que Justin Morel Junior (qui fut jusqu’au début de cette année ministre des communications et porte parole du gouvernement de Guinée (enfin, jusqu’à ce qu’il soit limogé (mais n’insistons pas sur ce point au moment où on est en train de donner à l’Afrique un visage moderne et ambitieux)) en 1988 à l’occasion de leur concert au théâtre de l’alliance française, à Paris (et j’espère que vous n’êtes pas allergiques à un peu d’éloquence, parce que Justin Morel Junior en déborde, d’éloquence, mais le sujet le mérite !) :

« Les « tigresses des planches »
Les déesses de la musique urbaine africaine. 17 musiciennes, chanteuses, danseuses, qui s’étaient révélées au public parisien à la Mutualité en 1983. Aventure symbolique de la libération de la femme africaine.

Les Amazones ! Un patronyme qui nous donne rendez-vous avec l’histoire africaine. Les musiciennes Guinéennes en le choisissant ont voulu ouvrir les portes de la mémoire du temps pour qu’en sortent plus vivants que jamais et l’image et le message des braves guerrières du Roi Béhanzin du Dahomay (actuel Bénin) : le don de soi pour les nobles causes que sont la liberté, l’égalité et la paix.
Etre plus qu’un exemple et devenir le symbole de l’émancipation de la femme africaine, c’est l’ambition qui anime les Amazones de Guinée depuis 22 ans. 22 ans de musique !
L’histoire des Amazones n’est pas faite de dentelles roses. Les musiciennes l’ont tissée point par point au carrefour des volontés et des passions, au dépassement des complexes et des obstacles ; elles l’ont structurée au fil du temps, l’ont ravigotée à la rencontre d’événements politiques et culturels malgré les surprises fatales du destin avec la mort de certaines d’entre elles. Cette histoire prend racine dans l’histoire de la Guinée indépendante qui amplifie le combat de la liberté, de l’égalité des sexes, de la justice sociale tout court. Ainsi, la femme guinéenne jusqu’alors esclave de son mari, lui-même esclave du colon blanc, rompt ses chaînes et veut retrouver à la sueur de son front sa place dans la nouvelle société.
Décastiser l’art, promouvoir une mentalité nouvelle et laisser la femme de Guinée s’assumer et s’épanouir librement dans tous les domaines de la vie, tel est l’esprit qui enfante « l’Orchestre Féminin de la Gendarmerie Nationale » qui deviendra plus tard les « Amazones de Guinée ». Elles commencent avec des mandolines, bongos, congas, violons, violoncelles, contrebasses, etc. Avec des instruments acoustiques, elles élaborent déjà une musique simple, aérée et agréable. Chantent joyeusement des titres exhortant les femmes africaines à se libérer de leurs fardeaux de complexes hérités des systèmes coutumier et féodal. Les chansons « Femmes d’Afrique », « Limania », « Vive les femmes africaines », « P.D.G. », etc…, ont ainsi longtemps chatouillé les oreilles des mélomanes africains.
En 1965, les Amazones procèdent à la modernisation de leur orchestre, intègrent aisément des guitares électriques, des saxophones ténor et alto et même une trompette ! Elles n’oublient pas surtout la batterie de jazz. Armées de ces nouveaux instruments, elles s’en vont en guerre contre le paternalisme facile de certains hommes et l’indifférence arrogante de quelques femmes. A coup de patience, de constance et d’endurance les Amazones réussissent avec panache et punch à gagner les coeurs des plus sceptiques. Grâce à une discipline remarquable et surtout une musique de bon aloi, elles s’affirment géniales au travail et admirables de caractères. Inévitablement, les grandes tournées commencent : Dakar, Dar-Es-Salam, Freetown, Banjul, Monrovia, Kinshasa, etc.
Partout, les Amazones font écumer les foules. Le délire frise l’hystérie. La manne sonore qu’elles distribuent comble dde bonheur les spectateurs. Les chants dansés et les danses chantées qu’elles offrent en exclusivité sont d’une entraînante chorégraphie.
pendant plus d’une décennie, les Amazones triomphent en groupe musical homogène alors qu’ailleurs en Afrique, les expériences du genre échouent. Au FESTAC 77 à Lagos, les musiciennes guinéennes se révèlent au monde comme des identités remarquables. Les saxophonistes fulminent en soli voluptueux, les guitaristes distillent avec maestria des notes mélodieuses et les rythmiciennes dans leur « va-tout » éclaboussent de leur talent le public cosmopolite réuni sur le sol nigérian. Une sorte de communion solennelle de la diaspora « afro ». Ineffable !
Depuis le FESTAC 77, les Amazones sont indubitablement devenues les artistes africaines les plus sollicitées. Elles sont rarement un mois en Guinée et ont même visité certains pays plus de cinq fois. Les Amazones connaissent pratiquement toute l’Afrique : Maroc, Tanzanie, Algérie, Niger, Nigéria, Haute-Volta, Sénégal, Côte d’Ivoire sont parmi leurs principales escales. En 1979, l’orchestre franchit pour la première fois l’Atlantique et va à l’assaut culturel du vieux monde : l’Europe. Coup de foudre. Elles font l’événement au Festival Horizon 79 à Berlin-Ouest. Devant l’éclat de leurs talents, les mélomanes ne trichent pas. Ils crient leur bonheur et proclament les Amazones « Les déesses de la musique africaine ». Depuis, la gloire n’a plus quitée les Amazones. les tournées se succèdent. Enfin voici Paris en 1983 ! les Amazones en France, visitent aussi Lille, Bordeaux, Le Havre, Toulouse, Lyon, Marseille et confirment leur réputation internationale de « Tigresses des planches » en des spectacles de haut voltage. »

Et voila la Guinée, grâce à un commando musical, qui se retrouve dans les années 80 considérée comme la voix de la libération, sur un continent où ça n’est pas si évident que ça, et dans un monde où ça ne l’est finalement guère plus. Certains s’arrêteront sans doute au caractère simplement musical et festif de l’aventure (Mobutu, qui finança leur venue au Zaïre, par exemple, était sans doute peu intéressé par le caractère libérateur des « braves guerrières »), mais on est bien obligés de reconnaître l’évidence : en Guinée, dans le dernier quart du vingtième siècle, une institution guerrière et féminine a réussi à porter haut et fort des valeurs en utilisant comme armes, une batterie, une guitare, une basse, des cuivres et leurs voix. Autant dire que ça n’est pas qu’un peu subversif, tout ça.

En 2005, le groupe existe toujours, il a entretemps choisi un nouveau nom, pas moins guerrier que les précédents : les Amazones de Guinée. Le groupe existe toujours, mais surtout, il sort son deuxième disque (deux disques depuis 1961, Laurent Voulzy est battu à plate couture (et peut être devrait il réduire à ce point sa propre cadence, histoire d’avoir quelque chose à proposer dans ses disques… mais c’est une autre histoire)): le premier, « au coeur de Paris » (soit l’Afrique n’est pas rancunière, soit c’est un cheval de Troie festif !), avait été enregistré en 1982. Le second s’appelle Wamato. Pourquoi n’en parler que maintenant ? Parce que ce n’est qu’en 2008 qu’il est distribué chez nous (on le voit, les maisons de disques ne se moquent pas de nous quand elles disent qu’elles font bien mieux ce travail de distribution qu’internet…). Et dès les premières notes, dès les premiers mots « Retour en force des amazones de Guinée !!! », les troupes du Commandant Salématou Diallo travaillent les oreilles et les synapses de leur auditoire jusqu’à ce que leur cul et leurs pieds fassent partie des victimes collatérales et participent à la frénésie générale.

Ecoutez, entrez dans le champ de tir de ces « tigresses des planches », et voyez l’Afrique pour ce qu’elle peut être. Et pour une fois, on peut saisir en quoi des femmes peuvent être l’avenir des hommes. Elles ont en tous cas une manière plutôt intéressante de détourner ses instincts guerriers (que notre garde républicaine en prenne de la graine !)

Et maintenant, soldats, présentez armes !

Et dansez.

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C’est la fête du Siné

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »24 juillet 2008

Histoire d’être moins allusif, et puisque ceci n’est plus publié là où ça devrait l’être. Et pour donner suite : http://www.soutenir-sine.org/.

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Le rire expliqué à (et par) BHL

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", PAGES, PROPAGANDA 2 commentaires »22 juillet 2008

Tiens, je vais faire mon BHL : tout le monde sait que dans son « Rire« , Bergson désigne le comique comme relevant du mécanique plaqué sur du vivant. Tout le monde le sait tellement que Levy ne se donne même pas la peine de sourcer sa référence, dans son intervention du 21 Juillet 2008, dans Le Monde, à propos de l’éviction du dessinateur Siné hors de Charlie Hebdo. Pourtant, ça n’aurait pas été inutile, de le préciser; ça et deux ou trois autres choses.

Déjà, « du mécanique plaqué sur du vivant« , je ne suis pas sûr que ça parle à grand monde. Non pas que ça soit très compliqué à comprendre, mais cela nécessite quand même d’être un peu familier avec (pour commencer) les quelques pages qui environnent cette formule un peu courte et avec (ensuite) la pensée globale de Bergson (ce qui, soit dit en passant, ne serait pas un luxe par les temps qui courent, et serait peut être susceptible de nous mettre les idées en place sur deux ou trois problèmes devenant centraux dans nos existences).

Une donnée de départ, simple, permet de comprendre le mécanisme du comique (puisque c’est bien de ça qu’il s’agit : savoir ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas, puisqu’à cause de Siné (oh, bien sûr, comme Gerra ne s’attaque qu’aux jeunes, aux chrétiens, aux femmes et aux homosexuels, on est au moins protégés d’une indignation béhachélienne sur ce comique là) on ne sait plus trop où se situe la limite du risible, et du pas drôle du tout). Pour Bergson, la vie est un mouvement qu’on pourrait caractériser comme simple. Presque tellement simple qu’il nous échappe, car il est un courant tellement fluide, tellement imperturbable, tellement constant, puissant, « fort » (au sens quasiment Lucasien du terme (de George Lucas, le Lucas de La guerre des étoiles, pas le Lukacs de Histoire et conscience de classe )), qu’il se situe sur un plan qui n’est presque pas le nôtre. En d’autres termes, la vie (et on parlerait plutôt là de la vie comme principe profond de cet univers, c’est à dire une force qui s’étend et se développe comme une force tranquille toutes ses possibilités, y compris (et peut être tout à fait spécifiquement) à travers nous autres, humains) est ce qui se déroule impassiblement, sans que rien ne vienne la troubler. Le mécanique, c’est au contraire ce qui fonctionne ponctuellement, avec des moyens connus, mais limités. Le mouvement mécanique, c’est celui qui a un début et une fin.

Allez, un peu d’histoire des idées. Bergson n’est pas le premier à distinguer ainsi deux plans sur lesquels nous surferions, de manière inégalement consciente. Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote dans son Traité du ciel, séparait déjà le monde (entendez par là l’univers, eh oui, nous ne sommes que terriens, (justement)) en deux zones, existant sous deux règnes différents. La frontière, c’est la lune. Ca peut nous paraître un peu simpliste, et pourtant, notre orgueil dût-il en souffrir, c’est bien à cette porte là que notre monde vécu s’arrête. Au delà, ce ne sont que mouvements aussi parfaitement cycliques que ceux de la station orbitale de Kubrick. En deçà, les os montent vers le ciel. Et retombent. En termes moins imagés, ce qu’Aristote appelle l’univers supralunaire est le domaine des lois parfaites, des mouvements cycliques et infinis (le cercle est considéré comme la figure géométrique parfaite, sans rupture, égale à elle-même, sans début ni fin), alors que le monde sublunaire (le nôtre en somme) est celui des mouvements limités, finis (au sens où ils ont un début, et une fin), imparfaits. Ainsi établit on une distinction, dont nous sommes encore héritiers, entre « le monde sublunaire constitué d’éléments générables, altérables et destructibles et le monde supralunaire, constitué de la substance céleste qui est parfaite et immortelle ».

Bien. Si Aristote avait raison, et si on suit la pensée de Bergson, l’univers doit bien se marrer en nous regardant, car c’est de la friction entre nos mouvements mécaniques (entendez le mot « mécanique » au sens où on l’utilisait dans vos cours de sciences physiques, ça devrait vous aider : il s’agit de mouvements qui sont de l’ordre de la mécanique qui dictait leur mouvement aux splendides mobiles autoportés que vous faisiez glisser sur leur coussin d’air), c’est donc de la friction entre nos mouvements mécaniques et le lent mouvement éternel et immuable de l’univers que naît l’effet comique. Finitude dans l’infini, nous sommes l’élément absurde d’un comique anglais subrepticement glissé au coeur de l’univers, comme une blague. Inutile de dire qu’Aristote et Bergson aurait adoré les Monthy Python, Woody Allen et leurs associés.

Démonstration ? Vous avez du déjà voir des séquences de ce duo que constituent Eric et Ramzy. Regardez bien comment ça fonctionne : du mécanique plaqué sur du vivant. Eric et Ramzy sont des corps. Enfin, pour qu’il n’y ait pas de méprise, ce sont évidemment des êtres humains, mais la manière dont ils constituent leurs personnages consiste à en faire des petites mécaniques qui fonctionnent de manière d’autant plus comique qu’elles voient le nombre des règles qui les régissent se réduire à un nombre de plus en plus petit. Cette règle marche à tous les coups : Charlot est drôle quand le rythme machinique de la chaine de montage s’empare de son corps et en prend le contrôle, et il est d’autant plus drôle qu’il devient une part même de la machine qui le digère Remarquons d’ailleurs que ça ne marche que dans un sens : la machine ne devient pas drôle quand on y intègre de l’humain; elle devient au contraire tragique. C’est d’ailleurs ce qui arrive quand l’homme devient véritablement humain et qu’il se frotte aux problèmes qui ne se posent qu’à lui : il perd tout sens comique et s’élève tragiquement en sortant des milles manies qui lui permettent d’éviter tout questionnement trop crucial sur son propre compte (je ne vais pas ouvrir une parenthèse supplémentaire, mais fouillez bien, il doit y avoir quelque part sur le net un endroit où on vous parle un peu de Pascal et de divertissement). C’est pour ça que les ivrognes sont drôles : leur comportement normal (celui de la vie dans son mouvement constant) étant dévié par des routines plus simples, davantage binaires, ils plaquent involontairement du mécanique sur leur propre corps, et deviennent bouffons, et c’est pour cela aussi que le simple d’esprit peut, si on le regarde pour ce qu’il apparaît, et seulement pour cela (regard qu’on peut, et heureusement, dépasser), présenter lui aussi un certain potentiel comique. Ainsi, rire, chez Bergson, c’est ça, depuis les blagues grecques (j’espère que vous n’êtes pas passés à côté de l’inénarrable (et parfois hermétique) recueil de blagues antiques Va te faire voir chez les grecs, qui regorge de mécanismes du même ordre jusqu’à la tout autant inénarrable (et parfois tout autant hermétique) Cité de la peur.

Jusque là, rien de très éclairant sur notre porteur de chemises blanches (oh, j’espère que vous l’avez vu, in-semblable à lui même, « BHL » inauthentique, dans cette émission de Guillaume Durand où il apparaissait dans une improbable veste dont on sentait qu’on avait pris grand soin de la choisir mal fichue (ça dépassait en gaucherie volontaire la panoplie de Rimbaud usuellement louée par Raphaël au magasin de déguisements locaux; pour BHL, on avait dégoté quelque chose de plus désuet, qui en imposait, genre veste de vieux penseur. Or il fallait en imposer ce soir là, puisqu’il y avait là tout le gratin de la « philosophie » médiatique française : Finkelkraut, Onfray en premier lieu, et il fallait se démarquer. Aussi Lévy semblait-il (et c’était d’ailleurs un semblant revendiqué) sortir de l’avion qui le ramenait du Darfour; pour un peu, il aurait pu, à la manière « Bernie », sortir distraitement de la poche de sa veste une main coupée sur une victime du conflit, qu’il aurait courageusement recueillie dans son auguste veste, pour se repeigner avec. Un coup de peigne n’aurait d’ailleurs pas été un luxe; et un coup de rasoir non plus. Comme si l’émission était en direct, et qu’il n’avait pas eu le temps de passer par la loge de la maquilleuse… Alors là, pour le coup, c’était drôle ça), jusque là, disais-je (et vous remarquerez que j’essaie quand même de ne pas vous perdre excessivement dans le méandre des parenthèses) on n’a rien de très éclairant sur Lévy et sur sa manière de concevoir l’humour dans sa diatribe contre Siné et contre ses défenseurs. Mais là où sa référence à la définition bergsonienne du rire devient intéressante (bien plus qu’il ne le voulait, sans doute), c’est que bergson ne se contente pas (on s’en doute) de la formule qui est passée à la postérité. Ainsi peut on lire plus loin :

« un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même. Le comique est inconscient ».

Nous y voila (et vous pourrez revenir vers n’importe quelle page qui vous parle de l’esprit de sérieux, chez Pascal, je n’ouvre décidément pas cette parenthèse là dans cet article ci). Le coeur du dispositif du comique Béhachelien se trouve dans la distance entre ce que le personnage a conscience d’être et l’image qu’en reçoit le spectateur, pour peu qu’il ne soit pas dupe (et je ne désespère pas tout à fait de nous autres, et crois que ceux qui se laissent prendre son somme toute assez peu nombreux) : BHL remplit exactement les conditions du comique que propose la référence qu’il utilise (sans, bien sur la creuser, mais pas d’inquiétude, on s’en charge) : il est très exactement du mécanique plaqué sur du vivant. Vivant, le cours de l’Histoire, la Force invisible à l’oeuvre pourtant dans la suite étrange des actions humaines. Mécanique, « raide » comme le dit Bergson, le piètre mouvement de celui qui essaie de se glisser en douce (et néanmoins aux forceps) dans les maillons de la chaine historique, qui se cale en passager clandestin entre deux wagons du train de l’Histoire humaine, en tentant de faire croire qu’il y a une certaine importance, et surtout qu’il peut juger des autres passagers. Forcément raide, parce que pour prisée qu’elle soit, la place est inconfortable, mais tel Mylène Farmer accrochée à sa locomotive XXl, cheveux au vent, chemise boursouflée sur un torse incapable de produire lui même le souffle de l’Histoire (Dieu merci). Mécanique la manière dont les mêmes références, le même vocabulaire est employé, quel que soit le propos. Le bon vieux recours au latin (allez, un peu de légitimité universitaire pour ceux qui ca impressionne encore), c’est tout autant un principe que le moteur à explosion. « Rastignac » substantivé, c’est aussi nécessaire que le principe du moteur diesel. L’attaque envers Alain Badiou, c’est aussi déterminé que les bonnes vieilles lois de la vengeance. Le seul grain de sable dans la belle horlogerie comportementale, c’est l’absence de référence à Maurras.

Attendu aussi le recours à Sartre, qu’on peut souvent mettre à toutes les sauces, mais étonnant que ce soit dans la préface aux Damnés de la terre que le personnage aille ainsi chercher de l’aide, parce que c’est là saisir le bâton pour se frapper soi même. Parce que finalement, ce que reproche BHL à Siné, c’est son sale humour, qu’il nomme antisémite. Mais qui a dit que la rubrique « Siné sème sa zone » avait un but comique ? BHL la lit-il pour ainsi placer Siné dans la catégorie des humoristes, comme on plaçait auparavant ceux qu’on souhaitait éliminer dans les catégories animales ? Si on prend les catégories de Bergson en référence, on voit bien à quel point Siné ne se classe pas parmi les humoristes, parce qu’il ne plaque pas du mécanique sur du vivant, mais retourne la mécanique contre elle même dans un monde dont la vie à disparu. Sisyphe n’est pas comique. Il fait partie des enragés, ceux qui n’en peuvent plus et qui, plutôt que saisir un fusil, font quelque chose de cette rage avec un stylo. Et ceux qui lisent et regardent les news les dents serrées peuvent peut être les desserrer un peu en lisant sa rubrique, mais ça ne provoque pas l’hilarité générale, loin s’en faut. Et on est loin des ambiances anciennes au cours desquelles on se tapait dans le dos autour d’une « bonne vieille » blague antisémite. Et on se surprend à constater que finalement, les plus nostalgiques de ces temps là sont ceux qui en étaient victimes. Alors, bien sûr, quand on est en face d’énervés, du haut de son pouvoir éditorial, on a beau jeu de faire passer le moindre de leur mouvement pour de la barbarie, et on n’hésite pas alors à sortir les grands mots et les accusations majeures (mécanisme basique chez BHL), surtout si ça permet de mettre un peu de lubrifiant dans les rapports qu’on entretient avec un journal qui d’habitude se fout pas mal de votre gueule. Le petit soutien à Val est bienvenu, pour tout le monde.

Néanmoins, puisqu’on cite la préface de Sartre aux Damnés de la terre, en voici un petit paragraphe (précisons juste qu’il s’agit là des rapports qu’entretenaient les colons européens avec les indigènes des territoires qu’ils occupaient, mais on peut bien sûr remplacer ces termes là par d’autres situation d’exploitation, prenez celle qui vous vient à l’esprit, là, maintenant; et les agressions dont parle Sartre au début de l’extrait sont celles que les colons font subir aux indigènes) :

« Mais ces agressions sans cesse renouvelées, loin de les porter à se soumettre, les jettent dans une contradiction insupportable dont l’Européen, tôt ou tard, fera les frais. Après cela, qu’on les dresse à leur tour, qu’on leur apprenne la honte, la douleur et la faim : on ne suscitera dans leurs corps qu’une rage volcanique dont la puissance est égale à celle de la pression qui s’exerce sur eux. Ils ne connaissent, disiez-vous, que la force ? Bien sûr ; d’abord ce ne sera que celle du colon et, bien- tôt, que la leur, cela veut dire : la même rejaillissant sur nous comme notre reflet vient du fond d’un miroir à notre rencontre.

Ne vous y trompez pas ; par cette folle rogne, par cette bile et ce fiel, par leur désir permanent de nous tuer, par la contracture permanente de muscles puissants qui ont peur de se dénouer, ils sont hommes : par le colon, qui les veut hommes de peine, et contre lui. Aveugle encore, abstraite, la haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin ; ainsi les faux indigènes sont humains encore, par la puissance et l’impuissance de l’oppresseur qui se transforment, chez eux, en un refus entêté de la condition animale. Pour le reste on a compris ; ils sont paresseux, bien sûr : c’est du sabotage. Sournois, voleurs : parbleu ; leurs menus larcins marquent le commencement d’une résistance encore inorganisée. Cela ne suffit pas : il en est qui s’affirment en se jetant à mains nues contre les fusils ; ce sont leurs héros ; et d’autres se font hommes en assassinant des Européens. On les abat : brigands et martyrs, leur supplice exalte les masses terrifiées. « 

On peut relire : « La haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin« . On peut remercier BHL de nous orienter vers une aussi belle description de la manière dont les intérêts de certains sont gérés actuellement. On sera un peu plus modérés que Sartre sur les espoirs de libération de ceux qui sont exploités : il est en effet assez sûr de ses prédictions dans cette préface, on sera, nous, plus mesurés sur l’espoir que nous avons de voir ceci un jour réorienté. Cela ne change néanmoins rien aux mécanismes qui sont à l’oeuvre, qui consistent simplement à protéger des intérêts qui sont bel et bien économiques, et non spirituels. Et c’est bien économiquement qu’ils donnent la nausée, jusqu’à provoquer une haine, elle même économique. Mais ce serait bien entendu trop dangereux de placer la réflexion sur ce terrain là : Au delà du personnage médiatique BHL (quasiment une marque parmi d’autres), il y a bien entendu un homme qui comme beaucoup d’autres, de toutes nationalités, héritiers de spiritualités diverses, gèrent leurs affaires, y compris en jouant sur le terrain politique.

Et il faudra bien qu’ils se fassent à l’idée que c’est à ce titre qu’ils sont attaqués, quand bien même ils essaient de détourner l’attention sur d’autres débats, tellement graves qu’on pourrait presque se demander si on peut se permettre de leur répondre.

Eh bien, je crois qu’on le peut, précisément parce que si on sentait un tant soit peu en eux de ces dieux dont Bergson disait, à la fin de son tout dernier ouvrage (les deux sources de la morale et de la religion, sources dont ne fait pas partie l’indignation feinte) que l’univers n’est rien d’autre qu’une machine à les produire, si on percevait dans ce genre de personnage cette Energie à l’oeuvre, sans doute hésiterait on. Mais on l’a vu, derrière les grands gestes, les postures, tout ceci ne peut inspirer, finalement, que du rire.

NB : En accompagnement, un extrait du film de Quentin Dupieux (vous savez ? Le réalisateur des pubs et clips avec Flat Eric, la marionnette jaune orangée en forme de gant de toilette), Steak. Une des plus étonnantes réalisations cinématographiques de 2007, une des plus enthousiasmantes aussi. Pour le coup, un rire un peu étrange, qui nous place dans une position en permanence inconfortable. On joue à fond sur les mécanismes, les routines personnelles, les habitudes; les personnages sont des sortes d’automates réduits à n’accomplir que quelques lignes de programme, on les confronte, et ça donne un monde social. Plus que de la science fiction, il faudrait parler ici de sciences humaines fiction. C’est audacieux, ça me fait énormément penser à Tati, ces plages qui osent les silences, cette manière d’observer de manière neutre un monde qui se met en forme de manière soignée et absurde en même temps. Surtout, ça permet de vraiment saisir ce que Bergson entendait par « mécanique plaqué sur du vivant« . NB : sur le site des cahiers du cinéma, une page est consacrée à Quentin Dupieux, avec plein plein d’extraits vidéo.

Et puisque tout le monde a tenu jusque là sans broncher, et puisque c’est quand même Bergson qui est le véritable inspirateur de cet article, voici en cadeau les dernières lignes de son traité sur Le rire :

(…)le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peutêtre vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tientles ficelles. Dans cette présomption nous démêlerions d’ailleurs bien vite unpeu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moinsspontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme deplus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.

Ici, comme ailleurs, la nature a utilisé le mal en vue du bien. C’est le biensurtout qui nous a préoccupé dans toute cette étude. Il nous a paru que lasociété, à mesure qu’elle se perfectionnait, obtenait de ses membres une souplessed’adaptation de plus en plus grande, qu’elle tendait à s’équilibrer demieux en mieux au fond, qu’elle chassait de plus en plus à sa surface lesperturbations inséparables d’une si grande masse, et que le rire accomplissaitune fonction utile en soulignant la forme de ces ondulations.

C’est ainsi que des vagues luttent sans trêve à la surface de la mer, tandis que les couches inférieures observent une paix profonde. Les vagues s’entrechoquent,se contrarient, cherchent leur équilibre. Une écume blanche, légèreet gaie, en suit les contours changeants. Parfois le flot qui fait abandonne un peu de cette écume sur le sable de la grève. L’enfant qui joue près de là vient en ramasser une poignée, et s’étonne, l’instant d’après, de n’avoir plus dans lecreux de la main que quelques gouttes d’eau, mais d’une eau bien plus salée,bien plus amère encore que celle de la vague qui l’apporta. Le rire naît ainsi que cette écume. Il signale, à l’extérieur de la vie sociale, les révoltes superficielles.Il dessine instantanément la forme mobile de ces ébranlements. Il est, lui aussi, une mousse à base de sel. Comme la mousse, il pétille. C’est de la gaîté. Le philosophe qui en ramasse pour en goûter y trouvera d’ailleurs quelquefois,pour une petite quantité de matière, une certaine dose d’amertume. »

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Un café et l’addiction, s’il nous plaît.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 8 commentaires »17 juillet 2008

« Tu es ma came
Plus mortelle
Que l’héroïne afghane
Plus dangereux
Que la
Blanche colombienne
Tu es ma solution
À mon doux problème
 »

Carla Bruni

« Protect me from what I want…
Protect me protect me
 »

Placebo

« Tout est poison. Rien n’est poison. La dose est le poison »
Paracelse

(oui, on a les penseurs qu’on peut…)

Comme tout le monde, je lis les journaux.

Comme tout le monde, je sais lire entre les lignes, parfois.

Bien sûr, « les choses étant ce qu’elles sont » (il faudra un jour consacrer un temps de réflexion au simple fait que cette expression me (nous ?) vienne de plus en plus en tête, tant elle semble consacrer une certaine forme de fatalisme ambiant), on ne sait plus trop si ce qu’on lit entre les lignes se trouve vraiment dans les textes (ou dans la réalité, ce qui devrait revenir au même), ou si on injecte ce qu’on a plus ou moins envie d’y lire.

Si c’est ça, c’est grave, parce que ça signifierait que j’ai envie que notre président se drogue.

Je préfère commencer par ce préambule, parce qu’on peut craindre qu’une certaine « envie de catastrophe » flotte plus ou moins au dessus de nos espoirs piétinés, et qu’il faut simultanément qu’on s’en méfie, et qu’on y réfléchisse.

Toujours est il que si je prends une semaine au hasard (par exemple, la semaine qui vient de passer), je trouve, entre autres, un dessin de Tignous dans Charlie Hebdo, qui montre le président en rage parce que Betancourt, « ingrate », ne lui a pas ramené de cocaïne de son rapt colombien (et, ou on ne comprend pas l’humour, ou ça n’est drôle que si Sarkozy est potentiellement consommateur). Mais je trouve aussi, dans le Canard Enchainé du 9 Juillet, tout un article en première page, qui ironise, lui aussi, sur la connexion mentale facile entre Betancourt, Colombie et drogue, avec en titre principal « Sarko carbure à l’héroïne colombienne ». Ca resterait simplement amusant si ne suivait pas un article, intitulé « les raisons de la colère », qui porte sur les fréquents « emportements » du chef de l’Etat que nous sommes (du moins jusque là). Bien sûr, le titre ne porte pas sur l’article lui même, mais ainsi posé juste au dessus, l’effet est intéressant; ça dit sans dire. Ca sous entend, comme une énorme partie des titres à double sens qui ont fleuri dès la libération de Bétancourt, comme si tout était là, en bourgeons, et que ça n’attendait plus qu’un rayon de soleil pour éclore. Reste qu’il faut encore comprendre le langage des fleurs, et qu’on ne sait pas qui sème.

Parce que ça tire tous azimuts et on a de multiples pièces à glisser dans le dossier d’une éventuelle addiction : une séquence du film de Karl Zéro, où celui ci paraît étrangement complice de private jokes avec Sarkozy, dont le thème tourne autour du repoudrage de nez, le fameux sketch du G8 où il semblait avoir légèrement abusé d’on ne savait trop quoi. Puis ce furent de multiples références sur les forums de discussion, toutes suspectes d’être parfaitement mensongères, toutes trop heureuses d’avoir ce bâton là à mordre, mais constituant simultanément une piste dont le comportement de notre président ne peut (et c’est peut être là le plus significatif) qu’inciter à la prendre un tout petit peu au sérieux. C’est d’ailleurs là un effet secondaire assez intéressant de la chanson de Carla Bruni « tu es ma came » : il y a quelques semaines, si on tapait dans google « Sarkozy cocaïne », on tombait sur des centaines de sites qui abordaient de front cette question. Désormais, la même recherche mènera à des milliers de sites qui parlent… de Carla Bruni, la nouvelle came officielle des narines présidentielles (« je t’aspire, je t’expire »… il faut admettre qu’on semble être entre connaisseurs, mais si la chanson est comprise, c’est bien que tout le monde est plus ou moins connaisseur, finalement). La maîtrise de l’image sur le net, on le sait, c’est comme le reste : « c’est du sérieux ». (Nicolas Princen, si tu nous lis…). Ensuite, ce n’est plus qu’une question de conviction, qui fait qu’on voit des signes partout, et le moindre geste dans lequel le président se mouche, ou se comporte comme une réincarnation de Louis de Funes (ce qui doit constituer 80% de son temps de vie) devient un témoignage de plus.

Du coup, c’est comme pour le reste de ce qu’on lit : la presse est moins l’esclave du pouvoir que la servante du marché (il se trouve juste que ces temps ci (enfin, je ne me souviens pas avoir vécu à une époque durant laquelle ça n’aurait pas été le cas), l’un coïncide fortement avec l’autre) : en période de disgrâce, les lecteurs veulent des éléments de disgrâce, la presse leur en donne plein, ça fait vendre. Sans que je sois très fasciné par le personnage, il faut reconnaître à Daniel Schneidermann d’avoir bien cerné cela dans sa chronique du 26 Mai 2008 (texte originel ici):

« Ce sont des bonbons mentholés, des friandises effervescentes en bouche. On ne les garde pas longtemps, mais quelle sensation ! Ce sont les «confidentiels» que publient certains journaux. Vous savez quoi ? Il paraît que Nicolas Sarkozy, début mai, a dit à un petit groupe de journalistes spécialistes de l’Europe, invités à l’Elysée : «Putain les mecs, il fait chaud, on se fout sur la terrasse.» Si, si ! Je l’ai lu dans la page «Téléphone rouge» du Nouvel Obs. Il paraît même qu’il a ajouté, à propos des questions sur les droits de l’homme en Tunisie: «Rien à foutre, de toutes manières ce sont que des connards qui posent des questions à la con.» Ce Sarkozy, tout de même ! Incorrigiblement grossier ! Des échos non signés, comme celui-ci, le lecteur de presse en lit une poignée par jour, et passe à autre chose. Il est très rare qu’un des protagonistes démente, ou, comme dans le cas célèbre de Sarkozy et du fameux SMS «Si tu reviens, j’annule tout», attaque le journal en justice.

Démentir, c’est pourtant ce qu’a fait, d’abord sur son blog, puis dans le journal, le spécialiste Europe de Libération, Jean Quatremer, présent lors de cette fameuse rencontre. Si Nicolas Sarkozy a en effet entraîné le petit groupe à l’extérieur, c’est en ces termes : «Je ne suis pas contre la distance présidentielle, mais là, quand même, c’est trop. Cette maladie de faire des trucs tristes. ça manque de convivialité. Et si on se mettait dehors, êtes-vous d’accord ?» Et, à propos de la Tunisie, aucun «putain, vous avez compris les connards ?» Sans doute échaudé par l’affaire du SMS, le Nouvel Observateur a aussitôt promis de rectifier.

Quelques jours plus tard, alléchant confidentiel dans Le Figaro du 17 mai. Cette fois, il est question d’un repas orageux de Ségolène Royal en compagnie des membres du Cercle des économistes. «Effarés par les assertions de l’ex-candidate à la présidentielle et par ses perpétuelles comparaisons des enjeux économiques mondiaux avec ceux de la région Poitou-Charentes, les experts, de droite comme de gauche, ont voulu la pousser dans ses retranchements. A court d’arguments, Ségolène Royal a menacé de quitter la table, arguant qu’elle n’était pas venue « repasser le bac ».» Cette Royal, tout de même ! Incorrigiblement nulle ! Seul problème : le président du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi, dément. «Le Cercle des économistes s’indigne de la façon particulièrement inélégante et totalement inexacte dont un participant, dans Le Figaro du 17 mai 2008, a rendu compte du dîner-débat avec Ségolène Royal […]. Ces propos relèvent d’une initiative individuelle et ne traduisent en rien l’ambiance du dîner auquel ils se réfèrent. Le Cercle des économistes rejette en totalité ces propos qu’il déplore et considère comme une intention de nuire regrettable» et rappelle qu’il est «toujours respectueux des invités qu’il reçoit, dans la règle de la plus stricte confidentialité».

Le Cercle, qui regroupe trente économistes, considère que l’atteinte portée à ces principes «constitue un préjudice de nature à demander une sanction judiciaire de cette atteinte à sa réputation». Le Cercle envoie ce démenti au Figaro, qui… refuse de le publier. «Je suis ivre de rage, confie Jean-Hervé Lorenzi au site du Point, […] nous avons fait une centaine de dîners. De Sarkozy à Chirac, tout le monde est venu. Nous n’avons pas à être mêlés à cette manoeuvre politique. Tout est faux ! C’est une pure invention !» Nicolas Sarkozy est grossier, Ségolène Royal est nulle : on voit bien ce qui permet au système des «confidentiels» de perdurer. Le confidentiel va dans le sens de l’idée reçue : il est donc présumé exact. Pas besoin de vérifier, de recouper, puisque, voyons, tout le monde le sait !

Les confidentiels non signés sont vieux comme la presse. Sans doute y en a-t-il moins aujourd’hui qu’hier. Ils permettent de publier à peu près tout ce qu’on veut, dans une impunité quasi-totale. Ils sont bien pratiques. Ils permettent aussi de faire plaisir en peu de lignes, de renvoyer des ascenseurs, de tacler sans risque de représailles. Mais le système ne peut fonctionner que dans la complicité générale. Qu’un journaliste signant de son nom (comme Jean Quatremer) brise la sacro-sainte confraternité, et le système s’écroule. Les deux fois, la fausse nouvelle aura été imprimée sur support papier, et le démenti aura été apporté par des médias électroniques (sites ou blogs). A l’ère de l’internaute-roi, le hautain refus de rectifier apparaît comme un archaïsme indéfendable.

La presse traditionnelle creuse parfois sa tombe avec une grosse pelle (fausse mort de Pascal Sevran, fausses photos d’Hiroshima, dont il était question dans cette chronique la semaine dernière). Mais elle le fait aussi, jour après jour, tranquillement, avec une petite cuiller. »
Libération du 26.06.2008

Reste que rien n’empêche de voir plus loin encore, et de penser que vraie ou fausse, peu importe, l’information sert. Et elle sert tout le monde. Elle occupe (et étant donné ce qui se passe dans la réalité, c’est à dire politiquement, il en faut, des grosses diversions pour détourner l’attention). Elle donne du grain à moudre à une opposition dont on peut se satisfaire qu’elle travaille ce matériau là plutôt qu’un autre, elle fait vendre du papier aux copains, et elle contribue au « storytelling » en constituant un énième arc narratif sur le mode « Mike Delfino n’abuserait il pas un peu de la novocaïne ? » (mais méfiance : Nico ne part pas avec la même opinion plutôt positive que Mike… et méfiance (bis), les stages de rehab sont du dernier chic dans le monde de la reconnaissance médiatique, et on prépare peut être bien là un épisode futur, bien au chaud pour le moment où les « hommes politiques » auront rejoint les célébrités sur ce terrain là comme sur les autres).

Une fois de plus, on en revient à la proposition 9 de la société du spectacle :  » Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux« .

Et maintenant, un petit exercice. Après avoir lu cela, regardez cette video, tournée le jour où Sarkozy a pris la présidence européenne, et faites vous une idée.

Et puisque désormais notre sens commun est bien émoussé, un dernier cadeau :
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Tout n’est que prétexte.

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, PAGES, SCREENS Laisser un commentaire »14 juillet 2008

On le sait peu, mais parmi les fans inconditionnels de l’émission Fort Boyard se trouvait un certain Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Et c’est en regardant un des épisodes de ce jeu qu’il griffonna fiévreusement ces quelques mots sur un bout de carnet, sous la forme de notes :

« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Quoique respectant la médecine et les médecins, je ne me soigne pas et ne me suis jamais soigné. Ajoutez à cela que je suis superstitieux à l’extrême; enfin, assez pour respecter la médecine? (je suis malheureusement assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je le suis quand même.) Eh, non ! C’est par méchanceté que je refuse de me faire soigner. Et ça, je suis sûr que vous ne me faîtes pas l’honneur de le comprendre. Eh bien, moi, je le comprends. Bien entendu, je ne saurais vous expliquer à qui, en l’occurrence, ma méchanceté réserve sa volée de bois vert; je sais parfaitement et très bien que les docteurs, ça ne les « embêtera » en aucune façon que j’y aille ou pas; je sais mieux que personne qu’avec tout ça, je ne peux me faire tort qu’à moi même, et à personne d’autre. Mais n’empêche, si je ne me soigne pas, c’est pas méchanceté. Tu as mal au foie ? Grand bien te fasse, aies-y encore un peu plus mal ! »

Est ce le père Fouras qui inspira insidieusement Dostoïevski ? Est ce dans ce soit disant ermite cathodique, reclus dans la partie la plus visible du fort qu’on doit voir ce grand malade dont on lit la pensée dans ces notes ? Non, les chercheurs l’ont depuis attesté : c’est Olivier Minne lui-même qui inspira ce court roman (enfin… roman, c’est un terme bien générique pour ce qui s’apparente plus à une plongée en pensées troubles). Diffusé et néanmoins seul, visible et cependant anodin, célèbre et pourtant totalement anonyme, moyen, (« beige », aurait dit Ariel Wizman dans un de ses moment d’inspiration), présent, et absent simultanément.

Perdu, quoi. Errant involontaire, persuadé d’avoir les pieds bien ancrés dans le réel, puisqu’il est télévisé, jusqu’à ce qu’il sache comme tout le monde que cette dernière proposition relative devra bientôt être conjuguée au passé. Présent, absent (ce qui ne veut pas dire, comme chez Levinas « discret », bien au contraire : ça fait un moment que l’insignifiant est au contraire tout à fait tonitruant). Là, pas là. Télé-présent, présent à distance, en somme, comme tout le reste.

La preuve que c’est bien à Olivier Minne qu’il faut penser en lisant ces lignes ? Voila la note qu’on trouve en bas de première page :

« L’auteur de ces « notes » comme les notes elles-mêmes sont, bien entendu, imaginaires. Néanmoins, en raison des circonstances générales dans lesquelles notre société s’est formée, il était non seulement probable, mais fatal que des personnages comme celui de notre auteur existassent? J’ai voulu évoquer à la face du public, avec un peu plus de relief qu’il n’est coutume, un type d’homme caractéristique d’une époque encore récente, un des représentants de la génération qui s’en va. »

Comment mieux caractériser un homme qui en quelques années, a réussi à passer de la présentation du cercle de minuit à celle de Fort Boyard, dans un mouvement de retraite intérieure qu’envierait Zarathoustra lui même ? Incarnation de l’homme tel qu’il disparaît, prototype d’une humanité en passage, d’un mutant en devenir. Sombre, parce qu’il a toutes les raisons de l’être, et lucide, parce qu’il sait ce qu’il doit savoir, y compris sa propre zone d’ignorance. Olivier Minne, c’est nous. Deuxième preuve ? Voici :

dostoievski.jpg« A présent, laissez-moi vous demander ce que l’on peut attendre de l’homme, être doué d’aussi étranges qualités ? Comblez-le de tous les biens terrestres, noyez-le dans le bonheur de telle sorte que seules des bulles viennent crever à la surface comme si c’était de l’eau ; accordez-lui une telle abondance économique qu’il n’ait plus rien d’autre à faire que dormir, manger des gâteaux et pourvoir à la non-interruption de l’histoire universelle — eh bien, même là, l’homme, même là, rien que par ingratitude, par malice, il trouvera le moyen de vous jouer un tour de cochon. Il ira jusqu’à risquer ses gâteaux et souhaiter délibérément le plus néfaste non-sens, l’absurdité la plus anti-économique, rien que pour mêler à tant de sagesse positive son funeste élément fantastique. C’est justement ses désirs fantastiques, sa bêtise la plus triviale qu’il voudra conserver à son acquis, à seule fin de se confirmer à lui-même (comme si c’était tellement indispensable !) que les hommes sont encore des hommes et non des touches de piano dont daignent jouer les lois de la nature en personne et de leurs propres mains, mais en menaçant de faire durer la musique jusqu’au moment où l’on ne pourra plus rien vouloir en dehors du calendrier. Et ce n’est pas tout : à supposer même qu’il soit vraiment une touche de piano, qu’on le lui prouve par les sciences naturelles et les mathématiques, là aussi, il refusera d’entendre raison et se livrera exprés à quelque acte contraire, par pure ingratitude, rien qu’elle : en somme, pour avoir le dernier mot. Et s’il est démuni de moyens, il inventera la ruine et le chaos, il inventera mille souffrances. Mais il aura eu le dernier mot ! Il jettera sa malédiction sur le monde, et comme la malédiction est le propre de l’homme (c’est ça le privilège qui le distingue principalement des animaux), ma foi, par sa seule malédiction il arrivera à ses fins, c’est-à-dire à se convaincre vraiment qu’il est un homme, et non une touche de piano. Si vous soutenez que même cela, on peut entièrement le prévoir en fonction d’une table de calcul — le chaos, l’obscurité, la malédiction — si bien qu’à elle seule la possibilité du calcul préalable arrêtera tout et que la raison l’emportera, dans ce cas, l’homme deviendra fou, exprès, pour ne plus avoir sa raison, mais avoir quand même le dernier mot ! Cela, j’y crois, j’en réponds, car toute la tâche de l’humanité consiste précisément, à ce qu’il me semble, en ce que chacun veuille perpétuellement se prouver qu’il est un homme et non une tirette d’orgue ! à se le prouver, quitte à payer les pots cassés ; quitte à revenir à l’âge troglodyte. Après cela, comment ne pas se laisser tenter, ne pas se vanter qu’on n’en est pas encore là et que le vouloir dépend encore le diable seul sait de quoi… »

Voila bien une question que Minne doit se poser, au soir, une fois qu’il a bordé le Père Fourras et fourré on n’sait qui, quelque part dans une cellule. Quand le fort sommeille, doit roder dans les tréfonds de son âme cette question simple : de quoi dépend encore le vouloir, que peut on encore vouloir être, alors que déjouer les plans c’est encore en faire partie ? Et il s’allonge sur la couchette qui lui a été ménagée dans une cellule, la plus profonde qu’on ait pu trouver, et ses méditations lui tiennent lieu de sommeil.

Il dort peu.

On comprend mieux, dès lors, qu’il patauge un peu dans ses calculs.


Bien entendu, tous les extraits sont donc issus de l’oeuvre de Dostoïevski, intitulée (dans la traduction que j’ai utilisée) « Notes d’un souterrain« , parfois appelée aussi les « carnets d’un sous sol« . On ne saurait trop conseiller aux fans D’Olivier Minne de le lire. On ne saurait trop le conseiller, aussi, à tous les autres.

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Qui veut des biscuits ?

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 4 commentaires »8 juillet 2008

Dans l’euphorie générale du retour de Sainte Ingrid, avant l’euphorie générale des prochains épisodes de son édifiante vie (après Martine Ingrid et le président de la république, Martine Ingrid dans le gros navion du président, Martine Ingrid dans le gros nélicoptère, Martine Ingrid chez le médecin, Martine Ingrid au restaurant avec son ami, et bientôt Martine Ingrid à Lourdes avec son ami le Pape (à ne manquer sous aucun prétexte), Martine Ingrid et Bachar Al-Hassad main dans la main pour le 14 juillet, Martine Ingrid réclame l’intégration de la Colombie dans l’Union Européenne, Martine Ingrid guérit les paralytiques), il ne fallait surtout pas se retenir de céder à l’euphorie personnelle qui semble parfois habiter le personnage, et qui n’est rien de plus que ce sentiment bien légitime qu’on peut avoir quand on entube tout le monde sans que personne ne s’en aperçoive, ou ne résiste.

Que celui qui n’a jamais fait un sale coup à qui que ce soit jette le premier pavé : si arnaquer une personne provoque déjà de la jouissance, on peut imaginer l’état des neurones de celui qui en berne 61 875 822 (ne soyons pas injustes, déduisons la poignée de bénéficiaires du paquet fiscal, qui doivent être agités des mêmes tics nerveux, et doivent bien rire aux blagues de leur meneur de revue, et déduisons le lui-même). Et voyant les réactions de ceux qui sont censés lui résister (comme, par exemple, les syndicats (bientôt, leur rôle de résistance sera de l’ordre de la mémoire des plus âgés d’entre nous, dont on se dira qu’ils gagatent plus ou moins, qu’ils racontent des légendes comme si ils les prenaient pour vraies, ou comme par exemple le peuple lui même qui participe activement à l’invisibilité des grèves, par contrainte économique, certes, mais aussi par un manque singulier de tout esprit de lutte), voyant ses opposants donc, il aurait vraiment tort de se priver.

Pour autant, on peut comprendre sans accepter, et sans participer. On peut aussi voir les ressorts d’un certain humour sans pour autant rire. Pour ne pas tomber dans le désespoir, la honte de devoir subir un président comique troupier, la rage de se voir insulter ainsi par celui qui est censé nous représenter tous, mieux vaut choisir son propre humour.

Et les choses étant ce qu’elles sont, autant se retourner vers des connaisseurs, en matière d’ »arrangements », mais autrement plus stylés. Pour le coup, on dirait qu’une conversation de cuisine peut tout à fait être prophétique. Et la formule « Les cons, ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît » me semble bien valoir des pages et des pages d’explications complexes de Bernard Stiegler sur la vergogne(et pourtant, 1 – c’est bien de vergogne qu’il s’agit, et 2 – j’ai tendance à apprécier Stiegler, mais il manque d’un certain sens du combat : il a oublié ce que les russes ont compris quand ils ont conçu le AK47 : une arme doit être populaire et d’usage facile. Les répliques d’Audiard sont juste des Kalachnikov qu’un enfant pourrait saisir et manier avec précision (ce qui arrive parfois de par le monde, signe que nous avons certes des raisons de nous plaindre, mais que nous ne sommes pas encore au fond du trou (ce qui ne signifie pas qu’on n’y aille pas); pour le moment, on se contentera d’armes verbales, et de biscuits)).

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Libertad ?

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 3 commentaires »4 juillet 2008

610x.jpgJ’avais promis un article sur les convulsions, et il arrive (patience, je suis surtout pris par un « petit » travail d’explication de Sénèque à des élèves anxieux de devoir passer l’oral de philo sur un auteur qui leur semble si lointain (alors qu’il me semble tellement parler de nous…)).

Mais juste comme ça, pour participer à la liesse générale :

On connaît la date à laquelle Ingrid Bétancourt fut libérée des Farcs. Ca, c’est fait.

Maintenant, quelqu’un a t il la moindre idée de la date à laquelle le peuple français sera libéré d’Ingrid Bétancourt ?… (et pour montrer que je ne suis pas totalement inhumain, et que je suis même plutôt bon public, et que je ne confonds pas tout à fait le poison et l’empoisonneur, on demandera plutôt si on commence à discerner le moment où le peuple français (et encore… s’il ne s’agissait que de ce peuple là…) sera, de manière générale, libéré).

Ce jour là, on pourra peut être se réunir pour de bon sur la place de l’hôtel de ville (et j’ai idée qu’on trouverait même quelque place plus appropriée pour l’occasion) pour faire la fête, sans doute douchés par quelques retombées cendrées.

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Les petites recettes de Mamie Chabot, épisode 2 : les courbes s’habillent en tenue camouflage (de nouveau).

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 24 FPS, CHOSES VUES, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »2 juillet 2008

On l’avait déjà repéré une première fois.

Oh, bien sûr on n’avait pas vraiment supposé que ce fût une pratique isolée, et on pouvait se douter que la petite astuce était fréquemment utilisée. Mais on n’a pas vraiment le courage de se taper chaque JT, ni de France 2, ni de quelqu’autre chaine pour le vérifier.

Toujours est-il que pour les curieux, amateurs d’échelles exotiques (pas du tout, malheureusement, du genre de celles sur lesquelles grimpent les jupes des filles, devant les rétines et pupilles des gars qui aiment ça), les JT de France 2 sont une sorte de parc naturel dans lequel ces spécimens s’ébattent, sous les yeux attentifs du berger gouvernemental.

Il y a un an, c’était Pujadas qui nous présentait des chiffres joyeusement compressés graphiquement pour nous prouver que le gouvernement avait un effet magique sur les chiffres du chômage (un petit retour sur l’image du moment ? c’est ici : http://www.ubris.fr/?p=55). Il faut croire que cette fantastique réussite de notre gouvernement n’a pas du émerveiller les français, car leur moral, un an après, n’est pas au plus haut. Cette fois, c’est Elise Lucet qui, avec le sourire, nous présente la nouvelle à midi (le soir, on considèrera que l’info ne vaut pas la peine d’être présentée de nouveau (en même temps, on est au courant, puisqu’on est les principaux intéressés) : le moral des français baisse. A l’appui de cette info, un graphique, où on voit la courbe du taux de moral des français (comment ça se mesure, le moral, au fait ?) descendre depuis février jusqu’à Mai. Ca a l’air problématique, mais pas gravissime.

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Sauf que de nouveau, on a un problème d’échelle : en abscisse, tout va bien, un mois, ça mesure un mois. Par contre, en ordonnée, on passe en univers einsteinien, où tout est relatif : un point d’indice, ça n’est plus un point. Ou plutôt, plus c’est grave, moins c’est grave, puisque la distance graphique séparant le -35 du -40 est plus du double de celle qui sépare le -40 du -46. Jetez juste un coup d’oeil au graphique ci contre, vous allez voir à quel point la courbe serait spectaculaire si on avait appliqué une échelle régulière (et honnête, soit dit en passant, mais bon… si en plus il fallait être honnête dans l’info…)

En d’autres termes, sur France 2, il n’y a que quand l’info les touche directement qu’ils se fâchent. Il semblerait qu’ils n’en fassent jamais assez pour dénoncer les mesures du gouvernement qui les concernent. Par contre, s’il s’agit du moral des autres, ils semblent s’autoriser à demeurer serviles devant un pouvoir qui n’est critiquable que quand il ne s’attaque pas aux autres.

Il paraît que les mesures actuelles mettent en danger le service de télévision publique.

est ce vraiment si grave que ça ?

NB : le JT en question est encore visible aujourd’hui même sur le site de France 2 (c’est l’épisode du jeudi 26 juin, édition de 13h, à 13h07 et 15 secondes, précisément (ça vous évitera de devoir supporter le reste)). A priori, tout le monde les voit, ces JT, je n’ai encore jamais vu personne s’étonner des étranges échelles utilisées dans la transmission des infos qui relèvent de la politique intérieure. Personne ne regarde, vraiment ?

Vous voulez un chouette épilogue ? Dans le même JT, sautez directement à 13h09 et 32 secondes, vous aurez le droit à une belle enquête sur les rapports de Sarkozy avec la télévision. Je ne sais pas jusqu’où sont allés les journalistes pour faire leur reportage, mais une enquête interne aurait été juteuse. En langage courant, ça s’appelle de la conscience professionnelle, ce genre d’enquête.

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