Archives pour février 2010

Cran de sûreté

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »26 février 2010

Certains jours, on se prendrait presque à regretter la naïveté dont on faisait preuve dans les années 80 en matière de lutte contre le racisme, quand on se donnait bonne conscience en portant une petite main « touche pas à mon pote ». Certes, faire de l’étranger un pote a priori, c’est faire de lui, de toutes façons, cet étranger qu’il FAUT aimer, et pas ce citoyen avec lequel on est dans un espace commun, mais au moins, en ces temps là, il y avait un minimum de mobilisation mentale possible contre un certain nombre de phénomènes qui, dès lors, ne pouvaient tout simplement pas se produire.

Il semblerait qu’on se soit aujourd’hui habitués à un certain nombre de faits et de propos : le passé judiciaire d’un candidat PS fait l’objet d’une enquête scrupuleuse et de propos relevant, d’un point de vue pénal, de la diffamation de la part des soutiens de la liste opposée aux régionales ? Aucun problème. L’affaire n’est relayée au JT de TF1 et Canal+ que lorsqu’aucun démenti ne lui est offert. En somme, ces medias sont tout simplement complices du mensonge lorsqu’il a lieu, mais se refusent à toute information lorsque les faits sont établis. Mieux encore : quand, enfin, on tient sur le plateau du Grand Journal de Canal+ le patron de l’UMP lui même, on n’obtient de lui aucune condamnation de la diffamation, et il en rajoute sur les accusations. Bien entendu, il n’explique à aucun moment le fait que pour Ali Soumaré, quelques lignes sur son casier judiciaire posent problème là où pour un certain nombre de responsables politiques représentants de l’UMP, ces lignes semblent n’en pas poser. On n’aura pas davantage d’explications sur le fait qu’une enquête impliquant davantage qu’une simple investigation journalistique ait été effectuée sur ce candidat particulier, ni sur le fait qu’une fois les accusations les plus importantes démenties, le premier secrétaire de l’UMP ne relève même pas qu’en effet, certaines des accusations étaient fausses, préférant sceller pour de bon dans l’esprit de l’électorat visé l’association simple : individu noir = délinquance. La naïveté des années 80 aurait mis des milliers de personnes dans la rue pour empêcher cela; il semblerait qu’aujourd’hui on se soit fait à cette idée. Dans la video qui suit, on remarquera le ton, tout à fait typique du discours UMP depuis maintenant un moment. On remarquera que maintenant, les hommes politiques, quand on leur fait une objection sur un argument qui n’est pas soutenable, répondent juste « Vous m’indiquerez quand je pourrai continuer », ce qui signifie que le discours doit s’écouler en un monologue qui ne doit rencontrer que des hochements de tête d’approbation. Ce que les journalistes offrent souvent.

On remarquera, au passage, que lorsque Georges Frêche se trouve un peu malmené par son propre camp, les medias lui sont grand ouverts pour lui permettre de riposter (sur Canal, longuement). Ali Soumaré subit des attaques mediatiques qu’on peut juger bien plus graves, et c’est Xavier Bertrand qui est invité pour venir justifer des attaques, alors même qu’on sait qu’elles sont mensongères. Magique, non ?

Mais, à la rigueur, de la part d’un parti politique qui se sait souffrant d’un manque de reports de voix au second tour des régionales, on peut à la limite comprendre (accepter, c’est autre chose, mais on saisit assez bien la logique qui préside à ces stratégies de communication). En revanche, on peut se demander dans quelle mesure il est compréhensible qu’une entreprise telle que la SNCF joue, elle aussi, la carte de la stigmatisation des populations étrangères. Ainsi, Les contrôleurs de trains de midi-Pyrénées ont ils trouvé dans leurs casiers des affichettes leur conseillant de se méfier d’une partie précise des usagers : les roumains. On voit d’ici l’ambiance dans les trains, si la logique d’opposition des populations entre elles devait se développer de cette manière, et si de manière générale, les origines des uns et des autres devaient systématiquement donner lieu à ce genre de schémas. Voici le texte que la SNCF diffuse :

« Ces dernières semaines des soucis ont été rencontrés avec des Roumains.

En effet de nombreux vols de bagages ont été constatés.

Nous vous demandons de redoubler de vigilance.

Par ailleurs tous les faits de roumains doivent être signalés au PCNS »

Libre à chacun de deviner ce qu’est un « fait de roumain ». On devine que leur simple présence suffit, et on attend juste une seconde notice nous indiquant comment les reconnaitre. Ce qui, dans la logique des choses telles qu’elles se font ces temps ci, devrait constituer l’étape suivante de notre lent, mais sûre, glissement vers ce qui constitue de plus en plus clairement notre point de chute.

On prendra comme un signe des temps le fait que ces initiatives, qui ne sont que les relais d’une volonté qui se veut, de plus en plus, politique (même si elle constitue, en fait, la négation même de la « polis » telle que nos ancêtres ont pu, en leur temps, en bâtir l’idéal), ne provoquent aujourd’hui qu’un très faible écho. On notera, aussi, que si ces initiatives sont prises, c’est pare qu’il est de bon ton, dans l’espace public tel qu’il est devenu, de les prendre, et qu’on n’y craint plus de réprobation majeure. Ici encore, le plus saisissant n’est pas tant que les propos soient tenus, que ce que la tenue de ces propos suppose de complaisance envers eux, a priori.

Lakustre

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 février 2010

Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.

Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.

Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète. 

Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album  The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).

Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser  les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.

Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore. 

Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.

Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.

Connecting People – l’humanisme de l’autre homme entrevu sur Chatroulette

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM Laisser un commentaire »22 février 2010

« Johnny’s always running around
Trying to find certainty
He needs all the world to confirm
That he ain’t lonely »

D’aussi loin que je me souvienne, la première fois que j’ai entendu parler de ce que serait, pour moi, longtemps, le net, ce fut une interview que j’entendis, enfant, de Michel Berger, racontant que le soir, il composait au hasard des numéros de téléphone, et parlait avec les inconnus, quand ils décrochaient, et quand ils acceptaient l’idée de dialoguer ainsi avec quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas.
Se formait alors en moi, ce qui fut peut être un tout premier mouvement philosophique : les autres n’étaient pas restreints au seul cercle familial. Non seulement, tous ceux auxquels je n’avais pas le droit de répondre dans la rue, les fameux inconnus, étaient en fait des interlocuteurs potentiels, mais il existait même des moyens techniques permettant d’entrer en contact avec eux à distance, et on pouvait carrément se permettre de les appeler. Ce monde m’était toujours fermé, car j’avais une idée floue de la manière dont on pouvait ainsi utiliser le téléphone, mais je savais qu’une frontière se lézardait : un jour, je pourrais rencontrer les autres, et je savais déjà que ça pourrait se faire, même en leur absence.

Le net, si on veut bien ne pas le réduire au simple tuyau autoroutier déversant des informations dont on ne sait si elles sont des biens communs ou des marchandises, ce fut avant tout cela : un lien entre les êtres humains, nécessitant d’autant moins leur présence physique au même moment au même endroit que les moyens techniques qu’étaient les ordinateurs, associés à des périphériques toujours plus fins dans leur manière de mettre les autres en présence permettaient de mobiliser bien plus que leur cors : c’était, de toute évidence, tout leur être qui était, par ce réseau, connecté aux autres.
Se rejouait alors, via les ICQ, via les précurseurs des MSN, via les AIM encore rudimentaires, ce qu’avaient déjà vécu les marins, les routiers et les radioamateurs auparavant : tout comme les usagers de la CB avaient pu vivre, pendant des décennies, la singulière expérience d’être mis en contact, parfois par la simple écoute des autres, parfois à travers des conversations que d’autres pouvaient écouter, avec les autres, au sens large, c’est-à-dire non pas le cercle d’amis, non pas les semblables, mais tout autre, n’importe qui, l’ordinateur devenait à son tour le phare miniature qui permettrait, tout d’abord chez soi puis, miniaturisation aidant, tout le temps, via n’importe quel téléphone portable connecté à son tour au net (rendant obsolète, dès lors, sa fonction de téléphone) de se brancher à l’humanité toute entière, de lancer à travers la noosphère des signaux dont on se dit qu’ils peuvent être captés, compris, et qu’ils susciteront, peut être, une réponse.

Ainsi, internet fut il, avant tout, pour ceux qui y furent sensibles, la matérialisation du fait qu’à la question « quelqu’un m’attend il quelque part ? », la réponse était « oui, 24h/24 ». Et à la question « Qui ? », la réponse s’approchait de plus en plus, asymptotiquement, de « l’humanité toute entière ». Rien de nouveau sous le soleil, en fait : nous pouvons à tout moment sortir dans la rue et hurler au monde entier notre désir de connexion, mais de fait, la présence physique de notre corps hurlant dans l’espace public gène, là où les purs signaux apparemment désincarnés que nous lançons dans l’espace numérique sont parfaitement décents. Tout se passe alors comme si le net était un lien immédiat, qui se passe d’espace social, qui se passe de place publique (et si on comprend ça, on comprend mieux la délicatesse de toute ambition de légiférer dans cet espace là, car il est au sens propre utopique (il n’est justement pas un espace (et au passage, ça explique le caractère vain des mises en espace de type SecondLife), et il abolit les conventions habituellement respectées dans l’espace), qui fonctionne alors non pas dans l’effort d’aller vers l’autre en franchissant tout ce qui nous en sépare, mais dans la disponibilité envers l’autre, et la reconnaissance de ce qui nous unit à lui.

J’imagine assez en quoi ces propos sur le net peuvent sembler déplacés pour des utilisateurs actuels des moyens de communication, et des réseaux sociaux. En effet, Facebook, Twitter, les sites de rencontre fonctionnent selon un principe exactement inverse à ce que je viens de décrire. Le simple concept de « réseau social » en dit d’ailleurs long : On se connecte entre gens de bonne compagnie, on choisit qui fait partie du réseau et qui en est exclu, on réserve ses gazouillis sur Twitter à quelques personnes soigneusement choisies sur des critères qui peuvent aller de « j’ai confiance en toi » à « tu es l’élément qui manquait à ma panoplie d’amis, et ton avatar est harmonieusement coordonné à l’image que je souhaite donner de moi et de la bande de djeuns que je semble être à moi tout seul, grâce à ta présence dans mon cercle intime, qui contient déjà 400 personnes ». On poke certains, on dédaigne les pokes des autres, on sollicite les uns pendant qu’on désamifie les autres, on soumet tout son « entourage » (prononcez le mot avec l’accent anglo-saxon le plus puissant) à la menace permanente d’être nexté, jugé soudainement pas à la hauteur, insuffisamment attentif, pas assez attentionné ; pas assez d’amour exprimé pour la dernière vidéo mise en ligne, pas assez d’applaudissements pour mon dernier score à Goo, pas assez de commentaires sur la musique que j’aime, décidément, tu ne me mérites pas, et l’altitude depuis laquelle je te lâche est à la mesure de l’engagement qu’on avait semblé prendre l’un envers l’autre quand on s’était acceptés comme amis. On avait juste oublié que des amis, on en avait 400 chacun, que l’association de nos réseaux respectifs, ça en faisait presque 1000, et qu’on serait bien incapable de donner ne serait ce que des détails basiques sur une vingtaine d’entre eux, parce que ce qui compte, c’est moins de s’intéresser à eux, que d’obtenir d’eux le témoignage de leur propre intérêt.
Dès lors, Wikipedia, Google, Meetic et Facebook, en transformant le net en gigantesque banque de données (et deux d’entre ces quatre contribuent bel et bien à la transformation des humains eux-mêmes en simples données (et je ne mentionne même pas toutes les propositions plus spécialisées, qui permettent de se classer soi même dans telle ou telle sous catégorie de marchandise, selon ses goûts sexuels (et pas seulement sur la base de la seule attirance pour tel ou tel sexe, ce serait trop vaste), selon sa pilosité (oui), selon la taille de ses organes (oui oui), selon le degré de réduction au sexe qu’on compte appliquer à la rencontre (ta rencontre, tu la veux soft (elle sera gratuite), ou sexe (il faudra payer), ou hard (il faudra non seulement donner ton n° de CB, mais aussi payer de ta personne) ?) selon qu’on conçoit ce qu’est une rencontre comme devant avoir lieu avec tel ou tel autre figurant), ces sites et leurs semblables ont peu à peu fait passer l’expérience numérique d’une projection de soi dans une dimension jusque là inconnue à une absorption la plus GIGAntesque possible de données, qu’il s’agirait d’accumuler, au cas où on aurait un jour quelque chose à en faire (mais qui fait quoi que ce soit d’une telle masse d’information, à part ceux qui sont capables de la trier pour revendre le fruit de leur arborescence ?). On comprend mieux, dès lors, un détails de vocabulaire assez frappant sur Facebook : on s’y réunit autour d’un mur, et ce mur collectif, s’il porte ce nom, n’est rien de plus que la face interne d’une frontière à l’intérieur de laquelle se retrouvent ceux qui ont été cooptés comme pouvant « entrer » dans l’espace commun. En dehors, les autres, qui ne verront du mur que sa face aveugle et muette, exclus. Sur Facebook, ceux qui ne comptent pas au nombre de mes amis sont comme des morts vivants, maintenus à distance des gated-communities, à l’intérieur desquelles on décore les murs de futilités, pour mieux rendre anodin un principe qui est, tout de même, sur le fond, le même que celui qui a mené des communautés politiques à s’isoler au milieu de murs, pour se protéger d’autres conçus comme a priori indésirables.

Dès lors, quand on voit les tentatives de plus en plus appuyées de légiférer le monde numérique, on sent bien qu’on ne peut pas éternellement y échapper. Et pourtant, on sent aussi que quelque chose de plus essentiel se joue, et que ça peut concerner quelque chose d’intime dans l’humain. A tel point qu’il serait peut être temps de distinguer, au sein de ce qu’on appelle « Internet », d’un côté ce qui relève de la diffusion d’informations, et de biens au sens large, bref, le commerce, ou ce que les latins auraient appelé le « négoce », et de l’autre ce qu’on devrait considérer comme la part non négociable, c’est-à-dire le pur lien entre tout être humain se connectant à ce qui s’apparente, tout de même, au réseau des consciences. Teilhard de Chardin n’est pas devenu par hasard un des papes des réseaux numériques : ayant entrevu la nécessité future (il écrivait depuis la première moitié du 20ème siècle) de connecter les consciences humaines, pour leur faire accomplir cette unité que la séparation corporelle, et spatiale, rendait impossible, il inventait le Net avant l’heure, et l’appelait « Noosphère », du grec Noos, qu’on pourrait traduire par « Esprit ».
Et c’est sans doute à travers ses dispositifs de mise en contact les plus rudimentaires que le net, conçu selon cette seconde dimension, retrouve au mieux ses racines. Loin des classements méticuleux d’amis permis par les réseaux sociaux (sur le mode « excuse moi, mais je n’accepte pas encore ta demande d’amitié, car je viens juste de reconfigurer toute la nomenclature selon laquelle je classe mes relations, et je ne sais pas trop où te caser : « Fuck Buddy potentiels » ? « Ouverture intéressante vers des nouveaux friends plus cools auxquels je ne peux pas encore prétendre » ? « Ressource professionnelle à ne pas négliger » ? »), loin des fiches de recherche intégrant des détails aussi poussés que « revenus », ou « couleur de la peau » ou « uro » ou encore « orientations politiques », qui ne font que séparer ce qui est censé être lié, le plus essentiel du net se trouve sans doute dans ce qui ressemble le plus à une connexion sans intermédiaire, c’est-à-dire une rencontre non choisie.

C’est exactement ce que propose le site www.chatroulette.com : le B.A BA du contact entre êtres humains : on se branche, on se retrouve avec quelqu’un et on voit. Regarder, être regardé. Pas de mise en spectacle visant telle ou telle partie de la population à laquelle on souhaite appartenir, pas de happy few, pas de carré V.I.P. ni d’heureux élus. Là, les regards se croisent, souvent très rapidement, parfois on s’attarde, on échange, et on se quitte, sans avoir aucun moyen de se retrouver. C’est exactement ce niveau d’intimité universelle qui est atteinte dans les communautés où le sexe est suffisamment libéré pour pouvoir se vivre entre parfaits inconnus : au-delà de la consommation de l’autre (dont on revient vite, en fait, pour peu qu’on n’y sombre pas), se forme une véritable communauté, dépassant toutes les frontières habituelles qui barrent l’espace social, parce que voila, le contact sexuel immédiat direct n’a que faire des ces identités là. Alors, www.chatroulette.com, c’est l’expérience fondamentale du sexe, sans le sexe (ou presque).
La proposition peut sembler triviale, et c’est trivialement qu’un certain nombre d’utilisateurs la vivent. Néanmoins, au-delà de la possibilité de zapper la planète entière (mais c’est sans doute une déformation provoquée par l’habitude prise de sélectionner en permanence ceux qu’on juge dignes d’accéder à notre cercle ambiant), on a là l’exacte reproduction, rendue possible et efficace, de cet acte qui consistait à taper au hasard des numéros sur son téléphone, pour rejoindre telle ou telle solitude soudainement abolie. Et sans doute la puissance de l’expérience est elle à la hauteur de ce qu’il y a en nous de désir, c’est-à-dire de vide à combler, non pas sur le mode de l’avoir, mais sur le mode de l’être, parce qu’en définitive, ce que ces moyens techniques rendent possible, c’est précisément l’être humain (si on coince sur cette phrase, on la relit en entier, en insistant sur la première occurrence du mot « être », et en glissant de manière souple et agile vers la deuxième et dernière occurrence.

De l’être à l’être humain.

Evidemment, on sait bien que les critiques sur chatroulette pleuvent : clientélisme, exhibitionnisme (le site est sans doute un de ceux qui cumulent le plus de bites livrées au regard du premier venu (c’est-à-dire, et ça n’ira pas sans poser, à terme, de problèmes, de mineurs, par exemple)), mais au-delà de tout ce qui fait de cette proposition quelque chose d’évidemment décevant (mais hey, ce ne sont que des êtres humains !) il y a là une sorte de retour aux sources low-tech vers une essence sur-naturelle, plus que naturelle des moyens techniques constituant un lien entre les hommes : je me branche sur l’humanité entière, et le premier venu en est le visage (ou, parfois, d’autres partie du corps, on l’aura compris). La plupart des commentateurs y voient l’esprit de Sade, on peut aussi y reconnaître celui de Lévinas.

Oui, Levinas.

Parfaitement.

Parce qu’à vrai dire, si Michel Berger et son téléphone furent un moment de surrection philosophique, le moment de l’insurrection (c’est-à-dire le moment où ce mouvement, en moi, s’est retourné contre lui-même, c’est-à-dire a commencé à devenir réflexif), c’est la découverte de Lévinas, à travers ce petit livre d’entretiens qu’est Ethique et infini.

« « Il y a » pour moi est le phénomène de l’être impersonnel : « il ». Ma réflexion sur ce sujet part de souvenirs d’enfance. On dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme « bruissant »

- Un silence bruissant ?

- Quelque chose qui ressemble à ce que l’on entend quand on approche un coquillage vide de l’oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit. Quelque chose qu’on peut ressentir aussi quand on pense que même s’il n’y avait rien, le fait qu’ « il y a » n’est pas niable. Non qu’il y ait ceci ou cela ; mais la scène même de l’être est ouverte : il y a. Dans le vide absolu, qu’on peut imaginer, d’avant la création – il y a. (…) J’insiste en effet sur l’impersonnalité de l’ « il y a » : « il y a » comme « il pleut » ou « il fait nuit ». Et il n’y a ni joie ni abondance : c’est un bruit revenant après toute négation de ce bruit. Ni néant, ni être. J’emploie parfois l’expression : le tiers exclu. On ne peut dire de cet « il y a » qui persiste que c’est un évènement d’être. On ne peut dire non plus que c’est le néant, bien qu’il n’y ait rien. De l’existence à l’existant essaie de décrire cette chose horrible, et d’ailleurs la décrit comme horreur et affolement.

- L’enfant qui sur son lit sent durer la nuit fait une expérience de l’horreur…

- … Qui cependant n’est pas une angoisse. Le livre est paru avec une bande où j’avais fait inscrire : « On commençait à parler beaucoup d’angoisse à Paris, en 1947… D’autres expériences, toutes proches de l’ « il y a » sont décrites dans ce livre, notamment celle de l’insomnie. Dans l’insomnie, on peut et on ne peut dire qu’il y a un « je » qui n’arrive pas à dormir. L’impossibilité de sortir de la veille est quelque chose d’ « objectif », d’indépendant de mon initiative. Cette impersonnalité absorbe ma conscience ; la conscience est dépersonnalisée. Je ne veille pas : « ça » veille. Peut être la mort est-elle une négation absolue où la « musique est finie » (on n’en sait rien, d’ailleurs). Mais dans l’affolante « expérience » de l’ « il y a », on a l’impression d’une impossibilité totale d’en sortir et d’ « arrêter la musique ».

Je saute quelques lignes, pour aller directement à la fin de ce chapitre :

« Pour sortir de l’ »il y a », il faut non pas se poser, mais se déposer; faire un acte de déposition, au sens où l’on parle de rois déposés. Cette déposition de la souveraineté par le moi, c’est la relation sociale avec autrui, la relation dés-inter-essée. Je l’écris en trois mots pour souligner la sortie de l’être qu’elle signifie. Je me méfie du mot « amour » qui est galvaudée, mais la responsabilité pour autrui, l’être-pour-l’autre, m’a paru, dès cette époque arrêter le bruissement anonyme et insensé de l’être. C’est sous la forme d’une telle relation que m’est apparue la délivrance de l’ »il y a ». Depuis que cela s’est imposé à moi et s’est clarifié dans mon esprit, je n’ai guère parlé dans mes livres de l’ »il y a » pour lui-même. Mais l’ombre de l’ »il y a », et du non-sens, me parut encore nécessaire comme l’épreuve même du désintéressement. »
Levinas – Ethique et Infini; L’ »il y a », P.37sq

Il est trop facile de voir l’humanité de l’autre homme dans les visages choisis, sélectionnés par nos propres soins pour jouer le rôle de « l’autre » selon les critères arbitraires qui nous conviennent. Quelles que soient les raisons qui nous font aligner tel ou tel figurant contre le mur de nos propres lamentations, afin de dresser un portrait robot de ce que nous reconnaissons comme « humain », l’humanité telle que nous la reconnaissons volontiers est toujours partiale, et partielle. A l’inverse, le contact immédiat permis par ce dispositif technique minimaliste de la roulette russe du contact humain met en scène, de manière pertinente, tout ce que l’autre être humain est pour nous : n’importe qui, et pourtant au delà de toute indifférence possible. On peut le zapper, mais on sait bien qu’on ne vient pas de switcher entre deux chaines de télévision, car derrière l’image vidéo, c’est une présence au monde qui vient de se voir délaissée par un regard humain. N’importe qui devient le visage de l’humain, y compris ceux qui ne montrent pas leur visage : présences offertes au regard, dans la parfaite conviction que ce sont bien d’autres hommes qui sont à l’autre bout du fil, d’autres respirations, d’autres « êtres-pour-l’autre » en quête de rupture avec la mer noire de l’ »il-y-a », d’autres hommes qui prennent le risque de se transformer en flux de données, pour sortir grâce à autrui du simple ensemble de données auxquel nos sociétés, et les réseaux sociaux qui en sont les relais, les réduisent.

Si le net se veut se lien ouvert, et l’abolition des frontières, alors il faut accepter le prix de cette immédiateté : la stricte égalité. N’importe qui devient le visage de l’humanité, le premier venu, au sens strict, peut être accueilli, et je ne peux pas exiger que ce soit réciproque. Unilatéralité du respect. Mon visage, au milieu des autres, anonyme, réduit à sa simple présence. Même pas moi en quelque sorte, puisque non réductible à des coordonnées ou à un profil. Méconnaissable donc, mais humain, après tout.

Illustrations : alternance de portraits captés sur Chatroulette et des portraits plus classiques de Teilhard de Chardin, puis de Lévinas.

Naturalination

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »16 février 2010

lesyeuxsansvisage3Comme le manque de temps conduit à déléguer le boulot, je mets ici en ligne une petite séquence entendue sur France Inter la semaine dernière. Ca s’appelle « Un temps de Pauchon », ça dure dix minutes, ça passe entre 17h50 et 18h00, et ça met les pieds à droite à gauche un micro à la main. Enregistrer, diffuser. Je travaille sur l’idée aussi, mais dans un style tout à fait différent. Le 10 Février, Hervé Pauchon captait l’ambiance rue des Ursins, à l’annexe de la préfecture de Paris, alors que des nouveaux français y recevaient, lors d’une cérémonie, leur toute nouvelle nationalité. Je n’en dévoile pas trop, mais le micro passe de citoyen en citoyen, sous le regard inquiet du maître de cérémonie, et on apprend des choses. Tous les thèmes à la mode sont là : identité nationale, voile, mais tout est en quelque sorte inversé.

De quoi se rafraichir les idées :

Get the Flash Player to see the wordTube Media Player.

Illustration : Les yeux sans visage, de Franju (1959). Parce que nous sommes, ces temps ci, des yeux sans visage. A moins que nous soyons, plutôt, un visage sans yeux. Ce qui revient au même, finalement.

Croupe d’Elite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 2 commentaires »8 février 2010

Avril 1995, dans le n°755 de Vogue, un mini roman photo met en scène Carla Bruni en épouse de choc, menée par un instinct de prédatrice d’Elite. Derrière l’objectif se trouve l’un des grands noms de la photo de mode : Thierry Le Goue, qui excelle dans ce genre d’exercice où les contrastes transforment la mode en série noire. On ne sait trop si on devinait déjà que le jeu de massacre deviendrait un jour politique, et que la République deviendrait le terrain sur lequel se joueraient d’autres polars, dans lesquels les poker faces s’exileraient des défilés de la fashion-week pour transformer la nation toute entière en gigantesque catwalk.

La séquence retrace un « marriage à la mode », lui permettant d’accéder à la fortune de son mari de fortune, de manière très provisoire, puisque l’union ne durera que le temps d’obtenir ce qu’elle croit lui être dû. Mariage, (ça, c’est fait dans la vraie vie), baptême (on ne sait pas quel timing a été choisi par les experts en communication), enterrement (veuillez réprimer ce mouvement d’impatience qui vous prend à la lecture de ce mot). Trahisons dès le jour de l’union, rejeton qui ressemble plus au chauffeur qu’à son père théorique (il faut dire que le chauffeur, c’est Lambert Wilson), meilleure amie qui complote contre les intérêts de la reine du jour, comédie des sentiments et maîtrise des apparences. Tous les ingrédients sont là, plus de 10 ans à l’avance.

Il paraît que le talent politique peut consister à transformer les scenarios les plus improbables en réalité. On rajoutera que l’époque contemporaine semble avoir tordu le coup aux utopies sociales, mais a ouvert grand la porte à la réalisation des fantasmes de quelques uns.

Voici, en quelques photos, le récit possible du mariage qui unit la première dame de France au pays avec lequel elle s’est liée, pour le meilleur principalement.

Effondrement des bourses

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »8 février 2010

Petit retour sur un micro-évènement économique datant maintenant de Novembre 2009. Une brusque perte de valeur.

Mais pour mieux comprendre, il faut revenir un peu plus loin en arrière, en deux étapes :

1993 – Carla Bruni, qui n’était encore qu’une version inachevée du personnage actuel, est shootée par Michel Comte, nue, la pudeur étant mimée par les mains, qui concentrent l’attention, et font oublier à quel point le corps, et la pose de la photographiée sont enfantins (on ne va pas outre mesure appuyer sur ce point, mais on le pourrait pourtant, étant donnée la manière dont notre gouvernement va dans les semaines et mois qui viennent appuyer des décisions politiques liées à la surveillance du net (cf hadopi, loppsi et bientôt acta) sur la cybercriminalité, sans doute en focalisant principalement sur la pédophilie; on ne va pas soupçonner notre président de lowresmichelcomte_lot64quoi que ce soit de ce genre, mais on rappellera simplement qu’une part non négligeable des gains de son actuelle femme viennent d’un encouragement à la fascination, au désir et à l’envie envers un corps qui n’a en fait pas grand chose d’adulte, et qui mime, dans une pose artificielle, l’enfance pour mieux aguicher l’amateur de nus de ce genre, et si comme le dit ce président, la pédophilie est une maladie, ces clichés n’en constituent certainement pas l’antidote, on se contentera de le rappeler ici).

Avril 2008 – Un de ces clichés est vendu aux enchères, chez Christie’s, pour 91 000$. La vente avait lieu deux mois après le mariage présidentiel, à un moment où les medias n’avaient d’yeux que pour ce couple improbable, la grenouille tentant de se faire aussi grosse que le prince à coups de bisous d’une princesse qu’on découvrait offerte au monde entier (enfin, « offerte » est un grand mot : 91 000€ pour les uns, un poste de première dame de France pour l’autre, là; voila qui met l’offre hors de portée de la plupart).

Novembre 2009 – Un tirage identique est mis en vente, toujours aux enchères, à Paris, à l’Hôtel Drouot par la maison Piasa. Le collectionneur allemand qui cédait l’infantile entre temps devenue dame pensait sans doute faire la culbute financière; il fut tout aussi indubitablement désappointé de constater que l’oeuvre ne trouvait pas preneur au-delà du prix de réserve qu’il avait pourtant fixé assez bas, confiant dans l’aura de la poseuse et dans une aptitude parisienne au moins aussi développée qu’à New-York à fantasmer pour les têtes couronnées. Mauvaises prévisions météorologiques concernant le ciel des fantasmes parisiens cette semaine là : personne n’était fasciné par la juvénile présidente, le portrait n’aurait pas été vendu ce jour là si le soir même un inconnu n’avait appelé la salle des ventes pour acheter le portrait, de gré à gré, contre la somme de 6000€. L’honneur était en partie sauvé, la cote échappait à la dégringolade, le ridicule était évité de peu.

 

Alors, question. Pourquoi faire référence à ceci alors que l’affaire date de plusieurs mois, et qu’on est passé depuis longtemps à d’autres séquences politiques (oui, politiques, parce que rien de ce qui concerne les affaires et l’image de cette femme ne doit désormais être considéré comme étranger aux manoeuvres présidentielles, et on l’a constaté avec effarement il y a quelques jours, lorsque l’enfant de la photo souhaita jouer les adultes dans les medias en pensant être habilitée à évaluer l’indépendance de la justice à propos du jugement Villepin, et de l’appel de ce jugement) ? Parce que je suis tombé sur une pièce de Balzac, complètement par hasard, qui est l’exacte mise en scène du dispositif médiatique auquel nous sommes confrontés.

Mais commençons par une autre référence, plus théorique : il y a un passage de ses Manuscrits de 1844 dans lequel Marx dresse un portrait édifiant de l’argent. Les quelques pages qu’il y consacre sont féroces, mais elles sont à la mesure du renversement des valeurs que produit l’argent sur le monde. Il le présente comme l’ »entremetteur universel » ce qui ne manque pas de sel, étant donné ce dont il s’agit ici. Pire, peu à peu se dresse un portrait dans lequel l’argent prend la place de tout ce qu’il permet d’acquérir, y compris, évidemment, l’homme lui même. S’il ne s’agissait que d’acquérir les autres, on serait juste dans une classique situation d’aliénation, et le texte n’apporterait pas grand chose. Mais il va au delà de ce discours classique : pour Marx, JE suis mon argent, puisque mon argent définit ma puissance, et qu’il n’y a pas d’autre puissance qui compte dans un monde où l’argent est devenu médiateur universel.

C’est ainsi qu’on passe de la formulation :

  »L’argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant… L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l’homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l’existence des autres hommes pour moi. C’est pour moi l’autre homme. »

à la proposition suivante :

« Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles – à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. « 

Qu’est ce que le portrait de Carla Bruni, si ce n’est l’expression sous forme de marchandise de la femme qu’on nomme Carla Bruni ? Où la valeur de cette femme s’exprime t-elle mieux que dans la valeur de son image, lorsqu’elle passe de main en main au fil des transactions qui permettent, justement, d’en vérifier la cote ? Bien sûr, bien sûr, nous autres qui ne pensons pas les choses en ces termes là, nous serions les premiers à voir en cet être humain autre chose que sa valeur marchande. Mais nous devons bien observer et décrire la manière dont cette personne a décidé de faire d’elle même une image, la manière dont elle a fait de cette image une source de revenus, et les processus par lesquels ces transactions permettent d’évaluer la personne toute entière, puisque d’elle même, elle s’est placée sur ce terrain là. Ajoutons que, bien évidemment, si elle ne se réduisait pas à cela, elle ne serait pas au poste qui est le sien aujourd’hui, et qu’il n’y aurait pas de mystérieux candidats à l’acquisition in extremis des portraits qui, n’ayant plus de valeur, signifient la décote du modèle lui-même. Ainsi, entre Avril 2008 et Novembre 2009, sur le marché des échanges, Carla Bruni a vu sa valeur chuter de 60000€ (si on considère que 91000$ font aujourd’hui 66000€), et encore, la valeur fut, on le sait, artificiellement maintenue; et cette chute vaut tous les sondages du monde, avec cet impact supplémentaire que la médiatisation vient en renforcer l’effet dépréciatif. Pourquoi est ce grave ? Parce que Carla Bruni est un des moyens politiques acquis par la présidence pour assoir son pouvoir, et que ce moyen est déjà rincé, épuisé. Parce que le pouvoir de cette présidence est avant tout un pouvoir de l’image, et que cette image ne vaut plus rien. Parce que cela montre que sur les terrains qui lui sont les plus familiers, l’argent et l’image, ce président a, sur ce point, été un mauvais investisseur. Et si dans ce monde où l’argent, ainsi que l’image qu’il est capable d’acquérir et d’agiter, est un pouvoir, alors on peut considérer que c’est la France qui a perdu là une bonne part de sa mise.

Evidemment, on sait bien que c’est d’une femme qu’il s’agit ici, et qu’on ne peut pas réduire ainsi son humanité à cette comptabilité un peu sordide. On rappellera tout de même qu’elle s’est placée elle même sur ce territoire de la vente de soi, corps et bien, et qu’on ne l’y aurait certainement pas installée nous mêmes. On rappelera aussi que bien que se disant de gauche, elle fait partie de cette portion de l’humanité pour laquelle l’argent est d’autant moins un problème qu’il a été érigé en moyen universel (franchement, à bien y réfléchir, qui d’autre pouvait prétendre au poste de femme du président de la république française, et particulièrement de CE président là ?). Dès lors qu’on laisse l’argent renverser les valeurs, le discours qu’on vient de tenir devient possible, et pour le délégitimer, il faudrait enlever aussi  à l’argent sa couronne de valeur suprême, ce que ces gens là ne feront évidemment pas. Dans le même texte, Marx pointe d’ailleurs précisément cette possibilité qu’offre la fortune :

  »Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possè¬de la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humaine ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? »

« Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. » Nous y voici. L’argent peut tout chez ceux qui lui accordent les pleins pouvoirs. Y compris produire cet effet intéressant : d’un côté on fait de la liberté des femmes un objectif politique concernant les couches populaires qu’on souhaite stigmatiser, et de l’autre on fait encore de la « femme » un instrument qu’on peut, ou pas, s’offrir. Et le fait que Madame Carla Bruni joue le jeu ne change pas grand chose à l’affaire. Après tout, il y a pas mal de 01515380-photo-carla-bruni-sur-les-toits-de-l-elysee-dans-vanity-fairfemmes sous influence qui affirmeraient elles aussi agir par leur propre volonté. Et on passera sur la possibilité d’acheter des intelligences, l’effet miroir serait sans doute ici encore trop puissant pour nos yeux désormais habitués à l’obscurité.

Alors, que vient faire Balzac là dedans ? Oh, on ne va pas s’étonner de le voir cité parmi ceux qui décrivent tout de même avec une certaine acuité ces dispositifs et ces mécanismes. Le seul moyen de ne pas sombrer dans le désespoir, en voyant « ce qui se passe », n’est il pas, d’ailleurs, d’y voir une « comédie humaine » ? L’auteur de la Maison Nucingen s’y connaissait en finances, et il avait saisi que les leviers le plus puissants de la société qu’il  mettait en page étaient ceux qui étaient les plus avides de fortunes, et les plus âpres au gain. Mais il avait aussi compris ce qui sépare l’argent qui est le fruit du travail de l’argent qui est le produit de la spéculation. Ainsi, ses personnages de banquiers, de spéculateurs sont ils moins des entrepreneurs que des bonimenteurs qui ont compris que pour faire bonne figure, il faut jouer la comédie, et affabuler en permanence.

L’un des plus doués, sur ce terrain, c’est Mercadet, le personnage central d’une pièce de Balzac, intitulée Le Faiseur. Se déroulant en 1839, dans le salon  de l’appartement des Mercadet, on y voit cet investisseur ne gagnant que ce que le bluff et la crédulité de ses interlocuteurs lui permet d’amasser, aux prises avec ses créanciers, alors même qu’il a adopté comme principe d’emprunter sans rembourser, ce qui fonctionne, tant qu’on n’est pas sommé de rendre ce qui a été investi. Mercadet a trouvé un moyen assez simple de faire patienter ceux qui se pressent dans son salon pour lui réclamer leur dû : il a inventé un autre personnage, nommé Godeau, qui est censé être parti en Inde, investir la fortune de Mercadet, et dont il faut attendre le retour pour pouvoir toucher les remboursements. Sentant tout de même le vent tourner, et les échéances s’approcher, il conçoit alors le projet d’un dernier placement potentiellement rentable : sa propre fille, qu’il veut marier à un riche héritier (qui, en fait, joue le même rôle que lui, et n’est héritier et riche que dans les cerveaux qui veulent bien croire à sa comédie), contre sa propre volonté évidemment, puisqu’elle est elle même amoureuse d’un autre jeune homme, qui constitue apparemment un plus mauvais parti. Ajoutons à cela que l’idée du mariage arrangé fut glissée à l’oreille de Mme Mercadet par l’amant de celle-ci, et on aura un aperçu du noeud d’intrigues sur lequel se construit cette pièce. Situation tordue, peut être, mais qui semble bien innocente si on la place en regard des péripéties auxquelles on est confronté lorsqu’on se penche quelques minutes sur la biographie de Carla Bruni elle-même, qui n’est pas avare en circonstances scabreuses.

Ainsi, successivement, alors qu’il organise pour le jour même (car il y a urgence), le dîner au cours duquel sa fille et celui qu’il lui destine seront présentés, et alors que sa domestique lui exprime sa crainte de devoir payer aux marchands les victuailles qu’il compte proposer à ses invités, il lui répond ce qui constitue notre leitmotiv contemporain :

« aujourd’hui, le crédit est toute la richesse du pouvoir, mes fournisseurs méconnaitraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et anarchistes, s’ils ne me laissaient pas tranquille, ne me cassez pas les oreilles pour des gens en révolte contre les principes vitaux qui forment l’Etat… Soyez cordon bleu, ne prêtez pas main forte à qui vient détruire la société ».

L’ayant convaincue, il a ensuite cet échange lucide avec sa propre femme, alors qu’elle sous-entend qu’il pousse le bouchon peut être un peu loin :

« Mme Mercadet. Oh mon ami jusqu’où descendez-vous ?

Mercadet. Je vous admire… vous qui avez votre petite existence bien arrangée, vous qui ne vous souciez de rien, installée dans votre confort, vous qui sortez presque tous les soirs avec votre ami de Mericourt…

Mme Mercadet. Mais, c’est vous qui l’avez prié de m’accompagner…

Mercadet. On ne peut pas être à sa femme et aux affaires, c’est totalement incompatible, bref vous faîtes la belle et l’élégante…¨

Mme Mercadet. Vous me l’avez ordonné…

bruniMercadet. Il le faut ! Une femme est l’enseigne d’un spéculateur. Quand vous vous montrez à l’Opéra dans une robe somptueuse, les gens disent « les asphaltes vont fort ou la garantie foncière est en hausse, car Madame Mercadet a encore une nouvelle toilette ». Dieu veuille que ma combinaison sur les rachats de service militaire soit agréée par le ministre de la Guerre et vous aurez voiture !

Mme Mercadet. Monsieur ne croyez pas que ce qui vous touche me laisse indifférente.

Mercadet. Alors, ne jugez pas les moyens dont je me sers, vous avez la mauvaise manière, vous n’obtiendrez rien par la douceur, il faut commander… brièvement, comme Napoléon.

Mme Mercadet. Ordonner quand on ne paie pas !

Mercadet. Précisément, on paie d’audace.

Mme Mercadet. On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à l’autoritarisme.

Mercadet. Par l’affection ! Ah bravo, vous connaissez bien notre époque. Mais aujourd’hui, Madame, tous les sentiments s’en vont, l’argent les pousse, il n’y a plus que l’intérêt parce qu’il n’y a plus de collectivités, mais des individus, chacun pense et agit pour soi; vendez du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans provoquer de plainte, vous devenez député, académicien ou ministre ! Je vais vous dire pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs, c’est parce qu’ils les admirent et néanmoins s’en retournent flattés en se répétant « je vaux tout de même mieux que ces coquins là ». Mais moi, Madame, j’ai mon excuse, je porte le poids du crime de Godeau, et puis enfin que voyez-vous de déshonorant à devoir ? Tous les états d’Europe ont des dettes. Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers ? J’ai leur argent, ils attendent le mien, je ne leur demande rien et ils m’embêtent, pouvez vous me dire où commence et où finit la probité dans le milieu commercial… tenez, nous n’avons pas de capital, vous en convenez ?

Mme Mercadet. Certes, non.

Mercadet. Le sachant, personne ne nous donnerait le sou; allons, ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour conserver ma place au grand tapis vert de la spéculation, je fais croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge; vous devez m’aider à cacher notre misère sous les diamants de luxe.

Mme Mercadet. J’ai peur, tout bêtement peur, Monsieur.

Mercadet. Vous vous apitoyez sur mes créanciers, nous n’avon dû leur argent qu’à…

Mme Mercadet. A leur confiance !

Mercadet. A leur avidité, Madame ! Le spéculateur et l’actionnaire se valent, tous deux veulent être riches en un instant. Je rends beaucoup de services à mes prochains, ils croient tous tirer quelque chose de moi, je connais assez sûrement leurs vices et leurs passions, ainsi je joue à chacun sa comédie ! »

 

On l’a dit avec Marx : l’argent est ce qui retourne tout en son contraire. Ainsi, l’honnêteté devient elle condamnable et la ruse devient elle vertueuse. Ainsi l’arnaque accède t-elle au rang de vertu. Ainsi, ceux qui sont à l’origine de la ruine sont par l’argent les bénéficiaires de la ruine. Ainsi, nous sommes vis à vis des spéculateurs en particulier, et des capitalistes en général, simultanément ceux qui viennent les presser de rendre ce qu’ils ont emprunté et dilapidé, et ceux qui leur offrent l’argent permettant de les renflouer, devenant ainsi comme par magie nos propres débiteurs. L’argent n’existe plus que là où il passe pour ainsi dire virtuellement, il n’appartient qu’à ceux qui n’en sont ni les émetteurs, ni les destinataires, alors même que destinataires et émetteurs en sont dépossédés. Il n’est donc plus nécessaire d’attendre les Godeaux de ces gens là, puisque l’économie telle qu’on la laisse s’accomplir fait de nous mêmes leurs propres Godeaux : si les financiers n’avaient pas eu sous la main des peuples pour les financer, ils les auraient inventés.

Ils peuvent se le permettre; de toute évidence,  ils en ont les moyens.

Illustrations extraites du Vanity Fair de Septembre 2008; un article assez sidérant dans un numéro dont Carla Bruni fait la couverture. Les photos sont prises par Annie Leibovitz. Pour ceux qui auraient un doute, oui oui, les photos sont bel et bien prises à l’Elysée, et la plus glamour a été shootée sur les toits de notre palais présidentiel. Et pour ceux qui auraient un doute, Annie Leibovitz, c’est cette photographe qui se trouve aujourd’hui, financièrement exactement dans la position de M. Mercadet, et sur le sort de laquelle les medias ont essayé il y a quelques mois de nous faire pleurnicher. Pour un peu, on lui aurait prêté de l’argent… Voila voila. Mais attendez, côté photos, comme on dit par là bas : There’s more to come !

Sur les crêtes

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »7 février 2010

Lue, sur le blog de Natacha Polony, ces quelques lignes à propos du voile intégral (au sein d’un article dont un certain nombre de points sont assez conformes à ce que je serais tenté de penser aussi (sur l’éducation aux valeurs, par exemple), qui me semblent confirmer un soupçon que j’avais évoqué quelques articles plus tôt :

« Il n’est sans doute pas inutile de souligner en préalable que le voile intégral n’a rien de religieux. Qui a lu le Coran – et ce devrait être le souci de tous les actuels débateurs – sait que les trois sourates qui évoquent l’idée d’un voile parlent de le « rabattre sur la gorge » et de cacher les attraits, ce qui, même dans une lecture littérale qui oublierait que le Coran fut écrit à une époque où les femmes pouvaient être agressées, n’a rien à voir avec ce très ostentatoire drap noir qui jette à la face des autres le refus de les considérer comme des semblables bienveillants. Le voile intégral est une provocation et une agression en ceci qu’il part du principe que les autres sont dangereux ; il leur dénie l’humanité, c’est-à-dire la maîtrise de soi, de ses désirs ; il détruit toute société au profit de la tribu, de la famille vécue comme clan protecteur contre un monde hostile. Il sépare surtout le monde entre le pur et l’impur, à la manière de toute manifestation sectaire, et, comme elle, recrute des personnes fragiles qu’elle coupe peu à peu de leur milieu social en leur proposant une lecture binaire et rassurante du monde. » (http://blog.lefigaro.fr/education/2010/01/voile-integral-education-reeducation.html)

Plus je regarde fonctionner et s’exprimer ces femmes invisibles, plus elles me font penser aux punks tels qu’il a pu en exister au moment où ce mouvement n’était pas une mode : provocation, agression, déni de l’humanité de l’autre homme, destruction de la société, sectarisme. Tous les ingrédients y sont. Rajoutons un défi jeté à la figure de ce monde, une méfiance globale envers ce qui est censé constituer les raisons qui font que nous sommes « ensemble », que nous formons un corps social.

Dans leur manière de mettre en avant, comme unique apparence, leur distance vis à vis des « autres », dans leur absence extrêmement voyante, évidemment voulue, évidemment provocatrice, il y a quelque chose de ce que le mouvement punk exprimait, lui aussi, en son temps : le doute vis à vis de l’humanité de l’autre homme, la 294_diogene_ou_la_luciditeremise en question immédiate, brutale, des valeurs qui se décrètent un peu trop facilement comme dogmes indiscutables. En poussant un peu les choses, elles me font penser à Diogène, se déplaçant en plein jour dans les rues, lanterne à la main, collant la lumière sous le nez des passants, et leur demandant, tout en les éblouissant, s’ils n’auraient pas vu un être humain quelque part. Voiler ou éblouir, c’est du pareil au même, il s’agit de renvoyer l’autre à son propre aveuglement, de lui dire « toi, tu n’es pas autant humain que tu pourrais l’être, et ce que tu mets en avant comme étant essentiellement humain, je ne m’y reconnais pas ». Evidemment, ça nous pose question, évidemment, ça nous renvoie à ce sentiment désagréable de n’être pas un fantasme universel. Il n’est pas certain que ce soit une si mauvaise chose que d’être ainsi remis à distance :  nous adhérons déjà tellement à nous mêmes que le moindre recul à notre approche nous plonge dans un malaise manifestement profond; il est peut être bon qu’on l’éprouve un peu, ce malaise. Nous le faisons tellement subir au reste du monde.

Restera à faire quelque chose de cette position. La détresse dans laquelle semble nous plonger cet accoutrement semble indiquer que nous n’avons même plus confiance dans l’outil le plus efficace contre les attaques faites à nos propres modes de vie : le marché. Marchandisons le voile, diluons le dans le bouillon des modes, du buzz, enlevons lui tout effet corrosif en le transformant en objet anodin, comme nous l’avons toujours fait pour le reste, il n’en restera, à la fin, rien.

Et nous serons convaincus d’avoir vaincu un nihilisme supplémentaire, et d’être revenu à l’Ordre souhaité.

Ce sera simplement oublier que le marché tel qu’il est actuellement promu ne  supporte et ne suit lui non plus aucune valeur. Il est notre objet commun, on fait en sorte qu’il soit peu à peu le seul lien social. Et si on ne se trompe pas, il semble bien qu’on puisse lui appliquer les termes que Natacha Polony utilisait pour décrire l’attitude des femmes se voilant intégralement : le marché se mure dans son propre dispositif, il se fout bien de savoir s’il a des effets humanisants ou aliénants, il ne se soucie que des aliénations qui constituent un obstacle à son propre développement, et il accepte celles qu’il provoque lui même. Il est partiel et partial, il méprise tout ce qui n’est pas lui, et sur réagit à tout ce qui ne parle pas son propre langage.

Et à la lecture de l’article de Natacha Polony, malgré les points sur lesquels on pourrait trouver un accord, on ne peut s’empêcher de se dire que, publié ainsi dans le cadre du site du Figaro, il y a quelque chose de risible à lire dans ces lignes l’importance accordée à une éducation qui ne soit pas un catéchisme, qui soit un accueil dès le plus jeune âge dans une société ouverte à tous, permettant à chacun de s’accomplir pour ce qu’il est, sans devoir subir une volonté qui ne soit pas aussi la sienne. C’est bien beau, mais on sait aujourd’hui (et on en a, tout de même, la preuve quotidienne à travers l’action que mène le gouvernement qui est le nôtre, et ce entre autres sur le terrain de l’éducation) que la loi du marché tel qu’on le conçoit actuellement ne respecte pas ces beaux principes, parce qu’il n’a lui même aucun principe, qu’il ne fait que mimer les principes pour mieux séduire, et ensuite mieux trahir. Et on ne peut que craindre que cet article fasse, consciemment ou pas, partie du dispositif de séduction.

Alors, dans ces conditions, effectivement, No Futur.

Illustration trouvée sur le site de Gilbert Garcin, les photos de femmes voilées n’ayant pas de sens, et celles de Punk n’ayant aujourd’hui plus aucune valeur, leurs codes ayant été récupérés, digérés et vomis par tout ce que les modes actuelles ont de plus cynique nihiliste.

Cruise control

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PROTEIFORM, Playlists, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »6 février 2010

Il y a un moment, dans la fameuse chanson de Sinatra « It was a very good year », alors qu’il revient sur l’année de ses 35 ans, peuplée de jeunes filles de la haute, sang bleu sur le cuir des banquettes de limousines, où on croit entendre dans l’arrangement musical les berlines tracer dans un New-York nocturne et pluvieux. On les voit littéralement passer, depuis le trottoir, col du trench-coat relevé, mains dans les poches, feutre rabattu en avant, sur la cadence de basses devenue cinématographique; travelling panoramique sur Broadway, depuis l’abri relatif de la devanture de quelque grand magasin fermé. « Their chauffeurs would drive ». Provenances et destinations inconnues, seul le flot de la circulation importe. Ervin Drake nous pose, devant une vie lancée sur son propre trajet, traversant gare après gare, sur le trottoir tangent à cette trajectoire. Une limo passe, une parmi les quelques autres, qui déplace telle parcelle de vie d’un point à un autre dans une existence dont les repères seront les femmes rencontrées; vitres fumées en translation noctambule, cellule confinée, fermée aux regards, suspensions pneumatiques, le tapis volant survole l’asphalte trempé. Une vie passe dont on ne connaîtra aucune des extrémités, seulement des travellings au ralenti, ce à quoi se résume une existence.

C’est que ce jazz orchestral présente une véritable disposition à mettre en scène les mégapoles by night. Musique destinée aux happy fews aux reins financiers assez solides pour vivre en ville, et y diner, et y sortir sans avoir à croiser la population banlieusarde, elle sait décrire les avenues quasi désertes des petits matins humides, light show des feux de circulation en reflet sur le bitume miroir, bouches d’égouts fumigènes, bagnoles de luxe en croisière dans les boulevards dépeuplés. Avec de tels gènes, on ne sera pas très surpris d’entendre l’un des plus grands arrangeurs de cette veine du jazz cinémascope urbain, proposer dans un album bâti sur mesure pour le saxophoniste Michael Brecker, sous le titre « Cityscape ». On ne pouvait pas imaginer meilleur titre. A l’exacte frontière de la classe absolue, du costard taillé sur mesure, et de la faute easy listening, Claus Ogerman ouvre la porte de la stretched Cadillac pour une virée, avec les lampadaires pour étoiles filantes. Cruise control enclenché, vitesse synchronisée sur le passage au vert de la suite ininterrompue des carrefours perpendiculaires, et ce jusqu’à l’horizon. Chauffeur, roulez vers l’Est, sunset en ligne de mire, entrevu à travers la vitre fumée séparant le royaume des dieux de la cabine de pilotage, en approche au ras du sol, au beau milieu des gratte-ciel alignés au cordeau, impeccablement orientés de manière à refléter les lueurs dont on ne sait plus si elles viennent du ciel ou du bitume. Peu importe, ici, c’est toujours l’au-delà. Moteur imperceptible, à l’abri de la custode, air conditionné comme bouclier thermique à l’humidité ambiante, totale protection. Cigare, Cognac. Pensées visant les souvenirs défilant à la vitesse et avec le motion-blur des lampes au sodium qui illuminent la cité, telles qu’elles sont vue à travers la fenêtre constellée de gouttes de pluie du toit panoramique. Sous les étoiles, exactement.

bande son signée, donc Claus Ogerman, interprétée par Michael Brecker.

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Mobilisation générale

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »4 février 2010

L’armée de Terre a toujours bénéficié d’une communication du genre efficace. Aujourd’hui, elle nous plonge en pleine pensée nietzschéenne, sur le thème « Deviens ce que tu es ». Pour ce faire, nous montre t elle, comme elle le faisait dans ses anciennes publicités, des hommes et femmes au service d’autres êtres humains ? Que nenni ! Cette fois, l’armée est en embuscade, elle attend. Elle est au service, oui, mais des français Monsieur, parce que c’est nous qu’on les paye, tout de même.

Autant dire que la pub semble prendre sa part dans une communication qui a un certain don pour construire ce qu’on appellera… une ambiance…

Devenez vous-même.

Tuez des gens.

« Dévorez moi des yeux, mais avec retenue, pour que je m’habitue, peu à peu… »

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »4 février 2010

Deux illustrations, pour compléter le post précédent.

L’une à propos des djeuns qui aiment se prendre pour des adultes, et qui se battent pour une cause qui vaut le coup qu’on se mobilise : le droit de montrer ses jambes (avec un argument imparable : on est faits avec des jambes, c’est pour qu’on les montre. On ne comprend pas très bien pourquoi l’écervelée porte de quelconques vêtements, on ne comprend pas tellement, non plus pourquoi elle ne pousse pas la logique aussi loin en ce qui concerne son cerveau, qui semble amplement inutilisé, alors que la nature l’en a dotée (mais ça, c’est une des grandes lacunes qui semble plomber l’argumentation de ceux qui ont tendance à dire des trucs du genre « on nous a donné ceci, c’est pour que cela ».

Franchement, sans accabler excessivement la jeune rebelle qui se bat pour des droits fondamentaux, tout en étant parfaitement compatible avec la citoyenneté telle qu’elle se définit aujourd’hui, (c’est-à-dire : bats-toi, méprise ceux qui ont quelque chose à t’apprendre, comporte toi comme une unité autonome, ne se souciant que de ses droits, de son bien être, de l’accomplissement de sa propre volonté, quelle qu’elle soit, l’essentiel demeurant plus dans la vérification de l’absence de toute limite (oui oui ma chérie, on te laissera tout faire, on ne te fera jamais obstacle, on sera compréhensifs et ouverts à la moindre inflexion de tes envies livrées à elles-mêmes, rien ne sera conditionné à quoi que ce soit, tout te sera indéfiniment possible, car il ne faut pas, il ne faut surtout pas que tu connaisses la moindre des frustrations) que dans un quelconque projet identifié qui ferait de cette petite unité de consommation, enfin, quelqu’un), tout en participant activement à ce monde tel qu’il est désormais censé être, c’est-à-dire entièrement tourné vers la jouissance, au sens le plus strict qu’on puisse donner à ce terme (c’est-à-dire l’absence d’attente, l’immédiateté, le contact direct avec ce qui satisfait, l’exigence de la satisfaction qui ne saurait supporter le moindre report, parce que je vaux tout de même bien une satisfaction là, maintenant, tout de suite, parce que si j’attendais mon tour, si je renonçais, si je m’accommodais, on pourrait penser de moi que je me satisfait de peu, or ma jouissance, c’est moi, et si je jouis peu, je suis peu aussi ; dès lors, ma jouissance est non négociable, il faudra bien s’y plier : je VEUX montrer mes gambettes, non pas parce que je suis la première salope venue, mais simplement parce qu’on m’a signifié que ça m’était interdit. D’ailleurs, vous voulez vous débarrasser de moi ? Essayez donc de m’interdire de sauter par les fenêtres… Après tout, vous avez bien réussi à vous débarrasser de moi en tant que citoyenne en me demandant de m’intéresser à l’histoire, aux sciences sociales, regardez comme je vous ai bien niqués : maintenant, je crois sincèrement que le port du bermuda ras l’bonbon figure au nombre des droits de l’homme), ce type d’individu (peu importe qu’il s’agisse de jeunes filles, ou de skateurs, ou de teuffeurs, ou de trentenaires bavant d’envie devant une Audi siglée RS-line, ou d’un cinquantenaire voyant dans la croisière un préambule au paradis) peut-il une seule seconde sembler disposer d’une quelconque autonomie de pensée et de comportement ?

Entendons-nous bien : ils font ce qu’ils veulent, ils le disent assez pour qu’on puisse les croire. Mais faire ce qu’on veut ne définit pas la liberté. Tout au plus cela désigne t-il la possibilité d’agir aléatoirement, de manière désordonnée. Qu’ils appellent cela « liberté », grand bien leur fasse. Qu’on doive les suivre dans cette voie, on peut en douter, même si on sent bien qu’on ferait assez « couleur locale » si on limitait ainsi la réflexion. Mais si la jouissance se reconnaît dans l’absence de distance, et si la liberté consiste précisément dans le dépassement de ce qu’on est, alors on pourra se permettre de prétendre que le simple fait de faire ce qui nous passe par la tête et d’obtenir satisfaction ne soit pas exactement suffisant pour pouvoir prétendre être autonome ; au contraire, même, être convaincu d’être ainsi libre, c’est sans doute se mettre en position d’être aliéné.

 

L’autre montre comment Jean-François Copé conçoit le dialogue. La séquence est tellement caricaturale qu’elle ne nécessite presque aucun commentaire : Pour une fois, le problème ne semble pas venir du montage, mais de l’incapacité de Copé à laisser la parole à la femme voilée à laquelle il est confronté. Elle saura ce que son contradicteur pense, lui ne saura jamais quels sont ses arguments à elle. Apparemment, une femme est censée ne parler que par son visage, sa voix ne transmet rien. Autant dire qu’on ne sait trop comment on fait au téléphone, et que les aveugles doivent se sentir bien seuls. Cependant, cette femme parvient à placer une ou deux répliques au milieu du flot copésien ; on y devine alors qu’elle n’est pas complètement écervelée, et qu’elle ne se promène pas avec des bâtons de dynamite scotchés tout autour d’elle. Cela ne signifie pas que ses arguments vaillent plus que ceux de la lycéenne qui veut porter ses mini-bermudas : qu’on croit s’entendre dicter son accoutrement par le Ciel ou par la Mode, la valeur du message semblera à tous ceux qui ne croient ni en l’un, ni en l’autre, légèrement suspecte. Mais on ne peut pas, non plus, affirmer qu’elle pose plus de problème, dans son expression, que celles qui veulent exhiber leurs jambes en toutes occasions.

En somme, ce que nous privilégions, ce n’est pas la liberté, mais la plus parfaite intégration des automatismes comportementaux permettant de participer à plein régime aux processus de production/consommation qui maintiennent nos économies hors des zones excessivement rouges, et nous maintiennent donc en vie. Ainsi, tout ce qui relève de l’addiction consumériste reçoit a priori une approbation générale, et toute autre influence sur nos comportements est a priori considérée comme aliénante. Peu importe si cela doit nous conduire à développer des logiques parfois étrangement paradoxales (par exemple, à considérer que lors des grèves de transports en commun, les grévistes prennent en otage les passagers, alors que la grève met au contraire en évidence le fait que les véritables preneurs d’otages sont les employeurs, puisque ce sont eux qui considèrent l’absence de l’employé comme inacceptable), puisque seul l’objectif compte : maintenir, envers et contre tout, une consommation au moins égale à ce qu’elle était auparavant. Mais, finalement, au quotidien, peut-on vraiment affirmer que la loi du marché soit plus contraignante que celle des obligations vestimentaires ? Certes, l’une peut s’additionner à l’autre. Mais en dehors de cette situation, on ne peut pas affirmer qu’il y ait d’un côté, la liberté, et de l’autre, l’oppression. Comme pour les autres situations dans lesquelles une influence s’exerce sur les hommes (c’est-à-dire, en gros tout le temps), la liberté ne tient pas à la situation elle-même, mais à l’aptitude qu’on a (ou pas) à se laisser mener par elle. Peu importe dès lors qu’on autorise à porter un voile, ou qu’on interdise de ne pas le porter. La civilisation que nous sommes devrait avoir suffisamment confiance en sa propre identité pour garantir aux personnes qui la composent un droit à prendre elles mêmes position face aux influences qui s’exercent sur elles, par le biais de l’éducation, par le biais de la protection physique, et par le biais d’une émancipation économique qui ne condamne pas les plus jeunes générations à demeurer indéfiniment dans le cercle familial, et qui ne condamnera pas plus tard ces mêmes générations à héberger à la maison leurs propres parents, privés de retraite à l’exacte mesure où ils furent privés d’emploi.

Autant dire, pour poursuivre les pistes tracées dans le précédent article, que tant qu’on n’aura pas considéré l’oppression économique comme bien plus scandaleuse que celle que peuvent exercer quelques excités religieux, on pourra toujours gigoter devant quelques épouvantails, on aura tout au plus détourné l’attention, et c’est la réalité sur laquelle on aura jeté un voile. Comme quoi la dissimulation forcenée peut produire d’intéressants effets de révélation.

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