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Crosses to Bear (dans le dispositif de piège qu’est un article, le titre, c’est l’appât) : C’est la crise, les rasoirs coûtent cher, ne te rase plus, et lis Marx.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 2 commentaires »31 août 2009

Fans de pilosité (et je devine les amateurs éclairés parmi les lecteurs (lecteurs qui, soudainement, comme ça, sans crier gare, sont devenus incroyablement nombreux (c’est pas malin : avant, j’avais une pression identifiée, maintenant, je navigue totalement en aveugle, soumis à une pression généralisée dont je ne sais pas trop si elle va me libérer ou me rendre un peu plus crispé devant l’écran blanc))), voici le moment où vos goûts ursulins vont, enfin, trouver de quoi se satisfaire sur ce blog.

C’est pas trop tôt, dira t-on.

hd_1600x1280_shave01La barbe est de nouveau à la mode. Crises obligent. Crise économique financière, tout d’abord, mais aussi crise de la gauche du PS aidant, Marx est de retour. Ah, je te vois d’ici, lecteur, soudainement pris entre deux feux (et oui, oui, lecteur, malgré la soudaine vague d’une bonne centaine de lecteurs qui surgissent de dieu sait-où, tu vois, je n’oublie pas le lecteur originel (désolé pour les autres qui ne vont rien y comprendre, mais patientez, on y vient). Mais il faut bien un peu de tension pour rédiger ce genre de texte.

Il y a quelque chose d’un peu étrange à parcourir, ces temps-ci, les rayons des supermarchés de la culture, tant la barbe fournie de Karl s’y trouve subitement sur-représentée. D’une certaine manière, on a là une sorte de preuve par l’exemple : ce sont bien les circonstances qui produisent les idées, et non l’inverse. Mais il y a peu, on n’aurait pas misé grand chose sur un tel succès éditorial. Succès amplement partagé, d’ailleurs, parce qu’à côté des Badiou, de ceux qui ont tout de même quelque légitimité à en parler, ou de ceux qui ont pour mission de transmettre et accompagner le pionnier défrichant de nouveaux territoires dans sa propre pensée, j’ai découvert ce matin, bien mis en évidence sur sa tête de gondole à la Fnac, qu’Attali avait, lui aussi, produit son bouquin sur Marx, déplacement subit du public cible oblige (on le savait contortionniste, celui-là, mais là…).

En somme, on lit pas mal sur Marx, mais je ne suis pas certain qu’on le lise, lui, beaucoup.

Il faut dire que la tâche n’est pas très facile. On le sait (enfin, non, je ne crois pas qu’on le sache ; ou plutôt : ceux qui sont censés le savoir le savent, mais ils sont peu nombreux, et il serait bon que ce cercle s’élargisse) : une part non négligeable des écrits de Marx n’était pas éditée quand il est mort. Et ils ne se présentaient que sous la forme de notes qui n’étaient pas tout à fait mises en ordre (mais non, non, on n’a pas trouvé, cousue à l’intérieur de la doublure de son manteau, de quelconque profession de foi ! (je sens que cette parenthèse va me devoir, maintenant, de créer un nouvel article dans la rubrique « la philo pour les gros nuls », afin de la clarifier)). Bilan : aujourd’hui, tenter d’étudier, en classe, L’Idéologie allemande, par exemple, réclame de s’assurer que les élèves aient bien en main une éditon identique, sinon, le pire est à craindre, et ils vont considérer qu’un texte dont ce qui semble être la conclusion dans une édition est inclu dans la première partie dans une autre, doit manquer un peu de cohérence et de solidité.

shave-fullEt pourtant, cette apparence de puzzle est peut être ce qui pouvait arriver de mieux à l’oeuvre de Marx : loin d’être un dogme figé, excessivement attaché à une époque, à une configuration particulière des Etats, du commerce, de la production, de la lutte des classes d’une époque, elle est, en fait, une enquête, une recherche dont ces notes non finalisées sont les indices. Et c’est ainsi qu’il faut lire cette Idéologie allemande, ces Manuscrits de 1844 : comme une plongée dans une pensée qui est, elle même, en train de se construire à la faveur de lectures, de dialogues avec d’autres penseurs (c’est bien tout le caractère génial des Manuscrits de 1844, que d’être en grande partie constitués de prises de notes, voire de retranscription parfois longue des lectures de Marx). Nous sommes loin de l’auteur obscur qui construirait son système dans son coin, comme on aime le présenter parfois pour mieux faire de sa pensée un système subjectif. Au contraire, les écrits de Marx peuvent être lus comme des enquêtes, policières ou scientifiques, au choix (l’image utilisée par Bensaïd pour présenter le Capital me semble assez pertinente : une enquête digne de Without a trace (FBI : portés disparus, en VF (cette insistance des titres français à être explicatifs, comme si un titre était une nomenclature, et non une évocation…)), où le disparu, c’est la plus-value). Ces livres, parfois écrits à quatre mains (à supposer que Marx et Engels aient été ambidextres), préfigurant les techniques d’écriture de Deleuze et Guattari, sont de véritables moteurs de recherche, au sens propre du terme.

Et, bien sûr, au point où nous, nous en sommes, ce qui importe, ce sont ces moments, proprement magiques, où la mécanique encore virtuelle (au sens de « en puissance ») décrite par Marx devient la description de notre configuration, en acte. Ces clairières dans la pensée de Marx, qui sont autant d’étapes sur lesquelles on peut s’arrêter pour reprendre le trajet effectué, qui a permis d’y parvenir, sont des illuminations dignes de celles que des auteurs illustres ont eues, par le passé, en processant dans les travées de Notre-Dame, au détour d’un pilier obscur… ce sont surtout des illuminations qui peuvent être partagées.

Illustration : ce passage, un des plus mobiles dans les différentes éditions de L’Idéologie allemande, au moment où Marx tire les conséquences de sa nouvelle conception de l’histoire :

 » 1 – Dans le développement des forces productives, on arrive à un stade où naissent des forces productives et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs. Ce ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (machinisme et argent) [ ce qu'on trouve exprimé dans Le Capital I, 32, ainsi : le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés" (et ce n'est pas moi qui connais mon Marx sur le bout des doigts, mais juste l'édition dans les intégrales philo qui est assez riche en notes plutôt enrichissantes, que je restitue ici, en bon moine copiste que je suis)]. Il apparait alors une classe qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages. Expulsée de la société, cette classe se trouve reléguée dans une opposition radicale avec toutes les autres classes ; cette classe forme la majorité de tous les membres de la société et fait naître la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, c’est à dire la conscience communiste , celle-ci, naturellement, peut se former aussi parmi les autres classes grâce à l’intuition du rôle de la classe en question.

2 – Les conditions, qui permettent l’emploi de certaines forces productrices, sont celles qu’impose la domination d’une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, conséquence de sa propriété, trouve son expression pratique et idéaliste dans le type d’Etat propre à son époque ; c’est pourquoi toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe jusqu’alors dominante.

3 – Toutes les révolutions passées ont laissé intact le mode d’activité, il ne s’agissait pour elles que d’une autre distribution de ces activités, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes. Au contraire, en s’en prenant au mode traditionnel des activités, la révolution communiste élimine le travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce que cette révolution est accomplie par la classe qui, dans la société, n’est plus considérée come une classe, qui n’est plus reconnue comme telle et qui, dès à présent, est l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes la nationalités, etc., au sein de la société actuelle.

4 – Pour produire massivement cette conscience communiste aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut transformer massivement les hommes, transformation qui ne peut s’accomplir que dans un mouvement pratique, dans une révolution, la révolution est donc nécessaire, non seulement parce qu’il est impossible de renverser autrement la classe dominante, mais encore parce que seule une révolution permet à la classe qui renverse de balayer la vieille saleté et de devenir capable de fonder la société sur des bases nouvelles. »
Marx – L’Idéologie allemande, ed. Nathan, les integrales de philo, p.62

Suit un fragment, que je me garde pour plus tard, représentatif d’un autre style de l’ouvrage où Bauer, Stirner, Grün & C° sont présentés comme les saints d’une église folklorique dont on va décrire les idées et les comportements de manière tout à fait liturgique, qui indiquera à ceux qui ne la connaissait pas où se trouve la source de ce ton satirique qui constitue une des marques de fabrique des pensées de ce qu’on appelle aujourd’hui encore, la gauche. Suit aussi un programme de recherche qui est encore aujourd’hui à poursuivre, puisque c’est la manière de pratiquer la science historique tout autant que la conception du pouvoir politique qui concernée.

32En poursuivant, on découvrira que ce groupe de personnes qui s’étripent débattent aujourd’hui sur la manière, pour leur groupuscule soi-disant représentatif, de s’accaparer leur tour de pouvoir, parce que leur manège s’est un peu emballé et qu’ils n’arrivent plus à attraper la queue du singe nommé « alternance » pour profiter du tour dont ils pensaient qu’il leur revenait de droit, ce groupe pourra être nommé, ironiquement, le « socialisme vrai« , qui ne tire sa véracité que de l’accaparement qu’il a effectué du titre « socialiste » (en quoi Manuel Valls se trompe quand il ose affirmer, dans Technikart, là, aujourd’hui même, « qu’en ce qui le concerne, le mot « socialiste » est une prison » ; non non copain, c’est pas le mot « socialiste » qui est trop étroit pour toi, c’est juste que t’es tout empêtré dans un pli périphérique du concept, dont tu ne sembles voir qu’une partie (celle qui arrange ta perspective personnelle), que tu essaies de faire prendre pour la totalité, alors que celle-ci t’échappe au delà de ce que tu sembles être apte à imaginer)) (et on se marre bien, d’ailleurs, en regardant Ségolène Royal abuser nettement d’un truc de communication qui consiste à coller derrière les concepts qui lui bien au tein (Justice, Ordre, ce genre de mots), des adjectifs censés être édifiants, en les collant juste après le concept (tout le monde a bien en tête le fameux « L’OOOOrdre Juste » (on aimerait bien savoir quelle différence il y a entre l’Ordre et l’Ordre juste, puisque l’injustice est par définition un désordre), inconsciente que dans la famille à laquelle elle prétend appartenir, cette syntaxe là a justement pour effet de décrédibiliser ce qu’elle désigne).

Alors, sans doute, la lecture de Marx lui même semble d’autant plus nécessaire qu’elle est, somme toute, possible, et que, loin de l’ambiance un peu « pensée qui sent la naphtaline », la nature même de ces écrits, et leur style respire encore, aujourd’hui, et peut être plus que jamais, la vie. Elle s’avère, aussi, nécessaire parce qu’au delà des ennemis naturels que constituent ceux qui, par le mécanisme décrit en 1-, se sont accaparé non seulement le pouvoir mais aussi les vies de ceux qui travaillent à leur service, on saisit au fur et à mesure de ce court cheminement de pensée qu’il ne peut s’agir de remplacer ceux-ci par d’autres, car ce seraient en fait les mêmes avidités qui poserait leur fessier sur le trône. Ainsi, tous ceux qui se présentent comme visant ce pouvoir là, tel qu’il est institué, peuvent être considéré, d’emblée, comme traîtres au combat commun. Et bien sûr, les plus habiles traitres sont ceux qui jouent la proximité et le « popu ». Les ennemis déclarés, eux, ont l’avantage d’être clairement identifiés.

Mais cela n’enlève rien au fait que ce sont des ennemis.

Notes d’illustration : je donne dans l’illustration conceptuelle, aujourd’hui, tout est extrait du fameux court métrage d’un Scorsese débutant mais déjà en possession de tous ses moyens, dans A Big shave (1967)

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Dialectique du maître et de l’esclave

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 8 commentaires »30 août 2009

Le problème, avec les castings ministériels, c’est que quand on est embauché comme personnage, il faut jouer son rôle. Et quand le scénariste n’est pas très habile dans le maniement des nuances, et qu’on a été casté justement parce qu’on incarnait un archétype, les situations concrètes font vite qu’on peut se trouver un peu gêné aux entournures; comme si le costume était un peu étroit pour ce qu’on est censé incarner, à moins que ce soit l’inverse, que les draperies honorifiques fassent disparaître le comédien dans leurs trop lourds plis. A vrai dire, on en est parfois au point où on ne sait même plus si les figurants se noient dans leur costume ou dans le rideau de scène.

Ainsi, parfois (manions l’euphémisme), Fadela Amara semble un peu égarée dans son costume de grande soeur des banlieues : censée s’en être sortie mais n’existant que par le fait qu’elle y est, dans l’esprit de son employeur, et des électeurs de ce dernier, liée, elle est obligée, puisqu’elle ne peut agir, de se contenter de prendre, le plus rarement possible, et dans l’étroite mesure de ce que l’électorat peut supporter (et autant dire que le tank des idées larges a un peu de mal à se faufiler dans ce genre de ruelle, sans doute construite dans des temps reculés, où on ne se déplaçait qu’en rasant les murs) quelques positions bien pensantes qui doivent avoir les objectifs mêlés d’aller dans le sens de la représentation majoritaire de ces périphéries dans les cerveaux des centre-ville qu’il s’agit de séduire, et ce sans perdre la street-credibility, ou ce qu’il en reste, de la ministre en représentation.

C’est sans doute ce genre de principe qui pousse Fadela Amara à craindre que le film de Jacques Audiard, Un Prophète, n’incite les jeunes banlieusards à prendre modèle sur son personnage principal, et à « mal tourner ». Avec le style qui est, euh… le sien, elle s’est dite « scotchée » par le film, mais craignait qu’une « certaine catégorie de jeunes » agissent comme Malik.

Alors, tout d’abord, moi, pour ma part, bien que « scotché » par la qualité de l’action gouvernementale, je ne peux m’empêcher de craindre qu’une certaine catégorie d’élèves soit tentée de prendre notre ministre en modèle au moment de s’exprimer. Mais au delà de l’ironie, ce sketch permet, aussi, de repérer comment la communication gouvernementale fonctionne, et quels objectifs elle poursuit.

unprophete1 – Quand Fadela Amara voit le personnage de Malik, elle y voit avant tout un arabe. Sans doute aveuglée par le scotch que le film lui a mis en travers des yeux, elle ne s’aperçoit pas que, justement, dans ce film, Malik s’arrache à ce qu’il semble être pour devenir autre chose. Il existe, en des termes qui peuvent sans doute échapper à quelqu’un dont on peut se demander si elle n’a pas comme objectif, précisément, de se laisser enfermer dans une définition suffisamment confortable pour s’y complaire (et qu’on ne nous fasse pas le coup du « Ah, mais on aimerait bien vous y voir, hein. C’est très difficile de gérer les banlieues et Mme Amara y consacre toute sa vie : jusqu’à preuve du contraire, elle y consacre sa carrière, et à juger par les résultats (c’est bon, nous aussi, on y passe le plus clair de notre temps, à se confronter sur le terrain aux résultats locaux de la politique globale du gouvernement auquel appartient Mme Amara), ce sont plutôt les banlieues qui sont mises au service de son projet professionnel (on n’osera pas dire « de son salaire et de son CV, mais c’est pourtant bien en ces termes que ça se pose)). A tel point qu’il est perçu comme corse, provoquant l’ironie de celui qui, justement, l’avait réduit au rôle de rebeu manipulable. En somme, Mme Amara porte sur Malik le même regard que le mafieux corse : puisqu’il est bronzé et frisé, il ne peut être envisagé que comme arabe, et il aura beau faire, il ne sortira pas de cette détermination. On voit très bien, dès lors, comment cette ministre envisage les rôles à venir de Tahar Rahim, et on peut supposer qu’en revanche, elle ne trouve rien à redire à la filmographie de Jamel Debbouze. Tu parles…

2 - Un Prophète est un film carcéral. Comme le dit le scénariste, quand il répond à notre ministre, Malik entre en prison au début du film, il en sort quand le film se clôt. On y entre avec lui, on en sort en sa compagnie. Craindre ainsi que la banlieue, spécifiquement, soit tentée de reproduire les actes commis dans ce film, alors qu’il n’a pas lieu en banlieue, c’est identifier les banlieusards, spécifiquement, et les jeunes de ces lieux là, spécifiquement, à des prisonniers (ce qu’ils sont, certes, métaphoriquement, otages de notre politique, par exemple), et donc à des criminels (ce qu’ils ne sont pas, même si le discours ministériel tend, manifestement, à les criminaliser). Le regard de Mme Amara, bien que censé être informé, semble être, dès lors, à perspective réduite (mais on peut lui reconnaître un certain talent pour agiter les images qui marquent l’opinion publique : les voiles intégraux par ci, la prison par là. Nul doute qu’en banlieue, on s’y reconnait tout à fait). De plus, les oeillères ministérielles paraissent gênantes lorsqu’elle oublie que le jeune Malik, quand il traite des affaires hors de sa cellule, le fait aussi bien sur la côte méditerranéenne que sur les autoroutes de France. Entend-on des voix gouvernementales s’inquiéter du devenir-racaille de la population de PACA ? La région est-elle trop touristique pour qu’on se permette ce genre de simplification ? On ajoutera que, dans la France qui est la nôtre, un scénario dans lequel Malik aurait ses potes dans les beaux quartiers de Neuilly ou du XVIè aurait semblé peu crédible : la réinsertion semble aussi peu soucieuse que l’insertion de tisser ce genre de liens. Pour Malik, la banlieue, avant d’être le lieu d’implantation de son trafic (qui est en fait international), est son lieu de refuge, sa planque, où il se protège non seulement des conséquences de ses bidouillages économiques, mais aussi de l’indifférence de l’institution pénitentiaire à son égard. Mais sans doute ce regard était-il trop nuancé pour que notre ministre le porte sur ce film. (et, bien sûr, on répondra ici que, bien entendu, Mme Amara a vu tout ça, et que ce n’est pas ce qu’elle dit : elle craint que les autres, les jeunes, dans les banlieues, ne comprennent pas ce film. Faut dire, ils sont tellement cons, hein ? On peut faire un autre pari : les plus cons, tous milieux confondus, n’iront pas voir ce film. Parce qu’il est exigeant. Et ceux qui iront le voir, ils vont vite être touchés par le fait qu’enfin, dans un film, un jeune comédien, prénommé Tahar, est employé dans un film où on oublie ses origines pour la simple raison que, dès le départ, le film s’en fout, (contrairement aux a priori pénitentiaires, identiques apparemment, aux a priori ministériels, Malik n’a pas de régime alimentaire particulier, Malik ne va pas à la prière, Malik mange du porc, etc, etc. On peut même parier que Malik ne demandera pas à sa femme de porter le voile, qu’il proposera à ses enfants une culture plurielle; bref, on pouvait, aussi, y voir un modèle, dans ce personnage, si on voulait bien trente secondes cesser de le voir comme « le frère rebeu qui donne le mauvais exemple, contrairement à la frangine qui est devenue ministre, officiellement dans une sorte de pureté morale sans ambiguïté), voila ce que des jeunes de banlieue vont voir, et voila ce qui va les frapper d’emblée : mince alors, Malik échappe à sa condition. Mais on imagine bien qu’électoralement, on puisse s’inquiéter du fait que, se libérant, bien que prisonnier, Malik ne constitue plus ni un problème d’identité nationale, ni un électorat captif. Et on comprend bien, dès lors, que si certains jeunes peuvent avoir, comme Malik, le projet d’échapper à leur condition, Mme Amara est tellement obsédée par sa volonté de faire corps avec sa communauté hypothétique, pour se maintenir à sa tête, qu’elle les ramènera vite au bercail, en verrouillant le plus possible les horizons de leur existence niée. Le pire, en somme, c’est qu’Amara a bien compris ce qui se passe dans ce film, et qu’elle veut l’empêcher, parce que selon la logique mise en place dans ce pays, selon ce qui s’y prépare, selon ce que la crise offre comme opportunités, ce film est subversif, et certainement pas parce qu’il montre un jeune « beur » faire du trafic de drogue, mais parce qu’il provoque, chez des spectateurs qu’on espère nombreux, l’oublie des origines de ce personnage).

3 – Comme la plupart des fictions carcérales, Un Prophète permet de reconstruire, dans un milieu clos, les relations humaines telles qu’elles se structurent à l’air libre. Ainsi, Malik n’est rien d’autre, dans cette prison, qu’employé au service de celui qui, contre quelques travaux, lui procure le gîte, le couvert, la protection. Bref, c’est un travailleur. Un ouvrier qui accepte de faire ce qu’on lui dit de faire, parce qu’il en va de sa vie, tout simplement. Comme pas mal de monde, finalement. Et de ce point de vue, on est surpris qu’une ministre d’un tel gouvernement n’ait pas repéré dans l’attitude de Malik un sens de l’entreprise qu’on nous avait, pourtant, vendu comme méritant des revenus en hausse. Le business dirigé par César Luciani n’est rien d’autre que le miroir du monde des « affaires » tel qu’il existe hors de la prison, et auquel on nous presse de nous soumettre. Les affaires peu à peu bâties par Malik ne sont elles aussi que l’image crue du monde de l’entreprise, avec ses nécessités, ses arrangements, sa soif d’engagement humain, et ses bénéfices, aussi. On voit mal comment Fadela Amara peut ainsi condamner l’attitude des personnes alors même qu’elle travaille pour un gouvernement qui fait la promotion du système qui réclame ces attitudes (mais là aussi, quand c’est le bon blanc qui manigance pour son profit, on n’est pas inquiet(pas de message gouvernemental sur l’inquiétude des ministres face à la tentation que le film pourrait créer, dans l’esprit des jeunes corses, de s’adonner à quelques activités ne respectant pas tout à fait la loi (faut dire qu’en l’occurrence, il s’agit d’affaires de main mise sur des casinos, et qu’un tel discours du pouvoir pourrait sans doutes froisser quelques amis proches, et puissants)).

unprophete24 – Si la fiction en dit plus long que ce qu’elle montre, c’est parce que la prison n’est qu’un cadre pour mettre en scène les relations de pouvoir qui vont s’installer, puis se renverser entre Malik et son protecteur. Pour tout lecteur de Hegel, le mouvement général du film fait furieusement penser à celui qui est décrit dans ce passage illustre (bien que peu lu) de Hegel, dans la Phénoménologie de l’Esprit, qu’on appelle « La dialectique du maître et de l’esclave ». Ce passage montre deux choses : tout d’abord que la conscience de soi ne se construit pas au coeur de l’individu, mais à la faveur des relations que celui ci entretient avec autrui, et en l’occurrence, c’est de relations de domination qu’il s’agit. Ensuite, c’est par le travail que mon être se révèle aux autres par son aptitude à laisser une trace de lui même dans le monde transformé, à tel point que l’esclave, travaillant pour son maître, va finir par inverser les rapports de domination, en pervertissant habilement la relation de nécessité qui l’unit à son maître. Alors, soit on interdit à tout comédien un peu typé de jouer un rôle qui relèverait de ce genre de structure de relation, sous prétexte qu’il pourrait inciter sa communauté à développer des comportements de renversement de domination, et on fait du blanc (qu’on ne soupçonne pas, lui, d’être porté par la violence et l’affirmation de soi, bien sûr…), le seul être chez qui la domination ne soit jamais suspecte, soit on interdit tout court le développement de la dialectique de la domination, telle qu’on la lit chez Hegel, et on en interdit la représentation.

5 – Finalement, on comprend le malaise de Fadela Amara face à Un Prophète d’Audiard : si elle possède un tout petit peu de conscience de sa propre situation, elle sait que son patron est son César Luciani à elle : il lui a permis de survivre dans le monde un peu clos des permanents associatifs. Il la nourrit, il la protège, et elle doit, en retour, faire les petites besognes, obéir aux ordres et tenir les discours qu’on lui commande. Le malaise doit apparaître quand elle voit la trajectoire de Malik, la manière dont fonctionne ce couple esclave-maître, et l’élévation de celui qui échappe à ce que les circonstances avaient fait de lui. Mme Amara ne connaîtra pas ce destin là, précisément parce qu’elle n’est que le produit de déterminations dont elle n’est pas l’auteur, à l’opposé de la libération que connait le héros d’Audiard. Et de la part de la ministre des banlieues, souhaiter que les jeunes ne prennent pas modèle le personnage de Malik, c’est en dire long sur la soumission qu’on attend d’eux, et sur le désir qu’on a de leur voir ôtée toute chance de s’autodéterminer, comme on l’a obtenu de la majeure partie de la classe moyenne. Et en ce sens, même si les écrits comme L’insurrection qui vient en font un peu trop dans la description enthousiasmée des casseurs, il est évident qu’on nous entraine un peu trop facilement vers une anesthésie bourgeoise de nos existences, et qu’on souhaite de plus en plus éliminer ou mettre à distance tout ce qui pourrait venir ébranler ce petit agencement confortable de nos vies (et si je lisais moi même ce que j’écris, je le prendrais, aussi, pour moi).

Fadela Amara devrait, au final, lire ceci, et le méditer : « Si la crainte du maître est le commencement de la sagesse, en cela la conscience est bien pour elle-même, mais elle n’est pas encore l’être-pour-soi ; mais c’est par la médiation du travail qu’elle vient à soi-même. » (Phénoménologie de l’Esprit. p. 164 (chez Aubier)). En somme, il serait peut être temps de se mettre au travail, et cesser de servir.

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Sorry, Henry

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »28 août 2009

henry_miller2Désolé Henry, je vous ai annoncé, puis un peu délaissé.

Ma tentative de surrection ayant permis à Lulu de nous faire rebondir sur Musil (chez qui il va falloir, tout de même, que je plonge un jour), et à la suite de ce rebond j’avais moi-même un peu atterri, à la faveur des vents de neurones (qui soufflent un peu comme ils veulent, on ne fait qu’entendre leur voix), chez Miller. Puis j’ai pensé à autre chose, jusqu’à ce que Christiane Rochefort m’attire, à son tour, vers lui, mais je ne retrouvais pas le passage auquel je songeais.

Bref, entre temps, en cherchant autre chose, j’ai retrouvé l’ouvrage, puis le passage.

Ca s’intitule Une humanité consciente ! et c’est extrait de cet ouvrage dont le titre lui même pourrait faire l’objet d’une longue méditation développant le programme entier de philosophie, sans s’y épuiser : Le Cauchemar climatisé.

« UNE HUMANITE CONSCIENTE ! »

Avez-vous jamais essayé d’imaginer ce que cela représenterait ? Allons, un peu de franchise. Avez-vous jamais pris le temps de réfléchir à ce que cela serait pour l’humanité que de devenir pleinement consciente, que de ne plus être exploité ni prise en pitié ? Rien ne pourrait entraver la marche d’une humanité consciente. Rien ne l’entravera.
Comment devenir conscient ? C’est très dangereux, vous savez. Cela ne veut pas forcément dire que vous aurez deux automobiles et une maison à vous avec grandes orgues dans le salon. Cela veut dire que vous souffrirez davantage encore : c’est la première chose à comprendre. Mais vous ne serez plus mort, vous ne serez plus indifférent, ni insensible, vous ne serez pas sans cesse affolé, ni nerveux, vous ne jetterez pas le manche après la cognée parce que vous ne comprenez pas. Vous aurez envie de tout comprendre, même les choses désagréables. Vous aurez envie d’accepter de plus en plus de choses, même si elles vous semblent hostiles, ou mauvaises, menaçantes. Oui, vous deviendrez de plus en plus semblable à Dieu. Vous n’aurez pas besoin de répondre à une annonce parue dans le journal pour savoir comment parler à Dieu. Dieu sera sans cesse à vos côtés. Et, je ne me trompe, vous éccouterez plus souvent et vous parlerez moins. »
Henry Miller – Le Cauchemar climatisé; p.193 dans l’édition Folio.

Ensuite, lire Spinoza.

Et dans le prochain post, on parlera de Varèse, parce que cet extrait du Cauchemar climatisé est en fait la reprise d’un autre passage, situé auparavant, dans lequel les mêmes premiers mots accompagnaient une description d’une oeuvre musicale. Ce sera donc la suite.

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Desperately in need of some stranger’s hand in a desperate land

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 24 FPS, MIND STORM, PROTEIFORM, SCREENS Laisser un commentaire »27 août 2009

Les nouvelles sont mauvaises : nos perspectives semblent s’être subitement raccourcies.

Maintenant, tout le monde est au courant. Non ?

C’est la fin du monde.

Pas exactement aujourd’hui, mais demain. 2012 exactement. Si certains veulent poser une RTT (c’est le moment où jamais), l’évènement aura lieu le 21 Décembre, inutile de poser des jours pour les fêtes de fin d’année, elles semblent compromises. On peut casser, aussi, nos PEL, il semblerait qu’ils ne servent pas à grand chose. Ce qui pourrait nous vexer, c’est qu’apparemment, tout le monde le savait ; on est les derniers à l’apprendre : la date de péremption de ce monde, c’est dans trois ans deux ans et demi. Du coup, on chauffe les réseaux d’information pour se mettre au courant, histoire de pas avoir l’air trop con le jour J, quand tout va subitement s’effondrer, quand les planètes vont se trouver pile poil là où on ne savait pas, il y a encore si peu de temps (alors que les sociétés ancestrales semblaient avoir été prévenues), qu’elles devront se trouver cette fameuse année, et qu’on va voir soudainement la maison durement acquise disparaître (bad news) ainsi que le crédit qui lui était lié (good news !).

Bref, Emmerich sort un nouveau film, et il semblerait que les producteurs aient quelqu’espoir de survivre au delà de la date fatidique qui sert de titre au film, sinon on cerne mal ce qui les pousserait à faire de tels investissements (prévenir tout le monde ? Plaquer leurs organes reproducteurs à l’or fin juste avant de périr tous en choeur ?…) exactement au moment où ça n’aurait plus aucun sens d’accumuler ce qui est censé, immédiatement, disparaître.

2012 va sortir et la promotion du film ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre, afin de générer chez le spectateur que le simple appât des effets spéciaux ne suffirait pas à convaincre de venir poser ses périssables fesses dans un fauteuil à 11€ la place, une adhésion fondée sur des raisons moins pyrotechniques, comme une certaine manière de se sentir « concerné ». Ainsi, sur le site du IHC (quoi ? On ne connait pas le IHC ? Va falloir apprendre les nouveaux sigles, parce qu’en 2012, mieux vaudra connaitre la signification de IHC que celle de choses disparues comme UMP (comme quoi les fins du monde ont quelque chose de bon) ou PS (mais là, le suspens est d’une autre nature : survivra t-il non pas à la fin du monde, mais jusqu’à la fin de celui ci ? Mystère…) ; pour votre gouverne, l’IHC, c’est l’Institute for Humanity Continuity, notez ça quelque part, ça pourrait vous servir, un jour (ou pas)), sur le site de l’IHC, disais-je donc, on trouve tout le nécessaire pour que les quelques uns qui survivraient à la fin du monde (ce qui en fait, à mon humble avis, autre chose que la fin du monde, mais passons sur ce genre de détails qui font que les fictions sont, le plus souvent, des fictions…). Tout d’abord, des documents qui montrent qu’on ne rigole pas, et que le film est la bande annonce d’une super production telle que la nature sait nous en réserver (la bande annonce du film fait très « vous avez aimé le 11 septembre 2001 ? Vous allez A DO RER la fin du monde ! (au fait, ça fait combien de fois qu’Emmerich nous le détruit, ce monde ?)), mais aussi des choses qui dépassent la raison (du moins, dans son usage habituel) comme, une sorte de primaire pour élire, déjà, le président des survivants de la fin du monde, et une loterie pour faire partie des heureux rescapés. Après tout, ça doit être une sorte d’équivalent aux loteries que les USA organisent pour faire gagner quelques green-cards, faisant en sorte que la citoyenneté américaine paraisse aux yeux des citoyens des autres nations, une précieuse chance, ce qui fait d’eux, aussi, des perdants, des loosers. Sachons donc que, pour ce qui concerne la fin du monde, ça ne sera pas tout à fait collectif, puisque quelques uns vont s’en sortir. Du coup, cette fin du monde, ce n’est rien d’autre qu’une version plus spectaculaire du monde lui-même, puisque notre principe actuel, c’est détruire et n’en sauver que quelques uns. D’autres titres auraient dès lors mieux convenu à 2012 comme Tout ça pour ça ou Beaucoup de bruit pour rien.

Mais le plus fort dans l’histoire, c’est de parvenir à proposer aux bonnes consciences en quête de carburant une déculpabilisation facile : une fois de plus, l’homme est victime de la nature, et sa lutte va consister à s’oppose aux plans de destruction massive de celle-ci, et à faire corps, tous ensemble, pour parvenir à n’en sauver que quelques uns. La routine, en somme, puisque c’est de manière générale ainsi que va le monde, fin du monde, ou pas. Ainsi, dans 2012, l’homme est victime de la nature, et plus le film convaincra ses spectateurs, par millions, de ce leitmotiv, moins l’homme pourra se soupçonner lui même d’être à la source du problème. Moins encore pourra t-il supposer que c’est précisément sa volonté d’en privilégier quelques uns en les sauvant au prix du sacrifice de tous les autres qui est source de désordre.

En 2004 sortait un petit livre, intitulé Du Risque de fin du monde et de sa dénégation. L’auteur en était Christian Carle. On y trouvait ces quelques lignes, entre autres, au moment où il décrivait, précisément, les stratégies de dénégation de la fin du monde :

« La mise en scène de la fin du monde dans l’Art et la Littérature, principalement le cinéma et la littérature de science-fiction (pour ne rien dire des jeux vidéos) est elle aussi dans la plupart des cas une méthode de banalisation. Il s’agit de réduire toute l’affaire aux proportions d’un « ‘grand frisson », de flirter délicieusement avec un avant-goût de catastrophe. Rarement ces mises en scène sont l’occasion d’une prise de conscience, au contraire : on pose le livre, on quitte la salle, et on constate que, bien que la fin du monde ait eu lieu, on en est sorti indemne. Bien évidemment, ces scénarios se gardent bien de présenter des apocalypses réalistes et de mettre en scène leurs causes réelles effectives, et le plus souvent ces apocalypses sont instrumentalisées pour introduire un message de propagande, où l’on voit les « méchants » comploter contre l’humanité et être vaincu au dernier moment par les « bons ». La dénégation est alors redoublée puisque, faisant semblant de croire à la possibilité d’une fin du monde, on ne s’en sert en fait que comme moyen de pression psychologique et pour orienter les esprits (là aussi on peut se demander si le gouvernement américain ne met pas délibérément en scène un film-catastrophe dans lequel il est joué sciemment de la menace de fin du monde – supposée venir du camp adverse – pour imposer une politique mondiale répressive [note du moine copiste : c'est une évidence, dès l'après guerre dans Le jour où la Terre s'arrêta (celui de 1952, puisque la version de 2008 est tout à fait désespérante (mais involontairement))]. D’une manière significative d’ailleurs, le discours sur la fin du monde est omniprésent chez les politiques depuis la Guerre froide, ce qui signifie à la fois qu’on y croie et qu’on n’y croie pas, selon une forme complexe de dénégation, car si on y croyait vraiment, on se donnerait aussitôt les moyens d’en annuler le risque. »
Du Risque de fin du monde et de sa dénégation – Christian Carle, p.40

Mais à la fin de l’ouvrage, on lit ce qui suit :

« Comme il est peu probable que le capitalisme passe la main de lui-même – la probabilité est plutôt du côté d’un « coup de bluff », quitte à engager l’humanité sur une pente suicidaire, comme le fait actuellement le capitalisme américain en la personne du président Bush sur la question des gaz à effet de serre -, il faudra l’y contraindre, ce qui passe par un renouveau des organisations de lutte. (…) L’important est qu’elle [cette lutte] soit résolument anti-capitaliste et anti-productiviste, qu’elle propose une alternative réelle, et qu’il y ait consensus sur ce point.

Les conditions objectives d’un tel consensus sont d’ores et déjà réunies par une situation qui, par delà les analyses en termes de classes, oppose désormais une poignée d’irresponsables mondiaux à l’ensemble de l’humanité. Reste à opérer la révolution des consciences, la prise de conscience générale qu’une telle situation ne peut plus durer et que les temps sont mûrs pour en changer. La question – angoissante – est alors celle des délais, qui risquent d’être trop courts pour agir à temps. Le capitalisme passera t-il à temps la main, ou choisira t-il d’engager l’humanité dans une impasse, quitte à la faire périr avec lui, comme ces despotes orientaux qui, ne voulant pas mourir seuls, entrainent avec eux dans la tombe tous leurs serviteurs ? Et pourra t-on susciter à temps une organisation plus efficace, capable de le contraindre et éventuellement de le soumettre ? Un des obstacles majeurs pourrait bien être la persistance des conflits à caractère religieux, qui risquent d’enliser l’humanité dans des querelles d’un autre âge, et de dévoyer les nécessaires prises de conscience (une spécialité de la religion depuis toujours).  » (Ibid. p. 76-77)

2012 nous tire les cartes et joue les diseuses de bonne aventure, mais en faussant la donne. En bon public dont la pulsion scopique est ébranlée par l’excitation des images spectaculaires, nous sommes d’autant plus insouciants de notre perte possible, qu’elle nous est donnée en pâture comme une fiction dont on observe que plus elle est réaliste dans ses trucages, plus elle nous donne le sentiment de pouvoir être jouée à l’infini, et observée sous toutes ses coutures. On en deviendrai des spécialistes de notre propre destruction : j’ai vu le monde mourir, et c’est cool. Il est vrai qu’au cinéma, il y a toujours des survivants. Immergés dans notre propre fin, la rejouant sans cesse, ici avec un maître d’orchestre spécialisé dans ce genre d’effets de sidération, nous nous convainquons peu à peu de notre propre invulnérabilité : on s’en est déjà si souvent sortis indemne, à regarder les autres se faire massacrer. Ici aussi, le cinéma endort, en anesthésiant efficace (au passage, ce cinéma est donc tout sauf esthétique), permettant de regarder, chaque jour, la version habituelle, actuelle et quotidienne de la destruction du monde (notre routine, puisque c’est notre programme industriel, économique, politique), avec le même regard curieux et irresponsable que celui que nous avons dans les salles obscures, et contribuant à produire ce qu’il met en scène, à ceci près que ce spectacle là manquera de spectateurs.

Anyway; rien de nouveau sous le soleil : personne ne sortira de ce monde vivant.

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La Chine n’est grande que parce que le reste du monde est à genoux devant lui-même (libre adaptation…)

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES Laisser un commentaire »26 août 2009

Extrait de La démocratie dans quel état ?, ouvrage collectif sorti aux éditions La fabrique (encore, se dit-on), dans la partie prise en charge par Slavoj Zizek, ce questionnement qu’il serait peut être bon qu’on mette une bonne fois pour toutes sur la table, afin de décider ce que, politiquement, on veut à la fin :

Dans son texte, intitulé De la démocratie à la violence divine, Zizek s’appuie tout d’abord sur une analyse de l’idée selon laquelle la démocratie s’installe uniquement dans les sociétés qui sont parvenues à un développement économique suffisamment puissant pour pouvoir porter cette forme politique, et la permettre. Et dans ce cadre, il s’intéresse au cas particulier de la Chine, en l’envisageant tout d’abord selon cette logique, pour ensuite la renverser :

« Y a t-il meilleur argument en faveur de la voie chinoise du capitalisme – par opposition à la voie russe ? Après l’effondrement du communisme, la Russie a adopté une « thérapie de choc » en se jetant directement dans la démocratie et sur la voie rapide du capitalisme. Le résultat a été la faillite économique (note de l’auteur, ici : Il y a de bonnes raisons de se montrer ici paranoïaque : les conseillers économiques occidentaux d’Eltsine qui suggérèrent cette voie étaient-ils aussi innocents qu’il y paraissait ou servaient-ils les intérêts américains en travaillant à affaiblir économiquement la Russie ?) Les chinois, au contraire, ont emboîté le pas au Chili et à la Corée du Sud en utilisant sans complexe le pouvoir autoritaire de l’Etat pour contrôler les coûts sociaux du passage au capitalisme, évitant ainsi le chaos. En somme, loin d’être une absurde anomalie, l’étrange association du capitalisme et du régimslavoj_zizek1e communiste s’est avérée une bénédiction (à peine) déguisée. Le développement si rapide de la Chine ne s’est pas fait malgré le régime autoritaire communiste, mais bien grâce à lui. Pour conclure sur un soupçon à résonnance stalinienne, on peut se demander si ceux qui s’inquiètent du manque de démocratie en Chine ne sont pas plus inquiets encore de constater le rapide développement qui fait de ce pays la prochaine superpuissance mondiale en menaçant la suprématie occidentale.

Un autre paradoxe est également à l’oeuvre ici. Par-delà toutes les railleries faciles et les analogies superficielles, il existe une profonde homologie structurelle entre l’auto-révolution permanente maoïste qui cherche à lutter contre l’ossification des structures d’Etat, et la dynamique propre au capitalisme. On est tenté ici de paraphraser le mot de Bertolt brecht : « Qu’est ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une nouvelle banque ? » Que sont les déchaînements de violence destructrice des gardes rouges dans la Révolution culturelle, comparés à la véritable Révolution culturelle nécessitée par la reproduction capitaliste, soit la dissolution permanente de toutes les formes de vie ? La tragédie du Grand Bond en avant se répète aujourd’hui sous forme de farce, avec le saut dans la modernisation capitaliste, le vieux slogan « une fonderie dans chaque village » resurgissant sous la forme « un gratte-ciel dans chaque rue ».
L’explosion du capitalisme chinois ne serait-elle donc pas défendable, sur un mode quasiléniniste, comme une espèce particulière de NEP prolongée (la nouvelle économie politique, adoptée de 1921 jusque vers 1928 par une Union soviétique dévastée après la guerre civile), le parti communiste exerçant fermement le contrôle politique et se réservant la possibilité d’intervenir à tout moment pour annuler les concessions faites à l’ennemi de classe ? Portons cette logique jusqu’à l’extrême : étant donné la tension qui existe dans les démocraties capitalistes entre la souveraineté démocratique-égalitaire du peuple et les divisions de classes de la sphère économique, état donné d’autre part les prérogatives que l’Etat se réserve par exemple en matière d »expropriation, le capitalisme lui-même n’est-il pas une espèce de grand détour de type NEP sur la voie qui, si elle était directe, conduirait des relations de domination féodale ou esclavagiste à la justice égalitaire communiste ?  »
Slavoj Zizek – De la démocratie à la violence divine, in La démocratie dans quel état ?

Vient alors ce à quoi nous devrions peut être nous atteler un peu plus consciemment :

« Et si la deuxième étape démocratique promise, celle qui doit suivre la vallée de larmes autoritaire, ne devait jamais arriver ? Ce qui est gênant à propos de la Chine actuelle, c’est peut être le soupçon que son capitalisme autoritaire puisse être non pas un simple rappel de notre passé non pas la simple répétition d’un processus d’accumulation capitaliste qui dura, en Europe, du XVIe auXVIIIe siècle, mais un signe de l’avenir ? Qu’arriverait il si l’ »association victorieuse du knout asiatique et du marché boursier occidental » se révélait plus efficace économiquement que notre capitalisme libéral ? S’il apparaissait que la démocratie telle que la comprenons n’est pas une condition, ni un motif, mais un obstacle au développement économique ? »

Voila. Bon sujet de dissertation, dont on ne sait pas combien de temps nous avons pour le traiter. Peut être la conclusion et la réponse en sont d’ailleurs déjà écrites.

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Embourgeoisement

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, PROTEIFORM, SERIAL PORT Laisser un commentaire »26 août 2009

C’est la rentrée, ou presque. On rentre chez soi.On retrouve sa télé. Et on ne sait pas trop ce qu’elle va bien pouvoir nous proposer cette année. je dis ça comme si j’étais totalement inconscient de la fétichisation de la marchandise qui a lieu. Mais non, c’est pire : j’en suis conscient, et j’y consens par moments, comme si je débranchais une partie du potentiel critique, pour tout simplement « jouer le jeu », sans trop évaluer précisément la gravité de la chose (mais on (y compris moi même) me rappelle suffisamment à l’ordre pour ne pas courir le risque de me retrouver lobotomisé devant Koh Lanta Palau (enfin, jusque là)).

bref, parmi les gâteries de qualité qui vont nous être proposées, et qui sonnent un peu moins creux que la moyenne, et qui offrent même quelque consistance, Dexter revient. En France, il va falloir attendre un peu. Enfin… attendre un peu si on décide d’être patient, puisque la saison 4 ne débute que mi Septembre aux USA, mais le premier épisode est déjà en ligne un peu partout (ce qui, sur le web, « où » n’est vraiment localisé, signifie en même temps « partout », et « nulle part »).

On ne va pas mettre ici, en streaming ce fameux épisodes évadé de la production (qu’on soupçonne, tout de même fortement d’avoir laissé la cage aux fauves ouverte), mais le teaser est suffisamment bien foutu pour qu’il vaille le déplacement. Et bon, si l’idée du tueur en série planqué sous la forme d’un bon père de famille aussi recomposée que ses cadavres sont mis en pièce n’est pas neuve, on est au moins certain, ici, à l’avance, de la voir traitée de manière plus radicale qu’à l’habitude. Et il est intéressant de voir comment les scénaristes vont se débrouiller avec les enjeux moraux que leur création manipule.

Under pressure, voici le teaser :

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« Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité » – autoportrait de Christiane Rochefort

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »25 août 2009

Jusque là, la méthode fonctionne : on part d’un truc qui n’a pas tant d’importance que ça en soi, et on en tire davantage que ce que ça avait à donner au départ. C’est comme ça que Michel, dans ses commentaires, envoie de temps en temps vers des livres qui, s’ils étaient indiqués sur les cartes routières, seraient signalés par ces sigles qui signifient « vaut le détour » (il conseille aussi de la musique, mais jusque là, le moine copiste ici présent n’a pas réussi à entrer pleinement dans cet univers, et ce n’est pas faute d’essayer !); mais peu de monde lit encore les cartes, au moment même où en a tant besoin. Et peu de monde se donne le temps des détours.

Ainsi, Christiane Rochefort, dont, avant même d’avoir lu un seul de ses livres, je me demande comment elle peut être si méconnue, quelques furetages, de ci de là sur le net et ailleurs m’ayant immédiatement donné envie de la lire. Essayez : googlez son nom, et tout ce sur quoi vous allez tomber va vous donner envie de partir immédiatement en quête de ces romans.

Le conseil de Michel ne pouvait pas tomber mieux : alors que je cherchais des points de surrection, des zones de mouvement initial, on m’en tend un sur un plateau. Alors qu’une apparemment assez aberrante réflexion à propos de Michael Jackson m’amenait à constater, un peu inquiet tout de même, que ce cintré notoire avait été à l’origine de quelques mouvements de neurones chez moi, on m’indique, sans le vouloir, qu’il y avait une source bien plus profonde, et puissante de mouvement de synapses en moi.

En Juillet 1969, le magazine littéraire sort son numéro 30. Un beau numéro, avec en couverture, Mao, dont on propose des poèmes inédits, le genre de numéro dont il ne faut pas trop abuser si on ne veut pas avoir quelques doutes sur le fait qu’on ne soit pas nés un peu trop tard, mais passons. Christiane Rochefort avait alors publié Printemps au parking, qui avait soulevé quelques émois parmi ceux qui doivent sans doute être persuadés qu’ils pensent « bien » (vous pensez bien), et qui semblent tout aussi certains qu’ils vivent au mieux (ce dont on est quand même davantage persuadé quand on en a, auparavant, persuadé les autres). Le Magazine Littéraire lui offre alors deux pages pour qu’elle puisse présenter un autoportrait. Autant dire qu’un tel exercice ferait aujourd’hui frémir, tant on pourrait y inscrire, en bas de page, le signalement « publireportage », les écrivains étant devenus leurs propres publicitaires, leurs livres constituant souvent leur premier matériel de propagande (qu’un livre soit propagande, c’est de l’ordre de l’évidence, mais qu’il ne soit la propagande que de son auteur, voila qui colle d’un peu trop près au narcissisme ambiant). Christiane Rochefort ne semble pas avoir été faite de cette trempe là, et propose dans ces deux pages, dont le titre vaut programme (et même programme scolaire), un portrait en retrait, dans lequel la promotion laisse la place à la motion. Voila ce que ça donne :

 » Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité »

« Christiane Rochefort vient de publier son cinquième roman « Printemps au parking ». Après « Le repos du guerrier » et « Les petits enfant du siècle », Christiane Rochefort va encore faire scandale. Elle s’est expliquée sur la signification de son roman, sa manière de voir, de juger la vie et le monde.

Printemps au parking ? oui, c’est mon cinquième roman, mais à vrai dire je ne sais pas s’il est plus ou moins important que mes autres livres, pour ça, il faudrait que je le lise sans savoir vraiment ce qu’il y a dedans. En fait ce bouquin a été écrit en plusieurs fois. D’abord, il y a eu une première version en 64-65 où l’aventure entre les deux garçons n’existait pas, et qui au fond ne me donnait pas satisfaction. C’était pas fouillé, pas creusé, c’était un peu canevas. Et puis deux ans plus tard, je l’ai relu, j’ai vu les défauts qu’il y avait, et je l’ai récrit. Mais en étant bien décidée à le laisser situé au moment où j’avais écrit la première version ; il ne s’agissait pas p10801451d’aller dire Ah ! Ah ! on va remettre les choses au goût du jour ; d’autant plus qu’ à ce moment là il faudrait faire tout à fait autre chose. Et puis aussi, tout de même, j’étais très embêtée parce que c’était la première fois que j’écrivais un bouquin qui se passait deux ans avant que je l’écrive ; d’habitude mes livres se passent toujours à peu près à l’instant où je les écris. D’autre part ce livre ne pouvais pas se passer au printemps 68 parce que le sens de certains mots a changé et qu’on doit les employer aujourd’hui dans un sens différent. C’est aussi un refus de putanat qui est bien normal non ? [note du moine copiste : voila une notion qui doit laisser pas mal de monde de marbre, aujourd'hui, le fait de trouver normal d'éviter de profiter du contexte pour en faire un produit, le fait de ne pas être, simplement, opportuniste (mais, "putanat" convient beaucoup mieux...)] Vous me dites que cet adolescent qui cherche sa liberté en se débarrassant successivement de toutes ses aliénations passe en quelque sorte du stade de l’égratignure à celui de la blessure profonde, qu’il y a d’abord la blessure, ensuite et très longtemps après le sang qui coule, moi je veux bien, j’espère même que c’est ça. Parce que vous savez, cela a été difficile de le libérer, dans la première version il restait aliéné, il n’y a que lorsque j’ai récrit la seconde version qu’il s’est libéré, parce qu’il s’est mis à parler, et croyez moi ça a été dur ! C’est parce qu’ils sont tombés sur cette histoire entre garçons que j’ai compris qu’ils voulaient vraiment leur liberté. Mais en réalité, ce n’est pas un aboutissement, c’est seulement un chemin. La sexualité, c’est un moyen de prise de conscience à tous les niveaux, c’est à dire moral, social, politique. D’ailleurs je ne crois pas qu’il y ait un niveau séparé d’un autre. Bien sûr il peut y avoir des niveaux de conscience différents qui ne vont que jusqu’à la morale ou que jusqu’à la politique et qui ne vont pas jusqu’à l’idéologie ; oui, ça se voit même souvent. Mais je pense que la sexualité est un des moyens les plus rapides, les plus brusques, les plus immédiats de parvenir à une prise de conscience. Et je parle de la sexualité comme sexualité, comme passion, et non comme sentiment. Je ne sais pas si c’est le moyen le plus efficace mais c’est un moyen court, un moyen rapide qui mène peut être de la révolte à la révolution. Car pour les occidentaux c’est tout de même un bon chemin, parce qu’ils n’en ont pas des masses. C’est pour cela que je suis assez d’accord avec Pasolini en ce moment. Je vais vous dire, j’ai trouvé deux bonne adaptations de mes livres ; c’est Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard pour les Petits enfants du siècle, et Théoréma de Pasolini pour le Repos du guerrier [note du moine-copiste : Vadim ayant lui-même adapté le Repos du guerrier, mettant en scène Brigitte Bardot, on devine ce que pense Christiane Rochefort de cette version - Elle croisera la trajectoire de Bardot, une autre fois, pour un film beaucoup plus intéressant, La vérité, de Clouzot, au scenario duquel elle collabora]. Vous comprenez, on ne peut pas prendre une structure de livre pour faire un film ; c’est complètement insensé ; cela tient uniquement à des questions commerciales et des questions de système. La seule chose qu’on puisse faire avec mon bouquin, c’est de trouver un bonhomme qui pense à peu près la même chose et qui s’en serve vaguement comme support mais qui surtout casse tout. Dans la première version, c’était facile, comme elle était ratée, il n’ avait rien à « casser » : mais lorsque je l’ai récrit, je lui ai donné une nouvelle structure. Enfin, je le crois, car nous autres, les structures, nous ne les voyons qu’après. Le type qui voudrait écrire en partant de structures se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Je commence à entrevoir ces structures. Il y en a une surtout que je commence à entrevoir par la répartition des chapitres et qui peut apparaître cyclique. Mais je ne les connais vraiment qu’après, il n’y a pas de problème. Il m’est arrivé de discuter avec des structuralistes ; et je leur ai dit : « Ecoutez, vous n’avais jamais écrit, c’est pas possible, parce que ce que vous appelez structure, c’est la pure surface, car si vous écriviez vous sauriez, que les structures on ne les connaît pas d’avance. On fait avec ; si on ne fait pas avec, on loupe son truc. C’est comme la création, c’est très simple, ça se prouve par la viabilité. Une structure, c’est pas Monsieur MACHIN aime Madame TRUC… qui ne s’aiment plus, etc., ou d’autres choses de ce genre qui sont pour moi des futilités, des fariboles. On dit « Méprisons l’intrigue » moi au moins je méprise l’intrigue totalement. Par exemple dans les Petits enfants du siècle, il n’y a rien du tout comme intrigue, par contre, il y a une structure que j’ai vu après et qui se trouve au niveau de la sensation, de la sensualité la plus physique et la plus brute. C’est toujours la même histoire qu’il y ait sexualité ou non sexualité, ce qui est important c’est la réalité physique, matérielle. Il n’y a que Boris Vian qui a vu clair là-dedans. Avec les Petits enfants du siècle, je suis restée trois ans avec la même phrase. Je savais que je devais faire quelque chose sur les H.L.M. J’ai tiré sur cette phrase que j’avais écrite, chaque jour, continuement, régulièrement, et j’ai abouti à une structure complètement linéaire jusqu’au moment où le fil s’est cassé. J’ai fait un noeud, un noeud de raccroc, et j’ai pris une « ficelle » du « système », trouvée dans des magazines du coeur dont j’ai pastiché certains passages en changeant quelques mots et la ponctuation. Vous comprenez bien que ce n’est pas de moi, toute la fin de ce bouquin : le petit bonheur, le mariage, et toute la suite. C’est pas cela le chemin de la connaissance, moi je crois que c’est la sexualité brute, matérielle.
Si vous voulez, dans un certain sens, mon dernier roman est un livre platonicien. D’ailleurs, moi-même je suis un peu platonicienne ; il y a en effet dans Printemps au parking la « substantifique moelle » comme dit l’autre du Phaidros de Platon ; j’ajouterai même que je suis très souvent d’accord avec les idées de Platon, au niveau profond.
Tant mieux si le chemin menant à la connaissance et à la liberté, que je montre dans mon livre, paraît difficile et même douloureux. Il en est de même pour moi ; pour écrire ce bouquin j’ai été obligée de me débarrasser d’un préjugé que je ne savais pas que j’avais, ce sont les rapports entre les hommes. Je me considère comme libérale, car c’est en fait de libéralisme qu’il s’agit puisque c’était vu de l’extérieur ; mais quand il s’est agi d’aller y voir de près je n’ai pas voulu. J’ai eu peur, j’ai eu la trouille mais je ne m’en suis aperçue qu’après. C’était très curieux comme déroulement, et je croyais que c’était littérairement que je ne savais pas traiter ces rapports. Bon, bon, je connais bien les garçons, mais leurs rapports m’étaient inconnus. En cherchant la vérité, je me suis aperçu qu’il y avait chez moi quelque chose qui n’était pas « cassé » – un préjugé en quelque sorte – et que j’ai cassé par l’écriture : c’est chouette la littérature quand même !
Bon, pour en revenir à ce foutu système, on peut se demander comment il fonctionne. Tenez, dans Une rose pour Morrison, eh bien, il a craqué. Je ne l’ai pas fait exprès, belle surprise pour moi ! A ce moment là, je décrivais le système tel qu’il est, un peu aggravé et vraiment fermé en supposant qu’il puisse rouler tout seul c’est à dire avec la production-consommation totalement bouclées, le consommateur conditionné en fonction des intérêts de la production et non pas le contraire. Et puis, j’ai continué de décrire ce monde jusqu’au moment où il a craqué, comme ça, bêtement. J’ai vu des lézardes, mais le pire danger de ce système, pourquoi il craquait, c’était la répression. Ainsi que, les mômes ou les presque mômes. Je me suis dit Nom de Dieu ! Ca tient pas cette machine. J’étais vachement contente de voir ce foutu truc craquer sans le faire exprès. Alors j’ai fait un bouquin en me disant que c’était des rêves fous ; finalement l’avenir m’a dit que ce n’était pas le cas. De toutes façons, il me semble bien que tous mes bouquins portent un signe politique important. Le repos du guerrier, c’est le désespoir politique des jeunes gens de vingt ans e 1945, Les petits enfants du siècle, c’est l’aliénation par le crédit, la consommation; la soi-disant élévation du niveau de vie. Sophie c’est raté car je voulais tracer le portrait d’un type se croyant socialiste et qui arrive gaulliste dans les allées du pouvoir ; c’est raté parce que je n’ai pas eu le courage de fréquenter les gens qu’il fallait, d’aller à la source. Ce qui est marrant, c’est que les Petits enfants du siècle sont tombés sur les architectes (tant mieux !) et Sophie sur les bonnes femmes, il faut dire que les femmes, c’est un sacré facteur révolutionnaire !
Quand à mon dernier livre, je donne si j’ose dire des verges pour me battre ; j’en suis sûr, on va me demander de quoi je me mêle, avec ces histoires de garçons. Et merde ! Après tout, je fais ce que je veux, c’est peut-être le prix de la liberté. C’est aussi ma vie. Tout compte fait, c’est pas mal. Je ne me plains pas ; c’est pas commode quand même ; il faut dire que le coup du chemin, c’est très bien, c’est formidable. Mais pour aller où ? Il ne faut pas se perdre. Après tout, ce monde nouveau, il existe bel et bien. On ne le verra peut-être jamais, mais de croire que c’est possible tout de même, c’est déjà formidable. Là-dessus je suis vraiment d’accord avec Miller, Henry bien sûr ! C’est une de mes lectures chéries.
Maintenant, je suis en train d’écrire le journal de Printemps au parking ; étant donné ces espèces d’avatars et ce qui est arrivé entre ces personnages, uniquement par l’écriture ; j’écris donc le journal de l’écriture du livre. Je fais cela comme un matériau d’information. Mais sans pour autant faire des théories ; j’ai horreur de cela ! Non, je raconte l’histoire : première version, deuxième version, etc. en me demandant pourquoi j’ai écrit telle chose plutôt que telle autre.
C’est ainsi que j’ai neuf romans commencés sans savoir lequel va vivre maintenant ; et puis, il y a des périodes où j’écris des poèmes, mais il a aussi des périodes où, pendant trois ans, je ne vais pas en écrire un seul ; pas moyen de savoir pourquoi. C’est comme l’amour, il y a des moments où il n’y a rien du tout et puis des moments où il n’y a vraiment que ça. C’est marrant non ?  »
Magazine littéraire n°30 – Juillet 1969. Propos recueillis par Philippe Vernault

On peut craindre aussi une légère crise de nostalgie pour un temps où un écrivain pouvait exprimer en termes clairs, accessibles à tous, l’exigence qui est la sienne, vis à vis de son écriture et vis à vis du monde, et transmettre ainsi sa propre exigence à ceux qui allaient le lire ; un temps où des zones existaient au sein desquelles les rapports pouvaient être établis non pas sur la distance, mais sur une proximité qui n’était pas complaisance, ni contagion affective, ni communauté d’intérêts, mais sur la simple reconnaissance du mouvement commun partagé par ceux qui sont humains, où qu’ils en soient dans ce « chemin ». Mais peu importe l’éventuelle nostalgie, puisque ces écrits restent, et qu’il suffit de les transmettre. Sans doute ont ils aujourd’hui des héritiers.

Au passage, si un lycéen voulait trouver la porte étroite par laquelle entrer dans son année de terminale en général, et de philosophie en particulier, il me semble bien que lire cet autoportrait, et suivre les pistes qu’il ouvre constituerait, déjà, une bonne entrée en matière. Je poursuis mes tentatives de surrection. Peut-être même ne s’agit-il que de cela.

NB – L’illustration est celle qui accompagnait l’article en 1969.
NB2 – Oui, en 1969, on faisait quelques fautes dans le Magazine littéraire, que j’ai laissées telles qu’elles s’y trouvaient. Mais franchement, je paierais volontiers ce prix làpour avoir, aujourd’hui, des numéros qui, pour 3 francs (ce qui nous le mettrait, allez, arrondissons, à 0.50€), proposeraient un contenu aussi ouvert.

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Surrection philosophique

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM 2 commentaires »11 août 2009

Depuis ce moment lambda qu’est le 11 Août, on peut discerner à l’horizon de la fin du mois, s’approchant avec cette densité qu’ont ces zones de hautes pressions temporelles, ces périodes d’emploi, la rentrée. Le lycéen qui abordait son année de Première avec l’insouciance permise par une règle du jeu qui veut qu’il décide tout seul, dans les lycées publics, si il passe en Terminale ou pas, convaincu d’être le mieux placé pour pouvoir en juger (ce qui pourrait être le cas, si on l’éduquait à un tel exercice, ce qui signifierait au moins qu’on lui enseigne l’art d’accepter un regard extérieur sur sa propre progression, mais bref), ce lycéen qui a eu un an pour éventuellement se perdre en route peut se demander comment aborder cette ultime année de secondaire, alors même qu’apparait au programme de ces quelques mois une discipline nouvelle, la philosophie.
learning_to_fly___1_by_jankrisQu’il se rassure, les enseignants de cette discipline eux-mêmes se demandent nécessairement comment introduire à un tel programme, parce que le problème, c’est que précisément, la discipline ne se réduit pas au programme. A strictement parler, s’il ne s’agit pas simplement de jouer les chiens savants lors de l’examen, on ne pourrait d’ailleurs pas aborder la Terminale sans avoir auparavant effectué un travail sur soi, un retour sur sa propre pensée, sans avoir pris de la distance vis à vis de soi même, puisque c’est dans ce déchirement que la conscience apparaît. Nul ne devrait entrer en classe de Terminale s’il ne s’est auparavant découpé selon les pointillés. Autant dire que ce genre de condition est tout à fait fantaisiste et excessif dans un temps où nulle place n’est laissée à l’ennui. Si on veut au jouer sarkozyen de la détection dès le plus jeune âge des tendances futures des individus, regardons les gamins sur une plage, et parions sur la difficulté qu’auront tous ceux qui, hyperactifs parce qu’hyper sollicités par leurs inscription à telle activité, la mise à disposition d’une multitude de jouets, à générer une conscience, trop occupés qu’ils sont à s’occuper. Parfois, un gamin traine les pieds dans l’eau, reste prostré devant les vagues, cesse d’être agité de chorée, se pose. Sur la planète toute entière, il doit bien en rester encore quelques uns qui, comme celui là, ont conservé cette aptitude à l’ennui, et n’ont pas encore sombré dans les milles et unes propositions visant à le combler. Ils semblent avoir généré autour d’eux un bouclier leur permettant de ne pas, sans cesse, céder aux sirènes de la foule prise de danse de Saint-Guy. Ceux là, on pourrait les suivre de loin, les protéger, le cas échéant, de l’agitation environnante, des activités, ainsi que, tâche plus difficile, de la cryogénisation dans leur propre position. On pourrait les accompagner avec suffisamment de prévoyance pour les protéger, et suffisamment de distance pour les laisser mener leur barque. Et ils pourraient entre en Terminale.

Belle vision de prof.

En fait, les profs rêvent d’élèves qui n’ont pas besoin d’eux, qu’ils soumettraient régulièrement à des interrogations visant juste suffisamment trop haut pour permettre de justifier leur statut, leur position sur l’estrade, leur salaire aussi. Miraculeusement, les élèves ne ressemblent pas à l’élève rêvé et c’est de manière tout à fait indifférenciée que les classes de Terminale se remplissent. Contrepartie, cette aptitude à l’arrêt sur image, à la retraite, il faut la produire puisqu’elle n’est que très rarement développée. La confrontation avec la grandeur, par le choc d’échelles qu’elle provoque, est susceptible de faire surgir cet embryon de pensée qui est la porte étroite de la philosophie. Un autocar, un océan, une montagne feraient assez bien l’affaire, mais les attributions de budgets pour les voyages scolaires sont plus friands des projets pédagogiques du genre « apprentissage de la langue anglaise par la pratique, une journée entière, dans les boutiques de Londres » que par les propositions du type « Eprouver la disproportion de l’homme devant les marées d’équinoxes sur la pointe extrême du Finistère ». Le livre demeure cet espace parallèle qui, pour un budget réduit, permet cet arrachement, bien qu’il souffre de réclamer, déjà, une certaine habitude de la mise entre parenthèses du mouvement ambiant.

Alors, seulement, une fois qu’on sait pourquoi lire, peut se poser la question « Que lire ? » Si je tenais un blog institutionnel, officiellement associé à la pratique de la philosophie au lycée, sans doute conseillerais-je Jeanne Hersch ou des extraits de Pascal. Mais comme tel n’est pas l’objectif de ce blog, on va se permettre une porte d’entrée un peu différente, accessible, puissante, et susceptible de générer une énergie assez similaire à celle d’un séisme mental. Juste un extrait pour mettre en appétit.

« L’époque se réduit d’elle même à une réalité unique, principielle et au divertissement de cette réalité. De plus en plus visiblement les non-sociétés contemporaines, ces fictions impératives, se partagent sans reste en parias et en parvenus. Mais les parvenus ne sont eux mêmes que des parias qui ont trahi leur condition, qui voudraient à toute force la faire oublier, mais que celle-ci finit toujours pas rattraper. On pourrait dire aussi bien, suivant une autre division, qu’il n’y a plus de ce temps que des désoeuvrés et des agités, les agités n’étant en fin de compte que des désoeuvrés qui tentent de tromper leur désoeuvrement essentiel. La poursuite des « sensations fortes », de « l’intensité vécue », qui semble l’ultime raison de vivre de tant de désespérés, parvient elle jamais à les distraire de la tonalité affective fondamentale qui les peuple : l’ennui ?

La confusion régnante, c’est le déploiement planétaire de toutes ces fausses antinomies, sous lesquelles se fait pourtant jour notre vérité centrale. Et cette vérité, c’est que nous sommes les locataires d’une existence qui est un exil dans un monde qui est un désert, que nous y avons été jetés, dans ce monde, sans mission à accomplir, sans place assignée ni filiation reconnaissable, en abandon. Que nous somme à la fois si peu et déjà de trop.

La politique véritable, la politique extatique commence là. Par un rire brutal et enveloppant. Par un rire qui défait tout pathos suintant des soi-disant problèmes de « chômage », d’ »immigration », de « précarité » et de « marginalisation ».
Il n’y a pas de problème social du chômage, mais seulement un fait métaphysique de notre désoeuvrement.
Il n’y a pas de problème social de l’immigration, mais seulement un fait métaphysique de notre étrangeté.
Il n’y a pas de question sociale de la précarité ou de la marginalisation, mais cette réalité existentielle inexorable que nous sommes tous seuls, seuls à en crever devant la mort,
Que nous sommes tous, de toute éternité, des êtres finis.

A chacun de juger ce qu’il en est, ici, des affaires sérieuses ou du divertissement social. »
Tiqqun – La théorie du Bloom

A vrai dire, l’extrait se suffit à lui même, si il s’agit simplement de tenter de provoquer ce petit décalage de la pensée qui conduit non pas à apprendre de nouvelles vérités, mais à poser les problèmes de manière un peu plus juste, si il s’agit, aussi, de susciter le questionnement, non pas à partir des mécontentements du quotidien (emploi, pouvoir d’achat, frustrations provoquées par le marché, etc.), mais à partir de ce qu’on pourrait considérer comme la racine, ou le rhizome, de l’existence. Ainsi, ces deux niveaux de questions que l’extrait aborde, le politique et le métaphysique sont ils réarticulés dans le bon sens, ce qui permet de considérer le politique sous un angle plus approprié : non plus celui de l’économique, mais celui du bien vivre (qui ne se réduit jamais au simple « profiter de la vie »). Voila une bonne introduction.

On pourra cependant lire le reste de l’ouvrage, d’autant plus qu’on le trouve assez facilement en ligne (ce qui est plutôt sain, parce que cela évite de réduire les publications des éditions « La Fabrique » à une simple niche commerciale astucieuse). On y constatera que la question politique centrale, aujourd’hui, c’est celle du statut et de la valeur que l’on reconnait à ce qu’on appelle le « sujet ». Et ce livre aborde la question de manière certes très orientée, soutenant une thèse peu mise en question, ce qui permet d’entrer pour de bon dans une pensée qui commence à prendre de l’ampleur, et qui demande à être considérée avec sérieux, non pas pour nécessairement y adhérer, mais pour se décoller un peu des thèses auxquelles ce livre s’oppose, qui peuvent sembler un peu trop « évidentes », et pour saisir les enjeux les plus profonds des débats politiques en cours (ce qui émerge peu, du moins consciemment, des débats de démocratie soi-disant participative organisés à droite, à gauche). Mais si on veut simplement entrer en philosophie, on se contentera de l’extrait, parce qu’on serait trop facilement convaincu par le reste du livre. Et on complétera par la lecture de Pascal, qui sur la question du divertissement, est simplement la source vers laquelle toute la pensée, comme prise du désir de se reproduire dans une eau fertile, tente de remonter.

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Microcitation 1

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, SCREENS Laisser un commentaire »5 août 2009


Extrait de Yes man, 2008, Peyton Reed

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Kant surpris en plein Moonwalk

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC 13 commentaires »5 août 2009

Chose promise, chose due, je devais remixer Michael Jackson à la sauce kantienne, on s’y lance ce matin même.

Tout d’abord, un retour sur la discussion qui lança cette promesse (mais qui ne lança pas la réflexion elle même : ça fait un moment que je me dis que la pensée de Kant a quelque chose à offrir à la culture populaire.

Ensuite, il faut sentir; et… est ce que tu peux sentir ? (intermède récréatif au tempo bien martelé, à la militance évangéliste juste joyeusement kitsch, tout ce qui plait en somme !)

Au commencement, était le corps. Oui. Et le corps était tourné vers ce qui n’était pas lui, et le corps était lui-même. Il aspirait à ce qui était hors de lui. Et tout était par lui, et rien de ce qui était, n’était sans lui. En lui était la vie. Et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise.

Oui. Au commencement est le corps. Sinon, aucun discours esthétique ne tient (comme tout le reste, d’ailleurs). On semble l’oublier, rappelons le : nous sommes avant tout un corps. Et ce qui distingue ce corps des autres, c’est qu’il est doté du « verbe ». Il parle. Ah. Première pause : dire qu’on parle n’est pas suffisant, parce qu’on résume trop facilement ça au simple échange d’informations, exercice dont les autres espèces vivantes se sortent elles aussi assez bien, avec cet avantage décisif qu’elles, au moins, ne mentent pas. Ce qu’il faudrait plutôt dire, c’est que nous sommes doués de la parole. Et dans le fond, quand le latin dit « verbe », il traduit le grec « logos », qui doit être considéré, ici, comme le langage universelle. Une parole qui atteindrait un propos perçu, compris et reconnu de tous comme étant « juste ».

Bref. Un chant.

Résumé : le corps, quand il est humain, cherche à exprimer quelque chose qui le dépasse, et qui puisse réunir tous les autres corps dans un énoncé commun. Un choeur. Et les corps cherchent le rassemblement. Ils ont le sentiment qu’ils ont une racine commune, qu’on les a séparés, et qu’ils sont destinés à être réunis dans une paix perpétuelle et une harmonie vocale. Une vibration commune. Une bonne vibration en somme.

Réécrivons l’histoire (mais l’histoire n’est que réécriture) : les grecs furent un temps l’incarnation de l’homme, parce qu’ils lui donnèrent la parole. Et dans leur tête, il ne s’agissait pas juste d’une langue parmi d’autres, mais de LA langue, cette manière de faire vibrer l’air, d’y émettre des ondes porteuses de vérité. Mais les grecs n’étaient pas seuls, leur langue, en s’éloignant du chant pour aller vers la rhétorique (tiens, on parlait de Jean Paulhan il y a peu, lui appelait « rhétoriqueurs » ceux qui voyaient dans le langage un moyen fiable d’exprimer la pensée; les autres, il les appelait « terroristes »; or, qu’est ce qu’être terroriste du langage, si ce n’est ramener celui ci vers le cri, vers le chant, vers un mode d’expression du corps qui puisse dépasser les particularismes et les limites des langues ?), devint, simplement, une langue portée par un peuple qui, dédaignant les pulsions du corps, avait oublé comment se battre, et disparut (je résume). Survécut néanmoins ce qui ne pouvait disparaître, parce qu’universel : les idées, désormais traduites dans une autre langue.

Le corps est toujours le dindon de ces farces là. On se souvint des grecs pour Platon, on oublia bien sûr Diogène, le réduisant à cette image de branleur public, on répéta que le destin de l’homme était de s’arracher à son propre corps pour aller vers les sphères spirituelles, et on fit en sorte d’interdire les écrits de ceux qui n’adhéraient pas à cette thèse des outre-monde. D’un certain point de vue, c’est bien joué : l’esprit grec n’avait péri qu’en apparence; tel un parasite pratiquant l’autostop, il s’était installé sur le siège passager de la bagnole du christianisme. C’était la place du mort mais ça tombait plutôt bien, puisque chrétiens et platoniciens disaient finalement la même chose : pour bien vivre, il faut mourir. Le véhicule occidental était désormais suffisamment bien conçu pour foncer dans l’histoire. A tombeau ouvert.

Pas plus que les grecs, l’occident n’était seul au monde. Mais peu lui importait, parce qu’il était animé désormais par cette force dont seuls les illuminés sont dotés. Ne doutant plus d’être appelé à éclairer le monde par la seule puissance de l’esprit, il parvint, en effet, à reléguer dans ce qui se fait de plus bas tout ce qui a trait au corps. Orthopédique, l’occident passa son temps, non pas à voiler les corps, ce qui aurait constitué un moindre mal, mais à les dresser, à les tendre le long de la droite ligne, inventant mille astuces pour plier le corps aux exigences de rectitudes de l’esprit. Corsets, danses de salon, escrime, agrès, piano, harpe… Les femmes n’étant alors que corps, c’est leur santé mentale qui constitua le prix de leur formation, au point qu’on retrouva, au début du vingtième siècle, les mieux formées d’entre elles dans un état de nervosité et d’incapacité physique qui s’appelait alors « normalité exigée », et qu’on classe aujourd’hui parmi les névroses.

Entre temps, on n’avait néanmoins pas pu camper sur la seule position de l’idéo-christianisme. Parce que les croyances se fissuraient. Parce que le vil corps du peuple prenait conscience de lui même, parce que la matière s’imposait. L’empirisme réveilla quelques uns de leur sommeil dogmatique. Il fallait alors tout repenser en sauvant l’essentiel : la suprématie culturelle. Parce qu’en ce temps là, c’était la seule qui valait vraiment. Oui, tout n’était pas encore réduit à l’économie.

Kant, finalement, c’est ça : une pensée qui veut être tendue entre ces deux points cardinaux que sont le corps, et l’esprit. Une pensée qui tente d’être universelle tout en n’étant pas simplement idéaliste. Ou si elle l’est, ce n’est plus du tout au sens où on l’entendait auparavant. Et, bien sûr, au coeur de la réflexion, l’esthétique, puisque c’est là que l’essentiel, le plus étonnant, et le plus intellectuellement dangereux se passe :

- D’abord, parce que l’esthétique, c’est l’étude du rapport que nous entretenons avec le monde, la manière dont les impressions se font en nous, à partir de ce qui n’est pas en nous, mais sans pour autant qu’on puisse affirmer que l’image, en nous, soit la copie de ce dont elle est l’image. Nous avons l’image, et nous devons nous en contenter, parce que voir, ce n’est pas simplement recevoir une forme, mais c’est former une image à partir de ce qui est reçu, sans jamais pouvoir aller au delà de cette image. Ah. Intéressant. L’universel, avant, ne se trouvait que dans le but ultime qu’étaient censés poursuivre les hommes. Et bien sûr, l’européen pouvait alors se considérer comme en avance sur les autres dans cette course à l’universel, avec tout ce que cela comporte de paternalisme avec les autres peuples (or, être paternel, c’est aussi être tutelle, et détenteur des moyens d’organiser l’économie des autres dans l’intérêt du tuteur, bref, ce positionnement n’était tout de même pas sans avantage). Désormais, l’universel serait non plus seulement dans les objectifs de l’humanité, mais aussi dans le rapport le plus simple que chaque être humain entretient avec le monde, puisque la structure que nous utilisons pour le percevoir est, pour tous, la même.

- Ensuite, parce que l’esthétique est ce rapport aux choses qui ne s’établit pas sur l’habituelle valeur de leur utilité (ça, à la limite, des singes en sont capables), mais sur le critère de leur beauté, c’est à dire un facteur qui est simultanément satisfaisant, et néanmoins désintéressé. Or, ce type de jugement pose un gros problème : il possède les caractéristiques contradictoires de la subjectivité, et de l’objectivité. Quand un objet plait, c’est une évidence ressentie personnellement : ça ME plait. D’ailleurs, l’objet (film, musique, tableau, situation, ou objets du monde de manière générale) semble être tendu vers moi, comme un don gratuit, dégagé de tout intérêt. Et pourtant, cette reconnaissance de la beauté d’un objet est ressentie comme devant être universelle. Cela se traduit aussi bien dans l’expérience personnelle que dans la conception abstraite de cette propriété de la beauté : on supporte mal que les autres ne tombent pas sous le charme de ce qui nous apparait comme manifestement beau. Et intellectuellement, la beauté serait réduite à néant, au rang de simple opinion des sens, si elle n’était que personnelle. En ce sens, on peut considérer que le beau dépasse le cadre habituel de la pensée, parce qu’il met celle ci en situation de devoir travailler à l’envers. D’habitude, pour reconnaître tel ou tel objet, on en a tout d’abord l’image (on dira, chez Kant, « le concept »), et ensuite on cherche les objets qui correspondent à cette image. C’est comme ça qu’on peut dire « ça, c’est une Jaguar, ça c’est une Aston-Martin », ou bien « Ca, c’est un blog qui fait des posts trop longs ». Dans le cas de la reconnaissance de la beauté, le processus est tout autre : la beauté s’impose sans qu’on puisse dire pourquoi, pour la simple raison qu’elle ne correspond à aucune image, à aucun concept préalable. je l’ai déjà écrit ailleurs, mais l’expression populaire « ça le fait » est une assez bonne traduction de cette spécificité de la beauté : on perçoit nettement que l’expérience fait quelque chose, sans pouvoir dire quoi. Mieux encore : on perçoit clairement et distinctement que cette expérience produit l’effet qu’elle doit produire, sans avoir la moindre idée de l’effet qu’elle est censée produire. En termes kantiens, ça se dit comme ça : « le beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin ». On reconnait l’achèvement de l’objet sans disposer d’aucun critère pour permettre d’en juger.

Et c’est normal, qu’on ne puisse pas analyser cet objet comme on le fait pour tous les autres objets : parce que, fruit du génie créateur, il apporte avec lui ses propres critères de jugement, qui ne le précèdent pas, mais le suivent. En somme, l’oeuvre ne peut pas répondre à une attente, puisqu’elle est ce qui déjoue les attentes. Au sens propre, on pourrait dire que la beauté relève de l’inespéré, de ce qu’on ne pouvait attendre pour la simple raison qu’on n’attend que ce dont on a idée. Juliette est belle pour Roméo parce qu’elle est précisément celle qu’il n’aurait pas sélectionnée sur Meetic. Idem pour Jack et Rose. Idem pour Ennis Del Mar et Jack Twist.

Ironie de l’histoire : celui qui vient sauver l’occident est aussi celui qui vient le perdre. Parce que Kant renouvelle le contrat que l’Occident avait signé avec l’universalité. Sauf que désormais, on ne sait plus où elle se trouve, et qu’elle vient nécessairement de là où on ne l’attend pas.

Bien sûr, les héritiers des lumières d’aujourd’hui, qui portent le cheveu mi long et se décrivent comme « penseurs libres » n’attendent qu’une chose, c’est que la beauté apparaisse, comme par hasard, sous la forme qui leur convient. C’est à dire celle qui les conforte sur leur piédestal culturel. Ferry comparant Stravinsky et Michael Jackson, c’est symptomatique : simultanément, et habilement, on fait mine de viser l’universel en désignant Stravinsky comme le génie de ce siècle (et ça parle à tous : l’inculte se dit « ah, encore quelque chose qui m’échappe » (et d’ailleurs, plus Ferry mettra Stravinsky dans son panthéon personnel universalisé aux forceps, et moins le néophyte l’écoutera, Ferry conserve le beurre, l’argent du beurre, met la crémière sur le trottoir, fait payer pour qu’on la regarde, mais elle finit dans son lit parce que personne n’ose y toucher), le connaisseur sait que Ferry est iconoclaste, puisqu’il a choisi la référence problématique du vingtième siècle, celui qui a traversé suffisamment de périodes pour qu’on ne sache pas exactement de quel Stravinsky Ferry nous parle. On désigne donc l’universel, et on en prive la majeure partie de l’humanité. En somme, on adhère bien à l’objectif de cosmopolitisme kantien, mais en croisant les doigts pour que ça n’arrive surtout jamais.

Et on comprend la violence nécessaire ici. Parce que, finalement, que se passe t il avec Jackson ? C’est simple. Jamais une musique et des attitudes n’auront à ce point là réuni les hommes. On peut faire la fine bouche, dire que ce n’est qu’un effet commercial du au marché. Mais on sait que c’est faux. Quand les maisons de disques font en sorte que du Japon au Kansas, on admire Glenn Gould, personne ne vient crier au loup pour désigner le vilain marché qui viendrait uniformiser et mondialiser les sensibilités. Jackson n’est pas plus un produit du marché mondialisé que Bach. A un certain point de vue, Jackson est même plutôt ce qui, par son universalité, aura permis le marché (et accessoirement, sa mort sera le dernier ballon d’oxygène de ce marché là, avant qu’il s’asphyxie pour de bon (et, accessoirement, toute contente de soudain livrer chacun à soi même, l’humanité pourra attendre un moment avant de, de nouveau, communier esthétiquement (mais ce n’est pas très grave, on peut aussi l’unir dans la crainte))). Non, simplement, Off the Wall, et plus encore Thriller sont des formes musicales qui ont « parlé » immédiatement à tous, tout en ne s’adressant à personne. Disons le plus clairement. Cette musique n’était attendue par personne. Les noirs avaient leur musique, (allez, résumons cela sous l’appellation « soul ») leurs circuits pour l’écouter, leurs émission (Soul Train en particulier) pour voir des noirs chanter, et danser. Les blancs avaient leur musique (résumons cela sous l’appellation « rock »), leurs circuits pour l’écouter, leurs chaines de télévision pour voir leur groupe se livrer à leurs performances (MTV tout particulièrement, entièrement dédiée à la musique blanche, exclusivement… jusqu’à ce qu’on sait qui ait l’idée de faire des clips tellement énormes que la chaine n’ait plus le choix, parce que ce marché là était inévitable (là aussi, le marché n’est pas à l’origine de la chose)). Aucun fan de Van Halen n’avait envie de voir Eddie aller jouer le requin de studio pour un chanteur noir. Aucun amateur de soul n’avait envie de voir débarquer Slash des Guns’n'Roses pour jouer un solo dans un album de musique noire. A strictement parler, ces disques auraient du dégouter tout le monde, et si on en avait donné la définition avant de les faire écouter, ils auraient disparu avant le pressage. A strictement parler, aussi, cette musique épouse à la lettre la définition que Kant donne du génie : est génial ce qui n’obéit à aucune règle préalable, ce qui n’est néanmoins pas livré au simple hasard, mais qui apporte, fait reconnaître, et finalement, impose, ses propres règles. Thriller n’obéit à aucune règle connue, ne vise aucun public, se paie le luxe d’être seulement ce qu’une poignée de musiciens venus d’horizons incroyablement différents (jazz pour Quincy Jones, soul pour Jackson, rock fm pour la plupart des autres intervenants) imaginent librement, c’est à dire sans céder complaisamment à leurs propres goûts musicaux personnels. On regrettera évidemment que Boulez ne fut pas dans le studio (on ne le raillera pas, lui collaborait avec Zappa, et c’est bien là LA référence qu’aurait pu citer Ferry s’il voulait trouver une occasion manquée de communion mondiale autour d’une musique (mais bon… Ferry écoutant Zappa, qui y croirait (et puis, il a pris soin de placer dans son intervention son manque de goût pour Boulez, comme ça en douce, histoire de dire que les brebis sont bien gardées, hein, chacun chez soi (mais ça pose un problème, quand on vise l’universel, ce côté « chacun chez soi »)))).

Une musique qui ne vient de nulle part, (au sens où, si quelqu’un vient des quatre points cardinaux en même temps, on va avoir du mal à discerner ses racines (sauf si c’est un rhizome, mais je ne vais pas faire intervenir ici Deleuze, même si on pourrait), que la planète entière accueille corps et âme ouverts à cette expérience nouvelle, qu’elle reconnaît comme satisfaisante, gratuitement (et là, on s’en fout un peu que ça ait créé des bénéfices économiques sans précédent, l’économique n’est ici qu’un épiphénomène; et à tout prendre, Beat It est économiquement plus accessible qu’une représentation du sacre du printemps). Une musique qui n’est pourtant pas à elle même sa propre fin puisqu’elle innerve la majeure partie de la musique produite aujourd’hui, bonne ou mauvaise (et ça va des Justin Timberlake déjà plein de fois cités à Fred Viola, dont la manière de superposer sa propre voie pour former des choeurs me rappelle la manière dont Jackson procède, lui aussi, pour faire accéder sa propre voix, sous les multiples tessitures qu’on lui connait, à l’harmonie. Seul, et multiple à la fois. Lui, et personne), dans des formes parfois reconnaissables, ou bien dans des développements où ne demeure que la libération du corps, le sens du geste, de l’attitude, du souffle, du rythme, de la mise en place, de ce monde sonore qui s’est ouvert grâce à ses productions.

Le problème c’est, qu’évidemment, on ne voyait pas la beauté débarquer d’Afrique, puisque c’est nous qui étions censés la lui apporter. Ironie de l’histoire, qui a l’air d’avoir du mal à passer chez les héritiers officiels d’une pensée dont ils sont, finalement, les traitres (et, comme par hasard, Ferry n’aime pas Picasso non plus. Le jour où je retrouve cet extrait, je le diffuserai, parce que ça vaut le déplacement). La leçon kantienne imposait qu’on arrête d’attendre quoi que ce soit de la beauté. Derrière cet abandon en apparence sans gravité, il y en a un autre qui est politiquement plus gênant : il s’agit d’abandonner l’idée que notre culture soit, a priori, celle qui doive dicter ce qu’est le beau, et celle devant laquelle tout créateur doive s’incliner avant de créer. Jackson a, après Presley (que Ferry préfère, quelle audace !), réintroduit le corps dans l’esthétique, avec toute l’immédiateté que cela implique. Pour autant, il l’a fait en reprenant à son compte les fondamentaux de la musique telle qu’on la conçoit en occident. Cet occident là a trouvé l’occasion de réintroduire une énergie vivante, et vitale, dans ce qui était un corps tellement vidé de sa matière que ce n’était presque plus un corps. Voila le mariage auquel on était convié. Et c’est le genre de demande qui se fait rarement. Bien sûr, derrière ces préférences, traine la question politique. La lecture du livre de Ferry « Homo aestheticus » le montre assez clairement, puisque son propos est entièrement tendu vers une conclusion mettant en avant l’excellence comme élément de jugement majeur. Et, bien sûr, on continue à concevoir cette excellence comme étant, exclusivement, celle de l’esprit, au mépris du corps. C’est d’ailleurs assez drôle, parce que dans la dernière édition du monde diplomatique, on trouve un article savoureux relatant l’ambiance qui règne dans les croisières philosophiques au cours desquelles une population riche et déjà sage du nombre d’années qu’elle a traversées vient écouter messieurs ferry, Julliard, Bruckner et consorts disserter sur leurs sujets favoris (la perte des valeurs, la suprématie de la civilisation européenne, etc etc… A un moment donné, Ferry se livre à ce genre de plaisanterie qu’on tente quand on sent son public acquis d’avance, et il lance, à propos des auteurs qui n’ont pas été invités dans cette sérieuse croisière : « Tous ces Badiou, ces Rancière – pardon… pour moi, c’est des guignols -, quelle vie privée doivent-ils avoir, pour avoir besoin d’une telle compensation dans leur vie publique ? (…) L’intérêt des utopistes révolutionnaires pour le collectif n’est il pas la compensation d’une vie privée médiocre ? » (ça laisse sans voix, hein ?) Retournons l’argument (si on peut utiliser ce mot) : le mépris dont firent preuve Julliard et Ferry pour Jackson (et on voit bien que ça dépasse le simple étonnement devant la mediatisation de sa mort (si ce n’était que cela, on pourrait s’entendre)) n’est il pas du à une impossibilité de participer à cette aisance du corps, à un refus d’aller sur un terrain où tout le monde peut aller, à égalité, et festoyer ensemble, pour la simple raison qu’ils ont la haine du collectif, parce que c’est un danger sans cesse menaçant leurs privilèges (quoique Ferry affirme qu’il ne soit pas riche, tout juste sorti de la suite qui lui est réservée, sur le paquebot qui le paie…).

Il en va de la culture comme des autres biens, pour ces gens là : ils n’aiment pas partager, tout en faisant mine de se plaindre que tout le monde ne reconnaisse pas ce qui constitue, pour eux, des valeurs. A ce jeu là, la culture n’est qu’une arme de plus pour séparer les classes, et rendre un peu plus indignes celles qui n’apprécient pas Stravinsky. Philosophiquement, pourtant, on ne peut que difficilement passer à côté de ce que Kant implique en matière de réflexion sur la culture populaire, bien qu’il soit aisé (on l’a vu), de dédaigner ces questions là pour privilégier un élitisme toujours aisé, puisqu’on met de son côté la complexité des grandes oeuvres, qui permettent de se prendre au sérieux. Pourtant, ce qui est visé, c’est Ferry lui même qui l’écrit, c’est « une pensée esthétique de l’espace public comme espace intersubjectif de libre discussion non médiatisée par un concept, une règle ». Exactement l’inverse de l’appropriation médiatique et idéologique à laquelle il se livre quand il prétend décider, pour tous, de ce qui est beau, selon les concepts qui, sociologiquement, l’arrangent.

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