Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.
Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.
Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète.
Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).
Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.
Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore.
Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.
Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.
Quite à avoir admis que le concept de « nation » prenait racine en moi dans les pochettes un poil ridicules des disques de Heavy Metal de mon adolescence, autant avouer aussi que le titre du précédent post était dû à Duran Duran, qui faisaient aussi partie des groupes qui peuplaient les K7 que je glissais quotidiennement dans mon walkman Sony. Oui, la cohabitation entre Manowar et les peroxydés de Birmingham paraît improbable, mais qu’on se rassure, ils se trouvaient sur des home-made-compilations différentes (il me semble).
Toujours est-il qu’à cause du titre de l’article précédent, j’ai maintenant cet étrange morceau (oui, Duran Duran ne me semble pas réductible à l’usine à tubes bien connue, c’est aussi d’après moi quelques tentatives musicales un peu plus audacieuses, qui mine de rien ne vieillissent pas si mal) dans les neurones. Pour la petite histoire, The seventh stranger se trouve sur deux albums du groupe : Seven and the ragged tiger (1983) et Arena (1984), dans des mixes qui semblent être un poil différents.
Accessoirement, j’aime la capacité qu’a l’anglais à suggérer tout et n’importe quoi. Les textes des chansons anglo-saxonnes me semblent toujours être plus ou moins connectés avec l’univers tout entier. Ainsi, même un refrain de Duran Duran semble parler d’identité, nationale ou pas :
I must be chasing after rainbows
One thing for sure you never answer when I call
And I wipe away the water from my face
To look through the eyes of a stranger
For rumour in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
Walking away like a stranger
From rumours in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
In the eyes of a stranger
On doit être en train de chasser des arcs-en-ciel…
Afin d’éviter une focalisation excessive sur le monde tel qu’il va, hypnotisons nous :
Un clip hypnotique, d’un groupe mélangeant influences psyché et ambiances noctambules. Il n’y a rien de mieux, pour rebooter les neurones, que prendre la bagnole et tailler la route de nuit, sans destination particulière. Certes, le carburant se faisant rare, le projet devient incorrect. Mais ils sont finalement peu nombreux, les Kowalski qui conservent dans leur garage, les uns une Dodge Challenger R/T, les autres une Ford Gran Torino, et même si les V8 boivent leur ration de gazoline, décidément insoucieux de l’essence, ces quelques pale riders devraient laisser nos stations essence moins asséchées que ne le sont leurs perspectives.
Le groupe, c’est Kill for Total Peace.
Le titre, c’est 50 seconds.
Le clip est réalisé par Helena Klotz.
Ce genre d’engin auditif se tient dans l’écurie Pan European Recordings, dont on peut souvent penser le plus grand bien. La preuve ? Larry Debay, qui est un des disquaires survivants de la capitale du monde (L’exodisc, Paris18), ne tarit pas d’éloges à propos de Kill for Total Peace : « Se réveiller avec le cerveau bombardé par mille informations inutiles. Un monde adulte n’offrant qu’un univers froid totalitaire. Contact de nuits sauvages. Connexion sur des stratégies obliques. Elaboration d’un univers musical. Des liens tissés par 5 garçons aux pensées nouées sur une visée commune. Lumières aveuglantes. Douceur des paysages. Grisaille de sites industriels. Au bout de la rue où se trouve leur studio, ils marchent. » Sons dotés de têtes chercheuses vérouillées sur les neurones, obstinément : ça ne fait bouger que la tête, de l’intérieur. Mais Helena Klotz l’a bien saisi : ce sont là les paysages dans lesquels nous pouvons cruiser sans limite vers nos vanishing points quand tous les soleils se sont éteints.
Chose promise, chose due, je devais remixer Michael Jackson à la sauce kantienne, on s’y lance ce matin même.
Tout d’abord, un retour sur la discussion qui lança cette promesse (mais qui ne lança pas la réflexion elle même : ça fait un moment que je me dis que la pensée de Kant a quelque chose à offrir à la culture populaire.
Ensuite, il faut sentir; et… est ce que tu peux sentir ? (intermède récréatif au tempo bien martelé, à la militance évangéliste juste joyeusement kitsch, tout ce qui plait en somme !)
Au commencement, était le corps. Oui. Et le corps était tourné vers ce qui n’était pas lui, et le corps était lui-même. Il aspirait à ce qui était hors de lui. Et tout était par lui, et rien de ce qui était, n’était sans lui. En lui était la vie. Et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise.
Oui. Au commencement est le corps. Sinon, aucun discours esthétique ne tient (comme tout le reste, d’ailleurs). On semble l’oublier, rappelons le : nous sommes avant tout un corps. Et ce qui distingue ce corps des autres, c’est qu’il est doté du « verbe ». Il parle. Ah. Première pause : dire qu’on parle n’est pas suffisant, parce qu’on résume trop facilement ça au simple échange d’informations, exercice dont les autres espèces vivantes se sortent elles aussi assez bien, avec cet avantage décisif qu’elles, au moins, ne mentent pas. Ce qu’il faudrait plutôt dire, c’est que nous sommes doués de la parole. Et dans le fond, quand le latin dit « verbe », il traduit le grec « logos », qui doit être considéré, ici, comme le langage universelle. Une parole qui atteindrait un propos perçu, compris et reconnu de tous comme étant « juste ».
Bref. Un chant.
Résumé : le corps, quand il est humain, cherche à exprimer quelque chose qui le dépasse, et qui puisse réunir tous les autres corps dans un énoncé commun. Un choeur. Et les corps cherchent le rassemblement. Ils ont le sentiment qu’ils ont une racine commune, qu’on les a séparés, et qu’ils sont destinés à être réunis dans une paix perpétuelle et une harmonie vocale. Une vibration commune. Une bonne vibration en somme.
Réécrivons l’histoire (mais l’histoire n’est que réécriture) : les grecs furent un temps l’incarnation de l’homme, parce qu’ils lui donnèrent la parole. Et dans leur tête, il ne s’agissait pas juste d’une langue parmi d’autres, mais de LA langue, cette manière de faire vibrer l’air, d’y émettre des ondes porteuses de vérité. Mais les grecs n’étaient pas seuls, leur langue, en s’éloignant du chant pour aller vers la rhétorique (tiens, on parlait de Jean Paulhan il y a peu, lui appelait « rhétoriqueurs » ceux qui voyaient dans le langage un moyen fiable d’exprimer la pensée; les autres, il les appelait « terroristes »; or, qu’est ce qu’être terroriste du langage, si ce n’est ramener celui ci vers le cri, vers le chant, vers un mode d’expression du corps qui puisse dépasser les particularismes et les limites des langues ?), devint, simplement, une langue portée par un peuple qui, dédaignant les pulsions du corps, avait oublé comment se battre, et disparut (je résume). Survécut néanmoins ce qui ne pouvait disparaître, parce qu’universel : les idées, désormais traduites dans une autre langue.
Le corps est toujours le dindon de ces farces là. On se souvint des grecs pour Platon, on oublia bien sûr Diogène, le réduisant à cette image de branleur public, on répéta que le destin de l’homme était de s’arracher à son propre corps pour aller vers les sphères spirituelles, et on fit en sorte d’interdire les écrits de ceux qui n’adhéraient pas à cette thèse des outre-monde. D’un certain point de vue, c’est bien joué : l’esprit grec n’avait péri qu’en apparence; tel un parasite pratiquant l’autostop, il s’était installé sur le siège passager de la bagnole du christianisme. C’était la place du mort mais ça tombait plutôt bien, puisque chrétiens et platoniciens disaient finalement la même chose : pour bien vivre, il faut mourir. Le véhicule occidental était désormais suffisamment bien conçu pour foncer dans l’histoire. A tombeau ouvert.
Pas plus que les grecs, l’occident n’était seul au monde. Mais peu lui importait, parce qu’il était animé désormais par cette force dont seuls les illuminés sont dotés. Ne doutant plus d’être appelé à éclairer le monde par la seule puissance de l’esprit, il parvint, en effet, à reléguer dans ce qui se fait de plus bas tout ce qui a trait au corps. Orthopédique, l’occident passa son temps, non pas à voiler les corps, ce qui aurait constitué un moindre mal, mais à les dresser, à les tendre le long de la droite ligne, inventant mille astuces pour plier le corps aux exigences de rectitudes de l’esprit. Corsets, danses de salon, escrime, agrès, piano, harpe… Les femmes n’étant alors que corps, c’est leur santé mentale qui constitua le prix de leur formation, au point qu’on retrouva, au début du vingtième siècle, les mieux formées d’entre elles dans un état de nervosité et d’incapacité physique qui s’appelait alors « normalité exigée », et qu’on classe aujourd’hui parmi les névroses.
Entre temps, on n’avait néanmoins pas pu camper sur la seule position de l’idéo-christianisme. Parce que les croyances se fissuraient. Parce que le vil corps du peuple prenait conscience de lui même, parce que la matière s’imposait. L’empirisme réveilla quelques uns de leur sommeil dogmatique. Il fallait alors tout repenser en sauvant l’essentiel : la suprématie culturelle. Parce qu’en ce temps là, c’était la seule qui valait vraiment. Oui, tout n’était pas encore réduit à l’économie.
Kant, finalement, c’est ça : une pensée qui veut être tendue entre ces deux points cardinaux que sont le corps, et l’esprit. Une pensée qui tente d’être universelle tout en n’étant pas simplement idéaliste. Ou si elle l’est, ce n’est plus du tout au sens où on l’entendait auparavant. Et, bien sûr, au coeur de la réflexion, l’esthétique, puisque c’est là que l’essentiel, le plus étonnant, et le plus intellectuellement dangereux se passe :
- D’abord, parce que l’esthétique, c’est l’étude du rapport que nous entretenons avec le monde, la manière dont les impressions se font en nous, à partir de ce qui n’est pas en nous, mais sans pour autant qu’on puisse affirmer que l’image, en nous, soit la copie de ce dont elle est l’image. Nous avons l’image, et nous devons nous en contenter, parce que voir, ce n’est pas simplement recevoir une forme, mais c’est former une image à partir de ce qui est reçu, sans jamais pouvoir aller au delà de cette image. Ah. Intéressant. L’universel, avant, ne se trouvait que dans le but ultime qu’étaient censés poursuivre les hommes. Et bien sûr, l’européen pouvait alors se considérer comme en avance sur les autres dans cette course à l’universel, avec tout ce que cela comporte de paternalisme avec les autres peuples (or, être paternel, c’est aussi être tutelle, et détenteur des moyens d’organiser l’économie des autres dans l’intérêt du tuteur, bref, ce positionnement n’était tout de même pas sans avantage). Désormais, l’universel serait non plus seulement dans les objectifs de l’humanité, mais aussi dans le rapport le plus simple que chaque être humain entretient avec le monde, puisque la structure que nous utilisons pour le percevoir est, pour tous, la même.
- Ensuite, parce que l’esthétique est ce rapport aux choses qui ne s’établit pas sur l’habituelle valeur de leur utilité (ça, à la limite, des singes en sont capables), mais sur le critère de leur beauté, c’est à dire un facteur qui est simultanément satisfaisant, et néanmoins désintéressé. Or, ce type de jugement pose un gros problème : il possède les caractéristiques contradictoires de la subjectivité, et de l’objectivité. Quand un objet plait, c’est une évidence ressentie personnellement : ça ME plait. D’ailleurs, l’objet (film, musique, tableau, situation, ou objets du monde de manière générale) semble être tendu vers moi, comme un don gratuit, dégagé de tout intérêt. Et pourtant, cette reconnaissance de la beauté d’un objet est ressentie comme devant être universelle. Cela se traduit aussi bien dans l’expérience personnelle que dans la conception abstraite de cette propriété de la beauté : on supporte mal que les autres ne tombent pas sous le charme de ce qui nous apparait comme manifestement beau. Et intellectuellement, la beauté serait réduite à néant, au rang de simple opinion des sens, si elle n’était que personnelle. En ce sens, on peut considérer que le beau dépasse le cadre habituel de la pensée, parce qu’il met celle ci en situation de devoir travailler à l’envers. D’habitude, pour reconnaître tel ou tel objet, on en a tout d’abord l’image (on dira, chez Kant, « le concept »), et ensuite on cherche les objets qui correspondent à cette image. C’est comme ça qu’on peut dire « ça, c’est une Jaguar, ça c’est une Aston-Martin », ou bien « Ca, c’est un blog qui fait des posts trop longs ». Dans le cas de la reconnaissance de la beauté, le processus est tout autre : la beauté s’impose sans qu’on puisse dire pourquoi, pour la simple raison qu’elle ne correspond à aucune image, à aucun concept préalable. je l’ai déjà écrit ailleurs, mais l’expression populaire « ça le fait » est une assez bonne traduction de cette spécificité de la beauté : on perçoit nettement que l’expérience fait quelque chose, sans pouvoir dire quoi. Mieux encore : on perçoit clairement et distinctement que cette expérience produit l’effet qu’elle doit produire, sans avoir la moindre idée de l’effet qu’elle est censée produire. En termes kantiens, ça se dit comme ça : « le beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin ». On reconnait l’achèvement de l’objet sans disposer d’aucun critère pour permettre d’en juger.
Et c’est normal, qu’on ne puisse pas analyser cet objet comme on le fait pour tous les autres objets : parce que, fruit du génie créateur, il apporte avec lui ses propres critères de jugement, qui ne le précèdent pas, mais le suivent. En somme, l’oeuvre ne peut pas répondre à une attente, puisqu’elle est ce qui déjoue les attentes. Au sens propre, on pourrait dire que la beauté relève de l’inespéré, de ce qu’on ne pouvait attendre pour la simple raison qu’on n’attend que ce dont on a idée. Juliette est belle pour Roméo parce qu’elle est précisément celle qu’il n’aurait pas sélectionnée sur Meetic. Idem pour Jack et Rose. Idem pour Ennis Del Mar et Jack Twist.
Ironie de l’histoire : celui qui vient sauver l’occident est aussi celui qui vient le perdre. Parce que Kant renouvelle le contrat que l’Occident avait signé avec l’universalité. Sauf que désormais, on ne sait plus où elle se trouve, et qu’elle vient nécessairement de là où on ne l’attend pas.
Bien sûr, les héritiers des lumières d’aujourd’hui, qui portent le cheveu mi long et se décrivent comme « penseurs libres » n’attendent qu’une chose, c’est que la beauté apparaisse, comme par hasard, sous la forme qui leur convient. C’est à dire celle qui les conforte sur leur piédestal culturel. Ferry comparant Stravinsky et Michael Jackson, c’est symptomatique : simultanément, et habilement, on fait mine de viser l’universel en désignant Stravinsky comme le génie de ce siècle (et ça parle à tous : l’inculte se dit « ah, encore quelque chose qui m’échappe » (et d’ailleurs, plus Ferry mettra Stravinsky dans son panthéon personnel universalisé aux forceps, et moins le néophyte l’écoutera, Ferry conserve le beurre, l’argent du beurre, met la crémière sur le trottoir, fait payer pour qu’on la regarde, mais elle finit dans son lit parce que personne n’ose y toucher), le connaisseur sait que Ferry est iconoclaste, puisqu’il a choisi la référence problématique du vingtième siècle, celui qui a traversé suffisamment de périodes pour qu’on ne sache pas exactement de quel Stravinsky Ferry nous parle. On désigne donc l’universel, et on en prive la majeure partie de l’humanité. En somme, on adhère bien à l’objectif de cosmopolitisme kantien, mais en croisant les doigts pour que ça n’arrive surtout jamais.
Et on comprend la violence nécessaire ici. Parce que, finalement, que se passe t il avec Jackson ? C’est simple. Jamais une musique et des attitudes n’auront à ce point là réuni les hommes. On peut faire la fine bouche, dire que ce n’est qu’un effet commercial du au marché. Mais on sait que c’est faux. Quand les maisons de disques font en sorte que du Japon au Kansas, on admire Glenn Gould, personne ne vient crier au loup pour désigner le vilain marché qui viendrait uniformiser et mondialiser les sensibilités. Jackson n’est pas plus un produit du marché mondialisé que Bach. A un certain point de vue, Jackson est même plutôt ce qui, par son universalité, aura permis le marché (et accessoirement, sa mort sera le dernier ballon d’oxygène de ce marché là, avant qu’il s’asphyxie pour de bon (et, accessoirement, toute contente de soudain livrer chacun à soi même, l’humanité pourra attendre un moment avant de, de nouveau, communier esthétiquement (mais ce n’est pas très grave, on peut aussi l’unir dans la crainte))). Non, simplement, Off the Wall, et plus encore Thriller sont des formes musicales qui ont « parlé » immédiatement à tous, tout en ne s’adressant à personne. Disons le plus clairement. Cette musique n’était attendue par personne. Les noirs avaient leur musique, (allez, résumons cela sous l’appellation « soul ») leurs circuits pour l’écouter, leurs émission (Soul Train en particulier) pour voir des noirs chanter, et danser. Les blancs avaient leur musique (résumons cela sous l’appellation « rock »), leurs circuits pour l’écouter, leurs chaines de télévision pour voir leur groupe se livrer à leurs performances (MTV tout particulièrement, entièrement dédiée à la musique blanche, exclusivement… jusqu’à ce qu’on sait qui ait l’idée de faire des clips tellement énormes que la chaine n’ait plus le choix, parce que ce marché là était inévitable (là aussi, le marché n’est pas à l’origine de la chose)). Aucun fan de Van Halen n’avait envie de voir Eddie aller jouer le requin de studio pour un chanteur noir. Aucun amateur de soul n’avait envie de voir débarquer Slash des Guns’n'Roses pour jouer un solo dans un album de musique noire. A strictement parler, ces disques auraient du dégouter tout le monde, et si on en avait donné la définition avant de les faire écouter, ils auraient disparu avant le pressage. A strictement parler, aussi, cette musique épouse à la lettre la définition que Kant donne du génie : est génial ce qui n’obéit à aucune règle préalable, ce qui n’est néanmoins pas livré au simple hasard, mais qui apporte, fait reconnaître, et finalement, impose, ses propres règles. Thriller n’obéit à aucune règle connue, ne vise aucun public, se paie le luxe d’être seulement ce qu’une poignée de musiciens venus d’horizons incroyablement différents (jazz pour Quincy Jones, soul pour Jackson, rock fm pour la plupart des autres intervenants) imaginent librement, c’est à dire sans céder complaisamment à leurs propres goûts musicaux personnels. On regrettera évidemment que Boulez ne fut pas dans le studio (on ne le raillera pas, lui collaborait avec Zappa, et c’est bien là LA référence qu’aurait pu citer Ferry s’il voulait trouver une occasion manquée de communion mondiale autour d’une musique (mais bon… Ferry écoutant Zappa, qui y croirait (et puis, il a pris soin de placer dans son intervention son manque de goût pour Boulez, comme ça en douce, histoire de dire que les brebis sont bien gardées, hein, chacun chez soi (mais ça pose un problème, quand on vise l’universel, ce côté « chacun chez soi »)))).
Une musique qui ne vient de nulle part, (au sens où, si quelqu’un vient des quatre points cardinaux en même temps, on va avoir du mal à discerner ses racines (sauf si c’est un rhizome, mais je ne vais pas faire intervenir ici Deleuze, même si on pourrait), que la planète entière accueille corps et âme ouverts à cette expérience nouvelle, qu’elle reconnaît comme satisfaisante, gratuitement (et là, on s’en fout un peu que ça ait créé des bénéfices économiques sans précédent, l’économique n’est ici qu’un épiphénomène; et à tout prendre, Beat It est économiquement plus accessible qu’une représentation du sacre du printemps). Une musique qui n’est pourtant pas à elle même sa propre fin puisqu’elle innerve la majeure partie de la musique produite aujourd’hui, bonne ou mauvaise (et ça va des Justin Timberlake déjà plein de fois cités à Fred Viola, dont la manière de superposer sa propre voie pour former des choeurs me rappelle la manière dont Jackson procède, lui aussi, pour faire accéder sa propre voix, sous les multiples tessitures qu’on lui connait, à l’harmonie. Seul, et multiple à la fois. Lui, et personne), dans des formes parfois reconnaissables, ou bien dans des développements où ne demeure que la libération du corps, le sens du geste, de l’attitude, du souffle, du rythme, de la mise en place, de ce monde sonore qui s’est ouvert grâce à ses productions.
Le problème c’est, qu’évidemment, on ne voyait pas la beauté débarquer d’Afrique, puisque c’est nous qui étions censés la lui apporter. Ironie de l’histoire, qui a l’air d’avoir du mal à passer chez les héritiers officiels d’une pensée dont ils sont, finalement, les traitres (et, comme par hasard, Ferry n’aime pas Picasso non plus. Le jour où je retrouve cet extrait, je le diffuserai, parce que ça vaut le déplacement). La leçon kantienne imposait qu’on arrête d’attendre quoi que ce soit de la beauté. Derrière cet abandon en apparence sans gravité, il y en a un autre qui est politiquement plus gênant : il s’agit d’abandonner l’idée que notre culture soit, a priori, celle qui doive dicter ce qu’est le beau, et celle devant laquelle tout créateur doive s’incliner avant de créer. Jackson a, après Presley (que Ferry préfère, quelle audace !), réintroduit le corps dans l’esthétique, avec toute l’immédiateté que cela implique. Pour autant, il l’a fait en reprenant à son compte les fondamentaux de la musique telle qu’on la conçoit en occident. Cet occident là a trouvé l’occasion de réintroduire une énergie vivante, et vitale, dans ce qui était un corps tellement vidé de sa matière que ce n’était presque plus un corps. Voila le mariage auquel on était convié. Et c’est le genre de demande qui se fait rarement. Bien sûr, derrière ces préférences, traine la question politique. La lecture du livre de Ferry « Homo aestheticus » le montre assez clairement, puisque son propos est entièrement tendu vers une conclusion mettant en avant l’excellence comme élément de jugement majeur. Et, bien sûr, on continue à concevoir cette excellence comme étant, exclusivement, celle de l’esprit, au mépris du corps. C’est d’ailleurs assez drôle, parce que dans la dernière édition du monde diplomatique, on trouve un article savoureux relatant l’ambiance qui règne dans les croisières philosophiques au cours desquelles une population riche et déjà sage du nombre d’années qu’elle a traversées vient écouter messieurs ferry, Julliard, Bruckner et consorts disserter sur leurs sujets favoris (la perte des valeurs, la suprématie de la civilisation européenne, etc etc… A un moment donné, Ferry se livre à ce genre de plaisanterie qu’on tente quand on sent son public acquis d’avance, et il lance, à propos des auteurs qui n’ont pas été invités dans cette sérieuse croisière : « Tous ces Badiou, ces Rancière – pardon… pour moi, c’est des guignols -, quelle vie privée doivent-ils avoir, pour avoir besoin d’une telle compensation dans leur vie publique ? (…) L’intérêt des utopistes révolutionnaires pour le collectif n’est il pas la compensation d’une vie privée médiocre ? » (ça laisse sans voix, hein ?) Retournons l’argument (si on peut utiliser ce mot) : le mépris dont firent preuve Julliard et Ferry pour Jackson (et on voit bien que ça dépasse le simple étonnement devant la mediatisation de sa mort (si ce n’était que cela, on pourrait s’entendre)) n’est il pas du à une impossibilité de participer à cette aisance du corps, à un refus d’aller sur un terrain où tout le monde peut aller, à égalité, et festoyer ensemble, pour la simple raison qu’ils ont la haine du collectif, parce que c’est un danger sans cesse menaçant leurs privilèges (quoique Ferry affirme qu’il ne soit pas riche, tout juste sorti de la suite qui lui est réservée, sur le paquebot qui le paie…).
Il en va de la culture comme des autres biens, pour ces gens là : ils n’aiment pas partager, tout en faisant mine de se plaindre que tout le monde ne reconnaisse pas ce qui constitue, pour eux, des valeurs. A ce jeu là, la culture n’est qu’une arme de plus pour séparer les classes, et rendre un peu plus indignes celles qui n’apprécient pas Stravinsky. Philosophiquement, pourtant, on ne peut que difficilement passer à côté de ce que Kant implique en matière de réflexion sur la culture populaire, bien qu’il soit aisé (on l’a vu), de dédaigner ces questions là pour privilégier un élitisme toujours aisé, puisqu’on met de son côté la complexité des grandes oeuvres, qui permettent de se prendre au sérieux. Pourtant, ce qui est visé, c’est Ferry lui même qui l’écrit, c’est « une pensée esthétique de l’espace public comme espace intersubjectif de libre discussion non médiatisée par un concept, une règle ». Exactement l’inverse de l’appropriation médiatique et idéologique à laquelle il se livre quand il prétend décider, pour tous, de ce qui est beau, selon les concepts qui, sociologiquement, l’arrangent.
En fait, on ne sait pas si Orelsan souffre d’un déficit de culture (après tout, il cite des références sans les comprendre, ce qui lui fait déjà un point commun avec une bonne partie de ceux qui se font passer pour « cultivés »), mais ceux qui voudraient le faire taire sur le seul argument de la présence de violence dans ses textes, tout comme ceux qui l’apprécient pour cette même raison, se trompent, et cette fois, on peut établir que c’est bien le manque de culture qui en est la cause. Si le cinéma a bien réussi, et depuis ses origines, à intégrer la violence et à en faire un matériau mis au service de l’art, il n’y a aucune raison pour refuser cette possibilité à cet hybride de littérature et de musique qu’est le rap. Le problème, dès lors, c’est moins la violence en elle même que la place que l’oeuvre lui donne. Quand Orelsan se compare, sans rire, à Breat Easton Ellis ou à Kubrick, il ne réalise pas qu’il s’agit là d’artistes dont les oeuvres ont mangé la violence, l’ont encadré, et se sont bien gardées de se laisser emporter par la complaisance ou l’ambiguïté. Quand American Psycho ou Orange mecanique se nourissent à la pulsion de destruction, c’est tout l’arsenal de la langue et de la mise en images qui est mis au service de ce combat de titans. Quand Orelsan écrit Sale Pute, le seul processus mis en oeuvre consiste à se laisser aller, à se laisser dévorer par la violence, et à s’exhiber dans ce costume.
On pourrait penser que, par essence, à cause de ses racines trop profondément enfouies dans la violence sociale, le rap serait inapte à cette mise à distance, et qu’il serait un courant nécessairement dévoré par les affects qu’il met en scène. C’est oublier que, précisément, le rap quand il est grand, parvient à se hisser au dessus des scènes qu’il décrit, à échapper à la complaisance ainsi qu’à la stricte plainte pour faire quelque chose de cette énergie potentiellement dévorante. Cela n’atténue pas nécessairement le choc, et cela ne rend pas forcément l’écoute moins douloureuse. Mais il y a un monde entre Orelsan montrant ses biceps dans quelques titres soit disant couillus, et un artiste qui va dépasser ce seuil au delà duquel on ne se montre plus, mais on dévoile, par soi, autre chose, cette frontière au delà de laquelle le malaise se transforme en arrachement, vaille que vaille. Sur un motif finalement assez proche de « sale pute« , on peut citer, ne serait ce que pour l’exemple, Eminem (même si ça sonne un peu comme la référence qu’utilisent ceux qui, en fait, n’y connaissent pas grand chose, en rap), qui, dans Kim, met en scène, jusqu’à la nausée, de part et d’autre de la platine, une violence extrême, à ceci près qu’ici, c’est un véritablement paysage sonore, et musical, qui se construit, et que le moment est habité, non plus par le personnage médiatique qu’est Eminem, mais par autre chose, qui embarque l’auditeur lui même (et là, il ne s’agit pas forcément de savoir si on aime ou pas, la question n’étant pas là (elle n’est d’ailleurs finalement jamais là) :
Mais comme il faut bien rendre justice, on placera en dernier dans les oreilles cet autre titre un peu « limite » d’Orelsan, « Saint-valentin », dans lequel, tout de même, l’humour, même potache (le mot est faible), parvient à produire juste un refrain parfait, dans lequel on n’est plus dans la stricte esbroufe des combats de coqs, ce à quoi n’échappe malheureusement pas la majeure partie des couplets (et pour la musique, on est juste dans la désolation totale, surtout quand on sait ce qui se fait ailleurs). Mais bon, sur ces quelques secondes, tout ce que ce courant musical a de potentiellement décapant resurgit, plein d’énergie et d’aptitude au renversement des petites valeurs bourgeoises du commerce des sentiments. Renvoyer ainsi l’amour contemporain à sa dimension d’échange et de marchandise, voila une voie autrement plus réjouissante.
Parmi les chemins qui ne mènent nulle part, parcourus en tous sens par ceux qui se croient encore autorisés à porter le nom de « socialistes », courant en tous sens comme des canards décapités, et dès lors dépourvus de l’appareil auditif nécessaire à entendre les avis de décès prononcés par BHL en personne (mazette, si c’est pas un croque-mort de luxe, ça !), un des sentiers qui constituera une impasse de plus consiste à vouloir jouer sur la bonne consciences des « gens », en essayant de mettre de son côté tous ceux qui pensent « bien ». Parmi ce genre d’égarements, les « initiatives » de notre comtesse du Poitou montrent bien à quel point tout sens politique a été perdu, et comment on tente de construire une dynamique de pouvoir sur le piétinement consciencieux du ciment social, tout en se donnant une mine de fondateur (pardon, de « re-fondateur » doit on désormais dire). Dégager, après de longues tergiversations, Orelsan des francofolies participe de genre de fausse stratégies, qui ne touche que l’électorat qui se laisse impressionner par ce genre de poses mensongèrement politiques. Peut être trouvera t-on dans ce genre de masses quelques bien faibles voix. On n’y puisera cependant aucune force. La gauche ne peut pas se contenter d’être correcte, sinon, elle se nie.
Pourtant, Orelsan, mettons nous d’accord, c’est juste un, comment dit on, déjà ? un post ado ? un adulescent ? Un kidult ?, bref, un jeune homme qui, en mal de testostéron’credibility dans le vaste monde de ce genre de rap qui plait aux rédacteurs de skyblogs, décida un beau jour d’écrire un texte dans lequel il montrerait que oui oui, malgré son air chétif, il en avait là où il le fallait; la preuve : il était capable de se mettre dans la peau d’un type qui, joyeusement encorné par sa femme, boit un coup et se laisse aller à dire tout ce qui lui passe par la tête (et, Orelsan, quand il se met dans la peau de ce genre de type, ce qui lui vient à l’esprit, c’est (citons l’oeuvre) : « J’vais te mettre en cloque (le choeur reprend alors « sale pute »), et j’vais t’avorter à l’opinel « ). Justification du principal intéressé : il suit une démarche semblable à celle de Breat Easton Ellis (silence mi sidéré, mi dubitatif dans l’assistance). Bon, on dira que j’ai extrait quelques mots de l’oeuvre, et que ça ne se fait pas. En même temps, on peut défier de prendre quelques mots de Rimbaud, et de produire le même effet un peu euh… désolant… Mais bon, au moins, l’avantage, c’est que n’importe quel adulescent armé d’une bonne gueule, d’un stylo et d’un cahier clairefontaine pourra un jour devoir sa renommée au simple fait de s’être fait interdire de scène par Ségolène Royal, ce qui est plutôt un signe d’espoir pour la jeunesse désoeuvrée.
Maintenant, on peut se demander ce à quoi c’est censé ressembler, une critique de gauche. On dira, bien sûr, que tout ça est fini, qu’il n’y a plus ni droite ni gauche. Tt tt. Il demeure bel et bien un groupe de personnes qui ont tout à gagner à ce que les choses demeurent telles qu’elles sont, et un autre qui se dit que, tout de même, l’état actuel des choses n’est pas exactement celui qu’il devrait être. Bref, demeurent dans la cour de récré quelques élèves perchés qui aimeraient bien voir le jeu se figer dans cette configuration avantageuse, et quelques chats un peu largués qui pourraient parfois se demander s’ils ne sont pas les marrons de la farce. Il y a donc bien une droite (qu’on a quand même assez bien identifiée, maintenant, je crois, les porte paroles de l’UMP font plutôt bien leur boulot, tout de même), et on pourrait imaginer qu’il y ait une gauche (ça peut sembler sarcastique, mais il est normal que, relevant des choses établies, la droite soit définie sous la forme d’un constat, alors qu’appartenant au domaine des choses à faire, la gauche réclame à être imaginée). Quelle serait donc une critique de gauche ? Dans le Nouvel Observateur du 25 Février 1965, Jean-Louis Bory tentait une réponse, à propos des précautions d’usage avec lesquelles on aborde l’oeuvre de Céline. L’article, écrit à l’occasion de la publication du second volume des Cahiers de l’Herne consacré à l’auteur de « Mort à crédit« , s’intitule « Que faire avec Céline ? » (et, bien sûr, il ne s’agit pas de comparer Céline et Orelsan, mais l’évidence, c’est qu’une certaine gauche condamnerait spontanément l’un pour les mêmes raisons qu’elle censure l’autre).
« Pas plus que les policiers, on ne fait les écrivains avec des fils d’évêque et des prix de vertu. Ils opèrent plus près du canard sauvage que de l’enfant de choeur. Pour qui tient la moralité et aux bonne manières, je crains que les écrivains ne soïent pas des gens fréquentables. N’attendons pas d’eux qe qu’ils ne peuvent pas nous donner : l’héroïsme ou la sainteté – il y a des spécialistes pour ces questions. Demandons leur d’abord de bons livres. Nous verrons après.
D’un château l’autre », « Nord », « Féerie pour une autre fois » sont de bons livres; je veux dire : des livres écrits par un véritable écrivain. « Mort à crédit » est un grand livre. Quant à « Voyage au bout de la nuit », le premier de la série, c’est un sacré bouquin. Tous signés Louis-Ferdinand Céline. Je sais, Céline gêne. Il est compromettant. on aimerait se fabriquer son petit Céline à soi, élire tel livre, repousser tel autre, ignorer tel article, telle déclaration, compter pour du beurre telle prise de position. Impossible : Céline était comme ça. L’orage, l’inondation, la rupture d’un égout, le tremblement de terre sont ce qu’ils sont – inaprivoisables. La force de Céline, c’est d’être cet orage, cette inondation, cet égout rompu, cette terre qui tremble. Impatience et colère. Et désespoir, le poussant à des agressions fabuleuses où l’outrance dans les thèses le dispute à l’imprudence dans l’expression. La monstrueuse sincérité de Céline vient de ce qu’il a réussi à se forger un style à la mesure de son lyrisme – c’est à dire : de son impatience et de sa colère. « La vérité de ce monde, c’est la mort ». Et en avant pour l’Apocalypse. Je suis de ceux pour qui la vérité de ce monde c’est la vie; de ceux qui ont choisi d’espérer contre vents et marées, décidés à demeurer prêts, quoi qu’il arrive, à toujours faire comme si les lendemains qui chantent étaient vraiment des lendemains. En les attendant, ces lendemains, il reste que Céline a établi la plus formidable dénonciation de la saloperie bourgeoise camouflée derrière les papelardises d’un humanitarisme prudent propre à détourner les regards de l’ignominie quotidienne. De la civilisation européenne « qui tient sur un trépied, un pied c’est le bistrot, l’autre l’église, le troisième le bordel », c’est Céline le grand accusateur – monstre, clown, exhibitionniste, bouc émissaire tout désigné pour satisfaire, en recevant les coups, la consciences des bourgeois honnêtes.
On ne peut se débarrasser de Céline sous prétexte qu’il fut « antisémite » et « complice des nazis ». Ce serait trop simple. Et un peu lâche, si l’on veut savoir ce que j’en pense. En tous cas, indigne d’une critique dite « de gauche », qui se veut majeure, lucide et libre. Ne reconnaissant aucune liste noire, blanche, rouge ou tricolore, s’opposant à la multiplication des « Index ». Le Nouvel Observateur s’adresse à des adultes qui ont passé l’âge des catéchismes et qui sont assez grands pour, une fois en possession des éléments d’information, et de critique fournis par le journal, se former leur propre opinion. On peut haïr, on peut adorer Céline : c’est le droit de chaque lecteur. On ne peut l’ignorer : c’est le devoir de ce journal. »
On a presque l’impression de lire des lignes venues d’un autre monde, tant la description faite, dans ce journal, de ces quelques caractéristiques qui peuvent être celle d’une pensée de gauche semblent être aujourd’hui l’antithèse exacte de la description de la pensée de cette gauche actuelle qui se veut si populaire. Le travail d’Orelsan n’est vraiment pas fameux. L’interdire, c’est empêcher le plus grand nombre de s’en rendre compte. Le prendre pour cible, c’est simultanément faire mine de donner un contenu à ce qui n’est que vacuité, et s’attaquer à du vide. Mais l’armure de ceux qui se battent contre les moulins à vent est un poil large pour la carrure de la dame patronnesse des simples d’esprits (heureux soient-ils, paraît-il, le royaume des vieux est à eux). En revanche, de tels objets permettent de faire sortir le loup du bois, et de révéler les tréfonds de ce genre d’esprits qui ont besoin, pour exister « moralement », de trouver ces monstres, clowns, exhibitionnistes, boucs émissaires tout désignés pour recevoir le torrent de leur bonne conscience petite bourgeoise.
Au « beau milieu » de son texte, Orelsan envoie :
« Tu es juste une putain d’avaleuse de sabres, une sale catin
Un sale tapin : tous ces mots doux, c’était que du baratin ».
A la réflexion, ça pourrait désigner pas mal de monde.
Puisque certains ont pris un tout petit peu de retard sur leurs cours d’histoire des musiques populaires (et du coup, sur leur cours d’histoire de la musique tout court), et que les mêmes semblent manquer du plus élémentaire sens du groove. Et puisque j’ai peu de temps pour expliquer en quoi ces musiques là sont un appel à la synthèse généralisée d’une esthétique de la raison ET d’une esthétique physiologique.
Puisqu’en tous cas, la Culture semble avoir oublié le corps en chemin (et on rappellera que c’est fort dommage, dans la mesure où il est tout de même fort probable que nous ne soyons rien d’autre que cela).
Une petite carte pour s’y retrouver, et constater que bien que, comme nous le rappelle utilement Ferry « tout le monde meurt », il est peu fréquent, en revanche, de dépasser sa propre mort. Avoir créé demeure un bon moyen. Permettre aux autres de le faire à leur tour en est un autre. On rappellera que, chez Kant, c’est ce qu’on appelle le génie.
Ethan Hein crée des métacartes, ici axées sur l’utilisation des samples de Michael Jackson. L’objet n’est pas sans intérêt (on cerne mieux ici la fertilité de cette source), la forme l’est aussi : la manière dont les oeuvres réfèrent les unes aux autres réclame sans doute ce type de cartographie pour entamer une exploration.
On va le voir, Ferry et Julliard trouvent qu’on en fait un peu trop pour ce décès.
Mais on va y revenir, partageons d’abord ceux qui, justement, partagent un peu.
Nouvelle vidéo avec Snoop Dogg, qui, sur sa webtv se fend du seul homage finalement un peu cohérent qu’on puisse rendre, celui qui met tout le monde d’accord (bon, pas Ferry et Julliard, et en même temps, bon, qui cela surprendra t-il vraiment ? Imagine t-on Ferry tapoter du pied sur Wanna Startin’ Somethin’ ? Peut on le penser gigoter du cul sur PYT ? Hmmmm… je ne crois pas… (mais on veut bien voir de quoi nous convaincre du contraire !), c’est à dire celui du son. Parce que, comme le dirait Kant, quand même, à écouter, et quoi qu’on puisse penser, « ça le fait ».
Pour alimenter la petite perspective initiée dans le post précédent, un autre petit montage, qui installera le point de fuite de cet art mineur (on va reparler d’arts mineurs dans le prochain article, vous allez voir pourquoi) un peu au delà du strict évènement du jour. Dans les arts populaires comme dans les autres, les hommes passent, mais les formes demeurent, et en voici une double illustration. Tout d’abord à travers un mix effectué entre des extraits de « Tous en scène », de Minelli (Vincente, pas Liza !) et Smooth Criminal. Bien entendu, l’exercice n’est intéressant que si on connait le clip de Jackson, qui constitue un hommage permanent aux détails des chorégraphies réunissant Astaire et Cyd Charisse. Le second extrait met en scène Michael Jackson lui même, en compagnie des Nicholas Brothers, qui figurent parmi les meilleurs danseurs de claquettes de l’histoire. Il n’est pas complètement inutile, il me semble de ramener le « phénomène » à ses sources, et à ce qu’il en a fait, parce que c’est là que se situe l’essentiel. Et cette essence, on y reviendra dans l’article suivant (oui, je fais du teasing là !).