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Murder on the dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 3 commentaires »11 novembre 2010

Rassurons tout le monde, il ne s’agira pas de Sophie Ellis Bextor.

Non.

Il s’agit juste de passer cette chanson de Dominique A, qu’on a déjà évoquée, en l’accompagnant d’images qui rappellent que si on n’a pas le droit de tuer les gens, il semblerait que la République ait déjà été flinguée, et qu’elle ne soit pas tout à fait à l’épreuve des balles.

Donc, voici :

Musique : Dominique A (Il ne faut pas souhaiter la mort des gens est tiré de l’album La mémoire neuve, qu’on ne sautait trop conseiller)
Images : Vous savez qui en est le personnage principal, incarnant ici ce qu’on pourrait appeler la Décadanse, si l’expression n’avait pas été utilisée pour une chanson géniale (elle illustrait d’ailleurs le tout premier article de ce blog, il y a de cela des années (si si, allez-y, vous verrez !))

Détails supplémentaires, pour ceux qui voudraient creuser en eux leur propre envie de meurtre, sans forcément passer à l’acte (il y a toujours une voie pour détourner ce qui ne vaudrait, à terme, que des ennuis, sauf à être particulièrement doué, organisé, méthodique, bon viseur, artificier expérimenté, empoisonneur occasionnel, auteur de crimes parfaits, autant de qualités qui se perdent, de nos jours, ou simplemen chanceux, ou martyr), on peut toujours sublimer la pulsion (on notera à quel point nos gouvernants ont une confiance peut être un peu aveugle en cette aptitude que nous aurions à toujours dépenser la tension meurtrière en nous en la déplaçant dans des activités qui ne constituent, pour eux, aucun danger; on cerne mal, d’ailleurs, jusqu’où ils vont réussir à se foutre de notre gueule, en s’appuyant sur ce genre de postulats) en allant lire Nicholson Baker, qui émettait l’hypothèse d’un présidenticide dans son roman Contrecoup (2005). La même hypothèse était abordée dans Dead Zone, de Cronenberg (1983). On ne cite pas les textes politiques qui pourraient vous inciter à passer à l’acte. En revanche, peut être serions nous bien inspirés de relire Tocqueville, afin de mieux cerner en quoi une démocratie peut devenir l’ombre d’elle même, ainsi que le Discours de la Servitude volontaire, de La Boétie, qui pourrait encore en dire long, ailleurs, sur les révolutions en cours, et ici, sur nos propres inerties.

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Ecoutez les nos voix qui montent des open spaces

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, CHOSES VUES, MIND STORM, Playlists, POP MUSIC 8 commentaires »8 novembre 2010

Intermède musical, puisque Michel nous a fourni sa pseudo citation nietzschéenne de la semaine, en collant sous le nez d’une pauvre Dominique Grange, qui n’en demandait sans doute pas tant, une maousse moustache. Nouveau chant des partisans, donc, au programme de ce post, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Ca fait partie de ces hymnes dont on ne saurait trop dire de quelle époque ils datent; ça provoque un effet assez proche de ce qu’on ressent lors de la visite d’un écomusée ou, peut être, du Puy du Fou : on sait bien quand on est, on sait bien qui on est, mais l’espace d’un instant, c’est un peu comme si les repères temporels étaient brouillés. Il y a quelques jours, une collègue, enseignant l’histoire, communiste, arranguait les foules en salle de profs pour tenter de convaincre les récalcitrants de rejoindre la lutte, en comparant notre situation à nous autres, professeurs de 2010, à celle des mineurs confrontés à la poigne de fer de Miss Thatcher. En période de tension sociale, écouter Dominique Grange, c’est un peu perdre de la même manière ses repères temporels. Aussi, mieux vaut-il replacer la chanson qui suit dans son contexte.

Le concept de lutte des classes passe pour être aujourd’hui désuet. Un comble lorsqu’on observe à quel point la vie de la plupart est mise au service de quelques uns, soit en les utilisant au moindre coût, soit en faisant en sorte de les délaisser suffisamment pour que leur survie, toujours remise en question, coûte le moins possible. Mais comme on a gâté un peu tout le monde, et que même ceux qui sont asservis ont leur téléphone portable dernier cri en poche, une connexion illimitée aux réseaux sur lesquels ils partagent avec le monde entier tout ce qui est susceptible de provoquer le moindre buzz, qu’on découvrira ensuite, dans un intérieur décoré par Ikea et Valérie Damido, sur un grand écran qui ne diffuse pas grand chose qui justifie sa taille, ni sa haute définition (en gros, on a des engins qui diffusent l’image en hd, mais on y regarde le JT décalé d’Itélé, qui ne propose que des vidéos pixélisées tirées du net d’il y a 10 ans, quand on ne se diffuse pas des divx sur une diagonale telle que la compression et les fautes d’orthographe des sous titreurs amateurs sont finalement bien plus visibles que l’intrigue et le jeux des acteurs eux mêmes), mais est planté là, au beau milieu du salon, pour témoigner d’un fait capital : on échappe au monde des miséreux, puisque un tube cathodique en Europe est en gros un signe équivalent à celui des lunettes des années 70 ou des dentitions ravagées aux USA. Alors, évidemment, les gâteries, ça donne la forte impression d’avoir bénéficié d’un partage des richesses qui permet de se donner l’illusion de la disparition des classes, ainsi que des luttes qui les oppose; et ce d’autant plus qu’une partie de ces cadeaux accordés permet de se maintenir soigneusement à l’écart des plus pauvres, de sorte qu’on puisse vivre en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Dès lors, évoquer dans une chanson la lutte des classes, c’est prendre le risque d’avoir l’air un peu daté.

Il faut dire que la chanson fut écrite par Dominique Grange à la fin des années 60, alors qu’engagée dans le mouvement des Etablis, expérience consistant à envoyer des artistes et intellectuels sur les postes de travail des ouvriers, afin de ne pas creuser de fossés entre ceux qui sont du côté de l’otium, et ceux qui en sont professionnellement exclus, elle travaille près de Nice dans une entreprise de conditionnement alimentaire. La chanson vient aussi de ces expériences là, qui sont encore liées aux conditions de production des années 60/70. Que les conditions de travail aient changé, c’est une évidence. Qu’elles soient physiquement plus confortables, c’est possible. Mais ça n’enlève rien au fait que les profits, bien plus considérables eux aussi, demeurent captés par ceux qui ne produisent pas.
Néanmoins, ne pas actualiser les chants révolutionnaires, c’est les condamner à sembler désuets. Et c’est quand même embêtant de donner à la révolution une allure désuète. Ca donne vaguement l’impression que les révolutionnaires en question sont seulement nostalgiques d’un temps où on portait des casquettes en tweed genre Gavroche, des vestes aux coudes à rustines, où on buvait un coup sur le zinc, où on n’avait ni internet ni téléphone portable, où on pouvait grimper dans les bus par l’arrière, où on allait bavarder entre potes le soir au bar du coin pour dire du mal du patron. Problème : ça ne parle pas vraiment à ceux qui travaillent dans les conditions actuelles, qui ne partagent pas les mêmes fantasmes de coexistence populaire que ceux qui à l’aube des années 70 écrivaient et chantaient de telles chansons. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de souffrances dans les conditions actuelles de travail, mais que ces souffrances sont spécifiques à notre temps, et qu’elles ne ressemblent pas aux conséquences des modes de production déjà anciens évoqués dans ces chants.

Pire, ou mieux, c’est selon, les victimes de la captation de la valeur ajoutée (en gros, l’objet même de l’enquête marxienne), font désormais partie des collabos que dénonce le nouveau chant des partisans, et on peut parier que tous ceux qui le chantent collaborent eux-mêmes, puisque la mondialisation permet de faire partie de ceux qui plus ou moins consciemment exploitent les travailleurs qui, ailleurs sur la planète, fabriquent à bas coût ce que les plus modestes par chez nous consomment. Ainsi, on peut par chez nous défiler en chantant ce genre d’appel à la révolution, puis rejoindre le parking où on a garé le monospace ou le minibus qu’on paie à crédit, ce qui avec le paiement du logement nous fait déjà deux crédits en cours, qui alimentent copieusement les exploiteurs qu’on a dénoncé quelques heures plus tôt, avec qui, donc, on collabore.

Doit-on en déduire qu’il faut renoncer à toute forme de volonté révolutionnaire ? Pas forcément. Mais cette volonté doit gagner en conscience de ce qu’elle dénonce, et de ce qu’elle réclame. Car se croire du côté des opprimés sous prétexte qu’on entonne les chants qui dénoncent les exploiteurs est peut être un peu facile. D’abord, il serait nécessaire d’écrire de nouveaux chants, adaptés aux open spaces et aux plateformes de télémarketing, des hymnes combattant le travail à temps partiel des femmes et les plans dits « sociaux », luttant contre le chômage des plus âgés et l’exploitation des jeunes travailleurs, des textes se soulevant devant l’invasion des domiciles par le télétravail. Ensuite, il faudra établir des énoncés propres à réunir tous ceux qui de par le monde pensent se reconnaître dans le statut de prolétaire, tant ceux qui se pensent ainsi parce que ça participe d’un certain folklore un peu bourgeois gitan, que ceux qui de manière beaucoup plus brutale sont soumis aux conditions de production rendues nécessaires par ceux qui, à l’autre bout du monde, veulent des objets de consommation pas chers pour pouvoir conserver les moyens de se payer leur abonnement MK2, permettant d’aller voir les films dénonçant les conditions de travail dont, finalement, ils tirent eux aussi profit.

Autant dire que les paroles des nouveaux chants révolutionnaires vont réclamer tellement de nuances qu’elles risquent d’être tout à fait incompréhensibles. Pourtant, nous n’en sommes plus au moment où les propos pouvaient être tranchants et tranchés comme ceux de Dominique Grange, parce que réclamer aujourd’hui que les mêmes têtes tombent, c’est mettre soi même la tête sous la guillotine. Et ne pas s’en rendre compte, c’est avoir déjà perdu la tête.

Maintenant : chanson !

Les nouveaux partisans

Parole et musique: Dominique
Grange

Écoutez les nos voix qui montent des usines
Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre
Marre de se lever tous les jours à cinq heures
Pour prendre un car un train parqués comme du bétail
Marre de la machine qui nous saoule la tête
Marre du chefaillon, du chrono qui nous crève
Marre de la vie d’esclave, de la vie de misère

Écoutez les nos voix elles annoncent la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Regardez l’exploité quand il rentre le soir
Et regardez les femmes qui triment toute leur vie
Vous qui bavez sur nous, qui dites qu’on s’embourgeoise
Descendez dans la mine à 600 mètres de fonds
C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose
Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés
Regardez nous vieillir au rythme des cadences
Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Et vous les gardes-chiourmes de la classe ouvrière
Vous sucrer sur not’e dos, ça ne vous gêne pas
Vos permanents larbins nous conseillent la belote
Et parlent en notre nom au bureau du patron
Votez, manipulez, recommencez Grenelle
Vous ne nous tromperez pas, maintenant ça marche plus
Il n’y a que deux camps, vous n’êtes plus du nôtre
À tous les collabos, nous on fera la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Baladez-vous un peu dans les foyers putrides
Où on dort par roulement quand on fait les trois huit
La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry
Annonce la vengeance des morts d’Aubervilliers
C’est la révolte aussi au cœur des bidonvilles
Où la misère s’entasse avec la maladie
Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères
Tous unis avec eux ont vous déclare la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

La violence est partout, vous nous l’avez apprise
Patrons qui exploitez et flics qui matraquez
Mais à votre oppression nous crions résistance
Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n’expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volé en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

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Running up that hill

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, 25 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »28 septembre 2010

« Si seulement je pouvais, je passerais un contrat avec Dieu, et j’obtiendrais de lui qu’il échange nos places ».

Dans les exercices de croisement qu’on rencontre de temps en temps sur le net, c’est le deal que semblent avoir passé ensemble morceaux de musique, paroles, extraits de films quand on a le sentiment qu’ils étaient faits pour endosser le sens des uns par la forme des autres comme si, bien que suivant des lignes de création divergentes, ils étaient en fait soutenus par des ondes porteuses communes.

Ainsi, il y a quelques jours, je tombais sur une mise en image d’un titre de CFCF, You hear colours, dont les sonorités évoluent peu à peu vers ce qui pour mes oreilles évoque le Running up that hill de Kate Bush. On sait la puissance esthétique que peuvent avoir les rencontres entre la musique et les scènes extraites de films, lorsque les entremetteurs savent s’y prendre. En l’occurrence, c’était la Solitude du coureur de fond, de Tony Richardson qui servait de support sur lequel venaient se poser les lignes électroniques de CFCF. Je ne sais si les informations ont circulé selon les mêmes schémas à travers les synapses de celui qui est à l’origine de cette association d’idées, et à travers les miennes, mais il se trouve que lorsque j’avais vu ces scènes de course à travers les collines, j’avais en tête le titre de Kate Bush, par pure association du titre et de l’image. Ce n’est pas, d’ailleurs, qu’il y ait une quelconque méthode de lecture de ces partenariats, mais plutôt que les mashups entre musique et films jouent en fait sur tous les tableaux, et donc, aussi, sur les titres. Effacer les collines en courant au travers, trébucher dans les pentes feuillues de l’automne. Tirer tout droit à travers les obstacles, fuir on ne sait quoi vers on ne sait pas davantage quoi, ne voir que ce point de fuite vers quoi on est tendu, ne rien considérer d’autre, parce que la course ne peut pas être partagée; on court. Seul.

Ce sont les mots de la chanson de Kate Bush, ce qui rendrait tentante l’idée d’un Dieu permettant l’échange des places afin de rompre avec la solitude de celui qui court à travers la vie. Ce sont les images de Richardson, l’isolement de celui qui, inquiet, ne se pose jamais en sédentaire.

Ce sont aussi les mots de Jean-Louis Bory à propos du film de Richardson :

« Le beau titre. Comme tous les beaux titres, il satisfait d’abord à son harmonie propre. Satisfaction qui relève du « charme » poétique. Puis viennent les interprétations. Elles sont au moins deux comme pour toute poésie. Au premier degré nous demeurons sur le plan des apparences, de la réalité pure et simple : il s’agit bien d’un coureur de fond qui, tout le long de sa course épuisante, se trouve seul, livré à ses seules ressources physiques et morales. […] Au deuxième degré, sur le plan du symbole : tout au long de sa vie, assimilée à une épreuve sportive, tout homme est ce coureur solitaire, surtout quand il a choisi la révolte. Tout le film de Richardson se bâtit sur l’étroit enlacement de deux suites de scènes en accord avec cette double interprétation ;[…] La réussite de ce film tient beaucoup à l’étonnante présence de Tom Courtenay. D’un physique plutôt ingrat — qui évoque l’oiseau tombé du nid, le petit animal frileux — il joue avec une étonnante variété. […] Excellente bande sonore où la musique, loin de faire double emploi avec l’image, joue en contraste grinçant (les cantiques sur une des images de passage à tabac) ou indique le sentiment suggéré par le mouvement de la caméra (jazz, par exemple, pour souligner la joie ou le burlesque) ; habilité du montage greffant l’une sur l’autre les deux suites d’images d’une façon dépouillée arbitraire. […] Mais la caméra travaille à suggérer par son mouvement les mouvements sur lesquels l’histoire se déroule. […] Elle s’efforce, court, souffle, halète, s’éblouit en accord avec Smith, ou s’immobilise (plan général) pour mieux s’étendre sur les paysages lorsque les quatre jeunes chiens, au bord de la mer, gesticulent à la limite de l’horizon ou que le coureur s’élance dans la vaste fraîcheur de l’aube. »
Jean-Louis Bory – Des yeux pour voir. (Je précise que le texte de Bory est ici cité tel qu’on le trouve sur la page Wikipédia du film, je vous le proposerai en intégralité sous peu).

Voici ce montage, tel que je l’ai trouvé complètement par hasard sur la page Viméo d’un certain Tommy Boy, dont les autres propositions sont tout autant intéressantes :

CFCF – You Hear Colours from tommy boy on Vimeo.

On conseillera, aussi, l’album de CFCF, Continent, qui parvient souvent, comme ce You hear colours, à rappeler quelque chose sans jamais constituer une simple, ni pâle copie; et parmi les choses qui nous rappellent un peu trop les années 80, celle-ci a l’avantage de ne pas provoquer la nausée, ce qui constitue déjà un exploit.

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Les oreilles en vacances – 1 : Asher Roth

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM Laisser un commentaire »4 août 2010

Si Blanche Neige était une folle perdue au fond des bois, il est probable que la pomme présentée par la sorcière marâtre aurait pris les traits de la bonne bouille d’Asher Roth. Pensez donc, un savant mélange de Dustin Hoffmann période « dites donc, Miss Robinson, c’est votre fils qui bronze au bord de votre piscine ? », d’un Bruce Springsteen millésimé « Dancer in the dark » (euphorie générale chez tous ceux qui sont réceptifs aux phéromones mâles), et bien entendu, d’Eminem, profitant du fait que le petit prince en personne s’en soit allé soigner ses addictions chez Sir Elton John (qui vire bon père de famille, ce qui semble constituer une conclusion finalement logique, après avoir été l’oncle farceur du monde du spectacle). Même 7 nains ausi doués que Désiré Bastareaud ne pourraient pas lutter, alors, contre la tentation du rappeur redneck.

A vrai dire, si Asher Roth était français, on le fuirait à toutes jambes, le vent porteur drainant vers nos narines aiguisées les effluves du produit calibré. Mais voila, ce produit est américain, et dans un pays dans lequel être un produit de sa culture ou être un produit tout court est indiscernable, on peut voir dans ce personnage déjà panoplisé (Asher Roth bien propre sur lui, Asher Roth énervé, Asher Roth déguisé en Mark Hollis (ère Such a Shame), Asher Roth écrivain contrarié composant sur son laptop sur la cuvette des chiottes, Asher Roth à poil (le même que le précédent, en fait), Asher Roth zen, et tout plein d’autres encore, soigneusement rangés dans leur blister glacé, à conserver intacts et à collectionner sur le rebord de la cheminée) une sorte d’accomplissement, un climax.

Parce que voila, le jeune homme est aux confluents de tout ce que les musiques populaires américaines savent bien faire : du rap, mais aussi des mélodies, des humeurs, de la joie de vivre, une satisfaction manifeste (bien que par moment surjouée, ce qui jette forcément un doute), de l’énergie et au bilan des morceaux qui le plus souvent font leur boulot un peu au-delà de ce à quoi on pourrait s’attendre : derrière la présentation confectionnée par des experts en marketerie se trouve le supplément d’âme qu’on ne pensait même pas croiser, ou qu’on aurait pu croire étouffé sous les exigences de la production manifestement millimétrée, à tel point que quelques grandes pointures, en matière d’âme, viennent en voisins rendre visite à Asher Roth, histoire de venir décoller en sa compagnie sur les compositions simples mais aptes à accompagner les étés plus ensoleillés que celui qu’on traverse en ce moment. Parmi les fées qui sont venues se pencher sur le berceau, on retiendra tout particulièrement Cee-Lo (et on se dit que s’il se déplace, c’est peut être que ça en valait le coup, et ça vaut toutes les lettres de recommandation du monde), Busta Rhymes, Chester French (on va y revenir), ou Keri Hilson.

De la bonne compagnie en somme, et des entremetteurs de choix pour un album auquel on aime s’attacher autant pour le son dont il est porteur que pour la manière dont il ne respecte absolument pas les règles qui veulent d’habitude décerner tel rôle à tel type de musicien. Ici, comme chez Eminem, mais en moins sombre et torturé, parce que moins introspectif, moins théatral aussi, mais plus adolescemment festif, plus ensoleillé sans tomber dans les simplifications, le rap (qui est plutôt une question de samplification) devient universel, et c’est sans doute le meilleur avantage qu’il puisse trouver à être devenu commercial, sans forcément s’être vendu, dans la mesure où la forme actuellement la moins sincère de musique rap consiste précisément à mimer avec une telle précision les personnages et les formules du passé, avec tous les détails si typiques des banlieues américaines telles que ce courant musical nous a appris à les imaginer, qu’il s’agit davantage d’un positionnement personnel sur une scène à laquelle on a envie d’appartenir, au milieu de regards qu’on souhaite reconnaissants des efforts effectués pour les séduire que d’une démarche sincèrement musicale. Au moins, Asher Roth échappe à ces schémas attendus, ce qui permet de se concentrer sur le plaisir à écouter des flots de mots jouer sur les beats, sans volonté de sembler être quoi que ce soit de déjà répertorié.

Et maintenant, lecteur, vois-tu, je pense à toi et à ton éventuel manque de familiarité avec le rap. Alors je ne mets pas en écoute un extrait de l’album, parce que le plaisir ne serait peut être pas au rendez vous. Comme les musiques vivantes, celle ci réclame sans doute qu’on la regarde en train de se faire. Alors, rien de tel qu’une improvisation pour se faire une idée du charme singulier dont Asher Roth est capable. Ca a l’air matinal, ça n’a rien à voir avec la frime à laquelle le rap nous a habitués, ça semble juste naturel, et qu’un rouquin ait adopté à ce point les codes musicaux de ce courant est comme une promesse d’avenir. Les choses changent, et tout espoir n’est peut être pas interdit :


Bien entendu, on n’est pas du tout d’actualité avec cette chronique : trop tard pour l’actuel album, (Asleep in the bread Aisle), sorti en 2009, trop tôt pour le prochain, (The Spaghetti tree), qui sortira d’ici la fin 2010. Je suis pas dans le rythme, je sais.

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Sweet Black Angel

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 3 commentaires »23 juillet 2010

Ajoutons au précédent article cet extrait vidéo d’une émission diffusée sur Arte, consacrée aux Black Panthers, ce mouvement avec lequel Angela Davis combattit les oppressions dont les minorités pouvaient souffrir dans les années 70 aux Etats Unis.

Evidemment, le propos est bien éloigné de la tiédeur des propos de Yannick Noah, et l’action des panthères noires, tout comme leurs intentions, ne ressemblaient pas exactement à un programme de retraite de jeunes communiants (l’Angela revue et corrigée par Noah pourrait tout à fait animer un groupe de catéchèse, et sa chanson pourrait tout à fait clore l’office dominical, pour peu que le curé local soit branché « renouveau charismatique »). Aseptiser les révolutionnaires est une activité dans laquelle le marché excelle. Il aurait tort de se priver : c’est rentable (les révolutionnaires sont généralement photogéniques, prennent souvent des poses sexy, font preuve d’une vitalité séduisante) et politiquement payant (en les intégrant au circuit des marchandises, on leur fait perdre leur virginité commerciale, et on les lie au monde qu’ils tentaient de renverser, pour en faire un pilier supplémentaire.

Nulle surprise, dès lors, dans l’hommage dont Noah est l’auteur.

Voici dont cet extrait vidéo :

Et en bonus, le site sur lequel j’ai croisé ce documentaire rappelle opportunément que les Rolling Stones eurent le grand avantage de soutenir Angela Davis en 1972, alors qu’elle était confrontée à des accusations de meurtre, face à une justice américaine dont elle avait tout à craindre. La chanson s’appelle Sweet Black Angel, titre parfois diminué en Black Angel.

A un moment, Jagger demande « Would ya take her place ? » et cyniquement Noah le fait. Plus loin, nouvelle question « Ain’t someone gona free her ? » et opportunément, Noah en fait une esclave de la marchandise, exactement ce contre quoi elle se bat.

Mais il n’est pas tout à fait anodin que le peuple qui a mis ce président ci à sa tête ait comme personnalité préférée un traitre.

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Commodification

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »22 juillet 2010

Dans un entretien mené le 8 Novembre 2007 avec Gary Younge, pour le Guardian, Angela Davis évoque l’effet que produit sur elle le fait de voir au début du 21è siècle des jeunes filles arborant fièrement des t-shirts sur lesquels sont imprimés des portraits d’elle même dans les années 70, au moment où son combat aux côtés des black panthers et du parti communiste américain défrayait la chronique. Voir ainsi les images de ces luttes devenir un élément parmi d’autres de la panoplie standard de celui qui se veut « opposant » (T-shirts « Angela » pour les filles, « Che » pour les garçons, dans la colllection « Barbie Activist »), étonnait cette professeur d’université pas tout à fait comme les autres, étonnement que Gary Younge écrit ainsi en début d’article :

‘Angela Davis était intriguée par le nombre de jeunes femmes, au sein du public de ses interventions, qui portaient des images d’elle-même dans les années 70 sur leur t-shirt. Alors, elle leur demanda ce que cette image signifiait pour elles. « Elles répondirent qu’en la portant, elles se sentaient plus fortes et davantage connectées aux autres mouvements », dit-elle. « C’était vraiment assez troublant. Ca n’avait rien à voir avec moi. Elles utilisaient cette image pour exprimer qui elles voudraient être et ce qu’elles voudraient faire. J’ai renoncé à me battre contre la marchandisation de cette forme de respect. C’est une guerre sans fin, et on ne gagne jamais »‘. (traduit par moi même, texte original ici même)

Marchandisation, dans le vocabulaire anglais des études sociales actuelles, ça se dit en l’occurrence, « commodification » : transformation des relations sociales en biens marchands.

Sans doute Angela Davis trouverait-elle alors assez troublant le nouveau produit mis sur le marché par Yannick Noah, puisqu’il aura attendu la cinquantaine pour se comporter comme la première groupie venue de l’Angela Davis des années 70. Dans un clip sidérant de volonté d’identification, accompagnant une de ces chansons qui donnent envie d’obliger les gens du spectacle à payer des droits d’auteur à l’histoire lorsqu’ils puisent dans ses pierres angulaires l’inspiration le prétexte à leur nouvelle production censée toucher le public là où ça lui fait par avance du bien, (ce qui aurait pu nous éviter, par exemple, l’évocation à peu près aussi pertinente de Rosa Parks par Pascal Obispo (si vous ne connaissez pas l’objet, nul doute que sa simple évocation ne pourra que vous faire trembler d’effroi)), Noah se pose en observateur agé (comprendre « sage » (comprendre, en fait : l’Afrique est ce lieu dans lequel les personnes agées sont respectées pour leur expérience là où le reste du monde ne sait plus trop quoi faire de ses vieux (oublions alors que le monde « développé a bien compris quoi en faire : des électeurs majoritaires, et la sagesse des vieux sur la question des retraites, on voit quels votes et quelles orientations politiques ça donne, mais bref)) de la victoire d’Obama, liée dans un raccourci « troublant » aux luttes d’Angela Davis.

La chanson ? Une aberration : après une intro à la Shaft, on part pour un truc qui pourrait rythmiquement ressembler à ce que ferait Patrick Sébastien si, perdant l’inspiration, il faisait un album de reprise de la Compagnie Créole. Les paroles sont à l’avenant : « Angela, my home is your home » faisant croire qu’Angela Davis dort dans les rues (les noirs américains sont tous pauvres, c’est bien connu) pour le refrain, et dans les couplets, une espèce de cours d’histoire pour les gros nuls : « Dix neuf cent soixante huit l’amerique est figee – Un ange proteste les ecrous sont rouilles – Un black and that black le souffle des ghettos (oui, ça ne veut rien dire, mais Yannick Noah a la poésie licencieuse) – Les gants noirs se levent un soir a mexico »; dès les premiers mots, on sent venir le propos se posant comme édifiant, mais n’édifiant que ce qui est déjà édifié (en même temps, commercialement, c’est plus payant, le public de ce genre de choses, sans doute majoritaire, préférant de loin, justement, camper sur ses positions et être brossé dans un sens de poils qu’il imagine revêche et hirsute, là où en réalité les produits lissant ont fait depuis belle lurette leur travail de lustrage. J’allais oublier : le refrain s’achève tout seul, d’une balle dans la tête, par un « Ton nom dans nos vies résonne », avec une bonne vieille relégation du verbe en fin de proposition, même pas relative, comme font les enfants quand ils écrivent un poëme, et qu’ils n’arrivent plus à ficeler leur phrase en faisant en sorte que ça rime (il faut dire que pour une rime aussi riche que l’assonance précieuse entre « home » et « résonne », on serait prêt à pas mal de sacrifices grammaticaux !)

Le clip ? Un bidule assez étrange, avec reconstitution des quartiers « populaires » des années 70, avec un bar à la déco typique (au passage, on remarquera le léger glissement social opéré : le bar dans lequel Noah vient lire sa biographie d’Angela Davis n’est, au regard des standards des seventies, pas très populaire, preuve que pour les très riches, ce qui est simplement middle class se veut « populaire »; passons), et Noah en homme disons, « mûr », venant en costard qu’on croit au départ gris, enchapeauté comme se doit de l’être l’homme élégant qu’il est, lire à sa table habituelle la biographie d’Angela Davis que le patron du bistrot a reçue pour lui. Du coup, léger télescopage, puisqu’on peine à comprendre comment dans l’Amérique des années 70 circulent déjà d’épais volumes dédiés à la vie et à l’oeuvre de la militante de la cause noire (mais le clip tout entier a ceci de particulier qu’il ferait croire à toute personne pas très informées (ce qui doit constituer une part non négligeable du public potentiel d’un tel objet) qu’Angela Davis est morte, ce qu’elle semble tout à fait apte à démentir elle-même, puisqu’elle est bel et bien de ce monde, et qu’elle s’exprime encore, ne serait-ce qu’en tant que professeur. Peu à peu, le paradoxe temporel s’annule, puisqu’au fil des séquences montées à la va comme j’te pousse, on comprends qu’en fait le noir et blanc de l’image était de pure circonstance, c’est bien aujourd’hui que Noah découvre la cause noire américaine d’il y a 40 ans (ce qui ne me rajeunit pas exactement, mais passons aussi), dans un café à la mode, dans un costume so fashion, puisqu’une fois colorisé, le strict ensemble noir s’avère être en réalité rouge vif (oui, l’Afrique, son goût pour les couleurs, etc.), dreadlocks en bataille sous le chapeau classe. Evidemment, comme aux plus beaux jours des clips (c’est à dire comme dans les années 80), on coupe tout ça par des plans de Yannick Noah « en civil », (c’est à dire qu’on le croirait habillé de pied en cap de la ligne de vêtements dont il faisait la promotion il y a quelques années (L’ombre du zèbre, ça s’appelait (oui, l’Afrique, ses animaux rayés, etc.), je ne sais d’ailleurs si c’est encore d’actualité, puisque maintenant, c’est une ligne de cosmétiques que Noah sponsorise)), chantant dans les rues, la bio d’Angela sous le bras, accompagné d’un journal avec Obama en une. A la fin, grand moment, le Yannick Noah « civil » croise le Yannick Noah « fictif », ils se jettent un coup d’oeil entendu, du genre « Hey man, on est dans les mêmes luttes, hein ? ». Au delà du caractère tout à fait naze, on sent le dispositif efficace sur un esprit un tout petit peu simplifié par l’absorption massive de clips sur MCM : la distanciation entre les deux versions de Noah ne peut qu’accréditer le fait que, si celui qui a un costume rouge est fictif, alors celui qui marche en tongs (Oui, l’Afrique et ses pieds nus (Ah, si vous aviez regardé la saison 2010 de la Nouvelle Star, sur M6, vous auriez vu, dans un des tout premiers prime, une passe d’armes courte mais puissante entre une candidate, toute en blackitude et, »donc », venue chanter pieds nus sur scène, et Marco Prince (dont on espère qu’on se souviendra davantage de quelques bons moments avec FFF que de cette participation à ce jury), lui demandant pourquoi elle chante pieds nus, et lui envoyant, alors qu’elle se justifie par ses racines africaines « Ah oui ? On marche pieds nus en Afrique ? Bref, parfois, la télévision soulage) et en t-shirt rouge dans la rue doit être le VRAI Yannick Noah, celui qui est donc vraiment soutien d’Obama, de manière totalement sincère et totalement étrangère à toute question de marketing.

Maintenant, on peut se demander ce qui permet à Noah la petite privauté qui consiste à désigner Angela Davis comme sa « sister » (oui, les paroles osent dire ça : « Angela my sister »). On a beau retourner le clip dans tous les sens, le seul dénominateur commun entre Davis, Noah, et Obama, c’est la couleur de peau (alors même qu’à les regarder avec un peu d’attention, c’est à dire comme on regarde des êtres humains, précisément, ils n’ont pas la même couleur de peau). Sans faire mon Zemmour, j’aimerais bien savoir ce qu’on penserait d’un blanc, qui désignerait quelqu’un d’autre comme son frère uniquement sur la base de la couleur de peau. Et successivement, on aimerait savoir pourquoi, si on identifie ce second cas à du racisme, c’en serait moins dans le premier.

Parce que finalement, de deux choses l’une : soit on considère qu’on est post-raciaux, que la couleur de peau, on s’en fout, qu’on est des êtres humains, et qu’on voit ça avant tout chez l’autre, ce qui est a priori le discours public de quelqu’un comme Noah (humanisme pop, on est tous frères, chantez tous main dans la main à mes concerts, venez en tongs c’est cool), mais dans ce cas, on saisit mal pourquoi le choix précis d’Angela Davis, et particulièrement dans cette mise en scène et dans ces propos (on est frère et soeur, ma maison est ta maison (hey, franchement, la maison réservée par préférence aux semblables, ça rappelle rien, ça ?)). Soit ça fait bel et bien une différence, la couleur de la peau, mais alors on se cale pas bien au chaud dans la case commerciale de la musique ouverte sur le monde, et on soutient pas Ségolène Royal; politiquement, on rejoint plutôt Dieudonné dans son étrange combat, moins mainstream, moins commercial sans doute, mais finalement plus clair.

On objectera, je le sens, que ce n’est pas la noiritude d’Angela Davis à laquelle s’associe Noah; qu’en fait, c’est son combat politique qui est au coeur de sa commodification. Douteux, pour deux raisons : D’une part, on se garde bien, tant dans la chanson que dans le clip, de faire référence au fait que Davis soit une militante communiste, par deux fois investie par son parti pour se présenter aux élections présidentielles américaines (vous imagineriez, vous, qu’ayant mené un tel combat, on n’en dise pas un mot dans un « hommage » qui vous serait fait ?). D’autre part, l’association avec Obama relève dès lors de la véritable manipulation : elle fait croire que le prétexte de la couleur de peau est un lien que rien ne peut venir casser, pas même l’opposition politique. Pourtant, Angela Davis s’exprime sur Obama (c’est un des avantages liés au fait d’être vivant : on peut s’exprimer soi même, et on n’a pas besoin d’opportunistes pour faire à sa place), et si elle salue son élection, c’est plus pour ce qu’elle dit de l’Amérique actuelle que pour le projet politique qu’il mène. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il est noir qu’elle le soutient. Dit autrement, elle n’exprime pas de préférence pour les gens noirs. Pour mettre les points sur les i, elle n’est donc pas raciste. Pire, elle voit bien comment la position post-raciale d’Obama peut jouer contre les classes sociales défavorisées américaines (majoritairement composée de gens de couleur, mais elle voit d’abord en eux des pauvres, pas des noirs) :

« Il (Barrack Obama) est vendu comme l’incarnation de l’indifférence à la couleur de peau. C’est l’idée qu’on est passé en deçà du racisme en ne prenant même plus en compte la question de la race. C’est ce qui fait de lui, dans la tête des gens, un candidat crédible pour la présidence américaine. Dans cette période, il est devenu le symbole de la diversité, et ce qui est notable dans sa campagne, c’est qu’il n’ait pas cherché à s’engager sur la question raciale, au-delà de ce qui a déjà été déjà fait.

L’administration républicaine est déjà celle qui, dans l’histoire, fait le plus preuve de diversité. Mais si l’inclusion de noirs dans la machine de l’oppression a comme projet l’augmentation de l’efficacité de la machine, c’est tout sauf un progrès. Il y a plus de noirs que jamais à des postes de pouvoir, et à des places visibles. Mais il y a aussi bien plus de noirs encore qui ont été repoussés tout en bas de l’échelle sociale. Si les gens réclament la diversité dans un objectif de justice et d’égalité, c’est bien. Mais il y a aussi un modèle de diversité qui serait la différence qui ne fait pas de différence, le changement qui ne change rien. » (The Guardian – 30 Janvier 2008)

En somme, et on comprend bien la logique de classe économique qui pousse Noah à se tenir dans cette position, faire référence à une communauté noire, c’est se permettre d’être aveugle à la considérable diversité économique qui existe parmi les personnes dont la couleur de peau est ressemblante. Et de nouveau Angela Davis tient un propos beaucoup plus net, que Noah ne reprend évidemment pas :

« On s’est habitués à penser qu’il y avait une communauté noire. Elle a toujours été hétérogène, mais on était toujours apte à se sentir comme faisant partie de cette communauté. J’irais jusqu’à dire le racisme d’une bonne part de la classe moyenne noire, envers la classe ouvrière noire n’a rien à envier au racisme des blancs envers les criminels noirs. Le jeune noir en baggy qui traine dans les rues apparait tout autant comme une menace aux yeux des noirs de la middle class. Dès lors, la mobilisation des communauté noire n’est plus possible comme l’était dans le passé » (The Guardian, 8 Novembre 2007).

Cette distance, cette fracture sociale (réelle, celle-ci, car elle a brisé ce qui fit preuve d’unité), c’est évidemment celle que tait Noah dans son clip, parce qu’il faudrait mettre alors les pieds dans ce qui est moins télégénique et fédérateur, particulièrement en période de crise, et qu’il vaut mieux créer une unité fictive entre gens qui semblent se ressembler, que mettre le doigt sur ce qui sépare vraiment, afin d’ébaucher des bribes de solutions politiques. Et on imagine qu’il y a, dans pas mal de bars branchouilles, à la déco datée, avec des portraits d’Angela Davis réduite en simple hairdo, pur élément de style of life, un certain nombre de personnes, colorées ou pas, finalement davantage liées par leur aisance économique que par leur couleur de peau, qui se font plaisir en relisant quelque vieux volumes sur les luttes passées, histoire de mieux fermer les yeux sur les combats actuels.

Parmi eux, certains sont mêmes capables de vendre cette nostalgie aveuglante. On comprend mieux pourquoi ils auraient du mal à voir en Angela Davis davantage une camarade communiste qu’une soeur noire.

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« Il n’y a pas de plan B »

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROPAGANDA 2 commentaires »26 mai 2010

Sur la point des pieds, Plan B quitte les kiosques tandis que dans la plus grande tonitruance, Plan B débarque sur les ondes, et on doute que celui-ci console les amateurs de celui-là. Côté papier, on ne saura pas trop sur quoi se rabattre. Backchich n’est pas si mal mais n’occupe pas exactement le même créneau, tout en ne négligeant pas de taper, y compris là où ça fait mal. Il faudra s’en contenter. Quant à ce She said qui inonde littéralement nos ondes, le message est clair : on va en bouffer tout autant qu’on aura ingurgité, l’année dernière, du Charlie Winston. On imagine la démarche tout aussi sincère : Plan B, c’est un peu comme si subitement on apprenait qu’Eminem avait fait partie des Petits chanteurs à la croix de bois, et écrivait la B.O. des Choristes 2. Le type chante à la perfection (à un point tel que les prestations live donnent justement la forte impression de ne pas être en live), tout ceci est très bien fait et on sent que ça ratisse carrément le plus large possible (je ne peux pas écouter ces titres sans penser à ce fantastique rateau géant dont nous sommes les heureux propriétaires, et qui nous sert à ramasser les feuilles mortes à l’automne; Plan B c’est un peu la musique qui ratisse les oreilles mortes à l’automne de la vie, le André Rieu de la Street Music), on se demande évidemment comment le gars parvient à avoir non pas une voix pareille, mais deux voix aussi différentes l’une de l’autre, mais ce qu’on imagine sans peine, ce sont les réunions d’état major à la maison de disques pour définir le plan produit.

Alors, cette année, on nous fait le coup du gars qui a le physique de l’emploi qu’on lui a donné; Bad boy tel que l’Angleterre sait les fabriquer, un peu crétin sur les bords, mais c’est pas grave, ça donne une popu credibility, le bon sens près d’chez vous, profil « petite frappe locale déguisée en Pim’s, croquant à l’extérieur, tout fondant à l’intérieur, même peut être un poil trop fondant ».

On nous avait fait revivre le personnage du roots convivial avec Charlie Winston l’année dernière, et le chapeau déchiré faisait déjà un peu trop panoplie pour être honnête : on aurait cru que Charlot avait fait une brusque cure de botox et qu’il était revenu parmi les hommes, transfiguré, touché par le dieu du groove, pour disséminer gratos la bonne parole sur Terre, aux rennes de sa cariole tirée par deux percherons. Finalement, Charlie continue son bonhomme de chemin et aura au moins réussi à mettre en lumière que la spontanéité à la Christophe Maé n’est qu’une part de marché comme une autr : aujourd’hui, le même Charlie fait la promotion de la nouvelle Audi A1, une sorte d’ersatz de la Mini, mais pour ceux qui ont envie d’acheter la même voiture que tous ceux qui ne voudront pas acheter la même voiture coûteuse que tout le monde. On le voyait en roulotte, on le découvre au volant d’une de ces petites merdes sur roue qui polluent les centre ville de leur arrogance, semblant diffuser, aussi discrètement que peut le faire le cirque Zavatta débarquant en ville et annonçant que les lions et les girafes seront visibles, pour les enfants, à partir de 16 heures, un message on ne peut plus clair à la populace qui ose encore fouler de ses pieds trop mal chaussés les trottoirs des beaux quartiers « Oui, cette voiture est une petite voiture, mais elle est néanmoins tout à fait hors de prix, hors du prix que vous y mettriez vous mêmes, non pas que vous ne le vouliez pas, mais tout simplement parce que vous faites partie de ces gens qui veulent en avoir pour leur argent, alors que moi, regardez, j’ai claqué ce que vous ne paieriez même pas pour une grande routière dans un truc de 2,50 de long, sans coffre, mais avec de splendides arches de toit en aluminium (pour faire léger, sans doute, et donc économiser de l’essence, mais hey, tu sais ce que ça coûte en énergie, la production de l’aluminium ?), des leds qui n’éclairent rien, mais aiguillent le regard des badauds vers ta petite personne, le coude à la portière, les lunettes du duo de motards de Chips sur le nez, attentif à être indifférent, au delà des regards envieux, détaché, loin de tout ça, au-delà de tout affichage. Méprisant en somme. Tout de suite, quand Charlie Winston sort de son Audi A1, l’autoradio calé sur son Like a Hobbo qui fait du coup carrément un peu « pute » dans un tel environnement de démonstration de pouvoir d’achat, il a l’air un poil moins convivial, et c’est un peu comme quand dans L’Arnaqueur, le joueur amateur se révèle être surtout bon comédien. Comme disait Dubuffet, en matière artistique comme en jeu de cartes et en amour, les professionnels sont tous des traitres.

Plan B papier faisait volontiers ce boulot de repérage des arnaqueurs. Il faut croire qu’à force, on a dû être peu à peu formés : quand on écoute The Defamation Of Strickland Bank, le nouvel album de Plan B, on flaire tout de suite que ce qu’on écoute, c’est avant tout un plan com’.

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Jingle Bell du Seigneur

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, D'AUTRES MONDES, Grands espaces, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 mai 2010

On ne devrait rien jeter. Tout peut revivre et parfois même, se voir offrir une seconde vie meilleure que la première, lorsqu’elle celle ci fut un peu ratéee, ce qu’est finalement plus ou moins toute vie, et ce même si il y a des nuances, des gradations dans le foirage existentiel. Ce qui permet ces gradations, c’est que certains, justement, ne font pas dans la nuance au moment de laisser leur trajectoire de life partir en sucette, et réussissent tellement bien à échouer que nous avons tous l’air d’être des vainqueurs à leurs côtés. Prenez Jeanne-Paule Marie Deckers, par exemple, connue de son entourage sous le prénom plus simple de Jeanine (pas de sarcasmes, s’il vous plait, vous allez voir pourquoi), mais plus connue du grand public sous le pseudonyme niaiseux de Soeur Sourire.

Côté face, la religieuse idéale, avec sa guitare en bandoulière. Celle qu’on voit mal écarteler des hérétiques, partir en croisade contre l’infidèle ou abuser d’ouailles pré-pubères. Non, plutôt la nonne telle qu’on la voit dans Y a t-il un pilote dans l’avion, qui chante ses cantiques remixés à la sauce Hugues Aufray en débranchant dans l’allégresse les perfusions de l’enfant qu’elle souhaite ainsi divertir, la bonne cousine que la tradition familiale a envoyée au couvent, quoi. Elle chantait bien, Jeanine, et ses consoeurs appréciaient qu’elle prenne sa guitare, le soir, au coin du feu, pour qu’elle les enchante de sa voix douce entre vêpres et complies. « Oh oui Soeur Sourire, chantez nous de nouveau Plume de radis avant que l’extinction des feux ne nous plonge dans l’obscurité et les turpitudes ». Elle chantait si bien que l’Eglise de Belgique trouva judicieux de la faire sortir du couvent, de l’enfermer en studio afin d’enregistrer quelques album qui eurent pour effet de participer à l’eniaisement des cathos et affiliés, et de remplir substantiellement les caisses du clergé belge (5% sur les ventes) et Philips (95%, un contrat bien négocié en somme). Totalement inconsciente, Soeur Sourire débitait son Dominique nique nique comme d’autres chantaient qu’elles aimaient les sucettes, croyant voir dans le sourire des auditeurs le témoignage d’une humanité fraternelle. La pauvresse.

Le clergé s’enrichissait un peu, Philips, sa maison de disques, engrangeait beaucoup, mais on mettait les impôts au nom de la ravie de la crèche, qui n’ayant rien touché de ce que la Sacem avait versé à d’autres qu’elle, se trouva fort dépourvue lorsque fut venu le temps de payer ses dettes à une nation finalement fort peu reconnaissante de ses dons de joueuse de flutiaux : l’Eglise n’avait plus rien à dire, et plutôt qu’affirmer le contraire, elle vendait ce vide sous forme de galettes de vinyle écervelée, et non seulement on n’y voyait que du feu, mais encore ça rapportait une vraie fortune, et ce bien au delà des frontières belges. Ne pouvant aimer Dieu et l’argent, l’Eglise et Philips dépossédaient Soeur Sourire de ce qui lui revenait, mais n’oublièrent pas de lui envoyer la note des impots. Manque de foi, brusque accès de conscience, moment de lucidité retrouvée derrière quelque pilier de Notre Dame ? Soeur Sourire en vint à se défroquer pour retrouver la vie civile, et c’est sous le pseudonyme de Luc Dominique qu’elle tentera de séduire de nouveau les foules qui auront entre temps trouvé d’autres sources auxquelles remplir leurs carnets de chants du dimanche, au sein desquels se trouvait, et se trouve sans doute encore (tout ceci est tellement figé) un refrain dans lequel Jeanne-Paule Marie Deckers dut se reconnaître : « Je suis une petite cruche », un vase vide, avec de la boue dedans. C’est l’image du Saint, celui qui n’est que ce qu’il est, mais qui attend que le Seigneur le remplisse.

Côté pile, dès lors, la lesbienne junkie. Jeanine, petite cruche dans la cave de Dieu ne fut pas reconnue par l’Eglise, ni par le public comme un millésime méritant d’être conservé. Jetée dans l’oubli elle connut ensuite une trajectoire de boxeur déchu : se découvrant lesbienne, elle tenta de bâtir avec sa compagne un foyer qui fut cependant sans cesse persécuté par les dettes. Tout se paie en ce bas monde et on ne peut pas surfer sur la renommée christique sans souffrir soi même dans sa chair. John Lennon le sait bien. Ainsi le couple ne connut il aucun répit, et ce furent les médicaments et la drogue qui constituèrent la nouvelle divinité, non moins exigeante et jalouse que la précédente. En 1985, tout ceci prit fin, dans un acte final de reprise en main du destin : Jeanine et sa compagne mirent fin à leurs jours, pour solde de tous comptes. Fin de l’histoire.

Mais il existe pour les artistes maudits, ceux qui, pratiquants de l’art brut ont été détournés de leur pureté initiale par quelque avidité prédatrice, cherchant dans ce bas monde un ou deux petits talents à presser, puis engloutir, il existe pour eux un paradis, et il est terrestre. Ainsi, Soeur Sourire retrouve une seconde jeunesse, et une vie au-delà de ce que fut la sienne dans les réverbérations et les filtres d’un musicien répondant au doux pseudonyme de Deru, Benjamin Wynn de son vrai (le pseudonyme est il un faux ?) nom. En ouverture de son nouvel album, intitulé Say goodbye to useless, il transfère les cendres de Soeur Sourire au Panthéon des sons, en récupérant ce qui ressemblait fort, à l’origine, à une aimable et béate comptine, pour en faire une sorte de message spectral, un écho céleste d’une voix qui, en montant au ciel, aurait enfin saisi que ce genre d’ascension n’est pas à prendre à la légère. Jeanine aurait donc appris l’art complexe de l’ascension par gravité, ce genre de pratique qui est interdite à ceux qui croient qu’on monte au ciel en ayant des ailes d’ange. Dans les deux morceaux successifs que sont I would like et I want, dont je propose ici le second (le premier se trouve, en fait, là : clique ici même et la bobinette cherra). Comme le vent quite le créneau pénible du croisement entre Joan Baez, Yves Duteil pour pénétrer les sphères célestes des sons qui veulent plus rien dire, mais disent. En art, une grande partie de l’essentiel tient à ce genre de nuances. Et on réalise alors qu’en musique, tout n’est qu’affaire de traitement du son. D’une certaine manière, on n’apprend rien : intellectuellement parlant, on le savait déjà, mais on l’éprouve finalement si peu… Là où une Céline Dion semble s’ingénier à demeurer sous le vent, Luc Dominique surfe enfin sur les courants ascendants, et telle une montgolfière géante, gonflée par un mélange d’hélium et d’air chaud (pas sûr que ce genre de mélange ne finisse pas dans une remake de l’Hinderburg, mais bon, c’est une image…), elle embarque tout son petit monde avec elle, pendu à ses lèvres vocoderisées.

Alors, enfin, on comprend ces mots, qu’on aime tant haïr à la hauteur de la haine que Nietzsche a pu leur vouer (et là, on va mettre certains devant un choix cornélien) :

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. »

Pour Jeanne-Paul Marie Deckers,
Amen.

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1983

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, Playlists, POP MUSIC Laisser un commentaire »30 avril 2010

Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.

En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.

Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.

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Death Proofs

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PLATINES, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »12 avril 2010

Le problème avec les évidences, c’est qu’elles peuvent devenir ennuyeuses. C’est comme le désir : il n’y a que la première fois qui compte, et contrairement à ce que disait assez malignement Corneille, ce n’est pas quand le désir s’accroit, mais quand ça ne se renouvelle plus, que l’effet se recule.

C’est exactement ce qui commence à se passer avec Gorillaz : c’est la même ardeur qui nous brûle, les mêmes effets déjà utilisés, les mêmes sons orchestrés en gros de la même manière, et le désir, dès lors, se met en berne. Parce que la perspective dans laquelle Damon Albarn nous a introduits, ce n’est précisément pas celle de la répétition, de la redite, mais celle de la découverte, de la non satisfaction dans la complaisante resucée de vieilles recettes.

Dès lors, ce Stylo laisse un curieux goût en bouche : dans vingt ans, on ne saura plus à quel album il appartient, tant ses rythmiques sont exactement celles qu’on pourrait attendre des précédents albums, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Et à l’heure où sort un nouveau Bomb the Bass, on se surprend même à regretter les Buggys dans lesquels les uns et les autres avaient empilé leurs auditeurs, pour des virées pas piquées des hanetons dans les dunes et sur les routes défoncées des paysages numériques.

Ajoutons une couche de slade shading sur les personnages en carton pixel de Gorillaz : Stylo, en tant que clip, n’est pas la première évocation vidéomusicale de Vanishing Point, de Safarian (1971). Outre la réincarnation par Eastwood lui même du conducteur prototype Kowalski dans Gran Torino, le groupe Audioslave avait déjà fait siennes les dérapages contrôlés de la Dodge Challenger RT pour le clip de Show me how to live (2002). Le groupe tout entier prenait la place de Kowalski dans le coupé pour une virée habilement montée partir des images même du film. Illusion inverse de celle de Gorillaz : des personnes réelles dans un monde fictif, là où 2D, Noodle, Murdoc Nicalls et Russel Hobbs sont artificiellement plongés dans une réelle Chevrolet Camaro, poursuivie par un tout aussi réel pick-up El Camino (de chez Chevrolet), au volant duquel les canarde un Bruce Willis tout en chair et en os. Comme souvent, on joue un peu sur l’amnésie collective pour refourguer d’efficaces sensations certes, toutefois déjà rencontrées auparavant. Le fait que Gorillaz soit ici bien plus performant, car nettement plus spectaculaire ne doit pas forcément être pris pour un progrès : on le sait, ce n’est qu’affaire de budget. Et la débauche de technique nécessitée par les personnages animés fait un peu trop numériquement propre dans un univers auto qui doit sentir l’huile cramée des V8, les fuites de carburant, l’odeur rance du skai brûlant. On est finalement loin de l’hommage que Tarantino rendait à cette veine cinématographique dans Death Proof.

Tout de même, les deux clips alignés, en se gardant le premier pour la fin :


Et je glisse en douce un lien vers l’outremonde, dans lequel j’ai déjà, par le passé, chroniqué Vanishing Point, en le mettant en parallèle avec la philosophie, [ici]

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