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Hibakusha

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »14 mars 2011

Le hasard croise parfois étrangement les choses. Alors qu’on assiste aux drames terrestres avec toujours davantage d’acuité, dans une quasi immédiateté, avec donc une indécence qu’on a du mal à s’interdire, sous les prétextes vaguement recevables qu’il faut bien s’informer et qu’on est apte à s’inquiéter et à se soucier, y compris pour des inconnus, alors donc que nos moyens de communication, internet en particulier, donnent enfin son véritable sens au mot « télévision », alors qu’on s’apprêtait à se souvenir qu’il y a vingt ans, Tchernobyl pétait à la gueule de l’Europe en réussissant l’exploit de produire un nuage exactement conformé sur les frontières de la France, dont le gouvernement n’avait déjà pas intérêt à ce que l’énergie nucléaire soit remise en question, et n’a manifestement toujours pas intérêt à voir ce regard critique se développer, à en juger par l’incroyable marathon médiatique, aujourd’hui même, de Mme Kosciusco-Morizet et de M. Besson, sur toutes les chaines, absolument toutes, venus nier en bloc tout danger équivalent en France (alors qu’en fait on ne les accusait même pas vraiment, mais on sait ce qu’on pense, en psychanalyse, de ce genre de déni) et que simultanément, les centrales nucléaires japonaises squattent les premières lignes de Google Info, mettant la planète en suspens, ajoutant une couche de poisse à un pays dont le peuple semble avoir été créé pour qu’on teste sur ses personnes les pires souffrances,alors donc qu’on est spectateur de ces drames empilés les uns sur les autres, je tombe sur l’interview d’un des survivants d’Hiroshima, un médecin qu’on pourrait croire miraculé si les radiations n’avaient pas provoqué des dégâts sournoisement planqués au plus profond des structures intimes de son corps et ne s’étaient pas chargées de le rappeler à l’ordre, un peu comme la mort dans les « Destination finale », poursuit leur vie durant ceux qui lui ont échappé.

Shuntato Hida a aujourd’hui 63 ans [note de la conscience parfois endormie de l'auteur : oui oui, lecteur attentif, tu vois juste : à en croire l'auteur, Shuntaho Hida était médecin quasiment dès sa naissance; heureusement, les lecteurs ont une calculatrice dans la tête : ce survivant à en fait aujourd'hui 91 ans, comme l'a noté en commentaire Etienne; je ne modifie pas l'article, pour ne pas rendre son commentaire absurde, et je le remercie au passage !]. Par un de ces concours de circonstances qui pourrait pousser, si on était impressionnable, à aller mettre des cierges dans grottes béarnaises ou à tenir des propos définitifs sur l’existence de Dieu, il n’était pas exactement sous ce second soleil qui brilla dans le ciel d’Hiroshima, ce 6 Aout 1945. Mais en tant que médecin, il pensa qu’il devait, une fois la vague de chaleur passée, retourner en ville pour y sauver ce qui pouvait encore l’être. S’il ne fut pas brûlé par l’explosion, si son corps put tout d’abord se croire sain et sauf, il découvrit plus tard dans sa vie que deux foyers de fièvre avaient été allumés par Little boy au delà de la barrière de l’épiderme, l’un dans ses os prématurément vieillis, l’autre dans son esprit. Les créatures qu’il croisa dans les décombres juste après l’explosion, mais aussi tous ceux qu’il soigna dans les années qui suivirent hantent encore souvent ses nuits, cauchemar au carré.

Alors que dans l’est japonais, on imagine sans la ressentir l’angoisse diffuse des habitants qui doivent scruter l’atmosphère, tentant d’y discerner cette vibration spéciale dont on leur dit qu’elle anime désormais les atomes alentours, jusqu’à imprimer dans ceux qui composent leur corps une danse de Saint Guy un peu trop incontrôlée pour être vraiment festive, il me semblait intéressant de relayer ici cette interview, puisqu’elle témoigne d’une violence nucléaire que partagent les survivants de la bombe A avec les cobayes involontaires des accidents du nucléaire civil : une vie entière pourrie par un compte à rebours flou, imprimant aux années qui restent à vivre un faux rythme obsédant, une absence de perspective d’autant plus étrange qu’elle n’est, en fait, qu’une lucidité accrue face à l’échéance commune de la mort, à ceci près que les autres hommes ont le relatif avantage de pouvoir vivre comme si de rien n’était, oublieux de l’échéance et assurés de pouvoir vivre le temps qu’il reste sans être déjà habités par la mort. Ceux qui ont croisé de plus près les trajectoires désordonnées des particules en furie seront, en revanche, les porteurs conscients de passagers clandestins qui travailleront, leur vie durant, à les faire mourir, à petit feu.

L’interview, parlante, se trouve sur Vice Magazine, ici : http://www.viceland.com/fr/v2n11/htdocs/old-doctor-survived-hiroshima-114.php

Shuntaro Hida a aussi écrit un livre à propos de son expérience post-atomique, Little Boy, Récits des jours d’Hiroshima (1984). Alors que Fukushima Daichi, Onagawa et Tokai sont les nouveaux noms de la sainte Trinity, il me semblait intéressant d’observer un témoignage de cette communion entre les deux formes de l’atome, militaire et civile. On trouve un large extrait de ce livre sur ce lien : http://www.dissident-media.org/infonucleaire/temoig_hida.html

Quels meilleurs jours, aussi, pour lire ou relire Gunther Anders, qui avait saisi, à sa racine, la démesure des projets nucléaires humains ? On conseillera tout particulièrement Hiroshima est partout (1995 en allemand, 2008 en français), un livre qui suit la correspondance entre Anders et le pilote qui était aux commandes de l’avion pilote qui accompagnait l’Enola Gay, Claude Eatherly; mais il semble important de lire aussi La Menace nucléaire, considérations radicales sur l’âge atomique (1981 en all., 2006 pour la traduction). Mais la question du nucléaire est aussi présente dans le fameux Nous, fils d’Eichmann (all.: 1988, fr.; 1999), comme signe d’un processus d’aliénation technique qui n’est certainement pas achevé.

Comment, aussi, en regardant ces villes devenues plaines sur NHK, ne pas penser à certains des premiers clichés effectués sur une Hiroshima comme piétinée par les dieux ? Comment, dès lors, ne pas penser à Yamahata Yosuke, qui fut involontairement le premier photographe des ruines, le premier à poser un regard partageable sur les victimes ? J’ai ressorti de la bibliothèque le livre de Philippe Forest, Sarinagara, dont le sixième chapitre se pose sur Yosuke (à moins que ce ne soit, plutôt, l’inverse), avant que le septième, comme un jour de repos pervers, ne se penche sur le destin de la ville de Kôbe.

Dans ce dernier chapitre, on trouve les lignes qui suivent :

« Partout, toujours, la terre tremble. Ici ou là, une faille se fait, avalant l’un ou l’autre. Et il faut que cette faille soit assez large et engloutisse d’un coup cinq mille vivants pour qu’on se dise que quelque chose vient peut-être de troubler l’ordre ordinaire du monde. Depuis Kôbe, il y a eu d’autres tremblements de terre sur tel ou tel point de la planète et parfois et parfois ils ont été bien plus meurtriers. Je n’en ai pas tenu le compte. En vérité, je leur ai à peine prêté attention : des décombres, le spectacle d’un interminable chantier, des hommes qui se pressent sur des gravats, la pioche à la main, des bulldozers, des chiens qui fouillent entre des pierres, parfois un rescapé au visage anéanti et qu’on arrache à la terre avant de l’exhiber face à la caméra, des camps de toile un peu partout dressés parmi les ruines. De la poussière, des plâtras, des corps couleur de cendre, et c’est tout. L’histoire des hommes est un long séisme à peine interrompu. Entre deux secousses, l’accalmie peut durer des décennies ou des siècles. Mais le moment du désastre vient toujours. L’univers est un vaste vertige. Tout appui se dérobe pour finir. La terre ferme n’offre qu’un répit entre deux catastrophes. Il y a ce grand mouvement de toupie et de balancier qui emporte la planète et qui met tout à terre. Il faudrait pouvoir se représenter l’apparente fixité des choses pour ce qu’elle est : une illusion, l’image arrêtée un instant de la fuite du temps qui porte tout vers le néant. D’ailleurs, il n’y a rien à tirer d’une telle évidence, aucune philosophie à déduire de cette vérité vaine que chaque vie à son tour vérifie. On redresse ce qui est tombé, on enterre les morts et on soigne les blessés, on reconstruit ce qui a été détruit et sur le lieu même de la catastrophe on fait grandir en guise de monuments d’autres bâtiments voués à s’écrouler à leur tour, un jour ou l’autre. On oublie. Aucune place n’est faite dans la mémoire des hommes pour de semblables souvenirs. Ils sont sans emploi. Les victimes des crimes, des guerres, des génocides, tous ceux qui ont souffert de la main de l’homme peuvent instruire le procès de leurs bourreaux et c’est ce procès, lui seul, qui conserve vivant le souvenir de leur souffrance. Mais quel procès intenter à l’ordre cruel et carnassier des choses, à la mécanique nue du monde, au travail du temps ? A qui s’en prendraient les rescapés d’un tremblement de terre ? Autant en vouloir à la mort elle-même. « 

Philippe Forest – Sarinagara, 2004

On ne saurait trop conseiller de lire le reste.

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Monopolie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, MIND STORM, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »2 mars 2011

Si vous faites partie de ceux qui, gamins, attendaient impatiemment qu’on leur offre de nouvelles boites de Legos pour alimenter leurs délires architecturaux, ce qui suit devrait vous plaire :

De la cabane du pêcheur au pavillon statutaire, c’est l’histoire d’une volonté d’être chez soi qui devient l’outil de sa propre expropriation, tout ça en deux minutes, et en dessin animé. Si, enfant, on nous offrait les briques de la maison, rien n’est offert pour le Charles Ingalls qui sommeille en nous, et qui ne désire rien autant qu’agrandir régulièrement la maison qui, au beau milieu de sa prairie, ne sera jamais assez grande. Du coup, voir le piège sous forme de dessin animé valide pour de bon la tragédie immobilière. Il est possible que ce jeu de Monopoly ne vaille pas la chandelle qui, une fois qu’avec le logis, on aura aussi perdu l’électricité, sera pour certains d’entre nous, ayant pour consigne de ne plus passer par la case départ, de ne pas toucher les 20 000 francs, ce qui s’approchera le plus de ce qu’on peut appeler, un foyer :

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T(r)aux de croissance

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »26 février 2011

Je ne résiste pas à la tentation de partager cette découverte. Le groupe, Flobots, m’était encore inconnu il y a quelques jours. Je ne sais ce qui, du clip ou du morceau, m’a capté, mais le pouvoir croissant dont il s’agit dans le texte (très, très habile, et si tout le monde n’arrive pas à suivre en VO, il existe une version sous titrée (voila, d’ailleurs, une initiative salutaire, si on veut se faire une idée un peu plus claire de ce que peut être le rap) ici : http://www.dailymotion.com/video/x5uley_flobots-handlebars_music) agit manifestement sur moi, et m’entête un peu.

Je le livre sans davantage de commentaires, ça parle tout seul. Les connaisseurs connaissent sans doute déjà. Je n’en étais manifestement pas.

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Power to the police

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »26 février 2011

J’y ai fait un instant allusion dans l’article précédent, et ça faisait longtemps que je voulais trouver l’occasion de partager cela, sans trouver d’opportunité pour le faire : la forme a son importance, même en politique. Et si des Machiavel ont pu donner quelques conseils aux souverains (y compris quand c’est le peuple qui est souverain) sur l’art et la manière de pratiquer le pouvoir (ce qui signifie, pour commencer, le conquérir, puis le conserver), il s’est assez peu penché sur les questions de mise en page des tracts, typographie des textes publiés, illustration, quadrichromie, etc.

Heureusement, d’autres le font pour nous. Et ce qui pourrait paraître futile, secondaire, inessentiel est en fait fascinant, et important. Et au passage, si on saisit bien la volonté d’hommes politiques tels que, au hasard, par exemple, Mélenchon, de rompre avec certaines habitudes de communication médiatique, on craint que cela débouche finalement sur une absence de mise en forme du discours, un dédain pour le pouvoir qu’a, depuis l’invention de l’imprimerie, la mise en forme des pensées.

Didier Lestrade fait partie de ceux qui ont l’oeil. Lorsqu’Act Up France rompt avec la typographie traditionnelle de ce mouvement, il le voit tout de suite (http://didierlestrade.fr/politique-sida/act-up/article/stickers), et on comprend bien qu’il ne s’agit pas juste d’avoir un sourire béat devant une composition graphique harmonieuse, mais de prendre en compte le pouvoir esthétique des textes imprimés. Quand il regarde la presse français généraliste (http://didierlestrade.blogspot.com/2010/06/je-deteste-le-monde.html) ou davantage spécialisée (http://didierlestrade.blogspot.com/2010/01/juste-la-beaute.html), le propos ne sépare pas le contenu de la manière dont il apparait, et même si on est habitué à privilégier le fond, même si on sait bien que les idées importent et qu’on doit être capable de les reconnaître quelle que soit le soin avec lequel on les a mises en scène, on ne peut que reconnaître une chose : si visuellement, ça ne claque pas immédiatement comme une évidence, dans le flot des communications, on passera à côté, et on devra attendre patiemment que tout le monde soit arrivé, par la force de ses neurones individuels, à des conclusions harmonisées pour qu’un mouvement s’amorce. Or, précisément, les mouvements ne s’amorcent jamais ainsi.

Aussi, lorsque Didier Lestrade s’intéresse à la communication politique (et finalement, au sens profond, il n’y a que ça qui l’intéresse, même quand il parle de musique ou de porno), on sent qu’il a immédiatement l’oeil sur les interlignes, les polices de caractère, la mise en page, bref, tout ce qu’à gauche, dans une sorte de pureté virginale (mais aussi d’idéalisme crétin, qui oublie que, précisément, les idées sont des formes, et que l’art consiste précisément à inscrire ces idées dans des formes perceptibles), et on finit par partager son agacement face aux errances de communication visuelle qui sont autant de symptomes du manque de clarté des idées elles mêmes.

Ca se lit là (http://didierlestrade.blogspot.com/2010/01/juste-la-beaute.html).

Reprenez le clip illustrant le titre de Flobot dans l’article précédent, il y a là comme une évidence.

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Alien-Nation

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 3 commentaires »26 février 2011

Comme j’adhère à mon corps défendant au principe selon lequel il faut travailler plus (tout en gagnant moins, mais nous sommes au dessus de tout ça n’est ce pas ?), j’ai moins de temps pour alimenter cette colonne de considérations diverses.

Je joue un peu la simplicité en copiant collant un commentaire de j’ai fait sur agoravox à un article sur lequel je suis tombé un peu par hasard, en fouillant les infos concernant Mélenchon (oui, je furète un peu dans son sillage, car il y a là, p’t'etre bien, une piste intéressante).

Paul Villach publie beaucoup, à droite à gauche. Googler son nom conduit à de multiples pistes, gratuites et commerciales (moi je recycle ici une réaction à de ses articles, lui publie sous forme de livre des compilations d’articles publiés sur Agoravox; « on se ressemble », d’une certaine manière).

Il réagissait dernièrement à la réponse que Mélenchon faisait à Demorand, quand celui ci lui demandait pourquoi les pauvres ne votaient pas à gauche, si comme le dit Mélenchon, la politique actuelle ne va pas dans le sens de leur intérêt. Mélenchon, emporté comme il sait l’être, avait pointé les médias comme cause de cet égarement électoral. Paul Villach n’est pas d’accord, et exprime dans son article les causes de son désaccord (c’est étonnant de voir comment ces personnes qui gravitent autour des medias sont atteintes peu à peu de la grippe aphatienne, qui consiste à n’être pris de soubresauts que lorsque leur sphère est visée).

Vous pouvez lire l’article ici : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pourquoi-les-pauvres-votent-ils-a-89310

Je copie colle ci dessous mon modeste commentaire (pas si modeste que ça, sinon, je ne le publierais pas). Je l’accompagne d’un joli montage trouvé en furetant à la recherche de mises en images d’un groupe de rap que j’écoute ces temps ci, Flobot. Un morceau très court, simplement intitulé There’s a war going on for your mind. C’était un peu de circonstance; et son auteur démontre une thèse chère à Didier Lestrade : le contrôle des medias est plus profond qu’on ne pourrait le croire, leur pouvoir se niche jusque dans le choix de la police de caractères :

« Je veux bien qu’on pousse des petits cris effarouchés quand Mélenchon pointe les medias comme cause de l’adhésion de la partie la plus modeste de la population aux propositions de droite, mais il faudrait que l’article qui pousse ces petits soupirs exaspérés évite, lui au moins, de manipuler l’opinion…

D’abord, la référence à Thomas Frank arrive bien tard dans l’article, et ni Demorand, ni vous, ne creusez son filon (le problème, c’est peut être qu’il aurait fallu l’avoir lu ?). Lui montre qu’il y a bien un aspect de manipulation dans le fait qu’on laisse à penser à la majorité que chaque individu peut accéder à un destin qui est par définition minoritaire. En somme, les pauvres votent en fonction d’intérêts qui ne sont pas leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs, quand ils seront riches. Le « travaillez plus pour gagner plus » correspond assez bien à cette stratégie, puisqu’elle est comprise comme une prédiction concernant la majorité alors qu’elle est nécessairement sélective et qu’elle est d’autant plus efficace qu’elle concerne moins de monde.

Ensuite et surtout, la véritable manipulation ici consiste à faire de la théorie marxiste de l’aliénation une question de main mise du pouvoir dominant sur les medias. Il ne s’agit pas de cela. L’aliénation chez Marx consiste à priver les travailleurs du fruits économique de leur travail, en somme la plus-value. Qu’on ne veuille pas appeler ça « aliénation » pour ne pas provoquer une brusque prise de conscience chez des travailleurs qui sont parmi les plus productifs au monde, et gagnent pourtant souvent si peu, on peut le comprendre : ça pourrait les agacer et provoquer quelques remous peu avantageux pour ceux qui jusque là tirent les marrons du feu. Mais c’est de cela qu’il s’agit et de rien d’autre.

Et pour revenir à Frank, on croise là ses hypothèses : les pauvres votent à droite parce qu’on leur fait croire qu’ils pourront faire partie de la classe des exploitants, et une telle croyance nécessite un luxe de méthodes de communication permettant, par le biais de quelques gâteries, à maintenir cette illusion. L’un des outils est jusque là là consommation qui, par le biais du crédit permet à tous, y compris à cette frange de la population qui n’en a théoriquement pas les moyens, de se faire son petit univers de riche, à grands coups d’écrans plats immenses, de téléphone tactiles à la mode, de bagnoles premium, de séjours touristiques sur nos anciennes colonies, de fringues à la mode, d’intérieurs relookés.

Enfin, on oublie aussi que la culture ouvrière a été démontée par l’avènement de la télévision dans les foyers et l’illusion bourgeoise selon laquelle le bon père de famille est censé rentrer chez lui après le boulot. Il fut un temps où, après le boulot, l’ouvrier demeurait avec ses pairs, discutait, vociférait, débattait avec des interlocuteurs qui faisaient son éducation politique. Les bars étaient remplis, enfumés, bruyants, animés et on ne devait pas encore y supporter la lénifiante ambiance lounge qui s’impose désormais partout où les consciences viennent plus pour s’endormir que s’éveiller. On ne venait pas se lobotomiser devant Nagui ou Sabatier, on ne se posait pas devant le poste pour fantasmer et envier la famille Machin qui vient de gagner son poids en électroménager. On n’était pas non plus en permanence assailli par les prescriptions publicitaires à envier ceux qui ont ce que soi même on n’a pas. On n’était donc pas dressé à être sans cesse ceux qu’on n’est pas, et à se comporter comme si on était quelqu’un d’autre que celui qu’on est (autre définition possible de l’aliénation). Surtout, et cela, Frank le montre aussi, on ne voyait pas la culture systématiquement piétinée par ceux qui ne la maîtrisent pas.

Sans jouer l’air du « c’était mieux avant », on peut voir dans l’adhésion aux fantasmes de droite les effets d’un manque de culture qui n’est pas fortuit, puisqu’il est le résultat d’un dispositif général qui, s’il ne visait peut être pas à l’origine ces objectifs ci, n’a pas été corrigé lorsqu’on en a constaté les conséquences. Dans cette mesure, alors qu’on en connait les effets nocifs (nocifs, puisque menant une majorité à se comporter de manière non conforme à ses intérêts, c’est à dire poussant le peuple à se comporter de manière crétine, quelle que soit l’option républicaine choisie, tant celle qui voit dans l’intérêt général l’axe de la politique, que celle qui voit cet axe dans la somme des intérêts particuliers (mais en réalité, voila, on peut simplement admettre que nos choix politiques sont guidés pour favoriser les avantages personnels d’un petit nombre, chacun espérant intégrer cette frange avantagée)), alors qu’on maîtrise désormais les méthodes par lesquelles on fait se retourner la majeure partie du peuple contre elle même, en jouant de division fictives, ne pas mettre un terme à ces processus, et en faire aujourd’hui des méthodes politiques intentionnelles (qu’est ce que le débat sur l’identité nationale, sinon? Qu’est ce que le débat sur l’islam, sinon ? Qu’est ce que cette manière de sans cesse pointer des catégories de français pour inciter les autres à les lyncher en tant que cause du problème collectif, alors qu’on est soi même la cause première de la tension générale ?), c’est agir de manière non conforme aux intérêts du peuple, collectivement et individuellement, et ce de manière tout à fait consciente.

Voila, il me semble, des causes un peu plus tangibles du vote à droite.

Et, au passage, c’est moins à la question du vote à droite qu’il faut s’attacher désormais qu’à l’adhésion plus large au libéralisme. En d’autres termes, le problème se pose tout autant quand on vote majoritairement pour le PS. Mais il semble évident, là aussi, que pour éviter de vori en Mélenchon une alternative, on préfère jouer du traditionnel clivage gauche/droite en faisant comme si les propositions du PS étaient, substantiellement, de « gauche ». C’est à la limite le point sur lequel on pourrait être en accord avec cet article, s’il poussait un peu plus loin sa réflexion sur la notion de « faveur ». Après tout, qu’est ce que l’option PS, si ce n’est une manière de subventionner les plus pauvres afin qu’ils participent malgré tout à l’illusion bourgeoise de la possession de biens coûteux ? (d’ailleurs, le principe est finalement repris par le commerce, qui nous finance nos téléphones pour qu’on puisse participer au déploiement des réseaux, et en être finalement dépendants).

Et jusqu’à preuve du contraire, l’école est encore un rempart contre cette aliénation. Maintenant, cela relève plus du devoir que peuvent s’adresser les enseignants eux mêmes que de la lettre de mission ministérielle; certes. Mais quelle valeur devrait on accorder aux enseignants s’ils devaient attendre pour être éducateurs qu’un ministre leur demande de l’être ?

Attendre que quelqu’un d’autre nous dise quoi faire pour penser devoir le faire, ça aussi, c’est de l’aliénation. »

Je serais tenté d’ajouter un ou deux conseils de lecture pour compléter la réflexion :

Thomas Frank : Pourquoi les pauvres votent à droite ?
Etienne de la Boetie : le Discours de la servitude volontaire
Noam Chomsky : la Fabrique du consentement
Peter Watkins : Media crisis
Bernard Stiegler : Mécréance et discrédit 1 – mais en gros on peut tout lire de Stiegler.
Christian Salmon : Storytelling

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MAMographie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM Laisser un commentaire »19 février 2011

« Cache ta joie », serait on tenté de conseiller à notre gouvernement quand il s’exprime sur l’aspiration à la liberté et à la démocratie actuellement exprimée chez les peuples arabes. Si on ne soutient que du bout des lèvres les peuples combattants (quand on ne propose pas de les rappeler à l’ordre), on ne se donne même pas la peine de les féliciter pour leur victoire, préférant mentionner le courage de leurs dirigeants au moment de quitter le pouvoir (cf la sidérante déclaration de notre premier ministre au lendemain de l’éviction de Moubarak). S’il fallait évaluer la santé d’une démocratie à l’ardeur qu’elle met à soutenir les démocraties naissantes, il est probable qu’il faille déclarer illico la mort clinique de la France. Et l’épisode en dit long sur ce que nous sommes devenus : si nous étions véritablement démocrates, nous accueillerions les bras grands ouverts ces nouveaux peuples révolutionnés, et nous choisirions des représentants politiques qui soient des hérauts de la démocratie. Si nos hommes et femmes politiques se montrent timides dans leur enthousiasme, c’est finalement le signe de notre propre indifférence vis-à-vis de la démocratie elle-même.

Mais si le peuple a sans doute quelques questions à se poser sur lui-même, il peut, pour s’entrainer, commencer par s’en poser quelques unes à propos de ses dirigeants. Après tout, ce qui se passe au sud de la Méditerranée est un sacré révélateur des habitudes que nos propres dirigeants ont prises, réduisant la démocratie au seul fait de voter pour mieux légitimer leurs propres petits arrangements personnels (vous nous avez mis au pouvoir, maintenant vous ne pouvez plus nous reprocher d’en profiter, puisque tout est finalement de votre faute).

Reste que si on pouvait vaguement soupçonner que nos dirigeants aient pris la sale habitude de se servir eux-mêmes en faisant mine de servir tout court, on reste aujourd’hui pantois devant l’ampleur des relations que nos hommes et femmes politiques semblent avoir entretenues avec des dictateurs. Et on comprend mieux aujourd’hui le sens que pouvait avoir pour eux le respect du pouvoir dans ces pays.

Après tout, l’exercice du pouvoir en Tunisie est-il dans le fond si différent de celui qu’on connaît par chez nous ?

Dans un monde idéal, Alliot-Marie devrait mal vivre ce quinquennat. Potentielle candidate aux précédentes présidentielles, soutenue par un Devedjian qui a réussi l’exploit de devenir l’ennemi du clan Pasqua dont il est pourtant l’une des créatures (avec les Balkany, Sarkozy et Ollier (tiens tiens…)), on pourrait imaginer que la guerre livrée contre celui qui tente d’empêcher le fiston Sarkozy de prendre la tête des Hauts de Seine (Devedjian, donc) la touche elle-même à son tour. Dans un monde idéal donc, Alliot-Marie devrait avoir disparu, foulée au pied par une clique parvenue au pouvoir et détruisant tout ce qui pourrait se dresser contre leur puissance grandissante. Pourtant, non seulement elle se trouve au gouvernement, non seulement les remaniements n’ont pas remis en question son maintien, mais elle se trouve aujourd’hui dans cette confortable situation d’avoir réussi à installer son couple au grand complet au gouvernement ; un cas unique dans l’histoire de cette république. Un cadeau en somme.

Quand on cherche les raisons pour lesquelles tel ou tel est au pouvoir, on a en gros deux options : les compétences, ou le potentiel de nuisance. Pour les compétences, même à droite on se surprend aujourd’hui à constater à quel point Alliot-Marie a passé une carrière entière avec le pouvoir en mains sans jamais rien en faire. On constate aujourd’hui que ce qui restera dans l’histoire de son passage au sommet de l’Etat, ce sont ses mésaventures présentes. A priori, l’exercice de compétences devrait se reconnaître à autre chose qu’à cette sorte de honte qui semble devoir s’attacher à cette manière de s’agripper à un ministère que, désormais, elle ne pourra que desservir. Si la première compétence de l’homme politique est l’aptitude à faire passer l’intérêt public devant son intérêt propre, c’en est fait de la validation des compétences de notre actuelle ministre des affaires étrangères.
Seconde hypothèse, la nuisance. Plus crédible. Alliot-Marie ne fait pas exactement partie du clan présidentiel. Elle aurait pu, comme Devedjian le souhaitait, se présenter à la précédente présidentielle contre Sarkozy. Elle prétendit même un certain temps constituer la seule alternative crédible à celui qui se présentait déjà comme le candidat naturel du camp UMP. Pourtant, elle ne se présenta point. On devine désormais quels furent les cadeaux qui lui furent promis pour salaire de son renoncement.
Mieux : en soutenant ainsi publiquement Alliot-Marie, Devedjian en faisait une alliée objective du combat que lui-même menait (et mène encore, mais en le perdant) contre le clan Sarkozy dans les hauts de seine. Rappelons le : ce département qui constitue, économiquement, une sorte de coffre fort dont les responsables politiques locaux semblent avoir la clé, fait l’objet d’une bataille entre deux courants héritiers de l’ère Pasqua : le consortium Balkany/Sarkozy d’un côté, et Devedjian de l’autre. L’enjeu n’est, une fois de plus, pas celui de l’intérêt général (et ce même si bien sûr, un certain nombre d’administrés trouvent un intérêt commun à être administrés par ces gens là), sinon, une telle rage combattante. En revanche, on comprend assez les intérêts particuliers que peuvent avoir ces gens là à placer Jean Sarkozy, le fiston (le Prince de Lu, comme dirait Alévêque), à la tête de ce département aurifère.
Alliot-Marie n’est pas du coin. Elle n’est pas non plus issue du courant Pasqua. Elle n’y est en fait associée que par alliance, depuis que sa trajectoire est associée à celle de Patrick Ollier. En somme, pour le clan Balkany/Sarkozy, c’est un peu la belle sœur chiante, un peu morale, un peu venue du Sud-Ouest, un peu ennuyeuse, un peu dangereuse aussi derrière une façade bon chic bon genre. Alors qu’elle bénéficiait jusque là de cette image un peu froide de la femme politique dont on se dit que si elle prend le peuple de si haut, c’est qu’elle doit être assise sur quelques bonnes raisons de le faire, elle pourrait dénoncer le manque total de vergogne qui caractérise le pouvoir actuel. Elle pourrait (ou plutôt, elle aurait pu) fédérer autour d’elle un courant politique qui, à droite, a du mal à se faire à la décomplexion de l’UMP et de ses plus fiers représentants. Et quand quelqu’un de si dangereux est jusque là en apparence si irréprochable, ou du moins quand il n’y a rien qu’on puisse lui reprocher dont on ne puisse aussi soi même se voir accusé, la seule solution, ce sont les cadeaux.

Des deux explications à la mystérieuse constance d’Alliot-Marie à un gouvernement dans lequel elle ne fait pas vraiment couleur locale, on choisira celle qui paraît aujourd’hui la plus crédible.

Mais l’ironie de l’histoire, c’est que, finalement, ce dont on l’accuse, c’est-à-dire la proximité avec un pouvoir dictatorial, qui refusa toute forme d’opposition pour mieux profiter des avantages qu’il gérait au mieux de ses propres intérêts, c’est aussi la raison hypothétique (on se doit d’exprimer cela avec les réserves d’usage, n’est ce pas ?) de sa présence au gouvernement. En d’autres termes, ce sont les mêmes raisons pour lesquelles elle pourrait avoir été installée là, et celles pour lesquelles elle pouvait avoir des amitiés tunisiennes intéressantes (donc intéressées). Vertu en deçà de la méditerranée, vice au-delà.

Mais sans doute touche t-on là à la schizophrénie française : pour qu’on ne supporte plus les régimes tunisiens et égyptiens, il fallait que ces peuples eux-mêmes nous les désignent pour ce qu’ils étaient ; sinon, nous n’y aurions jamais vu des dictatures, sans doute par un réflexe postcolonial même pas conscient. Mais comme personne ne nomme par son nom le type de pouvoir qui s’exerce sur nous, et comme tous ceux qui appellent les choses par leur nom sont désignés comme populistes, il est peu probable qu’on prenne bientôt ce pouvoir pour ce qu’il est. Pourtant, comme dans ces régimes renversés, nous avons-nous aussi les mêmes représentants politiques qu’il y a 30 ans, et ce n’est pas l’opposition par avance mise en scène entre Sarkozy et Strauss-Kahn qui va y changer quoi que ce soit. Pourtant, comme dans ces régimes renversés, les amis du pouvoir parviennent à capter une majeure partie de la richesse produite par le travail du plus grand nombre, et ce dans une perpétuelle légalité, puisque les lois sont écrites par ceux qui partagent avec eux le bénéfice commun. On comprend d’ailleurs mieux, ici, pourquoi nos gouvernants cachent leur joie face à la démocratisation arabe : c’est aussi d’économie qu’il s’agit, et si chez nous on accepte l’idée d’un partage apparent du pouvoir « politique », on se refuse à toute idée d’un partage du pouvoir économique. Ou bien on se trompe, ou bien c’est avant tout contre cette main basse du pouvoir sur les richesses qui a suscité les premiers soulèvements sur l’autre face de la méditerranée. On devine déjà que soudainement, face à un peuple qui pourrait, ici aussi, se dire qu’après tout, tout le monde n’est pas perdant dans cette crise qui semble devenir l’alpha et l’oméga de la politique française (et mondiale), et commencer à son tour à demander le départ de ceux qui semblent, perpétuellement, savoir tirer les marrons du feu au bon moment, et allumer le feu quand l’occasion se présente.

Vacances, jets privés, mépris pour le peuple tunisien, incapacité à s’indigner (j’y reviendrai, parce que cette question de l’indignation semble de moins en moins anodine), complaisance (à défaut d’une complicité avérée, bien que, tout de même, avoir proposé le savoir faire français pour mater le peuple tunisien, on ne voit pas comment appeler ça autrement), petites affaires entre amis, par parents interposés, comme un bouclier (presque fiscal, finalement), mensonges, comédie de la femme morale outrée d’être soupçonnée de penser davantage à se servir qu’à servir. On a l’impression, en regardant l’épisode MAMaire du moment qu’on assiste à une sorte de faux pas, que jusque là cette femme n’avait jamais trempé dans les soupçons qui accompagnèrent la carrière d’autres hommes politiques, à la réputation bien plus sulfureuse. Pourtant, le week-end dernier, on entendait dans le cadre de ce que France inter appelle son « journal 3D » une émission entière consacrée à l’affaire déjà ancienne (30 ans, la durée de vie moyenne des dictatures contre lesquelles se battent un certain nombre de peuples aujourd’hui) Robert Boulin. On redécouvrait, un peu effaré, combien le pouvoir du moment (dont le pouvoir actuel n’est rien d’autre que l’héritier, et l’usufruitier) avait manifestement un certain nombre de choses à cacher, à quel point la découverte de la vérité aurait en ce temps là mis à terre la république telle qu’elle se constituait. Mais cette émission montrait aussi, sans avoir le droit de le démontrer, à quel point la vérité sur cette affaire ébranlerait encore aujourd’hui notre république présente (qui est la même, en fait), éclaboussant au passage des hommes et femmes politiques qui ont encore beaucoup à perdre à ce que la lumière soit faite sur cette mort pour le moins mystérieuse.

La fille de Robert Boulin, Fabienne Boulin-Burgeat, auteur d’un récent livre joliment intitulé le Dormeur du val, y faisait le point sur ce trou noir des affaires politico-judiciaires française, et les journalistes Stéphane Paoli et Benoit Collombat exprimaient leur étonnement de pouvoir diffuser une telle émission sur une radio de service public sans que, dans un pays démocratique, cela n’ait finalement absolument aucune conséquence sur la suite des affaires en cours, sans que cela ne provoque quelque réaction que ce soit chez qui que ce soit. Qu’on songe à ce que nous pourrions penser d’une situation similaire dans une des ces dictatures auxquelles on se plait à se comparer).
En 2010, la famille de Robert Boulin demandait une réouverture de l’enquête, à partir de raisons assez proches de celles qui autorisèrent la famille Villemin à voir l’instruction s’ouvrir de nouveau sur la mort du petit Grégory. De nouveaux témoignages s’exprimaient, de nouvelles méthodes d’investigation étaient possibles. Néanmoins, le 31 Mai 2010, Mme Alliot-Marie, alors garde des sceaux, se refusa à toute relance de l’enquête, et affirma que de son propre point de vue, le dossier était clos, court-circuitant la décision de la justice elle-même, scandalisant les avocats de la famille Boulin, qui se demandaient s’il était encore utile de poursuivre les relations avec un procureur général qui n’avait manifestement plus le dossier en charge.

Une fois encore, on peut se demander ce qui avait pu pousser Alliot-Marie, ce jour là, en déplacement à Libourne (la ville même de Robert Boulin, voila ce qui s’appelle savoir marquer son territoire), à clore ainsi autoritairement une affaire judiciaire aussi sensible, et à faire barrière à la mise à jour de la vérité. Rappelons que quelques jours plus tard, l’enquête devenait plus compliquée encore puisqu’on déplorait la disparition des scellés, retrouvés un mois plus tard (on ne sait pas ce qu’entre temps on aura pu leur faire subir). Une fois encore, si le peuple français se pose des questions à ce sujet, ses gouvernants en général, et cette gouvernante en particulier, le lui interdisent. Et on voit mal quel autre intérêt qu’un ensemble d’intérêts privés pourrait commander une telle décision. On rappellera seulement que parmi les noms évoqués autour de l’enquête, figure celui du SAC (les fidèles des rendez-vous avec X, sur France inter sont familiers de ce nom), qui fut en son temps dirigé par Pasqua, comme quoi les grands esprits se rencontrent régulièrement.

Voir Alliot-Marie graviter dans ce genre de système politique et associée à ces noms peu recommandables peut provoquer deux effets a priori contradictoires. On peut y voir quelque chose de déplacé, considérer qu’elle n’est pas là à sa place, que ce n’est pas là son monde, que la prude Mme Alliot-Marie ne peut avoir quoi que ce soit à voir avec les complots, les arrangements personnels, le mépris et l’utilisation du peuple à son propre usage ; mais alors on sera obligé de considérer les révélations actuelles comme une sorte de faille spatio-temporelle incohérente avec notre monde, dans lequel cette femme est sage. Ou bien on doit considérer que cet épisode est au contraire le révélateur de quelque chose qui était jusqu’à maintenant latent, planqué sous le fond de teint soi-disant républicain des valeurs gaullistes dont aiment se réclamer ces gens là.

Maintenant, on comprend mieux que toute critique des manières de faire de ce gouvernement soit immédiatement taxée de populisme (terme qu’on ne semble pas être autorisé à utiliser pour désigner les larmes gouvernementales sur le dos des jeunes filles assassinées par ceux que la justice n’a absolument pas les moyens de contrôler). On remarque juste que, comme on l’évoquait plus haut, un couple de ministre puisse tracter, à la force de ses petits mollets, de telles casseroles derrière soi sans être immédiatement débarqué. On remarque que ni la classe politique, ni les journalistes ni même les citoyens ne daignent demander de véritables compte à ces gens là, se contentant de constater que « pas un sous des comptes publics n’ont servi à financer les congés de Madame Mam, ce dont on se contrefout, puisque là n’est absolument pas le problème (payer les déplacements de nos gouvernants, on est habitué, avec un Sarkozy qui se paie des week-ends à New-York en s’acquittant du prix de l’équivalent de billets en classe affaire pour se déplacer à bord d’un jet qui coûte, pour chaque heure de vol, plus de trois fois ce que notre président paie en totalité). Le problème, c’est que cette ministre n’est plus la voix des français, pour peu qu’elle l’ait jamais été. Elle n’est la voix que de son petit clan, qui décide pour nous de ce que la France dit, qui nous fait passer pour des connards auprès du peuple tunisien, qui désormais est encore plus fondé qu’il ne l’était auparavant à nous en vouloir. Si aujourd’hui le peuple français veut féliciter son cousin tunisien, il ne peut le faire par l’intermédiaire de ses dirigeants, qui ne sont désormais plus sa voix.

Mme Alliot-Marie n’est même plus efficace pour mener les petites affaires internes de l’UMP au pouvoir, lorsque à peine nommé, le nouvel ambassadeur de France à Tunis, Boris Boillon (ce type qui donne un tout nouveau sens à l’expression « corps diplomatique » tant il semble n’être que le résultat d’un casting assez précis sur les critères physionomiques, sans doute exécuté par quelques individus à l’homophilie bien développée), fraichement débarqué de son poste en Irak (les tunisiens semblent d’ailleurs apprécier au plus haut point de se voir considérer par la France comme un pays en guerre), doit se coltiner des journalistes qui lui posent des questions sur les déclarations toutes emberlificotées de Mam sur son séjour tunisien, et qu’il s’emporte juste assez pour… les insulter… ou lorsque l’ambassadeur du Mexique en France refuse toute crédibilité au discours de cette ministre sous prétexte qu’elle ment à son propre peuple au sujet de ses congés en Tunisie.

Encore une fois, certains hommes politiques se comportent vis-à-vis du peuple comme la Corée du Nord ou l’Iran se comportent vis-à-vis de la communauté internationale : leur nuisance potentielle leur donne des droits et des pouvoirs qu’on refuserait à d’autres. Si cette ministre est encore en poste, c’est que les dégâts qu’elle provoque sur le pays sont moins importants que ceux qu’elle pourrait faire subir au camp politique qui l’emploie.

On mesure à ce genre de situation dans quelle considération on nous tient.

En illustration : Mam et son père, en 1978

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Le spectacle, par intermittence.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »19 janvier 2011

Enième gros sketch d’Aphatie, hier soir, sur le thème « protégeons les journalistes, puisqu’ils sont irréprochables.

La raison de sa colère (oui, on pouvait parler de colère : si son débit s’était encore un peu accéléré il est probable que le standards de Canal+ aurait été submergé d’appels de téléspectateurs pentecotistes convaincus d’avoir vu le chroniqueur basque soudainement habité par le don des langues, celui qui fait parler directement l’Esprit Saint par sa propre bouche (ne souriez pas : sachez plutôt qu’il y a de par le monde des milliers de fidèles du Renouveau charismatique qui croient fermement en cette possibilité), c’était qu’on ait imaginé, ces derniers jours, que les médias français auraient pu manquer à leur devoir d’information à propos de la Tunisie ces dernières années. On a senti que son sang n’avait fait qu’un tour quand le même ami imaginaire que celui qui s’adresse régulièrement à Sarkozy (celui qu’il évoque souvent dans ses discours, qui lui sert d’interlocuteur public inexistant, lui permettant de faire questions et réponses appropriées) lui a glissé à l’oreille qu’on accusait les journalistes français d’avoir été jusque là complaisants avec Ben Ali.

Morbleu. On attaque la confrérie ! Ni une ni deux, Jean-Mich’ pose l’intégrale des éditions des grands journaux de ces 20 dernières années sur le bureau, et découpe patiemment de ses grands ciseaux les articles qui mettent en évidence sa thèse : en fait, la presse dit la vérité depuis des années, mais tout le monde fait comme si de rien n’était, refusant de croire l’oracle, et se comporte ainsi à l’opposé même de ce que les reporters conseillent. Suit alors une avalanche d’exemples tirés d’articles montrant que c’est le lectorat qui est vraiment trop trop con, ne tirant pas tous les enseignements des enquêtes journalistiques qui avaient pourtant tout vu venir de loin. Mais voila, manifestement, aux de Jean-Michel Aphatie, nous n’écoutons pas suffisamment Jean-Michel Aphatie.

La faute pèse évidemment sur les politiques qui, eux, auraient fait preuve de complaisance avec le régime tunisien. Et bien entendu, le soir où Aphatie se jette ainsi à la gorge des politiques, il a sur le plateau le seul qui fasse exception : Hollande. Du moins celui-ci prétendit il avoir toujours dénoncé la manière dont Ben Ali spoliait son propre peuple de ses droits essentiels, et Aphatie ne lui fit sur ce terrain aucune objection. En réalité, n’importe quel homme politique, y compris Alliot-Marie, aurait pu être sur le plateau à ce moment là, et plaider la même virginité, il aurait reçu la même onction du même donneur de leçons.

C’est que les emportements d’Aphatie ont toujours lieu à contre-temps, et visent systématiquement à asseoir dans l’esprit de l’auditoire l’idée que son journalisme et le monde politique sont indépendants l’un de l’autre. Vitupérer ainsi contre la classe politique dans son ensemble, c’est se donner à bon compte des allures de journaliste indépendant.

Le problème, c’est qu’on aimerait voir cette fameuse indépendance en action, lorsque des hommes politiques en responsabilité sont sur le plateau du grand journal. Or, précisément, à chaque visite de ce genre, on est confondu par la complaisance avec laquelle on sait, dans cette émission, recevoir. Ainsi, on se permettra d’être beaucoup plus incisif avec un Mélenchon, à qui on s’adressera sur un ton condescendant et sermonneur, prenant l’invité avec des pincettes, mettant les citoyens en garde (pensez donc, un gauchiste, ma brav’dam »), le soupçonnant de populisme (être proche du peuple est un crime, sur la chaine branchouille premium). Ainsi, a contrario, on accueillera Balkany sans vraiment lui poser de questions, en blaguant avec lui sur ses prétendues aventures avec Bardot, devisant joyeusement d’un air bonhomme comme si de rien n’était.

Et on sait bien pourquoi : pour aller plus loin dans la question, il faudrait avoir des éléments à avancer, un dossier tenu à jour, des éclairages sur la manière dont la politique est pratiquée dans le 92; mais voila, on reçoit Balkany comme un élément de spectacle qui permet de rassembler une bonne grosse quantité de téléspectateurs devant leur écran avant de passer en seconde partie d’émission en mode télé-achat pour gaver les ouailles venues à la messe quotidienne. Les Balkany sont du pain béni pour Canal +, qui se comporte vis à vis de ce genre de « clients » comme un souteneur soigne ses gagneuses. Idem ce soir, en ce moment même, où on joue à parler politique avec Rachida Dati, comme si c’était là son véritable rayon. Et Aphatie, dans sa grande sagesse, et après les leçons qu’il a données hier, se plie gentiment à l’exercice, devisant avec l’intrigante comme si elle avait une quelconque légitimité (alors qu’elle même rappelle qu’elle n’a aucune responsabilité gouvernementale (mais que fait elle là ?)) à répondre à des questions qui engagent le peuple français vis à vis des tunisiens.

Finalement, Aphatie aimerait sans doute avoir plein de questions pertinentes à poser au clan Sarkozy, mais il faudrait pour cela qu’il soit, par exemple, italien. Evidemment, il lui faudrait alors recevoir de temps en temps Berlusconi, et accepter de rire publiquement à ses blagues vaseuses, sans se sentir autorisé à remettre en question une autorité mal acquise, ni à mettre en difficulté son hôte. Il travaille sur la télévision française, alors il se permet tout ce qu’il ne permettrait pas s’il était italien, et il s’interdit tout ce qu’il ne s’interdirait pas dans une autre vie. Pas grave, il a les vies des autres à condamner, c’est plus confortable.

Alors, évidemment, les emportements scandalisés d’Aphatie faisaient déjà sourire hier soir, parce qu’on sait bien quels talents de contortioniste l’animent quand il faut révérencer et génuflexer devant tout ce qui est proche du pouvoir. Il n’attaque que ceux dont il se dit qu’ils ne constitueront jamais un danger pour ses propres avantages, les enfonçant quand même un peu, au cas où. Ils les rangera soigneusement dans ce qu’il considère comme un tableau de chasse, comme les chasseurs du dimanche lâchent des gallinettes cendrées sur la pelouse pour se faire un carton à la 22 long rifle, en posant fièrement les bras croisés devant la CX, avec la mine de ceux qui ont accompli leur devoir.

Montreur d’ours au milieu du barnum pseudo-politique, Aphatie joue le jeu selon les règles que sa caste a instituées pour gagner à tous les coups. Les invités sont dans le coup, ils sont là en terrain conquis; ils se plient au jeu car ils savent que, s’ils ont la carte, il suffira de jeter un coup d’oeil appuyé en direction de Denisot pour que la publicité vienne opportunément les sauver d’une mauvaise passe.

Justement, au moment où on demandait à Dati si Alliot-Marie doit démissionner ou pas, la publicité vient empêcher la réponse. C’est que sur Canal on est tout prêt à dénoncer tous les tyrans que compte la planète, dès lors qu’ils sont suffisamment éloignés pour ne pas pouvoir nuire. Mais il est en revanche hors de question de mettre en difficulté une ministre qui fait de la maltraitance envers les peuples une spécialité française exportable, et qui voit en tout citoyen revendiquant ses droits politiques un dangereux phénomène qu’il faut calmer par la force. C’est qu’on a bien compris, sur ces chaines commerciales, que la valeur première, c’est l’argent. Et en définitive, c’est bel et bien le terrain sur lequel ces gens là pourraient s’entendre à merveille avec les Trabelsi du monde entier.

A l’instant, une mère de famille qui a braqué sa buraliste pour nourrir ses enfants témoigne sur le plateau de Denisot. Rachida Dati fait vraiment tout pour avoir le dernier mot, mais cette maman braque aussi la parole à Mme Dati, et lui souffle le dernier mot, qui consiste simplement à rappeler des promesses de campagne de Sarkozy, évidemment non tenues. C’est sur ce mot que se clôt cette séquence, non sans que Rachida Dati ait exprimé d’un regard expressif à Denisot que, décidément, son émission est fort mal tenue.

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Elle a les yeux revolver

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »19 janvier 2011

Quand on disait que Valérie Pécresse devait avoir une dent contre Stéphane Hessel, de l’avoir si posément et systématiquement remise en place sur le plateau de Ce soir ou jamais, on ne croyait pas si bien dire : L’épisode d’hier, au cours duquel Hessel devait intervenir lors d’une conférence donnée à l’Ecole Normale Supérieure le montre t-il suffisamment clairement ? Le CRIF a réussi à faire interdire cette conférence, qui portait pourtant sur la liberté d’expression (l’humour de la situation étant tout à fait involontaire, on y verra plutôt une forme d’ironie). Que le CRIF tente de faire taire des voix qui ne vont pas dans son sens, on va dire que malheureusement, ça ne surprend plus grand monde, et à la limite, il joue son rôle de lobby. Mais qu’une ministre du gouvernement se fasse le relais des volontés du CRIF, voila qui est un peu plus étonnant, et doit se lire moins comme un soutien à Israël que comme un moyen parmi d’autres d’atteindre la parole du seul tribun véritablement gênant dans le discours de gauche actuel (les socialistes s’anéantissent les uns les autres, et Mélenchon se traine sa réputation populiste, leur cas est, pour l’UMP, réglé) qui pose vraiment problème.

On le disait, tout sera bon pour détruire dans l’opinion publique l’honneur de cet homme là. Et il n’est sans doute pas au bout de ses surprises. On pourra se rassurer en se disant qu’il en a sans doute connu d’autres. On s’inquiètera tout de même en constatant que si le pouvoir peut lâcher les chiens sur ces hommes là et en se demandant qui il pourrait épargner, qui pourrait trouver grâce à ses yeux, en dehors de lui même.

On s’indignerait volontiers si Ferry n’avait pas décidé que c’est inopportun. On comprendra qu’il serait effectivement de bon ton de garder nos mains pures en se gardant de jeter quelque coup d’oeil que ce soit en direction des voix qu’on fait taire. Dans notre politique, c’est manifestement devenu ce qu’on appelle une « méthode ».

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Petit meurtre entre amis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »18 janvier 2011

On en conviendra, les occasions sont rares de voir un débat véritablement philosophique s’installer sur la place publique. La sphère médiatique elle-même donne peu de place à l’expression développée d’idées, et la pensée prête à prononcer a envahi la majeure partie de l’espace médiatique, interdisant des problématisations trop ambitieuses, par avance considérées comme pénibles pour un public dont on décide a priori qu’il ne sera pas capable de fournir un quelconque effort pour accompagner le moindre raisonnement.

Dès lors, ces dernières semaines, voir Luc Ferry, dont on s’accordera à dire qu’il fait placer les livres qu’il publie dans le rayon « philosophie » des librairies, intervenir médiatiquement pour remettre l’indignation à sa place, peut être envisagé de deux manières différentes : soit il s’agit d’une exception dans le paysage audiovisuel français (enfin, une analyse philosophique trouve place au milieu du bavardage frénétique), soit il ne s’agit que d’un leurre qui fait passer pour philosophique ce qui ne l’est pas, à un public qu’on juge inapte à faire la différence.

Premier élément de discernement : dans l’idéal, la réflexion philosophique se veut désintéressée et non partisane. Or, le soudain intérêt que manifeste Ferry pour cette question n’est pas tout à fait du au hasard. Personne n’aura pu y échapper, puisque le phénomène éditorial s’est doublé d’une vague médiatique assez importante, la question de l’indignation s’est imposée ces derniers mois par l’intermédiaire d’un opuscule rédigé par Stéphane Hessel, au titre impératif : Indignez-vous ! En à peine 30 pages, Hessel y développe, sans prendre évidemment le temps d’approfondir l’analyse proprement philosophique de son concept, la nécessité qu’il y a pour le peuple à retrouver son aptitude à l’indignation, que l’embourgeoisement et l’avidité pour tout ce que l’augmentation du pouvoir d’achat permet d’acquérir ont peu à peu éteinte, comme on pisse sur les braises résiduelles du feu de camp avant de déguerpir.

Ce petit document, distribué à faible coût par une maison d’édition qui a eu le nez creux ne fait a priori pas tellement le malin : on y lit un propos volontiers un peu moralisateur, globalement altruiste et progressiste, rien de très surprenant, ni sur la forme, ni dans le fond. Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est que ces évidences trouvent un écho dans le public : chiffres de ventes tout à fait inattendus, qu’envieraient pas mal de ceux qui ont pourtant le traitement de texte opportuniste, et dont les écrits en grande partie dictés par les études de marché, calquant leur propos sur les opinions dominantes, n’atteignent pas la cheville des scores de vente de Hessel. De la confiture donnée à des cochons, doivent penser ceux dont la piscine ou la résidence secondaire dépendent de leurs performances éditoriales, puisque Hessel se paie même le luxe de ne pas écrire pour vivre. Du moins pas économiquement.

En fait, ce qui est surprenant, c’est qu’il y ait encore un marché et une clientèle pour les propos de Hessel, et on sent bien que c’est là ce qu’il y a de profondément gênant pour les petits soldats qui sont envoyés depuis quelques semaines pour dézinguer l’aimable, mais gênant, ancien-combattant. Il faut dire que, coup sur coup, au moins deux éléments venaient rassurer ceux qui se sentaient un peu seuls dans le cynisme économique ambiant. Deux succès qui réunissaient un public nombreux autour de ce qu’on pourrait appeler des « valeurs » de gauche, deux discours plaçant le marché sous l’autorité d’une certaine morale : « Le nom des gens » tout d’abord, qui de manière vraiment habile parvient d’abord à mettre en scène une pensée militante sans donner de leçon, parce que précisément cette pensée est présentée comme se dépassant elle-même, ou se sentant dépassée par le cours des choses, mais aussi à réchauffer un peu ceux qui avaient le sentiment de sentir se refroidir leur cœur, au milieu d’un monde sans cœur, et qui avaient besoin d’un peu d’opium pour se remonter le moral. « Indignez-vous » ensuite, qui a balayé en gros le même public d’une bonne grosse « good vibration », ressuscitant au passage des espoirs qu’on avait pourtant tout mis en œuvre, en haut lieu, pour faire taire.

Ainsi donc, les herbicides n’avaient pas tout à fait rempli leur mission, les réalistes n’avaient pas suffisamment arrosé de leur urine les étincelles d’espoir de ceux qui ne pensent pas que le réalisme s’identifie à l’acceptation du fait accompli. Et on ne tarda pas à voir apparaître ceux qu’on chargerait d’allumer les contre-feux.

Sauf qu’en l’occurrence, on sent bien la classe dirigeante un peu embarrassée de s’attaquer à Hessel. Et sans doute l’apparence même du bonhomme freine t elle les soldats qu’on envoie sur ses talons : voir Hessel à la télévision, c’est être confronté au vieil homme tel qu’on n’en croise plus beaucoup dans nos contrées, et physiquement parlant, c’est sans doute bête pour ceux qui se veulent gaullistes dans ce pays, mais le personnage fait immanquablement penser à De Gaulle. Même stature, même genre de phrasé, même discours un peu sentencieux, et surtout, même genre de légitimité. Et ce n’est pas qu’on soit vraiment amateur d’arguments d’autorité, mais bon, voir des hommes de droites contraints à se taire face à un discours qui ne va pas dans leur sens, parce qu’attaquer celui qui le prononce reviendrait à mettre en scène une sorte de parricide, et qu’on n’est pas sûr que l’électorat qu’on rassure en permanence grâce à la référence au Général qui est ici tout à fait réduit au pur et simple rang d’argument d’autorité, ce n’est pas pour nous déplaire.

J’ai pour la première fois remarqué ce court circuit idéologique en voyant Valérie Pécresse confrontée à Stéphane Hessel sur le plateau de « Ce soir ou jamais », sur France3, le 21 Octobre 2O10. Le thème du jour était la confrontation de la rue au « pouvoir », alors même qu’on « sortait » de longues semaines d’opposition rude, au cours desquelles on a (sans le vouloir ?) donné au gouvernement l’occasion de montrer à quel point il serait inflexible et « courageux ». De toute évidence, Valérie Pécresse et ses adjoints (François de Closet, qui est ce genre de type qui est tellement pertinent qu’il joue contre son camp sans s’en rendre compte (enfin, si, Pécresse avait l’air de s’en rendre compte, par moments)) avaient bien prévu leur coup contre leur interlocuteur, Besancenot (ok, terrain déjà exploré, on connaît sa rhétorique par cœur (comme lui, finalement), on sait comment prendre le personnage en tenaille pour le neutraliser), mais n’avaient envisagé l’hypothèse Hessel. Or, tous ceux qui ont déjà vu Valérie Pécresse sur un plateau télé savent qu’elle fonctionne comme Morano : captation de la parole, condescendance envers ses interlocuteurs, affirmations dogmatiques, usage de l’argument qui commence par « de toute façon », reprise en chœur des éléments de langage définis par les pontes de la comm’ et absence totale d’aptitude à entrer dans un quelconque débat, puisque débattre, c’est au moins émettre l’éventualité que l’interlocuteur puisse avoir une certaine valeur, alors même que l’UMP a pour tactique de refuser tout valeur à ceux qui ne rejoignent pas l’UMP. J’allais oublier, le Petit Journal a repéré une option présente chez Pécresse dont n’est pas dotée Morano : le regard « Matou », un peu comme le chat Potté dans Shrek, artifice dont elle usa beaucoup ce soir là, puisqu’elle fut inhabituellement contrainte à de longues plages de silence.

Le problème, dans une émission en direct, pour des gens comme Pécresse, habitués à ce qu’on leur ouvre le micro du début à la fin, et qui persuadent par une sorte de flot de jacasserie, c’est qu’ils ne sont pas habitués à se taire devant les caméras. Dès lors, ce soir là, le réalisateur eut de multiples occasions de faire de longs plans sur Valérie Pécresse sommée d’écouter les tunnels que s’autorisait Hessel, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’humeur n’était pas précisément celle de ceux qui sont reconnaissants envers les anciens combattants pour le courage dont ils firent preuve par le passé. Ce soir là, de toute évidence, la droite se demandait combien de temps il faudrait encore patienter avant que ces dinosaures politiques disparaissent du théâtre des opérations, emportant avec eux leur mémoire parasite, leurs valeurs handicapantes, leur aura néfaste pour la frime gouvernementale. De fait, il y avait deux mondes qui s’affrontaient sur le plateau, voulant mettre l’un et l’autre fin à l’existence de leur adversaire, à ceci près que l’un des deux ne pouvait avouer publiquement ses intentions. Comme on dit, si Hessel n’avait pas tant de succès editorial et médiatique, l’UMP ferait avec lui comme avec le reste des survivants de la résistance : patienter, en se disant qu’une fois qu’on aura défilé avec des fleurs, rien n’empêchera ensuite de venir déposer des gerbes sur leur tombe, avec le regard matou qui va bien, et s’approprier leur mémoire tout en saccageant leurs valeurs.

Pécresse ayant échoué, on dut attendre un peu avant que d’autres fantassins daignent s’attaquer au Général transfiguré. On réquisitionna Ferry, se disant sans doute que c’était sur l’aile philosophique qu’il convenait le mieux d’attaquer l’inattaquable. Il n’est pas le seul, certes, quelques opportunistes s’étant dit qu’ils pourraient se faire un nom en se payant l’ancien résistant (on s’offre les faits d’armes qu’on peut) : Mourad Kiddo, par exemple, qui trouve bon dans les colonnes du Causeur (qui porte assez bien son nom, il faut l’admettre) d’attaquer Hessel en lui reprochant d’avoir inventé « l’holocauste low-coast » (sic : on ne sait pas encore vraiment si après Auschwitz, il est possible de faire de la poésie, mais de toute évidence, pour les jeux de mots, la fête est ouverte). Mais Ferry est sans doute de tous les contradicteurs celui qui permet le mieux au bon lecteur du Figaro de se rassurer en le lisant : il serait possible de flinguer Hessel sans tuer le Père.

Or, le problème de Ferry, c’est qu’il ne peut quand même pas se griller totalement en se portant volontaire pour jouer les sophistes de service. Alors il lui faut un argument fort, quelque chose qui convainque. Il faut admettre que le coup qu’il tente est original, puisqu’il consiste en gros à être simplement gonflé : Hessel donne des leçons de morale avec son indignation ? Alors on affirmera tout simplement que l’indignation n’est pas un sentiment moral. Joli. Ne pouvant pas affirmer cela péremptoirement, Ferry argumente, sur le mode kantien : l’indignation, c’est ce qu’on ressent envers les autres, puisque, selon lui, on n’est jamais indigné par soi même. Dès lors, puisque ce n’est pas un sentiment universalisable, et puisque Kant, depuis longtemps canonisé quand ça l’arrange par l’évêque Ferry, a dit que la loi morale se reconnaissait à ceci que sa maxime peut être érigée en loi universelle, l’indignation se trouve excommuniée, interdite d’entrée dans le paradis des sentiment moraux.

Et hop.

On imagine assez bien, dans les coulisses, Gérard Majax et Ferry tentant d’entrer en communication avec Garcimore pour être sûrs de réussir leur tour de passe-passe. On crut deviner, d’ailleurs, Ferry prononcer en douce les mots « Ublaoup, Barbatruc » juste après avoir joué les orateurs de haut vol.

Il y a juste un petit problème, dans l’argument ferryen, ici. C’est que prendre Kant à témoin, c’est bien beau, mais il faudrait alors le faire jusqu’au bout. D’abord, affirmer que l’indignation ne vaut que pour les autres, c’est aller un peu vite en besogne. Que les politiques de droite n’aient jamais honte de rien et qu’ils soient systématiquement convaincus d’être dans le droit chemin ne permet pas d’accepter l’induction selon laquelle tout le monde serait dénué de cette aptitude. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’effectivement, si l’indignation ne peut valoir que pour les autres, alors on ne peut pas en faire un sentiment moral. Mais voila, Hessel ne tombe pas dans ce panneau, puisqu’il affirme à plusieurs reprises que sa propre pensée est susceptible d’indigner d’éventuels adversaires politiques.

D’autre part, Kant ne réduit pas le critère moral à la seule universalité. Il montre aussi que la morale réclame la reconnaissance en autrui d’une dignité qu’il définit comme le fait de n’être jamais réductible à un moyen, et à la nécessaire reconnaissance en lui d’un but en soi. Faisons une pause : imaginons une seconde une morale qui aurait la dignité comme point de mire, mais devrait s’interdire de reconnaître les atteintes à la dignité. Si la chose peut se concevoir, on doit admettre qu’il s’agirait d’une morale purement intellectuelle, ne visant à aucun moment l’action (avoir les mains propres tout en étant manchot, comme le reprochait Péguy à Kant). Or, de nouveau, on se trouve là devant une contradiction, puisque précisément, Ferry reproche à Hessel de ne proposer qu’une posture morale ne visant pas l’action. On ne comprend plus très bien, ou plutôt on comprend trop bien la manœuvre : en faisant mine de ne pas voir la possibilité pour l’indignation d’être l’étincelle de l’action, Ferry se pose en activiste de la morale, dont on ne sait dès lors pas très bien comment il oriente son action (ni quelle action il a mise en oeuvre, d’ailleurs, mais on n’est pas du genre à demander des comptes, n’est ce pas ?), puisque la morale kantienne a, grâce à lui, perdu sa boussole.

On objectera, évidemment, que derrière tout ça, l’argument de fond c’est que l’indignation est un sentiment, là où la morale exigerait, pour Ferry, de recourir à la raison. C’est d’ailleurs un aspect de son argumentation quand il regrette le caractère partial, partiel et relatif de l’indignation. Mais, d’une part, il faudrait alors qu’il distingue la raison calculatrice et technique de la raison morale. Et de nouveau on comprend bien pourquoi il ne fait pas cette distinction : cela conduirait à devoir reconnaître que dans le monde asservi à la technique, la raison peut tout à fait anéantir la dignité humaine. Le vingtième siècle en a fourni des exemples tragiques, que Ferry ne peut pas laisser de côté. Et on voit mal quel argument permettrait de condamner l’indignation contre ces épisodes là.

Or jusqu’à preuve du contraire, si on doit distinguer parmi les hommes de ce temps là, on peut quand même trancher entre ceux qui s’accommodent de tout, ne voyant le mal nulle part, et ceux qui sont simplement frappés, comme on le serait par la foudre, par l’impossibilité à trouver un accord avec le fait accompli. Et il parait difficile de nier que tous ceux qui ont agi étaient bel et bien frappés par cette foudre là, si puissante qu’elle permit un instant de fonder une union sacrée entre des combattants que, pour le reste, tout séparait.

Affirmer que l’indignation est aujourd’hui inutile, c’est jouer les gardiens de l’ordre établi en clamant « Circulez, y a rien à voir ». Mais ce n’est pas au pouvoir de décider de cela, c’est à ceux qui détiennent, qu’on le veuille ou non, l’autorité, et jusqu’à présent, n’en déplaise à Mme Alliot-Marie, c’est le peuple qui la détient, de discerner là où il y a quelque chose à voir, et là où on peut fermer les yeux. On entend bien que les amis politiques de Monsieur Ferry aimeraient bien qu’on ne regarde pas les sans papiers, les « roms » ou ceux qui la finance asservit au cycle insensé production/consommation. On comprend que Hessel puisse être conçu comme un rabat-joie, un trouble fête quand il vient dire publiquement qu’on peut regarder ces choses et les considérer comme anormales. On conçoit que ça n’arrange pas les membres du gouvernement, que quelques paires d’yeux, chez quelques citoyens, soient indignées par exemple de voir des ministres venir faire les soldes devant les caméras de télévision, afin de « donner l’exemple ». Toute voix qui vient rappeler qu’on peut ne pas trouver ça normal vient rompre un charme qu’on avait conçu comme définitivement efficace.

Donc, mobilisation générale contre le soldat Hessel, qu’on traitera désormais, malgré tout le respect qu’on prend bien garde de signaler au passage, avant de lui flanquer un grand coup de pelle dans la nuque, d’aimable vieillard un peu passéiste, avec ses combats d’arrière garde et ses valeurs d’antan.

On signalera pour finir que ce gouvernement a tout de même un problème idéologique de fond à mettre au clair (tout en devinant qu’il n’en ait absolument pas l’intention) : ainsi, il ne faudrait considérer comme légitimement moraux que les sentiments susceptibles d’être universalisés. On en déduit donc qu’aujourd’hui, en France, une des seules choses qui vaille d’être combattue, c’est le discours altruiste et vaguement humaniste de Stéphane Hessel. Sinon, Ferry ne se donnerait pas la peine de se fendre d’un article pour dézinguer l’indignation, puisqu’il ne semble se mobiliser que pour les causes universelles. Et si on devait mettre cette cause ci en balance avec le soutien que le peuple tunisien aurait pu attendre de la France (enfin, quelque chose nous dit que le peuple tunisien ne se faisait pas vraiment d’illusions à ce sujet), alors l’universalité du jugement condamnant Hessel justifierait qu’on s’attaque à lui plutôt qu’à Ben Ali. Et il faut admettre qu’entre un Stéphane Hessel s’exprimant publiquement et un Ben Ali qui se serait maintenu au pouvoir, seul le premier des deux pourrait constituer un danger pour le pouvoir en place, qui a bien compris, à l’instar de son ex-homologue, que l’indignation peut parfois pousser tout un peuple à prendre soudainement conscience de l’injustice de sa situation.

Autant dire que tant qu’on le pourra, on fera feu de tout bois pour discréditer, autant que faire se peut, ce potentiel de lucidité. Il faut flinguer le soldat Stéphane.

PS : Je suis tombé sur d’autres détails intéressants dans la rhétorique anti-hesselienne ici : http://malesherbes.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/09/indignation.html

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Synchronicity

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM Laisser un commentaire »17 janvier 2011

Pour illustrer le précédent article, alors même que j’étais en train de le corriger, les premiers tweets annonçant que Slim Amamou fera partie du gouvernement provisoire, comme secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports défilent sur mon écran. Je vois les messages de congratulation défiler.

Il n’est pas exclu que cette totale synchronisation avec l’évènement, confortablement installé à mon bureau, soit une illusion parmi plein d’autres. Ne pouvant en décider, je décide de la vivre tout de même, et d’accompagner l’info, simplement en la relayant.

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