Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.
Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.
Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 - Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.
Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.
Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.
C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :
Certains jours, on se prendrait presque à regretter la naïveté dont on faisait preuve dans les années 80 en matière de lutte contre le racisme, quand on se donnait bonne conscience en portant une petite main « touche pas à mon pote ». Certes, faire de l’étranger un pote a priori, c’est faire de lui, de toutes façons, cet étranger qu’il FAUT aimer, et pas ce citoyen avec lequel on est dans un espace commun, mais au moins, en ces temps là, il y avait un minimum de mobilisation mentale possible contre un certain nombre de phénomènes qui, dès lors, ne pouvaient tout simplement pas se produire.
Il semblerait qu’on se soit aujourd’hui habitués à un certain nombre de faits et de propos : le passé judiciaire d’un candidat PS fait l’objet d’une enquête scrupuleuse et de propos relevant, d’un point de vue pénal, de la diffamation de la part des soutiens de la liste opposée aux régionales ? Aucun problème. L’affaire n’est relayée au JT de TF1 et Canal+ que lorsqu’aucun démenti ne lui est offert. En somme, ces medias sont tout simplement complices du mensonge lorsqu’il a lieu, mais se refusent à toute information lorsque les faits sont établis. Mieux encore : quand, enfin, on tient sur le plateau du Grand Journal de Canal+ le patron de l’UMP lui même, on n’obtient de lui aucune condamnation de la diffamation, et il en rajoute sur les accusations. Bien entendu, il n’explique à aucun moment le fait que pour Ali Soumaré, quelques lignes sur son casier judiciaire posent problème là où pour un certain nombre de responsables politiques représentants de l’UMP, ces lignes semblent n’en pas poser. On n’aura pas davantage d’explications sur le fait qu’une enquête impliquant davantage qu’une simple investigation journalistique ait été effectuée sur ce candidat particulier, ni sur le fait qu’une fois les accusations les plus importantes démenties, le premier secrétaire de l’UMP ne relève même pas qu’en effet, certaines des accusations étaient fausses, préférant sceller pour de bon dans l’esprit de l’électorat visé l’association simple : individu noir = délinquance. La naïveté des années 80 aurait mis des milliers de personnes dans la rue pour empêcher cela; il semblerait qu’aujourd’hui on se soit fait à cette idée. Dans la video qui suit, on remarquera le ton, tout à fait typique du discours UMP depuis maintenant un moment. On remarquera que maintenant, les hommes politiques, quand on leur fait une objection sur un argument qui n’est pas soutenable, répondent juste « Vous m’indiquerez quand je pourrai continuer », ce qui signifie que le discours doit s’écouler en un monologue qui ne doit rencontrer que des hochements de tête d’approbation. Ce que les journalistes offrent souvent.
On remarquera, au passage, que lorsque Georges Frêche se trouve un peu malmené par son propre camp, les medias lui sont grand ouverts pour lui permettre de riposter (sur Canal, longuement). Ali Soumaré subit des attaques mediatiques qu’on peut juger bien plus graves, et c’est Xavier Bertrand qui est invité pour venir justifer des attaques, alors même qu’on sait qu’elles sont mensongères. Magique, non ?
Mais, à la rigueur, de la part d’un parti politique qui se sait souffrant d’un manque de reports de voix au second tour des régionales, on peut à la limite comprendre (accepter, c’est autre chose, mais on saisit assez bien la logique qui préside à ces stratégies de communication). En revanche, on peut se demander dans quelle mesure il est compréhensible qu’une entreprise telle que la SNCF joue, elle aussi, la carte de la stigmatisation des populations étrangères. Ainsi, Les contrôleurs de trains de midi-Pyrénées ont ils trouvé dans leurs casiers des affichettes leur conseillant de se méfier d’une partie précise des usagers : les roumains. On voit d’ici l’ambiance dans les trains, si la logique d’opposition des populations entre elles devait se développer de cette manière, et si de manière générale, les origines des uns et des autres devaient systématiquement donner lieu à ce genre de schémas. Voici le texte que la SNCF diffuse :
« Ces dernières semaines des soucis ont été rencontrés avec des Roumains.
En effet de nombreux vols de bagages ont été constatés.
Nous vous demandons de redoubler de vigilance.
Par ailleurs tous les faits de roumains doivent être signalés au PCNS »
Libre à chacun de deviner ce qu’est un « fait de roumain ». On devine que leur simple présence suffit, et on attend juste une seconde notice nous indiquant comment les reconnaitre. Ce qui, dans la logique des choses telles qu’elles se font ces temps ci, devrait constituer l’étape suivante de notre lent, mais sûre, glissement vers ce qui constitue de plus en plus clairement notre point de chute.
On prendra comme un signe des temps le fait que ces initiatives, qui ne sont que les relais d’une volonté qui se veut, de plus en plus, politique (même si elle constitue, en fait, la négation même de la « polis » telle que nos ancêtres ont pu, en leur temps, en bâtir l’idéal), ne provoquent aujourd’hui qu’un très faible écho. On notera, aussi, que si ces initiatives sont prises, c’est pare qu’il est de bon ton, dans l’espace public tel qu’il est devenu, de les prendre, et qu’on n’y craint plus de réprobation majeure. Ici encore, le plus saisissant n’est pas tant que les propos soient tenus, que ce que la tenue de ces propos suppose de complaisance envers eux, a priori.
L’armée de Terre a toujours bénéficié d’une communication du genre efficace. Aujourd’hui, elle nous plonge en pleine pensée nietzschéenne, sur le thème « Deviens ce que tu es ». Pour ce faire, nous montre t elle, comme elle le faisait dans ses anciennes publicités, des hommes et femmes au service d’autres êtres humains ? Que nenni ! Cette fois, l’armée est en embuscade, elle attend. Elle est au service, oui, mais des français Monsieur, parce que c’est nous qu’on les paye, tout de même.
Autant dire que la pub semble prendre sa part dans une communication qui a un certain don pour construire ce qu’on appellera… une ambiance…
Deux illustrations, pour compléter le post précédent.
L’une à propos des djeuns qui aiment se prendre pour des adultes, et qui se battent pour une cause qui vaut le coup qu’on se mobilise : le droit de montrer ses jambes (avec un argument imparable : on est faits avec des jambes, c’est pour qu’on les montre. On ne comprend pas très bien pourquoi l’écervelée porte de quelconques vêtements, on ne comprend pas tellement, non plus pourquoi elle ne pousse pas la logique aussi loin en ce qui concerne son cerveau, qui semble amplement inutilisé, alors que la nature l’en a dotée (mais ça, c’est une des grandes lacunes qui semble plomber l’argumentation de ceux qui ont tendance à dire des trucs du genre « on nous a donné ceci, c’est pour que cela ».
Franchement, sans accabler excessivement la jeune rebelle qui se bat pour des droits fondamentaux, tout en étant parfaitement compatible avec la citoyenneté telle qu’elle se définit aujourd’hui, (c’est-à-dire : bats-toi, méprise ceux qui ont quelque chose à t’apprendre, comporte toi comme une unité autonome, ne se souciant que de ses droits, de son bien être, de l’accomplissement de sa propre volonté, quelle qu’elle soit, l’essentiel demeurant plus dans la vérification de l’absence de toute limite (oui oui ma chérie, on te laissera tout faire, on ne te fera jamais obstacle, on sera compréhensifs et ouverts à la moindre inflexion de tes envies livrées à elles-mêmes, rien ne sera conditionné à quoi que ce soit, tout te sera indéfiniment possible, car il ne faut pas, il ne faut surtout pas que tu connaisses la moindre des frustrations) que dans un quelconque projet identifié qui ferait de cette petite unité de consommation, enfin, quelqu’un), tout en participant activement à ce monde tel qu’il est désormais censé être, c’est-à-dire entièrement tourné vers la jouissance, au sens le plus strict qu’on puisse donner à ce terme (c’est-à-dire l’absence d’attente, l’immédiateté, le contact direct avec ce qui satisfait, l’exigence de la satisfaction qui ne saurait supporter le moindre report, parce que je vaux tout de même bien une satisfaction là, maintenant, tout de suite, parce que si j’attendais mon tour, si je renonçais, si je m’accommodais, on pourrait penser de moi que je me satisfait de peu, or ma jouissance, c’est moi, et si je jouis peu, je suis peu aussi ; dès lors, ma jouissance est non négociable, il faudra bien s’y plier : je VEUX montrer mes gambettes, non pas parce que je suis la première salope venue, mais simplement parce qu’on m’a signifié que ça m’était interdit. D’ailleurs, vous voulez vous débarrasser de moi ? Essayez donc de m’interdire de sauter par les fenêtres… Après tout, vous avez bien réussi à vous débarrasser de moi en tant que citoyenne en me demandant de m’intéresser à l’histoire, aux sciences sociales, regardez comme je vous ai bien niqués : maintenant, je crois sincèrement que le port du bermuda ras l’bonbon figure au nombre des droits de l’homme), ce type d’individu (peu importe qu’il s’agisse de jeunes filles, ou de skateurs, ou de teuffeurs, ou de trentenaires bavant d’envie devant une Audi siglée RS-line, ou d’un cinquantenaire voyant dans la croisière un préambule au paradis) peut-il une seule seconde sembler disposer d’une quelconque autonomie de pensée et de comportement ?
Entendons-nous bien : ils font ce qu’ils veulent, ils le disent assez pour qu’on puisse les croire. Mais faire ce qu’on veut ne définit pas la liberté. Tout au plus cela désigne t-il la possibilité d’agir aléatoirement, de manière désordonnée. Qu’ils appellent cela « liberté », grand bien leur fasse. Qu’on doive les suivre dans cette voie, on peut en douter, même si on sent bien qu’on ferait assez « couleur locale » si on limitait ainsi la réflexion. Mais si la jouissance se reconnaît dans l’absence de distance, et si la liberté consiste précisément dans le dépassement de ce qu’on est, alors on pourra se permettre de prétendre que le simple fait de faire ce qui nous passe par la tête et d’obtenir satisfaction ne soit pas exactement suffisant pour pouvoir prétendre être autonome ; au contraire, même, être convaincu d’être ainsi libre, c’est sans doute se mettre en position d’être aliéné.
L’autre montre comment Jean-François Copé conçoit le dialogue. La séquence est tellement caricaturale qu’elle ne nécessite presque aucun commentaire : Pour une fois, le problème ne semble pas venir du montage, mais de l’incapacité de Copé à laisser la parole à la femme voilée à laquelle il est confronté. Elle saura ce que son contradicteur pense, lui ne saura jamais quels sont ses arguments à elle. Apparemment, une femme est censée ne parler que par son visage, sa voix ne transmet rien. Autant dire qu’on ne sait trop comment on fait au téléphone, et que les aveugles doivent se sentir bien seuls. Cependant, cette femme parvient à placer une ou deux répliques au milieu du flot copésien ; on y devine alors qu’elle n’est pas complètement écervelée, et qu’elle ne se promène pas avec des bâtons de dynamite scotchés tout autour d’elle. Cela ne signifie pas que ses arguments vaillent plus que ceux de la lycéenne qui veut porter ses mini-bermudas : qu’on croit s’entendre dicter son accoutrement par le Ciel ou par la Mode, la valeur du message semblera à tous ceux qui ne croient ni en l’un, ni en l’autre, légèrement suspecte. Mais on ne peut pas, non plus, affirmer qu’elle pose plus de problème, dans son expression, que celles qui veulent exhiber leurs jambes en toutes occasions.
En somme, ce que nous privilégions, ce n’est pas la liberté, mais la plus parfaite intégration des automatismes comportementaux permettant de participer à plein régime aux processus de production/consommation qui maintiennent nos économies hors des zones excessivement rouges, et nous maintiennent donc en vie. Ainsi, tout ce qui relève de l’addiction consumériste reçoit a priori une approbation générale, et toute autre influence sur nos comportements est a priori considérée comme aliénante. Peu importe si cela doit nous conduire à développer des logiques parfois étrangement paradoxales (par exemple, à considérer que lors des grèves de transports en commun, les grévistes prennent en otage les passagers, alors que la grève met au contraire en évidence le fait que les véritables preneurs d’otages sont les employeurs, puisque ce sont eux qui considèrent l’absence de l’employé comme inacceptable), puisque seul l’objectif compte : maintenir, envers et contre tout, une consommation au moins égale à ce qu’elle était auparavant. Mais, finalement, au quotidien, peut-on vraiment affirmer que la loi du marché soit plus contraignante que celle des obligations vestimentaires ? Certes, l’une peut s’additionner à l’autre. Mais en dehors de cette situation, on ne peut pas affirmer qu’il y ait d’un côté, la liberté, et de l’autre, l’oppression. Comme pour les autres situations dans lesquelles une influence s’exerce sur les hommes (c’est-à-dire, en gros tout le temps), la liberté ne tient pas à la situation elle-même, mais à l’aptitude qu’on a (ou pas) à se laisser mener par elle. Peu importe dès lors qu’on autorise à porter un voile, ou qu’on interdise de ne pas le porter. La civilisation que nous sommes devrait avoir suffisamment confiance en sa propre identité pour garantir aux personnes qui la composent un droit à prendre elles mêmes position face aux influences qui s’exercent sur elles, par le biais de l’éducation, par le biais de la protection physique, et par le biais d’une émancipation économique qui ne condamne pas les plus jeunes générations à demeurer indéfiniment dans le cercle familial, et qui ne condamnera pas plus tard ces mêmes générations à héberger à la maison leurs propres parents, privés de retraite à l’exacte mesure où ils furent privés d’emploi.
Autant dire, pour poursuivre les pistes tracées dans le précédent article, que tant qu’on n’aura pas considéré l’oppression économique comme bien plus scandaleuse que celle que peuvent exercer quelques excités religieux, on pourra toujours gigoter devant quelques épouvantails, on aura tout au plus détourné l’attention, et c’est la réalité sur laquelle on aura jeté un voile. Comme quoi la dissimulation forcenée peut produire d’intéressants effets de révélation.
Puisqu’un autre que moi a eu l’énergie de le faire, et qu’il pointe par ici, renvoyons lui la balle au vol.
J’avais vu cette séquence au moment même où elle avait lieu : Dechavanne venu faire de la promo sur Canal+, et sortant du conducteur rédigé par l’attachée de presse pour soudainement prendre une liberté de ton qu’on ne lui connait pas sur sa chaine maternelle. J’avais hésité à mettre l’extrait en ligne, à moitié par manque de temps, et à moitié parce que je soupçonne le coup de pub déguisé (honnêtement, tout le monde, Denisot en premier, baillait d’avance à l’idée de devoir supporter cette nécessaire promo pour une énième émission de jeu, la séquence ne serait pas restée dans les annales, alors, le petit sketch de Dechavanne tombe finalement bien : la séquence circule maintenant un peu partout), à moitié aussi parce qu’on m’aurait fait remarqué, par commentaire interposé, que je ferais mieux d’aller voir le dernier Dumont, plutôt que de regarder des conneries à la télé (et ce serait pas faux !).
Je reviens tout de même sur le caractère éventuellement cynique de la démarche de Dechavanne. Son petit speech sur les écoeurements qu’il ressent face à la France du moment est quand même un poil sidérant. Soit Dechavanne est un corps de grand dadais qui enferme l’esprit de Liloo, l’héroine du 5ème élément (le film dont le titre se met au niveau du public : il aurait pu s’intituler « Quintessence », mais non, non, ça devait être considéré comme clivant). Il faut croire que Dechavanne vient juste de se poser trente secondes devant un écran branché sur la chaine qu’il anime. Parce que bon, tout de même, si la France devient ce qu’elle est, on ne peut certes pas en faire peser la responsabilité uniquement sur TF1, mais on peut tout de même, très objectivement, affirmer que la chaine met un certain bon coeur à l’ouvrage quand il s’agit d’édifier les masses de manière à produire la France telle qu’elle en arrange certains. Plus sidérant encore, il n’a pas l’air de très bien se rendre compte de la mission que lui même accomplit au sein de ce dispositif ! Vider les esprits pour les rendre disponibles aux messages publicitaires et aux « informations » (que je nommerais plutôt « édifications », en l’occurrence).
Dès lors, il a belle mine, de venir jouer les pucelles effarouchées sur Canal, en faisant mine de prendre des risques par rapport à sa hiérarchie. C’est tout l’inverse, d’après moi : TF1 a tout intérêt à avoir dans ses rangs des animateurs qui sachent jouer sur les deux tableaux : crétins profonds sur ses propres plateaux, et engagés à l’extérieur. Les messages ne se parasitent pas, parce que le marché des téléspectateurs est, sur ce terrain, très segmenté : on ne zappe pas du Grand journal vers le JT de 20h, parce que le Grand Journal est précisément conçu comme un moyen d’échapper aux poncifs de TF1 (du point de vue du style, parce que pour le discours, en dehors de la séquence du Petit Journal, qui semble devoir continuer longtemps à foutre la honte à toutes les rédactions de JT des chaines classiques, en faisant à une toute petite équipe ce que des armadas d’encartés de la Presse ne daignent pas ne serait-ce qu’essayer de faire : faire parler le microcosme au delà du discours de façade, et dès lors révéler, en dehors de cette séquence salutaire, donc, Ariane Massenet est là pour veiller au grain et placer ses petites piques envers tout visiteur de gauche, et sa petite pommade sur les pieds de tout représentant du pouvoir).
Afin d’éviter une focalisation excessive sur le monde tel qu’il va, hypnotisons nous :
Un clip hypnotique, d’un groupe mélangeant influences psyché et ambiances noctambules. Il n’y a rien de mieux, pour rebooter les neurones, que prendre la bagnole et tailler la route de nuit, sans destination particulière. Certes, le carburant se faisant rare, le projet devient incorrect. Mais ils sont finalement peu nombreux, les Kowalski qui conservent dans leur garage, les uns une Dodge Challenger R/T, les autres une Ford Gran Torino, et même si les V8 boivent leur ration de gazoline, décidément insoucieux de l’essence, ces quelques pale riders devraient laisser nos stations essence moins asséchées que ne le sont leurs perspectives.
Le groupe, c’est Kill for Total Peace.
Le titre, c’est 50 seconds.
Le clip est réalisé par Helena Klotz.
Ce genre d’engin auditif se tient dans l’écurie Pan European Recordings, dont on peut souvent penser le plus grand bien. La preuve ? Larry Debay, qui est un des disquaires survivants de la capitale du monde (L’exodisc, Paris18), ne tarit pas d’éloges à propos de Kill for Total Peace : « Se réveiller avec le cerveau bombardé par mille informations inutiles. Un monde adulte n’offrant qu’un univers froid totalitaire. Contact de nuits sauvages. Connexion sur des stratégies obliques. Elaboration d’un univers musical. Des liens tissés par 5 garçons aux pensées nouées sur une visée commune. Lumières aveuglantes. Douceur des paysages. Grisaille de sites industriels. Au bout de la rue où se trouve leur studio, ils marchent. » Sons dotés de têtes chercheuses vérouillées sur les neurones, obstinément : ça ne fait bouger que la tête, de l’intérieur. Mais Helena Klotz l’a bien saisi : ce sont là les paysages dans lesquels nous pouvons cruiser sans limite vers nos vanishing points quand tous les soleils se sont éteints.
Bien, je me suis sorti de la première phrase en faisant en sorte qu’on ne puisse pas trop trop m’accuser d’oser parler de la crise dans le petit monde des producteurs de séries alors que bon, nous nous entendrons, bien sûr, sur le fait que ce n’est pas exactement dans ce milieu que la crise se fait le plus cruellement sentir. Evidemment. Crise de la production, parce que le spectateur des séries est de moins en moins souvent téléspectateur, et de plus en plus souvent internaute, ce qui contrarie beaucoup les annonceurs publicitaires qui financent ces productions.
Crise dans le récit, puisque particulièrement aux Etats Unis, on a compris qu’on pouvait, d’une part, en bons héritiers des malins géniaux tels que Douglas Sirk, pervertir les conventions en semblant les reproduire, et d’autre part porter à l’écran la crise elle-même en mettant faisant des prolos des héros, en redonnant les lettres de gloire perdues aux combattants de l’ombre, à ceux qui ne sont pas en train de tirer les marrons du feu de la crise, ceux qui, tout simplement en vivent la première vague, et qui n’ont pas fini de déguster (on reste sidéré de voir Hung prendre racine dans les usines désaffectées de Detroit, dans les USA transformés en friche industrielle globale, dans laquelle errent quelques working poors désabusés quand, en France, on en est encore à filmer des flics ripoux dans des commissariats super soigneusement designés pour avoir l’air négligés ou à raconter les aventures sentimentales de jeunes cadres oisives qui semblent avoir les moyens de ne rien glander au boulot, voire même de se faire virer sans que ça remette en question leur loyer, leurs crises d’achats compulsifs, leurs sorties dans les soirées branchées parisiennes et tout ce qui accompagne cette mise en scène des vies mises en scène, et ce n’est même pas une mise en abyme, non, c’est juste de la mise à plat) la manière dont on se charge de les consommer en retour.
Crise dans le récit, enfin. Et pour le coup, belle mise en évidence que la création ne vient pas tant de l’imagination fertile des créateurs que des conditions matérielles, sociales, et en l’occurrence économiques de leur réalisation. Ainsi, plutôt que poursuivre les internautes qui téléchargent les épisodes des séries que HBO produit, la chaine payante qui est à la racine des séries actuelles préfère explorer de nouvelles pistes, prenant pleinement en compte la nouvelle donne, et adaptant la narration au mode particulier de diffusion sur le net.
Ainsi nait un premier concept, que HBO nomme « le Cube ». Sans doute cela va t il s’affiner, et se trouver un nom plus satisfaisant, mais le principe apparait là, devant nous, d’une narration non linéaire, d’un récit construit en réseau, poussant enfin ce principe bien plus loin que n’ose le faire jusque là le jeu vidéo. Je ne présente pas plus le principe ici, puisque je l’ai déjà fait là.
Moment de joie, Christian Estrosi présentant la pièce de théâtre jouée ce soir dans sa bonne ville de Nice, et diffusée en direct à la téloche.
Là où l’exercice devient savoureux, c’est que la pièce en question, portant pour titre ADA, l’Argent des Autres, de Jerry Sterner, mauvaise pièce d’ailleurs, et fort mal jouée (enfin, il faut dire que le rôle principal est tenu par Boujenah, qui fait du… Boujenah… et qui contraint tout le reste de la troupe à se mettre à son diapason, autant dire que tous les personnages ressemblaient soudainement à des clowns, seul Pierre Vaneck parvient à résister à ce tsunami d’outrance, mais seul contre tous, ça n’avait plus grand sens, mais passons). On ne s’attardera pas sur la pièce elle-même : ce n’est pas du théâtre, seule la réunion des actionnaires, mettant les spectateurs, dans la salle, à la place des actionnaires (ce qui, pour un public composé de notables niçois, n’exigeait pas vraiment de la part des spectateurs de grandes aptitudes aux rôles de composition), aurait pu donner quelque chose, si on avait poussé la chose jusqu’au moment où la nausée aurait pris tout le monde, dans une sorte de brusque prise de conscience des conséquences des placements qui ont financé, entre autres, ce théâtre, ces pouvoirs d’achat qui ont permis de s’acheter une place, dans ce théâtre pour cette soirée télévisée qui est l’endroit où il faut être ce soir, les berlines premium qui ont permis de s’y rendre, le restau qui suivra l’ennuyeuse pièce, et tout ce qui entre dans le standing d’une vie réussie menée à Nice, parmi les actionnaires.
La pièce est mauvaise, soit. Mais avec ses gros sabots, elle tient son petit discours « concerné » sur le rôle destructeur de la finance dès qu’elle porte sur l’industrie son regard aveugle et sourd aux destinées des salariés, comme de celles des entrepreneurs. En gros, la pièce tourne autour du rachat d’une bonne vieille boite de production de cables métalliques par un liquideur qui veut seulement faire un gros bénéfice avec son rachat. Classique, mais pas très théâtral.
Il était juste savoureux de voir Estrosi, maire de Nice, apparaître avant le lever de rideau (rideau qui ne se levait d’ailleurs pas, préférant coulisser sur le côté, trahissant l’inadaptation du sujet à l’art du théâtre, qui réclamait en fait l’écran de cinéma, mais bref) pour accueillir la France entière (ces soirées de théâtre à la télé ont systématiquement du succès) à une soirée de communion autour de la critique de la finance.
Estrosi menait la manifestation de ces gauchistes.
A Nice.
Un élément rassurant, tout de même ? A la fin de la pièce, comme dans le meilleur des mondes au gouvernement duquel Estrosi participe, activement (quand même, si le ministre de l’industrie protège l’industrie comme le ministre de l’éducation nationale protège l’éducation nationale… les liquideurs et délocalisateurs ont un bel avenir devant eux, non ?), et comme dans au cinéma, the winner takes it all.
NB : L’illustration réclame quelque explication, semble t-il. Cette photo de Trintignant est extraite du film, L’Argent des autres, tourné en 1978 par Christian de Chalonge. Autant la pièce est médiocre, autant le film est bel exercice de maîtrise formelle. Il y a du Kubrick dans sa mise en scène, Trintignant y est droit comme la justice, les espaces y sont dénués de toute forme de chaleur, et on pressent déjà, en cette fin des années 70 que, désormais, après avoir plié le monde ouvrier, on allait régler leur compte aux cadres.
ou bien Guaino & c° sont tellement géniaux qu’il serait dommage de ne lire leurs discours qu’une fois,
ou bien dans les secrétariats de l’Elysée, on est un peu payé à rien foutre.
Toujours est-il que quand il s’agit de s’adresser aux agriculteurs, on les prend suffisamment pour des cons pour leur ressortir au mot près de longues séquences d’un discours prononcé neuf mois plus tôt. Et histoire d’enfoncer le clou, notre bien aimé président, qui ne peut pas ne pas savoir qu’il ressort le même sketch pour la seconde fois, va introduire son speech par les mots suivants : « Je ne suis pas venu tenir un discours que vous avez déjà entendu ». On imagine assez bien les discussions précédant ce grand moment : « Nicolas, je vous écris un nouveau discours pour les bouseux ? – Non non Guaino, vous avez mieux que ça à faire, trouvez nous donc quelques bons mots pour Frédéric Lefebvre, il est en petite forme ces dernières semaines, je vais leur refaire le discours de l’autre fois, de toute façons, les pécqueneaux sont comme les poissons rouges, ils n’ont pas de mémoire à long terme. Pour faire d’une pierre deux coups, je recaserai la bonne vieille formule de la terre comme identité nationale, ça flattera la tendance extrême droite de la France profonde ». Et voila comment on ressert deux fois les mêmes plats, à l’Elysée (pour des hommes qui se tapent des repas à 5000 € par personne, ça fait un peu mesquin, non ?), quand il s’agit d’inviter au dîner de cons du jour la paysannerie française que Sarkozy doit, ce jour là, et malgré ses réticences, caresser dans le sens du poil.
Heureusement, en France, une petite équipe de journalistes repère ce genre de choses. On profitera de cette séquence mélangeant parfum de scandale (ou plutôt de mépris) et amusement public pour se demander pourquoi ces éléments d’enquête journalistique sont systématiquement produits par cette petite équipe d’irréductibles journalistes dont Yann Barthes est le visage et qui en quelques très courtes minutes de Petit Journal, passe réunions politiques auxquels ils semblent bien être les seuls journalistes à se rendre, discours présidentiels, propos de campagne, au crible d’un regard qui est tout simplement critique. Jamais un seul JT ne repère quoi que ce soit de ce genre. Ils ont pourtant d’autres moyens, et c’est censé être leur mission…
L’extrait vidéo vient donc de cette géniale séquence quotidienne qu’est le Petit Journal sur Canal+ :
Finalement, si on aime la terre, on aime finalement moins les paysans, qui ne sont pris en considération que parce qu’ils sont, à l’approche de nouvelles élections, les voix de la terre auxquelles on ne peut pas dire clairement « Tirez vous, pauvre cons », et que le citoyen lambda, ne mettant jamais les pieds dans une exploitation agricole, voit encore le cultivateur comme une sorte de croisement en Yves Duteil, Gérard Klein et Hugues Aufray, pas comme un déverseur de produits chimiques : mais on sait d’où vient cette double lecture du paysan dans cette manière décomplexée qu’a l’UMP de lier ces temps ci identité nationale et terroir. Si les nègres du président arrêtaient de piller Pétain quand il s’agit de parler à la France profonde, ils pourraient nous sortir quelques autres références, voisines, mais prenant moins de gants avec le même sujet.
En effet, les formules de Sarkozy, sur la terre, humus de l’identité nationale française (comme si il n’y avait de terre qu’en France, et d’agriculteurs qu’hexagonaux) sont finalement tirées de la rhétorique pétainiste : tout le monde a connecté son discours, prononcé deux fois, à l’annonce faite aux français par le maréchal Pétain, le 25 juin 1940, des conditions de l’armistice :
»Ce n’est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c’est une portion de France qui meurt. Une jachère à nouveau emblavée, c’est une portion de la France qui renaît. »
Ce qui est génial, c’est que si on relit le passage, on s’aperçoit qu’à aucun moment on ne parle des paysans eux mêmes, il ne s’agit que de la terre. C’est un seigneur, ou quelqu’un qui se croit tel, qui parle de ses terres dont il aime qu’elles fructifient. Mais quand le même courant de pensée décrit les paysans eux mêmes, c’est une autre image qui apparaît. Quittons Pétain, mais allons vers Lucien Rebatet, fasciste revendiqué, auteur d’un roman parait-il bon (Les deux Etendards, mais il y en a tellement d’autres, des romans parait-il bons…). Dans son ouvrage intitulé Les Décombres, il raconte son itinéraire personnel, et son implication dans la seconde guerre mondiale, sous un angle forcément un peu particulier. Un passage s’intéresse à la visite d’incorporation, moment où Rebatet se trouve, avec tous les hommes de sa classe d’âge, dans le plus simple appareil, sous le regard des médecins sélectionneurs. Mais un autre voyeur les observe, c’est l’auteur lui-même, qui a ces mots au sujet de ceux qui viennent du monde agricole :
« Les visites d’incorporation ont commencé pour toute ma fournée. Ce sont des cérémonies interminables. Elles offrent tout loisir pour contempler à l’état de nature un bon millier de mâles français. Il s’en faut de beaucoup que ce spectacle soit réconfortant. La race de ma province a sans doute toujours été plus résistante que belle. Mais elle est réellement abîmée, négligée. Il faut dix bouches pour réunir trente-deux dents intactes. Les ptoses, varices, hernies, ulcères, scrofules sont en nombre incroyable. Les moeurs d’un régime et d’un peuple se jugent aussi dans ce défilé de paysans, avec leurs ventres énormes et mous sur des cuisses rachitiques et des genoux en boulets, leurs échines arquées, leurs omoplates décollées, leurs thorax étiques, leurs mâchoires pourries, leurs oreilles suintantes, leurs estomacs aigris, leurs foies décomposés. Je ne suis qu’un citadin de carcasse solide mais d’apparence fort modeste, un gratte-papier confiné dans des imprimeries empestées, avec quelque cinq mille nuits de veille derrière lui, mais du moins sobre et lavé. Je me situe dans une très honorable moyenne parmi tous ces hommes de la terre et du grand air. »
Lucien Rebatet, Les Décombres, p. 156 (oui, mes lectures m’étonnent parfois moi-même un peu !)
Allez, soyons médisants quelques secondes : si toi, lecteur, tu ressens quelque trouble à la lecture de ces lignes, si tu aimes les ambiances de vestiaires, les corps masculins tels qu’ils sont dans la réalité, et non tels que les films de propagande (que ce soit Les Dieux du stade par Riefenstahl ou Les Dieux du stade par le Stade Français) les mettent en scène, si toi aussi tu sens bien qu’il y a chez Rebatet un regard qui est loin d’être insensible à la vue de ses semblables dans leur plus simple appareil, méfie-toi : tu ferais peut être bien partie de ces gens qui sont capables d’être émus par les lutteurs de 40 ans, et je me demande si, au-delà du dégoût affiché pour ces corps étrangers à sa propre nature, il n’y aurait pas chez Rebatet une tentation pour cette mauvaise vie là. Parcourir les pages de récits de « lutte » de ce personnage là, c’est se trouver dans un univers qui transpire la virilité et la fascination qu’elle provoque sur celui qui en est le témoin. Le problème de la fascination, c’est qu’elle est autant une attirance qu’une répulsion. Chez le fasciste qui nous occupe ici, c’est ce second effet qui prédomine, mais on ne peut pas s’empêcher de soupçonner qu’il ne s’agisse, finalement, que de dénégation. Mais revenons aux paysans auxquels la droite s’adresse : si, dans une version électronique des Décombres, on fait une recherche sur « paysans », on ne trouve que des détails de cet acabit. En revanche, une recherche sur le mot « paysage » permet d’atteindre des passages tels que celui qui suit :
« Nous sommes bien partis pour la zone des armées, mais pour celle des Alpes. Le ridicule est fidèlement attaché à mes pas de troupier.
J’ai du moins découvert, chemin faisant, l’admirable vallée de la Drôme, que je rougis d’avoir ignorée jusqu’ici. A huit heures du matin, elle a toute la lumière, les valeurs ocrées, bleutées et argentées des Corots d’Italie ; leur dessin aussi, vieilles citadelles méridionales, petits villages en colimaçons, premiers cyprès de pleine terre, châtaigniers et chênes verts agrippés aux collines sobres. Bientôt, les lignes, toujours aussi pures et nettes, se font plus tourmentées. Le coteau devient montagne, la Drôme bleue et rapide devient torrent et parle des neiges qui barrent l’horizon. La nature est en veine d’imagination et prodigue toutes ses fantaisies. Eboulis colossaux et harmonieux, ravins, falaises, gorges, cimes, chaque tournant du chemin est une surprise nouvelle. Le ciel latin est de tous côtés escaladé par des rochers étranges et élégants. C’est le paysage qui comble toutes mes prédilections, le Midi et l’Alpe, la noblesse d’une terre déjà provençale, mais soulevée d’un lyrisme qui fouette incomparablement l’esprit. »
Ibid, P. 178
La terre sans ceux qui la travaillent, la géographie sans l’homme, le paysan mis sous terre, réduit à son statut de bête de somme nécessaire. D’ailleurs, quand Rebatet parle de l’agriculture, ce dont il se soucie, c’est de voir les juifs être propriétaires de la terre et du bétail.
Tel est le discours qui se tient encore sur les agriculteurs : tellement attachés à la terre par le regard politique qu’ils y sont embourbés, tellement abstraits qu’on oublie, quand on leur parle, au-delà des financements qui ne font qu’alimenter cette activité censée être elle-même nourricière, de les rappeler à leurs devoirs devant cette terre qui est, dès lors, elle même abstraite, puisqu’on la glorifie tout en la polluant.
On sent bien, derrière ces mots dont on semble suffisamment fier pour se permettre de les servir plutôt deux fois qu’une, le double langage et la double pensée d’une droite qui n’est en fait pas si à l’aise que le discours veut bien l’affirmer avec le matériel idéologique qu’elle manipule. Encore un effort pour être totalement décomplexée ?
N’osant assumer pleinement ce que je vais écrire, qui est encore en chantier, je vais mettre tout ça sur le dos d’un de ceux que je suis en train de lire :
La Société intégrale, de Cédric Lagandré est un de ces livres qui osent frayer leur chemin sur une arrête de la pensée particulièrement sensible, celle de la mise à jour des formes que prend le nazisme dans la vie contemporaine. Sous le regard inspirateur d’Hannah Arendt, son auteur tente de poursuivre ce qu’elle avait déjà deviné après guerre : il y a une illusion d’optique dans notre manière d’être persuadés que nous en avons fini avec le nazisme, sous prétexte que nous n’ouvrons plus de camps de concentration et que nous n’avons plus, inscrits dans nos programmes politiques, de volonté d’exterminer telle ou telle partie de la population. L’épigraphe du livre de Lagandré nous incite à la prudence au moment de nous exonérer des fautes commises par nos prédécesseurs :
« Ces « éléments [dont la cristallisation a abouti au totalitarisme] ne cessent pas d’exister dès lors qu’un ou que tous les régimes totalitaires ont été vaincus. [...] Si les puissances extra-européennes du monde entier, à qui il a fallu six ans pour vaincre l’Allemagne hitlérienne, avaient saisi ces éléments, elles n’eussent pas favorisé le rétablissement du statu quo complet en Europe – avec les anciens systèmes politiques des classes et des partis qui continuent , comme s’il ne s’était rien passé, à se désintégrer et à préparer le terrain pour des mouvements totalitaires. Et elles n’eussent pas manqué d’accorder toute leur attention à l’accroissement d’une population constituée de réfugiés, ainsi qu’à l’extension de l’état d’apatride ».
Hannah Arendt – La Nature du totalitarisme
Evidemment, le terrain est glissant : les parallélismes entre nazisme et toute autre forme de situation politique sont toujours des exercices effectués sur le fil du rasoir, dont on peut craindre qu’ils soient une facilité, un schématisme de la vue qui consiste à faire des analogies grossières, parce que parlantes. Le problème, c’est que l’interdiction de ce genre de mise en parallèle constitue, elle aussi, une facilité permettant de critiquer, depuis un surplomb moral confortable, les pensées qui se trouvent exactement là où elles doivent être : en équilibre au dessus de l’abîme. Aussi faut-il se fier à son propre sens critique et examiner au cas par cas la pertinence des rapprochements. Et Lagandré apporte dans sa courte étude des pièces à conviction qui, parce qu’elles font penser à d’autres qui, avant lui, ont déjà arpenté ces territoires de la honte, poussent à espérer qu’elles puissent aider à réaliser un peu plus et à quel moment charnière de l’histoire nous nous trouvons. En vrac, la référence à Arendt ayant déjà été effectuée, on pense aussi bien à Foucault, qu’à Agamben, qu’à Anders, à Fassinder ou aux actionistes viennois. On pense aussi beaucoup à La Question humaine, tant le livre de François Emmanuel que le film de Nicolas Klotz. Ensemble, ces oeuvres constituent peu à peu un tissu, un filet permettant de saisir, à différentes échelles, ce dont « nazisme » peut être le nom. Ce que La Société intégrale apporte, même si c’est en s’appuyant sur des bases théoriques qui le précèdent, c’est une lecture des enjeux et principes du nazisme plaquée sur les méthodes et orientations politiques de notre temps, par delà leur innocence revendiquée. Forcément, une telle lecture est, vis à vis de ce qui arrive, orientée. Comment, sinon, lire des passages tels que celui qui suit ?
« Ainsi que l’écrit Hannah Arendt, la terreur totalitaire n’a pas pour fin « le bien être des hommes ni l’intérêt d’un seul homme, mais la fabrication du genre humain » (Le Système totalitaire, P. 298). Elle peut faire l’économie, dans cette fabrication de toutes pièces, de ce à quoi donne lieu toute société réelle, plurielle et mélangée, conflits, mécontentements, heurts, litiges et contradictions, autant de rappels à la contingence de l’artifice politique et à l’exigence continuelle d’en surmonter le démembrement. Hitler tenait ainsi le Parlement, lieu où les conflits sociaux sont représentés et dénoués, pour un espace de discutaillerie sans fin. Ces imperfections, selon le point de vue nazi, n’avaient lieu qu’en raison du caractère simplement historique, « bâtard » et non originel, des sociétés ordinaires; sitôt qu’on bâtit la société selon un modèle, il va de soi qu’on la bâtit parfaite, et qu’on n’a plus besoin d’en discuter. On n’a plus besoin du caractère brouillon qu’induit dans la société en général, et dans le Parlement en particulier, l’usage de la parole. Une fois mise en place dans la réalité, cette société intégrale est nécessairement sans devenir ni modification, étant idéale a priori. »
Cédric Lagandré – La société intégrale; P. 22
Comment, lisant ceci, ne pas penser aux images qui suivent ? Ou bien, plutôt : comment, voyant ces images qui suivent, ne pas penser aux mots qu’on a lus ?
Spontanément, le principe simple de l’identification s’accomplit. Si Sarkozy fustige à ce point toute forme d’opposition à son action, et si un des ressorts essentiels du totalitarisme est précisément constitué par ce refus des alternatives, des autres voies, du dialogue, alors comment ne pas considérer que « Sarkozy » est, tout simplement, le nouveau nom donné à ce totalitarisme qui ne se fonde à aucun moment sur le bien-être des hommes ? Peut-être. Et pourtant, c’est là que l’interprétation spontanée trouve ses limites : au-delà du discours agité, au-delà de cette manière de dire « c’est comme ça, ça ne sera pas autrement », le regard porté sur le comportement gouvernemental montre clairement qu’il ne s’agit en fait, à aucun moment, d’une quelconque pureté. Sinon, le programme électoral serait, tout simplement, accompli envers et contre tout; ce qu’il n’est pas. La preuve : les électeurs le regrettent, les supports politiques s’en plaignent. La pureté initiale du projet a été sacrifiée sur l’autel du réalisme politique. Comme quoi, la droite peut se prendre dans les gencives la baffe que la gauche s’était infligée toute seule en 1981.
Faut il être rassuré ? Doit-on s’en sortir à bon compte en constatant simplement que « ce qui se passe » n’a rien à voir avec le nazisme, puisque nous ne sommes finalement gouvernés que par des êtres de faible envergure qui se contentent de se servir en servant, et qui tentent de se servir le plus possible en servant le moins possible ? On le pourrait, si de tels individus n’étaient élus qu’une fois, et si les électeurs les abandonnaient tout à fait quand ils ont révélé leur tendance à profiter de cette place qui leur fut donnée. Or tel n’est pas le cas.
Curieusement, d’élection en élection, inlassablement, nous persistons à mettre aux mêmes postes les mêmes têtes, y compris quand nous savons pertinemment que les raisons qu’elles ont de s’accrocher à ces postes consistent avant tout en les avantages que cela leur donne. C’est bien qu’au delà des candidats qu’on nous propose et des promesses qu’ils nous font, quelque chose d’autre nous anime.
Emettons une hypothèse peu réjouissante : et si le véritable relent de nazisme ne se trouvait pas dans nos dirigeants, et si le nazisme était si intimement inscrit en nous qu’il était possible d’inciter à élire certains candidats plutôt que d’autres sur le seul principe du réveil de la disponibilité, en nous, d’une telle orientation ? Et si le nazisme était non pas ce qu’il s’agit de nous imposer, mais cette corde d’autant plus secrète qu’elle constitue le tabou absolu, qu’il suffirait de faire vibrer pour faire élire ceux qui osent en jouer afin, non pas qu’ils accomplissent le programme de Hitler, parce que l’histoire ne repasse les plats de manière aussi lisible, mais que les conditions de l’action efficace pour eux-mêmes et ceux qu’ils représentent soient réunies, ce qui implique parfois de faire mine de mettre en oeuvre ces programmes totalitaires qu’ils mettent en avant au moment d’être élus ?
Ainsi, l’homme politique auquel nous sommes confrontés aujourd’hui ne serait pas celui qui a pour objectif d’éliminer toute une partie d’une population. Le politique auquel nous sommes confrontés serait plutôt celui qui accepte de faire le sale boulot que le peuple lui réclame si en échange ce peuple ne réclame pas sa part du gâteau. En d’autres termes, Sarkozy et ceux au service desquels il se tient s’en foutent totalement de la pureté. Ils ne la revendiquent que si ils sentent que le vent du moment le réclame. D’où les sondages d’opinion permanents, d’où les trois afghans renvoyés chez eux par Eric Besson, sans mauvaise conscience, mais sans zèle particulier non plus, parce qu’aux yeux de cette majorité pour laquelle cela compte, finalement, trois, cela suffit à faire preuve de bonne volonté. Ce n’est que la quantité nécessaire d’action à mettre en oeuvre pour que le peuple se dise qu’il en a été selon sa volonté, non pas celle qu’il revendique, mais celle dont il est secrètement porteur. Ce gouvernement a tellement bon dos que lorsque le peuple a mauvaise conscience, il accepte sans broncher de se voir accuser de nazisme, d’être le reflet dans le miroir que le peuple refuserait de voir.
Dès lors, effectivement, notre président agit. Et comme il le dit, il en faudrait beaucoup plus pour l’arrêter, tout simplement parce que les enjeux sont aujourd’hui beaucoup trop importants, parce que jamais nous autres, électeurs, n’avons été à ce point à fleur de peau, et qu’il s’agit d’en profiter jusqu’au bout, crise après crise, tension après tension. Sarkozy n’interdit pas les commentaires. Il n’interdit pas les discours, les critiques. Il dit simplement que là n’est pas son terrain d’action, malgré les apparences. Et il a raison : le commentaire n’est plus aujourd’hui qu’une manière de s’assurer que nous ne sommes pas les responsables de ce qui s’accomplit. Une expérience récente va le montrer. J’ai suivi, il y a quelques jours, à l’occasion d’une formation liée au dispositif Lycéens au cinéma, une séquence de travail sur le passionnant film Nulle part terre promise, d’Emmanuel Finkiel. Parmi les participants, certains interprétaient la fuite du groupe de réfugiés kurdes vers l’occident, tel qu’il était filmé, à bord de camions bâchés, avec tout ce que cela comporte de traque policière, comme une image de la déportation. Les parallèles étaient nombreux : camion/trains, kurdes/juifs, policiers allemands à la frontière/policiers allemands à l’entrée des camps, jusqu’à une analogie sidérante entre les cheminées d’une usine filmée sur le lieu où les réfugiés sortent de leur camion et les chambres à gaz. On peut certes laisser à chacun la possibilité d’interpréter les films comme il l’entend. Cependant, on assistait, là, à un schéma de pensée un peu saisissant dans sa manière de s’agripper à sa bonne conscience : tranquillement, des profs de toutes disciplines étaient en train de se mettre d’accord sur le fait que le déplacement des populations de l’Est vers l’Ouest relevait de la déportation, de l’holocauste, ce qui impliquait, comme corolaire, que l’Occident, le territoire où nous vivons, soit un camp de concentration. Qu’est ce qui viendrait créditer une telle interprétation ? L’Etat policier, la main mise de l’argent sur le monde, les expulsions (en même temps, il faudrait savoir : la déportation peut difficilement se faire dans les deux sens, ou alors, il faut utiliser un nouveau concept (ce qu’il faut effectivement sans doute faire)). Pourquoi pas. Mais il semble alors impossible de tenir un tel propos au sein même du camp. Il semble impossible d’être calé dans son siège de cinéma, et de simplement pouvoir dire de telles choses sans sortir immédiatement pour combattre un tel Etat.
Or, on va oser cette hypothèse : si nous ne le combattons pas, c’est qu’il nous arrange, et qu’il nous arrange précisément en cela que tout en accomplissant le sale boulot, il nous laisse commenter ce qu’il fait, et ce dans la mesure où il sait que ce commentaire n’ira jamais jusqu’à l’empêchement : nous tapons nos blogs, nous lisons nos journaux, nous parlons de tout ça autour des machines à café, ça permet aux réunions de famille d’avoir des sujets de conversation, mais jamais ce commentaire n’ira jusqu’à l’action. Observons les secteurs qui pourraient proposer de véritables alternatives, la gauche, les syndicats par exemple. Tous ne sont tolérés qu’à la stricte condition qu’ils s’en tiennent à leur rôle de commentateurs. Dès qu’ils commencent à passer à l’action, c’est une riposte violente qui s’abat, avec la réprobation des bonnes consciences, y compris dans l’opposition.
Ainsi, la situation est elle particulièrement compliquée, car à focaliser notre attention et nos commentaires sur le guignol qui semble nous gouverner, nous oublions de plus en plus que la première responsabilité politique du citoyen est de savoir se gouverner lui même. Et à trop penser que l’homme à abattre s’appelle Sarkozy, nous oublions deux choses : tout d’abord qu’il n’est que l’homme de main d’autres que lui, dont les intérêts sont considérés comme supérieurs à tout ce qu’on peut appeler « politique ». Ensuite que Sarkozy est formé selon le visage exact de notre mauvaise conscience, c’est à dire celle qu’on aime voir accomplie sans oser la reconnaître, c’est à dire, aussi, celle dont on peut d’autant plus jouer qu’elle demeure inconnue de nous autres, principaux intéressés. Supprimer le masque que l’on a choisi pour visage collectif, c’est prendre le risque de se trouver confrontés à nous-mêmes. On peut douter qu’on ose de sitôt tenter une telle opération vérité.