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Master Minc

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »10 mai 2010

Se battre comme un beau diable, voila la devise que semble avoir choisie Alain Minc. Comme on a du mal à l’imaginer adulte (qui, au-delà de 9 ans, se peignerait d’une telle manière ? Qui semblerait en permanence aussi satisfait qu’un enfant content d’avoir bien fait ses devoirs ?), on supposera qu’il y eut un moment, dans son enfance, où Alain Minc dût lire quelqu’histoire de club des cinq, dans laquelle était mentionnée cette expression, désignant l’attitude de ceux qui, se croyant bras droit du Bon Dieu, font les diables, et se démènent, gigotant dans tous les sens, prenant des poses et effectuant des prises, telles qu’ils les ont vu faire, à l’identique, pour la beauté du geste.

Coup sur coup, deux actes de sacrifice.

Le premier, celui qui a du coûter beaucoup à Minc, étant donnée l’humiliation que ce moment génère dans ses interventions médiatiques, a consisté à vouloir prendre la défense d’Eric Besson, contre Stéphane Guillon, en écrivant à destination de ce dernier un portrait au vitriol à l’eau oxygénée, pensant le lire à l’antenne juste après le passage du portraitiste en titre de France Inter. Manque de bol, Minc s’est trouvé devant une absence : mal renseigné, il ne savait pas que le Jeudi, ce n’est pas Guillon qui tient le micro, aussi était il tout attristé d’avoir sur les bras sa composition écrite pour rien, à tel point qu’il ne put s’empêcher d’en livrer des bribes à droite à gauche, fier de lui comme peut l’être un collégien qui vient de coucher dans son carnet intime les boursouflures de son coeur ardent. Le lendemain, sur Canal+, Guillon lui-même, à la lecture du texte en question, reconnaîtra la naissance d’un nouveau comique, l’épisode où Minc traite son interlocuteur de cocaïnomane ayant le double intérêt de le conduire sur les pentes escarpées de la calomnie (mais ça, depuis les élections régionales, ça semble faire partie de la rhétorique de campagne de l’UMP, et ça semble ne plus devoir être puni par la loi), et de faire preuve d’un comique sans doute involontaire, (on imagine difficilement Minc cynique) : Sous-entendre que Guillon carbure à la cocaïne pour protéger les plus hautes sphères de l’Etat a quelque chose d’innocemment naïf qui ferait plaisir à voir si cet aveuglement n’était pas le fait d’un type qui donne son avis sur tout (c’est une chose) à des oreilles qui sont trop contentes de voir dans ces opinions la validation qui leur manquait pour pousser le bouchon politique toujours un peu plus loin. On imagine combien Besson a du se sentir défendu par un tel petit soldat à l’humour de plomb. On imagine aussi combien les divers plateaux tv ont du ensuite avoir le sentiment de rejouer en live quelques scènes du dîner de cons quand il fallait y accueillir la raie ambulante pour lui demander un avis éclairé sur le monde tel qu’il va et les affaires telles qu’elles s’y mènent, à ceci près que le benet, ici, a un pouvoir que lui envieraient pas mal d’esprits véritablement éclairés.

Le second, c’est le meurtre du père. Ne l’oublions pas : Minc est en âge de nous faire son Oedipe. En politique, quand tout s’effrite, que les conseillers historiques du président commencent à bander mou, qu’ils ne se donnent même plus la peine d’écrire de nouveaux discours à un patron suffisamment occupé à autre chose pour ne pas s’apercevoir qu’il prononce plusieurs fois de suite les mêmes propos, il est temps de montrer qu’on pourrait aisément prendre la place de ceux en qui la foi commence à mettre le drapeau en berne. Position idéale de ceux qui aiment le pouvoir s’en avoir envie d’en supporter la responsabilité, le poste de conseiller est manifestement avidement recherché, et Minc a du se dire que la première occasion de se signaler serait la bonne. Autant dire que l’hospitalisation de son père a du briller à ses yeux comme une aubaine. Au-delà de l’entreprise de storytelling (la simple idée de Minc menant des réflexions économiques dans les couloirs de l’hôpital où est soigné son propre père en dit long sur le niveau d’obnubilation dont souffre le personnage, et si il n’y avait pas un patient sur un lit de malade, on pourrait même se marrer en l’imaginant arpentant les couloirs de l’hôpital, en train de chercher à droite à gauche des sources d’économies pour le pays), au-delà de la soudaine implication de la vie privée dans la réflexion politique, il s’agit bien de glisser en douce, l’air de rien, une idée nouvelle dans le paysage des idées : il y aurait un âge au delà duquel il ne serait plus pertinent de payer les frais de santé, particulièrement si ceux-ci sont élevés. Economiquement, c’est imparable : la meilleure manière de remettre de l’argent au sein des corps caverneux des budgets de l’Etat, c’est de ne plus payer un certain nombre de prestations sociales. Et tant qu’à faire, autant taper sur celles qui coûtent le plus cher. Les maladies touchant les plus vieux sont évidemment moins intéressantes, économiquement parlant, que la vaccination imaginaire (mais financée quand même) de tous les français contre la grippe (et plutôt deux fois qu’une, tant qu’on y est) : le soin des vieux, c’est du temps, de la présence, ça coûte, et ça ne rapporte rien à personne. Mauvais calcul.

De toute façon, il va falloir se faire à cette idée qu’on commence à nous seriner gentiment : c’est bien beau de vivre si longtemps, mais trop, c’est trop. Il va falloir penser à crever un peu plus tôt. Sauf, évidemment, si on a les moyens de se payer des soins post-mortem, sauf si on a assez de fric ou de patrimoine pour financer la vie au delà de la date de péremption. Autant dire que la proposition a l’avantage de la pertinence et de l’à-propos, puisque par un heureux hasard, ce sont bien les plus riches qui coûtent le plus à la collectivité, puisque ce sont ceux qui vivent le plus longtemps (si ce n’était pas le cas, ça ferait bien longtemps qu’on prendrait en compte la pénibilité et l’espérance de vie dans les calculs de retraite, ce dont on se garde bien, évidemment).

Bien sûr, pour ne pas être taxé de monstruosité, Minc se garde bien de vouloir généraliser son beau principe à toutes les personnes âgées : seules seraient concernées celles qui en auraient les moyens. Autant dire qu’on voit mal à partir de quand on peut considérer que certains en ont les moyens, et d’autres pas. Autant dire surtout qu’il s’agit une fois de plus de glisser une nouvelle idée en douce, et de la laisser doucement s’installer dans les esprits, afin de les préparer. On nous vantera certainement encore le système de santé anglais, qui priorise certains patients en plaçant les autres au second plan des soins, et on nous dira enfin qu’on n’a pas le choix :  le secteur privé n’a plus les moyens de prendre en charge les personnes âgées. Que les plus riches d’entre elles aillent financer le secteur privé, de leur présence désormais lucrative (alors, quand les cliniques se seront fait une spécialité d’accueillir à prix d’or tous les fêlés du col du fémur les plus friqués de l’hexagone, on pourra même décider de subventionner leur louable activité, histoire de mettre de la moquette sous les déambulateurs). Et comme la loi de la nature (et Minc ne cesse de rappeler à quel point le marché est notre « oxygène », qu’il n’y a pas d’autre réalité que lui même, qu’il n’existe aucune alternative en dehors de l’ordre dont il bénéficie) commande qu’on ne conserve que ceux qui sont en état de produire, on proposera ensuite de ne plus financer, non plus, les soins des enfants. Après tout, une forte natalité, moins coûteuse, permettra qui plus est de proposer aux entreprises des employés moins souffreteux, la sélection naturelle ayant éliminé ceux qui pourraient faire perdre de précieuses ressources en congés maladie.

Une fois de plus, quand on est actionnaire, on trouve que les impôts font un peu moins mal au cul à payer, quand on les verse directement à des personnes privées, dont on fait soi même partie, plutôt qu’à l’Etat, qui en fait nécessairement mauvais usage, puisqu’il capte cette ressource dont on est privé quand on est « investisseur » (entendons, de nos jours, « bénéficiaire »).

Replongeant au fin fond de ma bibliothèque, je m’aperçois que Minc n’a rien inventé : en 2003 sortait un petit roman de Jean-Michel Truong, intitulé Eternity Express. Le quatrième de couverture disait ceci :

« Dans un futur proche. Toujours plus assoiffés de nouvelles technologies, les investisseurs mondiaux n’ont pu anticiper le sinistre krach boursier qui vient de frapper l’Occident aux portes du chaos. Aujourd’hui incapable d’entretenir cette génération de baby-boomers devenus pauvres et vieillissants, l’Union est contrainte de voter la fameuse « loi de délocalisation du troisième âge ». L’idée est simple : un TGV rempli de retraités qui, via l’Europe centrale puis la Sibérie, file jusqu’en Chine, direction Clifford Estates, luxueux ensemble d’habitations et lieu rêvé pour finir ses jours. Mais cette première expédition ne tarde pas à dévoiler son lot de surprises et de personnages troubles… »

Autant prévenir, les amateurs de littérature n’y trouveront pas tout à fait leur compte. En revanche, ceux qui aiment tisser un lien entre les compositions écrites d’Alain Minc et ces « lots de surprises », et ces « personnages troubles » pourront trouver dans ce roman une fable tout à fait adaptée aux temps qui courent.

Il me semble qu’on pourra aussi lire, ou voir Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973)

La production industrielle aliénée fait la pluie. La révolution fait le beau temps.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »2 mai 2010

Batifolant presque au hasard dans les écrits de Debord, télévision tournant un peu à vide sur une chaine d’informations continues (à vrai dire, l’appellation est tout à fait usurpée, s’agissant d’une chaine française : la désinformation y est monnaie courante, et le spectacle y est permanent), soudain, une collision accidentelle produit un effet de sidération qui me laisse un bon moment en arrêt, le regard alternant entre écrans, pc d’un côté, télé de l’autre. Sur Itv, on relaye le dernier clip publicitaire de Greenpeace, sur mon écran, un texte s’affiche, La Terre Malade, de Guy Debord, daté de 1971.

D’un côté, la demande somme toute polie aux gouvernements en place de faire quelque chose, et la mise en avant de l’image de l’action (la main humaine, dont on oublie un peu facilement qu’elle est tout autant la cause du problème que le moyen de sa solution), de l’autre, l’action de l’image. Le contraste était trop intéressant pour ne pas fusionner tout ça d’un coup d’un seul sur un seul et même écran, que vous êtes, si tout se passe comme prévu, en train de scruter.

On reconnaîtra à l’un et à l’autre des documents proposés un talent rhétorique assez édifiant. On rappellera cependant qu’une différence notable les sépare : l’un se fait passer pour une action effective, l’autre sait qu’il n’en est rien. Et c’est sans doute loin d’être un détail (et la même problématique touche cet écran devant lequel vous vous trouvez, à l’instant même).

« La Planète Malade

La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel. Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène – et vers quelle date – la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est à dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme.

Tandis que des imbéciles passéistes dissertent encore sur, et contre, une critique esthétique de tout cela, et croient se montrer lucides et modernes en affectant d’épouser leur siècle, en proclamant que l’autoroute ou Sarcelles ont leur beauté que l’on devrait préférer à l’inconfort des « pittoresques » quartiers anciens, ou en faisant gravement remarquer que l’ensemble de la population mange mieux, en dépit des nostalgiques de la bonne cuisine, déjà le problème de la dégradation de la totalité de l’environnement naturel et humain a complètement cessé de se poser sur le plan de la prétendue qualité ancienne, esthétique ou autre, pour devenir radicalement le problème même de la possibilité matérielle d’existence du monde qui poursuit un tel mouvement. L’impossibilité est en fait déjà parfaitement démontrée par toute la connaissance scientifique séparée, qui ne discute plus que de l’échéance ; et des palliatifs qui pourraient, si on les appliquait fermement, la reculer légèrement. Une telle science ne peut qu’accompagner vers la destruction le monde qui l’a produite et qui la tient ; mais elle est forcée de le faire avec les yeux ouverts. Elle montre ainsi, à un degré caricatural, l’inutilité de la connaissance sans emploi.

On mesure et on extrapole avec une précision excellente l’augmentation rapide de la pollution chimique de l’atmosphère respirable ; de l’eau des rivières, des lacs et déjà des océans, et l’augmentation irréversible de la radioactivité accumulée par le développement pacifique de l’énergie nucléaire ; des effets du bruit ; de l’envahissement de l’espace par des produits en matières plastiques qui peuvent prétendre à une éternité de dépotoir universel ; de la natalité folle ; de la falsification insensée des aliments ; de la lèpre urbanistique qui s’étale toujours plus à la place de ce que furent la ville et la campagne ; ainsi que des maladies mentales – y compris les craintes névrotiques et les hallucinations qui ne sauraient manquer de se multiplier bientôt sur le thème de la pollution elle-même, dont on affiche partout l’image alarmante – et du suicide, dont les taux d’expansion recoupent déjà exactement celui de l’édification d’un tel environnement (pour ne rien dire des effets de la guerre atomique ou bactériologique, dont les moyens sont en place comme l’épée de Damoclès, mais restent évidemment évitables).

Bref, si l’ampleur et la réalité même des « terreurs de l’An Mil » sont encore un sujet controversé parmi les historiens, la terreur de l’An Deux Mille est aussi patente que bien fondée ; elle est dès à présent certitude scientifique. Cependant, ce qui se passe n’est rien de foncièrement nouveau : c’est seulement la fin forcée du processus ancien. Une société toujours plus malade, mais toujours plus puissante, a recréé partout concrètement le monde comme environnement et décor de sa maladie, en tant que planète malade. Une société qui n’est pas encore devenue homogène et qui n’est pas déterminée par elle-même, mais toujours plus par une partie d’elle-même qui se place au-dessus d’elle, qui lui est extérieure, a développé un mouvement de domination de la nature qui ne s’est pas dominé lui-même. Le capitalisme a enfin apporté la preuve, par son propre mouvement, qu’il ne peut plus développer les forces productives ; et ceci non pas quantitativement, comme beaucoup avaient cru le comprendre, mais qualitativement.

Cependant, pour la pensée bourgeoise, méthodologiquement, seul le quantitatif est le sérieux, le mesurable, l’effectif ; et le qualitatif n’est que l’incertaine décoration subjective ou artistique du vrai réel estimé à son vrai poids. Pour la pensée dialectique au contraire, donc pour l’histoire et pour le prolétariat, le qualitatif est la dimension la plus décisive du développement réel. Voilà bien ce que, le capitalisme et nous, nous aurons fini par démontrer.

Les maîtres de la société sont obligés maintenant de parler de la pollution, et pour la combattre (car ils vivent, après tout, sur la même planète que nous ; voilà le seul sens auquel on peut admettre que le développement du capitalisme a réalisé effectivement une certaine fusion des classes) et pour la dissimuler : car la simple vérité des nuisances et des risques présents suffit pour constituer un immense facteur de révolte, une exigence matérialiste des exploités, tout aussi vitale que l’a été la lutte des prolétaires du XIX siècle pour la possibilité de manger. Après l’échec fondamental des tous les réformismes du passé – qui tous aspiraient à la solution définitive du problème des classes -, un nouveau réformisme se dessine, qui obéit aux mêmes nécessités que les précédents : huiler la machine et ouvrir de nouvelles occasions de profit aux entreprises de pointe. Le secteur le plus moderne de l’industrie se lance sur les différents palliatifs de la pollution, comme sur un nouveau débouché, d’autant plus rentable qu’une bonne part du capital monopolisé par l’État y est à employer et manœuvrer. Mais si ce nouveau réformisme a d’avance la garantie de son échec, exactement pour les mêmes raisons que les réformismes passés, il entretient vis-à-vis d’eux cette radicale différence qu’il n’a plus le temps devant lui.

Le développement de la production s’est entièrement vérifié jusqu’ici en tant qu’accomplissement « de l’économie politique : développement de la misère, qui a envahi et abîmé le milieu même de la vie. La société où les producteurs se tuent au travail, et n’ont qu’à en contempler le résultat, leur donne franchement à voir, et à respirer, le résultat général du travail aliéné en tant que résultat de mort. Dans la société de l’économie surdéveloppée, tout est entré dans la sphère des biens économiques, même l’eau des sources et l’air des villes, c’est-à-dire que tout est devenu le mal économique, « reniement achevé de l’homme » qui atteint maintenant sa parfaite conclusion matérielle. Le conflit des forces productives modernes et des rapports de production, bourgeois ou bureaucratiques, de la société capitaliste est entré dans sa phase ultime. La production de la non-vie a poursuivi de plus en plus vite son processus linéaire et cumulatif ; venant de franchir un dernier seuil dans son progrès, elle produit maintenant directement la mort.

La fonction dernière, avouée, essentielle, de l’économie développée aujourd’hui, dans le monde entier où règne le travail-marchandise, qui assure tout le pouvoir à ses patrons, c’est « la production des emplois ». On est donc bien loin des idées progressistes du siècle précédent sur la diminution possible du travail humain par la multiplication scientifique et technique de la productivité, qui était censée assurer toujours plus aisément la satisfaction des besoins « antérieurement reconnus par tous comme réels », et sans « altération fondamentale » de la qualité même des biens qui se trouveraient disponibles. C’est à présent pour produire des emplois , jusque dans les campagnes vidées de paysans, c’est-à-dire pour utiliser du travail humain en tant que travail aliéné , en tant que salariat, que l’on fait « tout le reste » ; et donc que l’on menace stupidement les bases, actuellement plus fragiles encore que la pensée d’un Kennedy ou d’un Brejnev, de la vie de l’espèce.

Le vieil océan est en lui-même indifférent à la pollution ; mais l’histoire ne l’est pas. Elle ne peut être sauvée que par l’abolition du travail-marchandise. Et jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort.

Quand les pauvres maîtres de la société dont nous voyons le déplorable aboutissement , bien pire que toutes les condamnations que purent fulminer autrefois les plus radicaux des utopistes, doivent présentement avouer que notre environnement est devenu social ; que la gestion de tout est devenue une affaire directement politique, jusqu’à l’herbe des champs et la possibilité de boire, jusqu’à la possibilité de dormir sans trop de somnifères ou de se laver sans souffrir d’allergies, dans un tel moment on voit bien aussi que la vieille politique spécialisée doit avouer qu’elle est complètement finie.

Elle est finie dans la forme suprême de son volontarisme : le pouvoir bureaucratique totalitaire des régimes dits socialistes, parce que les bureaucrates au pouvoir ne se sont même pas montrés capables de gérer le stade antérieur de l’économie capitaliste. S’ils polluent beaucoup moins – les États-Unis à eux seuls produisent 50 % de la pollution mondiale -, c’est parce qu’ils sont beaucoup plus pauvres. Ils ne peuvent, comme par exemple la Chine, en y bloquant une part disproportionnée de son budget de misère, que se payer la part de pollution de prestige des puissances pauvres ; quelques redécouvertes et perfectionnements dans les techniques de la guerre thermonucléaire, ou plus exactement de son spectacle menaçant. Tant de pauvreté, matérielle et mentale, soutenue par tant de terrorisme, condamne les bureaucraties au pouvoir. Et ce qui condamne le pouvoir bourgeois le plus modernisé, c’est le résultat insupportable de tant de richesse effectivement empoisonnée. La gestion dite démocratique du capitalisme, dans quelque pays que ce soit, n’offre que ses élections-démissions qui, on l’a toujours vu, ne changeaient jamais rien dans l’ensemble, et même fort peu dans le détail, à une société de classes qui s’imaginait qu’elle pourrait durer indéfiniment. Elles n’y changent rien de plus au moment où cette gestion elle-même s’affole et feint de souhaiter, pour trancher certains problèmes secondaires mais urgents, quelques vagues directives de l’électorat aliéné et crétinisé (U.S.A., Italie, Angleterre, France). Tous les observateurs spécialisés avaient toujours relevé – sans trop s’embarrasser à l’expliquer – ce fait que l’électeur ne change presque jamais d’ « opinion » : c’est justement parce qu’il est l’électeur, celui qui assume, pour un bref instant, le rôle abstrait qui est précisément destiné à l’empêcher d’être par lui-même, et de changer (le mécanisme a été démonté cent fois, tant par l’analyse politique démystifiée que par les explications de la psychanalyse révolutionnaire). L’électeur ne change pas davantage quand le monde change toujours plus précipitamment autour de lui et, en tant qu’électeur, il ne changerait même pas à la veille de la fin du monde. Tout système représentatif est essentiellement conservateur, alors que les conditions d’existence de la société capitaliste n’ont jamais pu être conservées : elles se modifient sans interruption, et toujours plus vite, mais la décision – qui est toujours finalement décision de laisser faire le processus même de la production marchande – est entièrement laissée à des spécialistes publicistés ; qu’ils soient seuls dans la course ou bien en concurrence avec ceux qui vont faire la même chose, et d’ailleurs l’annoncent hautement. Cependant, l’homme qui vient de voter « librement » pour les gaullistes ou le P.C.F., tout autant que l’homme qui vient de voter, contraint et forcé, pour un Gomulka, est capable de montrer ce qu’il est vraiment, la semaine d’après, en participant à une grève sauvage ou à une insurrection.

La soi-disant « lutte contre la pollution », par son côté étatique et réglementaire, va d’abord créer de nouvelles spécialisations, des services ministériels, des jobs, de l’avancement bureaucratique. Et son efficacité sera tout à fait à la mesure de tels moyens. Elle ne peut devenir une volonté réelle, qu’en transformant le système productif actuel dans ses racines mêmes. Et elle ne peut être appliquée fermement qu’à l’instant où toutes ses décisions, prises démocratiquement en pleine connaissance de cause, par les producteurs, seront à tout instant contrôlées et exécutées par les producteurs eux-mêmes (par exemple les navires déverseront immanquablement leur pétrole en mer tant qu’ils ne seront pas sous l’autorité de réels soviets de marins). Pour décider et exécuter tout cela, il faut que les producteurs deviennent adultes : il faut qu’ils s’emparent tous du pouvoir.

L’optimisme scientifique du XIX siècle s’est écroulé sur trois points essentiels. Premièrement, la prétention de garantir la révolution comme résolution heureuse des conflits existants (c’était l’illusion hégélo-gauchiste et marxiste ; la moins ressentie dans l’intelligentsia bourgeoise, mais la plus riche, et finalement la moins illusoire). Deuxièmement, la vision cohérente de l’univers, et même simplement de la matière. Troisièmement, le sentiment euphorique et linéaire du développement des forces productives. Si nous dominons le premier point, nous aurons résolu le troisième ; et nous saurons bien plus tard faire du second notre affaire et notre jeu. Il ne faut pas soigner les symptômes mais la maladie même. Aujourd’hui la peur est partout, on n’en sortira qu’en se confiant à nos propres forces, à notre capacité de détruire toute aliénation existante, et toute image du pouvoir qui nous a échappé. En remettant tout, excepté nous-mêmes, au seul pouvoir des Conseils des Travailleurs possédant et reconstruisant à tout instant la totalité du monde, c’est-à-dire à la rationalité vraie, à une légitimité nouvelle.

En matière d’environnement « naturel » et construit, de natalité, de biologie, de production, de « folie »., il n’y aura pas à choisir entre la fête et le malheur mais consciemment et à chaque carrefour, entre mille possibilités heureuses ou désastreuses, relativement corrigibles et, d’autre part, le néant. Les choix terribles du futur proche laissent cette seule alternative : démocratie totale ou bureaucratie totale. Ceux qui doutent de la démocratie totale doivent faire des efforts pour se la prouver à eux-mêmes, en lui donnant l’occasion de se prouver en marchant ; ou bien il ne leur reste qu’à acheter leur tombe à tempérament, car « l’autorité, on l’a vue à l’œuvre, et ses œuvres la condamnent » (Joseph Déjacque).

« La révolution ou la mort », ce slogan n’est plus l’expression lyrique de la conscience révoltée, c’est le dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle. Ceci s’applique aux périls de l’espèce comme à l’impossibilité d’adhésion pour les individus. Dans cette société où le suicide progresse comme on sait, les spécialistes ont dû reconnaître, avec un certain dépit, qu’il était retombé à presque rien en mai 1968. Ce printemps obtint aussi, sans précisément y monter à l’assaut, un beau ciel, parce que quelques voitures avaient brûlé et que toutes les autres manquaient d’essence pour polluer. Quand il pleut, quand il y a de faux nuages sur Paris, n’oubliez jamais que c’est la faute du gouvernement. La production industrielle aliénée fait la pluie. La révolution fait le beau temps.

Guy Debord (1971).

NB : Ce texte a été rédigé afin d’être publié dans le treizième numéro de l’Internationale situationniste, avant sa dissolution. Il fut ensuite publié dans un recueil de trois inédits debordiens, qui porte le même titre, La planète malade (2004). C’est en effet un bon résumé !

 

Vive la crise !

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 3 commentaires »30 avril 2010

En Février 1984, Antenne2 livrait ses ondes, pour une soirée regardée par plus de 53% des téléspectateurs, à Yves Montand qui se voyait bien répondre favorablement aux sirènes politiques qui avaient trouvé, dans la personne de Ronald Reagan, l’attracteur étrange qui allait guider le performer français vers les lumières médiatiques et les feux des rampes gouvernementales, à tel point qu’ayant viré de bord hors du communisme, il déclarait ensuite qu’il demeurait de gauche, mais tendance Reagan. Tout un programme politique !

Il faut dire qu’il y avait un bon prétexte pour justifier le détournement des ondes : la crise, dont on va voir qu’elle servait déjà de prétexte à un courant de la gauche (autoproclamée, on peut le dire) pour dévoyer durablement, l’usage actuel du mot « gauche » peut en témoigner, tout le courant progressiste. Si aujourd’hui, la confusion règne dans l’esprit de beaucoup, et si pour de nombreux électeurs, tous les partis se valent, on le doit sans doute en bonne partie à cette époque là.

On discerne aussi comment la crise apparaît déjà comme une aubaine dont quelques têtes pensantes se disent qu’on serait bien bêtes de ne pas profiter. Après tout, comme le pense un Alain Minc déjà bien accroché à son rocher libéral, la crise offre, avec la bonne conscience en plus, l’occasion que les guerres n’offrent plus. Et comme on ne peut plus décemment désirer une bonne vieille guerre, puisque depuis la bombe atomique, aucune guerre ne sera plus jamais bonne… la crise devient une option envisageable.

Ainsi, Montand se voyant bien en pendant européen de Reagan, on le lance dans une soirée menée en solo, docu-fictions en bandoulière, montrer aux français que la crise n’en est une que si on l’envisage depuis le point de vue étroit des nantis qu’ils sont déjà, que c’est bien plus dur ailleurs, et qu’il est temps de se réveiller, puisque tout est finalement entre leurs mains. Il suffit qu’ils se bougent, sinon, c’est la conclusion de la soirée, ils n’auront que ce qu’ils ont mérité.

Presque 30 ans plus tard, on ne peut que difficilement se confronter de nouveau à l’émission elle même, puisqu’elle est presque introuvable (disons qu’elle est indisponible pour le commun des mortels). En revanche, le numéro spécial publié par Libération, mené par un Serge July installé, et convaincu, secondé par un Joffrin non moins acquis à la cause libérale peut encore être dégotté, et il constitue, aujourd’hui, un document plus parlant encore, car développant au long de presque 90 pages ce que l’émission télévisée mettait davantage en scène, de manière forcément plus spectaculaire, mais aussi moins argumentée. Lire ces pages, c’est prendre la mesure de l’absence totale de véritable mouvement depuis. On pourrait même considérer que toute l’entreprise menée depuis a eu pour objectif de tuer toute capacité de véritable mouvement. Et tout ce que ces documents ont présenté comme les écueils qu’il s’agissait d’éviter grâce à de multiples sacrifices, tout ceci est devenu notre quotidien.

Une chose apparaît cependant nettement : lorsque nos aînés font mine d’être surpris par la situation actuelle, et mettent la main sur le coeur en prétendant n’avoir pas été prévenus, ils mentent. Mais on peut difficilement leur en vouloir : s’ils étaient au courant, c’est par l’intermédiaire de ce genre de spectacle politique qui était autant édifiant qu’unilatéralement orienté, ne laissant la place à aucun débat, à aucun plan B. L’Humanité, le lendemain, réclamait à Antenne2 un droit de réponse qui ne sera jamais donné.

En accompagnement, le document lui même, tout d’abord, en intégralité, parce qu’avec tout le cynisme qui peut caractériser ce genre d’activité, on constate que la publicité elle-même s’était mise au diapason de la tonalité idéologique de ce numéro spécial.

Et puisqu’il semble un peu lourd d’ouvrir chaque page une par une en cliquant sur les vignettes ci dessous, on proposera de charger la revue tout entière en suivant le lien suivant : http://mediasblog.webhop.net/Vivelacrise.rar Comme d’habitude : clique droit, enregistrer la cible sous, et décompressez le tout.

En bonus, deux émissions radiophoniques. L’une, menée par Daniel Mermet, est un épisode de l’excellente Là-bas si j’y suis qui s’intéresse précisément à ce « Vive la crise ! ». L’autre est tiré de la série de la Fabrique de l’histoire consacrée au pouvoir du petit écran.

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Liens :

Pour cet épisode de Là-bas si j’y suis : ici
L’émission peut être récupérée là : http://mediasblog.webhop.net/MermetCrise.mp3

Pour La Fabrique de l’histoire : ici
L’émission peut être récupérée ici : http://mediasblog.webhop.net/fabriquecrise.mp3

Midlife Crisis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM Laisser un commentaire »29 avril 2010

Que des bonnes nouvelles ces jours ci.

Luce reprend Guesch Patti, ce qui m’a fait réécouter, aujourd’hui, ces albums étonnants que furent Labyrinthe, Nomade, Gobe ou Blonde (Labyrinthe, et Blonde, surtout, à vrai dire). Les années 80 n’ont pas produit que des catastrophes, y compris dans le domaine tout de même un peu particulier de la musique française de ces années là.

Buzy, celle qui aurait pu sérieusement être un pendant féminin à Bashung, sort un nouvel album, Au bon moment, au bon endroit, et il n’est pas mauvais du tout. Apaisé, dégagé des modes, blues sans être tourné vers le passé, juste actuel, bien dans ses bottes, ajusté.

La télé, sur France 3, rend hommage à des gens qui ont construit sa propre histoire. Passons sur le chapitre Zitrone et Lux, un long moment est consacré à Mourousi, et on se surprend à se souvenir que TF1 fut cela, aussi, et à regarder discrètement un calendrier pour vérifier qu’on est bien 30 ans après, et non avant les année 80. Vérification faite, nous avons même entre temps franchi le cap d’un millénaire supplémentaire. J’ai regardé Pernaud ce midi. Il doit y avoir une erreur quelque part. On a du s’égarer.

Le nouvel album de Sophie Hunger, qui a le double bon goût d’être tout simplement bon, et de se payer l’une des meilleures photographies de pochette qui soit, s’intitule 1983. Signe des temps.

Didier Lestrade sort ses chroniques du dancefloor, recueil des articles du journalistes, courant de 88 à 99. Parallèlement, la galerie 12mail organise une exposition à la gloire du magazine Magazine, revue créée par Lestrade, publiée entre 80 et 87, qui fut aux eighties ce que Butt peut être pour nous. Enfin, pas tout à fait. Pour le peu que j’aie pu en voir, il y a dans Magazine une sorte de manière élégante de ne pas révéler la gravité, sans être superficiel. Sans doute est ce du au talent qu’eurent ces années là pour faire de la surface une espèce de décalque du fond, aptitude que nous avons manifestement perdue, en voulant systématiquement mettre en scène la lucidité, montrer le plus clairement possible qu’on est malin, qu’on ne nous la fait pas, qu’on échappe à toute forme de naïveté.

Bref, le meilleur des années 80 semble ressortir des cartons, après cette phase pénible pendant laquelle on en exhumait le pire.

Mais ce n’est encore rien. Car il y a mieux encore, plus crucial et plus fondateur, dans ces fantasques eighties : la Crise.

N’ayez crainte, je vous prépare un petit retour vers le futur, précisément à propos de la crise et des années 80.

Patience patience. J’y travaille.

Empire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »6 avril 2010

Juste comme ça, rapidement, et sans y accorder plus d’importance que ça : si vous avez une télé, et si vous la regardez de temps en temps. Si de plus vous faîtes partie de la catégorie de consommateurs visés, il paraît probable qu’on vous ait imposé cette publicité pour les épiceries Hediard. Musique inspirée de Mancini dans sa veine latino, Jet privé, Maybach de fonction (oui, on ne dit plus « classe », mais « fonction », même si de fait, la Maybach n’est pas vraiment une voiture de fonction, mais bel et bien une voiture de classe, c’est à dire la voiture de ceux qui sont au-delà de toute fonction, ceux qui se contentent de prélever, en d’autres termes, de se servir, sans servir) avec chauffeur, Paris vidée de toute circulation pour permettre à la très importante personne de se rendre dans cet hôtel particulier où des hommes (dont l’un d’eux doit bien être, on s’en doute, le sien; ou celui qui finance tout ça, et rend tout ça possible, ce qui revient au même) l’attendent, sans impatience, mais aux aguets (c’est la figure du désir telle que la pub la met en scène, et ces hommes sont l’image de la cible de la publicité), arrêt en ce qu’on appelerait « double file » si il y avait dans Paris, ce soir là, une quelconque autre voiture que la limousine teutonne chez Hediard, afin d’acheter on ne sait trop quoi (ce n’est pas grave, ceux à qui la publicité s’adresse ne franchiront jamais le seuil du magasin : la publicité le leur dit, ce n’est pas leur monde).

Pour un peu, on se croirait enfermé dans les rêves les plus intimes de Rachida Dati.

Juste une chose. Hediard fait partie du bouquet de marques françaises rachetées par le milliardaire russe Sergueï Pougatchev (il a aussi acheté France Soir, comme quoi il aime la France jusque dans ses pires défauts…). La très importante personne qui sort du jet et fait languir d’impatience son monde, tout en faisant refroidir la soupe, c’est Alexandra Tolstoï. Ce nom vous dit quelque chose, hein ? Oui oui, c’est la petite fille de Léon en personne. Dans la vie, elle est présentatrice pour la BBC, femme de milliardaire russe, figurante pour les publicités luxe de son mari, ainsi que pour les articles people du Times. Elle a une vision de la vie, comme vous et moi : en gros, c’est sympa d’être riche (nous aussi on aime bien ça), on peut s’offrir un pays (la France) et ses services (la Maybach glisse sur le pavé parisien, dont elle isole ses occupants sur de confortables suspensions pneumatiques (hommage à la technologie française, made in Citroen, qu’on s’offre au passage), encadrée par la police locale, mise au service de la grandeur de la Dame venue du froid, après qu’elle fut reçue par quelqu’officiel non identifiable, sur le tapis rouge déroulé à ses pieds par la République, reconnaissante de l’intérêt qu’elle et son mari manifestent pour notre pays, en l’achetant).

Accessoirement, on se demanderait à quoi peut bien servir cette pub, puisque de fait, on imagine mal les clients de chez Hediard plantés devant le Grand Journal de Canal+ (le spot passe depuis des semaines quasi systématiquement en encadrement de cette émission). Au delà du plaisir que semble manifester le couple russe à s’approprier un pays tout entier, manifestant là le pouvoir impérial de l’argent sur nos petites vies de peuple soumis, il s’agit aussi de mettre les choses à leur place : de ce monde ultra protégé, nous sommes exclus. D’abord, parce qu’à l’heure où nous regardons la télé, Alexandra Tolstoï, elle, va s’acheter quelques bidules chez Hediard (qui semble d’ailleurs être demeuré ouvert rien que pour elle (pouvoir de l’argent encore une fois)), ensuite parce qu’ à l’heure où elle dégustera ses friandises, nous serons au boulot pour gagner de quoi s’offrir un écran géant permettant de voir l’importante blonde en hd, voire en relief, bientôt. On ne doute pas que son mari Sergueï prélèvera, et sur notre travail, et sur les achats que notre travail permettra, quelques euros qui viendront financer d’autres messages de paix et d’amour, sur des musiques aussi lénifiantes que cette copie (sans doute libre de droits) de Mancini. Et il semblerait bien que l’unique ambition de ces spots, ce soit de nous rendre envieux. Accessoirement, étant donnés les fantasmes de notre présidence, et des proches de cette présidence, étant donnés les fantasmes de ceux quin ont voté pour ce candidat, et ce parti là, on peut aussi voir dans cette publicité le programme politique qui est le nôtre actuellement. D’ailleurs, susciter ainsi l’envie, et indiquer à ceux à qui le message est destiné à quel point cette envie sera perpétuellement insatisfaite, je ne vois pas comment appeler cela, si ce n’est « propagande politique ». C’est en tous cas une manière parmi d’autres d’obtenir du petit peuple des consommateurs et des envieux, la soumission volontaire requise.

Voter la peur au ventre

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, PROPAGANDA 2 commentaires »22 mars 2010

Veille de second tour, Axel Poniatowski m’écrit pour que demain, je fasse preuve d’un comportement électoral conforme à ses intérêts.

Il faut dire qu’étant donné ce que lui aura coûté sa campagne, ce serait bête de ne pas se battre jusqu’au bout pour grappiller des voix : 10 000 € de dommages et intérêts pour diffamation contre, non pas, Ali Soumaré (ça, ce n’est pas jugé), mais Michelle Sabban, voila une somme dont on peut se demander si elle doit apparaître dans les lignes de dépenses de campagne de l’UMP.

Le tract, sur le modèle des arguments choisis au niveau national, m’informe que j’ai le choix, en ce jour d’élection, entre le conservatisme de gauche, et le réformisme de droite. Mais on a du deviner, en haut lieu, que le jeu sur les mots et les définitions ne suffirait pas, et que rien, à vrai dire, ne suffirait pour cette échéance électorale. Le tract recourt donc à une autre incitation pour que je porte mon choix sur Madame Pécresse : si je ne l’élis pas, je ne serai pas en sécurité : « La première des libertés, en particulier dans le val d’oise, c’est la sécurité : on ne peut pas vivre sereinement dans un département où nous avons peur pour la sécurité de nos enfants aux abords des lycées, où nous avons peur pour nous-mêmes lorsque nous prenons les transports en commun. »

Intéressant, pour un scrutin censé être local, et dont on nous aura suffisamment répété qu’il ne pouvait pas avoir de conséquences nationales. Car la sécurité, à de multiples titres, est une affaire davantage nationale que régionale. Quand on supprime la police de proximité, par exemple, c’est l’Etat qui en prend la décision. Quand on supprime des postes de gendarmes et policiers, quand on désorganise la justice, c’est l’Etat qui en a la responsabilité. Et bien sûr, lorsqu’on génère une pauvreté croissante, dans un environnement où n’est valorisé que le pouvoir d’achat, on suscite une violence potentielle qui ne peut, à terme, que provoquer une insécurité croissante, tant réelle que ressentie.

Ainsi, on nous le dit tranquillement dans un tract de dernière minute : si on ne vote pas de manière arrangeante pour ceux qui ont déjà le pouvoir, l’Etat nous punira en nous maintenant dans une insécurité croissante, trouvant là une économie substantielle, et nous convaincant que c’est là la faute des régions. Accessoirement, cela fournira du grain à moudre à la droite lors des prochaines élections présidentielles. Du point de vue de l’application de telles sanctions, une écrasante majorité de régions à gauche permettra toutes les fantaisies nationales, dégradant sans en avoir l’air les budgets locaux, avec d’autant moins de scrupules que les conséquences en retomberont sur d’autres. Pourquoi, dès lors, se priver ?

J’ai peut être l’esprit mal tourné, mais le processus me semble tout à fait d’ordre mafieux : quand le pouvoir se rend compte qu’il ne peut pas s’établir de manière légitime, il a recours à des incitations non républicaines, qui consistent à menacer le peuple de sanctions violentes en cas de désobéissance. Cela participe de cette communication qui affirme simultanément que le peuple se détourne des élections parce qu’il n’a plus confiance en la gauche, et que le vote n’aura aucune conséquence sur la politique menée, puisque celle-ci est décidée une fois pour toute, par la droite, et ne peut pas être remise en question (même le bouclier fiscal, SURTOUT le bouclier fiscal !). En d’autres termes, on a pris le pouvoir, et il est hors de question, maintenant, qu’il nous échappe, puisque c’est la condition nécessaire pour que nos amis, qui y ont intérêt, y gagnent ce qu’il y a à y gagner en matière de précarisation du plus grand nombre et de consolidation des acquis des happy fews qui viennent becqueter dans la main du pouvoir.

Et comme le second tour des régionales n’aura été, finalement, qu’une mise en place des éléments de la prochaine campagne présidentielle, nous voila prévenus sur la haute tenue des débats qui l’animeront. Il faut donc se préparer à atteindre des sommets en matière de subtilité politique. Et on devine déjà comment on va nous convaincre de la nécessité de combattre l’insécurité, tout simplement, en l’organisant.

NB : Désolé pour le côté un peu « froissé » du document, mais il est passé par la case poubelle avant de se retrouver dans le scanner. Un réflexe !

Courage, Fillon

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »15 mars 2010

Il en va des règles que doivent suivre les ministres comme des discours du pouvoir : elles ont un certain don pour la géométrie variable, selon les situations et les moments.

Ainsi, tout le monde se souvient comment Alain Juppé dut, en 2007, démissionner de son poste de ministre à l’issue de ses législatives perdues. Celui qui avait ordonné cette démission, c’est François Fillon lui même, qui avait considéré qu’une défaite, de la part d’un ministre, mettait en cause le gouvernement dans sa totalité, et que les ministères pouvaient difficilement être dirigés par des loosers. Ainsi, une règle simple semblait devoir s’appliquer : un ministre perdant doit démissionner.

Mais les règles peuvent changer, car sur les régionales qui nous occupent en 2010, le même François Fillon a édicté une nouvelle règle, exactement inverse de celle qu’il avait auparavant trouvée si pertinente : tout ministre qui gagne doit partir. Evidemment, Fillon n’avait pas besoin de faire preuve de dons de clairvoyance particulièrement développés pour prédire un échec massif des listes UMP aux régionales, et si la règle valable pour les législatives devait être appliquée à ces régionales, on assisterait dans une semaine à un remaniement ministériel tel qu’il faudrait organiser une campagne de casting aussi massive que la Nouvelle Star pour parvenir à réunir de nouveau une équipe de stars aussi clinquante que notre actuel staff gouvernemental. En effet, c’est tout de même une vingtaine de candidats à ces élections qui sont, aussi, ministres, et Fillon, dont la carrière est un vibrant éloge de ce principe, c’est bien connu, trouve soudainement que le cumul des mandats doit être condamné, particulièrement quand personne ne risque d’être cumulard. Pourtant, si on veut être logique, la règle qui voulait que les ministres démissionnent en cas d’échec semblait signifier que tout ministre vainqueur pourrait cumuler sans crainte (sinon, à quoi bon cette règle ?) de heurter un quelconque principe politique.

Il faut croire que la défaite rend modeste, puisque soudainement, on considère que les perdants doivent refuser de cumuler leur ministère avec un siège que de toutes façons, ils n’auront pas. Voila qui constitue un sacrifice qui ne produira sans doute pas trop de douleur, et ça tombe plutôt bien : en dehors de Valérie Pécresse qui semble avoir un certain goût pour la douleur souriante (les images sont de plus en plus frappantes, du décalage total entre la situation du personnage et le sourire crispé, mais fidèle, qu’elle arbore en permanence, malgré l’inanité de son propos, la débilité des arguments avancés, l’impotence de ses discours; seule une martyre serait capable d’entrer dans de telles stratégies d’auto-destruction (l’objectivité réclamerait qu’elle reconnaisse qu’en dehors d’un singulier concours de circonstances, jamais une telle personne n’aurait pu envisager être ministre un jour, ne pas se contenter de ce climax absurde, c’est être habité d’un Thanatos particulièrement suffisamment puissant pour être effrayant)), en dehors de la passionaria de l’Ile de France, donc, ce petit peuple de droite semble ne pas aimer souffrir plus que de raison, c’est à dire plus que le peuple lui même.

Ne pas s’appliquer les lois qu’on impose aux autres, voila donc le principe suprême de ces gens là, qui sont dans le même temps capables de s’indigner devant les taux d’abstention himalayesques dont les français sont les auteurs.

Pardon ?

 Les « auteurs » ?

On pourrait se demander qui sont ceux qui se sont ingéniés à nier toute valeur à l’élection régionale.

Qui conçoit le Grand Paris de telle manière que la région n’y aura aucun pouvoir (on ne s’étonne pas, dès lors, qu’on tente d’y faire élire des incapables, ils feront ton sur ton avec la puissance institutionnelle qu’on leur prépare), déclarant aux franciliens que de toutes façons, c’est à l’arbitraire présidentiel que reviendront les choix qui les concernent (en gros, le parisien doit se rêver comme un habitant de la Seine, qui suivra ses méandres pour aller d’un bout à l’autre de sa mégapole, et ce jusqu’à son estuaire; tous ceux qui pensent un peu la question voient là dedans une connerie sans nom, mais que voulez vous ? C’est là le fantasme du président, il faudra bien s’y plier… mais à quoi bon voter, alors ?) ?

Qui intervient sans cesse, selon la stratégie du pompier pyromane, au sein même des débats dont les régions devraient être maitresses, afin de donner du sens à sa présence et de discréditer des pouvoirs locaux qui sont excessivement à gauche pour qu’on puisse leur accorder une quelconque efficacité (et le mieux, pour démontrer leur inefficacité, n’est il pas de saper celle ci, ne serait ce qu’en leur coupant les vivres à travers des lois de décentralisations qui sont économiquement mensongères ?) ?

Qui centralise les pouvoirs, conditionnant le quotidien des citoyens au sein même des régions, et s’étonne de voir le peuple s’abstenir alors même que fut annoncé, avant le suffrage, que de toutes façons, le vote ne changerait rien, que les conséquences d’un vote régionale devaient être régionales, et que la politique nationale, menée par un gouvernement dont aucun membre candidat ne sortira politiquement vivant de cette élection, ne sera d’aucune manière impactée par la décision du peuple ?

On ne peut certes pas affirmer très sérieusement que le mensonge et la trahison du peuple soient des principes radicalement nouveaux. L’épisode  » Imposons un jour à Juppé ce dont on protégera ensuite des ministres plus proches du pouvoir (parce que plus dociles) » n’est qu’un pas de plus après les « Indignons nous d’une abstention qu’on aura générée », les  » déplorons la surveillance médiatique des élus tout en mettant au programme une vidéosurveillance généralisée du peuple », les « vidons le Front National de ses électeurs en mettant en application son programme politique » ou les « sauvons les banques avec l’argent du peuple, mais n’exigeons à aucun moment que les banques puissent servir à quoi que ce soit pour le peuple ».Ca ne constitue cependant pas une raison de s’en satisfaire, d’autant moins que ces principes sont désormais mis en oeuvre de manière quasi industrielle, et que quelque chose peut nous dire que nous assistons aux mensonges terminaux, c’est à dire aux derniers coups d’un  jeu de poker où les joueurs qui ont le plus gros jeu sentent qu’il est maintenant grand temps de rafler la mise, et de solder les comptes avant d’aller dépenser le jackpot là où la fortune délocalise massivement. On peut alors aller loin dans les mensonges, jusqu’à  la contradiction évidente, sans mettre en cause le projet global. Ainsi, hier soir, la soirée électorale fut pour l’UMP l’occasion d’affirmer sans rire que l’union pouvait être pratiquée seul. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, en définitive : ce que l’UMP reproche à ses adversaires, c’est de composer, ensemble. C’est de négocier, dialoguer, de constituer des compromis afin de s’entendre. Voila précisément ce que la droite exècre, parce que les compromis signifient pour ceux qui ont le pouvoir d’en partager au moins une partie. Or, le pouvoir étant essentiellement économique, et sachant combien ces gens là sont attachés à leur argent, on comprend qu’ils souhaitent pratiquer l’union en petit nombre.

Mais on ne peut pas manquer cela : en composant, les autres partis pratiquent en somme ce qu’on peut appeler « politique », au sens que prend ce mot lorsqu’il prend la forme de la démocratie : s’occuper, ensemble des choses publiques, débattre et organiser l’espace public. En refusant le dialogue, en fermant les portes à toute négociation, l’UMP persiste dans la concentration d’une politique qui est réduite à l’exercice autoritaire du pouvoir, sans aucune contractualisation claire avec le peuple : on doit d’autant plus les laisser tirer les marrons du feu social, qu’il est hors de question que les avantages soient partagés, qu’il est exclu qu’une quelconque justice soit mise en oeuvre.  A ce titre là, l’UMP est devenu ce qu’était jusque là le Front National ou le parti des chasseurs : un lobby. Mais un lobby qui a le pouvoir.

On n’en a donc sans doute pas fini de les voir organiser le maintien de leur clique à ce poste pratique, d’où ils peuvent solder à bon compte l’espace public au profit de leurs potes, et on va sans doute les voir encore longtemps parader au soir d’élections qu’ils auront consciencieusement sapées pour déplorer l’abstention d’un peuple qu’on aura suffisamment déculturé pour qu’il perde tout sens civique, ou qu’on aura peu à peu dégoûté, faisant de la politique l’antithèse de ce qu’elle doit être, convainquant les plus acharnés que ce n’est plus par le biais du suffrage universel que les choses doivent se décider, radicalisant l’opposition dans des attitude que jamais la majorité ne suivra. L’électeur majoritaire adoptera, lui,  les comportements et les opinions qu’il pense susceptibles d’apporter individuellement un pouvoir d’acquisition supérieur à celui du voisin, peu importeront les conditions de ce gain, puisqu’on ne les aura pas politiquement décidées. Les pires prémonitions de Tocqueville sur la démocratie seront alors accomplies, pour le plus grand bénéfice de ceux qui les auront mises en oeuvre, tout en la déplorant.

Toutes illustrations extraites du film de Michael Snow, La Région centrale (1971), histoire de donner dans l’illustration ésotérique, mais aussi afin de donner un peu d’ampleur à une politique dont la dimension semble se réduire à peu de choses. Au moins, là, on est dans les connexions cosmiques et dans la définition profonde de ce qu’est la région.

Le Rock pour les nuls – Une virée dans le saezième, en petit bateau.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 11 commentaires »10 mars 2010

Quand on pense que certains, par le passé, ont pu voir dans le rock une des formes que prendrait un jour la décadence, on se demande comment ceux-là vivent la lente mais certaine putréfaction de ce courant musical dans la marchandisation la plus éhontée : retour à la normale (C’est à dire alignement impeccable des rockers sur leur tête de gondole, avant qu’ils rejoignent le classement par ordre alphabétique d’auteurs, dans l’assemblage de d’éléments Benno de ceux qui sont conjointement clients de l’agitateur d’idées et du democratic design : H comme Halliday, I comme Izia, D comme Domique A (ou bien A comme Dominique A ? Cruel dilemne…) chacun à égalité, puisque tous dans la même catégorie)  ? Ou bien confirmation de la condamnation de ce mouvement, qui fut perçu de ses débuts comme dérangeant, trop dionysiaque, trop mal peigné, trop brutal, trop décadent, justement ?

Une troisième voie est possible : ce qui peut être dénaturé n’est pas par nature dénaturant, il est aussi une autre nature. Si le principe de corruption peut être lui même corrompu, c’est qu’il n’y a pas d’un côté les belles choses qu’il s’agirait de protéger, et de l’autre le principe destructeur qui ne vise qu’à les mettre en danger. Ici comme ailleurs, les choses sont un peu plus dialectiques qu’elles n’en ont l’air. Or, on le sait, le rock a été, comme tout le reste, transformé en pâtée pour animaux mangeurs de pâtée, en forme d’énergie aussi contenue, et aussi franchement subsersive que peut l’être une dose de 33cl de Red Bull light, ou une lampée de Canada Dry.

Ainsi, à quelques jours d’intervalle, on put voir Izia intronisée reine du rock’n'roll français (entre une séquence de remerciements de Johnny Halliday pour sa victoire de la plus belle tournée, et une performance de Shakaponk dont on retiendra surtout le fait que le singe est décidément le meilleur ami du graphiste video (on imagine tout à fait les mots « ça l’fait » prononcés au moment où on a soumis l’idée de ce visuel décoratif au groupe, qui a l’air de ne pas être à un cliché près)), et Saez (lui même auteur de happenings totalement rébellisants lors de précédentes victoires de la musique) devenu héros autoproclamé de la critique de la société de consommation.

Le cas de Saez est un peu dérangeant, parce qu’on ne sait pas trop si les pincettes avec lesquelles on doit le prendre sont dues au fait que ses textes semblent avoir été écrits par un adolescent contemporain qui aurait découvert avant hier Léo Ferré, et n’en aurait retenu que les aspects les moins subtils (on a envie de noter, dans la marge de ses dissertations « grandiloquent »), au cynisme accompli du monde musical qui a fait de ce genre d’indignation envers la marchandisation… une marchandise (mais on peut reconnaître à Saez le fait qu’il n’est pas tant médiatisé que ça, quoique…), ce qui rend l’objet Saez tout à fait compréhensible en termes de positionnement marketing (le bonnet qui va bien quand il faut avoir le bonnet qui va bien, le cheveux gras et pas trop structuré (mais pas trop structuré exactement comme il faut), le gros gilet tricoté par Dieu sait qui, la barbe de quelques jours (réglage 5 sur la tondeuse à barbe qui fait très bien les barbes ayant l’air pas rasées), la feuille pliée en 4 dans la poche arrière du jean, sur laquelle on a griffonné quelques lignes de rébellion trentenaire, où les mots affectés semblent se battre avec les traces de doigts encore pleins de Clearasyl, qu’on déclamera, plutôt que de céder à la tentation de l’énervement (ça évitera d’ailleurs de dépenser de l’énergie à s’énerver, mieux vaut dire qu’on pourrait le faire, qu’on en a même envie, mais qu’on préfère pas) avant de quitter le plateau, sur un coup de tête dont l’animateur dira immédiatement, pour rassurer les autres invités, que c’était « prévu comme ça »; mis en scène quoi, packagé), ou bien au fait que même s’il était sincère (ce dont on ne sait rien : il y a un seuil au delà duquel la panoplie de la sincérité devient suspecte, quand même), l’état actuel des choses rendrait de toutes façons l’opération équivoque, toute initiative étant désormais noyée dans la mer agitée du clapotis ambiant dont chacun a bien compris que n’émerge que l’écume, qui a l’avantage de passer au zapping, alors il faut faire impression.


Damien Saez « Ce soir ou jamais » France 3 le 09/03/10
by Blooms

Faire impression, c’est en gros le projet que semble s’être donné la fameuse affiche interdite. On peut dire mille choses à ce sujet. On peut penser tout ce qu’on veut du cynisme de la RATP qui ne souhaite pas voir les pubs Aubade placardées à côté d’une affiche qui rend le procédé de la femme-objet obsolète (on peut penser aussi, comme Saez, que ces espaces pourraient être consacrés à l’exposition d’oeuvres, et c’est sans doute une sacrément bonne idée, si on a envie de voir le prix du ticket augmenter encore un peu beaucoup; au moins, on aura des beaux murs, et on sera une poignée de privilégiés, sans doute très cultivés, et très esthètes, à les contempler dans les couloirs d’un métropolitains enfin débarrassé de ces salauds de pauvres). On peut se dire, aussi, qu’on est quand même dans un monde bizarre, qui refuse de voir une femme exposée là où on trouve tout à fait normal qu’on ait installé un siège enfant (parce que, franchement, quitte à faire du décodage sauvage d’images, c’est quoi le siège pour enfants dans les chariots de supermarché, si ce n’est une manière de mettre l’enfant au milieu des marchandises, de l’acclimater au supermarché, de l’intégrer lui même au cycle de ce qui se vend, s’épuise, et s’abandonne ? (hein ? quoi ? c’est juste « pratique » ? C’est PRATIQUE de mettre les gosses dans le caddie quand on fait les courses ?!)). On peut se dire que l’image est belle, et que c’est quand même bizarre qu’on la trouve belle, étant donné ce qu’elle montre, mais que finalement, c’est peut être pas si étrange que ça, parce que finalement, on a déjà vu ça mille fois, qu’on y est déjà acclimaté, et qu’en définitive, l’affiche de Saez constitue moins une dénonciation qu’une complaisance (et ce d’autant plus que ça fait quand même un moment qu’on se complait à dénoncer ce qui nous fait baver, et qu’on est pour de bon accoutumés à l’idée que la dénonciation soit vaine, comme les « J’accuse »).

On peut enfin se dire que Saez n’en est pas à son coup d’essai côté marketing viral, et qu’il fait même partie des maîtres dans la sphère V.I.P. de ceux qui apprécient d’utiliser les medias en leur crachant dessus (et ça tombe plutôt bien : les medias savent qu’il y a pas mal de parts de marchés à gagner à se faire cracher à la gueule, ils sont même prêts à tendre l’autre joue). On en connait beaucoup, des chanteurs qui, méprisant à ce point le « système » de vente de la musique, ont pris grand soin de ne surtout jamais louper une occasion de participer aux Victoires de la Musique (en gros, à chaque fois qu’ils ont été nominés ?), sachant à cette occasion être là sans avoir l’air d’y être, faire mine de ne pas y toucher, prétendre détourner le système de l’intérieur, mais surfer néanmoins sur les émotions en vogue, mixant tout ce qui peut toucher, des ritournelles Eminémisées de Dido (bonnet savamment enfoncé sur le crâne, comme le petit maître du moment, le j’m'enfoutisme en moins, avant de l’enlever pour une séquence plus inspirée de Taxi Girl, les suicidental tendencies en moins) aux phrasé noir désireux, la voix d’un Raphael qui aurait largué son conseiller marketing et changerait subitement de coeur de cible, pour cause d’overdose de mièvrerie ? Au moins, quand Noir Désir vient mettre les pendules à l’heure sur la même scène, ils le font rapide, ils disent les choses telles qu’elles se présentent, ils ne prennent pas la pause de ceux qui ne sont pas distribués, ou de ceux qui ne vendent pas de disques (Paris, le dernier Saez, est disque d’or), et au passage, ils disent merci. Pas de ça chez Saez, et on ne saura pas si c’est parce qu’il est comme ça, vraiment, ou si c’est parce que ça rentre pas dans la ligne éditoriale du personnage. Sans doute est ce d’ailleurs, en fait, désormais indiscernable.

Là, à entendre Delarue, à la fin de la prestation saezienne de 2001, demander ironiquement « Alors, qui c’est qui a dit que le rock était mort ? », on se dit que la seule réponse qu’on puisse donner, c’est : « Ceux qui prétendent encore le chanter ».

Du coup, on mettrait bien Izia en garde à vue.

Bien sûr, bien sûr, appartenir au clan Higelin apporte une Stage-credibility plaquée or. Bien entendu, elle a une voix. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire. Décrivant sa musique sur le plateau du Grand Journal, elle se placera dans la lignée de Janis Joplin, mais en plus Youpi ! Consternation. En gros, on a l’impression d’une erreur d’état civil : en fait, c’est Janis Jospin qui se trouve sur scène, en marionette de Valery Zeitoun, petite fille toute excitée d’être comme ça le centre des attentions, petite fille gâtée, à qui on ne refuse rien, et vu comment elle braille, on devine pourquoi. Marionnette d’un public qui ne s’y trompe pas, et qui ne respecte rien, pas même ses idoles : ainsi, dans la boite à questions, quand on lui demande, opportunément, de faire sa Joplin, elle s’exécute, et pousse une beuglante de plus, ayant compris qu’elle assumerait d’autant plus d’être « la fille de » en s’inventant une mère vocale.

Mais soudain, le disque se grippe : dans la semaine qui suit la double victoire d’Izia sur la musique, qu’en retient la presse ? Technikart, p.2 Izia en maillot de corps Petit Bateau, coiffure copyright Bruce Dickinson 1984. Inrocks p.17, de nouveau, Izia en gamine qui empoche, du haut de ses 231 mois, le magot de la vente d’une image toute fraiche, qui ne lui appartient, donc, déjà plus (on l’imagine bien blindé, le contrat avec Petit Bateau, en matière d’hygiène de vie : rock’n'roll, d’accord mais maintenant, hors de question de faire des frasques qui vont au delà de beugler, comme une gamine, et de dire des gros mots (idem), et pas question de s’approcher de Coeur de Pirate sur la scène des Victoires de la musique : ses tatouages sont clivants, et elle colporte une image de l’enfance devenue adulte qui n’est pas corporate, elle brouille le message).

Bref, au moment où on demande qui a tué le rock’n'roll, Izia passe dans le champ de la caméra de surveillance, au pieds du malade, un flingue dans les mains, et un plan furtif nous montre Valery Zeitoun, lunettes de commanditaire sur le nez, observant de loin l’exécution des instructions. Mais que fait la police ?! 

Alors, ok. On dira qu’Iggy Pop fait lui aussi de la pub. Ok. Mais l’aurait-on imaginé en faire à 19 ans ? On dira qu’on ne lui aurait certainement pas proposé d’en faire. Mais c’est bien le fait qu’on propose à Izia d’en faire qui constitue un symptôme tout de même « parlant » : Parce que dire « Putain » trois fois de suite, et de manière très, euh… préparée et très hmmmm… mal jouée, ce n’est pas avoir une atttitude rock, c’est seulement se comporter comme des enfants tels que la publicité aime se les représenter (et la marque Petit bateau, en particulier). Si Izia était aussi libérée que son plan marketing veut bien donner l’impression qu’elle est, elle devrait être tout à fait infréquentable, et les actionnaires de quelque marque que ce soit devraient interdire ab so lu ment qu’on lui propose d’être l’ambassadrice d’une quelconque enseigne (à part, peut être, telle ou telle marque d’alcool, mais c’est déjà tellement fait, ou d’armes, peut être. Izia, tête d’affiche pour Alliant techsystem, pourquoi pas, ou égérie de Blackwater, tiens oui. Mais Petit Bateau (et qu’on ne nous fasse pas le coup du décalage, ni de l’ironie, ça fait longtemps que ces méthodes ont toutes été avalées par l’ogre Propagande))… … Si cette fille faisait son job correctement, elle devrait avoir l’interdiction de s’approcher à moins de 200m des écoles.

On ne sait pas trop ce que ça fit, à Dominique A, de se retrouver dans cette cour de récréation là, au milieu des gamines qui crient « PUTAAAIIIIIIIN !! ».

Et de perdre contre ce clan là, confronté à cette incroyable information : les professionnels de la profession, s’ils devaient le classer quelque part, le caseraient bien au chaud dans la catégorie « rock ». Et dans cette catégorie, ces même pros le trouvent quand même moins fort qu’Izia. Et pour couronner le tout, Nagui prendra soin de le préciser, remuant le couteau dans la plaie : c’est bien sous la triple casquette d’auteur, de compositeur et d’interprète qu’elle le bat. Génial. Et comme elle n’écoute que du rock de 40 ans d’age, elle n’aura aucun mot pour ses adversaires d’un jour. Mais il est vrai que du point de vue du positionnement médiatique, se réclamer de Led Zepelin, c’est aujourd’hui moins clivant que de féliciter Dominique A. On comprend bien que tel un Obispo déguisé en Captain je n’sais quoi, la damoizelle doive respecter les codes de l’univers qu’elle s’est soigneusement confectionné sur scène.

Là dessus, Selif Keita venait nous conter, sur des rythmiques qui seront l’un des rares moments d’envolée de la soirée, des choses incroyables : « La vie sera belle, chacun à son tour aura son amour »

Suprême courage de la naïveté la plus nue, élégance totale de cette Afrique qui débarque et donne une claque à tout le monde, allumant la lumière là où ils auront été si nombreux ce soir là, comme tous les autres soirs, et le jour aussi, à tenter d’assombrir le tableau. Impossible pour les labelisés du rock de porter de tels discours, impossible d’être à ce point ouverts, parce qu’ils se découvriraient vulnérables, impossible de lâcher prise à ce point, juste parce que le rock est devenu, aux mains de ceux qui tirent les royalties de la franchise wock’n'woll, un petit animal de foire crispé sur ses gimmicks, n’osant plus mettre un pied hors de son territoire.

Ce soir là, pourtant, on avait plutôt envie de décerner la Victoire du rock à la radieuse douceur triste de Salif Keita. Mais voila bien ce que le rock n’oserait plus. Ca brouillerait l’image.

Composite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 mars 2010

Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.

Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.

 Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.

Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.

Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?

La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».

On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.

Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.

En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement  remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.

Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer  au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don,  le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.

En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.

En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :

 

La Grande Braderie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »5 mars 2010

Tout le monde a déjà vu comment ça se passe, les vide-greniers. Derrière l’ambiance conviviale qui veut que chacun mette sur le trottoir, en rangs d’oignons, tout ce que la cave, les placards, les dessous de lit et, donc, les greniers, contiennent de plus inutile, dans une sorte d’auberge espagnole de l’inutile et du kitsch, se cache en réalité un moyen pour les professionnels de mettre la main sur ce qui les intéresse, c’est à dire ce qui peut avoir une valeur, pour le revendre ensuite à des connaisseurs à meilleur prix. Ca, c’est une des techniques que peut prendre l’appropriation, qui est le premier mouvement de la marchandisation. Prendre à un naïf qui croit se débarrasser, pour vendre à un connaisseur qui est conscient de ce qu’il acquiert.

Politiquement, le principe est le même : toute braderie sociale est en fait le prélude à une commercialisation qui permet aux brocanteurs de métier de faire de substantielles plus-values. Il se trouve simplement que les crises successives permettent de mettre plus rapidement à genoux les états, et que devant l’urgence du maintien des comptes publics dans une zone qui puisse rassurer les instances de régulation, les états sont prêts, maintenant, à brader ce qui leur coûte, croyant que ça n’a aucune valeur.

Parfois, la situation est plus cynique, car l’Etat est tout à fait conscient de la valeur de ce dont il se débarrasse à bas prix. Sinon, il ne prendrait pas tant de soins à le dévaloriser.

Curieusement, ça fait un moment que les fonctionnaires se battent contres des ministres qui semblent s’ingénier à ne jamais reconnaitre la valeur de ce dont ils ont la charge. Ainsi, les ministres se comportent de plus en plus vis à vis de leur propres administration comme se comporteraient des responsables de structures concurrentes qui auraient comme seule stratégie de saper le travail effectué et d’en nier la valeur. C’est ainsi qu’on voit des ministres de l’éducation nationale, en particulier, montrer leur mépris envers les enseignants, affirmer publiquement que l’école remplit mal ses fonctions; c’est tout juste si on ne les voit pas distribuer autour d’eux des tracts vantant les qualités des établissements privés.

Or, il n’y a pas un secteur de l’Etat dont l’activité ne constitue pas une concurrence déloyale envers un secteur privé potentiel. Et pour cause : le domaine public ne cherche pas le profit, ses seuls actionnaires sont les citoyens eux mêmes, et son travail n’est pas, à strictement parler, à vendre. Ce sont autant de manques à gagner pour le domaine privé : un bon élève qui suit ses cours dans les établissements privés, c’est un consommateur de moins dans les cours privés. Bien sûr, on peut comprendre que l’Etat doive faire des coupes sombres dans son budget, lorsque la situation l’exige. En revanche, si on se rendait compte que derrière la mise à sac de pans entiers du secteur public, il y a en réalité la mise à disposition de ce marché pour quelques opérateurs privés qui y trouvent leur compte au delà de toutes leurs espérances, alors on pourrait sans doute, légitimement, se poser quelques questions sur ces méthodes d’investissement et de gestion des biens publics.

Or, on sait depuis maintenant longtemps que gravitent autour de l’Elysée des personnes, privées, qui misent beaucoup sur l’apparition de ces nouveaux domaines d’investissement. Ecole, sécurité, incarcération pénitentiaire, recherche d’emploi, transports, protection sociale, santé, retraite. Plus l’Etat se décharge, plus le privé peut rentabiliser ce qu’on avait conçu comme ne devant pas être rentable.

Belle illustration, ces derniers jours, dans un article de Rue89, qui montre comment Nicolas Sarkozi n’est pas en position neutre sur le terrain des négociations autour de l’épineux problèmes des retraites, et du désengagement de la sécurité sociale de certains remboursements, dans la mesure où son propre frère, Guillaume Sarkozy a massivement investi dans les assurances retraite et santé, et que la fortune de celui ci est directement dépendante de l’échec gouvernemental de Nicolas, son frère. Ainsi, tels des Jonas Brothers de l’investissement massivement rentable, acquis en pressant encore un peu plus le fruit de l’Etat, tout en se plaignant de l’avoir déjà laissé si longtemps presser par ces planqués de fonctionnaires, nos duetistes viennent ils, de bon matin, parcourir le vide grenier social pour y faire leurs emplettes, sachant très bien ce qu’il faut prendre, et à quel moment le prendre. Evidemment, comme un échec trop évidemment provoqué et voulu de la part de l’Etat lui même, pourrait faire naitre le doute, il faut avant tout dégrader le plus possible ce qu’il s’agira de faire fructifier pour des comptes privés, et comme on le voit, on ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre pour mettre à terre la puissance publique : dernier obstacle à l’édification d’un marché universel, il s’agit de saper ce pouvoir qui est toujours perçu comme trop lent, trop peu impliqué, trop peu connaisseur, et le mieux pour le faire, c’est encore d’incarner ce pouvoir, d’être en mouvement permanent et de montrer que malgré ce mouvement, tout part à vau l’eau.

L’article est signé par Cécile Dufflot. Faut il y voir un discours partisan ? Non, il faut plutôt y voir l’aptitude de l’écologie politique de se poser en courant qui a un regard sur tous les aspects de la vie politique, observe les arbitrages qui y sont actuelles effectués, en cerne la logique et dénonce ceux qui remettent en question la justice. C’est le minimum qu’on puisse attendre d’élus. Et il n’est pas si fréquent que ce minimum soit atteint.

L’article se trouve ici : http://www.rue89.com/2010/03/03/retraites-la-reforme-revee-de-nicolas-et-guillaume-sarkozy-141278 et il fait partie de ces éclairages qui devraient, à terme, provoquer un mouvement, même si on assiste de plus en plus à la mise en évidence de notre aptitude assez profonde à l’acceptation.

Illustration : Guillaume Sarkozy, photographié devant les affiches de la campagne électorale de son frère, le jour du second tour des élections présidentielles.

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