Archives pour la catégorie « CE QUI SE PASSE »

Elle a les yeux revolver

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »19 janvier 2011

Quand on disait que Valérie Pécresse devait avoir une dent contre Stéphane Hessel, de l’avoir si posément et systématiquement remise en place sur le plateau de Ce soir ou jamais, on ne croyait pas si bien dire : L’épisode d’hier, au cours duquel Hessel devait intervenir lors d’une conférence donnée à l’Ecole Normale Supérieure le montre t-il suffisamment clairement ? Le CRIF a réussi à faire interdire cette conférence, qui portait pourtant sur la liberté d’expression (l’humour de la situation étant tout à fait involontaire, on y verra plutôt une forme d’ironie). Que le CRIF tente de faire taire des voix qui ne vont pas dans son sens, on va dire que malheureusement, ça ne surprend plus grand monde, et à la limite, il joue son rôle de lobby. Mais qu’une ministre du gouvernement se fasse le relais des volontés du CRIF, voila qui est un peu plus étonnant, et doit se lire moins comme un soutien à Israël que comme un moyen parmi d’autres d’atteindre la parole du seul tribun véritablement gênant dans le discours de gauche actuel (les socialistes s’anéantissent les uns les autres, et Mélenchon se traine sa réputation populiste, leur cas est, pour l’UMP, réglé) qui pose vraiment problème.

On le disait, tout sera bon pour détruire dans l’opinion publique l’honneur de cet homme là. Et il n’est sans doute pas au bout de ses surprises. On pourra se rassurer en se disant qu’il en a sans doute connu d’autres. On s’inquiètera tout de même en constatant que si le pouvoir peut lâcher les chiens sur ces hommes là et en se demandant qui il pourrait épargner, qui pourrait trouver grâce à ses yeux, en dehors de lui même.

On s’indignerait volontiers si Ferry n’avait pas décidé que c’est inopportun. On comprendra qu’il serait effectivement de bon ton de garder nos mains pures en se gardant de jeter quelque coup d’oeil que ce soit en direction des voix qu’on fait taire. Dans notre politique, c’est manifestement devenu ce qu’on appelle une « méthode ».

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Petit meurtre entre amis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »18 janvier 2011

On en conviendra, les occasions sont rares de voir un débat véritablement philosophique s’installer sur la place publique. La sphère médiatique elle-même donne peu de place à l’expression développée d’idées, et la pensée prête à prononcer a envahi la majeure partie de l’espace médiatique, interdisant des problématisations trop ambitieuses, par avance considérées comme pénibles pour un public dont on décide a priori qu’il ne sera pas capable de fournir un quelconque effort pour accompagner le moindre raisonnement.

Dès lors, ces dernières semaines, voir Luc Ferry, dont on s’accordera à dire qu’il fait placer les livres qu’il publie dans le rayon « philosophie » des librairies, intervenir médiatiquement pour remettre l’indignation à sa place, peut être envisagé de deux manières différentes : soit il s’agit d’une exception dans le paysage audiovisuel français (enfin, une analyse philosophique trouve place au milieu du bavardage frénétique), soit il ne s’agit que d’un leurre qui fait passer pour philosophique ce qui ne l’est pas, à un public qu’on juge inapte à faire la différence.

Premier élément de discernement : dans l’idéal, la réflexion philosophique se veut désintéressée et non partisane. Or, le soudain intérêt que manifeste Ferry pour cette question n’est pas tout à fait du au hasard. Personne n’aura pu y échapper, puisque le phénomène éditorial s’est doublé d’une vague médiatique assez importante, la question de l’indignation s’est imposée ces derniers mois par l’intermédiaire d’un opuscule rédigé par Stéphane Hessel, au titre impératif : Indignez-vous ! En à peine 30 pages, Hessel y développe, sans prendre évidemment le temps d’approfondir l’analyse proprement philosophique de son concept, la nécessité qu’il y a pour le peuple à retrouver son aptitude à l’indignation, que l’embourgeoisement et l’avidité pour tout ce que l’augmentation du pouvoir d’achat permet d’acquérir ont peu à peu éteinte, comme on pisse sur les braises résiduelles du feu de camp avant de déguerpir.

Ce petit document, distribué à faible coût par une maison d’édition qui a eu le nez creux ne fait a priori pas tellement le malin : on y lit un propos volontiers un peu moralisateur, globalement altruiste et progressiste, rien de très surprenant, ni sur la forme, ni dans le fond. Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est que ces évidences trouvent un écho dans le public : chiffres de ventes tout à fait inattendus, qu’envieraient pas mal de ceux qui ont pourtant le traitement de texte opportuniste, et dont les écrits en grande partie dictés par les études de marché, calquant leur propos sur les opinions dominantes, n’atteignent pas la cheville des scores de vente de Hessel. De la confiture donnée à des cochons, doivent penser ceux dont la piscine ou la résidence secondaire dépendent de leurs performances éditoriales, puisque Hessel se paie même le luxe de ne pas écrire pour vivre. Du moins pas économiquement.

En fait, ce qui est surprenant, c’est qu’il y ait encore un marché et une clientèle pour les propos de Hessel, et on sent bien que c’est là ce qu’il y a de profondément gênant pour les petits soldats qui sont envoyés depuis quelques semaines pour dézinguer l’aimable, mais gênant, ancien-combattant. Il faut dire que, coup sur coup, au moins deux éléments venaient rassurer ceux qui se sentaient un peu seuls dans le cynisme économique ambiant. Deux succès qui réunissaient un public nombreux autour de ce qu’on pourrait appeler des « valeurs » de gauche, deux discours plaçant le marché sous l’autorité d’une certaine morale : « Le nom des gens » tout d’abord, qui de manière vraiment habile parvient d’abord à mettre en scène une pensée militante sans donner de leçon, parce que précisément cette pensée est présentée comme se dépassant elle-même, ou se sentant dépassée par le cours des choses, mais aussi à réchauffer un peu ceux qui avaient le sentiment de sentir se refroidir leur cœur, au milieu d’un monde sans cœur, et qui avaient besoin d’un peu d’opium pour se remonter le moral. « Indignez-vous » ensuite, qui a balayé en gros le même public d’une bonne grosse « good vibration », ressuscitant au passage des espoirs qu’on avait pourtant tout mis en œuvre, en haut lieu, pour faire taire.

Ainsi donc, les herbicides n’avaient pas tout à fait rempli leur mission, les réalistes n’avaient pas suffisamment arrosé de leur urine les étincelles d’espoir de ceux qui ne pensent pas que le réalisme s’identifie à l’acceptation du fait accompli. Et on ne tarda pas à voir apparaître ceux qu’on chargerait d’allumer les contre-feux.

Sauf qu’en l’occurrence, on sent bien la classe dirigeante un peu embarrassée de s’attaquer à Hessel. Et sans doute l’apparence même du bonhomme freine t elle les soldats qu’on envoie sur ses talons : voir Hessel à la télévision, c’est être confronté au vieil homme tel qu’on n’en croise plus beaucoup dans nos contrées, et physiquement parlant, c’est sans doute bête pour ceux qui se veulent gaullistes dans ce pays, mais le personnage fait immanquablement penser à De Gaulle. Même stature, même genre de phrasé, même discours un peu sentencieux, et surtout, même genre de légitimité. Et ce n’est pas qu’on soit vraiment amateur d’arguments d’autorité, mais bon, voir des hommes de droites contraints à se taire face à un discours qui ne va pas dans leur sens, parce qu’attaquer celui qui le prononce reviendrait à mettre en scène une sorte de parricide, et qu’on n’est pas sûr que l’électorat qu’on rassure en permanence grâce à la référence au Général qui est ici tout à fait réduit au pur et simple rang d’argument d’autorité, ce n’est pas pour nous déplaire.

J’ai pour la première fois remarqué ce court circuit idéologique en voyant Valérie Pécresse confrontée à Stéphane Hessel sur le plateau de « Ce soir ou jamais », sur France3, le 21 Octobre 2O10. Le thème du jour était la confrontation de la rue au « pouvoir », alors même qu’on « sortait » de longues semaines d’opposition rude, au cours desquelles on a (sans le vouloir ?) donné au gouvernement l’occasion de montrer à quel point il serait inflexible et « courageux ». De toute évidence, Valérie Pécresse et ses adjoints (François de Closet, qui est ce genre de type qui est tellement pertinent qu’il joue contre son camp sans s’en rendre compte (enfin, si, Pécresse avait l’air de s’en rendre compte, par moments)) avaient bien prévu leur coup contre leur interlocuteur, Besancenot (ok, terrain déjà exploré, on connaît sa rhétorique par cœur (comme lui, finalement), on sait comment prendre le personnage en tenaille pour le neutraliser), mais n’avaient envisagé l’hypothèse Hessel. Or, tous ceux qui ont déjà vu Valérie Pécresse sur un plateau télé savent qu’elle fonctionne comme Morano : captation de la parole, condescendance envers ses interlocuteurs, affirmations dogmatiques, usage de l’argument qui commence par « de toute façon », reprise en chœur des éléments de langage définis par les pontes de la comm’ et absence totale d’aptitude à entrer dans un quelconque débat, puisque débattre, c’est au moins émettre l’éventualité que l’interlocuteur puisse avoir une certaine valeur, alors même que l’UMP a pour tactique de refuser tout valeur à ceux qui ne rejoignent pas l’UMP. J’allais oublier, le Petit Journal a repéré une option présente chez Pécresse dont n’est pas dotée Morano : le regard « Matou », un peu comme le chat Potté dans Shrek, artifice dont elle usa beaucoup ce soir là, puisqu’elle fut inhabituellement contrainte à de longues plages de silence.

Le problème, dans une émission en direct, pour des gens comme Pécresse, habitués à ce qu’on leur ouvre le micro du début à la fin, et qui persuadent par une sorte de flot de jacasserie, c’est qu’ils ne sont pas habitués à se taire devant les caméras. Dès lors, ce soir là, le réalisateur eut de multiples occasions de faire de longs plans sur Valérie Pécresse sommée d’écouter les tunnels que s’autorisait Hessel, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’humeur n’était pas précisément celle de ceux qui sont reconnaissants envers les anciens combattants pour le courage dont ils firent preuve par le passé. Ce soir là, de toute évidence, la droite se demandait combien de temps il faudrait encore patienter avant que ces dinosaures politiques disparaissent du théâtre des opérations, emportant avec eux leur mémoire parasite, leurs valeurs handicapantes, leur aura néfaste pour la frime gouvernementale. De fait, il y avait deux mondes qui s’affrontaient sur le plateau, voulant mettre l’un et l’autre fin à l’existence de leur adversaire, à ceci près que l’un des deux ne pouvait avouer publiquement ses intentions. Comme on dit, si Hessel n’avait pas tant de succès editorial et médiatique, l’UMP ferait avec lui comme avec le reste des survivants de la résistance : patienter, en se disant qu’une fois qu’on aura défilé avec des fleurs, rien n’empêchera ensuite de venir déposer des gerbes sur leur tombe, avec le regard matou qui va bien, et s’approprier leur mémoire tout en saccageant leurs valeurs.

Pécresse ayant échoué, on dut attendre un peu avant que d’autres fantassins daignent s’attaquer au Général transfiguré. On réquisitionna Ferry, se disant sans doute que c’était sur l’aile philosophique qu’il convenait le mieux d’attaquer l’inattaquable. Il n’est pas le seul, certes, quelques opportunistes s’étant dit qu’ils pourraient se faire un nom en se payant l’ancien résistant (on s’offre les faits d’armes qu’on peut) : Mourad Kiddo, par exemple, qui trouve bon dans les colonnes du Causeur (qui porte assez bien son nom, il faut l’admettre) d’attaquer Hessel en lui reprochant d’avoir inventé « l’holocauste low-coast » (sic : on ne sait pas encore vraiment si après Auschwitz, il est possible de faire de la poésie, mais de toute évidence, pour les jeux de mots, la fête est ouverte). Mais Ferry est sans doute de tous les contradicteurs celui qui permet le mieux au bon lecteur du Figaro de se rassurer en le lisant : il serait possible de flinguer Hessel sans tuer le Père.

Or, le problème de Ferry, c’est qu’il ne peut quand même pas se griller totalement en se portant volontaire pour jouer les sophistes de service. Alors il lui faut un argument fort, quelque chose qui convainque. Il faut admettre que le coup qu’il tente est original, puisqu’il consiste en gros à être simplement gonflé : Hessel donne des leçons de morale avec son indignation ? Alors on affirmera tout simplement que l’indignation n’est pas un sentiment moral. Joli. Ne pouvant pas affirmer cela péremptoirement, Ferry argumente, sur le mode kantien : l’indignation, c’est ce qu’on ressent envers les autres, puisque, selon lui, on n’est jamais indigné par soi même. Dès lors, puisque ce n’est pas un sentiment universalisable, et puisque Kant, depuis longtemps canonisé quand ça l’arrange par l’évêque Ferry, a dit que la loi morale se reconnaissait à ceci que sa maxime peut être érigée en loi universelle, l’indignation se trouve excommuniée, interdite d’entrée dans le paradis des sentiment moraux.

Et hop.

On imagine assez bien, dans les coulisses, Gérard Majax et Ferry tentant d’entrer en communication avec Garcimore pour être sûrs de réussir leur tour de passe-passe. On crut deviner, d’ailleurs, Ferry prononcer en douce les mots « Ublaoup, Barbatruc » juste après avoir joué les orateurs de haut vol.

Il y a juste un petit problème, dans l’argument ferryen, ici. C’est que prendre Kant à témoin, c’est bien beau, mais il faudrait alors le faire jusqu’au bout. D’abord, affirmer que l’indignation ne vaut que pour les autres, c’est aller un peu vite en besogne. Que les politiques de droite n’aient jamais honte de rien et qu’ils soient systématiquement convaincus d’être dans le droit chemin ne permet pas d’accepter l’induction selon laquelle tout le monde serait dénué de cette aptitude. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’effectivement, si l’indignation ne peut valoir que pour les autres, alors on ne peut pas en faire un sentiment moral. Mais voila, Hessel ne tombe pas dans ce panneau, puisqu’il affirme à plusieurs reprises que sa propre pensée est susceptible d’indigner d’éventuels adversaires politiques.

D’autre part, Kant ne réduit pas le critère moral à la seule universalité. Il montre aussi que la morale réclame la reconnaissance en autrui d’une dignité qu’il définit comme le fait de n’être jamais réductible à un moyen, et à la nécessaire reconnaissance en lui d’un but en soi. Faisons une pause : imaginons une seconde une morale qui aurait la dignité comme point de mire, mais devrait s’interdire de reconnaître les atteintes à la dignité. Si la chose peut se concevoir, on doit admettre qu’il s’agirait d’une morale purement intellectuelle, ne visant à aucun moment l’action (avoir les mains propres tout en étant manchot, comme le reprochait Péguy à Kant). Or, de nouveau, on se trouve là devant une contradiction, puisque précisément, Ferry reproche à Hessel de ne proposer qu’une posture morale ne visant pas l’action. On ne comprend plus très bien, ou plutôt on comprend trop bien la manœuvre : en faisant mine de ne pas voir la possibilité pour l’indignation d’être l’étincelle de l’action, Ferry se pose en activiste de la morale, dont on ne sait dès lors pas très bien comment il oriente son action (ni quelle action il a mise en oeuvre, d’ailleurs, mais on n’est pas du genre à demander des comptes, n’est ce pas ?), puisque la morale kantienne a, grâce à lui, perdu sa boussole.

On objectera, évidemment, que derrière tout ça, l’argument de fond c’est que l’indignation est un sentiment, là où la morale exigerait, pour Ferry, de recourir à la raison. C’est d’ailleurs un aspect de son argumentation quand il regrette le caractère partial, partiel et relatif de l’indignation. Mais, d’une part, il faudrait alors qu’il distingue la raison calculatrice et technique de la raison morale. Et de nouveau on comprend bien pourquoi il ne fait pas cette distinction : cela conduirait à devoir reconnaître que dans le monde asservi à la technique, la raison peut tout à fait anéantir la dignité humaine. Le vingtième siècle en a fourni des exemples tragiques, que Ferry ne peut pas laisser de côté. Et on voit mal quel argument permettrait de condamner l’indignation contre ces épisodes là.

Or jusqu’à preuve du contraire, si on doit distinguer parmi les hommes de ce temps là, on peut quand même trancher entre ceux qui s’accommodent de tout, ne voyant le mal nulle part, et ceux qui sont simplement frappés, comme on le serait par la foudre, par l’impossibilité à trouver un accord avec le fait accompli. Et il parait difficile de nier que tous ceux qui ont agi étaient bel et bien frappés par cette foudre là, si puissante qu’elle permit un instant de fonder une union sacrée entre des combattants que, pour le reste, tout séparait.

Affirmer que l’indignation est aujourd’hui inutile, c’est jouer les gardiens de l’ordre établi en clamant « Circulez, y a rien à voir ». Mais ce n’est pas au pouvoir de décider de cela, c’est à ceux qui détiennent, qu’on le veuille ou non, l’autorité, et jusqu’à présent, n’en déplaise à Mme Alliot-Marie, c’est le peuple qui la détient, de discerner là où il y a quelque chose à voir, et là où on peut fermer les yeux. On entend bien que les amis politiques de Monsieur Ferry aimeraient bien qu’on ne regarde pas les sans papiers, les « roms » ou ceux qui la finance asservit au cycle insensé production/consommation. On comprend que Hessel puisse être conçu comme un rabat-joie, un trouble fête quand il vient dire publiquement qu’on peut regarder ces choses et les considérer comme anormales. On conçoit que ça n’arrange pas les membres du gouvernement, que quelques paires d’yeux, chez quelques citoyens, soient indignées par exemple de voir des ministres venir faire les soldes devant les caméras de télévision, afin de « donner l’exemple ». Toute voix qui vient rappeler qu’on peut ne pas trouver ça normal vient rompre un charme qu’on avait conçu comme définitivement efficace.

Donc, mobilisation générale contre le soldat Hessel, qu’on traitera désormais, malgré tout le respect qu’on prend bien garde de signaler au passage, avant de lui flanquer un grand coup de pelle dans la nuque, d’aimable vieillard un peu passéiste, avec ses combats d’arrière garde et ses valeurs d’antan.

On signalera pour finir que ce gouvernement a tout de même un problème idéologique de fond à mettre au clair (tout en devinant qu’il n’en ait absolument pas l’intention) : ainsi, il ne faudrait considérer comme légitimement moraux que les sentiments susceptibles d’être universalisés. On en déduit donc qu’aujourd’hui, en France, une des seules choses qui vaille d’être combattue, c’est le discours altruiste et vaguement humaniste de Stéphane Hessel. Sinon, Ferry ne se donnerait pas la peine de se fendre d’un article pour dézinguer l’indignation, puisqu’il ne semble se mobiliser que pour les causes universelles. Et si on devait mettre cette cause ci en balance avec le soutien que le peuple tunisien aurait pu attendre de la France (enfin, quelque chose nous dit que le peuple tunisien ne se faisait pas vraiment d’illusions à ce sujet), alors l’universalité du jugement condamnant Hessel justifierait qu’on s’attaque à lui plutôt qu’à Ben Ali. Et il faut admettre qu’entre un Stéphane Hessel s’exprimant publiquement et un Ben Ali qui se serait maintenu au pouvoir, seul le premier des deux pourrait constituer un danger pour le pouvoir en place, qui a bien compris, à l’instar de son ex-homologue, que l’indignation peut parfois pousser tout un peuple à prendre soudainement conscience de l’injustice de sa situation.

Autant dire que tant qu’on le pourra, on fera feu de tout bois pour discréditer, autant que faire se peut, ce potentiel de lucidité. Il faut flinguer le soldat Stéphane.

PS : Je suis tombé sur d’autres détails intéressants dans la rhétorique anti-hesselienne ici : http://malesherbes.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/09/indignation.html

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Synchronicity

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM Laisser un commentaire »17 janvier 2011

Pour illustrer le précédent article, alors même que j’étais en train de le corriger, les premiers tweets annonçant que Slim Amamou fera partie du gouvernement provisoire, comme secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports défilent sur mon écran. Je vois les messages de congratulation défiler.

Il n’est pas exclu que cette totale synchronisation avec l’évènement, confortablement installé à mon bureau, soit une illusion parmi plein d’autres. Ne pouvant en décider, je décide de la vivre tout de même, et d’accompagner l’info, simplement en la relayant.

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404 is a joke

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »17 janvier 2011

En Mars 2003, les plus inattentifs d’entre nous aux nouvelles formes d’expression sur le net découvraient ce qu’est aujourd’hui le blog en lisant les compte rendus, témoignages et analyses de Salam Pax, sur son blog, depuis devenu exemple et fondation, http://dear_raed.blogspot.com/. Le 21 précisément, il écrivait ce qui demeure sans doute comme l’un des posts ayant suscité le plus pesant des suspens dans l’histoire des blogs : « 2 more hours untill the B52′s get to Iraq », laissant ensuite, quatre jours durant, des lecteurs du monde entier dans une étrange situation, inquiets pour un inconnu comme ils auraient pu l’être pour un proche.

Janvier 2011, internet a entre temps fourni à ceux qui veulent, ou se sentent devoir publier sans passer par quelque autorité que ce soit, de nouveaux outils, encore plus directs, encore plus rapides, pour envoyer dans la noosphère des messages ayant le net avantage sur les bouteilles jetées à la mer, d’avoir la quasi garantie d’avoir un jour ou l’autre des récepteurs. Et si Twitter demeure sans doute encore un des meilleurs moyens de satisfaire ce que l’ego d’une majorité exige en matière de rayonnement, ceux qui avaient des messages urgents à envoyer au monde, non pas à propos de leur petite personne, mais à propos du monde lui même, ont su détourner l’outil pour en faire un des moyens de transmission les plus efficaces que l’humanité ait connu.

Ceux qui ont connu l’antiquité des moyens de communications humains ont peut être eu la chance de passer des jours, et des nuits, devant des postes de réception d’ondes courtes, à traquer des voix émises depuis l’autre bout de la planète, selon la temporalité carrément uchronique des heures GMT. Quelqu’un parlait, depuis un ailleurs indéterminé, vers un autre ailleurs tout aussi aléatoire; intentionnalité floue, discours universel transmis à qui veut bien l’entendre. Emergeant des parasites et larsens, tordues par les efforts de syntonisation, des présences humaines me parlaient sans s’adresser à moi, selon des codes qu’il faudrait apprendre à déchiffrer.

Twitter est l’équivalent de cela. Avec un squelch bien réglé, et en focalisant l’antenne sur les bonnes fréquences, on peut laisser tourner Tweetdeck comme un scanner à informations pour saisir les bouteilles lancées à la mer quasiment au moment même où la main qui les envoie les lance vers l’horizon. Instants de vie attrapés au vol, qui peuvent aller des atermoiements d’une fashionista devant les étals soldés à la géolocalisation d’un opposant tunisien « rassurant » ses followers : non, il n’est pas encore mort, il est juste au commissariat du coin.

Ainsi, ces derniers jours, un des feuilletons les plus suivis sur twitter fut la brusque disparition de Slim Amamou, équivalent tunisien et actuel du Salam Pax de Bagdad, dont les messages cessèrent brusquement d’être émis pour laisser place à un silence inquiétant. Blogueur influant, et activiste ayant su très tôt utiliser les astuces permises par la communication numérique, il avait déjà révélé la manière dont le gouvernement tunisien avait réussi à pirater les comptes mail, twitter ou facebook de milliers d’internautes, afin d’empêcher la mise en place d’actions et de décrédibiliser les informations diffusées sur les réseaux sociaux, lorsque ceux ci n’étaient pas purement et simplement censurés par le proxy gouvernemental.

Suivre le compte twitters de Slim Amamou n’est pas de tout repos, mais c’est une prise directe sur les évènements, du point de vue de quelqu’un qui maîtrise les moyens de se tenir au courant, et les techniques permettant de retransmettre l’information. Les derniers jours de son journal de bord sont épiques, entre arrestation, nouvelle coupe de cheveux, contournements de la censure, décensure quasiment site par site, information et désinformation, dénonciation des messages passés sous piratage de son compte, moments de panique provisoire provoqués par l’ouverture d’une session oubliée sur un autre ordinateur, on capte quelque chose comme un James Bond tourné à la manière de Cloverfield, mais dont l’aspect « documentaire sur le vif » n’est pour une fois pas réductible à un simple effet de mode.

Pour ceux qui veulent sauter dans ce train en marche, les messages de Slim Amamou peuvent être suivis sur son compte : http://twitter.com/slim404. Pour ceux qui ont quand même un peu de mal avec la syntaxe Twitter (mais ce ne sont que quelques codes à apprendre, exactement comme on le faisait du temps du radioamateurisme, quand on participait au JOTI, l’équivalent ondulatoire des Jamborees géorestreints), et pour ceux qui apprécient que la pensée puisse se développer au-delà des fameux 140 caractères, on peut suivre les développements plus longs, mais plus épisodiques de Slim Amamou sur http://nomemoryspace.wordpress.com/.

Enfin, pour suivre l’information dans les jours qui viennent, et au delà, tout en diversifiant un peu ses sources, on peut se rendre sur ce blog collectif : http://nawaat.org. Répertoriant les informations issues de sources extrêmement variées, servant d’interface entre l’infowar et le véritable journalisme, on y trouve une synthèse permettant d’aller nettement plus loin que ce que les médias français proposent.

Mais on l’aura compris grâce à l’épisode de l’intervention d’Alliot Marie à l’assemblée nationale, l’attitude de la France du gouvernement français est tout simplement complice des agissements de son ex-homologue tunisien : maintenir un pouvoir en place grâce à une force dont on aura compris qu’on loue internationalement sa compétence, seconder par la police un gouvernement dont on ne sait pas trop quelle culture permet à un ministre de la culture d’affirmer qu’il n’est pas une dictature, simplement parce que ce pouvoir offre quelques avantages (et on sait combien de nos hommes politiques possèdent, dans ces terres, des résidences secondaires, dont on imagine assez bien quelles concessions elles ont réclamé, c’est sans doute parce que BHL a installé au Maroc sa propre retraite qu’il peut se permettre, lui, de préférer révolutionner contre Ben Ali, et laisser Mohammed VI en paix) qu’il s’agit de protéger. Exporter le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, voila enfin un secteur qui pourrait constituer une spécialité maison qu’on aimerait effectivement vendre un peu partout dans le monde. Après tout, ne serait ce qu’en matière de censure du net, les hadopi, loppsi, et loppsi2 déjà dans les tuyaux visent bien à faire taire certaines voix, en les identifiant. Après tout, des amis du pouvoir ont déjà montré comment utiliser le net tout en monopolisant les canaux d’information de manière à, précisément, désinformer. Le département du 92 est plein d’affaires liées aux multiples tentatives du pouvoir en place pour mener ses petites affaires en plaçant opportunément les proches des dirigeants (le propre fils du président, rien de moins), aux postes permettant de diriger « efficacement » une communauté urbaine parmi les plus riches d’Europe. Après tout, Christophe Grébert, le rédacteur du fascinant blog Monputeaux.com ne serait pas tellement plus inquiété dans la Tunisie ancienne version qu’il ne l’est aujourd’hui dans les Hauts de Seine. Que Michèle Alliot-Marie donne l’impression de savoir mieux se tenir qu’une Joelle Ceccaldi-Raynaud ou qu’une Isabelle Balkany ne change pas grand chose à sa dangerosité : elle fait partie de ce clan politique qui voit dans le peuple un ennemi, une masse qu’il faut maintenir sous la botte des soldats pour pouvoir gouverner en paix. On serait assez tenté de la parachuter quelque part au dessus de Sidi Bouzid, histoire de voir comment ce peuple qu’elle souhaitait rappeler à l’ordre l’accueillerait. Et on n’espère même pas qu’elle sache mesurer à quel point elle a de la chance de gouverner une nation qui ne lynche pas ses dirigeants, à moitié par soumission, et à moitié par instruction. Qu’elle n’aille quand même pas jusqu’à imaginer que ce même peuple ne devine pas que le message hostile adressé aux citoyens de Tunisie a en réalité les français pour destinataires, qui doivent bien comprendre qu’il est hors de question de s’opposer au pouvoir en place, et qui savent désormais qu’aucune limite n’est donnée au recours à la force pour lui imposer une volonté politique dont il est maintenant clair qu’elle n’est plus la sienne.

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Entretiens avec un vampire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »24 novembre 2010

Evidemment, comme on pouvait trouver les crises d’hystéries collectives devant les cadeaux de Miss Winfrey pas vraiment passionnants, je crains le pire avec ce qui suit.

Mais je pris l’honorable audience de bien vouloir me prêter des intentions pas si anecdotiques que ça : qu’on nous transforme en gobeur de marchandise n’est pas anodin. Et dans ce qui suit, qu’on fasse de nous des êtres indifférents à l’humanité même ne l’est pas plus.

Evidemment, on pourrait s’intéresser davantage aux réformes de la retraite, aux plans de rigueur qui vont nous pleuvoir dessus, à l’apparition de phrases qui nous éclairent un peu la voie pour les années qui viennent (je sais pas, moi, par exemple, Eric Zemmour regrettant, Samedi soir dernier, que les chômeurs ne crèvent pas de faim, parce qu’au moins, comme ça, ils ne pourraient pas refuser les « offres » qu’on leur propose), ou Anne Sinclair venant faire la campagne de son associé en vantant le courage du peuple grec qui accepte les conditions de vie que la « communauté internationale » lui impose (si ça n’éclaire pas notre lanterne, ça…).

Mais j’ai la faiblesse de penser qu’entre ces dispositifs, ces plans, ces mégastructures politiques et des moments très cons où on offre des cadeaux à des gens sur un plateau télé, ou bien ce dont il va s’agir dans ce qui suit, il y a un tout. Ce ne sont pas des éléments séparés les uns des autres. Ils ne sont pas nécessairement orchestrés, mais ils appartiennent à une même logique qui consiste à asservir en abrutissant.

Et ça m’intéresse, y compris dans les détails, parce que je trouve ça soigné, la manière dont on s’occupe de nous.

Alors, aujourd’hui, accroche toi lecteur intransigeant, parce que ça va aller encore un peu plus loin dans l’anecdotique.

Avez-vous eu l’honneur d’être présenté à Anne-Solenne Hatte ? Si vous l’avez déjà entrevue et que ce genre de personne vous attire, il est probable que vous ayez envie, mais il est aussi probable que cette envie soit déçue.

Car à voir ce qu’on en voit sur itele, Anne-Solenne Hatte n’est pas le genre d’être auquel on puisse être présenté. Bien entendu, nous ne parlons que du personnage fabriqué par la chaine qui le met en scène, itélé. De l’actrice éventuellement cachée derrière cette marionnette, nous ne savons rien, même si quelque chose nous dit que la surface visible doit être étonnamment proche de l’objet qu’elle recouvre. L’émission dans laquelle apparaît cette personne s’intitule le JT décalé. Evidemment, il faudra s’entendre sur le fait qu’ici, le mot « émission » désignera le simple fait d’envoyer un signal vers un récepteur ; quand les antennes d’itélé diffusent l’image d’Anne-Solenne Hatte, c’est un peu comme si la chaine était prise en flagrant délit d’émissions nocturnes, éclaboussant le visage de l’audimat de cartes de France soulageant la chaine de quelques minutes diffusées à bon compte, et délestant le public d’une part de ses tensions nerveuses.

Tous ceux qui ont entrevu ne serait ce que quelques secondes de ces minutes de vide que constitue ce JT décalé ont pu constater que la manière dont ce programme est filmé est très particulière, caractérisée par un détail étrange, qu’on retrouve dans d’autres productions télévisuelles : le montage multiplie les plans de coupe cadrant Anne-Solenne Hatte de profil, ou de trois quart, parfois même en trois quart arrière tandis qu’elle pousuit son propos, comme si de rien n’était.

A vrai dire, l’impression exacte que cela donne, c’est qu’on croirait la regarder à son insu.

Comme si on n’était pas là.

Et à vrai dire comme si elle n’était pas là non plus.

Un objet regardé par des absents. La vierge mise à nu par ses prétendants.

Un porno, en somme, puisque c’est typiquement ce dispositif qui est mis en œuvre : regarder comme si on y était, mais sans y être, ce qu’on ne devrait théoriquement pas voir, et faire ainsi de ceux qu’on regarde des objets. Anne-Solenne Hatte est bien là comme corps, mais elle se réduit à cela, et le dispositif de caméras qui le plus souvent ne visent pas le regard, mais attrapent cette figure parlante de biais, en douce, sans qu’elle s’aperçoive, accomplit totalement la dépersonnalisation, mettant l’objet à portée de vue, lui enlevant la possibilité de faire barrière de son regard à notre propre vue.

Mieux. Elle parle, mais ne dit rien. Au contraire, elle prend grand soin de mettre en évidence le fait qu’elle lise un prompteur, dont toute la mise en scène signifie qu’elle ne l’a pas écrit. Peu importe d’ailleurs, puisqu’en fait, ce qu’elle dit n’a strictement aucun intérêt, et ce qu’elle montre n’a aucune valeur. Tout est anecdotique, il n’y a rien à voir et tout est concentré sur le fait de voir cette absence d’objet.

C’est peut être horrible à dire, mais même en tant qu’objet, Anne-Solenne Hatte est déceptive. On la voit, certes, mais on n’a pas tellement envie de la regarder, puisqu’elle donne peu à voir. Aucune intention, ni dans le regard ni dans la voix, aucune présence, aucune exposition physique. Itélé a réussi à caster le néant en personne, ce qui n’était pas forcément facile dans une époque où le premier venu transpire par tous les pores la volonté d’imposer aux autres sa présence. A ce titre, Anne-Solenne Hatte, c’est un peu le loft-story du pauvre, ou l’accomplissement terminal des dispositifs de surveillance voyeuristes. Le Big Brother introduit aux forceps en moi is watching her, et elle fait comme si elle ne le savait parce qu’en réalité, elle peut se permettre d’être totalement insouciante, puisqu’elle n’a strictement rien à cacher : ce qu’elle diffuse n’a absolument aucun intérêt, et elle se contente de faire la promotion du vide, afin d’en remplir les cerveaux disponibles. Elle est l’image même de cette disponibilité, de cette attention méticuleuse (écoutez la manière précise dont elle est se croit obligée de décrire avec précision les scènes qui vont être diffusées, alors que de toute évidence, même les plus faiblement pourvus en neurones pourraient se débrouiller tout seuls avec les images, mais non, il faut montrer qu’on va s’arrêter sur le rien, qu’on peut même le raconter, le décrire comme quelque chose qui vaut qu’on s’y arrête) au rien. La preuve, la séquence porte tout de même le titre « JT ».

Le risque, c’est de se contenter d’être atterré devant le vide de ces émissions. Mais là n’est pas vraiment la nouveauté du propos. Que la télé soit le plus souvent vide, on s’y est fait (on conseillera les soirées avancées d’NRJ12, d’ailleurs, qui sont édifiantes, mais je bosse actuellement sur un projet de récit intégral et factuel d’une journée d’une de ces chaines là, pour mieux mettre le doigt sur ce qu’on propose à « la jeunesse »), et l’objet est fascinant précisément pour ça : tout ça pour ça. Toutes ces technologies accumulées pour rien. De la diagonale géante pour avoir une tête d’Arthur d’un mètre cinquante de large qui débite des conneries sur des émissions connes du passé. Bientôt, Cauet sera en 3D dans notre salon, et il a sans doute été nécessaire d’emmerder tous les petits vieux pour qu’ils puissent regarder les chiffres et les lettres en numérique. Mais tout ça, on s’y fait. Et à strictement parler, ce n’est pas une télé plus intelligente qui aiderait à vendre davantage de technologie.

En revanche, le « JT décalé » est de bout en bout la mise en scène de l’objectivation de l’humain. Et on n’en est même plus à se soucier du fait qu’il s’agisse d’une femme. Le problème n’est plus là puisque l’empire de domination et de réduction de l’humain à ce qui est moins qu’humain touche tout le monde. Il s’agit peu à peu, à travers les séquences les plus anodines, présentées comme quelque chose d’intéressant, de nous habituer à regarder l’homme comme ça, y compris quand il se sait regardé. En somme, bien plus que n’importe quel film porno, Anne-Solenne Hatte initie au manque total de pudeur, elle nous apprend à ne plus détourner le regard, elle se donne comme pleinement objet posé devant nous, privé de tout regard, puisque non seulement elle ne voit pas à quel point les images qu’elle propose sont ineptes, mais elle doit les raconter, comme si elle ne les voyait pas.

Aussi curieux que ça puisse paraître, le JT décalé est une émission de télévision pour aveugles, et pour rendre aveugles ceux qui ne le sont pas déjà.

En somme, le JT décalé d’Itélé réussit cet exploit paradoxal, à la télévision, d’abolir toute forme de regard, transformant l’acte de voir en pure présence autiste d’humains posés les uns à côté des autres, ne communiquant plus qu’au sens où les relais s’assurent les uns les autres de leur proximité et de leur présence sans jamais pouvoir cerner exactement où ils se trouvent. Que les relais s’en foutent, c’est dans la nature des choses. Qu’on obtienne cette même indifférence des humains entre eux, voila qui relève d’une culture que ces émissions, et quelques autres installent en nous.

Allez,

Avoue

Tu te demandes pourquoi un tel titre ? A strictement parler, devant un tel vide cet article ne devrait même pas avoir de titre. Il aurait fallu le publier sans même l’écrire. Mais comme il fallait bien le titrer, je me suis juste appuyé sur un détail de la biographie de notre hotesse du jour. En effet, Anne-Solenne Hatte est aussi comédienne de théâtre et elle joua dans une pièce intitulée Dialogues avec l’ange.

Je me suis dit que d’une certaine manière, ça ne pouvait pas s’inventer.

Je le disais en préambule, le monde est un tout. On est mis devant le fait accompli.

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Cultiver dans les interstices

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, TRANSMISSION Laisser un commentaire »24 novembre 2010

C’est toujours agréable pour la haute opinion qu’on a de soi, comme ça, d’avoir l’impression d’être la vedette du jour. Il y a de cela quelques matins, chez moi, quelque part entre le bureau et la salle de bain, on me dit soudainement que Luc Chatel parle de moi. Enfin, « de moi », pas tout à fait; il parle en fait de l’enseignement de la philosophie. Mais je me sens facilement visé. Non seulement on parle de moi, mais aussi, on me valorise : la philosophie serait au centre de tout, pourrait être associée à n’importe quelle autre discipline, constituerait ce savoir, cette discipline dont on se demande soudain comment on a pu être cruel au point d’en priver les élèves de seconde.

On se demande, en effet.

A vrai dire, on se demande surtout pourquoi Luc Chatel n’y a pas pensé plus tôt. La philosophie n’a que peu à voir avec les révélations. A part un marcheur qui entendait les rochers lui parler, un provocateur public dont une pythie a affirmé qu’il était le plus sage des hommes et un illuminé qui cousait des prières sur la doublure de ses vestes, de manière générale, on conseille peu, en philosophie, de se laisser aller à la première idée qui nous passe en tête. Et sans être paranoïaque, on se demande aussi pourquoi soudain notre ministre semble nous trouver quelque valeur, alors qu’il est bien entendu que son rôle soit de démanteler ce dont il a la responsabilité afin de changer les usagers du service public en clients de structures privées, comme pour tout ce secteur dont les amis du pouvoir réclament de pouvoir en faire une source de bénéfices.

Alors, la valorisation subite, on est fondé à s’en méfier un peu, surtout quand on devine que les sondages d’opinion ont du montrer que Sarkozy balançant la Princesse de Clèves dans les poubelles déjà bien pleines de tout ce qu’on peut considérer comme non rentable, cela avait eu un effet déplorable sur l’image du Président (que voulez vous, on s’est habitué à des chefs d’Etat qui lisent Montaigne, on n’arrive pas à se faire à l’idée que notre président puisse apprécier Didier Barbelivien), image qu’il s’agit de faire briller d’ici 2012.

Bref, pour ceux que le dispositif intéresse, j’en ai touché deux mots dans l’outremonde, qu’on retrouvera en suivant ce lien. Je rajouterai qu’évidemment, on n’imagine pas de projet sans moyens mis en œuvre pour le mener à bien. Ici, proposer des cours à beaucoup plus d’élèves, ça suppose a priori de recruter des professeurs pour les prendre en charge. Malheureusement, aucune trace dans le nombre de postes mis au concours d’une telle volonté de recrutement. Dès lors, ça ne coûte pas grand-chose de proposer de diffuser plus largement la culture si cela ne correspond qu’à un discours dont il faut admettre que ceux qui y sont sensibles n’iront pas vérifier s’il sera mis en œuvre.

Et même si le projet est mis en œuvre, cela ne signifie pas que le travail supplémentaire réclamé sera payé. Après tout, les ciné-clubs dont le gouvernement quasiment au complet a fait la promotion fin septembre, insistant sur les moyens mis en œuvre pour financer la mise à disposition de la culture cinématographique aux élèves. Fort bien, le dispositif ciné-lycée existe bel et bien, mais il doit être pris en charge par des enseignants qui le feront bénévolement. Et au passage, on leur confiera une nouvelle tâche, qui fera d’eux les référents culturels de leur lycée, en charge des sorties et initiatives extra scolaires, gratuitement, comme si ce n’était pas du travail.

Evidemment, on pourrait discuter du principe de ce genre de bénévolat dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la « vie scolaire », et ce d’autant plus que le projet ciné-lycée propose aux élèves de prendre peu à peu en charge eux-mêmes la sélection des films projetés, l’organisation des séances, la présentation des films, bref, de devenir acteurs de leur propre culture. Très bien. Mais que le mot « bénévolat » soit clairement prononcé par ceux qui décident que des professeurs auront, sur leur lieu de travail, un investissement de type associatif. Tant que ce genre de détail n’est pas clarifié, on fait croire qu’il y a de l’investissement d’Etat là où en réalité ce sont les fonctionnaires qu’on ne cesse de dénigrer qui s’investissent eux-mêmes.

Une fois encore, la logique n’est pas, dans le fond, que les citoyens eux-mêmes voient leurs conditions de vie s’améliorer. Il ne s’agit pas de dire que sous prétexte que ces déclarations sont faites, tout ira plus mal, il s’agit plutôt de considérer que là n’est pas leur but premier, ce ne sera qu’un effet collatéral. Le premier bénéficiaire, c’est celui qui fait mine de considérer la culture comme une valeur à part entière, une valeur au dessus des valeurs marchandes.

Mais si c’était le cas, on attendrait bien d’autres initiatives, au premier rang desquelles une vraie politique favorisant la création artistique tous azimuts, en particulier en permettant à ceux qui créent de voir leurs œuvres diffusées librement sans passer par des intermédiaires qui ne voient dans leur activité qu’une source de revenus. Ainsi, des processus type « licence globale » devraient être étudiés en méprisant les intérêts particuliers des stars proches du pouvoir. Les établissements scolaires devraient être des sanctuaires économiques au sein desquels la culture serait absolument gratuite. On devrait pouvoir écouter de la musique, y voir des films, y lire de la littérature et des ouvrages de sciences humaines sans qu’une quelconque notion de budget puisse interdire d’accéder à tel ou tel ouvrage. Tout ceci, la numérisation le permet amplement. Ne pas le mettre en place, c’est considérer que l’intérêt particulier de quelques rentiers de la société du spectacle vaut plus que le principe même de la transmission de la culture. En gros, parce que Florent Pagny veut à tout prix gagner son petit pourcentage sur chaque louche de soupe mise sur le marché, on va interdire à tous les lycéens d’accéder gratuitement (dans un cadre réglementé, nous sommes d’accord là-dessus) au dernier Eric Truffaz. Or, Pagny lui-même le sait bien, si ses ventes sont sans commune mesure avec celles de Truffaz, c’est juste parce qu’il squatte les ondes et les espaces de diffusion de telle sorte que sa musique soit la seule connue de la plupart des consommateurs potentiels (peu importe qu’il partage le gâteau avec ses proches, Obispo ou Grégoire, c’est toujours la même musique, selon les mêmes codes, arrangée de la même manière, pour le même marché qu’on maintient le moins ouvert possible à d’autres sons), ce qui implique, le plus possible, de faire barrage médiatique contre tous ceux qui ont quelque chose d’un peu plus subtil à proposer.

Malgré les effets d’annonce, il n’y a donc pas de véritable politique culturelle dans ce pays. Tout juste peut on se faufiler encore dans les interstices de la structure qui protège ceux qui ont déjà bien plus que le nécessaire tout en ne fournissant même pas le minimum syndical en matière de création. Tout juste peut on profiter des concessions que doit bien faire cette structure pour ne pas avoir l’air totalement égoïste. Cela n’enlève rien au fait qu’elle ne fonctionne que pour elle-même, et que le monde de l’éducation doit se contenter de ce qu’on veut bien lui laisser. Impossible par exemple, en dehors du dispositif Lycéens au cinéma, de proposer aux élèves de voir des films récents.

On ne sait pas trop, dès lors, comment ne pas voir quelque chose comme un espoir lorsqu’on voit des élèves s’échanger des dvd dont on voit bien qu’ils les ont gravés eux même, ou quand on constate qu’ils sont obligés de trier dans les dizaines de gigaoctets de leurs lecteurs mp3 déjà remplis, alors qu’il est clair qu’ils n’ont pas les moyens économiques de payer ces masses de données. Plus ils échangent, plus ils multiplient les chances de croiser des formes nouvelles, et plus ils s’instruisent. On regrette juste que cette culture soit en permanence la chasse gardée du marché, parce qu’il ne vise que la standardisation des goûts. L’école devrait pouvoir accompagner ces échanges, les orienter, les éclairer parfois tout en les laissant libres de cheminer parfois par des sentiers de traverse. Pour le moment, la seule ouverture à ce genre de stratégie, c’est Ciné-Lycée, que votre serviteur commence à expérimenter, et dont il donnera des nouvelles dès qu’il sera en mesure d’en tirer quelque enseignement.

Mais de toute évidence, c’est toujours dans la marge des projets gouvernementaux qu’une éducation véritable peut trouver des espaces pour se réaliser avec un peu d’ambition. Même si ce sont de véritables opportunités, le fait qu’il faille les saisir comme autant de zones d’autonomie dont on sent la fragilité et le caractère temporaire ne fait que mettre en évidence à quel point ce qui se situe en deçà de cette marge se trouve loin d’une véritable volonté de transmission de culture et de valeurs.

En illustration le Philosophe faisant lecture du système planétaire, de Joseph Wright (1776)

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Murder on the dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 3 commentaires »11 novembre 2010

Rassurons tout le monde, il ne s’agira pas de Sophie Ellis Bextor.

Non.

Il s’agit juste de passer cette chanson de Dominique A, qu’on a déjà évoquée, en l’accompagnant d’images qui rappellent que si on n’a pas le droit de tuer les gens, il semblerait que la République ait déjà été flinguée, et qu’elle ne soit pas tout à fait à l’épreuve des balles.

Donc, voici :

Musique : Dominique A (Il ne faut pas souhaiter la mort des gens est tiré de l’album La mémoire neuve, qu’on ne sautait trop conseiller)
Images : Vous savez qui en est le personnage principal, incarnant ici ce qu’on pourrait appeler la Décadanse, si l’expression n’avait pas été utilisée pour une chanson géniale (elle illustrait d’ailleurs le tout premier article de ce blog, il y a de cela des années (si si, allez-y, vous verrez !))

Détails supplémentaires, pour ceux qui voudraient creuser en eux leur propre envie de meurtre, sans forcément passer à l’acte (il y a toujours une voie pour détourner ce qui ne vaudrait, à terme, que des ennuis, sauf à être particulièrement doué, organisé, méthodique, bon viseur, artificier expérimenté, empoisonneur occasionnel, auteur de crimes parfaits, autant de qualités qui se perdent, de nos jours, ou simplemen chanceux, ou martyr), on peut toujours sublimer la pulsion (on notera à quel point nos gouvernants ont une confiance peut être un peu aveugle en cette aptitude que nous aurions à toujours dépenser la tension meurtrière en nous en la déplaçant dans des activités qui ne constituent, pour eux, aucun danger; on cerne mal, d’ailleurs, jusqu’où ils vont réussir à se foutre de notre gueule, en s’appuyant sur ce genre de postulats) en allant lire Nicholson Baker, qui émettait l’hypothèse d’un présidenticide dans son roman Contrecoup (2005). La même hypothèse était abordée dans Dead Zone, de Cronenberg (1983). On ne cite pas les textes politiques qui pourraient vous inciter à passer à l’acte. En revanche, peut être serions nous bien inspirés de relire Tocqueville, afin de mieux cerner en quoi une démocratie peut devenir l’ombre d’elle même, ainsi que le Discours de la Servitude volontaire, de La Boétie, qui pourrait encore en dire long, ailleurs, sur les révolutions en cours, et ici, sur nos propres inerties.

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Sarkface

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Argentic/Numeric, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM 6 commentaires »9 novembre 2010

Avant hier, c’était Villepin qui lançait dans la sphère médiatique (sphère qui semble avoir en gros les qualités mécaniques des bulles de savon que font les enfants : minuscules, elles croient refléter le monde entier sur leur surface lisse et brillante; en mouvement permanent, elles ne savent pas où elles vont et parce qu’elles sont soumises aux lois de la physique, le liquide qui les compose coule inexorablement vers le bas, dégouline littéralement pour les amener progressivement à s’effondrer sur elles mêmes; médiatiques, les bulles explosent comme les autres, financières, informatiques ou un jour, souhaitons le (oui, c’est fini, on ne souhaite plus le bien des gens, du moins pas de ceux là), immobilière) sa petite salve qui allait faire grand bruit le lendemain tout en lui permettant de compter ses troupes : Sarkozy serait pour la France un problème qu’il faudrait régler en fermant cette parenthèse politique à ses yeux trop sombre pour pouvoir durer (c’est que Villepin préfère le capitalisme quand il se drape dans l’orgueil et les éblouissements lyriques, et sur ce point il a raison : pour un peuple lettré, cette version là du capitalisme passe mieux. Mais on sait où on en est, côté culture par chez nous…

Mais si Villepin se lançait dans une telle attaque, de manière aussi frontale, c’est parce qu’il avait constaté que les paysans avaient devant ses augustes pas déjà foulé le terrain de leurs lourds sabots : Mélenchon (décidément de tous les bons coups ces temps ci), racontait déjà chez Drucker (pinçons nous) comment il avait conçu des autocollants « Casse toi pauv’con » qui ont grand succès tout en respectant la loi (une mention « C’est lui qui le dit » a été rajoutée histoire de se prémunir contre toute attaque pénale). Les manifestations qui ont parcouru la France depuis plus d’un mois ont été une sorte de concours à ceux qui avaient le plus d’imagination sur le terrain de l’impertinence envers ce président qui n’en est plus un aux yeux de la rue (une invention parmi mille autres, vue sur l’arrêt de bus devant Paris 1, une inscription qui disait cela : Sarkozy veut renvoyer les voleurs de poule « chez eux », lui qui a volé la poule de Jacques Martin » (au passage, à la lecture d’une telle littérature de rue, on se dit que finalement, l’identité française n’a pas besoin d’être cherchée bien loin, et que son encéphalogramme n’est peut être pas encore tout à fait plat). Dans le même temps, en gros depuis Septembre, ce sont les hebdomadaires qui rivalisent de dramaturgie pour nous présenter Sarkozy comme un motif d’inquiétude à part entière, allant jusqu’à soupçonner qu’il soit fou, dangereux, ou voyou, montrant d’ailleurs par là même que les journaux ne sont pas inféodés au pouvoir mais au marché, ce qui pendant un temps constituait une seule et même chose, et ce qui n’est finalement pas mieux.

Bien entendu, les voix s’élèvent à droite pour ramener tout le monde à la raison : porter de telles accusations serait irrespectueux, mensonger, et créerait le véritable risque politique de brosser le poil du peuple dans un sens qui lui sied même quand il n’y a objectivement pas de danger. Ainsi, Sarkozy serait, quand on le présente comme névropathe ou malfaisant, victime d’une manipulation médiatique visant sa politique à travers sa personne.

Mais les défenseurs oublient, intentionnellement, quelques détails.

D’abord, s’attaquer à la personne du président ou à sa politique, c’est une seule et même chose, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il a toujours mis en avant que ce qui importait en politique, c’était l’action menée de manière personnelle, ce qu’il nommait « volonté »; à tel point que peu à peu sa politique est devenue purement performative, n’ayant comme force que celle de sa propre voix et des mises en scènes au milieu desquelles celle ci s’exprimait (roulements d’épaules, démarche chaloupée, t-shirt « NY police dpt », Ray Ban pilot, femme trophée, etc.). La seconde, c’est que tout compte fait, il n’a pas de programme politique (ce qui n’est pas une surprise : l’ultra libéralisme n’est pas un programme, mais une mécanique, ce qui est un poil différent), et dès lors il peut faire à peu près tout et n’importe quoi, comme toucher à des retraites auxquelles il avait promis de ne pas toucher. Dès lors, on ne peut plus s’attaquer à sa politique, puisque de politique il n’y a pas; reste l’homme, omniprésent tant que le vent de la renommée souffle dans le bon sens, toujours présent même si c’est sous forme ultra protégée quand les temps sont plus durs, envahissant même, quand on constate à quel point il occupe son monde et lui fait perdre son temps en le dépensant en pure perte et en accaparant l’attention, jour après jour, de « journalistes » et « commentateurs » qui sont trop contents d’avoir une marionnette des Guignols en chair et en os qui leur mâche le travail en leur refilant presque quotidiennement les reportages et analyses tout ficelés qu’ils n’auront plus ensuite qu’à diffuser tels quels en prenant des mines « lucides » pour mieux faire semblant d’éclairer le bon peuple.

Ensuite, l’image de voyou, elle ne vient pas de nulle part. A vrai dire, même si les députés de droite, tels qu’Alain Gest par exemple, trouvent que le mot est injurieux pour ce président, on doit convenir qu’il est au contraire plutôt gentillet. Le voyou n’est pas nécessairement dans l’illégalité. Le terme désigne quelqu’un de mal élevé (Sarkozy a fait la preuve d’un certain manque de retenue et de contrôle de soi), qui traine dans les rues (les images fondatrices du personnage sarkozyen sont issues de la rue : Sarko sortant de l’école où il a « négocié » la libération d’un enfant lors d’une prise d’otages à Neuilly, Sarko affirmant en pleine rue vouloir karcheriser les banlieues, Sarko insultant un visiteur du salon de l’agriculture, ou provoquant physiquement un docker, bien au chaud derrière ses gardes du corps, voila ce qui fonde le personnage médiatique), et dont les moyens d’existence sont peu recommandables (en somme, pour tous ceux qui pensent que la répartition des richesses proposée par le capitalisme est inégalitaire, le capitalisme est un système prôné et maintenu par des voyous, fussent ils dans la légalité, puisque ce sont eux qui font les lois).

Mieux, l’image du voyou, elle est non seulement justifiée, mais on peut même prétendre qu’elle est tout à fait maîtrisée. D’abord parce qu’elle permet de s’attirer la sympathie d’une frange non négligeable de la population, celle auprès de qui on peut pousser le curseur du populisme le plus loin, puisqu’elle aime qu’on la domine, et elle prend plaisir à voir la France menée par une espèce de petite frappe qui roule des mécaniques sans avoir les moyens physiques de ses prétentions. Il y a une part de la population, la plus faible, à tous points de vue, qui jouit des gesticulations et pantomimes présidentielles. Ceux qui sont eux mêmes frustrés de tout pouvoir, mais qui aiment bien afficher les signes extérieurs de puissance aiment voir au sommet de l’Etat un impuissant jouer les nains puissants, parce qu’ils voient là confirmer que leur pimp-roll de petite frappe imaginaire a un pouvoir concret sur les choses, et permet de « réussir ».

Un signe de l’efficacité d’une telle campagne médiatique un peu décalée par rapport à l’image, d’ailleurs habilement maîtrisée, du portrait présidentiel officiel, devant une bibliothèque dont les ouvrages seront à leur tour insultés par Sarkozy quelques mois plus tard quand il prétendra que lire la Princesse de Clèves relève de l’inutile : Redoine Faïd, braqueur lui même situé à mi chemin entre la réalité et la fiction, puisqu’il admet avoir conçu ses braquages en s’inspirant du film de Michael Mann, Heat (lui même très très inspiré du Bullitt de Peter Yates), Michael Mann étant à son tour cité sur la couverture du livre de Faïd Braqueur, des cités au grand banditisme, affirmant à son propos « Ce type est incroyable… » (ce que pourrait tout à fait dire une Morano à propos de Sarkozy), consacre un passage à notre chef d’Etat, affirmant ceci (je prends les propos tels qu’il les a énoncés au Grand Journal, questionné par Denisot, « Dans la société d’aujourd’hui, ils [les bandits] naviguent comme des poissons dans l’eau. Ils sont d’ailleurs sarkozystes. Pour eux, Sarkozy c’est un boss capable de dire ‘Casse toi pauvre con’. Il est blindé, il a une Rolex et sort avec un mannequin. Quand tu discutes avec eux, ils te disent ‘Ce mec, il en a, c’est un taulier’ (…) Ils disent ‘C’est un mac’ ». Personne sur le plateau, sur lequel trônait pourtant Jean-Louis Debré, qui buvait du petit lait, n’a trouvé la description scandaleuse (allez, pour la petite histoire, ce soir là, en seconde partie d’émission, Carole Bouquet et Julie Depardieu venaient présenter un film intitulé, ça ne s’invente pas, Libre échange. Quand on vous dit que dans cette émission, tout doit sembler finalement anodin…

Mais puisqu’il s’agit d’images, le mieux est de se fier, justement, aux images. Depuis la campagne présidentielle, un temps considérable semble être consacré à la construction d’une image dont on peut dire qu’elle est méticuleusement maîtrisée. Casting de petites personnes faisant paraître le président plus grand, public exclusivement composé de militants UMP suffisamment cons pour clamer haut et fort leur encartement au parti au premier journaliste du Petit Journal venu, sélection de vaillants ouvriers d’origine étrangère, femme taillée sur mesure, fringues constituant la panoplie parfaitement adaptée au rôle choisi, loisirs édifiants, tout est mis en scène de manière à construire un véritable personnage dont la vie nous est racontée en détails parce qu’on a compris que ces images avaient un impact sur l’esprit des plus faibles, qui sont aussi les plus nombreux.

Pourtant, des failles semblent apparaître dans la propagande des images : certaines images semblent échapper au contrôle. Dernier exemple en date, la couverture digne des portraits anthropométriques de la police, proposée en Octobre par le Nouvel Obs’. Il ne manque plus que les repères d’échelle derrière lui et la plaque d’identification pour être convaincu de tenir le portrait d’un descendant d’Al Capone. Evidemment, la photo est manipulée. Sur ce site (http://culturevisuelle.org/icones/1083), on découvre la genèse et les procédés de fabrication de l’image obtenue, barrée du doute au sujet du président : serait il dangereux ? Ben, évidemment, une fois passé en noir et blanc, et après avoir augmenté le contraste, Sarkozy devient un tout petit peu plus inquiétant qu’au naturel, et il est soudainement marqué par un je-ne-sais-quoi de truandesque qui ne lui ferait pas donner le bon dieu sans confession préalable. Sur culture visuelle, on pense que c’est le traitement effectué pour la couverture du Nouvel Obs’ qui produit cet effet, et on a en partie raison. Mais on sait que l’original de cette photographie a été pris par le photographe Jean-François Robert, et qu’il fait partie d’une série, publiée sous forme de livre, intitulée Face/Public, dans laquelle on retrouve le gratin de la politique française, portraitisé selon le même cadrage et le même effet grand angle, qui dramatise forcément un peu les visages.

La série peut être vue sur le site du photographe lui- même : http://www.jean-francoisrobert.com/page3.html et en faisant glisser le curseur pour faire défiler les portraits, on découvre que Sarkozy n’est pas le seul à sembler un tout petit peu illuminé par le dispositif. Ségolène Royal prend, comme d’habitude, toute la place dans le cadre, Frédéric Mitterrand, comme d’habitude, fait le malin, Kouchner, comme d’hab’, prend des airs concernés, genre « le monde devient fou et j’aime être observé pendant que j’observe cela », tout le monde a finalement l’air un peu étrange, et c’est bien cette familiarité déconcertante que vise Jean-François Robert dans cette série. Mais il faut admettre que le portrait de Sarkozy a quelque chose de plus particulier, car il semble, au contraire des autres, n’avoir nécessité aucun dispositif technique. En ce sens, c’est le plus réussi, parce que ce dispositif disparaît pour se fondre complètement dans le portrait. Il n’a pas l’air d’être psychopathe, mais on le dirait tout droit sorti d’une nuit enfiévrée passée dans quelque boite interlope à consommer des substances exotiques aux côtés de créatures propres à s’ouvrir pour créer dans l’univers des perspectives nouvelles. Essayez de vous prendre en photo vous même, vous verrez, cette manière de poser le regard un poil trop haut, c’est la manière la moins naturelle de se faire tirer le portrait (bien que ce soit, admettons le, le regard de ceux qui sont un peu petits et regardent vers le haut (c’est aussi le regard des hypnotisés, mais n’extrapolons pas trop)). C’est donc avec talent que Sarkozy apparaît ici mal rasé, mais pleinement engagé dans le rapport à l’objectif. De tous les portraits, il n’y a que le sien qui donne à ce point l’impression que sans faire le cirque de Mitterrand, il dévore sa propre image et celui qui la regarde avec. Or, pour poser de cette manière là, avec tout le respect qu’on doit au président, on a envie de dire qu’il ne faut pas être bien, qu’il doit falloir être un peu dérangé, au sens où il s’agit ici de se faire passer pour autre chose que ce qu’on est (mais ça, c’est valable pour en gros tous les personnages publics), mais aussi pour autre chose que ce qu’est censé être un homme politique. Là, on a l’impression d’être devant un fan de Sinatra qui ferait le malin devant l’objectif.

Vous pensez que j’exagère ? Alors jetez un coup d’oeil à ces portraits commandés par la présidence aux photographes Seb&Enzo. On en trouve un ce mois ci en couverture de Technikart, et il y en a un autre dans le même numéro, tous deux sont tout à fait « parlants ». Tout d’abord, le choix de ces photographes est intéressant : tout à fait décalé par rapport à ce qu’est censé être un portrait politique, puisque Seb&Enzo sont photographes de mode, et de stars, leur travail, très graphique, peut être vu sur leur site, http://www.sebetenzo.com/, site sur lequel on retrouve évidemment, le portrait de notre bien aimé chef. En somme, Sarkozy en choisissant cet objectif là plutôt qu’un autre se place résolument du côté des peoples. Mais ça, ce n’est pas exactement une surprise. Ce qui est plus intéressant, c’est la tête que s’est faite Sarkozy entre les mains de ces deux photographes, car pour le coup, il n’a pas été nécessaire qu’une équipe d’infographistes mandatée par une rédaction avide de faire du fric intervienne pour donner à notre président une tête d’allumé notoire. Si le portrait de Jean-François Robert fait penser à Patrick Bateman, ceux de Seb&Enzo installent le nom d’Hubert S. Thompson dans les esprits. On regarde les clichés, et on se dit « Mais que prend ce type ? » Vous vous souvenez peut être qu’il y a déjà longtemps on avait pu se demander si Sarkozy n’abusait pas de telle ou telle substance, et depuis, cette idée demeure un sous entendu récurent, le prototype même du tabou médiatique, ce qui ne se dit pas tout en se sous entendant régulièrement. Mais quand c’est la personne visée elle même qui met en scène le propos a priori calomnieux, c’est qu’on n’est plus dans la calomnie, mais dans la construction du mythe. Or, on le sait, les mythes sont destinés en premier lieu à ceux qui y croient et que ça fascine, les moins armés face aux images choc. Ainsi, ici, on a un président qui paie des photographes pour avoir l’air d’un truand drogué. La classe. J’ai fouillé dans l’iconographie pourtant fournie de Berlusconi, il n’y a pas d’équivalent. Idem chez Poutine (et pourtant…). A ma connaissance, notre président est le seul dont on ait de tels clichés mis en scène.

Dès lors, il va sans doute falloir se méfier des accusations consistant à voir en Sarkozy un fou, un toxicomane ou un malfaiteur, parce qu’avoir recours à cette image, ce n’est pas faire une découverte, mais reprendre au vol quelque chose que le président lui même envoie en l’air pour qu’on la saisisse au vol comme font les chiens avec les freesbees. Tant qu’on s’amuse avec ça, on ne s’intéresse pas à la politique. Or, la scène jouée entre Villepin et Sarkozy est un peu trop théâtrale pour être sincère, elle aussi. Dans la mise en place d’un libéralisme durable qui n’a plus besoin que le PS vienne passer de la pommade tous les cinq ans en alternance avec la droite, Villepin est l’assurance que le pouvoir restera aux mains des mêmes si jamais soudainement le peuple se met à avoir des cas de conscience. Pour le moment, quand Sarkozy sur-joue le côté voyou, il produit encore un effet relativement positif auprès d’une frange de la population qui voit la politique comme un cirque, et qui aime voir jouer Scarface sur son petit écran au JT de 20h. On pourrait objecter qu’il y a là une prise de risque, que c’est très segmentant comme stratégie, mais dans la logique de l’UMP, peu importe, puisque l’antidote est prêt, là, à prendre le relais en cas de revirement de l’opinion. Ainsi, le libéralisme montre à quel point il n’est décidément pas un programme politique, puisqu’à bord du navire UMP (je propose qu’on dise dorénavant « Paquebot », maintenant que le FN s’est débarrassé du sien, et que la fraternité entre un Sarko déviant et une Marine édulcorée semble à l’avance nécessaire), on trouve en gros tout et n’importe quoi.

Méfiance donc avec les discours critiques qui correspondent finalement point par point à l’image que le pouvoir souhaite donner de lui même. Tout cela demeure orchestré, et il n’y a dans ces eaux là aucune pensée politique, ni d’une part, ni de l’autre. Il ne s’agit que de saisir des opportunités, et de se comporter comme les premières infections opportunistes venues tout en faisant le show, ce qui est toujours plus payant, dans les opinions, que les analyses et les projets réclamant des efforts de compréhension et d’action. Il est donc probable qu’on voit fleurir l’imagerie mafieuse autour de notre président. Il est probable que ça provoque chez lui quelques poussées d’hormones qui pourraient le faire aller encore un peu plus loin dans son personnage, tant et si bien qu’à force, il pourrait nous faire penser à Serge Lama jouant Napoléon, dans une sorte de confusion des rôles un peu flippante. En attendant, on a toujours à la tête du pays un type qui en gros joue à la dinette avec nos moyens, un gars qui s’amuse avec ses panoplies tout en exigeant du pays tout entier qu’il se mette au boulot pour servir ses potes. Il sera bon de se rappeler que les truands, ce sont à la base ceux qui désobéissent aux lois, et que pour le moment, ce n’est pas ce à quoi nous assistons : si Sarkozy joue les gangsters d’opérette, c’est pour mieux cacher son entourage qui s’emploie, lui, à modeler les lois de telle sorte qu’ils puissent parvenir à leurs fins sans se trouver hors la loi. Et à force de regarder les portraits de notre président en train de se mettre en scène façon Actor Studio, nous ne voyons pas que peu à peu, c’est nous autres qui, pensant ce qu’on pense, disant ce qu’on dit, faisant ce qu’on fait, passons lentement de l’autre côté d’une loi qui sera à terme écrite à l’envers, contre ceux qui auront cru la défendre.

NB : dans l’ordre, les portraits sont 1 – le fameux portrait de Jean-François Robert transformé par le Nouvel Obs, 2 – l’original de Jean-François Robert 3 – Un des portraits réalisés par Seb&Enzo, et 4 – un autre de ces portraits utilisé par Technikart pour sa couverture du mois de Novembre.

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Catalogue de l’homme moderne

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS 4 commentaires »8 novembre 2010

Evidemment, comme vous remplissez vos journées de choses intéressantes, comme vous ne vous laissez pas aller, vous passez à côté de plein de choses qui réussissent à être totalement futiles tout en étant vaguement signifiantes.

C’est que ces moments là, c’est un peu l’équivalent des documents permettant des enquêtes sur Eric Woerth et la famille Bettencourt : à peine les a t-on saisis qu’ils disparaissent déjà, et ils nécessitent des heures, des jours, parfois des semaines de traque permanente dont on revient bredouille avant d’espérer deviner dans l’obscurité un vague morceau d’élément qui puisse présenter un tout petit intérêt.

Ainsi, regarder le Grand Journal de Canal+, c’est un peu se mettre en situation de traque, aux aguets dans la cabane camouflage qu’on a dressée dans le salon, toute faite de complaisance et de propos mielleux, de connivence et de fausses attaques. On patiente pendant des jours devant les échanges polis d’une caste journalistique qui se voudrait intouchable (Comment peut-on se permettre de dire que Pujadas est un laquais et un salaud quand il sous entend que les grévistes la jouent perso ? Aphatie ne le supporte pas, ou plutôt, il ne le supporte que lorsque c’est lui qui mène l’attaque, puisqu’il a déjà signé des chroniques dans lesquelles, à l’occasion de l’interview du président par le même Pujadas, ils sous entendait que celui ci n’avait rien à voir avec le journalisme, ce qui dit autrement, consiste bel et bien à affirmer qu’il n’est face à Sarkozy que parce qu’il lui est soumis; Aphatie veut juste se tenir en arbitre des vanités médiatiques, le Grand Journal est son Vatican, ses émissions radio sont ses cathédrales, son blog est sa papamobile; il faut le voir, le vendredi soir, face à ceux qui seraient ses confrères s’il ne portait sur eux un regard si paternaliste, se contentant de se taire tandis qu’il laisse les besogneux mener des analyses politiques dont il se dit manifestement qu’il les a déjà toutes menées, et qu’il est tellement au dessus de tout ça…), jusqu’à ce qu’au détour d’un Petit Journal (quand Bartès mettra t-il les voiles vers des contrées où il n’aura pas à servir de caution et de bonne conscience là où ça fait quand même un moment qu’il n’y a plus de morale du tout ?) ou d’une boite à questions, la vérité émerge.

Il y a quelques jours, la vérité sortit de la bouche de deux enfants. Drucker et Foucault (Jean-Pierre, évidemment et ce d’autant plus que ce qui suit, suit). Les deux étaient venus faire de la promotion, c’est à dire tenir le discours classique quand il s’agit de vendre le genre de choses qu’ils vendent : « Achetez mon dialogue avec mon frère décédé (Drucker), achetez mon livre sur les Peugeot (Foucault), sinon ils se vendront pas » (merci Beigbeder pour avoir saisi cette formulation si évidente) ». L’émission se passait bien, les chroniques habituelles tenaient leur rôle, faisant oublier imperturbablement qu’à propos des produits mis ce soir là en tête de gondole, il n’y avait strictement rien à dire. Ce qu’on ne savait pas, qu’on n’apprendrait que le lendemain, c’est que les deux compères, deux des tenanciers d’antenne les plus constants à tous points de vue depuis 40 ans, allaient s’enfermer ensuite dans la fameuse boite à questions pour y enregistrer ce qui ne serait diffusé, comme toujours, que le lendemain.

Un télespectateur, dont je n’ai pas noté le nom, eut l’idée de poser aux deux momies du paf l’injonction suivante :

« Vous qui avez jusque là une carrière irréprochable, faîtes quelque chose qui remette cela en question »

Ni une ni deux, les voila faisant mine d’avoir vécu ensemble, d’avoir caché à la terre entière qu’en fait ils étaient en couple.

Follement drôle.

Derrière l’absence de rire, une même spontanéité chez les deux animateurs : ce qui viendrait saloper leur carrières « irréprochable », ce serait d’être homo; dit autrement : être homo, c’est quelque chose dont on peut faire le reproche.

C’était comme ça, juste pour rire entre le fromage et le dessert, deux types qui se pensent actuels, et qui le sont sans doute puisqu’on les installe dans cette actualité permanente qui constitue notre présent lequel n’est plus un pont reliant quoique ce soit qui soit passé, ni quoi que ce soit qui vienne, puisque tout doit devenir peu à peu indifférent, qui se présentent comme tels, qui font la pluie et le beau temps sur le media qui a encore le plus d’influence sur les consciences, et qui nous casaient comme ça en douce leur petite homophobie ordinaire en access prime time sur l’une des antennes les plus regardées à ce moment là.

A voir les Sabatier, Drucker, Foucault tenir toujours la boutique des divertissements publics, on se dit que la vie est un peu mal foutue, et que Mourousi est peut être parti un peu tôt.

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Ecoutez les nos voix qui montent des open spaces

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, CHOSES VUES, MIND STORM, Playlists, POP MUSIC 8 commentaires »8 novembre 2010

Intermède musical, puisque Michel nous a fourni sa pseudo citation nietzschéenne de la semaine, en collant sous le nez d’une pauvre Dominique Grange, qui n’en demandait sans doute pas tant, une maousse moustache. Nouveau chant des partisans, donc, au programme de ce post, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Ca fait partie de ces hymnes dont on ne saurait trop dire de quelle époque ils datent; ça provoque un effet assez proche de ce qu’on ressent lors de la visite d’un écomusée ou, peut être, du Puy du Fou : on sait bien quand on est, on sait bien qui on est, mais l’espace d’un instant, c’est un peu comme si les repères temporels étaient brouillés. Il y a quelques jours, une collègue, enseignant l’histoire, communiste, arranguait les foules en salle de profs pour tenter de convaincre les récalcitrants de rejoindre la lutte, en comparant notre situation à nous autres, professeurs de 2010, à celle des mineurs confrontés à la poigne de fer de Miss Thatcher. En période de tension sociale, écouter Dominique Grange, c’est un peu perdre de la même manière ses repères temporels. Aussi, mieux vaut-il replacer la chanson qui suit dans son contexte.

Le concept de lutte des classes passe pour être aujourd’hui désuet. Un comble lorsqu’on observe à quel point la vie de la plupart est mise au service de quelques uns, soit en les utilisant au moindre coût, soit en faisant en sorte de les délaisser suffisamment pour que leur survie, toujours remise en question, coûte le moins possible. Mais comme on a gâté un peu tout le monde, et que même ceux qui sont asservis ont leur téléphone portable dernier cri en poche, une connexion illimitée aux réseaux sur lesquels ils partagent avec le monde entier tout ce qui est susceptible de provoquer le moindre buzz, qu’on découvrira ensuite, dans un intérieur décoré par Ikea et Valérie Damido, sur un grand écran qui ne diffuse pas grand chose qui justifie sa taille, ni sa haute définition (en gros, on a des engins qui diffusent l’image en hd, mais on y regarde le JT décalé d’Itélé, qui ne propose que des vidéos pixélisées tirées du net d’il y a 10 ans, quand on ne se diffuse pas des divx sur une diagonale telle que la compression et les fautes d’orthographe des sous titreurs amateurs sont finalement bien plus visibles que l’intrigue et le jeux des acteurs eux mêmes), mais est planté là, au beau milieu du salon, pour témoigner d’un fait capital : on échappe au monde des miséreux, puisque un tube cathodique en Europe est en gros un signe équivalent à celui des lunettes des années 70 ou des dentitions ravagées aux USA. Alors, évidemment, les gâteries, ça donne la forte impression d’avoir bénéficié d’un partage des richesses qui permet de se donner l’illusion de la disparition des classes, ainsi que des luttes qui les oppose; et ce d’autant plus qu’une partie de ces cadeaux accordés permet de se maintenir soigneusement à l’écart des plus pauvres, de sorte qu’on puisse vivre en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Dès lors, évoquer dans une chanson la lutte des classes, c’est prendre le risque d’avoir l’air un peu daté.

Il faut dire que la chanson fut écrite par Dominique Grange à la fin des années 60, alors qu’engagée dans le mouvement des Etablis, expérience consistant à envoyer des artistes et intellectuels sur les postes de travail des ouvriers, afin de ne pas creuser de fossés entre ceux qui sont du côté de l’otium, et ceux qui en sont professionnellement exclus, elle travaille près de Nice dans une entreprise de conditionnement alimentaire. La chanson vient aussi de ces expériences là, qui sont encore liées aux conditions de production des années 60/70. Que les conditions de travail aient changé, c’est une évidence. Qu’elles soient physiquement plus confortables, c’est possible. Mais ça n’enlève rien au fait que les profits, bien plus considérables eux aussi, demeurent captés par ceux qui ne produisent pas.
Néanmoins, ne pas actualiser les chants révolutionnaires, c’est les condamner à sembler désuets. Et c’est quand même embêtant de donner à la révolution une allure désuète. Ca donne vaguement l’impression que les révolutionnaires en question sont seulement nostalgiques d’un temps où on portait des casquettes en tweed genre Gavroche, des vestes aux coudes à rustines, où on buvait un coup sur le zinc, où on n’avait ni internet ni téléphone portable, où on pouvait grimper dans les bus par l’arrière, où on allait bavarder entre potes le soir au bar du coin pour dire du mal du patron. Problème : ça ne parle pas vraiment à ceux qui travaillent dans les conditions actuelles, qui ne partagent pas les mêmes fantasmes de coexistence populaire que ceux qui à l’aube des années 70 écrivaient et chantaient de telles chansons. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de souffrances dans les conditions actuelles de travail, mais que ces souffrances sont spécifiques à notre temps, et qu’elles ne ressemblent pas aux conséquences des modes de production déjà anciens évoqués dans ces chants.

Pire, ou mieux, c’est selon, les victimes de la captation de la valeur ajoutée (en gros, l’objet même de l’enquête marxienne), font désormais partie des collabos que dénonce le nouveau chant des partisans, et on peut parier que tous ceux qui le chantent collaborent eux-mêmes, puisque la mondialisation permet de faire partie de ceux qui plus ou moins consciemment exploitent les travailleurs qui, ailleurs sur la planète, fabriquent à bas coût ce que les plus modestes par chez nous consomment. Ainsi, on peut par chez nous défiler en chantant ce genre d’appel à la révolution, puis rejoindre le parking où on a garé le monospace ou le minibus qu’on paie à crédit, ce qui avec le paiement du logement nous fait déjà deux crédits en cours, qui alimentent copieusement les exploiteurs qu’on a dénoncé quelques heures plus tôt, avec qui, donc, on collabore.

Doit-on en déduire qu’il faut renoncer à toute forme de volonté révolutionnaire ? Pas forcément. Mais cette volonté doit gagner en conscience de ce qu’elle dénonce, et de ce qu’elle réclame. Car se croire du côté des opprimés sous prétexte qu’on entonne les chants qui dénoncent les exploiteurs est peut être un peu facile. D’abord, il serait nécessaire d’écrire de nouveaux chants, adaptés aux open spaces et aux plateformes de télémarketing, des hymnes combattant le travail à temps partiel des femmes et les plans dits « sociaux », luttant contre le chômage des plus âgés et l’exploitation des jeunes travailleurs, des textes se soulevant devant l’invasion des domiciles par le télétravail. Ensuite, il faudra établir des énoncés propres à réunir tous ceux qui de par le monde pensent se reconnaître dans le statut de prolétaire, tant ceux qui se pensent ainsi parce que ça participe d’un certain folklore un peu bourgeois gitan, que ceux qui de manière beaucoup plus brutale sont soumis aux conditions de production rendues nécessaires par ceux qui, à l’autre bout du monde, veulent des objets de consommation pas chers pour pouvoir conserver les moyens de se payer leur abonnement MK2, permettant d’aller voir les films dénonçant les conditions de travail dont, finalement, ils tirent eux aussi profit.

Autant dire que les paroles des nouveaux chants révolutionnaires vont réclamer tellement de nuances qu’elles risquent d’être tout à fait incompréhensibles. Pourtant, nous n’en sommes plus au moment où les propos pouvaient être tranchants et tranchés comme ceux de Dominique Grange, parce que réclamer aujourd’hui que les mêmes têtes tombent, c’est mettre soi même la tête sous la guillotine. Et ne pas s’en rendre compte, c’est avoir déjà perdu la tête.

Maintenant : chanson !

Les nouveaux partisans

Parole et musique: Dominique
Grange

Écoutez les nos voix qui montent des usines
Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre
Marre de se lever tous les jours à cinq heures
Pour prendre un car un train parqués comme du bétail
Marre de la machine qui nous saoule la tête
Marre du chefaillon, du chrono qui nous crève
Marre de la vie d’esclave, de la vie de misère

Écoutez les nos voix elles annoncent la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Regardez l’exploité quand il rentre le soir
Et regardez les femmes qui triment toute leur vie
Vous qui bavez sur nous, qui dites qu’on s’embourgeoise
Descendez dans la mine à 600 mètres de fonds
C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose
Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés
Regardez nous vieillir au rythme des cadences
Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Et vous les gardes-chiourmes de la classe ouvrière
Vous sucrer sur not’e dos, ça ne vous gêne pas
Vos permanents larbins nous conseillent la belote
Et parlent en notre nom au bureau du patron
Votez, manipulez, recommencez Grenelle
Vous ne nous tromperez pas, maintenant ça marche plus
Il n’y a que deux camps, vous n’êtes plus du nôtre
À tous les collabos, nous on fera la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Baladez-vous un peu dans les foyers putrides
Où on dort par roulement quand on fait les trois huit
La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry
Annonce la vengeance des morts d’Aubervilliers
C’est la révolte aussi au cœur des bidonvilles
Où la misère s’entasse avec la maladie
Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères
Tous unis avec eux ont vous déclare la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

La violence est partout, vous nous l’avez apprise
Patrons qui exploitez et flics qui matraquez
Mais à votre oppression nous crions résistance
Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n’expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volé en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

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