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Entretiens avec un vampire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »24 novembre 2010

Evidemment, comme on pouvait trouver les crises d’hystéries collectives devant les cadeaux de Miss Winfrey pas vraiment passionnants, je crains le pire avec ce qui suit.

Mais je pris l’honorable audience de bien vouloir me prêter des intentions pas si anecdotiques que ça : qu’on nous transforme en gobeur de marchandise n’est pas anodin. Et dans ce qui suit, qu’on fasse de nous des êtres indifférents à l’humanité même ne l’est pas plus.

Evidemment, on pourrait s’intéresser davantage aux réformes de la retraite, aux plans de rigueur qui vont nous pleuvoir dessus, à l’apparition de phrases qui nous éclairent un peu la voie pour les années qui viennent (je sais pas, moi, par exemple, Eric Zemmour regrettant, Samedi soir dernier, que les chômeurs ne crèvent pas de faim, parce qu’au moins, comme ça, ils ne pourraient pas refuser les « offres » qu’on leur propose), ou Anne Sinclair venant faire la campagne de son associé en vantant le courage du peuple grec qui accepte les conditions de vie que la « communauté internationale » lui impose (si ça n’éclaire pas notre lanterne, ça…).

Mais j’ai la faiblesse de penser qu’entre ces dispositifs, ces plans, ces mégastructures politiques et des moments très cons où on offre des cadeaux à des gens sur un plateau télé, ou bien ce dont il va s’agir dans ce qui suit, il y a un tout. Ce ne sont pas des éléments séparés les uns des autres. Ils ne sont pas nécessairement orchestrés, mais ils appartiennent à une même logique qui consiste à asservir en abrutissant.

Et ça m’intéresse, y compris dans les détails, parce que je trouve ça soigné, la manière dont on s’occupe de nous.

Alors, aujourd’hui, accroche toi lecteur intransigeant, parce que ça va aller encore un peu plus loin dans l’anecdotique.

Avez-vous eu l’honneur d’être présenté à Anne-Solenne Hatte ? Si vous l’avez déjà entrevue et que ce genre de personne vous attire, il est probable que vous ayez envie, mais il est aussi probable que cette envie soit déçue.

Car à voir ce qu’on en voit sur itele, Anne-Solenne Hatte n’est pas le genre d’être auquel on puisse être présenté. Bien entendu, nous ne parlons que du personnage fabriqué par la chaine qui le met en scène, itélé. De l’actrice éventuellement cachée derrière cette marionnette, nous ne savons rien, même si quelque chose nous dit que la surface visible doit être étonnamment proche de l’objet qu’elle recouvre. L’émission dans laquelle apparaît cette personne s’intitule le JT décalé. Evidemment, il faudra s’entendre sur le fait qu’ici, le mot « émission » désignera le simple fait d’envoyer un signal vers un récepteur ; quand les antennes d’itélé diffusent l’image d’Anne-Solenne Hatte, c’est un peu comme si la chaine était prise en flagrant délit d’émissions nocturnes, éclaboussant le visage de l’audimat de cartes de France soulageant la chaine de quelques minutes diffusées à bon compte, et délestant le public d’une part de ses tensions nerveuses.

Tous ceux qui ont entrevu ne serait ce que quelques secondes de ces minutes de vide que constitue ce JT décalé ont pu constater que la manière dont ce programme est filmé est très particulière, caractérisée par un détail étrange, qu’on retrouve dans d’autres productions télévisuelles : le montage multiplie les plans de coupe cadrant Anne-Solenne Hatte de profil, ou de trois quart, parfois même en trois quart arrière tandis qu’elle pousuit son propos, comme si de rien n’était.

A vrai dire, l’impression exacte que cela donne, c’est qu’on croirait la regarder à son insu.

Comme si on n’était pas là.

Et à vrai dire comme si elle n’était pas là non plus.

Un objet regardé par des absents. La vierge mise à nu par ses prétendants.

Un porno, en somme, puisque c’est typiquement ce dispositif qui est mis en œuvre : regarder comme si on y était, mais sans y être, ce qu’on ne devrait théoriquement pas voir, et faire ainsi de ceux qu’on regarde des objets. Anne-Solenne Hatte est bien là comme corps, mais elle se réduit à cela, et le dispositif de caméras qui le plus souvent ne visent pas le regard, mais attrapent cette figure parlante de biais, en douce, sans qu’elle s’aperçoive, accomplit totalement la dépersonnalisation, mettant l’objet à portée de vue, lui enlevant la possibilité de faire barrière de son regard à notre propre vue.

Mieux. Elle parle, mais ne dit rien. Au contraire, elle prend grand soin de mettre en évidence le fait qu’elle lise un prompteur, dont toute la mise en scène signifie qu’elle ne l’a pas écrit. Peu importe d’ailleurs, puisqu’en fait, ce qu’elle dit n’a strictement aucun intérêt, et ce qu’elle montre n’a aucune valeur. Tout est anecdotique, il n’y a rien à voir et tout est concentré sur le fait de voir cette absence d’objet.

C’est peut être horrible à dire, mais même en tant qu’objet, Anne-Solenne Hatte est déceptive. On la voit, certes, mais on n’a pas tellement envie de la regarder, puisqu’elle donne peu à voir. Aucune intention, ni dans le regard ni dans la voix, aucune présence, aucune exposition physique. Itélé a réussi à caster le néant en personne, ce qui n’était pas forcément facile dans une époque où le premier venu transpire par tous les pores la volonté d’imposer aux autres sa présence. A ce titre, Anne-Solenne Hatte, c’est un peu le loft-story du pauvre, ou l’accomplissement terminal des dispositifs de surveillance voyeuristes. Le Big Brother introduit aux forceps en moi is watching her, et elle fait comme si elle ne le savait parce qu’en réalité, elle peut se permettre d’être totalement insouciante, puisqu’elle n’a strictement rien à cacher : ce qu’elle diffuse n’a absolument aucun intérêt, et elle se contente de faire la promotion du vide, afin d’en remplir les cerveaux disponibles. Elle est l’image même de cette disponibilité, de cette attention méticuleuse (écoutez la manière précise dont elle est se croit obligée de décrire avec précision les scènes qui vont être diffusées, alors que de toute évidence, même les plus faiblement pourvus en neurones pourraient se débrouiller tout seuls avec les images, mais non, il faut montrer qu’on va s’arrêter sur le rien, qu’on peut même le raconter, le décrire comme quelque chose qui vaut qu’on s’y arrête) au rien. La preuve, la séquence porte tout de même le titre « JT ».

Le risque, c’est de se contenter d’être atterré devant le vide de ces émissions. Mais là n’est pas vraiment la nouveauté du propos. Que la télé soit le plus souvent vide, on s’y est fait (on conseillera les soirées avancées d’NRJ12, d’ailleurs, qui sont édifiantes, mais je bosse actuellement sur un projet de récit intégral et factuel d’une journée d’une de ces chaines là, pour mieux mettre le doigt sur ce qu’on propose à « la jeunesse »), et l’objet est fascinant précisément pour ça : tout ça pour ça. Toutes ces technologies accumulées pour rien. De la diagonale géante pour avoir une tête d’Arthur d’un mètre cinquante de large qui débite des conneries sur des émissions connes du passé. Bientôt, Cauet sera en 3D dans notre salon, et il a sans doute été nécessaire d’emmerder tous les petits vieux pour qu’ils puissent regarder les chiffres et les lettres en numérique. Mais tout ça, on s’y fait. Et à strictement parler, ce n’est pas une télé plus intelligente qui aiderait à vendre davantage de technologie.

En revanche, le « JT décalé » est de bout en bout la mise en scène de l’objectivation de l’humain. Et on n’en est même plus à se soucier du fait qu’il s’agisse d’une femme. Le problème n’est plus là puisque l’empire de domination et de réduction de l’humain à ce qui est moins qu’humain touche tout le monde. Il s’agit peu à peu, à travers les séquences les plus anodines, présentées comme quelque chose d’intéressant, de nous habituer à regarder l’homme comme ça, y compris quand il se sait regardé. En somme, bien plus que n’importe quel film porno, Anne-Solenne Hatte initie au manque total de pudeur, elle nous apprend à ne plus détourner le regard, elle se donne comme pleinement objet posé devant nous, privé de tout regard, puisque non seulement elle ne voit pas à quel point les images qu’elle propose sont ineptes, mais elle doit les raconter, comme si elle ne les voyait pas.

Aussi curieux que ça puisse paraître, le JT décalé est une émission de télévision pour aveugles, et pour rendre aveugles ceux qui ne le sont pas déjà.

En somme, le JT décalé d’Itélé réussit cet exploit paradoxal, à la télévision, d’abolir toute forme de regard, transformant l’acte de voir en pure présence autiste d’humains posés les uns à côté des autres, ne communiquant plus qu’au sens où les relais s’assurent les uns les autres de leur proximité et de leur présence sans jamais pouvoir cerner exactement où ils se trouvent. Que les relais s’en foutent, c’est dans la nature des choses. Qu’on obtienne cette même indifférence des humains entre eux, voila qui relève d’une culture que ces émissions, et quelques autres installent en nous.

Allez,

Avoue

Tu te demandes pourquoi un tel titre ? A strictement parler, devant un tel vide cet article ne devrait même pas avoir de titre. Il aurait fallu le publier sans même l’écrire. Mais comme il fallait bien le titrer, je me suis juste appuyé sur un détail de la biographie de notre hotesse du jour. En effet, Anne-Solenne Hatte est aussi comédienne de théâtre et elle joua dans une pièce intitulée Dialogues avec l’ange.

Je me suis dit que d’une certaine manière, ça ne pouvait pas s’inventer.

Je le disais en préambule, le monde est un tout. On est mis devant le fait accompli.

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Cultiver dans les interstices

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, TRANSMISSION Laisser un commentaire »24 novembre 2010

C’est toujours agréable pour la haute opinion qu’on a de soi, comme ça, d’avoir l’impression d’être la vedette du jour. Il y a de cela quelques matins, chez moi, quelque part entre le bureau et la salle de bain, on me dit soudainement que Luc Chatel parle de moi. Enfin, « de moi », pas tout à fait; il parle en fait de l’enseignement de la philosophie. Mais je me sens facilement visé. Non seulement on parle de moi, mais aussi, on me valorise : la philosophie serait au centre de tout, pourrait être associée à n’importe quelle autre discipline, constituerait ce savoir, cette discipline dont on se demande soudain comment on a pu être cruel au point d’en priver les élèves de seconde.

On se demande, en effet.

A vrai dire, on se demande surtout pourquoi Luc Chatel n’y a pas pensé plus tôt. La philosophie n’a que peu à voir avec les révélations. A part un marcheur qui entendait les rochers lui parler, un provocateur public dont une pythie a affirmé qu’il était le plus sage des hommes et un illuminé qui cousait des prières sur la doublure de ses vestes, de manière générale, on conseille peu, en philosophie, de se laisser aller à la première idée qui nous passe en tête. Et sans être paranoïaque, on se demande aussi pourquoi soudain notre ministre semble nous trouver quelque valeur, alors qu’il est bien entendu que son rôle soit de démanteler ce dont il a la responsabilité afin de changer les usagers du service public en clients de structures privées, comme pour tout ce secteur dont les amis du pouvoir réclament de pouvoir en faire une source de bénéfices.

Alors, la valorisation subite, on est fondé à s’en méfier un peu, surtout quand on devine que les sondages d’opinion ont du montrer que Sarkozy balançant la Princesse de Clèves dans les poubelles déjà bien pleines de tout ce qu’on peut considérer comme non rentable, cela avait eu un effet déplorable sur l’image du Président (que voulez vous, on s’est habitué à des chefs d’Etat qui lisent Montaigne, on n’arrive pas à se faire à l’idée que notre président puisse apprécier Didier Barbelivien), image qu’il s’agit de faire briller d’ici 2012.

Bref, pour ceux que le dispositif intéresse, j’en ai touché deux mots dans l’outremonde, qu’on retrouvera en suivant ce lien. Je rajouterai qu’évidemment, on n’imagine pas de projet sans moyens mis en œuvre pour le mener à bien. Ici, proposer des cours à beaucoup plus d’élèves, ça suppose a priori de recruter des professeurs pour les prendre en charge. Malheureusement, aucune trace dans le nombre de postes mis au concours d’une telle volonté de recrutement. Dès lors, ça ne coûte pas grand-chose de proposer de diffuser plus largement la culture si cela ne correspond qu’à un discours dont il faut admettre que ceux qui y sont sensibles n’iront pas vérifier s’il sera mis en œuvre.

Et même si le projet est mis en œuvre, cela ne signifie pas que le travail supplémentaire réclamé sera payé. Après tout, les ciné-clubs dont le gouvernement quasiment au complet a fait la promotion fin septembre, insistant sur les moyens mis en œuvre pour financer la mise à disposition de la culture cinématographique aux élèves. Fort bien, le dispositif ciné-lycée existe bel et bien, mais il doit être pris en charge par des enseignants qui le feront bénévolement. Et au passage, on leur confiera une nouvelle tâche, qui fera d’eux les référents culturels de leur lycée, en charge des sorties et initiatives extra scolaires, gratuitement, comme si ce n’était pas du travail.

Evidemment, on pourrait discuter du principe de ce genre de bénévolat dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la « vie scolaire », et ce d’autant plus que le projet ciné-lycée propose aux élèves de prendre peu à peu en charge eux-mêmes la sélection des films projetés, l’organisation des séances, la présentation des films, bref, de devenir acteurs de leur propre culture. Très bien. Mais que le mot « bénévolat » soit clairement prononcé par ceux qui décident que des professeurs auront, sur leur lieu de travail, un investissement de type associatif. Tant que ce genre de détail n’est pas clarifié, on fait croire qu’il y a de l’investissement d’Etat là où en réalité ce sont les fonctionnaires qu’on ne cesse de dénigrer qui s’investissent eux-mêmes.

Une fois encore, la logique n’est pas, dans le fond, que les citoyens eux-mêmes voient leurs conditions de vie s’améliorer. Il ne s’agit pas de dire que sous prétexte que ces déclarations sont faites, tout ira plus mal, il s’agit plutôt de considérer que là n’est pas leur but premier, ce ne sera qu’un effet collatéral. Le premier bénéficiaire, c’est celui qui fait mine de considérer la culture comme une valeur à part entière, une valeur au dessus des valeurs marchandes.

Mais si c’était le cas, on attendrait bien d’autres initiatives, au premier rang desquelles une vraie politique favorisant la création artistique tous azimuts, en particulier en permettant à ceux qui créent de voir leurs œuvres diffusées librement sans passer par des intermédiaires qui ne voient dans leur activité qu’une source de revenus. Ainsi, des processus type « licence globale » devraient être étudiés en méprisant les intérêts particuliers des stars proches du pouvoir. Les établissements scolaires devraient être des sanctuaires économiques au sein desquels la culture serait absolument gratuite. On devrait pouvoir écouter de la musique, y voir des films, y lire de la littérature et des ouvrages de sciences humaines sans qu’une quelconque notion de budget puisse interdire d’accéder à tel ou tel ouvrage. Tout ceci, la numérisation le permet amplement. Ne pas le mettre en place, c’est considérer que l’intérêt particulier de quelques rentiers de la société du spectacle vaut plus que le principe même de la transmission de la culture. En gros, parce que Florent Pagny veut à tout prix gagner son petit pourcentage sur chaque louche de soupe mise sur le marché, on va interdire à tous les lycéens d’accéder gratuitement (dans un cadre réglementé, nous sommes d’accord là-dessus) au dernier Eric Truffaz. Or, Pagny lui-même le sait bien, si ses ventes sont sans commune mesure avec celles de Truffaz, c’est juste parce qu’il squatte les ondes et les espaces de diffusion de telle sorte que sa musique soit la seule connue de la plupart des consommateurs potentiels (peu importe qu’il partage le gâteau avec ses proches, Obispo ou Grégoire, c’est toujours la même musique, selon les mêmes codes, arrangée de la même manière, pour le même marché qu’on maintient le moins ouvert possible à d’autres sons), ce qui implique, le plus possible, de faire barrage médiatique contre tous ceux qui ont quelque chose d’un peu plus subtil à proposer.

Malgré les effets d’annonce, il n’y a donc pas de véritable politique culturelle dans ce pays. Tout juste peut on se faufiler encore dans les interstices de la structure qui protège ceux qui ont déjà bien plus que le nécessaire tout en ne fournissant même pas le minimum syndical en matière de création. Tout juste peut on profiter des concessions que doit bien faire cette structure pour ne pas avoir l’air totalement égoïste. Cela n’enlève rien au fait qu’elle ne fonctionne que pour elle-même, et que le monde de l’éducation doit se contenter de ce qu’on veut bien lui laisser. Impossible par exemple, en dehors du dispositif Lycéens au cinéma, de proposer aux élèves de voir des films récents.

On ne sait pas trop, dès lors, comment ne pas voir quelque chose comme un espoir lorsqu’on voit des élèves s’échanger des dvd dont on voit bien qu’ils les ont gravés eux même, ou quand on constate qu’ils sont obligés de trier dans les dizaines de gigaoctets de leurs lecteurs mp3 déjà remplis, alors qu’il est clair qu’ils n’ont pas les moyens économiques de payer ces masses de données. Plus ils échangent, plus ils multiplient les chances de croiser des formes nouvelles, et plus ils s’instruisent. On regrette juste que cette culture soit en permanence la chasse gardée du marché, parce qu’il ne vise que la standardisation des goûts. L’école devrait pouvoir accompagner ces échanges, les orienter, les éclairer parfois tout en les laissant libres de cheminer parfois par des sentiers de traverse. Pour le moment, la seule ouverture à ce genre de stratégie, c’est Ciné-Lycée, que votre serviteur commence à expérimenter, et dont il donnera des nouvelles dès qu’il sera en mesure d’en tirer quelque enseignement.

Mais de toute évidence, c’est toujours dans la marge des projets gouvernementaux qu’une éducation véritable peut trouver des espaces pour se réaliser avec un peu d’ambition. Même si ce sont de véritables opportunités, le fait qu’il faille les saisir comme autant de zones d’autonomie dont on sent la fragilité et le caractère temporaire ne fait que mettre en évidence à quel point ce qui se situe en deçà de cette marge se trouve loin d’une véritable volonté de transmission de culture et de valeurs.

En illustration le Philosophe faisant lecture du système planétaire, de Joseph Wright (1776)

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Murder on the dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 3 commentaires »11 novembre 2010

Rassurons tout le monde, il ne s’agira pas de Sophie Ellis Bextor.

Non.

Il s’agit juste de passer cette chanson de Dominique A, qu’on a déjà évoquée, en l’accompagnant d’images qui rappellent que si on n’a pas le droit de tuer les gens, il semblerait que la République ait déjà été flinguée, et qu’elle ne soit pas tout à fait à l’épreuve des balles.

Donc, voici :

Musique : Dominique A (Il ne faut pas souhaiter la mort des gens est tiré de l’album La mémoire neuve, qu’on ne sautait trop conseiller)
Images : Vous savez qui en est le personnage principal, incarnant ici ce qu’on pourrait appeler la Décadanse, si l’expression n’avait pas été utilisée pour une chanson géniale (elle illustrait d’ailleurs le tout premier article de ce blog, il y a de cela des années (si si, allez-y, vous verrez !))

Détails supplémentaires, pour ceux qui voudraient creuser en eux leur propre envie de meurtre, sans forcément passer à l’acte (il y a toujours une voie pour détourner ce qui ne vaudrait, à terme, que des ennuis, sauf à être particulièrement doué, organisé, méthodique, bon viseur, artificier expérimenté, empoisonneur occasionnel, auteur de crimes parfaits, autant de qualités qui se perdent, de nos jours, ou simplemen chanceux, ou martyr), on peut toujours sublimer la pulsion (on notera à quel point nos gouvernants ont une confiance peut être un peu aveugle en cette aptitude que nous aurions à toujours dépenser la tension meurtrière en nous en la déplaçant dans des activités qui ne constituent, pour eux, aucun danger; on cerne mal, d’ailleurs, jusqu’où ils vont réussir à se foutre de notre gueule, en s’appuyant sur ce genre de postulats) en allant lire Nicholson Baker, qui émettait l’hypothèse d’un présidenticide dans son roman Contrecoup (2005). La même hypothèse était abordée dans Dead Zone, de Cronenberg (1983). On ne cite pas les textes politiques qui pourraient vous inciter à passer à l’acte. En revanche, peut être serions nous bien inspirés de relire Tocqueville, afin de mieux cerner en quoi une démocratie peut devenir l’ombre d’elle même, ainsi que le Discours de la Servitude volontaire, de La Boétie, qui pourrait encore en dire long, ailleurs, sur les révolutions en cours, et ici, sur nos propres inerties.

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Sarkface

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Argentic/Numeric, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM 6 commentaires »9 novembre 2010

Avant hier, c’était Villepin qui lançait dans la sphère médiatique (sphère qui semble avoir en gros les qualités mécaniques des bulles de savon que font les enfants : minuscules, elles croient refléter le monde entier sur leur surface lisse et brillante; en mouvement permanent, elles ne savent pas où elles vont et parce qu’elles sont soumises aux lois de la physique, le liquide qui les compose coule inexorablement vers le bas, dégouline littéralement pour les amener progressivement à s’effondrer sur elles mêmes; médiatiques, les bulles explosent comme les autres, financières, informatiques ou un jour, souhaitons le (oui, c’est fini, on ne souhaite plus le bien des gens, du moins pas de ceux là), immobilière) sa petite salve qui allait faire grand bruit le lendemain tout en lui permettant de compter ses troupes : Sarkozy serait pour la France un problème qu’il faudrait régler en fermant cette parenthèse politique à ses yeux trop sombre pour pouvoir durer (c’est que Villepin préfère le capitalisme quand il se drape dans l’orgueil et les éblouissements lyriques, et sur ce point il a raison : pour un peuple lettré, cette version là du capitalisme passe mieux. Mais on sait où on en est, côté culture par chez nous…

Mais si Villepin se lançait dans une telle attaque, de manière aussi frontale, c’est parce qu’il avait constaté que les paysans avaient devant ses augustes pas déjà foulé le terrain de leurs lourds sabots : Mélenchon (décidément de tous les bons coups ces temps ci), racontait déjà chez Drucker (pinçons nous) comment il avait conçu des autocollants « Casse toi pauv’con » qui ont grand succès tout en respectant la loi (une mention « C’est lui qui le dit » a été rajoutée histoire de se prémunir contre toute attaque pénale). Les manifestations qui ont parcouru la France depuis plus d’un mois ont été une sorte de concours à ceux qui avaient le plus d’imagination sur le terrain de l’impertinence envers ce président qui n’en est plus un aux yeux de la rue (une invention parmi mille autres, vue sur l’arrêt de bus devant Paris 1, une inscription qui disait cela : Sarkozy veut renvoyer les voleurs de poule « chez eux », lui qui a volé la poule de Jacques Martin » (au passage, à la lecture d’une telle littérature de rue, on se dit que finalement, l’identité française n’a pas besoin d’être cherchée bien loin, et que son encéphalogramme n’est peut être pas encore tout à fait plat). Dans le même temps, en gros depuis Septembre, ce sont les hebdomadaires qui rivalisent de dramaturgie pour nous présenter Sarkozy comme un motif d’inquiétude à part entière, allant jusqu’à soupçonner qu’il soit fou, dangereux, ou voyou, montrant d’ailleurs par là même que les journaux ne sont pas inféodés au pouvoir mais au marché, ce qui pendant un temps constituait une seule et même chose, et ce qui n’est finalement pas mieux.

Bien entendu, les voix s’élèvent à droite pour ramener tout le monde à la raison : porter de telles accusations serait irrespectueux, mensonger, et créerait le véritable risque politique de brosser le poil du peuple dans un sens qui lui sied même quand il n’y a objectivement pas de danger. Ainsi, Sarkozy serait, quand on le présente comme névropathe ou malfaisant, victime d’une manipulation médiatique visant sa politique à travers sa personne.

Mais les défenseurs oublient, intentionnellement, quelques détails.

D’abord, s’attaquer à la personne du président ou à sa politique, c’est une seule et même chose, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il a toujours mis en avant que ce qui importait en politique, c’était l’action menée de manière personnelle, ce qu’il nommait « volonté »; à tel point que peu à peu sa politique est devenue purement performative, n’ayant comme force que celle de sa propre voix et des mises en scènes au milieu desquelles celle ci s’exprimait (roulements d’épaules, démarche chaloupée, t-shirt « NY police dpt », Ray Ban pilot, femme trophée, etc.). La seconde, c’est que tout compte fait, il n’a pas de programme politique (ce qui n’est pas une surprise : l’ultra libéralisme n’est pas un programme, mais une mécanique, ce qui est un poil différent), et dès lors il peut faire à peu près tout et n’importe quoi, comme toucher à des retraites auxquelles il avait promis de ne pas toucher. Dès lors, on ne peut plus s’attaquer à sa politique, puisque de politique il n’y a pas; reste l’homme, omniprésent tant que le vent de la renommée souffle dans le bon sens, toujours présent même si c’est sous forme ultra protégée quand les temps sont plus durs, envahissant même, quand on constate à quel point il occupe son monde et lui fait perdre son temps en le dépensant en pure perte et en accaparant l’attention, jour après jour, de « journalistes » et « commentateurs » qui sont trop contents d’avoir une marionnette des Guignols en chair et en os qui leur mâche le travail en leur refilant presque quotidiennement les reportages et analyses tout ficelés qu’ils n’auront plus ensuite qu’à diffuser tels quels en prenant des mines « lucides » pour mieux faire semblant d’éclairer le bon peuple.

Ensuite, l’image de voyou, elle ne vient pas de nulle part. A vrai dire, même si les députés de droite, tels qu’Alain Gest par exemple, trouvent que le mot est injurieux pour ce président, on doit convenir qu’il est au contraire plutôt gentillet. Le voyou n’est pas nécessairement dans l’illégalité. Le terme désigne quelqu’un de mal élevé (Sarkozy a fait la preuve d’un certain manque de retenue et de contrôle de soi), qui traine dans les rues (les images fondatrices du personnage sarkozyen sont issues de la rue : Sarko sortant de l’école où il a « négocié » la libération d’un enfant lors d’une prise d’otages à Neuilly, Sarko affirmant en pleine rue vouloir karcheriser les banlieues, Sarko insultant un visiteur du salon de l’agriculture, ou provoquant physiquement un docker, bien au chaud derrière ses gardes du corps, voila ce qui fonde le personnage médiatique), et dont les moyens d’existence sont peu recommandables (en somme, pour tous ceux qui pensent que la répartition des richesses proposée par le capitalisme est inégalitaire, le capitalisme est un système prôné et maintenu par des voyous, fussent ils dans la légalité, puisque ce sont eux qui font les lois).

Mieux, l’image du voyou, elle est non seulement justifiée, mais on peut même prétendre qu’elle est tout à fait maîtrisée. D’abord parce qu’elle permet de s’attirer la sympathie d’une frange non négligeable de la population, celle auprès de qui on peut pousser le curseur du populisme le plus loin, puisqu’elle aime qu’on la domine, et elle prend plaisir à voir la France menée par une espèce de petite frappe qui roule des mécaniques sans avoir les moyens physiques de ses prétentions. Il y a une part de la population, la plus faible, à tous points de vue, qui jouit des gesticulations et pantomimes présidentielles. Ceux qui sont eux mêmes frustrés de tout pouvoir, mais qui aiment bien afficher les signes extérieurs de puissance aiment voir au sommet de l’Etat un impuissant jouer les nains puissants, parce qu’ils voient là confirmer que leur pimp-roll de petite frappe imaginaire a un pouvoir concret sur les choses, et permet de « réussir ».

Un signe de l’efficacité d’une telle campagne médiatique un peu décalée par rapport à l’image, d’ailleurs habilement maîtrisée, du portrait présidentiel officiel, devant une bibliothèque dont les ouvrages seront à leur tour insultés par Sarkozy quelques mois plus tard quand il prétendra que lire la Princesse de Clèves relève de l’inutile : Redoine Faïd, braqueur lui même situé à mi chemin entre la réalité et la fiction, puisqu’il admet avoir conçu ses braquages en s’inspirant du film de Michael Mann, Heat (lui même très très inspiré du Bullitt de Peter Yates), Michael Mann étant à son tour cité sur la couverture du livre de Faïd Braqueur, des cités au grand banditisme, affirmant à son propos « Ce type est incroyable… » (ce que pourrait tout à fait dire une Morano à propos de Sarkozy), consacre un passage à notre chef d’Etat, affirmant ceci (je prends les propos tels qu’il les a énoncés au Grand Journal, questionné par Denisot, « Dans la société d’aujourd’hui, ils [les bandits] naviguent comme des poissons dans l’eau. Ils sont d’ailleurs sarkozystes. Pour eux, Sarkozy c’est un boss capable de dire ‘Casse toi pauvre con’. Il est blindé, il a une Rolex et sort avec un mannequin. Quand tu discutes avec eux, ils te disent ‘Ce mec, il en a, c’est un taulier’ (…) Ils disent ‘C’est un mac’ ». Personne sur le plateau, sur lequel trônait pourtant Jean-Louis Debré, qui buvait du petit lait, n’a trouvé la description scandaleuse (allez, pour la petite histoire, ce soir là, en seconde partie d’émission, Carole Bouquet et Julie Depardieu venaient présenter un film intitulé, ça ne s’invente pas, Libre échange. Quand on vous dit que dans cette émission, tout doit sembler finalement anodin…

Mais puisqu’il s’agit d’images, le mieux est de se fier, justement, aux images. Depuis la campagne présidentielle, un temps considérable semble être consacré à la construction d’une image dont on peut dire qu’elle est méticuleusement maîtrisée. Casting de petites personnes faisant paraître le président plus grand, public exclusivement composé de militants UMP suffisamment cons pour clamer haut et fort leur encartement au parti au premier journaliste du Petit Journal venu, sélection de vaillants ouvriers d’origine étrangère, femme taillée sur mesure, fringues constituant la panoplie parfaitement adaptée au rôle choisi, loisirs édifiants, tout est mis en scène de manière à construire un véritable personnage dont la vie nous est racontée en détails parce qu’on a compris que ces images avaient un impact sur l’esprit des plus faibles, qui sont aussi les plus nombreux.

Pourtant, des failles semblent apparaître dans la propagande des images : certaines images semblent échapper au contrôle. Dernier exemple en date, la couverture digne des portraits anthropométriques de la police, proposée en Octobre par le Nouvel Obs’. Il ne manque plus que les repères d’échelle derrière lui et la plaque d’identification pour être convaincu de tenir le portrait d’un descendant d’Al Capone. Evidemment, la photo est manipulée. Sur ce site (http://culturevisuelle.org/icones/1083), on découvre la genèse et les procédés de fabrication de l’image obtenue, barrée du doute au sujet du président : serait il dangereux ? Ben, évidemment, une fois passé en noir et blanc, et après avoir augmenté le contraste, Sarkozy devient un tout petit peu plus inquiétant qu’au naturel, et il est soudainement marqué par un je-ne-sais-quoi de truandesque qui ne lui ferait pas donner le bon dieu sans confession préalable. Sur culture visuelle, on pense que c’est le traitement effectué pour la couverture du Nouvel Obs’ qui produit cet effet, et on a en partie raison. Mais on sait que l’original de cette photographie a été pris par le photographe Jean-François Robert, et qu’il fait partie d’une série, publiée sous forme de livre, intitulée Face/Public, dans laquelle on retrouve le gratin de la politique française, portraitisé selon le même cadrage et le même effet grand angle, qui dramatise forcément un peu les visages.

La série peut être vue sur le site du photographe lui- même : http://www.jean-francoisrobert.com/page3.html et en faisant glisser le curseur pour faire défiler les portraits, on découvre que Sarkozy n’est pas le seul à sembler un tout petit peu illuminé par le dispositif. Ségolène Royal prend, comme d’habitude, toute la place dans le cadre, Frédéric Mitterrand, comme d’habitude, fait le malin, Kouchner, comme d’hab’, prend des airs concernés, genre « le monde devient fou et j’aime être observé pendant que j’observe cela », tout le monde a finalement l’air un peu étrange, et c’est bien cette familiarité déconcertante que vise Jean-François Robert dans cette série. Mais il faut admettre que le portrait de Sarkozy a quelque chose de plus particulier, car il semble, au contraire des autres, n’avoir nécessité aucun dispositif technique. En ce sens, c’est le plus réussi, parce que ce dispositif disparaît pour se fondre complètement dans le portrait. Il n’a pas l’air d’être psychopathe, mais on le dirait tout droit sorti d’une nuit enfiévrée passée dans quelque boite interlope à consommer des substances exotiques aux côtés de créatures propres à s’ouvrir pour créer dans l’univers des perspectives nouvelles. Essayez de vous prendre en photo vous même, vous verrez, cette manière de poser le regard un poil trop haut, c’est la manière la moins naturelle de se faire tirer le portrait (bien que ce soit, admettons le, le regard de ceux qui sont un peu petits et regardent vers le haut (c’est aussi le regard des hypnotisés, mais n’extrapolons pas trop)). C’est donc avec talent que Sarkozy apparaît ici mal rasé, mais pleinement engagé dans le rapport à l’objectif. De tous les portraits, il n’y a que le sien qui donne à ce point l’impression que sans faire le cirque de Mitterrand, il dévore sa propre image et celui qui la regarde avec. Or, pour poser de cette manière là, avec tout le respect qu’on doit au président, on a envie de dire qu’il ne faut pas être bien, qu’il doit falloir être un peu dérangé, au sens où il s’agit ici de se faire passer pour autre chose que ce qu’on est (mais ça, c’est valable pour en gros tous les personnages publics), mais aussi pour autre chose que ce qu’est censé être un homme politique. Là, on a l’impression d’être devant un fan de Sinatra qui ferait le malin devant l’objectif.

Vous pensez que j’exagère ? Alors jetez un coup d’oeil à ces portraits commandés par la présidence aux photographes Seb&Enzo. On en trouve un ce mois ci en couverture de Technikart, et il y en a un autre dans le même numéro, tous deux sont tout à fait « parlants ». Tout d’abord, le choix de ces photographes est intéressant : tout à fait décalé par rapport à ce qu’est censé être un portrait politique, puisque Seb&Enzo sont photographes de mode, et de stars, leur travail, très graphique, peut être vu sur leur site, http://www.sebetenzo.com/, site sur lequel on retrouve évidemment, le portrait de notre bien aimé chef. En somme, Sarkozy en choisissant cet objectif là plutôt qu’un autre se place résolument du côté des peoples. Mais ça, ce n’est pas exactement une surprise. Ce qui est plus intéressant, c’est la tête que s’est faite Sarkozy entre les mains de ces deux photographes, car pour le coup, il n’a pas été nécessaire qu’une équipe d’infographistes mandatée par une rédaction avide de faire du fric intervienne pour donner à notre président une tête d’allumé notoire. Si le portrait de Jean-François Robert fait penser à Patrick Bateman, ceux de Seb&Enzo installent le nom d’Hubert S. Thompson dans les esprits. On regarde les clichés, et on se dit « Mais que prend ce type ? » Vous vous souvenez peut être qu’il y a déjà longtemps on avait pu se demander si Sarkozy n’abusait pas de telle ou telle substance, et depuis, cette idée demeure un sous entendu récurent, le prototype même du tabou médiatique, ce qui ne se dit pas tout en se sous entendant régulièrement. Mais quand c’est la personne visée elle même qui met en scène le propos a priori calomnieux, c’est qu’on n’est plus dans la calomnie, mais dans la construction du mythe. Or, on le sait, les mythes sont destinés en premier lieu à ceux qui y croient et que ça fascine, les moins armés face aux images choc. Ainsi, ici, on a un président qui paie des photographes pour avoir l’air d’un truand drogué. La classe. J’ai fouillé dans l’iconographie pourtant fournie de Berlusconi, il n’y a pas d’équivalent. Idem chez Poutine (et pourtant…). A ma connaissance, notre président est le seul dont on ait de tels clichés mis en scène.

Dès lors, il va sans doute falloir se méfier des accusations consistant à voir en Sarkozy un fou, un toxicomane ou un malfaiteur, parce qu’avoir recours à cette image, ce n’est pas faire une découverte, mais reprendre au vol quelque chose que le président lui même envoie en l’air pour qu’on la saisisse au vol comme font les chiens avec les freesbees. Tant qu’on s’amuse avec ça, on ne s’intéresse pas à la politique. Or, la scène jouée entre Villepin et Sarkozy est un peu trop théâtrale pour être sincère, elle aussi. Dans la mise en place d’un libéralisme durable qui n’a plus besoin que le PS vienne passer de la pommade tous les cinq ans en alternance avec la droite, Villepin est l’assurance que le pouvoir restera aux mains des mêmes si jamais soudainement le peuple se met à avoir des cas de conscience. Pour le moment, quand Sarkozy sur-joue le côté voyou, il produit encore un effet relativement positif auprès d’une frange de la population qui voit la politique comme un cirque, et qui aime voir jouer Scarface sur son petit écran au JT de 20h. On pourrait objecter qu’il y a là une prise de risque, que c’est très segmentant comme stratégie, mais dans la logique de l’UMP, peu importe, puisque l’antidote est prêt, là, à prendre le relais en cas de revirement de l’opinion. Ainsi, le libéralisme montre à quel point il n’est décidément pas un programme politique, puisqu’à bord du navire UMP (je propose qu’on dise dorénavant « Paquebot », maintenant que le FN s’est débarrassé du sien, et que la fraternité entre un Sarko déviant et une Marine édulcorée semble à l’avance nécessaire), on trouve en gros tout et n’importe quoi.

Méfiance donc avec les discours critiques qui correspondent finalement point par point à l’image que le pouvoir souhaite donner de lui même. Tout cela demeure orchestré, et il n’y a dans ces eaux là aucune pensée politique, ni d’une part, ni de l’autre. Il ne s’agit que de saisir des opportunités, et de se comporter comme les premières infections opportunistes venues tout en faisant le show, ce qui est toujours plus payant, dans les opinions, que les analyses et les projets réclamant des efforts de compréhension et d’action. Il est donc probable qu’on voit fleurir l’imagerie mafieuse autour de notre président. Il est probable que ça provoque chez lui quelques poussées d’hormones qui pourraient le faire aller encore un peu plus loin dans son personnage, tant et si bien qu’à force, il pourrait nous faire penser à Serge Lama jouant Napoléon, dans une sorte de confusion des rôles un peu flippante. En attendant, on a toujours à la tête du pays un type qui en gros joue à la dinette avec nos moyens, un gars qui s’amuse avec ses panoplies tout en exigeant du pays tout entier qu’il se mette au boulot pour servir ses potes. Il sera bon de se rappeler que les truands, ce sont à la base ceux qui désobéissent aux lois, et que pour le moment, ce n’est pas ce à quoi nous assistons : si Sarkozy joue les gangsters d’opérette, c’est pour mieux cacher son entourage qui s’emploie, lui, à modeler les lois de telle sorte qu’ils puissent parvenir à leurs fins sans se trouver hors la loi. Et à force de regarder les portraits de notre président en train de se mettre en scène façon Actor Studio, nous ne voyons pas que peu à peu, c’est nous autres qui, pensant ce qu’on pense, disant ce qu’on dit, faisant ce qu’on fait, passons lentement de l’autre côté d’une loi qui sera à terme écrite à l’envers, contre ceux qui auront cru la défendre.

NB : dans l’ordre, les portraits sont 1 – le fameux portrait de Jean-François Robert transformé par le Nouvel Obs, 2 – l’original de Jean-François Robert 3 – Un des portraits réalisés par Seb&Enzo, et 4 – un autre de ces portraits utilisé par Technikart pour sa couverture du mois de Novembre.

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Catalogue de l’homme moderne

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS 4 commentaires »8 novembre 2010

Evidemment, comme vous remplissez vos journées de choses intéressantes, comme vous ne vous laissez pas aller, vous passez à côté de plein de choses qui réussissent à être totalement futiles tout en étant vaguement signifiantes.

C’est que ces moments là, c’est un peu l’équivalent des documents permettant des enquêtes sur Eric Woerth et la famille Bettencourt : à peine les a t-on saisis qu’ils disparaissent déjà, et ils nécessitent des heures, des jours, parfois des semaines de traque permanente dont on revient bredouille avant d’espérer deviner dans l’obscurité un vague morceau d’élément qui puisse présenter un tout petit intérêt.

Ainsi, regarder le Grand Journal de Canal+, c’est un peu se mettre en situation de traque, aux aguets dans la cabane camouflage qu’on a dressée dans le salon, toute faite de complaisance et de propos mielleux, de connivence et de fausses attaques. On patiente pendant des jours devant les échanges polis d’une caste journalistique qui se voudrait intouchable (Comment peut-on se permettre de dire que Pujadas est un laquais et un salaud quand il sous entend que les grévistes la jouent perso ? Aphatie ne le supporte pas, ou plutôt, il ne le supporte que lorsque c’est lui qui mène l’attaque, puisqu’il a déjà signé des chroniques dans lesquelles, à l’occasion de l’interview du président par le même Pujadas, ils sous entendait que celui ci n’avait rien à voir avec le journalisme, ce qui dit autrement, consiste bel et bien à affirmer qu’il n’est face à Sarkozy que parce qu’il lui est soumis; Aphatie veut juste se tenir en arbitre des vanités médiatiques, le Grand Journal est son Vatican, ses émissions radio sont ses cathédrales, son blog est sa papamobile; il faut le voir, le vendredi soir, face à ceux qui seraient ses confrères s’il ne portait sur eux un regard si paternaliste, se contentant de se taire tandis qu’il laisse les besogneux mener des analyses politiques dont il se dit manifestement qu’il les a déjà toutes menées, et qu’il est tellement au dessus de tout ça…), jusqu’à ce qu’au détour d’un Petit Journal (quand Bartès mettra t-il les voiles vers des contrées où il n’aura pas à servir de caution et de bonne conscience là où ça fait quand même un moment qu’il n’y a plus de morale du tout ?) ou d’une boite à questions, la vérité émerge.

Il y a quelques jours, la vérité sortit de la bouche de deux enfants. Drucker et Foucault (Jean-Pierre, évidemment et ce d’autant plus que ce qui suit, suit). Les deux étaient venus faire de la promotion, c’est à dire tenir le discours classique quand il s’agit de vendre le genre de choses qu’ils vendent : « Achetez mon dialogue avec mon frère décédé (Drucker), achetez mon livre sur les Peugeot (Foucault), sinon ils se vendront pas » (merci Beigbeder pour avoir saisi cette formulation si évidente) ». L’émission se passait bien, les chroniques habituelles tenaient leur rôle, faisant oublier imperturbablement qu’à propos des produits mis ce soir là en tête de gondole, il n’y avait strictement rien à dire. Ce qu’on ne savait pas, qu’on n’apprendrait que le lendemain, c’est que les deux compères, deux des tenanciers d’antenne les plus constants à tous points de vue depuis 40 ans, allaient s’enfermer ensuite dans la fameuse boite à questions pour y enregistrer ce qui ne serait diffusé, comme toujours, que le lendemain.

Un télespectateur, dont je n’ai pas noté le nom, eut l’idée de poser aux deux momies du paf l’injonction suivante :

« Vous qui avez jusque là une carrière irréprochable, faîtes quelque chose qui remette cela en question »

Ni une ni deux, les voila faisant mine d’avoir vécu ensemble, d’avoir caché à la terre entière qu’en fait ils étaient en couple.

Follement drôle.

Derrière l’absence de rire, une même spontanéité chez les deux animateurs : ce qui viendrait saloper leur carrières « irréprochable », ce serait d’être homo; dit autrement : être homo, c’est quelque chose dont on peut faire le reproche.

C’était comme ça, juste pour rire entre le fromage et le dessert, deux types qui se pensent actuels, et qui le sont sans doute puisqu’on les installe dans cette actualité permanente qui constitue notre présent lequel n’est plus un pont reliant quoique ce soit qui soit passé, ni quoi que ce soit qui vienne, puisque tout doit devenir peu à peu indifférent, qui se présentent comme tels, qui font la pluie et le beau temps sur le media qui a encore le plus d’influence sur les consciences, et qui nous casaient comme ça en douce leur petite homophobie ordinaire en access prime time sur l’une des antennes les plus regardées à ce moment là.

A voir les Sabatier, Drucker, Foucault tenir toujours la boutique des divertissements publics, on se dit que la vie est un peu mal foutue, et que Mourousi est peut être parti un peu tôt.

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Ecoutez les nos voix qui montent des open spaces

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, CHOSES VUES, MIND STORM, Playlists, POP MUSIC 8 commentaires »8 novembre 2010

Intermède musical, puisque Michel nous a fourni sa pseudo citation nietzschéenne de la semaine, en collant sous le nez d’une pauvre Dominique Grange, qui n’en demandait sans doute pas tant, une maousse moustache. Nouveau chant des partisans, donc, au programme de ce post, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Ca fait partie de ces hymnes dont on ne saurait trop dire de quelle époque ils datent; ça provoque un effet assez proche de ce qu’on ressent lors de la visite d’un écomusée ou, peut être, du Puy du Fou : on sait bien quand on est, on sait bien qui on est, mais l’espace d’un instant, c’est un peu comme si les repères temporels étaient brouillés. Il y a quelques jours, une collègue, enseignant l’histoire, communiste, arranguait les foules en salle de profs pour tenter de convaincre les récalcitrants de rejoindre la lutte, en comparant notre situation à nous autres, professeurs de 2010, à celle des mineurs confrontés à la poigne de fer de Miss Thatcher. En période de tension sociale, écouter Dominique Grange, c’est un peu perdre de la même manière ses repères temporels. Aussi, mieux vaut-il replacer la chanson qui suit dans son contexte.

Le concept de lutte des classes passe pour être aujourd’hui désuet. Un comble lorsqu’on observe à quel point la vie de la plupart est mise au service de quelques uns, soit en les utilisant au moindre coût, soit en faisant en sorte de les délaisser suffisamment pour que leur survie, toujours remise en question, coûte le moins possible. Mais comme on a gâté un peu tout le monde, et que même ceux qui sont asservis ont leur téléphone portable dernier cri en poche, une connexion illimitée aux réseaux sur lesquels ils partagent avec le monde entier tout ce qui est susceptible de provoquer le moindre buzz, qu’on découvrira ensuite, dans un intérieur décoré par Ikea et Valérie Damido, sur un grand écran qui ne diffuse pas grand chose qui justifie sa taille, ni sa haute définition (en gros, on a des engins qui diffusent l’image en hd, mais on y regarde le JT décalé d’Itélé, qui ne propose que des vidéos pixélisées tirées du net d’il y a 10 ans, quand on ne se diffuse pas des divx sur une diagonale telle que la compression et les fautes d’orthographe des sous titreurs amateurs sont finalement bien plus visibles que l’intrigue et le jeux des acteurs eux mêmes), mais est planté là, au beau milieu du salon, pour témoigner d’un fait capital : on échappe au monde des miséreux, puisque un tube cathodique en Europe est en gros un signe équivalent à celui des lunettes des années 70 ou des dentitions ravagées aux USA. Alors, évidemment, les gâteries, ça donne la forte impression d’avoir bénéficié d’un partage des richesses qui permet de se donner l’illusion de la disparition des classes, ainsi que des luttes qui les oppose; et ce d’autant plus qu’une partie de ces cadeaux accordés permet de se maintenir soigneusement à l’écart des plus pauvres, de sorte qu’on puisse vivre en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Dès lors, évoquer dans une chanson la lutte des classes, c’est prendre le risque d’avoir l’air un peu daté.

Il faut dire que la chanson fut écrite par Dominique Grange à la fin des années 60, alors qu’engagée dans le mouvement des Etablis, expérience consistant à envoyer des artistes et intellectuels sur les postes de travail des ouvriers, afin de ne pas creuser de fossés entre ceux qui sont du côté de l’otium, et ceux qui en sont professionnellement exclus, elle travaille près de Nice dans une entreprise de conditionnement alimentaire. La chanson vient aussi de ces expériences là, qui sont encore liées aux conditions de production des années 60/70. Que les conditions de travail aient changé, c’est une évidence. Qu’elles soient physiquement plus confortables, c’est possible. Mais ça n’enlève rien au fait que les profits, bien plus considérables eux aussi, demeurent captés par ceux qui ne produisent pas.
Néanmoins, ne pas actualiser les chants révolutionnaires, c’est les condamner à sembler désuets. Et c’est quand même embêtant de donner à la révolution une allure désuète. Ca donne vaguement l’impression que les révolutionnaires en question sont seulement nostalgiques d’un temps où on portait des casquettes en tweed genre Gavroche, des vestes aux coudes à rustines, où on buvait un coup sur le zinc, où on n’avait ni internet ni téléphone portable, où on pouvait grimper dans les bus par l’arrière, où on allait bavarder entre potes le soir au bar du coin pour dire du mal du patron. Problème : ça ne parle pas vraiment à ceux qui travaillent dans les conditions actuelles, qui ne partagent pas les mêmes fantasmes de coexistence populaire que ceux qui à l’aube des années 70 écrivaient et chantaient de telles chansons. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de souffrances dans les conditions actuelles de travail, mais que ces souffrances sont spécifiques à notre temps, et qu’elles ne ressemblent pas aux conséquences des modes de production déjà anciens évoqués dans ces chants.

Pire, ou mieux, c’est selon, les victimes de la captation de la valeur ajoutée (en gros, l’objet même de l’enquête marxienne), font désormais partie des collabos que dénonce le nouveau chant des partisans, et on peut parier que tous ceux qui le chantent collaborent eux-mêmes, puisque la mondialisation permet de faire partie de ceux qui plus ou moins consciemment exploitent les travailleurs qui, ailleurs sur la planète, fabriquent à bas coût ce que les plus modestes par chez nous consomment. Ainsi, on peut par chez nous défiler en chantant ce genre d’appel à la révolution, puis rejoindre le parking où on a garé le monospace ou le minibus qu’on paie à crédit, ce qui avec le paiement du logement nous fait déjà deux crédits en cours, qui alimentent copieusement les exploiteurs qu’on a dénoncé quelques heures plus tôt, avec qui, donc, on collabore.

Doit-on en déduire qu’il faut renoncer à toute forme de volonté révolutionnaire ? Pas forcément. Mais cette volonté doit gagner en conscience de ce qu’elle dénonce, et de ce qu’elle réclame. Car se croire du côté des opprimés sous prétexte qu’on entonne les chants qui dénoncent les exploiteurs est peut être un peu facile. D’abord, il serait nécessaire d’écrire de nouveaux chants, adaptés aux open spaces et aux plateformes de télémarketing, des hymnes combattant le travail à temps partiel des femmes et les plans dits « sociaux », luttant contre le chômage des plus âgés et l’exploitation des jeunes travailleurs, des textes se soulevant devant l’invasion des domiciles par le télétravail. Ensuite, il faudra établir des énoncés propres à réunir tous ceux qui de par le monde pensent se reconnaître dans le statut de prolétaire, tant ceux qui se pensent ainsi parce que ça participe d’un certain folklore un peu bourgeois gitan, que ceux qui de manière beaucoup plus brutale sont soumis aux conditions de production rendues nécessaires par ceux qui, à l’autre bout du monde, veulent des objets de consommation pas chers pour pouvoir conserver les moyens de se payer leur abonnement MK2, permettant d’aller voir les films dénonçant les conditions de travail dont, finalement, ils tirent eux aussi profit.

Autant dire que les paroles des nouveaux chants révolutionnaires vont réclamer tellement de nuances qu’elles risquent d’être tout à fait incompréhensibles. Pourtant, nous n’en sommes plus au moment où les propos pouvaient être tranchants et tranchés comme ceux de Dominique Grange, parce que réclamer aujourd’hui que les mêmes têtes tombent, c’est mettre soi même la tête sous la guillotine. Et ne pas s’en rendre compte, c’est avoir déjà perdu la tête.

Maintenant : chanson !

Les nouveaux partisans

Parole et musique: Dominique
Grange

Écoutez les nos voix qui montent des usines
Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre
Marre de se lever tous les jours à cinq heures
Pour prendre un car un train parqués comme du bétail
Marre de la machine qui nous saoule la tête
Marre du chefaillon, du chrono qui nous crève
Marre de la vie d’esclave, de la vie de misère

Écoutez les nos voix elles annoncent la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Regardez l’exploité quand il rentre le soir
Et regardez les femmes qui triment toute leur vie
Vous qui bavez sur nous, qui dites qu’on s’embourgeoise
Descendez dans la mine à 600 mètres de fonds
C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose
Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés
Regardez nous vieillir au rythme des cadences
Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Et vous les gardes-chiourmes de la classe ouvrière
Vous sucrer sur not’e dos, ça ne vous gêne pas
Vos permanents larbins nous conseillent la belote
Et parlent en notre nom au bureau du patron
Votez, manipulez, recommencez Grenelle
Vous ne nous tromperez pas, maintenant ça marche plus
Il n’y a que deux camps, vous n’êtes plus du nôtre
À tous les collabos, nous on fera la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Baladez-vous un peu dans les foyers putrides
Où on dort par roulement quand on fait les trois huit
La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry
Annonce la vengeance des morts d’Aubervilliers
C’est la révolte aussi au cœur des bidonvilles
Où la misère s’entasse avec la maladie
Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères
Tous unis avec eux ont vous déclare la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

La violence est partout, vous nous l’avez apprise
Patrons qui exploitez et flics qui matraquez
Mais à votre oppression nous crions résistance
Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n’expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volé en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

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Champs-Elysées, Dark City

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS 3 commentaires »7 novembre 2010

On dirait qu’on n’aurait pas vécu ces trente dernières années.

On ferait comme si rien ne se serait passé, comme si on n’aurait été bosser pour rien, qu’on n’aurait rien produit de nouveau, rien construit collectivement, comme si les choses auraient été subitement givrées dans le sucre glace des drogues de ces années là, histoire (enfin « histoire », si on peut dire, puisque finalement on semble s’ingénier à empêcher toute forme de repérage historique, préférant instaurer un temps sans durée et sans fin, un retour permanent du même, mêmes têtes, mêmes rêves déjà répertoriés comme hors d’atteinte pour les uns, comme inaptes à rendre heureux pour les autres qui eurent la chance, très relative, de les réaliser, mêmes décors, même éléments de langage, mêmes mots d’ordre, mêmes objectifs hors d’atteinte, même manière de s’oublier, soi et ses insuffisances, mêmes personnages construits comme des héros de pacotille posés là pour donner des espoirs que les personnes réelles qui les incarnent ne cesseront de se réserver à eux-mêmes, parce que c’est les espoirs, quand ils se réduisent à des perspectives économiques, se divsent, ne se multiplient pas ; bref, d’ « histoire » il n’y a pas quand il s’agit d’effacer des mémoires le chemin parcouru jadis ensemble, de raser jusqu’aux fondations les architectures publiques, de saper jusque dans les idéaux qui les ont fait naître les institutions partagées, d’ « histoire » il n’y a plus quand c’est O’Brien qui préside à la gestion des contenus mémoriels), histoire donc de rayer des mémoires tout ce qui fait qu’on a pu jusqu’ici vivre ensemble malgré tout ce qui sépare, histoire (mêmes réserves) de rendre impossible cette vie commune parce que les peuples unis sont ingouvernables (ils se dirigent d’eux-mêmes), histoire enfin de faire du monde un fait accompli auquel il faudra bien se faire puisque paraîtrait il, il n’y aurait aucune alternative.

Donc, nous serions trente ans plus tôt pile poil, et comment mettre mieux en place le décor qu’en recourant à ces panneaux d’affichage permanents que sont les télévisions (de plus en plus grandes, elles ne sont plus des lucarnes branchées sur le monde, mais des éléments du décor intérieur à part entière, des éléments centraux de l’architecture, malléables à volonté pour ceux qui ont pour ambition de dessiner les espaces qui constitueront nos vies) ? Ceux qui ont éprouvé une impression de « déjà vu » quand ils ont vu apparaître sur leurs écrans Sabatier et Sardou lancés avec délice et autosatisfaction dans un remake plan par plan du Jeu de la vérité tel qu’on ne le regrettait pourtant pas particulièrement, vont sans doute se demander s’ils ne souffrent pas d’hypermnésie quand ils vont se poser devant le programme du Samedi soir prochain sur la télévision publique : Drucker (qui partage avec notre président ce goût populaire (mais quand les gens de la haute adoptent des goûts populaires, on sait qu’on parle alors de populisme, mais bref) pour le cyclisme (enfin, « populaire » n’est pas exactement le mot quand on voit le prix de ces vélos qu’il semble falloir acquérir pour fournir ce genre d’effort (ou produire ce genre d’image) propose de nouveau, tel quel, comme au « bon vieux temps » (quoiqu’identifier le « bon vieux temps » aux années 80, pourquoi pas, mais peut être pas en situant la scène principale sur les petits écrans du prime-time du samedi soir), son émission emblématique « Champs Elysées ». Comme si la téléportation était soudainement possible, comme si le voyage dans le temps était à la portée de tous.

La téléportation, c’est l’abolition des distances. Se téléporter dans le passé, c’est abolir la durée qui nous en sépare. Or ce qui nous sépare du passé, c’est la mémoire (désolé pour ceux qui sont convaincus que la mémoire est ce qui nous lie au passé, puisque justement, c’est l’inverse). Ainsi, en se transformant tous les samedis soirs en agence de voyage pour nostalgiques d’un bon vieux temps qui n’était déjà en fait qu’un épisode « bien de son temps » et un appel à demeurer « contemporains » d’un temps qui devait s’arrêter, et avec lequel on devait bien vivre, l’Etat organise ni plus ni moins que l’amnésie, c’est-à-dire l’oubli du temps, la perte du temps qui sépare du passé, ce qui permet d’y retourner et de le regarder, comme si on y était.
Alors, on serait dans le passé, et on n’y verrait que du feu. Corps liftés, visages botoxés, mémoires cryogénisées par des maîtres qui doivent ressembler, dans leurs interventions, à ceux qu’on entrevoit dans Dark City au moment où le temps s’arrête pour modeler les mémoires, en les effaçant.

Dorénavant, il semblerait que le présent doive être conçu comme un désormais permanent, une image mise en pause que sa laideur interdira de contempler, mais qu’il faudra concevoir comme un mouvement, malgré tout.

On peut aussi ne pas la regarder.

Malgré tout, en post scriptum marrant, on imaginera en ce dimanche perpétuellement animé pour la maison de retraite nationale par le même Drucker, qu’un spectateur inhabituel, commentateur patient et régulier de cette colonne qui, elle aussi, comme tous les blogs, se déroule comme un présent permanent, se trouve devant un écran (il n’en possède certes pas, mais semble vivre le plus souvent dans des hôtels qui en sont pourvus), puisqu’aujourd’hui le Michel cycliste et ami des stars invite Mélenchon, sans doute pour lui faire jouer les biscuits dans son salon de thé perpétuel.

Qui mangera l’autre ? Pour une fois, la question peut se poser.

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Cruise Control (sex over the phone)

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 1 commentaire »28 octobre 2010

Attention, si vous êtes simultanément propriétaire d’un iphone, hétérosexuel et sexuellement un peu frustré, ce qui suit pourrait vous faire balancer votre bel et onéreux (beau, parce qu’onéreux, en partie, d’ailleurs) objet par la fenêtre. Avant tout geste irréparable, tentez de vous souvenir que ce n’est, à la base, qu’un téléphone, et que le détruire vous couperait encore un peu plus du monde, et on sait que les contacts tiennent parfois à peu de choses…

Pour peu qu’on passe parfois par des phases de franche prédation, on peut certains jours regretter que les humains ne soient pas dotés d’un flair un peu plus puissant en matière de phéromones sexuelles. Quand, coincés dans un métro bondé, certains se mettent à penser que dans la rame dans laquelle ils viennent de s’entasser, il doit bien y avoir une poignée de personnes qui seraient tout à fait partantes pour faire connaissance de plus près, sans savoir lesquelles, et sans pouvoir faire un sondage, covoiturier par covoiturier, pour distinguer lesquels seraient consentants, ils se disentt qu’il y a des occasions qui se perdent, et que la teneur de cette vie en sensualité pourrait soudainement s’accroître pour peu que quelque chose puisse venir leur indiquer quelles sont ces perles rares qui gravitent 24h/24 autour d’eux, incognito, tandis qu’elles ignorent elles aussi qu’il y a aux alentours des candidats à la rencontre fortuite. Parce que ce qui est valable dans le métro l’est aussi dans la rue, dans un concert, dans une réunion de parents d’élèves, à la messe, à la mosquée, dans une manif’, dans la salle d’attente du médecin, partout. Nous croisons chaque jour des dizaines de personnes qui voudraient bien, mais faute de pouvoir les discerner du tout venant, nous naviguons un peu autistes, incapables de capter les signaux de détresse lancés par la libido de nos semblables.

Pour ceux qui souffrent de cette ultra moderne solitude, l’iphone peut devenir une sorte de sixième sens suffisamment aiguisé pour offrir à leur vie cette chaleur humaine qui leur manquait jusque là. Le principe est simple, et on se demande comment personne n’y avait pensé jusque là (à vrai dire, d’autres y avaient déjà pensé, mais apple se décide un peu tardivement à ouvrir la frontière de ses apps’ à des propositions qui pourraient ne concerner que les adultes consentants. Et mine de rien, voila qui va sans doute provoquer des vagues d’effrois parmi les utilisateurs d’iphones qui jusque là semblent naviguer dans un monde d’applications que Oui-Oui lui même pourrait utiliser sans avoir de problèmes de conscience. Mais la concurrence, elle, ne s’embarrasse pas de questions éthiques, et de toute évidence, les applications de ce genre seront demain monnaie courante (on imagine d’ailleurs mal qu’elles soient à l’avenir toutes gratuites, puisque s’il y a bien quelque chose pour quoi les êtres humains sont capables de payer, c’est cette ressource gratuite mais répondant elle aussi à sa manière aux lois de l’offre et de la demande qu’est le sexe). Alors Apple préfère devancer que poursuivre et autorise donc cette nouvelle application :

Grindr

Si on résume, c’est un radar pour cibles consentantes.

Le principe est simple : inscription, description (de manière évidemment avantageuse), indiquer en gros ce qui est cherché comme type de partenaire et d’activités, et ensuite, comme l’iphone est en permanence géolocalisé et que ceux des autres utilisateurs le sont aussi, apparaissent sur la carte, sur l’écran, là, dans la main, tous ceux qui sont susceptibles d’être partants pour passer un moment avec vous. En gros, Grindr, ça permet de transformer un iphone en tour de contrôle repérant des kilomètres à la ronde la moindre pulsion compatible avec les siennes propres. Ensuite, il n’y a plus qu’à jouer les contrôleurs aériens de son propre désir. Et autant dire que les catastrophes aériennes sont fréquentes dans ce genre d »espaces aériens.

Ca y est, tu es en train de comprendre ce que peut être la réalité augmentée : ton quartier n’est soudainement plus un quartier, il vient de devenir un vivier de partenaires potentiels. Enfin ! Tu ne vas plus croiser des copains de jeux déguisés en piéton lambda, puisque tu sauras à l’avance que lui, là-bas, qui se promène dans ce parc, que lui par ici qui se tient accroché à cette barre dans le troisième wagon du métro, et lui, cible localisée sur l’écran de l’iphone en mode carte, qui se déplace à 300km/h entre Paris et Lyon, et se trouve donc dans le même TGV que toi, tous ces inconnus ne sont pas n’importe qui, ce sont des personnes qui veulent bien, qui ont maintenant, là, tout de suite, la même envie que toi, et surtout, qui t’ont vu, toi aussi, sur leur propre écran, proie consentante qui s’est posée là, avec son gros panneau indicateur au dessus de la tête, « avis aux amateurs ». Il sait, tu sais, les présentations sont faites, et le bon vieux fantasme (un inconnu s’approche et dis juste « Bonjours, je crois qu’on s’est compris ? ») peut enfin se réaliser, au prix d’un tout petit trucage pour lequel tout le monde est consentant.

Magique, n’est ce pas ?

Ou pas.

Parce que bien entendu, une fois localisé par la terre entière comme « consentant », mais aussi une fois repéré par les autres comme faisant partie des « voyants », ceux qui sont autorisés à voir dans la rue ceux qui font partie du cercle fermé des initiés, si, en mode grossissement maximal sur la carte tu vois les symboles qui s’approchent du tien changer brusquement de trottoir, alors tu sauras que là comme ailleurs, être consentant et repérable dans l’espace ne suffit pas pour rendre tout le monde désireux de partager ce consentement.

Pire encore : si ce service peut effectivement permettre à des personnes qui souffrent de solitude (et bien entendu, le fait qu’il s’adresse pour le moment uniquement à la « communauté » gay (qui, si elle était vraiment une communauté, n’aurait pas besoin de ce genre de gadget), plaide dans le sens de ce genre d’utilité sociale), il peut aussi en faire de jolie cibles, et à voir comment les gens sont déjà bien naïfs avec Facebook, on ne peut que craindre ceux qui vont se poser au beau milieu d’un stade, un soir de match, et vont lancer l’appli pour voir s’il n’y a pas quelque part dans les tribunes, un partenaire potentiel. En terme d’affichage, ce sera exactement comme si ils dépliaient au dessus d’eux une immense pancarte, visible depuis la lune, indiquant au monde entier « Je suis gay, et mes chargeurs sont pleins, venez les vider SVP ! »,

On le sait depuis Foucault, les processus de contrôle se présentent de moins en moins comme des dispositifs contraignants, inquisiteurs et violents. Nous ne leur obéirions pas et il faudrait dépenser une énergie folle à les déployer. En revanche, ces mêmes dispositifs deviennent redoutables dès l’instant où ils se contentent de faire du stop devant le véhicule de rêve que constituent nos désirs. Inutile de dire que Grindr fait évidemment partie de cette gamme de techniques qui font bien mieux parler qu’une séance de torture, et qu’on n’imaginerait pas, en Iran par exemple, pouvoir convaincre les gays de se faire badger et géolocaliser 24h/24 (ou uniquement quand ils ont envie de tirer un coup, ce qui est tout compte fait encore plus fort !).

Ainsi, les techniques permettent de rejouer sans cesse la grande scène de la reconnaissance pour les populations stigmatisées : d’un côté, la technique n’existe que parce que ces personnes là ne peuvent pas être ce qu’elles sont au grand jour, et qu’on les oblige à se camoufler, de l’autre, on leur donne les objets techniques qui peuvent leur permettre de se reconnaître entre eux (et il faut reconnaître qu’être gay est un stigmate particulier, puisqu’il est invisible, y compris pour les principaux concernés), mais qui permettent aussi d’apposer sur eux cette marque qui permettra peut être plus tard de les stigmatiser davantage encore.

Reste maintenant à offrir ce moyen de repérage aux hétéros aussi. Ca donnera ça : d’abord, les classiques, en particulier la nécessité d’offrir le service aux femmes et de le vendre aux hommes, car dans tous les produits de ce genre, la marchandise, ce sont les femmes. Mais le plus intéressant sera de jeter en pâture les quelques femmes un peu aventureuses ou simplement libérées non seulement aux hommes suffisamment prédateurs pour dépenser du fric pour voir apparaître sur leur écran de portable une poignée de sigles désignant des femmes « qui veulent bien », mais aussi à celles des femmes qui ne s’inscriront que pour mieux confondre ces trainées qui ne se refusent ni aux hommes, ni à leurs propres désirs. On comprend mieux dès lors pourquoi ces dispositifs sont tout d’abord réservés à la population gay : ils ne mettent alors en évidence que la possibilité de révéler une population encore souvent cachée, et de lui donner une visibilité qui peut être recherchée pour de multiples raisons, parfois tout à fait opposées. Le passage au monde straight de ces techniques révèle quelque chose de tout à fait différent, puisqu’il dévoile les inégalités qui demeurent au sein même de la classe dominante, dans l’économie du désir. On le devine aisément, femmes et hommes n’utiliseront pas Grindr à égalité avec les hommes, à tel point qu’on devine aisément que le service devra mettre en place un système leur garantissant un minimum de protection, à tel point même que les hésitations à proposer ce service aux hétérosexuels tient sûrement à une prudence juridique qui veille à ne pas se mettre en situation d’être accusé d’avoir mis des femmes en danger.

On imagine bien que nombreux sont ceux qui, hommes ou femmes attirés les uns par les autres, aimeraient pouvoir repérer tel ou telle partenaire pour partager quelques attouchements, ou plus si affinités. On peut simplement craindre que les cartes du désir ne soient pas exactement conformes au territoire lui-même, ne serait ce que parce qu’avec grindr, on fait partie de la carte tout comme on est position de la scruter. Mais repérer du ciel sa proie n’est un jeu du désir que si on se sait soi même aussi repéré par les balises et les satellites mis au service de ceux qui peuvent nous viser dans la rue comme un gibier potentiel. Grindr rejoue en ce sens l’expérience qu’avait permise à ses débuts internet : devenir l’objet d’un autre, se laisser viser comme objet et construire ainsi sa propre subjectivité, en faisant la part en soi de ce qui est sujet, et de ce qui ne l’est pas, pour ensuite synthétiser le tout et pouvoir dire « c’est moi », à cette nuance près que le mouvement est exactement inverse : internet nous délocalise totalement, diluant notre présence dans ce qu’on pour une fois nommer avec pertinence le « cyberspace ». Grindr au contraire relocalise le désir qui d’habitude est dilué et anonyme dans l’espace qui fait les hommes distants. Il n’est pas certain que cette inversion du processus soit un mal en soi; on peut en revanche penser qu’avoir conscience de cette inversion soit nécessaire pour jouer de ce service sans en être soi même le jouet.

Alors, pour ceux qui aimeraient se fondre sous la forme d’un POI parmi d’autres dans le décor des googlemaps, voici l’adresse dématérialisée qui permettra de les repérer dans le monde tout à fait physique : www.grindr.com

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Under my skin

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, MIND STORM, PLATINES, Playlists, PROTEIFORM Laisser un commentaire »24 octobre 2010

Ok, les regards en arrière font un peu l’effet d’une descente après un trop long moment de trip. Et d’accord, on doit bien admettre que ces temps ci, on solde les comptes, on nous met devant les faits accomplis et on nous prépare à un sevrage dont les organisateurs n’ont pas le droit eux-mêmes de l’appeler « rigueur », ce qui rend probable qu’on ne soit pas autorisé à dire qu’il sera violent.

Mais certains mouvements de retrospective peuvent être lucides sans être ni réjouis, ni vains.

Illustration avec le groupe Bruit qui court, qui ne fait médiatiquement pas grand bruit justement, mais qui réussit, à la croisée de styles aussi étrangers les uns aux autres que le slam, le rock, le rap, la chanson militante, ou la chanson réaliste, à cibler des sentiments diffus, des impressions dont on sait qu’elles sont intimes tout en espérant quelles puissent être partagées par d’autres, à mettre des mots sur ces paysages flous que sont nos mémoires collectives délavées par les acides de la propagande, et à moitié effacées par les mots d’ordre réclamant qu’on ne regarde que droit devant. A l’écoute, on devine qu’on rencontre là des complices potentiels, et ce n’est pas si courant dans le paysage musical français du moment.

Sous mon blouson est sans doute ce que le groupe a fait, jusque là, de plus net dans cette direction. Mais on conseillera l’écoute de l’album dans sa totalité. Il s’intitule Tuez le flic en vous. Et bien sûr, ce titre fait sur vous l’effet qu’il doit faire aux esprits encore animés d’un soupçon de reste de vie. Un, on le trouve bien trouvé. Deux, on découvre qu’il y a effectivement un flic qui se planque en soi.

Pire. Chez moi j’en ai découvert deux. Et au moins l’un des deux doit être abattu. J’essaie. Mais il résiste.

Ca vaut le coup de suivre le groupe BQC d’un peu plus près. Tant dans leurs textes que dans leurs participations et engagements, ils sont généralement du bon côté et on les croise sur les chemins qui sont susceptibles de mener quelque part. Leur myspace est là : http://www.myspace.com/bruitquicourt
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Saturday Night Fever

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS 4 commentaires »24 octobre 2010

Voila,

J’avais déjà pas mal de griefs contre les raisons qui nous mettent depuis quelques temps dans les rues, et même contre le simple fait d’aller dans les rues par ce temps devenant de plus en plus humide, et frais. Voici un grief de plus : j’ai chopé la crève.

Du coup, après un énième déplacement au lycée, ce Samedi matin, pour vérifier que 5 jeunes encagoulés peuvent poser deux grilles Vauban devant l’entrée principale pour ne bloquer… personne (puisqu’en réalité, aucun élève n’est venu se faire bloquer 4 heures avant les vacances (en même temps, depuis lundi, le mégaphone de l’un des insurgés clamait « C’est bon, vous êtes en vacances !! »)), le retour à la maison pour un début de vacances officielles un peu anticipé a permis de diagnostiquer ce qui trainait vaguement dans les bronches depuis quelques jours : la fièvre n’était pas seulement sociale, et me voila confiné à la maison, un peu gavé de médocs.

Il faudrait lire les notices des médicaments avant de les ingurgiter. Mais bon, la convention médicale veut qu’on ne remette pas en question l’ordonnance.

Pourtant, après une après midi de sieste et le bouillon du soir, coincé pour coincé que je suis à la maison, je m’endors devant le JT de France 2 (qui semble fait pour ce genre d’usage, il doit faire partie de l’ordonnance du médecin), et sans doute sous l’effet du mélange entre les substances à la cortisone et les sirops aux hypnoïdes, je me réveille en plein dans les années 80 : à l’écran, Patrick Sabatier soumet Michel Sardou aux questions des téléspectateurs et de 300 femmes triées et entassées dans un studio acquis à la vedette qui fait la gueule. Ca y est, ça court-circuite dans mes neurones, et tout de que j’ai lu chez Oliver Sacks se réalise dans ma propre tête : me voila atteint d’hypermnésie, je prends mes souvenirs pour la réalité et pour des raisons qui m’échappent (mais de manière générale, la raison m’échappe), mon cerveau semble avoir décidé de régler le time-shifting sur 30 ans en arrière (bordel, 30 ans…) et de me faire revivre une soirée lambda de ces premières années de mitterrandie, une de ces soirées où les parents nous collaient devant le petit écran en prétextant qu’on pouvait, quand même, passer de temps en temps une soirée en famille.

On en a passé, adolescent, des soirs comme ça, assis pas très confortablement à trois dans un canapé trois places dans lequel on se sentirait bien si on était seul, et ce d’autant plus que, comme ce sont des membres de notre propre famille qui nous y côtoient, on s’y trouve assis replié sur son strict tiers de canapé, les mains sur les genoux, coudes serrés près du corps pour ne surtout pas sentir la présence physique de son voisin, parce qu’adolescent, tout le corps nous dit de nous tirer de là, et que ça se manifeste entre autres par une hypersensibilité au contact physique avec les autres membres de sa propre famille, comme si les polarités des uns et des autres s’étaient brutalement inversées, faisant se repousser mutuellement ceux qui n’avaient connu jusque là que la réconfortante et, croyait-on, universelle, force d’attraction. Les parents, dans leur fauteuil respectif, de part et d’autre du guéridon, étaient maîtres de la télécommande, mais tout la maisonnée s’en foutait un peu, vu qu’il y avait en tout et pour tout six chaines, qu’on n’était pas abonnés à canal et que si Sabatier proposait ce soir là son jeu de la vérité, pour peu que l’invité fasse partie des « gens convenables » (en gros, à peu près tout le monde sauf Gainsbourg et Coluche, parmi les invités permanents de ces années là à la télévision), on avait toutes ses chances de regarder tous en choeur, en pantalon en velours côtelé, en mules et en sweet-shirt bariolé, ce que Télé7jours et l’office catholique recommandaient en matière de transmission par voie hertzienne.

Donc, hier soir, j’ai cru un instant que les médicaments avaient provoqué en moi une cephalopathie fulgurante, ou bien que je me rendais enfin compte que de toutes façons mon esprit était décidément malade et que le Toplexil m’aidait à voir les choses avec, enfin, lucidité. Les questions graveleuses de femmes en chaleur déferlaient sur un Michel Sardou qui semblait être, comme il y a 30 ans, un des actionnaires du vedettariat à la française, face à un Sabatier tout sourire, comme si il n’avait encore connu aucune condamnation pour escroquerie, comme si il n’avait jamais fait l’objet d’une peine de prison, avec sursis, certes, pour fraude fiscale. Mais c’est comme ça avec les hypermnésies, tout se passe comme si le laps de temps qui nous sépare des époques que vise au hasard notre esprit étaient abolies; les neurones font table rase de la part la plus récente du passé pour revenir dans un temps révolu et appuyer sur « play » pour le remettre en lecture, comme si de rien n’était.

Le seul truc que semblait mal gérer ma maladie mentale, c’était l’environnement immédiat : si sur l’écran, les images dataient bien d’il y a 30 ans, l’écran lui même était bel et bien ce Samsung dont la diagonale et l’épaisseur auraient relevé de la science fiction en 1982, qui trône en 2010 dans notre salon, je suis bel et bien allongé dans le canapé, les pieds sur la table, exactement comme je n’aurais pas eu le droit de le faire dans le logis familial. Pas de guéridon, pas de napperon sur le guéridon, pas de lampe comme on en trouve dans le logis parental, avec un pied, un abat jour.

Bref, je ne suis pas chez mes parents, je ne suis pas en 1982, je n’ai pas 12 ans, et les médocs n’ont pas l’air d’interférer sur mes neurone. A un détails près : à la télé, j’ai toujours le Jeu de la Vérité qui fait la promo de Sardou chantant la femme libérée des années 80 au beau milieu de filles quasiment à poil, objets posés de ci de là autour de lui, pures négation de toute forme de libération de la femme. Elles seraient intégralement voilées, la situation ne serait pas plus insensée. Pour un peu, je ne serais pas étonné de voir Cloclo et ses animaux de compagnie chorégraphiés débarquer sur la scène. Ca zappe toujours un peu dans ma tête, y a comme des ratés dans la concordance des temps.

Je reprends mes esprits.

Et j’ai encore plus de raisons de m’inquiéter.

Je reviens en 1982, et je ré-envisage la fratrie posée sur le canapé familial, devant la soirée divertissante concoctée par Sabatier et Grumbach. J’imagine trente secondes qu’on ait tapé sur l’épaule de cet ado, et qu’on lui ait glissé à l’oreille que l’enfer climatisé de cette soirée des eighties, on le lui resservirait tel quel, pile poil, 30 ans plus tard. Je rajoute à la prophétie la chose suivante : « bonhomme, tu les imagines comme une révolution, ces années qui suivront l’an 2000 ? Tu penses que cette date qui sonne comme un compte rond depuis tes années 80 qui réussissent l’exploit d’être simultanément soporifique ET surexcitées (il existe un mot pour ça : abrutissantes) constituera l’axe autour duquel ton monde réalisera sa révolution copernicienne ? Alors on va te calmer tout de suite : tes espoirs sont vains. Dans 30 ans, par un soir d’automne pluvieux, tu découvriras que les quelques envolées idéalistes qui sont les tiennes n’auront servi à rien. La petite main que tu portes sur ton blouson, qui dit « touche pas à mon pote », tu ne vois pas encore à quel point elle est un leurre. Le slogan de SOS racisme pourrait tout aussi bien être celui du front national, et accroche toi bien, dans moins de 20 ans, tu verras celui à qui tu adresses cette main parvenir au second tour des élections présidentielles, et dans 30 ans ce sont ses idées qui seront au pouvoir dans ton pays. Par ce même soir venteux, tu sauras que le contrat social qui t’a fait aller à l’école, suivre des études afin d’avoir un boulot qui permette de financer ta retraite, ce contrat là est rompu à l’avance. Dans 30 ans, le contrat, on le sauvera pour ceux qui en bénéficient encore, mais tu n’en profiteras pas toi même, et tu devras te retenir dans la salle des profs qui te sert de lieu de cotisation, pour ne pas fracasser la machine à café sur le crâne de ceux de tes collègues qui sont à deux ans de cette fameuse retraite et qui te disent la main sur le coeur « Non non, ce n’est pas un conflit de génération » et qui conseillent aux élèves de venir leur prêter main forte. Dans 30 ans, donc, tu te poseras dans ton canapé d’angle, et tu verras le même Sabatier que tu exècre déjà, installé dans ta télé par le président en personne, bienveillant envers les escrocs et les fraudeurs fiscaux te présenter ce Sardou que tu as déjà envie de tuer parce qu’il squatte déjà tous les prime time du samedi soir aux côtés de son complice Drucker, alors que tu sais bien, toi, que la vraie vie débute sur les notes du « Just like Heaven » de Cure, annonçant les Enfants du Rock, antichambre des soirées de mi-week-end que tu connaitras quelques années plus tard, quand tes parents te laisseront enfin ne plus passer ces soirs là sur le canapé collectif.

Ce soir là, si tu avais pas bien compris encore ce qui t’arrive, ou ce qui ne t’arrive pas, on mettra les petits plats dans les grands pour que tu touches du doigt le statu quo de ton pays, et de ta vie, pour peu que ta vie soit liée aux circonstances dans lesquelles elle se déroule. Tu y verras une émission telle qu’on peut la concevoir de nos jours, c’est à dire mensongère jusque dans le faux direct dans lequel elle fut enregistrée : tout ce qui est censé être « live » (la musique en somme) y est pré enregistré (tu l’as bien vue disparaître, le logo « en direct », chaque fois qu’il s’agissait pour la star d’aller pousser sa petite chansonnette devant un public casté et mené par le bout du nez par l’animation dont ils sont les figurants). Tu y verras l’expression de la conception actuelle de la femme (celle que l’homme peut tromper avec le sourire tout en affirmant qu’il prendrait assez mal que sa femme le trompe), tu y entendras même les deux meneurs de la soirée, le Sardou multimillionnaire (il l’annonce lui même fièrement en cours d’émission) et le Sabatier en pleine rédemption s’adonner au commentaire politique, après que le chanteur ait affirmé être l’ami du président, aveu que se gardera d’effectuer le présentateur, bien que tout le monde sache bien ce qu’il en est, et affirmer comme ça, mine de rien, en dehors de toute comptabilisation des temps de parole politique, que les français ont bien de la chance d’avoir un président si courageux, et que s’ils se rebellent, c’est parce que ça fait partie du folklore national, et parce qu’ils n’ont pas bien compris à quel point on leur veut du bien. On savourera, pour peu que l’écoeurement ne soit pas total, le moment où Sabatier prendra sur lui le courage d’ajouter que de toutes façons, l’Assemblée nationale et le Sénat sont élus, et que les décisions qu’ils prennent sont dès lors démocratiques et que de toutes façons c’est comme ça et pi c’est tout ! Pour quelles raisons le présentateur du Samedi soir se lance t-il dans une telle rhétorique au beau milieu de ton salon ? T’as beau être endormi par les antitussifs, t’as bien pigé que ce qui compte, c’est que la main mise de la petite clique sur le pays demeure, et que derrière la mise en scène tout droit tirée de ton enfance, il y a une mécanique de précision qui fait son boulot là, devant toi, à 4,50m de ton canapé. Au beau milieu de ce que tu vois comme ton repos du guerrier, Sabatier et Sardou débarquent après la bataille pour piétiner jovialement tes espoirs et t’annoncer que tu as perdu la guerre. Pas aujourd’hui : tu l’avais déjà perdue 30 ans plus tôt, sur le canapé familial.

Pleinement réveillé, et bien conscient que les médicaments ne sont pour rien dans le programme télé de ton samedi soir, tu auras alors pigé que nous sommes passés en phase de consolidation : les tenants et aboutissants des 50 dernières années sont là, fièrement installés sur ton écran, les mêmes qu’avant, mais 10 fois plus grands, et tu as consenti à l’invasion. Ils campent dans ton salon, te rappelant qu’ils sont toujours là et que tu peux toujours éteindre ta télé, peu leur importe : leur présence s’imposera toujours dans la majeure partie des esprits, y déversant encore les mêmes rêves vains, les mêmes perspectives torses, bouclées sur elles mêmes, en boucle, garantissant que dans 30 ans, une autre fièvre du samedi soir viendra cogner à la porte de l’esprit embrumé d’un futur enrhumé qui pourra saisir à quel point sa propre pathologie passagère n’est rien comparée aux symptômes constants du temps.

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