Sorrow is just wore out joy
Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 1 commentaire »1 septembre 2011You were a dick – Idaho, 2011
Si la magie, la vraie, pas celle qui se résume à quelques tours de passe-passe permis par une dextérité digitale qui relève de la simple virtuosité mécanique, si la magie donc, est une affaire de parole, si elle se définit comme l’art de nommer correctement les choses, alors parmi les multiples pouvoirs dont disposent les Etats-Unis d’Amérique, il en est un qui relève de la magie, et qui consiste à générer un univers à partir du seul nom de ses Etats.
Ainsi, si on voulait créer un groupe ou si on enregistrait un album et qu’on n’arrivait pas à lui trouver un nom, on pourrait prendre n’importe lequel des Etats fédérés d’Amérique du Nord,
et le coller sur le disque, habillé d’une typographie en phase avec les architectures sonores qu’on a patiemment bâties. Immédiatement, un paysage mental précédera l’écoute, à un point tel que si la musique n’est pas suffisamment puissante, si son squellette est trop frêle, elle pourrait être engloutie dans ce nom ; c’est déjà arrivé. Le principe est tellement efficace qu’à vrai dire, il sera difficile de trouver un nom d’Etat qui n’ait pas été capté par telle ou telle formation musicale, certaines ayant même fait main basse sur les noms des villes qui, elles aussi, sont des mondes à part entière.
Quelques villes, sur d’autres territoires, ailleurs sur la surface de la planète, bénéficient elles aussi de ce privilège de connaître des jumelles abstraites, des entités déterritorialisées, des plans sans lieux. Mais les Etats-Unis demeurent, et de loin, le territoire qui est le plus habité de lieux qui sont aussi des non-lieux.
Ce n’est pas que les groupes ayant choisi pour se nommer tel ou tel lieu soient nécessairement incontournables. Loin de là. C’est plutôt que, si on met de côté quelques cas particuliers (en particulier les Etats dont le nom est composé), ces noms sont de tels concentrés d’images, de panoramas, de sensations, de mouvements, de travellings, d’impressions géographiques, météorologiques, telluriques, qu’ils amènent avec eux toute la puissance des territoires mythiques dont ils sont le signe. Autant dire que celui qui se choisit un tel étendard a intérêt à être à la hauteur de son drapeau et du mot qu’il utilise.
Pas étonnant que cette magie soit, en fait, très liée au cinéma ; car au-delà des sonorités des mots eux-mêmes, qui renvoient souvent aux peuples disparus qui peuplèrent jadis ces territoires, la puissance particulière de la géographie américaine tient au fait que nous y avons tous déjà voyagé par le plus efficace des moyens : l’œil délocalisé de la caméra de cinéma. Il n’est pas étonnant de voir les groupes qui se sont ainsi jumelés avec tel ou tel Etat américain automatiquement téléportés sur l’espace cinémascope des écrans mentaux. La musique est alors, qu’elle soit conçue comme telle ou pas, la bande son d’un film mental, de rêveries en translation sur les routes, d’Est en Ouest le plus souvent, par tous les moyens de locomotion connus, du Greyhound au chariot, de la Dodge Challenger à l’avion aspergeant en rase-motte des champs dénués de toute plantation. Lire « Nebraska » ou « Kansas » sur une pochette de disque, c’est avoir déjà la tête ailleurs.
Alors, même pour celui qui ne connaitrait pas la musique produite sous le nom « Idaho », le nom seul suffit à initier le voyage.
Ainsi, Idaho.
Si on voulait être factuel, on pourrait dire que derrière ce nom se trouve, désormais, un seul homme, Jeff Martin. Mais la magie a déjà opéré, et c’est un peu comme si on s’en foutait un peu, de qui est derrière, puisque revenir à l’individu dont « Idaho » est le pseudonyme, c’est se placer en deçà du nom, dans le petit secret de fabrication, alors que le mot, justement, aspire à l’altitude, à l’horizon dégagé, aux sommets enneigés. Jeff Martin semble lui-même avoir acté cette nécessité de se retrancher derrière un nom plus vaste. Il sort peu, peine à rencontrer du monde, enregistre seul, à la maison, ses disques, depuis que ses partenaires initiaux ont, peu à peu, quitté la formation, lui laissant les commandes du navire qu’il dirige en Capitaine Nemo.
L’Idaho n’est pas le genre de coin où d’amples mouvements de caméra sur des routes rectilignes seraient envisageables. Reliefs, sommets perçant les nuages. Ce n’est pas tant que les Rocheuses soient, ici, particulièrement élevées. C’est plutôt qu’elles sont amples. Comme si on avait pris les Alpes, et qu’on avait changé leur échelle de superficie, de manière à les élargir. Ainsi, malgré les escarpements, on voit loin et tout incite à se déplacer du regard depuis un point fixe.
La musique d’ Idaho, c’est exactement ça. Un mouvement qui pourrait devenir ample, mais qui s’ouvre sans l’amplitude, sans être absorbé par elle. Une contemplation respectueuse en somme, qui resterait en retrait de son objet, afin de ne pas l’épuiser. Chaque écoute donne l’impression que les morceaux sont trop courts, qu’ils n’ont pas été au bout de leur propre développement. Et pourtant, plus on écoute, et plus on réalise que c’est ainsi qu’ils sont accomplis. En suspension.
Empruntant à des styles divers, Jeff Martin est l’auteur d’une musique qui serait difficile à répertorier. On pense à Sufjan Stevens, Elliott Smith , mais aussi aux Smashing Pumkins, ; certaines introductions pourraient même laisser croire à une entrée en matière de Morcheeba. Mais jamais les morceaux ne suivent une direction dont on pourrait se dire qu’elle se
réfère à une catégorie particulière, et si les morceaux semblent épurés, ils apparaissent, au fur et à mesure des écoutes, bâtis de manière très complexe, enchevêtrements de détails discrets, ne se révélant que petit à petit, faisant de chacun d’entre eux un compagnon fidèle, jamais épuisé.
Pour des raisons qui me sont tellement intimes que je ne les connais même pas, l’écoute de « You were a dick » m’avait remis en mémoire la ballade larguée de Old Joy, le road movie de Kelly Reichardt. A l’écoute, bon nombre des morceaux, particulièrement ceux dans lesquels la fluidité du piano domine, me ramènent à ce moment magnifique, au-delà du temps, en plein forêt, dans cette immense refuge, au beau milieu des sources alimentant des baignoires creusées à même des troncs d’arbres. Une des chroniques qui ont accueilli l’album d’Idaho mentionnait « ce petit feedback lointain qui sonne comme une forme d’écho fugace, une réminiscence de tension urbaine et de stress contemporain, qui s’évanouit dans la nature et qui réapparait parfois de façon totalement spontanée. On entend ça depuis « Alas« , comme si l’énergie abrasive des guitares d’antan avait laissé la place à ce lointain feedback qui venait confronter ces mélodies introspectives à des souvenirs douloureux que l’on finit par accepter avec le temps, comme de vieux vêtements que l’on n’a plus honte de porter. » (http://www.indiepoprock.net/review.php?id=3665 quelques lignes ont cristallisé le lien que je tissais entre les montagnes de l’Idaho et les Bagby Hot springs de l’Etat voisin, l’Oregon. La tristesse n’est qu’une joie passée. Il est probable que les chansons de Jeff Martin puisent leur force, leur sérénité un peu nostalgique dans cette manière de regarder le bonheur comme ce pays d’où on n’est jamais vraiment parti, ce qui rend vaine toute tentative d’y retourner. Sans être calculée, l’ironie mélancolique qui suinte de la musique d’Idaho est sans doute touchante parce qu’elle imprime en nous, simultanément, cet élan vers ce qui n’est plus, et la retenue de ce mouvement.
Appendices :
Avouons le, on n’aurait pas vraiment pensé publier un article à propos de ce disque si un commentaire n’en avait pas soufflé l’idée, voire le défi. C’était d’autant moins dans nos intentions qu’on avait déjà lu la chronique de Bayon, dans Libé. Et va donc passer après Bayon… C’est d’ailleurs ce texte qui avait conduit cet album à s’infiltrer, via mon casque, dans mes oreilles et mon cerveau. Pour lire le texte de Bayon, c’est par ici : http://next.liberation.fr/culture/01012349718-une-certaine-idee-d-idaho (une chose rassure : le titre vraiment pas inspiré. Pour le reste, ça se confirme, écrire est un métier. Je n’ai encore rien publié ici à propos de Mezzanine, du même Bayon, mais c’est en partie parce que je ne sais pas comment restituer la déflagration de ses premières pages. Et il ne s’agit pas d’être heurté par un thème, mais d’être emporté par une écriture, suffisamment pour la suivre n’importe où.
Je rajouterai cet autre lien, lui même connecté à l’article de Bayon et signalant son existence dans les commentaires d’indiepoprock.net : http://www.magicrpm.com/a-lire/chronique/idaho/you-were-a-dick. Je ne me lasse pas de lire les chroniques de ces amateurs de musique bien plus calés que moi sur leur sujet, et bien plus fidèles, aussi, aux musiciens qu’il apprécient. Je suis peu l’actualité et découvre souvent que ceux que j’aimerais suivre ont poursuivi leur propre chemin sans que j’en sache rien.
On apprendra dans les liens cités ci-dessus qu’en fait, Idaho a bien failli s’appeler Iowa, ce qui, en matière de reliefs, aurait tout changé.
Et puis,, pour compléter la playlist des groupes et albums inspirés par les Etats américains, on rappelera que Sufjan Stevens est censé avoir pour projet de réaliser un album pour chaque Etat que comportent les USA. Michigan et Illinois ont déjà leur galette. Il a encore un peu de pain sur la planche et, à vrai dire, il n’est pas exclu que le Dacota du sud doive attendre encore quelque temps l’album qui lui serait dédié. La Californie peut, elle, compter sur les services de the American Music Club, qui lui a consacré un album, et le Nebraska a déjà été célébré par Bruce Springsteen, dans ce qui restera peut être, plus tard, comme son album le plus essentiel. Quant au Kansas, le groupe du même nom se charge de sa publicité, principalement grace à ce titre qui constitue, à lui seul, un long travelling le long d’une des consoeurs de la route 66 : Dust in the wind.
Enfin, puisqu’il a été question de Old Joy, je préciserai que pour ma part, lorsque je tente de partager, quelques instants, l’expérience physique d’être américain (il faudrait distinguer, ici, « américain » d’ »Etats-unien »), lorsque je veux me poser sur un chariot de travelling pour un cruising à vitesse modérée, tout au couple, au long de ces terres qui sont parmi les rares epaces qui puissent encore s’appeler « Terres », je me tourne plutôt vers Will Oldham, sous son nom, sous le pseudonyme de Bonne ‘Prince’ Billy, ou dans la formation ‘Palace Brothers’. Portant sur ses épaules nonchalantes le rôle principal de Old Joy (qui n’est même plus un rôle, tant il apparait peu à peu qu’il n’aurait pu être attribué à personne d’autre), Oldham semble être l’incarnation, dans un corps étrangement fascinant et habité, d’un rapport à la terre tellement simple qu’il en devient mystérieux. Un jour, je ferai un article sur ces chanteurs à l’allure un peu négligée, mi hommes des bois, mi créatures mystiques; prophètes ruraux échappés des villes. Un jour, aussi, je ferai un article sur le pouvoir réinitiatique de la forêt, dont les racines remontent au moins jusqu’à Shakespeare, et dont les bourgeons donnent des fleurs, aujourd’hui, aussi bien chez Kelly Reichardt, chez Apichatpong Weerasethakul ou Alain Guiraudie.
Singulièrement hésitant – Mettre ou ne pas mettre en ligne, telle est la question.
Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 6 commentaires »24 juin 2011Ayant fixé la barre tellement haut avec l’article précédent, j’ai été pris du vertige de l’écran vide, bêtement prostré devant le curseur narquois qui semblait me dire « ben vas y, écris la, ta prochaine connerie, au point où on en est ».
Bref, tel un Pascal en fin de parcours se rendant compte que, tout compte fait, le silence avait des vertus auxquelles on est toujours trop insensible (je me souviens d’un cours de ce professeur qui, entre tous, me marqua lors de mes brèves études lyonnaises, Pierre Carriou qui, dans un moment qui s’avéra être la fin d’un cours sur Pascal, conclut sur la nécessité de préférer le silence aux paroles vaines, s’adressant à lui-même un « Ta gueule, connard », et se tut définitivement devant une assistance qui saisissait soudain que la philosophie pouvait parfois, au-delà de la parole, passer à l’acte (je le signale pour ne pas réduire cet enseignement à ces seuls moments saisissants, Pierre Carriou me marqua parce qu’au devant d’attitudes qui n’étaient pas simulées, ni mises en scène, il y avait une pensée scrupuleuse, une lecture engagée, réclamée par une réflexion impérieuse qui questionnait la manière d’être là, de se tenir, d’habiter le monde. Un philosophe en somme. Je me rappelle m’être dit, dans cette université où je mettais finalement assez peu les pieds, «Un philosophe, enfin», quelqu’un que sa pensée concerne, une parole dans des murs d’habitude résonnant de paroles anonymes), je me demandais si ça valait le coup d’envoyer sur les réseaux des textes illustrés qui, certes, attirent leur trentaine de lecteurs par jour, mais ne me semblaient plus motivés par une énergie ou une nécessité très évidentes.
Parmi les raisons pour lesquelles le doute m’a peu à peu pris, il y eut la reprise de la lecture de Bruce Bégout, dont je saisis mieux, peu à peu, quels sont les enjeux, quelles sont ses raisons de penser. J’avais déjà évoqué les réserves qu’il émet, dans ses Pensées privées, à propos du principe même du blog (http://www.ubris.fr/2008/05/le-blogueur-en-personne/ (si je me cite, c’est pour mieux le citer). On trouve plusieurs occurrences de cette critique pour le principe même de la publication régulière de morceaux de soi sur le net :
« Comme le remarque finement Leiris dans l’Afrique fantôme, le poison de tout journal, si introverti soit-il (il ne l’est pas toujours), réside dans « l’idée de publication » (d’où l’ineptie même du blog). Pour se prémunir des effets redoutables de la réception antiticipée par un « Ils » anonyme et pressant, cette impression désagréable de sentir continuellement quelqu’un qui, par-dessus votre épaule, lit tout ce que vous écrivez, il faudrait pouvoir écrire comme si justement plus personne ne savait lire, même soi. » (Pensées privées, p. 245)
Si j’entends bien le risque de perte de la singularité de l’écriture dans le simple fait d’écrire dans la perspective d’être lu. Je l’éprouve moi-même lorsque je m’autocensure en pensant aux sourcils froncés de tel collègue dont je sais qu’il vient parfois lire cette colonne, ou quand je m’abstiens de chroniquer telle ou telle absurdité, pour ne pas plonger Michel dans un univers plus insensé encore
qu’il ne l’est déjà. Mais, écrire avec le regard de quelqu’un par-dessus l’épaule, n’est ce pas, aussi, le meilleur moyen de ne pas demeurer dans la simple opinion, de mettre sa propre pensée à l’épreuve, de ne pas écrire pour son seul propre compte, mais comme on écrit à quelqu’un dont il se trouve qu’on ne le connaît pas, qu’il peut être n’importe qui, n’importe où et même, n’importe quand ? Ce dialogue intérieur n’est il pas le principe même de ce dialogue intérieur que Platon reconnaissait dans la pensée ? Publier régulièrement sa pensée en l’adressant à des inconnus, ce n’est pas exposer sa propre intimité et ouvrir les portes de sa chambre à tous les regards, c’est plutôt modifier ce qu’on est pour ne plus s’en tenir à ce qu’on pensait, à ce qu’on voyait, à ce qu’on écoutait avant d’introduire dans la sphère de sa pensée, de ses lectures, des films vus, des musiques écoutées, les autres.
Une centaine de pages plus loin dans ses Pensées privées, on trouve cet autre passage :
« Le blog avec l’intertextualité accentuerait bien évidemment ce caractère stratifié de la pensée. Mais la publication du journal sur le net ôte un aspect essentiel de l’écriture du diariste : sa confidentialité. Le journal a besoin du secret, il vit d’une écriture cachée, où le sujet ne se dévoile à personne, récusant la destination même des messages : être lu. En fait, le journal existe aussi pour être lu, mais le diariste décide du moment où il doit être lu. Soit en faisant lire petits bouts par petits bouts son journal, soit en décidant de le publier tel quel. La difficulté du blog c’est qu’à la quotidienneté de l’écriture se surajoute aussitôt, sans délai, la quotidienneté de la lecture par les autres. L’écriture journalistique se voit ainsi soumise à un regard permanent, par-dessus l’épaule, qui est, à mon sens, très dérangeant. La singularité du journal y perd sans doute. » (ibid. p. 343)
Mêmes réticences envers une écriture qui serait en quelque sorte dictée par l’auditoire. Réticences qu’on trouvait déjà chez Kafka, lorsqu’il dans une lettre donnant quelques conseils pour être écrivain, il condamnait ces écritures dictées par le lectorat, conseillant aux lecteurs qui avaient envie de lire des livres qui leur plaisent de les écrire eux-mêmes (le marché le fait très bien à leur place, cela dit). Mais réticences qui semblent oublier que, précisément, le monde des blogs n’est pas celui du marché, pour peu qu’on ne vise ni un lectorat particulier, ni un lectorat nombreux. Parce qu’écrire en ne concevant aucun lecteur, c’est s’instaurer soi même comme tenant et aboutissant du processus d’écriture, sans qu’on sache très bien en quoi JE serait mieux placé qu’une quelconque altérité pour être lecteur de ce que JE écrit. Au contraire, on pense mieux quand on ne s’adresse plus à soi même, parce qu’on élimine tout ce qui relèverait de la complaisance. Au contraire de Bégout, je pencherais plutôt pour une conception du blog comme ce dispositif qui permet, curieusement, de mettre à disposition des textes qui ne sont écrits pour personne, et dont on n’est même pas, soi même, le destinataire. Comme si on renversait l’argument d’autorité tel qu’il est critiqué par Kant, quand il affirme que la vérité de la Raison doit être anonyme, au sens où elle peut être produite par n’importe qui, en affirmant à notre tour que les pensées qui tentent de se détacher de l’opinion, ou qui jouent avec elle, doivent aussi pouvoir être adressées à n’importe qui. Le lecteur anonyme n’est pas une absence de lecteur. La confidentialité n’est pas une mise en boucle, et ne doit pas se réduire non plus à un choix sélectif de ses lecteurs. Elle est mise à disposition dans la confiance.
Cependant, je me méfie de la posture qui consisterait à n’écrire et à ne cliquer sur le bouton « publier » que sous le pressant sentiment de faire quelque chose d’important, de nécessaire, de précieux pour d’éventuels lecteurs. Si la multitude des textes publiés sur le net a quelque chose d’intéressant, c’est précisément de mélanger de petits élans de sérieux à une quotidienneté mi banale, mi rigolarde, parfois complaisante, en fracturant les limites habituelles entre le sérieux de ce qui est publié chez un éditeur, sous un nom connu, puis reconnu, et le profane du journal intime qui n’a comme raison d’être que de finir entre les mains espionnes de quelque lecteur indiscret. Le blog ne fait que valider le fait que ces carnets n’étaient écrits que pour cela, n’est ce pas ? Des confessions n’avaouent jamais
leur crime majeur : l’impudeur. Il y a de l’exhibitionnisme dans la publication d’un blog, comme on lâche prise sur ce dont on pense pouvoir finalement se débarrasser, comme on s’expose aux tirs amis, aux « friendly fires », comme on brûle ses vaisseaux, dirait un Renaud Camus. Il y a là un exhibitionnisme qui n’en est pas un car il n’est tient tout entier dans le pari que le lecteur est aussi un peu voyeur. Et jusqu’à preuve du contraire, une rencontre n’est possible que sous la condition du regard. Le blog est encore le meilleur format pour s’exposer sans se montrer. Se rendre visible à qui veut bien voir. Qu’on puisse y perdre en singularité n’est pas dû au dispositif lui même, mais à la relation narcissique qu’on entretient à sa propre image, tout l’enjeu de la projection de soi sur la toile internet consistant dans l’art et la manière de ne pas se laisser prendre au piège de sa propre image, déformée par l’interactivité et les retours sur investissement (les commentaires, les pokes, les like) qu’on croit pouvoir y percevoir. Mais ce ne sont là que la version 2.0 d’enjeux qui existaient déjà dans la coexistence quotidienne des places de village, des quartiers, des cours de récré, où chacun doit bien gérer plus ou moins bien l’aura dont il constate qu’il est pourvu, ou dépourvu. Ainsi, je fus rassuré de voir que, refusant par principe le blog, Bruce Bégout cédait aux sirènes pourtant au moins aussi séduisantes de Facebook, en y entretenant un petit entourage identifié, échangeant salves et saillies verbales, dans le flux simultanément impersonnel et singularisant, semblant confirmer Sartre : le sujet semble ne se constituer que dans l’écho délocalisé qu’il perçoit de ses propres salves dans les messages des autres.
Ceux qui cherchent finissent par trouver, et internet a ceci de particulier qu’on y trouve simultanément des idées, des formes au sens large, ainsi que les personnes qui sont derrière, démocratisant ce principe jusque là réservé aux membres des classes intellectuellement dominantes, de se voir reconnus pour leur pensée par un cercle fermé d’introduits, de cooptés, d’élus. Ici, pas de cartes de visite en dehors de profils qui sont là, disponibles, et sur lesquels on peut tout aussi bien se travestir que dans le monde soi-disant « réel »; ici, en l’absence de bannières de publicité, pas de nécessité particulière de publier ceci ou cela, quelques lecteurs attentifs et sachant être suffisamment sévères comme seuls directeurs de publication. Finalement, ça ressemble de près à une communauté.
Pour ces raisons, après quelques hésitations, on va continuer, ne serait ce que parce que, tout de même, la rubrique « ce qui se passe » a sans doute de beaux jours devant elle.
On va le voir.
Et puis, j’ai toujours vu dans le clignotement métronomique du curseur une image possible du désir, comme le sample mis en boucle qui donne la candence à l’improvisation, comme l’intermittence hésitante du clignotant de la voiture qui attend, Sur la Route de Madison, que le feu passe au vert.
Illustration :
photogramme tiré de Inland Empire, de David Lynch
Photogramme tiré de Sur la route de Madison, de Clint Estwood
Waterloo
Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 9 commentaires »19 mai 2011Soyons sérieux un instant, et considérons les affaires européennes dans ce qu’elles ont de plus crucial.
Samedi soir, pour la énième fois, la France s’est vautrée sur le paillasson de la gloire européenne, en finissant quinzième d’un concours où il semblait possible de finir en bonne place sans avoir l’air bien fut’ fut’. Et pourtant, nous partîmes sous le vent arrière des bookmakers, qui jouaient pour l’occasion le rôle d’augures, totalement à côté de la plaque pour une fois.
Il faut dire qu’il s’est passé quelque chose d’étrange dans la prophétie des organisateurs de paris : la France était donnée, et de loin, gagnante. C’est l’avantage d’internet : on peut découvrir les chansons avant de les voir exécutées (et Dieu sait si ce terme est adapté à la prestation française corse de Samedi dernier) sur la scène où l’élite musicale européenne se confronte dans un déluge d’effets vidéo, de chorégraphie (si vous voulez avoir l’air à la mode en boite, sachez que LA tendance de l’année, c’est les danseurs alignés les uns derrière les autres qui font genre « c’est pas mes bras qui dépassent, c’est ceux du type qui est devant nous », je pense avoir dénombré au moins cinq candidats dont les agités du global ont exécuté cette figure shivaïque en cours de chorégraphie), de violons (of course) et de tenues improbables (mention spéciale à la robe de la dernière candidate, qui était un défi à la couture (et au bon goût)), et mention particulière aux bonnets des moldaves, dont on doute qu’ils passent les portiques des aéroports (dans un monde parfait, les moldaves auraient gagné, mais craignant sans doute que les vedettes nationales soient contraintes de cheminer dans une charrette tirée par un âne jusqu’au chapiteau de cirque qui fait office de palais des congrès national, les votants, ont massivement voté pour l’Azerbaïdjan, juste pour découvrir où ça peut bien se situer sur une carte, et aussi (motif inavouable) pour foutre en l’air la balance commerciale de ce pays en le contraignant à organiser à grands frais la prochaine fête de la musique européenne) leur chef d’oeuvre censé rendre compte de la recherche musicale contemporaine dans chacun des pays autorisés à participer à la fête transnationale (à défaut d’être transgenre, Dana International n’ayant pas été sélectionnée pour la finale, ce qui explique peut être la victoire de l’Azerbaïdjan (j’ai une théorie là dessus, que je réserve pour plus loin dans l’article).
Si on regardait, sur Youtube le clip de la chanson française, il y avait moyen d’être appâté par le piège : petit cabriolet italien (une Alfa Spider en état de marche, ça frise le manque de respect pour le manque total de fiabilité des Alfa qui fait leur légende, on frôle l’insulte à la mémoire italienne, mais bref), cheveux dans le vent, lunettes de soleil, chant euh.. correct, modestie linguistique (on ne met même pas le français en avant, sans pour autant chanter en anglais, on fait une place à une langue régionale (enfin, « régionale »… pour ma part, je me suis résolu à ne retourner en Corse que lorsqu’il faudra un passeport pour s’y rendre), grand hôtel pas trop grand (on lui ouvre le coffre, mais il ouvre lui même sa portière (sans doute le personnel a t il des consignes avec les Alfa, afin de ne pas se retrouver bêtement avec la poignée de la porte dans la main, soudainement désolidarisée de la carrosserie fine italienne), on est dans ce que le grand public européen doit plus ou moins fantasmer sur la vie bourgeoise européenne. On touche un peu au sublime quand le chanteur s’isole, dans sa chambre d’hôtel, tout d’abord, auprès de sa cheminée (il y a ambiguïté sur la saison durant laquelle se passent les scènes du clip). On dirait un peu Springfellow Hawk quand il retourne dans son chalet de montagne, loin de la civilisation et des sous hommes, tel un Zarathoustra pilote d’hélicoptère (et pourquoi pas, hein ?) pour jouer du violoncelle sur la terrasse, face aux sommets enneigés. Ben là, Amaury Vassili, c’est un peu pareil, mais dans un chambre d’hôtel. Ce qui ne l’empêche pas d’aller néanmoins hurler sa chanson face aux éléments, en haut des falaises (on croirait presque avoir brusquement zappé sur une des publicités pour la moutarde Maille, même coupe de cheveux, même regard vers l’horizon, même léger manque de modestie (je toise l’univers, et il a intérêt à baisser le regard devant moi), même cambrure de toréador devant le soleil couchant. Bref, tout ça sent son romantique de pacotille à plein nez, on sent les âmes de Richard Clayderman et d’André Rieu planer au dessus du petit chevelu qui s’égosille dans la pampa. On flaire l’arnaque, mais comme on fait partie du pays qui l’organise, on se répète la fameuse formule de Cocteau : « Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs ». On rajoutera la maxime noir désiresque (paix à leur âme) : « N’ayons l’air de rien », le crétin européen pourrait bien voter pour ce genre de chose, et il est entendu que pour gagner, il faut avoir bu toute sa honte, et la pisser ensuite sur le public. C’était apparemment la stratégie choisie Samedi soir.
Mais patatras. Entre temps, tout s’est passé comme si on avait décidé de rendre le piège inefficace en mettant à jour tous ses mécanisme sous le regard du public. Finie la modestie : c’était Napoléon en personne qui venait chanter son hymne guerrier à la face de l’Europe. Peut être le conseiller des grands, Guéant, avait il soufflé en douce à la délégation européenne, « allez y les gars, il y a en Europe une solide nostalgie de l’Empire ». Mais il semble y avoir eu maldonne : si nostalgie il y a, elle ne consiste peut être pas exactement en un désir de se faire piétiner par un corse trop petit pour ne pas être nerveux sur un cheval, trop imbu de sa personne pour ne pas faire tout ce bordel pour de strictes raisons pulsionnelles.
Ajoutons quelques coups fourrés de la concurrence, en particulier, on semble avoir drogué le coiffeur d’Amaury, qui lui a collé sur la tête une permanente telle qu’on en n’avait plus vu depuis la dernière intervention à la télé de Jean-Michel Jarre (je dis ça parce que 1, c’est la même coupe de cheveux, et 2, je l’ai vu récemment dans Turbo, qui faisait mine de reconnaître à l’oreille les sons des moteurs Jaguar, Ferrari et Lamborghini, tout ça pour faire la promotion de sa tournée, et on se disait en voyant ça que, finalement, se retrouver menotté, et projeté comme sur un pilori sur tous les écrans plats du monde, ce n’était pas si humiliant que ça). Autant dire qu’en entendant Catherine Lara commenter la soirée, on réalisait soudain que le candidat français, fils caché de la violoniste déglingos (l’héritage capillaire ne ment jamais) avait été pistonné par le lobby des garçons coiffeurs. Second terroriste qui s’est acharné sur notre champion : l’ingénieur du son qui semble être allé se chercher un sandwich et une bière pendant la prestation, oubliant de brancher les oreillettes du ténor, le laissant se démerder tout seul pour trouver, au pif, le ton sur lequel pousser sa chansonnette. Autant dire que, puisqu’on était déguisé en Napoléon, la prestation a ressemblé à une partie de bataille navale : tâtonnant, c’est-à-dire tentant des tons, au hasard, en espérant tomber sur celui de la bande orchestre qui, cruelle, demeurait figée sur sa propre ligne d’harmonie, insensible aux tentatives du chanteur pour se rapprocher d’elle. Pendant ce qu’on a eu du mal à identifier comme un couplet, puis un refrain, ce fut « B7. A l’eau. D6. A l’eau. A4 alors ? A l’eau aussi… » Variant de ce que l’oreille percevait comme des quarts de ton, ces écarts qui n’existent pas dans la musique occidentale classique, on entendait très nettement que ça chantait tout simplement complètement faux. Et ça, même avec une coupe de cheveux qui sera peut être, après tout, à la mode dans cinquante ans, et même avec une veste qui semble taillée exprès pour partir déclarer la guerre à l’ensemble du territoire européen (et attention, l’Europe, le jour de l’Eurovision, ça s’étend jusqu’à Israel en intégrant la Turquie sans demander de reconnaissance de quelque génocide que ce soit, comme ça, gratos, du moment qu’ils chantent et dansent dans des costumes en papier crépon), ça n’est tout simplement pas possible, surtout quand on a décidé de faire de sa gorge une sorte de caisse de résonnance équivalente aux grottes de Lascaux dont on aurait intégralement recouvert les murs de carrelage, histoire de les doter d’une reverb’ digne d’une salle de bains.
Bref, attaquer toute l’Europe d’un coup, déguisé en Napoléon d’opérette, au son d’un hymne guerrier chanté en Corse, certes, mais carrément faux, voila qui n’est peut être pas exactement la meilleure manière de convaincre les télespectateurs de ces pays dans lesquels on pense, en écoutant de la musique que nous désignerions comme « disco », être « à la page », de voter pour la France. Ajouter au dispositif musical (pour peu que ce mot soit approprié ici) un décor constitué par un ciel qui, peu à peu, devient aussi rougeoyant que s’il dominait un territoire mis à feu et à sang par une bataille qui se refléterait dans ses nuages rougis, et on parvient sans doute à convaincre tout le territoire participant au concours que les français ont sombré dans la folie, et qu’ils s’apprêtent à envahir tout l’espace disponible, comme ça, juste parce qu’un corse leur en veut de ne pas avoir correctement réglé ses retours pour l’aider à accorder ses violons avec sa voix.
Pourtant, l’histoire des chansons ayant gagné le concours de l’Eurovision. Parmi les titres les plus célèbres qu’a produit ce télé crochet, on trouve le fameux succès de Abba, Waterloo. Sans faire une explication de texte intégrale de cette chanson, on peut s’arrêter deux secondes sur cette prophétie :
The history book on the shelf
Is always repeating itself
Si le livre de l’histoire est censé s’écrire en mode ‘repeat”, alors nous aurions du nous souvenir qu’à emprunter le thème napoléonien sur un terrain frappé par la mémoire de Waterloo, on propulserait notre héros national chevelu directement vers la défaite, ce que le livre de l’histoire, effectivement, vérifia.
Ah, dernière chose, pourquoi l’absence de Dana International pouvait elle favoriser la victoire de l’Azerbaïdjan ? Parce que le casting de ce pays était simplement idéal, puisqu’il s’agissait d’un de ces couples dont on devine aisément que la partie masculine n’est pas particulièrement attirée par la moitié féminine (pas la peine d’avoir un gaydar particulièrement aiguisé pour discerner chez le chanteur (dont la voix, d’ailleurs, n’est pas totalement inintéressante) ce qu’on appelle discrètement un garçon sensible, pas du tout dans la follitude de certains autres candidats (il y avait des jumeaux, par exemple, d’on ne sait quelle nationalité, sorte de zébulons montés sur ressort, habillés comme l’as de pique, faisant vaguement parler au duo eighties Bros (qui à force de chanter « When will I, will I be famous ? » a réussi à être totalement oublié de tous), qui avaient vraiment l’air de folles perdues, presque touchants dans leur égarement tous azimuts, le candidat d’Azerbaïdjan avait, lui, l’air simplement cette manière qu’ont certains chanteurs pop d’être en même temps totalement superficiels dans leur attitude, mais d’une superficialité dont on devine qu’elle est une surface qui cache quelque chose, qui ne se dit pas ; même sa voix était l’antithèse de celle du Napoléon français, qui tentait, lui, de tout passer en force quand la fragilité de celui qui, finalement, sera vainqueur, s’appuyait davantage sur les nuances (j’en parle comme si c’était une performance vocale, ce que ce n’était pas, tout l’intérêt, même ; c’est que précisément, ça ne se donnait pas comme tel))). Si on imagine un tout petit peu la sociologie des téléspectateurs de l’Eurovision, on devine que ce casting est assez pertinent, permettant de recueillir les précieux votes nécessaires pour remporter cette si importante victoire. Nul doute que la présence de la flamboyante chanteuse israélienne aurait permis de diviser ces troupes là, et de glisser notre Napoléon d’opérette dans la faille. Au lieu de cela, il faut admettre qu’on l’a simplement propulsé, tout droit, dans le mur du son, où il s’est joyeusement fracassé. Ce Sognu fut saignant, ce fut aussi une morne plainte.
Un dernier détail, pour la route : les bookmakers se sont bien plantés en nous annonçant grands vainqueurs de cette édition, et la France semble y avoir cru un instant. On ferait peut être bien de méditer cette leçon que la Grande Histoire veut bien nous donner ici : parfois, les sondages d’avant match se trompent. Parfois, même, ils peuvent inciter à persister dans l’erreur. On pouvait, avant même le soir de l’Eurovision, examiner un peu la proposition « Amaury Vassili » et se demander si raisonnablement, elle pouvait remporter les suffrages européens, et si on pouvait envisager ça comme une bonne chose. Je propose un exercice sain : il est peut être encore temps de se poser les mêmes questions à propos d’un certain François Hollande.
Sir Sourire
Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 5 commentaires »16 mai 2011Nous voici donc parvenus au point où notre vie commune, c’est à dire la politique, se voit réduite en gros à quelque chose qui ressemblerait à un épisode parmi d’autres d’une série qui serait à mi-chemin de 24h Chrono et des Experts N.Y. Au delà du fait que la réalité, depuis ce matin, se voit propulsée bien plus loin que ce que pourrait se permettre une fiction, ce qui marque encore une fois, c’est la manière dont nous donnerions cher pour échanger un débat démocratique, autour de véritables alternatives politiques, contre un épisode supplémentaire d’excitation face au barnum mediatique qui transforme de plus en plus le monde, la réalité, en plus grand chapiteau du monde.
On se retrouve dans une situation un peu pénible, où, tout en sachant bien que ce type n’était pas une véritable alternative (il va le devenir pour de bon, maintenant qu’il est hors jeu : ce sera, pendant des années, le plan B, l’univers parallèle à partir duquel on jugera de l’action politique, sur le thème « Ah… si DSK n’avait pas été condamné à 25 ans de prison…), on ne parvient pas tout à fait à se dire « bien bien, un de moins, au suivant ». Maintenant qu’il est mort (tout le monde semble en parler à l’imparfait, en balayant les chaines info, on voit des quasi nécrologies, sans doute déjà montées, au cas où, diffusées presque telles qu’elles « il parlait couramment allemand et espagnol », « il aimait les femmes » (en effet…), « il était l’espoir de la gauche » (dans une vision unilatéralisée du monde, oui, peut être)), il semble avoir été, de son vivant, pétri des qualités qu’on aura eu un peu plus de mal à discerner quand on pouvait observer, au présent, son action. On ira demander, par exemple, au peuple grec s’il considère, pour sa part, que la mésaventure du jour le prive d’un avenir socialiste. Mais bien qu’on ne
soit pas dupe de ce que, sur l’essentiel, une opposition Strauss-Kahn/Sarkozy n’aurait eu d’opposition que le nom, les fondamentaux économiques demeurant semblables, la classe à laquelle les deux hommes appartiennent étant exactement la même, la sortie de route du potentiel candidat PS révèle cependant que la politique ne peut pas se réduire à la seule question des options économiques : on ne nous prive pas seulement d’un faux débat économique, on empêche en fait de choisir entre un capitalisme qui s’accompagne d’un total mépris pour ceux qui n’en sont pas les principaux bénéficiaires, et un autre qui, tout en profitant des avantages matériels que permet le capitalisme à ceux qui y occupent une bonne place, se soucie néanmoins de ne pas humilier frontalement ceux qui pâtissent de ce genre de système économique. Accessoirement, on prive aussi les citoyens de choisir entre une politique française qui s’articule de plus en plus autour de ce qui prend, de plus en plus, la forme d’un pur et simple racisme, et une autre politique qui se refuse encore à sacrifier à ce point là les plus fragiles d’entre nous.
Alors, évidemment, le choix existe toujours. Il y aura un candidat PS, il y a d’autres candidats à gauche, avec des propositions se démarquant bien plus nettement, économiquement. Mais ce qui disparait, c’est la perspective d’un candidat susceptible de gagner. Parce que si on voit émerger la thèse d’un complot contre DSK, il y en a un autre qui semble prendre Hollande pour cible, les sondeurs semblant être payé par ‘ »quelqu’un » pour lui faire croire qu’il peut être, un jour, président de la république française. Ce qui se passe en ce moment ne sert que l’alternative frontiste, qui est de moins en moins une alternative, puisque l’UMP est de plus en plus contrainte de se laisser dicter son programme et son discours par les ondes FN. Le choix existe donc, et les français seraient bien inspirés de s’y intéresser de plus près, mais chacun sait bien que si on veut être réaliste, on doit admettre que la perspective d’une alternance, déjà un peu fantasmée dans le cas d’une victoire DSK (le visage souriant du socialisme sur les gros sabots capitalistes), devient simplement utopique avec sa disparition du jeu politique : encore au moins 5 ans à se donner bonne conscience en défilant contre la disparition de tout ce qui disparaitra quand même, ce qui demeure une manière confortable de cumuler deux bourgeoisies : celle du fric (après tout, les bonnes âmes de gauche qui ont les moyens n’y perdront pas tant que ça), et celle de l’âme (j’aurais bien voulu qu’il en fût autrement, mais un mélange de femme de chambre (qui est à la femme de ménage ce que le technicien de surface est au balayeur, un fantasme embourgeoisé par le langage) et de pulsions lubriques en a décidé autrement)
Autrement dit, et quoiqu’on puisse en penser en temps normal, on s’en serait un peu branlé, que DSK roule en Panamera, j’y reviendrai peut être un jour (la bagnole comme sinthome, c’est un angle qui me plait bien) ou que ses costards coûtent deux ou trois ans de salaire normal (le costard au prix d’une grosse bagnole, la bagnole au prix d’un appartement, les appartements au prix d’on ne saurait trop dire quoi, on est dans les décalages honoraires qui impressionnent suffisamment pour qu’on puisse, comme on le fait dans les medias de droite, douter du socialisme de DSK (on attend avec impatience qu’il en déduisent ce qui suit nécessairement : aucun candidat de droite ne peut servir les intérêts du peuple, surtout depuis qu’on a délocalisé la consommation)), on s’en serait un peu branlé, donc, qu’il roule en Maybach ou en Bugatti si il avait simplement pu nous débarrasser de la clique actuellement au pouvoir, juste pour mettre fin à ce mouvement par lequel on nous conduit peu à peu à se haïr les uns les autres, et à ne plus pouvoir discerner où se situent les véritables nuisances. Sans être dupes, on peut encore préférer la mise en scène d’une cohésion sociale fictive à l’instauration consciencieuse d’une guerre sociale entre citoyens qui, en fait, ont sans le savoir les mêmes intérêts. Le socialisme peut tout à fait jouer, lui aussi, le rôle d’opium du peuple, d’âme d’un monde sans coeur. Dans ses commentaires éclairants (bien que réclamant parfois quelques recherches dans les méandres de la mémoire des groupuscules de gauche avant d’être pleinement saisis), Michel racontait il y a quelques jours sa soirée du 10 Mai 1981, dont le maître de cérémonie semblait être DJ Janus en personne, tant le moment devait être conçu comme à cheval entre deux mondes pour qu’on puisse y adhérer, cesser le feu dont tout le monde avait conscience qu’il était provisoire, que les masques tomberaient un jour ou l’autre et que l’union de la gauche, joyeusement bicéphale ce soir là, perdrait tôt ou tard l’un de ses deux visages et, par la même occasion, la face. Ce soir là, la foi en quelque chose qu’on pourrait considérer comme la fraternité injectait, comme par intraveineuse, l’Esprit à tous ceux qui n’étaient pas en train de remplir le coffre de la 505 avec leurs biens les plus précieux, jouant à se faire peur à l’idée de l’arrivée des chars de l’armée rouge sur les places des villages dès le
lendemain. Trêve des électeurs pour une soirée et quelques jours, mine de rien, les années 80 réussirent l’exploit, sur la base de cette fiction d’un soir, de permettre aux plus riches de le devenir encore plus, sans pour autant que la fraternité ressentie soit vraiment mise à mal. Et à défaut d’égalité véritable, on peut admettre que le rôle du politique puisse se réduire au fait de rendre l’inégalité un peu moins insupportable. On voit bien à quel point nos dirigeants actuels ont compris qu’on pouvait fonder son pouvoir sur incitation des classes les plus puissantes à humilier sans cesse ceux qu’ils spolient. C’est là tout le sens de la fameuse décomplexion.
Ce qui en dit long depuis hier, c’est la vitesse à laquelle apparaissent, puis se diffusent, les soupçons de manipulation, voire de complot. Ca dit à quel point on est désormais facilement convaincu que le pouvoir est confisqué au peuple, et que les élections ne doivent en aucun cas offrir de quelconques alternatives aux électeurs. Ce qui est amusant, dans l’histoire, c’est qu’on repère ce principe dans l’interdiction qui est faite à DSK de participer à l’élection présidentielle, alors que le fait qu’il y participe était, bien plus encore, un signe de cette impossibilité de l’alternative, en plaçant l’électeur devant un choix étrange : votre capitalisme, vous le préférez faux cul ? ou décomplexé ? Jusqu’à preuve du contraire, il ne s’agissait pas d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Impossible de discerner quels effets à long terme aura cette impression de s’être fait voler une fausse alternative. A priori, comme ça, à vue de nez, toutes les conditions sont en place pour que le socialisme puisse encore se fantasmer pendant quelques décennies.
Maintenant, à moins de s’offrir le temps de lire, ou relire, le Bûcher des vanités de Tom Wolfe, auquel fait furieusement penser l’épisode du jour, on peut se faire une idée de la paranoïa ambiante en suivant les micro enquêtes effectuées par ceux qui trouvent quelques étrangetés dans la manière dont certaines informations ont été révélées dans un sens qui défie les lois de la chronologie, par des gens qui étaient déjà aux commandes des révélations sur la Panamera et les costards en peau de zob. On y apprend surtout que, contre toute attente (et contre toute vraisemblance sociologique), les jeunes populaires de l’UMP (saviez vous, au fait, qu’on a été à deux doigts de voir la Suède remporter l’Eurovision avec une chanson intitulée Popular, qui semblait être un hymne écrit en dédicace aux jeunesses actives de l’UMP, chanté par un des leurs, une étrange créature qui ressemblerait un peu à Tom Cruise déguisé en Justin Bieber, dans une chorégraphie édifiante où on casse les murs de verre d’une prison hypothétique (c’est en gros le sentiment que se donne un jeune libéral aujourd’hui, en « osant » être de droite : briser une barrière qui n’existait que dans sa tête)) ont, parmi leurs connaissances, des femmes de chambre.
En même temps, chacun se doute bien que si on veut avoir des indics quelque part, il n’est pas absurde d’en placer un ou deux dans un hôtel dans lequel le gratin de la politique et du mondanisme mondialiste a ses habitudes. Et une femme de chambre, par définition, c’est quelqu’un qui a le double avantage d’avoir accès à l’intimité tout en étant invisible. Enfin bref, bientôt, Jonathan Pinet nous diffusera les dernières infos fournies par la dame pipi du tribunal de Harlem, puis de la lingère de Sing Sing, autant de membres, sans doute, de la bande à Pinet sur sa page Facebook. Ces gens là sont partout, ils ont regardé Fight-Club et ils en ont tiré tout un tas de leçons qu’ils appliquent sur nous. Et Internet est le système de surveillance universel qui instaure la règle selon laquelle c’est le premier qui a twitté qui a raison, fabriquant simultanément ce qui fera office de version officielle, ainsi que le fantasme en négatif qui l’accompagne.
Illustrations extraites des campagnes de promo pour la chaine « Maid Café », d’origine japonaise, mais ouvrant à droite à gauche dans le monde des franchises. C’est un peu comme le Starbuck, mais on note un soin particulier dans le déguisement des serveuses, qui font tout leur possible pour ressembler à des soubrettes de films porno, tout en demeurant suffisamment inaccessibles pour éviter au patron des poursuites pour proxénétisme. On comprend que la clientèle, après avoir pris son café en se voyant refuser la jouissance promise par la mise en scène de la prostitution se lâche un peu sur tout ce qui peut porter un tablier. Cette promesse de jouissance que, simultanément, on interdit, ou qu’on reporte, ça aussi, c’est une belle image du monde tel qu’on nous le propose. Au passage, maid signifie tout aussi bien, et en vrac : femme de chambre, ou pucelle. C’est sans doute l’une des questions que DSK se verra poser, sous les douches, par les autres prisonniers de Sing Sing « Alors, Ophelia, elle était bonne ? » Quoi qu’il en soit de sa culpabilité, la réponse donnée par la langue est affirmative.
Tendre les verges pour se faire battre
Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 1 commentaire »14 mai 2011Je ne sais pas si c’est une pathologie très répandue, mais je suis frappé parfois, dans les librairies, d’une irrépressible tentation de feuilleter des bouquins improbables ; pour voir. L’avantage de cette tendance sur celle qui consiste à regarder des émissions de télé débiles, c’est qu’un livre aberrant peut difficilement happer celui qui l’entrouvre, quand les delarusseries , les fogielitudes et les arthurades sont conçues pour prendre en otage le cerveau de celui qui a le malheur d’en entrevoir quelques images, l’empêchant de faire ce geste pourtant simple : déprogrammer TF1, M6 et toutes leurs chaines filiales de leur récepteur télé.
Toujours est il qu’hier, j’ai ouvert l’œuvre de Franz-Olivier Giesbert, intitulée M. le Président, coincée sur un présentoir entre d’autres titres laissant, déjà, avant même de les avoir ouverts, songeur. On note, d’ailleurs, une tendance lourde sur les couvertures de ces ouvrages, c’est le titre dont le premier mot n’est formé que d’une lettre. « M. le Président », pour Giesbert (le titre est déjà un tout un poème, mais j’y reviendrai), Z pour Zemmour, dont on a envie de ne carrément rien dire, tant on discerne la manière dont la référence à Zorro joue le double rôle d’associer Zemmour à la justice tout en lui donnant un petit côté sympathique (mais rappelons nous que finalement, la seule personne à laquelle Zorro puisse s’adresser et qui le comprenne, c’est un sourd muet (en fait, il me semble qu’il n’est que muet, et qu’il entend peut être. Mais on le sait, même apte à entendre, on peut faire la sourde oreille); dans la manière qu’a Zemmour de parler au nom du peuple (c’est-à-dire à sa place), et à n’être en accord qu’avec des mal comprenant (et il n’y a pas pire comprenant que celui qui ne veut pas comprendre), on comprend que le rusé justicier masqué soit en quelque sorte un modèle pour Zemmour, bien que physiquement, le rapport avec Guy Williams, l’acteur
qui endossait le rôle de Don Diego de la Vega soit un tout petit peu, disons, abstrait. Un conseil d’ami : Jetez tout de même un coup d’oeilà la couverture du livre de Zemmour. La mise en scène photographique est saisissante de naturel, à tel point qu’on ne discerne pas très bien s’il s’agit du livre d’un penseur ou de la biographie d’un toréro, ou d’un terroriste; on jugerait voir Zemmour se drapper dans sa cape, façon Fantomette, et s’enfuir en courant à petits pas chassés dans la nuit, en s’écriant quelque chose comme « Caramba ! »
Mais ça valait le coup de jeter un regard sur l’introduction troussée par M. Giesberg, car au milieu des flagorneries d’usage (assumées, précisons le, les premières lignes sont un plaidoyer pour la connivence des journalistes (quel sens donne t-il à ce mot ? Mystère…) avec les politiques, ce qui nous plonge immédiatement dans une certaine ambiance), il réussit, involontairement, tout en posant une question, à offrir une réponse à des questions que nous, on se pose depuis un moment (bon, à vrai dire, on avait déjà une idée des réponses qui pourraient y être apportées, mais FOG (nous aussi, on est connivents) les confirme à son esprit défendant, ce qui nous plait assez).
Alors, lecteur, tu ne t’y attendais pas, mais tu vas lire quelques lignes qui ont coulé de la plume du patron du Point (être le maître du point, c’est un bon début pour qui prétend être écrivain, n’est il pas ?) Ne me remerciez pas :
« Nicolas Sarkozy a tant de métier et de force de conviction qu’il peut très bien retourner la situation et être réélu en 2012. Rien ne l’abat jamais ; il renait toujours. Sa vitalité ne peut que fasciner.
Pourquoi, alors, tant de haine contre cet homme ? On a rarement vu un pouvoir autant vomi, moins pour sa politique que pour la personne de son chef, qui hystérise tout. J’ai cherché à comprendre. »
J’ai cherché à comprendre. Le projet fait sourire, dans la mesure où ce qui précède contient déjà les éléments de la réponse. Mais Giesbert, qui prétend pourtant être écrivain (en tout cas, son inénarrable page wikipedia mentionne une flopée de romans dont la couverture porte son nom) semble ne pas avoir saisi le sens véritable des termes qu’il emploie, passant à côté du problème que ce vocabulaire indique pourtant clairement. Or, on le sait bien, avoir correctement repéré le problème, c’est avoir déjà mis un pied dans la réponse.
C’est que faire se succéder ces deux phrases : « Sa vitalité ne peut que fasciner » et « Pourquoi alors tant de haine contre cet homme ? », c’est, selon, faire preuve d’une naïveté digne des mal comprenant évoqués plus haut, ou bien faire mine de ne pas comprendre. Parce que Giesbert, qui prétend connaître le sens des mots, prend soin de ne pas nous dire ici qu’il est convaincu ou intéressé par Sarkozy. Non, il choisit de préciser qu’il est fasciné par sa vitalité.
Or la fascination, au moins à deux titres, est exactement le terme qui convient à la relation que les restes d’un certain public entretient encore avec le président : être fasciné, c’est être attiré par ce qui provoque cependant de la répulsion, c’est un double mouvement, contradictoire, qui est lié à l’ambiguïté du désir, qui consiste à nous « plus que satisfaire », à nous faire aller au-delà de ce qu’on aurait conçu comme satisfaisant, là où l’expérience est initiatrice, à nous faire franchir un pas de plus, au-delà des limites qu’on s’était fixées. Regardons bien la politique en œuvre depuis quatre ans, il s’agit exactement de cela : toujours franchir les barrières morales qu’on s’était jusque là fixées, toujours entrouvrir la porte interdite du château de Barbe Bleue, toujours tenter le coup de la transgression, juste pour habituer le public à se confronter à des tendances qu’il ignorait, et qui étaient pourtant bien présentes, et à libérer celles qui étaient bel et bien là, tapies, mais qu’on n’aurait pas osé dévoiler aux yeux des autres. L’épisode Wauquiez, sur l’assistanat conçu comme cancer social, consiste précisément en cela : mettre les pieds dans le plat des idées qui ont déjà traversé les esprits, dans un moment de faiblesse, mais dont chacun savait bien jusqu’à présent qu’il s’agissait de mauvaises pensées, qu’on écartait immédiatement, conscient que cela allait évidemment contre la volonté générale, c’est-à-dire contre ce qu’on peut raisonnablement penser comme souhaitable. Wauquiez a simplement fait passer dans l’ordre du discours politique l’inadmissible. Or, comme la politique est aussi un art presque magique de la parole, tout discours tenu par un représentant du pouvoir obtient aux yeux du public une forme de légitimité. C’est ainsi qu’on fait passer, peu à peu, la non assistance à personne en danger pour une valeur républicaine.
A Rome, fascinus désignait ce que les grecs nommaient phallus, c’est-à-dire un sexe en érection. Et si les grecs envisageaient cet organe à géométrie variable, dans cette configuration, comme une promesse d’expérience réjouissante, les romains, eux, avaient développé à son endroit un sentiment ambivalent, mélange d’effroi et d’attirance, un vertige en somme, qui fut désigné par ce terme qui donna dans notre langue la « fascination » qu’éprouve Giesbert pour Sarkozy. Inutile de dire qu’on s’étonne peu de voir la virilité débarquer au beau milieu de la mécanique de séduction sarkozyste. Depuis le début, il ne s’agit que de cela : aller faire le coq au beau milieu de quartiers dans lesquels la seule légitimité que la population masculine trouve, pour compenser les humiliations du chomage et de la pauvreté, ce sont les démonstrations de force d’une mâlitude tantôt maladroite (« Vous êtes bien charmante, mademoiselle » appréciation effectuée gratos, de préférence avec ses cinq ou six potes juste derrière, qui approuvent et se marrent), tantôt violente (« J’t'explose »), qu’au lieu d’éduquer et de canaliser vers des voies vertueuses, Sarkozy vient provoquer en bombant le torse de ses gardes du corps (mais comment garder un corps en perpétuelle agitation qui semble être à lui-même son pire ennemi ?), entrant dans un concours crétin qu’en des conditions normales (c’est à dire non protégé par la fonction qui fait de lui, en théorie, celui qui protège les autres) il perdrait immédiatement, enracinant encore plus profondément dans ces hommes là ce qu’il prétend être venu karchériser. De virilité, il s’agissait déjà quand Zemmour (qui, tel un chevalier Jedi, signe son nom à la pointe de son épée taZer) s’inquiétait de voir le mâle français (comprenons, « blanc », non pas que lui soit raciste, mais que les gens, eux, ont parait-il des inquiétudes desquelles il se fait l’écho) disparaître, noyé dans la féminisation généralisée de l’égalité des sexes, dégénéressence dont ne souffrent pas nos banlieues, que Zemmour devrait considérer dès lors comme des lieux modèles, mais qu’il ne parvient pas à regarder autrement que sous l’angle pernicieux de la jalousie qu’éprouvent ceux qu’aim’raient bien, mais qui peuv’point.
Soyons un peu cruels, et enfonçons la porte désormais tellement grand ouverte du fameux point Godwin, qu’on peut désormais, à droite, se sentir à l’aise, ou décomplexé, avec ce genre de « détail » : le fascinus récèle d’autres secrets, plus éclairants encore, bien qu’un peu amers à avaler pour celui qui n’ose pas franchir le pas. Fascia, en latin (on n’ose croire que Giesbert n’ait pas fait de latin ; pour ma part, j’ai remplacé cette langue mort-vivante en première, la remplaçant par les arts plastiques, je n’en ai que des rudiments, mais ça n’empêche pas d’avoir un Gaffiot à portée de main), désigne des bandelettes ayant pour mission de rigidifier ce qui, sinon, manquerait de tenue. Jambes, seins des femmes, bref, tout ce qui doit être érigé. Ce rôle de lien, de rassembleur, est poursuivi dans le français faisceau, dont on sait bien que le sort veut qu’il fût l’un des symboles du fascisme. N’invoqueront le « sort » ou le hasard que ceux qui ne veulent pas comprendre. Les autres savent bien que la langue ne ment pas, et que les liaisons dangereuses de l’étymologie ont toujours à voir avec une juste description des choses telles qu’elles sont. Si Giesbert éprouve envers Sarkozy des sentiments liés au fait qu’il voit s’exprimer en lui une vitalité virile qui flageole un peu dans sa propre vie, et s’il éprouve dès lors une attirance qui lui rappelle simultanément une peur fondamentale, si l’agitation présidentielle lui donne l’impression qu’on lui permet de repousser un peu la limite au-delà de laquelle son ticket ne sera plus valable, et si il lie cette pulsion à la réélection de ce candidat là plutôt qu’un autre, c’est bien qu’il fait de la distribution générale de Viagra à un peuple en mal de testostérone une question centrale en politique. De Zemmour se plaignant, depuis des années, que les femmes libérées l’empêchent d’être l’homme qu’il aurait tant
désiré devenir, alors qu’il n’est que ce petit être châtré qui contemple ses testicules conservées dans de l’alcool, dans un bocal situé tout en haut de l’armoire, gardé par des marâtres qui ont pour mission, martinet en main, de lui rappeler par un « Pas touche ! » qu’il devra demeurer toute sa vie un petit garçon, tout ça parce qu’il n’a pas pu donner cours à la commode définition traditionnelle du mâle, de Zemmour, donc, à FOG vivant par procuration une vitalité fictive à travers le corps de Sarkozy (les fictions ne s’encombrent pas, parfois, de cohérence, ni de crédibilité), il y a un trajet, dont les mots nous disent qu’il passe sur le territoire fasciste, dont on sait combien c’est une idéologie soucieuse de placer les sexes là cela se doit.
A vrai dire, et au-delà des questions de genre, on serait presque prêt à considérer qu’effectivement, la question de l’élan vital est centrale en politique. A ceci près que la politique mise en œuvre depuis quatre ans ne consiste absolument pas à restituer cette vitalité à ceux qui l’avaient peu à peu perdue, captée par ceux qui en tirent des bénéfices, piétinée par ceux qui font de l’usage de la force leur moyen de reconnaissance au quotidien. Au contraire, les plus modestes demeurent humiliés par la précarité de leur condition, comme castrés de tout pouvoir d’agir sur le monde, et de maîtriser leur propre existence, réduite à la simple quête des moyens de subsister, et les plus puissants manient toujours la force qui est la leur (c’est-à-dire, pour les uns le pouvoir de frappe économique, et pour les autres celle de leur poings, du nombre des membres du gang ou, de plus en plus, des armes), de moins en moins régulés par la seule force dont devraient disposer les plus faibles : un Etat qui les protège par la force commune (Wauquiez l’a dit : ce principe est un cancer).
A lire Giesbert, on comprend pourquoi on peut tomber si facilement dans la soumission face à un pouvoir qui dépasse ce que légitimement il peut s’autoriser. C’est que dans la violence, il y a toujours quelque chose de fascinant. Et on comprend bien qu’on est d’autant plus volontiers victime de ce genre de séduction qu’on n’a pas soi même à en souffrir. Parce que, tout de même, en dernier ressort, c’est bien de cela qu’il s’agit : Giesbert sait bien qu’il a tout à gagner du maintien de Sarkozy au pouvoir. Les couvertures du Point perdraient de leur saveur avec une phase d’alternance, et ce serait autant de moins à gagner pour lui. Et accessoirement, il fait partie de ceux qui ont quelques chose à gagner dans une politique qui réduit l’élan vital à quelque chose qui peut se mesurer en terme de poids d’un compte en banque. Il aurait tort de ne pas être fasciné par cette agitation, dans la mesure où elle est la promesse, pour lui, de lendemains qui chantent.
Inutile de dire que dès lors, la dernière phrase que j’ai citée, dan son livre, est nécessairement mensongère : ceux qui tirent avantage de ce pouvoir ne peuvent pas réellement chercher à comprendre. Ils préfèreront, pendant toute la campagne à venir, jouer les innocents qui placent leur attirance coupable pour ce candidat sur le terrain de la mystique plutôt que celui de l’économique. C’est que, depuis longtemps, c’est ainsi qu’on justifie ce qui, en terme de justice, serait sinon injustifiable. Vous verrez qu’un jour, lorsque les accusations pleuvront sur ceux qui ont participé et ceux qui ont soutenu ce mouvement par lequel nous retournons, l’air de rien, vers l’extrême droite, les mêmes innocents se justifieront dans les mêmes termes, affirmant avoir été victimes d’une séduction dont ils n’avaient pas tout à fait saisi les ressorts. Ce jour-là, on pourra ressortir ce genre de texte pour constater qu’en son temps, Sarkozy faisait tout simplement bander Franz Olivier Giesbert.
Petite précision à propos du titre. On peut trouver que la référence au fameux M. le maudit manque de finesse, ne serait ce que parce qu’a priori, le titre contredit le contenu du livre, qui considère Sarkozy, sur un ton à l’unisson du court extrait que j’évoque, comme une bénédiction (mais bon, c’est le genre de principe auquel les couvertures du Point nous ont habitué). Cependant, dans un mouvement final qui veut mimer les chats retombant sur leurs pattes, FOG désigne de manière bien familière notre président par le sobriquet « N le maudit ». Le principe est cependant clair : placer sur Sarkozy le poids de l’accusation populaire, pour en faire une victime, alors que par excellence, c’est lui qui s’est donné pour rôle de désigner telle ou telle partie de la population comme maudite en apposant dans son dos, sous le regard de tous les « autres », rendus peu à peu xénophobes, le « M » qui les stigmatise en les condamnant. Chez Fritz Lang, celui qui est ainsi banni est un criminel, certes, mais dont le crime prend racine dans le fait qu’il ne sait pas ce qu’il fait. Lors du semblant de procès dont la pègre ose prétendre être le juge, il se désigne de la manière suivante : « Toujours, je dois aller par les rues, et toujours je sens qu’il y a quelqu’un derrière moi. Et c’est moi-même ! (…) quelquefois c’est pour moi comme si je courais moi-même derrière moi ! Je veux me fuir moi-même mais je n’y arrive pas! Je ne peux pas m’échapper ! (…) quand je fais ça, je ne sais plus rien… Ensuite je me retrouve devant une affiche et je lis ce que j’ai fait, et je lis. J’ai fait cela ? ». Cette manière de se présenter comme innocent, être double mis en branle par des forces qui ne sont pas les siennes, cette façon de se présenter comme possédé par une vitalité qui n’est pas la sienne, et de ne comprendre ni la mise en action de cette force, ni la condamnation qui pèse sur elle, c’est mot pour mot l’attitude choisie par Franz Olivier Giesbert. On a là ce qu’on pourrait appeler un modèle de comportement politique. Ou un symptome. On a aussi là un des ressorts les plus puissants du sarkozysme.
Et pour faire un peu du boulot de l’éditeur, on signalera que, si on veut suivre jusqu’au bout la piste d’Orson Welles, alors le titre qu’il fallait donner à ce livre, c’est F for Fake.
On n’a pas que d’l'amour à vendre, ça non !
Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 6 commentaires »9 mai 2011On se souvient peut être qu’au début de ses Réflexions sur la question juive, Sartre propose de sortir l’antisémitisme de la catégorie des opinions pour ne considérer cette position que sous l’angle de la passion.
« Ce mot d’opinion fait rêver… C’est celui qu’emploie la maîtresse de maison pour mettre fin à une discussion qui risque de s’envenimer. Il suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive en les assimilant à des goûts. Tous les goûts sont dans la nature, toutes les opinions sont permises ; des goûts, des couleurs, des opinions il ne faut pas discuter. Au nom des institutions démocratiques, au nom de la liberté d’opinion, l’antisémite réclame le droit de prêcher partout la croisade anti-juive. En même temps, habitués que nous sommes depuis la Révolution à envisager chaque objet dans un esprit analytique, c’est-à-dire comme un composé qu’on peut séparer
en ses éléments, nous regardons les personnes et les caractères comme des mosaïques dont chaque pierre coexiste avec les autres sans que cette coexistence l’affecte dans sa nature. Ainsi l’opinion antisémite nous apparaît comme une molécule susceptible d’entrer en combinaison sans s’altérer avec d’autres molécules d’ailleurs quelconques. Un homme peut être bon père et bon mari, citoyen zélé, fin lettré, philanthrope et d’autre part antisémite. Il peut aimer la pêche à la ligne et les plaisirs de l’amour, être tolérant en matière de religion, plein d’idées généreuses sur la condition des indigènes d’Afrique centrale et, d’autre part, détester les Juifs. S’il ne les aime pas, dit-on, c’est que son expérience lui a révélé qu’ils étaient mauvais, c’est que les statistiques lui ont appris qu’ils étaient dangereux, c’est que certains facteurs historiques ont influencé son jugement. Ainsi cette opinion semble l’effet de causes extérieures et ceux qui veulent l’étudier négligeront la personne même de l’antisémite pour faire état du pourcentage de Juifs mobilisés en 14, du pourcentage des Juifs banquiers, industriels, médecins, avocats, de l’histoire des juifs en France depuis les origines. Ils parviendront à déceler une situation rigoureusement objective déterminant un certain courant d’opinion également objectif qu’ils nommeront antisémitisme, dont ils pourront dresser la carte ou établir les variations de 1870 à 1944. De la sorte, l’antisémitisme paraît être à la fois un goût subjectif qui entre en composition avec d’autres goûts pour former la personne et un phénomène impersonnel et social qui peut s’exprimer par des chiffres et des moyennes, qui est conditionné par des constantes économiques, historiques et politiques.
Je ne dis pas que ces deux conceptions soient nécessairement contradictoires. Je dis qu’elles sont dangereuses et fausses. J’admettrais à la rigueur qu’on ait une opinion sur la politique vinicole du gouvernement, c’est-à-dire qu’on se décide, sur des raisons, à approuver ou à condamner la libre importation de vins d’Algérie. C’est qu’il s’agit alors de donner son avis sur l’administration des choses. Mais je me refuse à nommer opinion une doctrine qui vise expressément des personnes particulières et qui tend à supprimer leurs droits ou à les exterminer. Le Juif que l’antisémite veut atteindre ce n’est pas un être schématique et défini par sa fonction comme dans le droit administratif ; par sa situation ou par ses actes, comme dans le Code. C’est un Juif, fils de Juifs, reconnaissable à son physique, à la couleur de ses cheveux, à son vêtement peut être et, dit-on, à son caractère. L’antisémitisme ne rentre pas dans la catégorie de pensée que protège le Droit de libre opinion.
D’ailleurs, c’est bien autre chose qu’une pensée. C’est d’abord une passion. Sans doute peut-il se présenter sous forme de proposition théorique. L’antisémite « modéré » est un homme courtois qui vous dira doucement : « Moi je ne déteste pas les Juifs. J’estime simplement préférable, pour telle ou telle raison, qu’ils prennent une part réduite à l’activité de la nation. » Mais, l’instant d’après, si vous avez gagné sa confiance, il ajoutera avec plus d’abandon : « Voyez-vous, il doit y avoir « quelque chose » chez les Juifs : ils me gênent physiquement. » L’argument, que j’ai entendu cent fois, vaut la peine d’être examiné. D’abord il ressortit à la logique passionnelle. Car enfin imaginerait on quelqu’un qui dirait sérieusement « Il doit y avoir quelque chose dans la tomate, puisque j’ai horreur d’en manger. » Mais en outre, il nous montre que l’antisémitisme, sous ses formes les plus tempérées, les plus évoluées reste une totalité syncrétique qui s’exprime par des discours d’allure raisonnable, mais qui peut entrainer jusqu’à des modifications corporelles. Certains hommes sont frappés soudain d’impuissance s’ils apprennent que la femme avec qui ils font l’amour est Juive. Il y a un dégoût du Juif, comme il y a un dégoût du Chinois ou du nègre chez certaines gens. Et ce n’est donc pas du corps que naît cette répulsion physique puisque vous pouvez fort bien aimer une juive si vous ignorez sa race, mais elle vient au corps par l’esprit ; c’est un engagement de l’âme, mais si profond et si total qu’il s’étend au physiologique, comme c’est le cas dans l’hystérie.
Cet engagement n’est pas provoqué par l’expérience. J’ai interroge cent personnes sur des raisons de leur antisémitisme. La plupart se sont bornées à m’énumérer les défauts que la tradition prête aux Juifs. « Je les déteste parce qu’ils sont intéressés, intriguants, collants, visqueux, sans tact, etc. »- « Mais, du moins, en fréquentez vous quelques uns ? » – Ah ! Je m’en garderais bien ! » Un peintre m’a dit : « Je suis hostile aux Juifs parce que, avec leurs habitudes critiques, ils encouragent nos domestiques à l’indiscipline ». Voici des expériences plus précises. Un jeune acteur sans talent prétend que les Juifs l’ont empêché de faire carrière dans le théâtre en le maintenant dans des emplois subalternes. Une jeune femme me dit : « J’ai eu des démélés insupportables avec des fourreurs, ils m’ont volée, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous juifs. » Mais pourquoi a-t-elle choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur en particulier ? C’est qu’elle portant en elle une prédisposition à l’antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs « l’agacent » à cause des mille injustices que des corps sociaux « enjuivés » commettent en leur faveur. « Un Juif a été reçu à l’agrégation l’année où j’ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type-là, dont le père venait de Cracovie ou de Lemberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile . » Mais il avoue, par ailleurs, que c’est « la bouteille à l’encre » et qu’il n’a pas préparé le concours. Il dispose donc, pour expliquer son échec, de deux systèmes d’interprétation, comme ces fous qui, lorsqu’ils se laissent aller à leur délire, prétendent être roi de Hongrie et qui, si on les interroge brusquement, avouent qu’ils sont cordonniers. Sa pensée se meut sur deux plans, sans qu’il en conçoive la moindre gêne. Mieux, il lui arrivera de justifier sa paresse passée en disant qu’on serait vraiment trop bête de préparer un examen où on reçoit les Juifs de préférence aux bons Français.D’ailleurs, il venait vingt-septième sur la liste définitive. Ils étaient vingt-six avant lui, douze reçus et quatorze refusés. Eût-on exclu les juifs du concours, en eût-il été plus avancé ? Et même s’il eût été le premier des non admissibles, même si, en éliminant un des candidats, il eût eu sa chance d’être pris, pourquoi aurait on éliminé le Juif Weil plutôt que le normand Mathieu ou le Breton Arzell ? Pour que mon collègue s’indignât, il fallait qu’il eût adopté par avance une certaine idée du Juif, de sa nature et de son rôle social. Et pour qu’il décidât qu’entre vingt-six concurrents plus heureux que lui, c’était le Juif qui lui volait sa place, il fallait qu’il eut donné a priori, pour la conduite de sa vie, la préférence aux raisonnements passionnels. Loin que l’expérience engendre la notion de Juifs, c’est celle-ci qui éclaire l’expérience au contraire ; si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait. »
Confronter ces lignes, publiées en 1954, aux propos tenus de nos jours donne un peu le vertige, comme si l’histoire, fonçant un peu aveuglément au rythme du renouvellement de nos marchandises/gâteries, avait franchi, façon Tex Avery, l’angle du précipice, et se tenait, immobile dans le vide, tournant son regard vers la caméra, lui adressant un gros sourire crispé, en espérant faire ainsi diversion. Si Sartre prend soin d’illustrer l’antisémitisme par des propos dans lesquels intervient rapidement l’avidité, l’appât de ce qui ne peut être partagé et dont on reproche aux autres d’en être possesseur ou bénéficiaire sans pouvoir admettre que la motivation profonde du propos relève de l’égoïsme et non de la raison, c’est qu’on sait bien que ce type d’expression apparaît d’autant plus facilement qu’on est, ou qu’on pense être en situation de crise et de pénurie.
Ainsi quand traine plus ou moins, chez un certain nombre de nos concitoyens, le sentiment que des ressources limitées sont partagées avec un nombre croissant de personnes, et qu’eux-mêmes souffrent d’un pouvoir d’achat limité (comme s’il pouvait être illimité, et comme s’il existait un quelconque seuil au-delà duquel il pouvait être considéré comme suffisant), il n’est pas étonnant de voir germer, puis fleurir, des discours qui n’ont pas d’autre but que de désigner toutes les catégories d’êtres humains, hors la leur, qui devraient être privées de ce dont ils sont envieux.
A partir du moment où ce programme a été lancé, il n’y a pas grand-chose qui puisse lui faire obstacle, et il ne faut pas s’étonner de le voir s’accomplir dans tous les domaines, y compris ceux qu’on pensait immunisés. Ces derniers jours, voir le monde du football attaqué sur l’aile par un discours recourant à des descriptifs raciaux, c’est inattendu. Mais c’est en même temps logique : désormais, il ne suffira pas de se tenir à l’écart des universités d’été de l’UMP ou des meetings du FN pour être protégé des discours visant à discriminer les uns et les autres sur la base de ce qu’ils sont. Même dans les vestiaires des stades de foot où des gamins de 11 ans se préparent à jouer leurs premières rencontres, l’ambiance sera à la sélection sur des bases raciales. Que l’idée soit mise en œuvre ou pas, peu importe maintenant : l’idée est là et on ne dira jamais à un gamin noir que le quota des garçons de couleur a été atteint dans son équipe, et qu’il ne sera dès lors pas sélectionné ; mais rien ne l’empêchera d’imaginer que ce soit là la véritable raison de sa mise à l’écart. On se souvient de Poutine annonçant qu’il traquerait le terroriste Tchétchène jusque dans les chiottes. Ce qui se passe aujourd’hui dans le foot relève de la même logique : on ira faire chier les immigrés et leurs descendants jusque dans les moindres recoins de leur vie sociale, et particulièrement dans les quelques espaces où, précisément, ils auraient pu se sentir chez eux, et où jusque là on parvenait à les valoriser. En d’autres termes, en raison même de ce qu’ils sont, et non de ce qu’ils ont fait, on ne leur laissera aucune zone de répit. Accessoirement, on notera que la fédération française du foot ne semble pas avoir comme projet d’instaurer une limitation de la proportion de blancs dans sa propre direction. C’est sans doute que l’absence de représentativité de la direction de ce sport, et le déni de démocratie qu’elle constitue ne constitue pas un problème, du moins aux yeux de ces dirigeants, dont on a pu voir à quel point ils rechignaient à abandonner leur mandat.
Mais le football n’est pas le seul terrain sur lequel les logiques passionnelles se sont défoulées ces derniers temps. Lorsqu’il y a quelques semaines, Rudolf Brazda a été nommé officier de la Légion d’honneur, on a pu voir quelques illustrations de la logique passionnelle de certains. Alors même qu’on peut décerner ce genre de décoration à des abrutis notoires sans que
cela soulève le moindre commentaire dans les forums des sites d’information, on a peu assister à un déferlement de sarcasmes et de propos scandalisés lors de la remise de cette décoration à M. Brazda. Si on devait résumer les raisons de ce haut le cœur, on pourrait dire que, simplement, certains ne voient pas pourquoi la Légion d’honneur devrait recevoir dans ses rangs des personnes qui se sont contentées d’être victimes. Sur le forum de Rue89, on en a vu certains se contorsionner dans des argumentations tordues, montrant qu’après tout, être déporté parce qu’on est homosexuel ou se trouver dans la trajectoire d’un tsunami, c’est du pareil au même, que les victimes n’ont rien fait pour l’être et qu’elles ne doivent pas faire l’objet d’une reconnaissance nationale. On devrait faire lire ces argumentaires à des élèves qui étudient le texte de Sartre cité plus haut, tant on a là l’illustration parfaite de son propos : si Rudolf Brazda n’était pas homosexuel, la décoration qui lui a été remise ne poserait aucun problème, et ne susciterait aucun commentaire. Dans la France telle qu’elle est aujourd’hui, on trouve donc encore des individus qui souhaitent faire entendre leur voix sur le thème « que les homosexuels existent, pourquoi pas, mais qu’on ne nous demande pas d’accepter qu’ils puissent recevoir les honneurs de la nation comme cela peut arriver à n’importe qui d’autre ». Et bien entendu, ce beau monde se défend d’être homophobe, cernant tout à fait ce qu’il y aurait de gênant à revendiquer une telle appartenance, préférant entretenir leur petite passion autocentrée sur le principe « Bon, je ne suis pas homophobe, mais quand même… ».
Même principe, entrevu avec retard, sur un site mettant en avant son intérêt pour l’éducation de nos jeunes têtes blondes : www.veille-education.org . On se souvient peut être que l’année dernière, une petite polémique avait été provoquée, dans l’éducation nationale, par un film tentant de combattre, chez les enfants, l’homophobie ambiante dont on se disait que, si on ne peut plus faire grand-chose pour l’extraire des esprits des parents, on pouvait peut-être essayer d’en empêcher les germes chez les enfants. On se doute qu’un site qui tente de collecter un grand nombre d’informations sur la question de l’éducation devait à un moment ou un autre, aborder cette question. Mais au lieu de simplement développer des arguments soutenant, ou invalidant cette initiative, le rédacteur des rubriques qui suivaient cette affaire prit sur lui d’écrire le texte suivant, à propos d’un instituteur qui avait soutenu l’initiative d’une éducation visant à ne pas encourager l’homophobie :
« La propagande homosexuelle dès la maternelle ?
[Gaël Pasquier y est favorable et le dit dans Le Monde.]
(…) Un petit garçon ne fera pas nécessairement sa vie d’adulte avec une femme, une petite fille n’est pas tenue d’espérer un prince charmant. Pourtant les histoires racontées en classe envisagent rarement d’autres possibles. Diversifier les représentations que l’on propose aux élèves est donc (…) primordial.
NDLR : Nous croyions qu’il s’agissait uniquement de lutter contre l’homophobie ?
De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas.
Gaël Pasquier est directeur de l’école maternelle Romain Rolland à Fontenay-sous-Bois (94) dans l’Académie de Créteil. L’homme qui se présente comme “doctorant en sciences de l’éducation” semble très au fait du “cinéma militant” homosexuel (voir cet article paru en 2004 dans un supplément de L’Humanité). Il est aussi un adepte forcené de la théorie du genre. Par exemple, il écrit “jeunes homosexuel-le-s” dans sa tribune du Monde au lieu de “jeunes homosexuels”. Les écoliers de Romain Rolland apprennent-ils qu’en français, au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin ? Ou sont-ils formés à parler comme des militants “gay” ou du NPA ? La question mérite d’être posée.
Quant aux parents des écoliers de Romain Rolland, pas sûr qu’ils sachent qui est le directeur de l’école maternelle de leurs enfants. Faisons confiance aux moteurs de recherche sur Internet pour pallier cette lacune dans les prochains jours… »
http://veille-education.org/2010/02/28/la-propagande-homosexuelle-des-la-maternelle/
Admirez le travail.
1 – Le titre n’est pas du tout dramatisant : on nous parle de propagande, comme si l’homosexualité était une idéologie à laquelle on peut, ou pas, adhérer ; comme si, surtout, un quelconque discours pouvait influer sur l’orientation sexuelle des personnes, et des élèves, ce qui trahit au moins deux présupposés : A – Il serait très grave que des élèves aient pour avenir d’être homosexuels (ce qui, on en conviendra, constitue précisément un discours homophobe ; on comprend bien que le site «veille-education.org » n’apprécie pas les expérimentations visant à combattre l’homophobie, s’il se sent visé par l’expérience. B – Il y aurait une efficacité du discours sur l’orientation sexuelle des enfants, futurs adultes ; la
proposition est surprenante, parce qu’on s’explique mal, dès lors, comment ceux qui, finalement, auront connu un destin marqué par l’homosexualité ont pu, jusque là, passer à travers les mailles du filet de la propagande hétérosexuelle jusque là en vigueur dans notre éducation. En somme, veille-education n’a pas de problème particulier avec la propagande, à partir du moment où c’est la sienne qui a voix au chapitre. Les autres discours sont, eux, condamnés, précisément parce qu’ils relèvent de la propagande, mais chacun peut juger du sérieux de cette accusation.
2 – On apprécie aussi la manière dont on ne fait pas du tout peur aux parents : « De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas ». On a beau retourner le propos dans tous les sens, on ne voit pas comment interpréter le mot « pratique » autrement que sous l’angle du « passage à l’acte ». Dans l’esprit du rédacteur de l’article, lutter contre l’homophobie, ce serait donc forcément être au bord du précipice de la pédophilie, puisque cela consisterait non pas à tenir un discours théorique sur l’homosexualité, mais à en faire un acte, c’est-à-dire à être homosexuel avec les enfants. Et, afin de bien marquer les esprits, on ne fait pas planer une menace théorique sur des enfants abstraits, mais on précise dans l’article qu’un instituteur précis, Gaël Pasquier, dont on cite l’école, pourrait constituer un danger identifié… si les parents d’élèves savaient mieux qui il est. « Pas sûr quils sachent qui est le directeur de l’école maternelle de leurs enfants ». L’appel qui suit à la délation via le net dans les jours qui suivent la publication de cet article trahit assez bien le délire dans lequel se trouve sont rédacteur : se refusant à prendre lui-même le risque de faire justice par lui-même en faisant la vie dure à Gaël Pasquier, il conseille aux parents d’élèves, qui forcément lisent ses articles, de le faire à leur place.
3 – On valorise, aussi, le courage du rédacteur de l’article, qui ne se gène pas pour jeter Gaël Pasquier en pâture à l’homophobie potentielle des parents d’élèves (homophobie qui, dans l’article, n’est pas seulement potentielle, car elle est désirée, puisque ce serait le seul élément susceptible de déclencher une action contre cet instituteur (ici aussi, comme chez l’antisémitisme décrit par Sartre, les arguties (fort limitées, d’ailleurs), ne servent qu’à masquer la haine qui sert de fondation à ce qui veut se faire passer pour une pensée. Le rédacteur, lui, restera bien au chaud, tapi dans son anonymat. On saura juste qu’il a choisi comme pseudonyme « Gustave », que le groupe Facebook de soutien à veille-education.org est tout aussi opaque, le personnage semblant tout autant maîtriser la protection de sa vie privée qu’il est apte à étaler celle des autres, en ne pouvant pas être inconscient des dangers auxquels il les expose, puisqu’il désire manifestement ce danger, sans vouloir en porter la responsabilité.
On ne doute pas que si « Gustave » tombe un jour sur cette colonne (et il est fort possible que cela arrive : on l’imagine assez soucieux de se googler tout seul pour voir quels ondes il produit dans le clapotis des réseaux d’information), il mettra tout en œuvre pour identifier qui peut bien se cacher derrière le pseudonyme « Youri Kane ». On l’informe d’ores et déjà qu’en quelque sorte, on n’attend que ça, qu’il la mène, sa petite enquête de voisinage, qu’il poursuive sa petite activité de milice morale privée et qu’il le dresse son petit rapport pour son gros site plein d’importance, ne serait ce que parce qu’on apprécie toujours de voir la brigade de mœurs adopter si volontiers la position du missionnaire.
Je reviens à Sartre pour boucler. Les dernières lignes de ses Réflexions sur la question juive proposent ceci :
« Il conviendra de représenter à chacun que le destin des Juifs est son destin. Pas un français ne sera libre tant que les Juifs ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits. Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie ».
On l’aura sans compris : ce n’est pas dans l’opposition des essences que l’avenir peut s’écrire, du moins si on veut l’écrire ensemble ; et la manière la plus brutale de rendre les différentes composantes d’une société irréconciliables, c’est de les avoir tout d’abord conçues comme inconciliables, organisant par avance la mise en danger des uns pour le bénéfice des autres. Qu’il y ait quelques uns de nos concitoyens qui soient aveugles aux messages que l’histoire du 20ème siècle nous envoie, c’est de plus en plus une évidence. Qu’ils expriment ce qu’ils considèrent comme une pensée n’établit absolument pas que ces propos relèvent d’autre chose que de simples pulsion d’affirmation de soi. Gustave regarde le monde échapper au pouvoir de sa caste, et tente de rattraper au vol les éléments qui s’effilochent, auxquels il s’est tellement identifié qu’il a l’impression de se perdre lui-même dans la marche de l’histoire. Le pire, c’est qu’ilfaudra peut être se démarquer de ce genre d’individu en allant jusqu’à ne même pas leur souhaiter de mal, veillant à considérer, contre leur propre volonté, qu’on doit bel et bien former avec cette engeance, une même humanité. Qu’ils ne croient cependant pas trop hâtivement en une quelconque gentillesse de la part de ceux qu’ils se verraient bien détruire : si on peut leur interdire de juger et gouverner les autres en fonction de ce qu’ils sont, on peut simultanément les juger, et les gouverner, pour ce qu’ils font.
Compléments :
Réflexion sur la question gay, de Didier Eribon, inévitable ici, étant donnés les croisements effectués ci dessus.
www.veille-education.org site fascinant, manifestement très préoccupé par la place de l’enseignement privé en France, survalorisé lorsqu’il est catholique, vilipendé s’il est musulman. A priori, l’homosexualité devrait être le cadet des soucis d’un tel site, mais en fait, la question est régulièrement mise en avant. Aujourd’hui même, on trouve en page d’accueil une magnifique critique du programme socialiste montrant qu’il ne peut pas y avoir d’égalité entre hétéros et homos, puisque le PS ne définit pas ce que c’est que l’égalité. Sinon, théoriquement, la ligne éditoriale, c’est que veille-education s’intéresse à… l’éducation, sauf quand ses obsessions prennent le controle. On serait l’Auguste qui tient la revue de presse, on trouverait une telle obsession un peu suspecte et on conseillerait aux internautes d’enquêter.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/02/13/parler-d-homosexualite-des-l-ecole-maternelle-une-necessite-par-gael-pasquier_1305164_3232.html Le dangereux plaidoyer de Gael Pasquier. On n’est pas forcément tellement d’accord avec tout. On ne pense pas forcément, par exemple, qu’il faille lutter précisément contre telle ou telle discrimination, et qu’on peut éduquer à aimer plutôt qu’à ne pas haïr; et on ne croit pas que les dessins animés avec des animaux et des lunes puissent éduquer à quoi que ce soit. Mais s’il faut choisir son camp entre Gael Pasquier et ceuc qui aimeraient bien envoyer des parents d’élèves lui faire la peau, le choix est tout fait. Tel Bernadette Soubirou, je me fie à l’amour !
L’âge de faire
Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »7 mai 2011Tiens,
Puisque le post précédent m’a mis le mot « épique » en tête, je livre un des clips qui m’a le plus semblé, récemment, réveiller ce terme dans mes neurones. Cet Iron, de Woodkid (dans la vraie vie, Yohann Lemoine, graphiste et vidéaste capable, parfois, comme le montrent certains des plans de ce clip, d’images tout à fait saisissantes), je l’imagine tout à fait comme ce truc que William Sheller et Antony Hegarty se passent en boucle, allanguis dans leur manoir.
Mucha Gratia plena
Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »7 mai 2011A force de voir l’islam faire l’objet d’attaques incessantes, jusque dans les moindres recoins de notre vie commune (oserait on ainsi comptabiliser le nombre de juifs parmi les joueurs de l’équipe de France de football ?), on pourrait presque soupçonner qu’un complot est mené, en douce, par une autre religion, moins à l’aise en matière de communication, et qui souffrirait plutôt d’un excédent de lieux de cultes, ce qui pourrait la rendre jalouse de voir les musulmans s’entasser dans la rue pour prier quand elle même place ses rares prêtres face à ce qui a de plus en plus de mal à porter sans prêter à rire le nom d’ »assemblée » (une solution à la pénurie des lieux de cultes pour les musulmans pourrait d’ailleurs tout à fait consister à leur ouvrir les portes des églises, qui sont conçues pour faciliter la prière, et qui souffrent d’uns sous emploi chronique. D’ailleurs, c’est peut être là un des problèmes majeurs du christianisme, il a peu à peu déserté les bancs et prie-dieu de ses propres églises pour occuper des sièges politiques, et si on devait s’inquiéter de l’influence néfaste d’une religion sur les affaires politiques de notre pays, sur l’impossibilité pour les femmes de voir pleinement leurs droits reconnus, sur l’interdiction faite aux homosexuels d’accéder à une pleine égalité avec leurs frères hétérosexuels, c’est jusqu’à présent beaucoup plus du côté du catholicisme qu’il faut en chercher les causes que du côté de l’islam, celui ci n’étant pas politiquement représenté (le Coran ne fut jamais brandi par un député à l’Assemblée nationale, quand la Bible le fût)).
Il n’est pas exclu que parmi les raisons de l’acceptation plus aisée de la main mise des cathos sur notre vie morale, au delà de leur légendaire gentillesse (et il ne faudrait pas entendre le terme de manière excessivement positive, ici), on puisse mentionner le fait que les textes fondamentaux du christianisme ont pu faire l’objet, grâce à leur absence de sacralité, de multiples récupérations, détournements, illustrations, allant de la commande officielle de l’Eglise à l’initiative personnelle d’artistes, constituant autant de relectures, parfois de la part d’hommes ou de femmes dont on n’aurait pas imaginé qu’ils puissent avoir ce genre de projets en tête. Dernièrement, lorsque Crumb s’attaqua à la Genèse, offrant une lecture linéaire d’autant plus forte qu’elle était débarrassée des outrances attendues, c’était un peu comme si enfin ce texte était arraché à ceux qui se le sont, depuis des siècles, appropriés, pour être réinstallé dans l’espace public, universel (et quel plaisir de voir, enfin ! le serpent dans sa version pré-punition divine, chose qu’on ne voit, à ma connaissance, nulle part ailleurs, ce qui signale tout simplement que la plupart des illustrations bibliques ont simplement fait l’impasse sur la lecture un tant soit peu attentive du texte, se fiant aux images qu’on en a déjà.
Parmi les outsiders de l’illustration catholique, Alfonse Mucha n’est pas le moins surprenant : connu pour son travail d’affichiste, sans doute déprécié aux yeux de la culture officielle pour cette seule raison, on le cantonne volontiers dans la sub-catégorie des illustrateurs (on devine que certains n’abordent cette frange des arts plastiques qu’équipés d’un masque à gaz), il a ses adeptes, mais on ne peut pas dire qu’on lui consacre une place considérable dans l’histoire des arts. Pourtant, si on veut bien prêter attention à son travail, on y discerne des ambitions qui vont au-delà du simple travail de graphiste auquel on aime le réduire. D’une part, tout amateur de mangas discerne rapidement à quel point Mucha constitue, un siècle à l’avance, un défricheur de ce graphisme qui aujourd’hui s’est répandu tant dans la bande dessinée que dans l’animation. Les poses, le physique des femmes qui sont ses modèles, les tenues, l’invasion graphique des motifs végétaux fondus au corps de ses top models, ce sont autant de schèmes qui ont creusé un sillon aujourd’hui quotidiennement labouré par la mode, la B.D., la publicité, le cinéma, le clip.
Quand on parcourt l’espace modeste que constitue le musée Mucha de Prague, parmi les affiches des pièces jouées par Sarah Bernard et les fresques à la gloire d’une féminité qui va ensuite déferler sur l’Europe, puis le reste du monde, on peut s’arrêter un instant sur quelques planches d’un projet étrange, qui s’imposa manifestement à Mucha avec une force suffisante pour qu’il le considère, malgré la difficulté à l’intégrer au reste de son oeuvre, comme une oeuvre majeure : son Pater. L’idée du projet est simple : mettre en images, c’est à dire en espace, le Notre Père, prière fondamentale mais suffisamment naïve pour avoir été, somme toute, dédaignée par l’art, qui se contentera le plus souvent de la mettre en musique de manière, disons, aimable (Rimski Korsakov trouvera là sans doute son « tube » le plus joué, mais il faut admettre que cela relève d’une recherche musicale plutôt légère). Quand Mucha s’en empare, il en fait quelque chose qui est en même temps ‘pop’ (franchement, on placerait volontiers chez ces représentants de l’Art Nouveau, les véritables racines du pop’art, et ce d’autant plus qu’à la différence d’un Warhol, ils ne consacraient pas la majeure partie de leur temps à faire les malins (franchement, Warhol me semble finalement n’être intéressant que comme cinéaste. Le reste sent tellement le truc calibré pour être une réponse assomante d’intelligence et de conceptualisation sur ce qu’est, ou n’est pas, une oeuvre d’art, que ça en devient à peu près aussi passionnant qu’une dissertation d’étudiante en prépa lettres qui aurait en elle le secret regret de ne pas avoir osé faire les Beaux-Arts)), avce les déferlantes habituelles d’enluminures gracieuses, mais il développe aussi un style graphique qui devrait « parler quelque part » à ceux qui réservent au Grand Pouvoir du Chninkel, de Rosinski, une place tout particulière sur l’étagère « Bande dessinée » de leur bibliothèque personnelle. Le Notre-Père devient épique sans faire l’objet d’une déconstruction conceptuelle, et conservant les traits de l’illustration classique, ici simplement renforcée, comme dopée, par les forces vitales, l’énergie créatrice qui traverse le style de Mucha.
Je suis sorti du musée Mucha en regrettant de n’avoir vu de l’oeuvre que quelques planches, curieux d’en voir davantage. L’ouvrage existe, on le trouve sur le marché de l’occasion, à presque 200€ le volume, tarif qui excède, si ce n’est mon intérêt, du moins mon pouvoir d’achat. Heureusement, internet est mon ami, et quelques autres passionnés ont entrepris de collecter les planches de ce Pater, mais aussi les esquisses préparatoires. Comme elles semblent peu diffusées, je les livres ci-dessous. Ca ne restitue sans doute pas l’oeuvre originelle, qui mériterait d’être rééditée, mais ça permet de s’en faire une idée, et d’entrevoir la manière dont Alfonse Mucha travaillait. Il me semble aussi qu’on voit transpirer ici la manière dont ce qu’on appelle aujourd’hui en musique la « pop » trouve toujours ses racines dans cette manière presque naïve de s’attaquer à des projets taillés un poil trop grand, mixant l’esprit de sérieux et la gravité du propos à une forme facile d’accès, accessible et suffisamment épique pour provoquer une espèce de mouvement dont on pourrait dire qu’il est, déjà, une élévation. On est tenté de voir les racines profondes de ce courant dans les vitraux des églises et cathédrales, et on ne s’étonnera pas, dès lors, d’apprendre que dans la cathédrale St-Guy de Prague, se trouve un vitrail particulièrement saisissant, dont l’auteur n’est autre qu’Alfonse Mucha lui même.
Voici dont ce Pater, de Mucha. Rassurez vous, on ne vas pas se donner la main pour le prononcer tous en choeur :
Nightshift
Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES 4 commentaires »5 mai 2011Seule la musique parvient à me donner l’impression que les heures passées à corriger des copies ne sont pas tout simplement perdues. Lorsque je travaillais en tri postal, à accrocher des sacs de colis aux rails qui les distribuais automatiquement, j’avais compris que mon seul compagnon serait mon walkman (oui, c’est au 20è siècle que je me musclais dans cet emploi, alors que le MP3 n’existait pas (je crois que c’est même à une époque où on n’avait encore aucune idée de la future existence d’Internet, pauvres choses que nous étions)). Alors j’en écoute au kilomètre, et c’est plutôt un bon exercice car, concentrée sur autre chose, la conscience n’émerge vraiment que lorsque le flot sonore se concentre en une forme repérable, dans ces moments où soudainement l’oeil quitte le texte à lire, le stylo rouge (pure image : je corrige en noir) s’immobilise et la musique prend le pas sur tout le reste, interdisant de se consacrer à autre chose qu’au laisser aller; avec un peu de chances, elle m’enlèvera pour de bon de mon bureau.
Je pourrais presque faire un article par jour des découvertes effectuées dans ces longues traversées effectuées à toutes heures du jour et de la nuit, accompagné des constructions sonores que d’autres ont produites sans savoir qu’elles seraient pour quelques travailleurs de bureau quelque chose qui se situe entre le ronronnement du V8 dans une grosse cylindrée filant à vitesse de croisière sur quelque nationale transversale transcontinentale, et la dose de caféine nécessaire pour contraindre les neurones à ne pas lâcher la chaine de correction.
Aujourd’hui, c’est un album que j’ai en stock depuis un bon moment, mais que je n’avais pas encore soumis au media player, ni à mes oreilles. Si on reconnaît la valeur de la musique au fait qu’elle réduit à néant la valeur de ce qui environne son auditeur, alors Jamie Woon doit être placé parmi les musiciens qui ont quelque valeur. Sans être révolutionnaires, et même, au contraire, alors que les titres qu’il signe sur son album Mirrorwriting ont une certaine tendance à rappeler quelque chose (on ne saurait dire quoi, mais c’est bourré d’éléments qui semblent provenir des titres pop un peu dépressifs des années 80, sans constituer une copie ni même singer les leitmotivs ou les sons de l’époque). Un léger lyrisme soul dans la voix, des ambiances sonores citadines, nocturnes, des harmonies vocales qui font penser aux quelques moments un peu sensibles qu’a pu, en son temps, provoquer un Lionel Ritchie, une production qui joue avec les attendus, les déjoue souvent sans les frustrer, une légère réverbération qui laisserait volontiers croire que ces sonorités sont comme l’écho ou la remémoration d’écoutes anciennes, et oubliées. Ca surfe avec les motifs de satisfaction sans se vautrer dans la complaisance. En somme, ça a des vertus rares, et ça sonne tout compte fait assez inactuel. Mine de rien, ça ressemble à un album qu’on pourrait ressortir dans des années pour l’écouter comme on le fait aujourd’hui.
Et pour couronner le tout, le clip qui accompagne l’un des plus beaux titres de l’album (Nightair) est juste joli comme il faut.
































































































