Hors d’oeuvre

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM Laisser un commentaire »23 novembre 2011

On l’aura sans doute compris : dans la distribution des rôles de la grosse production qu’est la prochaine présidentielle, Laurent Wauquiez a obtenu le personnage de la diseuse de bonne aventure, qui dit plus tôt ce que les autres pensent tôt ou tard.

Ainsi, après les HLM réservés à ceux qui ont un emploi (faisons comme si le chômage n’était pas structurel, et condamnons moralement ceux qui se laissent aller à ne pas travailler), on a pu l’entendre la semaine dernière lancer un nouveau ballon sonde à propos des jours de carence en particulier, et des arrêts maladies en général, rouspétant contre ces irresponsables de malades (qu’on appellera sans doute   »malades d’irresponsables », prochainement) :

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Une fois entendu son « argumentaire », on a juste envie de poser une question : sur la même base, que peut bien penser M. Wauquiez des congés payés ?

Nul doute qu’en haut lieu, on ne met pas un triple A au simple principe selon lequel les vacances seraient financées par les employeurs. Après tout, il y aurait là de solides économies à faire, et de confortables marges de manoeuvre en termes de rentabilité. On peut dès maintenant parier que d’ici peu, un candidat proposera de briser le tabou, en demandant « au nom de quoi » il faudrait le considérer comme sacré.

Comme, pour répondre aux questions qui commencent par « Au nom de quoi… » il faut disposer de valeurs claires, ou d’un sens aiguisé des affaires matérielles, on devine à l’avance que la gauche aura du mal à rétorquer quoi que ce soit de consistant. Autant dire qu’à part les yeux pour pleurer, il n’y aura pas grand chose pour arrêter le train de l’histoire, puisqu’on nous convaincra que celui ci ne peut plus être arrêté, et qu’on aurait l’air con, à être les seuls à ne pas le prendre en marche.

De manière générale, à draguer simultanément le FN et les marchés, on peut deviner que dans les mois qui viennent, l’UMP va nous sortir des projets palpitants; il faut dire qu’on ne saurait avoir de meilleurs conseillers de campagne.

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Hors circuit

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM 3 commentaires »21 novembre 2011

Après avoir donné à la matière, aux alentours de Fukushima, des caractéristiques nouvelles, le Mox, spécialité locale d’Areva, semble avoir entrepris d’irradier la campagne de Hollande. Comme quoi, quand on est une saloperie, on ne l’est pas qu’à moitié. Il est probable que dans deux ou trois siècles, quand dans les écoles où on forme les futurs politiques, on étudiera les campagnes présidentielles du XXIè siècle, on citera en exemple la manière dont Areva, en annonçant publiquement ses tractations avec le PS, donna un solide coup de pouce au candidat UMP, dont on imagine bien sûr qu’il n’aura ensuite pas dû se sentir, du tout, redevable.

Au moment même où les verts sacrifiaient leur absence d’espoir présidentiel et leur candidate qui n’était en fait même pas vraiment des leurs (signe que les verts ne sont pas tombés de la dernière pluie acide), au moment où ,même, ils acceptaient de n’être plus que verdâtres (paradoxalement, la situation actuelle voit la candidate à la présidentielle être écologiquement plus radicale que les membres les plus importants du parti), EDF sortait sur toutes les chaines un spot publicitaire visant à assurer la promotion de la pomme de discorde : le fameux Reacteur Pressurisé Européen, que les intimes, ainsi que tout ceux qui ne le connaissent pas, appellent « EPR ».

Ce spot, on peut le voir ici : www.video.tf1.fr Je l’intégrerai ici dès que… j’y arriverai !

Du spot en question, il n’y aurait pas grand-chose à dire : images attendues de la construction en cours filmée en longs panoramiques aériens, annonces tellement rassurantes qu’elles en deviennent flippantes (« EDF vous invite au cœur du nucléaire », on a quand même envie de dire « non merci », mais il en va des réacteurs nucléaires comme des outre-mondes décrits par les religions : on a d’autant plus foi en eux qu’on ne peut pas aller vérifier sur place si la réalité confirme, ou pas, ce qu’on en dit), si les cols blancs étaient torse nu, on se croirait dans une pub Manpower des années 80 ; mais comme il faut rassurer, tout le monde porte les lunettes de sécurité sans doute capables d’arrêter les radiations, on se la joue modeste afin qu’on ne sente pas une seconde que la construction est déjà réputée foireuse, que le principe même de ce réacteur est douteux, que les plafonds du budget sont d’ores et déjà explosés, que le frère jumeau de notre EPR, en Finlande, a pris un énorme retard, qu’on met les équipes de construction sous pression, ce qui augure on s’en doute, d’une construction tout à fait sereine, bref, on met en scène cette bonne conscience qu’on n’affiche jamais autant que lorsqu’on en manque un peu trop, et on clâme fort qu’en somme on maîtrise ce dont on n’a même pas idée, pariant que bien entendu, ce qui est arrivé sur tous les autres continents n’aura jamais lieu en Europe.

Déroulement prévisible donc, mais le meilleur est pour la fin : ce spot publicitaire s’achève sur une invitation à aller voir son complément sur TF1news.com, le versant internet du service d’information de la première chaine. Un site d’information qui fait de la publicité pour un réacteur nucléaire ? Une chaine qui voit, donc, la rédaction de sa branche « information » liée à un discours publicitaire ? C’est que sur TF1 rien n’est tout à fait impossible en matière de collusion entre les fins et les moyens. Bien entendu, il faut se dire que le fait que la chaine appartienne au groupe Bouygues, qui est le maître d’œuvre du chantier, n’y est pas vraiment pour rien. Il faut se dire dès lors que tout propos tenu sur cette chaine à propos de ce chantier relève de la publicité, et non de l’information, et que dans la mesure où cette construction est un enjeu majeur de l’élection présidentielle (l’est il vraiment ? On n’en sait rien, mais les medias et les équipes de campagne en décident ainsi, on est bien obligé d’opiner vaguement), tout propos tenu sur cette chaine à propos de politique, et de quoi que ce soit finalement, relève de la même logique.

Est-ce une découverte ? Pas vraiment. Et ça ne concerne pas que TF1 : l’Europe a été, la semaine dernière, balayée par un nuage de particules radioactives. Ni le pays qui semble les avoir émises (elles semblent avoir un passeport hongrois), ni les ministères concernés, ni les rédactions des journaux télévisés ne semblent avoir jugé bon d’en informer la population, qui pourrait s’émouvoir et adopter une opinion générale non conforme avec les projets industriels des entreprises privées qui ont quelque chose à gagner à ce que cette opinion leur soit favorable. Surpris, on l’est d’autant moins qu’il y a quelques jours, le journal la Tribune voyait EDF annuler soudainement son contrat publicitaire, pour la simple raison que dans un article, on supposait qu’EDF pourrait renoncer aux réacteurs de type EPR. On comprend donc comment ces entreprises fonctionnent, et jusqu’à quel point, pour elles, propagande et communication sont indiscernables.

Mais jusque là, il était extrêmement rare que le lien direct du département « info » de la chaine soit apposé sur une publicité. C’est même sans doute la première fois qu’une telle chose arrive. Ca confirme la tendance qu’ont les « affaires » à prendre en mains la politique, et à forcer la main au peuple, à le dépasser, et à continuer de financer la richesse personnelle des plus riches avec ce qui reste des deniers publics. Parce que finalement, ça revient à ça : si jamais on devait ne pas construire cette centrale, la conséquence la plus rude tomberait sur le groupe Bouygues, qui n’est pas une abstraction mais un ensemble d’intérêts privés, de personnes très concrètes qui ont des avantages à tirer de ces décisions (et qui devront bien, un jour, connaître une certaine forme de précarité, eux aussi, d’une manière ou d’une autre (mais on y reviendra prochainement)). Si on peut prendre en considération les emplois créés localement autour de ce chantier, on ne peut quand même pas considérer le projet dans son ensemble comme un don que Bouygues, Areva et EDF font à la communauté nationale. L’argument de l’emploi ne tient d’ailleurs qu’à moitié : partout où ce genre de centrales s’installe, l’emploi généré est très particulier : on fait venir des employés qualifiés venus d’ailleurs, ce qui induit un développement économique local, du fait de l’augmentation de population, qui ne dure que ce que dure une centrale nucléaire. Mais on ne peut pas dire qu’on emploie massivement ceux qui, déjà là, cherchent de l’emploi. En revanche, en échange, on propose des stages d’été aux jeunes du coin. L’embauche large de la population locale est donc un phénomène collatéral, un peu illusoire. On notera plutôt une profusion d’équipements (terrains de sport, médiathèques, etc.), et quelques hébergements provisoires pour les prestataires qui, à travers l’Europe, prennent tous les risques au cœur des installations nucléaires, afin de les maintenir sans entrer dans les statistiques sanitaires du personnel EDF, puisqu’ils n’en font pas partie (sur ce point, par exemple, le petit commentaire audio qui accompagne le spot publicitaire fait doucement sourire). Enfin, on ne voudrait pas profiter de l’actualité, mais écrire ces quelques lignes au moment où Areva annonce la suppression d’un bon millier d’emplois en France permet de sourire, un peu.

Mais à tout prendre, s’il y a une enquête qu’on aimerait voir mise en œuvre, ce n’est pas celle qui porte sur la manière dont on manipule, sur ces sujets, l’opinion française. A ce sujet, la messe est dite. En revanche, on serait curieux de savoir comment la Finlande, pays jusqu’à maintenant tout à fait prudent sur la question nucléaire, n’exploitant que deux réacteurs, et suffisamment conscient des conséquences à long terme de ce choix pour avoir mis en œuvre, depuis les années 80, la construction d’un site d’enfouissement destiné à accueillir, à partir de 2100, ses déchets radioactifs, et de les protéger pendant 100 000 ans (oui…), projet qui, à l’heure actuelle, ne connait aucun équivalent en France, ce beau pays qui fait tourner, sans aucun regard vers l’avenir, une cinquantaine de réacteurs (j’avais écrit, pour l’outre-monde, un article à propos du documentaire, Into Eternity, sorti cette année qui avait pour objet ce site d’enfouissement). On aimerait savoir par quel mystère la Finlande si prudente a signé la construction d’un EPR dont, comme tout le monde, elle ne sait rien. Qui sont les vendeurs ambulants qui lui ont fait la proposition, et qui l’ont convaincue, quel prix on leur a fait, combien sont payés les commerciaux qui ont conclu le contrat, et comment ils le sont. Voila une enquête intéressante.

On ne doute pas que l’Etat lance de lui-même de telles investigations, puisqu’il en va de l’intérêt de tous…

Les illustrations sont extraites du film Holocaust 2000. Ceux qui l’ont vu savent pourquoi !

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Hors saison

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM 2 commentaires »20 novembre 2011

On pourrait croire que désormais, mis devant le fait accompli des évènements qui semblent n’en faire qu’à leur tête, nous ne puissions plus rien prévoir. Bordel intégral tous azimuts, on ne sait plus à quels saints se vouer, et on peine à trouver les concepts aptes à saisir ce qui s’apparente de plus en plus à du caprice divin : effondrement économique par ci, révolution par là, guerre déclarée à la démocratie européenne sans que grand monde ait bien saisi que c’est de guerre qu’il s’agit, on n’y comprend plus grand-chose, et on abandonne peu à peu l’idée même de pouvoir maîtriser le chaos.

Pourtant, la météorologie nous aiderait. On en avait sans doute une sorte d’intuition lorsqu’on a décidé de nommer le mouvement lancé à travers le sud de la méditerranée « Printemps arabe ». On a bien dansé tout l’été sur cette idée, aussi est on maintenant pris au dépourvu, alors que l’automne est venu et que nous constatons que nous ne récoltons pas les fruits attendus. Mais à trop attendre de voir d’autres que nous incarner une démocratie que nous ne nous donnons même plus la peine de faire vivre, on pouvait s’attendre à être déçus. Bardés de notre écoeurant souci de ne reconnaître les autres qu’à la condition qu’ils nous ressemblent en tous points, bref, armés de notre franche xénophobie, nous aurions tout de même pu prendre quelques cours de météorologie, puisque c’est sur ce plan qu’on avait cru bon de placer le phénomène.

Voici ce qu’une simple visite sur la page « Egypte » de Wikipedia nous aurait appris :

« Au printemps sévit assez souvent le khamsin, un vent sec, chaud et très poussiéreux, souffle brulant des déserts du sud-est. À la vitesse de 150 km/h, il arrache les feuilles des arbres et donne au ciel une teinte orange foncé ; l’air se charge de poussière ce qui rend la respiration oppressante. Pendant ces cinquante jours (d’où le nom de cette saison), l’Égypte connait quelques violents orages, autrefois symbolisés par le dieu Seth. »

Apparemment, on s’y trouve sous un ciel de traine.

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Hors jeu

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM Laisser un commentaire »20 novembre 2011

On l’aura peut-être noté, il y a peu de publications dans les environs ces temps ci.

Comme on n’aime pas porter soi même le poids de ses responsabilités (ce qui signifie en somme qu’on n’est pas très responsable), on dira que c’est la faute des heures supplémentaires qui deviennent monnaie courante dans l’éducation nationale. 5h30 en supplément au tableau de bord de ma pointeuse cette année. Ca n’a l’air de rien, comme ça, mais c’est un quart de poste, ce qui signifie qu’un quart de chercheur d’emploi a le droit de m’en vouloir à mort, mais aussi qu’un quart de mon compte en banque me dit merci. C’est ainsi qu’on nous tient. On nous tiendrait pas les couilles, ça ne serait pas plus douloureux.
Du coup, plus trop de temp pour écrire.

Pire, même plus vraiment de temps pour penser. Et on finit par se demander si ça n’est pas là le véritable but de l’opération : que, déjà, on soit prêt à accepter cette compromission politique; qu’on soit de plus capable de penser que c’est plutôt plaisant, ces heures sup’ défiscalisées, qu’on soit même presque tentés d’espérer, dans les moments de faiblesse, que ça ne soit pas remis en question. On nous donne évidemment bonne conscience : à strictement parler, le boulot que j’effectue lors de mes heures supplémentaires est constitué de missions qui ne seraient pas proposées à quelqu’un d’autre si je ne les prenais pas en charge : initiation à ma discipline pour des classes qui ne l’ont pas au programme, aussi bien en seconde qu’en première, suivi d’une classe dans leur préparation de TPE, etc. Armé de ma seule bonne conscience, puisque j’ai vendu la mauvaise au diable, je peux me livrer consciencieusement à la correction des copies produites, en flux tendu, par mes 250 élèves dont, Dieu merci, seuls 180 suivent un cursus qui nécessite que je les évalue de manière très régulière. Ca permet de remercier Dieu une deuxième fois de faire partie de ces quelques spécimens qui n’ont besoin que de quelques rares heures de sommeil chaque nuit, et qui à cause de cela mourront jeunes, ce qui leur évitera pas mal de déconvenues concernant la possible perte progressive de sens du mot « retraite ».

Force est de reconnaître que, de toute façon, il devient inutile de penser un cours des choses qui semble se passer fort bien de toute intelligibilité, dans un monde qui nous susurre déjà à l’oreille qu’il n’a en fait plus vraiment besoin de nos services, ni pour travailler, ni pour consommer, et bien moins encore pour le penser. A partir du moment où tout peut arriver, à partir du moment où, mieux encore, tout et n’importe quoi arrive réellement, à partir du moment où tout devient simultanément tout à fait conforme aux prédictions qu’on pouvait effectuer mais aussi totalement absurde (au moment donc où on doit bien admettre que l’absurdité présente était en fait tout à fait prévisible, ce qui en dit long sur notre aptitude à ne pas vouloir regarder les choses en face, et à préférer tenir quelques propos narquois et sarcastiques, comme si on en était de lointains observateurs suffisamment dégagés du cours des choses pour pouvoir se permettre d’en parler sur le seul mode de l’ironie.

Bilan : depuis quelques temps, pas beaucoup d’articles, tout ça parce que le temps manque.

Je profite d’une franche saturation dans les copies pour lancer la mise en ligne de quelques petites choses que j’avais tout de même en stock depuis quelques temps. J’en profite pour apprendre à faire court. De toute façon, il paraitrait qu’aujourd’hui plus personne ne lit de longs textes. Faut-il s’y faire comme on se fait à tout le reste ? On n’en a pas vraiment l’intention, mais il est probable que, sur ce versant ci du monde, les articles se fassent plus courts. Dans l’outre-monde, où les affaires suivent leur cours plus normal, on conserve une aptitude au développement un peu excessive, mais c’est tout à fait volontaire.

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Material Girl

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 1 commentaire »10 octobre 2011

Billet rédigé devant le troisième débat entre les prétendants à l’investiture socialiste, alors que trainait, sur la table basse, le volume 30 des Oeuvres de Lénine (on a les table books qu’on peut !).

Aussi étrange que ça puisse paraître, Lénine, auquel on prête bon nombre de prophéties, avait prévu qu’un jour, Ségolène Royal briguerait l’investiture socialiste pour l’élection présidentielle.

Oui oui.

On trouve cette prophétie dans le n° 249, daté du 6 Novembre 1919, du journal la Pravda. L’article est intitulé Le Pouvoir des soviets et la condition de la femme. En soi, c’est déjà tout un programme. Bon, comme souvent, on commence par un constat, qu’on ne pourrait plus effectuer tel quel aujourd’hui, les choses ayant un peu évolué entre temps, une égalité de principe ayant été instaurée entre hommes et femmes.

« En fait, les femmes, la moitié du genre humain, n’ont reçu nulle part, dans aucune république bourgeoise même la plus avancée, l’égalité juridique avec les hommes, nulle part elles n’ont été affranchies de la tutelle et du joug des hommes ».

Bon, l’égalité de principe arrange tout le monde, sauf les femmes elles mêmes. On se paie de mots, on fait de belles déclarations, la main sur le cœur. Mais d’égalité de fait, on n’y est pas encore tout à fait, ni face aux salaires, ni face à la retraite, ni même en terme de valorisation.

Allez, on peut quand même décerner à Mme Royal la palme du discours en surventilation artificielle, qui résonne d’autant mieux qu’il sonne comme sonnent les cloches : une grosse masse presque inerte qui vibre autour d’un grand vide. Grands mots, concepts XXL, professions de foi et adhésion aux valeurs évidentes. Tout y est.

C’est exactement ce que discerne Lénine dans cet article. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il imagine déjà, en 1919, le genre de discours qu’il nous faut,, aujourd’hui, supporter :

« La démocratie bourgeoise est la démocratie des phrases pompeuses, des mots solennels, des promesses grandiloquentes, des belles devises de liberté et d’égalité. Toutes ces phrases dissimulent l’asservissement et l’inégalité de la femme, l’asservissement et l’inégalité des travailleurs et des exploités. »

Mais il est probable que Lénine ait eu en tête, au-delà de Ségolène Royal, l’ensemble des candidats à la primaire, qui se sont eux-mêmes désignés, dans le débat de ce 5 Octobre, comme « notables » quand il poursuivait :

« La démocratie soviétique ou socialiste fait litière des phrases pompeuses mais mensongères ; elle déclare une guerre implacable à l’hypocrisie des « démocrates », des grands propriétaires fonciers, des capitalistes, des paysans repus qui s’engraissent en vendant aux prix du marché noir leurs excédents de blé aux ouvriers affamés.
A bas cet ignoble mensonge ! Il ne peut y avoir, il n’y a et il n’y aura pas d’« égalité » entre les opprimés et les oppresseurs, les exploités et les exploiteurs. Il ne peut y avoir, il n’y a et il n’y aura pas de véritable « liberté » tant que la femme ne se sera pas libérée des privilèges que la loi accorde à l’homme, tant que l’ouvrier ne se sera pas libéré du joug du capital, tant que les paysans travailleurs ne se seront pas libérés du joug du capitaliste, du propriétaire foncier et du gros marchand. »

Note du moine copiste : Certes, on dirait un peu un portrait de la brochette de candidats socialistes à l’investiture ; mais pour être honnête, on remarquera aussi qu’à droite, ce sont des personnages bien pires encore qui constituent les têtes de gondole de la proposition électorale. Comment, pour autant, résister aux promesses idéalistes de candidats en général, et d’une candidate en particulier ? En revenant, tout simplement, au réel :

« Nous disons aux ouvriers et aux paysans : arrachez le masque à ces menteurs, ouvrez les yeux à ces aveugles. Demandez-leur :

- L’égalité de quel sexe avec quel autre sexe ?
- De quelle nation avec quelle autre nation ?
- De quelle classe avec quelle autre classe ? [ Note du moine copiste : écoutons les candidats à l’investiture PS s’accorder sur leur principal point commun : ils sont tous des notables]
- La liberté par rapport à quel joug ou au joug de quelle classe ? La liberté pour quelle classe ?

Qui parle de politique, de démocratie, de liberté, d’égalité, de socialisme, sans soulever ces questions, sans les mettre au premier plan, sans lutter contre les tentatives de les cacher, les dissimuler, les estomper, est le pire ennemi des travailleurs, un loup déguisé en mouton, le plus féroce adversaire des ouvriers et des paysans, le valet des grands propriétaires fonciers, des tsars, des capitalistes [note du moine copiste : en même temps, le tri est désormais complexe, ce midi, un brave type affirmait sur je ne sais plus quelle chaine de télé qu’il ne voterait pas pour les primaires, parce qu’il ne voulait pas être représenté par un bourgeois (pourquoi pas), avant de préciser que lui-même n’avait que 400€ de revenus mensuels, et qu’il avait perdu pas mal d’argent ces derniers jours, puisqu’il était détenteurs… d’actions Dexia…]

(…) A bas ce masque ! A bas les menteurs qui parlent de liberté et d’égalité pour tous, alors qu’il y a encore un sexe opprimé, des classes qui oppriment, alors qu’existe encore la propriété privée du capital et des actions, alors qu’il y a encore des repus qui, par leurs excédents de blé, asservissent les pauvres. Non pas la liberté pour tous, ni l’égalité pour tous, mais la lutte contre les oppresseurs et les exploiteurs, la suppression de toute possibilité d’opprimer et d’exploiter. Tel est notre mot d’ordre !

(…) Tel est notre cri de guerre, telle est notre vérité prolétarienne, la vérité de la lutte contre le capital, vérité que nous jetons à la face du monde capitaliste avec ses phrases doucereuses, hypocrites, ronflantes sur la liberté et l’égalité en général, sur la liberté et l’égalité pour tous ».
V. Lénine, Oeuvres, vol. 30; p. 116 sq, editions sociales, Paris, 1964

Encore une fois, il serait bon que la gauche, de manière générale, revienne au matérialisme qui est censé l’inspirer et oriente son regard davantage vers ce qui est susceptible d’initier un mouvement, plutôt que vers les objectifs idéaux, donc hors de portée, qu’on brandit pour sembler plus pur. A regarder les autres propositions de gauche, à écouter les conversations dans les couloirs des établissements, durant les heures de vie syndicale, le PS n’est pas vraiment le seul à devoir échapper aux tentacules des grandes idées et des motifs célestes : il y a peu, un éminent militant CGT, dans mon entourage, clamait qu’il fallait réclamer une rémunération identique pour certifiés et agrégés, en prenant comme base le revenu de ces derniers évidemment ; autant dire que de tels projets ne coûtent rien puisqu’on est certain que ça n’arrivera pas, et qu’ils sont même contre productifs puisqu’ils incitent les naïfs à s’épuiser dans des combats qui seront nécessairement déçus (accessoirement, cela consisterait à valider pour de bon la capitalisation du savoir (parce que, finalement, l’agrégation, qu’est-ce d’autre ?). Il est peut être temps qu’à gauche, et pas seulement au PS, on revienne vers la construction de situations dans lesquelles se trouveront les véritables ferments d’un changement réel, et qu’on sorte de l’art de faire en sorte que les conditions actuelles du bien être des uns et du mal être des autres demeure juste assez supportable pour qu’on persiste à s’en satisfaire, tout en faisant mine d’en être indigné.

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Portrait de Robert Bourgi en femme de chambre

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 1 commentaire »13 septembre 2011

On aura eu de multiples occasions de se poser cette question, ces derniers temps :

Faut il croire un menteur ?

Nouvelle occasion, ce soir, dans le Grand Journal (encore ?), avec Robert Bourgi, qui semble avoir regardé, dernièrement, les Repentis de John Woo (dont le titre, en VO, est plus fort en sous entendus (Once a thief)).

Multipliant les déclarations pleines de remord (le sketch sur sa bonne conscience tardive, mystérieusement synchronisée avec l’agenda présidentiel est assez plaisant à regarder) sur le thème « Si j’aurais su j’aurais pas participé », devant un Aphatie qui ne trouve rien à redire, il ne devra répondre, finalement, qu’à une seule question à portée potentiellement critique : d’où vient la légion d’honneur qu’il porte ? Ce n’est pas Aphatie qui la pose, mais Ollivier Pourriol, le philosophe de service (je reviendrai une autre fois sur la nouvelle caution intellectuelle de l’émission).

Bien sûr, Pourriol n’est pas journaliste. Il pose la question juste parce qu’il a vu dans la journée, comme tout le monde, un titre sur sa page ‘google actu’ mentionnant le fait que Sarkozy a remis cette décoration à Bourgi en 2007. Du coup, quand ce dernier lui répond que c’est Chirac, ni lui dont ce n’est pas le métier, ni Aphatie, dont ce serait le métier s’il le pratiquait, ne le reprennent.

Pourtant, c’est bien Sarkozy qui a ainsi décoré le convoyeur de fonds de la droite. Et il est d’autant plus intéressant, dès lors, de le voir mentir frontalement sur ce sujet au moment où il est envoyé en première ligne pour dézinguer toute forme de concurrence au sein de la majorité présidentielle. Il ne faut pas qu’il apparaisse comme le bras droit du président, il faut même qu’il puisse passer pour un proche de Villepin et Chirac, fraichement repenti. Les faits sont même encore plus têtus, puisque non seulement on sait qui l’a décoré, mais on dispose aussi des paroles qu’il a prononcées à cette occasion, puisque Mediapart a eu la bonne idée de publier ce discours.

Double mensonge, de la part de Bourgi, puisque sentant que la pillule réclamait tout de même des gorges sérieusement profondes pour être avalée, il trouva bon de préciser qu’il avait été décoré avant l’accession de Sarkozy au trône, ce qu’on s’explique mal, puisque l’heureux évènement eut lieu le 27 Septembre 2007, et sauf à réécrire vite fait tous les manuels d’histoire, il semble bien que le sombre jour qui vit l’excité parvenir au pouvoir précéda, dans le calendrier, la décoration du financier occulte.

On ne saurait trop conseiller de lire le discours lu à la gloire de Bourgi. Le texte, très habilement écrit, peut être lu à tout un tas de degrés. On dirait presque qu’il a été ironiquement rédigé à l’avance pour servir, plus tard, de message poli exprimant, en gros, les mots muets adressés à leur environnement proche par tous les majeurs qui, dans le monde, se dressent vers le ciel. En voici une illustration qui, j’en suis certain, devrait donner le sourire à tout le monde :

« Je sais, cher Robert, pouvoir continuer à compter sur ta participation à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion. Je sais que sur ce terrain de l’efficacité et de la discrétion, tu as eu le meilleur des professeurs et que tu n’es pas homme à oublier les conseils de celui qui te conseillait jadis, de « rester à l’ombre, pour ne pas attraper de coup de soleil ». Sous le chaud soleil africain, ce n’est pas une vaine précaution. Jacques Foccart avait bien raison ». Le texte intégral peut être lu ici :  http://www.mediapart.fr/files/Sarkozy_Bourgi.pdf

Ici comme au Sofitel de New-York, des candidats à la présidentielle se heurtent aux témoignages de ceux dont la crédibilité tient entièrement dans l’impossibilité de prouver quoi que ce soit. Au grand bowling électoral, ce sont les petites mains à l’honneur perdu qui viennent tirer des strikes au beau milieu du jeu politique.

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Petits arrangements avec les forts

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 2 commentaires »11 septembre 2011

Bilan de la semaine :

1 – Jeudi, sur le plateau du Grand Journal, on n’avait pas très très bien compris si Villepin se présentait, ou pas, à l’élection présidentielle. Le bonhomme avait l’air en état étrange, à moitié confus, à moitié vulgaire. A des kilomètres de son personnage de chevalier blanc. A des kilomètres, aussi, de l’idée que pourrait se faire son électroat théorique d’un éventuel président. A vrai dire, c’était compliqué de prendre ses déclarations au sérieux, tant il semblait avoir appris, comme tout le monde, le mot « anosognosie » dans la semaine, et s’être dit que ça lui conviendrait bien, comme laisser aller.

2  - Dimanche, le JDD titre sur les révélations d’un porteur de valises pour… Villepin, donnant une audience plus, disons, populaire aux infomations divulguées par Péan dans son  livre La République des mallettes.

3 – On comprend donc que finalement, Lagardère est bel et bien, toujours, le frère de Sarkozy. Le frère dont on a un peu honte, mais avec lequel on ne pourrait pas rompre, tant les services qu’il est apte à rendre sont précieux. Un peu de honte est vite passée.

4 – Donc,  Villepin est bel est bien candidat. Rien ne garantit cependant qu’il le sera durablement.

5 – Sur Canal toujours, c’est Martine Aubry qui est la cible sur laquelle on s’acharne. Même les Guignols participent au ball trap, dans des séquences dont on cerne mal le ressort comique.

6 – Donc, on dirait que certains disposent de sources un peu plus fiables que les sondages publiés à propos des primaires PS, et qu’on devient nerveux.

7 – Vendredi, l’attitude de Franz Olivier Giesbert, toujours sur le plateau du Grand Journal, oscille entre fébrilité et panique à bord. Illustrant les théories d’Audiard selon lesquelles on reconnaît les cons au fait qu’ils osent tout, il ose tout et n’a honte, lui, de rien.

8 – Il va falloir arrêter de regarder le Grand Journal.

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Hors saison – L’été en respiration artificielle – 1

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, Scopitones, SCREENS 9 commentaires »3 septembre 2011

Même chargée, même prélude d’une année qu’on devine remplie à ras bord, sans doute ponctuée de zones de turbulence, de coups de barre aussi, la rentrée n’y pourra rien; dans la tête, c’est l’été, indéfectiblement.

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Sorrow is just wore out joy

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 1 commentaire »1 septembre 2011

You were a dick – Idaho, 2011

Si la magie, la vraie, pas celle qui se résume à quelques tours de passe-passe permis par une dextérité digitale qui relève de la simple virtuosité mécanique, si la magie donc, est une affaire de parole, si elle se définit comme l’art de nommer correctement les choses, alors parmi les multiples pouvoirs dont disposent les Etats-Unis d’Amérique, il en est un qui relève de la magie, et qui consiste à générer un univers à partir du seul nom de ses Etats.

Ainsi, si on voulait créer un groupe ou si on enregistrait un album et qu’on n’arrivait  pas à lui trouver un nom, on pourrait prendre n’importe lequel des Etats fédérés d’Amérique du Nord, et le coller sur le disque, habillé d’une typographie en phase avec les architectures sonores qu’on a patiemment bâties. Immédiatement, un paysage mental précédera l’écoute, à un point tel que si la musique n’est pas suffisamment puissante, si son squellette est trop frêle, elle pourrait être engloutie dans ce nom ; c’est déjà arrivé. Le principe est tellement efficace qu’à vrai dire, il sera difficile de trouver un nom d’Etat qui n’ait pas été capté par telle ou telle formation musicale, certaines ayant même fait main basse sur les noms des villes qui, elles aussi, sont des mondes à part entière.

Quelques villes, sur d’autres territoires, ailleurs sur la surface de la planète, bénéficient elles aussi de ce privilège de connaître des jumelles abstraites, des entités déterritorialisées, des plans sans lieux. Mais les Etats-Unis demeurent, et de loin, le territoire qui est le plus habité de lieux qui sont aussi des non-lieux.

Ce n’est pas que les groupes ayant choisi pour se nommer tel ou tel lieu soient nécessairement incontournables. Loin de là. C’est plutôt que, si on met de côté quelques cas particuliers (en particulier les Etats dont le nom est composé), ces noms sont de tels concentrés d’images, de panoramas, de sensations, de mouvements, de travellings, d’impressions géographiques, météorologiques, telluriques, qu’ils amènent avec eux toute la puissance des territoires mythiques dont ils sont le signe. Autant dire que celui qui se choisit un tel étendard a intérêt à être à la hauteur de son drapeau et du mot qu’il utilise.

Pas étonnant que cette magie soit, en fait, très liée au cinéma ; car au-delà des sonorités des mots eux-mêmes, qui renvoient souvent aux peuples disparus qui peuplèrent jadis ces territoires, la puissance particulière de la géographie américaine tient au fait que nous y avons tous déjà voyagé par le plus efficace des moyens : l’œil délocalisé de la caméra de cinéma. Il n’est pas étonnant de voir les groupes qui se sont ainsi jumelés avec tel ou tel Etat américain automatiquement téléportés sur l’espace cinémascope des écrans mentaux. La musique est alors, qu’elle soit conçue comme telle ou pas, la bande son d’un film mental, de rêveries en translation sur les routes, d’Est en Ouest le plus souvent, par tous les moyens de locomotion connus, du Greyhound au chariot, de la Dodge Challenger à l’avion aspergeant en rase-motte des champs dénués de toute plantation. Lire « Nebraska » ou « Kansas » sur une pochette de disque, c’est avoir déjà la tête ailleurs.

Alors, même pour celui qui ne connaitrait pas la musique produite sous le nom « Idaho », le nom seul suffit à initier le voyage.

Ainsi, Idaho.

Si on voulait être factuel, on pourrait dire que derrière ce nom se trouve, désormais, un seul homme, Jeff Martin. Mais la magie a déjà opéré, et c’est un peu comme si on s’en foutait un peu, de qui est derrière, puisque revenir à l’individu dont « Idaho » est le pseudonyme, c’est se placer en deçà du nom, dans le petit secret de fabrication, alors que le mot, justement, aspire à l’altitude, à l’horizon dégagé, aux sommets enneigés. Jeff Martin semble lui-même avoir acté cette nécessité de se retrancher derrière un nom plus vaste. Il sort peu, peine à rencontrer du monde, enregistre seul, à la maison, ses disques, depuis que ses partenaires initiaux ont, peu à peu, quitté la formation, lui laissant les commandes du navire qu’il dirige en Capitaine Nemo.

L’Idaho n’est pas le genre de coin où d’amples mouvements de caméra sur des routes rectilignes seraient envisageables. Reliefs, sommets perçant les nuages. Ce n’est pas tant que les Rocheuses soient, ici, particulièrement élevées. C’est plutôt qu’elles sont amples. Comme si on avait pris les Alpes, et qu’on avait changé leur échelle de superficie, de manière à les élargir. Ainsi, malgré les escarpements, on voit loin et tout incite à se déplacer du regard depuis un point fixe.

La musique d’ Idaho, c’est exactement ça. Un mouvement qui pourrait devenir ample, mais qui s’ouvre sans l’amplitude, sans être absorbé par elle. Une contemplation respectueuse en somme, qui resterait en retrait de son objet, afin de ne pas l’épuiser. Chaque écoute donne l’impression que les morceaux sont trop courts, qu’ils n’ont pas été au bout de leur propre développement. Et pourtant, plus on écoute, et plus on réalise que c’est ainsi qu’ils sont accomplis. En suspension.

Empruntant à des styles divers, Jeff Martin est l’auteur d’une musique qui serait difficile à répertorier. On pense à Sufjan Stevens, Elliott Smith , mais aussi aux Smashing Pumkins, ; certaines introductions pourraient même laisser croire à une entrée en matière de Morcheeba. Mais jamais les morceaux ne suivent une direction dont on pourrait se dire qu’elle se réfère à une catégorie particulière, et si les morceaux semblent épurés, ils apparaissent, au fur et à mesure des écoutes, bâtis de manière très complexe, enchevêtrements de détails discrets, ne se révélant que petit à petit, faisant de chacun d’entre eux un compagnon fidèle, jamais épuisé.

Pour des raisons qui me sont tellement intimes que je ne les connais même pas, l’écoute de « You were a dick » m’avait remis en mémoire la ballade larguée de Old Joy, le road movie de Kelly Reichardt. A l’écoute, bon nombre des morceaux, particulièrement ceux dans lesquels la fluidité du piano domine, me ramènent à ce moment magnifique, au-delà du temps, en plein forêt, dans cette immense refuge, au beau milieu des sources alimentant des baignoires creusées à même des troncs d’arbres. Une des chroniques qui ont accueilli l’album d’Idaho mentionnait « ce petit feedback lointain qui sonne comme une forme d’écho fugace, une réminiscence de tension urbaine et de stress contemporain, qui s’évanouit dans la nature et qui réapparait parfois de façon totalement spontanée. On entend ça depuis « Alas« , comme si l’énergie abrasive des guitares d’antan avait laissé la place à ce lointain feedback qui venait confronter ces mélodies introspectives à des souvenirs douloureux que l’on finit par accepter avec le temps, comme de vieux vêtements que l’on n’a plus honte de porter. » (http://www.indiepoprock.net/review.php?id=3665 quelques lignes ont cristallisé le lien que je tissais entre les montagnes de l’Idaho et les Bagby Hot springs de l’Etat voisin, l’Oregon. La tristesse n’est qu’une joie passée. Il est probable que les chansons de Jeff Martin puisent leur force, leur sérénité un peu nostalgique dans cette manière de regarder le bonheur comme ce pays d’où on n’est jamais vraiment parti, ce qui rend vaine toute tentative d’y retourner. Sans être calculée, l’ironie mélancolique qui suinte de la musique d’Idaho est sans doute touchante parce qu’elle imprime en nous, simultanément, cet élan vers ce qui n’est plus, et la retenue de ce mouvement.

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Appendices : 

Avouons le, on n’aurait pas vraiment pensé publier un article à propos de ce disque si un commentaire n’en avait pas soufflé l’idée, voire le défi. C’était d’autant moins dans nos intentions qu’on avait déjà lu la chronique de Bayon, dans Libé. Et va donc passer après Bayon… C’est d’ailleurs ce texte qui avait conduit cet album à s’infiltrer, via mon casque, dans mes oreilles et mon cerveau. Pour lire le texte de Bayon, c’est par ici : http://next.liberation.fr/culture/01012349718-une-certaine-idee-d-idaho (une chose rassure : le titre vraiment pas inspiré. Pour le reste, ça se confirme, écrire est un métier. Je n’ai encore rien publié ici à propos de Mezzanine, du même Bayon, mais c’est en partie parce que je ne sais pas comment restituer la déflagration de ses premières pages. Et il ne s’agit pas d’être heurté par un thème, mais d’être emporté par une écriture, suffisamment pour la suivre n’importe où.

Je rajouterai cet autre lien, lui même connecté à l’article de Bayon et signalant son existence dans les commentaires d’indiepoprock.net : http://www.magicrpm.com/a-lire/chronique/idaho/you-were-a-dick. Je ne me lasse pas de lire les chroniques de ces amateurs de musique bien plus calés que moi sur leur sujet, et bien plus fidèles, aussi, aux musiciens qu’il apprécient. Je suis peu l’actualité et découvre souvent que ceux que j’aimerais suivre ont poursuivi leur propre chemin sans que j’en sache rien.

On apprendra dans les liens cités ci-dessus qu’en fait, Idaho a bien failli s’appeler Iowa, ce qui, en matière de reliefs, aurait tout changé.

Et puis,, pour compléter la playlist des groupes et albums inspirés par les Etats américains, on rappelera que Sufjan Stevens est censé avoir pour projet de réaliser un album pour chaque Etat que comportent les USA. Michigan et Illinois ont déjà leur galette. Il a encore un peu de pain sur la planche et, à vrai dire, il n’est pas exclu que le Dacota du sud doive attendre encore quelque temps l’album qui lui serait dédié. La Californie peut, elle, compter sur les services de the American Music Club, qui lui a consacré un album, et le Nebraska a déjà été célébré par Bruce Springsteen, dans ce qui restera peut être, plus tard, comme son album le plus essentiel. Quant au Kansas, le groupe du même nom se charge de sa publicité, principalement grace à ce titre qui constitue, à lui seul, un long travelling le long d’une des consoeurs de la route 66 : Dust in the wind.

Enfin, puisqu’il a été question de Old Joy, je préciserai que pour ma part, lorsque je tente de partager, quelques instants, l’expérience physique d’être américain (il faudrait distinguer, ici, « américain » d’ »Etats-unien »), lorsque je veux me poser sur un chariot de travelling pour un cruising à vitesse modérée, tout au couple, au long de ces terres qui sont parmi les rares epaces qui puissent encore s’appeler « Terres », je me tourne plutôt vers Will Oldham, sous son nom, sous le pseudonyme de Bonne ‘Prince’ Billy, ou dans la formation ‘Palace Brothers’. Portant sur ses épaules nonchalantes le rôle principal de Old Joy (qui n’est même plus un rôle, tant il apparait peu à peu qu’il n’aurait pu être attribué à personne d’autre), Oldham semble être l’incarnation, dans un corps étrangement fascinant et habité, d’un rapport à la terre tellement simple qu’il en devient mystérieux. Un jour, je ferai un article sur ces chanteurs à l’allure un peu négligée, mi hommes des bois, mi créatures mystiques; prophètes ruraux échappés des villes. Un jour, aussi, je ferai un article sur le pouvoir réinitiatique de la forêt, dont les racines remontent au moins jusqu’à Shakespeare, et dont les bourgeons donnent des fleurs, aujourd’hui, aussi bien chez Kelly Reichardt, chez Apichatpong Weerasethakul ou Alain Guiraudie.

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Singulièrement hésitant – Mettre ou ne pas mettre en ligne, telle est la question.

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM 6 commentaires »24 juin 2011

Ayant fixé la barre tellement haut avec l’article précédent, j’ai été pris du vertige de l’écran vide, bêtement prostré devant le curseur narquois qui semblait me dire « ben vas y, écris la, ta prochaine connerie, au point où on en est ».

Bref, tel un Pascal en fin de parcours se rendant compte que, tout compte fait, le silence avait des vertus auxquelles on est toujours trop insensible (je me souviens d’un cours de ce professeur qui, entre tous, me marqua lors de mes brèves études lyonnaises, Pierre Carriou qui, dans un moment qui s’avéra être la fin d’un cours sur Pascal, conclut sur la nécessité de préférer le silence aux paroles vaines, s’adressant à lui-même un « Ta gueule, connard », et se tut définitivement devant une assistance qui saisissait soudain que la philosophie pouvait parfois, au-delà de la parole, passer à l’acte (je le signale pour ne pas réduire cet enseignement à ces seuls moments saisissants, Pierre Carriou me marqua parce qu’au devant d’attitudes qui n’étaient pas simulées, ni mises en scène, il y avait une pensée scrupuleuse, une lecture engagée, réclamée par une réflexion impérieuse qui questionnait la manière d’être là, de se tenir, d’habiter le monde. Un philosophe en somme. Je me rappelle m’être dit, dans cette université où je mettais finalement assez peu les pieds, «Un philosophe, enfin», quelqu’un que sa pensée concerne, une parole dans des murs d’habitude résonnant de paroles anonymes), je me demandais si ça valait le coup d’envoyer sur les réseaux des textes illustrés qui, certes, attirent leur trentaine de lecteurs par jour, mais ne me semblaient plus motivés par une énergie ou une nécessité très évidentes.

Parmi les raisons pour lesquelles le doute m’a peu à peu pris, il y eut la reprise de la lecture de Bruce Bégout, dont je saisis mieux, peu à peu, quels sont les enjeux, quelles sont ses raisons de penser. J’avais déjà évoqué les réserves qu’il émet, dans ses Pensées privées, à propos du principe même du blog (http://www.ubris.fr/2008/05/le-blogueur-en-personne/ (si je me cite, c’est pour mieux le citer). On trouve plusieurs occurrences de cette critique pour le principe même de la publication régulière de morceaux de soi sur le net :

« Comme le remarque finement Leiris dans l’Afrique fantôme, le poison de tout journal, si introverti soit-il (il ne l’est pas toujours), réside dans « l’idée de publication » (d’où l’ineptie même du blog). Pour se prémunir des effets redoutables de la réception antiticipée par un « Ils » anonyme et pressant, cette impression désagréable de sentir continuellement quelqu’un qui, par-dessus votre épaule, lit tout ce que vous écrivez, il faudrait pouvoir écrire comme si justement plus personne ne savait lire, même soi. » (Pensées privées, p. 245)

Si j’entends bien le risque de perte de la singularité de l’écriture dans le simple fait d’écrire dans la perspective d’être lu. Je l’éprouve moi-même lorsque je m’autocensure en pensant aux sourcils froncés de tel collègue dont je sais qu’il vient parfois lire cette colonne, ou quand je m’abstiens de chroniquer telle ou telle absurdité, pour ne pas plonger Michel dans un univers plus insensé encore qu’il ne l’est déjà. Mais, écrire avec le regard de quelqu’un par-dessus l’épaule, n’est ce pas, aussi, le meilleur moyen de ne pas demeurer dans la simple opinion, de mettre sa propre pensée à l’épreuve, de ne pas écrire pour son seul propre compte, mais comme on écrit à quelqu’un dont il se trouve qu’on ne le connaît pas, qu’il peut être n’importe qui, n’importe où et même, n’importe quand ? Ce dialogue intérieur n’est il pas le principe même de ce dialogue intérieur que Platon reconnaissait dans la pensée ? Publier régulièrement sa pensée en l’adressant à des inconnus, ce n’est pas exposer sa propre intimité et ouvrir les portes de sa chambre à tous les regards, c’est plutôt modifier ce qu’on est pour ne plus s’en tenir à ce qu’on pensait, à ce qu’on voyait, à ce qu’on écoutait avant d’introduire dans la sphère de sa pensée, de ses lectures, des films vus, des musiques écoutées, les autres.

Une centaine de pages plus loin dans ses Pensées privées, on trouve cet autre passage :

« Le blog avec l’intertextualité accentuerait bien évidemment ce caractère stratifié de la pensée. Mais la publication du journal sur le net ôte un aspect essentiel de l’écriture du diariste : sa confidentialité. Le journal a besoin du secret, il vit d’une écriture cachée, où le sujet ne se dévoile à personne, récusant la destination même des messages : être lu. En fait, le journal existe aussi pour être lu, mais le diariste décide du moment où il doit être lu. Soit en faisant lire petits bouts par petits bouts son journal, soit en décidant de le publier tel quel. La difficulté du blog c’est qu’à la quotidienneté de l’écriture se surajoute aussitôt, sans délai, la quotidienneté de la lecture par les autres. L’écriture journalistique se voit ainsi soumise à un regard permanent, par-dessus l’épaule, qui est, à mon sens, très dérangeant. La singularité du journal y perd sans doute. » (ibid. p. 343)

Mêmes réticences envers une écriture qui serait en quelque sorte dictée par l’auditoire. Réticences qu’on trouvait déjà chez Kafka, lorsqu’il dans une lettre donnant quelques conseils pour être écrivain, il condamnait ces écritures dictées par le lectorat, conseillant aux lecteurs qui avaient envie de lire des livres qui leur plaisent de les écrire eux-mêmes (le marché le fait très bien à leur place, cela dit). Mais réticences qui semblent oublier que, précisément, le monde des blogs n’est pas celui du marché, pour peu qu’on ne vise ni un lectorat particulier, ni un lectorat nombreux. Parce qu’écrire en ne concevant aucun lecteur, c’est s’instaurer soi même comme tenant et aboutissant du processus d’écriture, sans qu’on sache très bien en quoi JE serait mieux placé qu’une quelconque altérité pour être lecteur de ce que JE écrit. Au contraire, on pense mieux quand on ne s’adresse plus à soi même, parce qu’on élimine tout ce qui relèverait de la complaisance. Au contraire de Bégout, je pencherais plutôt pour une conception du blog comme ce dispositif qui permet, curieusement, de mettre à disposition des textes qui ne sont écrits pour personne, et dont on n’est même pas, soi même, le destinataire. Comme si on renversait l’argument d’autorité tel qu’il est critiqué par Kant, quand il affirme que la vérité de la Raison doit être anonyme, au sens où elle peut être produite par n’importe qui, en affirmant à notre tour que les pensées qui tentent de se détacher de l’opinion, ou qui jouent avec elle, doivent aussi pouvoir être adressées à n’importe qui. Le lecteur anonyme n’est pas une absence de lecteur. La confidentialité n’est pas une mise en boucle, et ne doit pas se réduire non plus à un choix sélectif de ses lecteurs. Elle est mise à disposition dans la confiance.

Cependant, je me méfie de la posture qui consisterait à n’écrire et à ne cliquer sur le bouton « publier » que sous le pressant sentiment de faire quelque chose d’important, de nécessaire, de précieux pour d’éventuels lecteurs. Si la multitude des textes publiés sur le net a quelque chose d’intéressant, c’est précisément de mélanger de petits élans de sérieux à une quotidienneté mi banale, mi rigolarde, parfois complaisante, en fracturant les limites habituelles entre le sérieux de ce qui est publié chez un éditeur, sous un nom connu, puis reconnu, et le profane du journal intime qui n’a comme raison d’être que de finir entre les mains espionnes de quelque lecteur indiscret. Le blog ne fait que valider le fait que ces carnets n’étaient écrits que pour cela, n’est ce pas ? Des confessions n’avaouent jamais leur crime majeur : l’impudeur. Il y a de l’exhibitionnisme dans la publication d’un blog, comme on lâche prise sur ce dont on pense pouvoir finalement se débarrasser, comme on s’expose aux tirs amis, aux « friendly fires », comme on brûle ses vaisseaux, dirait un Renaud Camus. Il y a là un exhibitionnisme qui n’en est pas un car il n’est tient tout entier dans le pari que le lecteur est aussi un peu voyeur. Et jusqu’à preuve du contraire, une rencontre n’est possible que sous la condition du regard. Le blog est encore le meilleur format pour s’exposer sans se montrer. Se rendre visible à qui veut bien voir. Qu’on puisse y perdre en singularité n’est pas dû au dispositif lui même, mais à la relation narcissique qu’on entretient à sa propre image, tout l’enjeu de la projection de soi sur la toile internet consistant dans l’art et la manière de ne pas se laisser prendre au piège de sa propre image, déformée par l’interactivité et les retours sur investissement (les commentaires, les pokes, les like) qu’on croit pouvoir y percevoir. Mais ce ne sont là que la version 2.0 d’enjeux qui existaient déjà dans la coexistence quotidienne des places de village, des quartiers, des cours de récré, où chacun doit bien gérer plus ou moins bien l’aura dont il constate qu’il est pourvu, ou dépourvu. Ainsi, je fus rassuré de voir que, refusant par principe le blog, Bruce Bégout cédait aux sirènes pourtant au moins aussi séduisantes de Facebook, en y entretenant un petit entourage identifié, échangeant salves et saillies verbales, dans le flux simultanément impersonnel et singularisant, semblant confirmer Sartre : le sujet semble ne se constituer que dans l’écho délocalisé qu’il perçoit de ses propres salves dans les messages des autres.

Ceux qui cherchent finissent par trouver, et internet a ceci de particulier qu’on y trouve simultanément des idées, des formes au sens large, ainsi que les personnes qui sont derrière, démocratisant ce principe jusque là réservé aux membres des classes intellectuellement dominantes, de se voir reconnus pour leur pensée par un cercle fermé d’introduits, de cooptés, d’élus. Ici, pas de cartes de visite en dehors de profils qui sont là, disponibles, et sur lesquels on peut tout aussi bien se travestir que dans le monde soi-disant « réel »; ici, en l’absence de bannières de publicité, pas de nécessité particulière de publier ceci ou cela, quelques lecteurs attentifs et sachant être suffisamment sévères comme seuls directeurs de publication. Finalement, ça ressemble de près à une communauté.

Pour ces raisons, après quelques hésitations, on va continuer, ne serait ce que parce que, tout de même, la rubrique « ce qui se passe » a sans doute de beaux jours devant elle.

On va le voir.

Et puis, j’ai toujours vu dans le clignotement métronomique du curseur une image possible du désir, comme le sample mis en boucle qui donne la candence à l’improvisation, comme l’intermittence hésitante du clignotant de la voiture qui attend, Sur la Route de Madison, que le feu passe au vert.

Illustration :
photogramme tiré de Inland Empire, de David Lynch
Photogramme tiré de Sur la route de Madison, de Clint Estwood

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