Le Rock pour les nuls – Une virée dans le saezième, en petit bateau.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA Laisser un commentaire »10 mars 2010

Quand on pense que certains, par le passé, ont pu voir dans le rock une des formes que prendrait un jour la décadence, on se demande comment ceux-là vivent la lente mais certaine putréfaction de ce courant musical dans la marchandisation la plus éhontée : retour à la normale (C’est à dire alignement impeccable des rockers sur leur tête de gondole, avant qu’ils rejoignent le classement par ordre alphabétique d’auteurs, dans l’assemblage de d’éléments Benno de ceux qui sont conjointement clients de l’agitateur d’idées et du democratic design : H comme Halliday, I comme Izia, D comme Domique A (ou bien A comme Dominique A ? Cruel dilemne…) chacun à égalité, puisque tous dans la même catégorie)  ? Ou bien confirmation de la condamnation de ce mouvement, qui fut perçu de ses débuts comme dérangeant, trop dionysiaque, trop mal peigné, trop brutal, trop décadent, justement ?

Une troisième voie est possible : ce qui peut être dénaturé n’est pas par nature dénaturant, il est aussi une autre nature. Si le principe de corruption peut être lui même corrompu, c’est qu’il n’y a pas d’un côté les belles choses qu’il s’agirait de protéger, et de l’autre le principe destructeur qui ne vise qu’à les mettre en danger. Ici comme ailleurs, les choses sont un peu plus dialectiques qu’elles n’en ont l’air. Or, on le sait, le rock a été, comme tout le reste, transformé en pâtée pour animaux mangeurs de pâtée, en forme d’énergie aussi contenue, et aussi franchement subsersive que peut l’être une dose de 33cl de Red Bull light, ou une lampée de Canada Dry.

Ainsi, à quelques jours d’intervalle, on put voir Izia intronisée reine du rock’n'roll français (entre une séquence de remerciements de Johnny Halliday pour sa victoire de la plus belle tournée, et une performance de Shakaponk dont on retiendra surtout le fait que le singe est décidément le meilleur ami du graphiste video (on imagine tout à fait les mots « ça l’fait » prononcés au moment où on a soumis l’idée de ce visuel décoratif au groupe, qui a l’air de ne pas être à un cliché près)), et Saez (lui même auteur de happenings totalement rébellisants lors de précédentes victoires de la musique) devenu héros autoproclamé de la critique de la société de consommation.

Le cas de Saez est un peu dérangeant, parce qu’on ne sait pas trop si les pincettes avec lesquelles on doit le prendre sont dues au fait que ses textes semblent avoir été écrits par un adolescent contemporain qui aurait découvert avant hier Léo Ferré, et n’en aurait retenu que les aspects les moins subtils (on a envie de noter, dans la marge de ses dissertations « grandiloquent »), au cynisme accompli du monde musical qui a fait de ce genre d’indignation envers la marchandisation… une marchandise (mais on peut reconnaître à Saez le fait qu’il n’est pas tant médiatisé que ça, quoique…), ce qui rend l’objet Saez tout à fait compréhensible en termes de positionnement marketing (le bonnet qui va bien quand il faut avoir le bonnet qui va bien, le cheveux gras et pas trop structuré (mais pas trop structuré exactement comme il faut), le gros gilet tricoté par Dieu sait qui, la barbe de quelques jours (réglage 5 sur la tondeuse à barbe qui fait très bien les barbes ayant l’air pas rasées), la feuille pliée en 4 dans la poche arrière du jean, sur laquelle on a griffonné quelques lignes de rébellion trentenaire, où les mots affectés semblent se battre avec les traces de doigts encore pleins de Clearasyl, qu’on déclamera, plutôt que de céder à la tentation de l’énervement (ça évitera d’ailleurs de dépenser de l’énergie à s’énerver, mieux vaut dire qu’on pourrait le faire, qu’on en a même envie, mais qu’on préfère pas) avant de quitter le plateau, sur un coup de tête dont l’animateur dira immédiatement, pour rassurer les autres invités, que c’était « prévu comme ça »; mis en scène quoi, packagé), ou bien au fait que même s’il était sincère (ce dont on ne sait rien : il y a un seuil au delà duquel la panoplie de la sincérité devient suspecte, quand même), l’état actuel des choses rendrait de toutes façons l’opération équivoque, toute initiative étant désormais noyée dans la mer agitée du clapotis ambiant dont chacun a bien compris que n’émerge que l’écume, qui a l’avantage de passer au zapping, alors il faut faire impression.

Faire impression, c’est en gros le projet que semble s’être donné la fameuse affiche interdite. On peut dire mille choses à ce sujet. On peut penser tout ce qu’on veut du cynisme de la RATP qui ne souhaite pas voir les pubs Aubade placardées à côté d’une affiche qui rend le procédé de la femme-objet obsolète (on peut penser aussi, comme Saez, que ces espaces pourraient être consacrés à l’exposition d’oeuvres, et c’est sans doute une sacrément bonne idée, si on a envie de voir le prix du ticket augmenter encore un peu beaucoup; au moins, on aura des beaux murs, et on sera une poignée de privilégiés, sans doute très cultivés, et très esthètes, à les contempler dans les couloirs d’un métropolitains enfin débarrassé de ces salauds de pauvres). On peut se dire, aussi, qu’on est quand même dans un monde bizarre, qui refuse de voir une femme exposée là où on trouve tout à fait normal qu’on ait installé un siège enfant (parce que, franchement, quitte à faire du décodage sauvage d’images, c’est quoi le siège pour enfants dans les chariots de supermarché, si ce n’est une manière de mettre l’enfant au milieu des marchandises, de l’acclimater au supermarché, de l’intégrer lui même au cycle de ce qui se vend, s’épuise, et s’abandonne ? (hein ? quoi ? c’est juste « pratique » ? C’est PRATIQUE de mettre les gosses dans le caddie quand on fait les courses ?!)). On peut se dire que l’image est belle, et que c’est quand même bizarre qu’on la trouve belle, étant donné ce qu’elle montre, mais que finalement, c’est peut être pas si étrange que ça, parce que finalement, on a déjà vu ça mille fois, qu’on y est déjà acclimaté, et qu’en définitive, l’affiche de Saez constitue moins une dénonciation qu’une complaisance (et ce d’autant plus que ça fait quand même un moment qu’on se complait à dénoncer ce qui nous fait baver, et qu’on est pour de bon accoutumés à l’idée que la dénonciation soit vaine, comme les « J’accuse »).

On peut enfin se dire que Saez n’en est pas à son coup d’essai côté marketing viral, et qu’il fait même partie des maîtres dans la sphère V.I.P. de ceux qui apprécient d’utiliser les medias en leur crachant dessus (et ça tombe plutôt bien : les medias savent qu’il y a pas mal de parts de marchés à gagner à se faire cracher à la gueule, ils sont même prêts à tendre l’autre joue). On en connait beaucoup, des chanteurs qui, méprisant à ce point le « système » de vente de la musique, ont pris grand soin de ne surtout jamais louper une occasion de participer aux Victoires de la Musique (en gros, à chaque fois qu’ils ont été nominés ?), sachant à cette occasion être là sans avoir l’air d’y être, faire mine de ne pas y toucher, prétendre détourner le système de l’intérieur, mais surfer néanmoins sur les émotions en vogue, mixant tout ce qui peut toucher, des ritournelles Eminémisées de Dido (bonnet savamment enfoncé sur le crâne, comme le petit maître du moment, le j’m'enfoutisme en moins, avant de l’enlever pour une séquence plus inspirée de Taxi Girl, les suicidental tendencies en moins) aux phrasé noir désireux, la voix d’un Raphael qui aurait largué son conseiller marketing et changerait subitement de coeur de cible, pour cause d’overdose de mièvrerie ? Au moins, quand Noir Désir vient mettre les pendules à l’heure sur la même scène, ils le font rapide, ils disent les choses telles qu’elles se présentent, ils ne prennent pas la pause de ceux qui ne sont pas distribués, ou de ceux qui ne vendent pas de disques (Paris, le dernier Saez, est disque d’or), et au passage, ils disent merci. Pas de ça chez Saez, et on ne saura pas si c’est parce qu’il est comme ça, vraiment, ou si c’est parce que ça rentre pas dans la ligne éditoriale du personnage. Sans doute est ce d’ailleurs, en fait, désormais indiscernable.

Là, à entendre Delarue, à la fin de la prestation saezienne de 2001, demander ironiquement « Alors, qui c’est qui a dit que le rock était mort ? », on se dit que la seule réponse qu’on puisse donner, c’est : « Ceux qui prétendent encore le chanter ».

Du coup, on mettrait bien Izia en garde à vue.

Bien sûr, bien sûr, appartenir au clan Higelin apporte une Stage-credibility plaquée or. Bien entendu, elle a une voix. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire. Décrivant sa musique sur le plateau du Grand Journal, elle se placera dans la lignée de Janis Joplin, mais en plus Youpi ! Consternation. En gros, on a l’impression d’une erreur d’état civil : en fait, c’est Janis Jospin qui se trouve sur scène, en marionette de Valery Zeitoun, petite fille toute excitée d’être comme ça le centre des attentions, petite fille gâtée, à qui on ne refuse rien, et vu comment elle braille, on devine pourquoi. Marionnette d’un public qui ne s’y trompe pas, et qui ne respecte rien, pas même ses idoles : ainsi, dans la boite à questions, quand on lui demande, opportunément, de faire sa Joplin, elle s’exécute, et pousse une beuglante de plus, ayant compris qu’elle assumerait d’autant plus d’être « la fille de » en s’inventant une mère vocale.

Mais soudain, le disque se grippe : dans la semaine qui suit la double victoire d’Izia sur la musique, qu’en retient la presse ? Technikart, p.2 Izia en maillot de corps Petit Bateau, coiffure copyright Bruce Dickinson 1984. Inrocks p.17, de nouveau, Izia en gamine qui empoche, du haut de ses 231 mois, le magot de la vente d’une image toute fraiche, qui ne lui appartient, donc, déjà plus (on l’imagine bien blindé, le contrat avec Petit Bateau, en matière d’hygiène de vie : rock’n'roll, d’accord mais maintenant, hors de question de faire des frasques qui vont au delà de beugler, comme une gamine, et de dire des gros mots (idem), et pas question de s’approcher de Coeur de Pirate sur la scène des Victoires de la musique : ses tatouages sont clivants, et elle colporte une image de l’enfance devenue adulte qui n’est pas corporate, elle brouille le message).

Bref, au moment où on demande qui a tué le rock’n'roll, Izia passe dans le champ de la caméra de surveillance, au pieds du malade, un flingue dans les mains, et un plan furtif nous montre Valery Zeitoun, lunettes de commanditaire sur le nez, observant de loin l’exécution des instructions. Mais que fait la police ?! 

Alors, ok. On dira qu’Iggy Pop fait lui aussi de la pub. Ok. Mais l’aurait-on imaginé en faire à 19 ans ? On dira qu’on ne lui aurait certainement pas proposé d’en faire. Mais c’est bien le fait qu’on propose à Izia d’en faire qui constitue un symptôme tout de même « parlant » : Parce que dire « Putain » trois fois de suite, et de manière très, euh… préparée et très hmmmm… mal jouée, ce n’est pas avoir une atttitude rock, c’est seulement se comporter comme des enfants tels que la publicité aime se les représenter (et la marque Petit bateau, en particulier). Si Izia était aussi libérée que son plan marketing veut bien donner l’impression qu’elle est, elle devrait être tout à fait infréquentable, et les actionnaires de quelque marque que ce soit devraient interdire ab so lu ment qu’on lui propose d’être l’ambassadrice d’une quelconque enseigne (à part, peut être, telle ou telle marque d’alcool, mais c’est déjà tellement fait, ou d’armes, peut être. Izia, tête d’affiche pour Alliant techsystem, pourquoi pas, ou égérie de Blackwater, tiens oui. Mais Petit Bateau (et qu’on ne nous fasse pas le coup du décalage, ni de l’ironie, ça fait longtemps que ces méthodes ont toutes été avalées par l’ogre Propagande))… … Si cette fille faisait son job correctement, elle devrait avoir l’interdiction de s’approcher à moins de 200m des écoles.

On ne sait pas trop ce que ça fit, à Dominique A, de se retrouver dans cette cour de récréation là, au milieu des gamines qui crient « PUTAAAIIIIIIIN !! ».

Et de perdre contre ce clan là, confronté à cette incroyable information : les professionnels de la profession, s’ils devaient le classer quelque part, le caseraient bien au chaud dans la catégorie « rock ». Et dans cette catégorie, ces même pros le trouvent quand même moins fort qu’Izia. Et pour couronner le tout, Nagui prendra soin de le préciser, remuant le couteau dans la plaie : c’est bien sous la triple casquette d’auteur, de compositeur et d’interprète qu’elle le bat. Génial. Et comme elle n’écoute que du rock de 40 ans d’age, elle n’aura aucun mot pour ses adversaires d’un jour. Mais il est vrai que du point de vue du positionnement médiatique, se réclamer de Led Zepelin, c’est aujourd’hui moins clivant que de féliciter Dominique A. On comprend bien que tel un Obispo déguisé en Captain je n’sais quoi, la damoizelle doive respecter les codes de l’univers qu’elle s’est soigneusement confectionné sur scène.

Là dessus, Selif Keita venait nous conter, sur des rythmiques qui seront l’un des rares moments d’envolée de la soirée, des choses incroyables : « La vie sera belle, chacun à son tour aura son amour »

Suprême courage de la naïveté la plus nue, élégance totale de cette Afrique qui débarque et donne une claque à tout le monde, allumant la lumière là où ils auront été si nombreux ce soir là, comme tous les autres soirs, et le jour aussi, à tenter d’assombrir le tableau. Impossible pour les labelisés du rock de porter de tels discours, impossible d’être à ce point ouverts, parce qu’ils se découvriraient vulnérables, impossible de lâcher prise à ce point, juste parce que le rock est devenu, aux mains de ceux qui tirent les royalties de la franchise wock’n'woll, un petit animal de foire crispé sur ses gimmicks, n’osant plus mettre un pied hors de son territoire.

Ce soir là, pourtant, on avait plutôt envie de décerner la Victoire du rock à la radieuse douceur triste de Salif Keita. Mais voila bien ce que le rock n’oserait plus. Ca brouillerait l’image.

Re-Present

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, MIND STORM, SCREENS 2 commentaires »7 mars 2010

Juste pour le plaisir des yeux, parce qu’on peut, aussi, se laisser aller à la simple contemplation d’images incroyablement bien mises en oeuvre.

Voici 12 minutes et des poussières de simple perfection visuelle, mises en scènes par Alex Roman, jeune manipulateur espagnol d’images en 3D.

Autant dire qu’on prodigue là aux yeux un massage réconfortant, mais que l’hyperéalisme mis en peuvre (on a du mal à croire qu’il n’y a là que de la modélisation 3D) permet, comme tout réalisme porté à ce degré de perfection, de mettre en scène la problématique complexe du rapport qu’entretient l’art avec le réel. Et comme ce films, The third and the seventh, n’est pas qu’une collection d’images réconfortantes, il prend justement soin de mettre en scène la vision photographique, dans son rapport avec une nature qui n’est ici, justement, pas restrainte à ce dont l’homme n’est pas l’auteur, mais se poursuit dans cette seconde nature dont il est le concepteur, et le maçon : l’architecture. Ainsi, le regard sur l’espace mis en forme par l’esprit humain est il pris en charge par des appareils photo, dont les focales changent sans cesse, guidant le regard sur des détails d’une précision telle qu’elle correspond, certes, à l’aptitude optique de l’oeil humain, mais certainement pas à sa concentration habituelle.

En cela, Alex Roman produit un hyperéalisme d’un genre nouveau, puisque au contraire des peintures du même courant, il n’adopte pas le principe de la profondeur de champ infinie, mais celui d’une focalisation humaine, volontaire, ce qui permet de voir son court métrage comme une sorte d’éducation de l’oeil, davantage donc qu’une simple performance technique. Un passage du monde objectif au monde contemplé, un déplacement temporel du troisième au septième jour de la création.

Et là, étant donnée la qualité sidérante de la vidéo proposée, il va falloir vous débrouiller pour la télécharger entièrement sur votre poste, pour la lire en local (plusieurs sites la proposent, et la version de base de realplayer vous proposera de le faire pour vous, si vous n’êtes pas à l’aise avec la manipulation). On le précise, la version qui se trouve dans ce post est en faible définition, et ne rend pas justice au travail d’Alex Roman. On conseillera donc d’aller à cette adresse pour le contempler dans de meilleures conditions : http://vimeo.com/7809605. Mais, vraiment, essayez de lire en local.

On se reportera, enfin, au site même qui accompagne ce court métrage, qui en expose un peu l’univers : http://www.thirdseventh.com/

Autre précision; je n’ai pas trouvé ça tout seul. Depuis quelques jours, je me fais des récréations au milieu de trop longues plages de corrections de copies, sur un blog qui a tout l’air d’être une mine pour ceux qui s’intéressent aux courts métrages et à la création graphique. J’en livre l’adresse, surpassant l’envie irrésistible de le conserver comme une chasse gardée ! http://www.onsevoitdemainalors.org/von/

Composite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 mars 2010

Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.

Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.

 Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.

Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.

Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?

La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».

On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.

Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.

En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement  remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.

Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer  au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don,  le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.

En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.

En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :

 

Mekamorphism

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, HYBRID, MECA, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »5 mars 2010

Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.

Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.

Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 - Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.

Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.

Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.

C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce  I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :

 

La Grande Braderie

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »5 mars 2010

Tout le monde a déjà vu comment ça se passe, les vide-greniers. Derrière l’ambiance conviviale qui veut que chacun mette sur le trottoir, en rangs d’oignons, tout ce que la cave, les placards, les dessous de lit et, donc, les greniers, contiennent de plus inutile, dans une sorte d’auberge espagnole de l’inutile et du kitsch, se cache en réalité un moyen pour les professionnels de mettre la main sur ce qui les intéresse, c’est à dire ce qui peut avoir une valeur, pour le revendre ensuite à des connaisseurs à meilleur prix. Ca, c’est une des techniques que peut prendre l’appropriation, qui est le premier mouvement de la marchandisation. Prendre à un naïf qui croit se débarrasser, pour vendre à un connaisseur qui est conscient de ce qu’il acquiert.

Politiquement, le principe est le même : toute braderie sociale est en fait le prélude à une commercialisation qui permet aux brocanteurs de métier de faire de substantielles plus-values. Il se trouve simplement que les crises successives permettent de mettre plus rapidement à genoux les états, et que devant l’urgence du maintien des comptes publics dans une zone qui puisse rassurer les instances de régulation, les états sont prêts, maintenant, à brader ce qui leur coûte, croyant que ça n’a aucune valeur.

Parfois, la situation est plus cynique, car l’Etat est tout à fait conscient de la valeur de ce dont il se débarrasse à bas prix. Sinon, il ne prendrait pas tant de soins à le dévaloriser.

Curieusement, ça fait un moment que les fonctionnaires se battent contres des ministres qui semblent s’ingénier à ne jamais reconnaitre la valeur de ce dont ils ont la charge. Ainsi, les ministres se comportent de plus en plus vis à vis de leur propres administration comme se comporteraient des responsables de structures concurrentes qui auraient comme seule stratégie de saper le travail effectué et d’en nier la valeur. C’est ainsi qu’on voit des ministres de l’éducation nationale, en particulier, montrer leur mépris envers les enseignants, affirmer publiquement que l’école remplit mal ses fonctions; c’est tout juste si on ne les voit pas distribuer autour d’eux des tracts vantant les qualités des établissements privés.

Or, il n’y a pas un secteur de l’Etat dont l’activité ne constitue pas une concurrence déloyale envers un secteur privé potentiel. Et pour cause : le domaine public ne cherche pas le profit, ses seuls actionnaires sont les citoyens eux mêmes, et son travail n’est pas, à strictement parler, à vendre. Ce sont autant de manques à gagner pour le domaine privé : un bon élève qui suit ses cours dans les établissements privés, c’est un consommateur de moins dans les cours privés. Bien sûr, on peut comprendre que l’Etat doive faire des coupes sombres dans son budget, lorsque la situation l’exige. En revanche, si on se rendait compte que derrière la mise à sac de pans entiers du secteur public, il y a en réalité la mise à disposition de ce marché pour quelques opérateurs privés qui y trouvent leur compte au delà de toutes leurs espérances, alors on pourrait sans doute, légitimement, se poser quelques questions sur ces méthodes d’investissement et de gestion des biens publics.

Or, on sait depuis maintenant longtemps que gravitent autour de l’Elysée des personnes, privées, qui misent beaucoup sur l’apparition de ces nouveaux domaines d’investissement. Ecole, sécurité, incarcération pénitentiaire, recherche d’emploi, transports, protection sociale, santé, retraite. Plus l’Etat se décharge, plus le privé peut rentabiliser ce qu’on avait conçu comme ne devant pas être rentable.

Belle illustration, ces derniers jours, dans un article de Rue89, qui montre comment Nicolas Sarkozi n’est pas en position neutre sur le terrain des négociations autour de l’épineux problèmes des retraites, et du désengagement de la sécurité sociale de certains remboursements, dans la mesure où son propre frère, Guillaume Sarkozy a massivement investi dans les assurances retraite et santé, et que la fortune de celui ci est directement dépendante de l’échec gouvernemental de Nicolas, son frère. Ainsi, tels des Jonas Brothers de l’investissement massivement rentable, acquis en pressant encore un peu plus le fruit de l’Etat, tout en se plaignant de l’avoir déjà laissé si longtemps presser par ces planqués de fonctionnaires, nos duetistes viennent ils, de bon matin, parcourir le vide grenier social pour y faire leurs emplettes, sachant très bien ce qu’il faut prendre, et à quel moment le prendre. Evidemment, comme un échec trop évidemment provoqué et voulu de la part de l’Etat lui même, pourrait faire naitre le doute, il faut avant tout dégrader le plus possible ce qu’il s’agira de faire fructifier pour des comptes privés, et comme on le voit, on ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre pour mettre à terre la puissance publique : dernier obstacle à l’édification d’un marché universel, il s’agit de saper ce pouvoir qui est toujours perçu comme trop lent, trop peu impliqué, trop peu connaisseur, et le mieux pour le faire, c’est encore d’incarner ce pouvoir, d’être en mouvement permanent et de montrer que malgré ce mouvement, tout part à vau l’eau.

L’article est signé par Cécile Dufflot. Faut il y voir un discours partisan ? Non, il faut plutôt y voir l’aptitude de l’écologie politique de se poser en courant qui a un regard sur tous les aspects de la vie politique, observe les arbitrages qui y sont actuelles effectués, en cerne la logique et dénonce ceux qui remettent en question la justice. C’est le minimum qu’on puisse attendre d’élus. Et il n’est pas si fréquent que ce minimum soit atteint.

L’article se trouve ici : http://www.rue89.com/2010/03/03/retraites-la-reforme-revee-de-nicolas-et-guillaume-sarkozy-141278 et il fait partie de ces éclairages qui devraient, à terme, provoquer un mouvement, même si on assiste de plus en plus à la mise en évidence de notre aptitude assez profonde à l’acceptation.

Illustration : Guillaume Sarkozy, photographié devant les affiches de la campagne électorale de son frère, le jour du second tour des élections présidentielles.

Cran de sûreté

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »26 février 2010

Certains jours, on se prendrait presque à regretter la naïveté dont on faisait preuve dans les années 80 en matière de lutte contre le racisme, quand on se donnait bonne conscience en portant une petite main « touche pas à mon pote ». Certes, faire de l’étranger un pote a priori, c’est faire de lui, de toutes façons, cet étranger qu’il FAUT aimer, et pas ce citoyen avec lequel on est dans un espace commun, mais au moins, en ces temps là, il y avait un minimum de mobilisation mentale possible contre un certain nombre de phénomènes qui, dès lors, ne pouvaient tout simplement pas se produire.

Il semblerait qu’on se soit aujourd’hui habitués à un certain nombre de faits et de propos : le passé judiciaire d’un candidat PS fait l’objet d’une enquête scrupuleuse et de propos relevant, d’un point de vue pénal, de la diffamation de la part des soutiens de la liste opposée aux régionales ? Aucun problème. L’affaire n’est relayée au JT de TF1 et Canal+ que lorsqu’aucun démenti ne lui est offert. En somme, ces medias sont tout simplement complices du mensonge lorsqu’il a lieu, mais se refusent à toute information lorsque les faits sont établis. Mieux encore : quand, enfin, on tient sur le plateau du Grand Journal de Canal+ le patron de l’UMP lui même, on n’obtient de lui aucune condamnation de la diffamation, et il en rajoute sur les accusations. Bien entendu, il n’explique à aucun moment le fait que pour Ali Soumaré, quelques lignes sur son casier judiciaire posent problème là où pour un certain nombre de responsables politiques représentants de l’UMP, ces lignes semblent n’en pas poser. On n’aura pas davantage d’explications sur le fait qu’une enquête impliquant davantage qu’une simple investigation journalistique ait été effectuée sur ce candidat particulier, ni sur le fait qu’une fois les accusations les plus importantes démenties, le premier secrétaire de l’UMP ne relève même pas qu’en effet, certaines des accusations étaient fausses, préférant sceller pour de bon dans l’esprit de l’électorat visé l’association simple : individu noir = délinquance. La naïveté des années 80 aurait mis des milliers de personnes dans la rue pour empêcher cela; il semblerait qu’aujourd’hui on se soit fait à cette idée. Dans la video qui suit, on remarquera le ton, tout à fait typique du discours UMP depuis maintenant un moment. On remarquera que maintenant, les hommes politiques, quand on leur fait une objection sur un argument qui n’est pas soutenable, répondent juste « Vous m’indiquerez quand je pourrai continuer », ce qui signifie que le discours doit s’écouler en un monologue qui ne doit rencontrer que des hochements de tête d’approbation. Ce que les journalistes offrent souvent.

On remarquera, au passage, que lorsque Georges Frêche se trouve un peu malmené par son propre camp, les medias lui sont grand ouverts pour lui permettre de riposter (sur Canal, longuement). Ali Soumaré subit des attaques mediatiques qu’on peut juger bien plus graves, et c’est Xavier Bertrand qui est invité pour venir justifer des attaques, alors même qu’on sait qu’elles sont mensongères. Magique, non ?

Mais, à la rigueur, de la part d’un parti politique qui se sait souffrant d’un manque de reports de voix au second tour des régionales, on peut à la limite comprendre (accepter, c’est autre chose, mais on saisit assez bien la logique qui préside à ces stratégies de communication). En revanche, on peut se demander dans quelle mesure il est compréhensible qu’une entreprise telle que la SNCF joue, elle aussi, la carte de la stigmatisation des populations étrangères. Ainsi, Les contrôleurs de trains de midi-Pyrénées ont ils trouvé dans leurs casiers des affichettes leur conseillant de se méfier d’une partie précise des usagers : les roumains. On voit d’ici l’ambiance dans les trains, si la logique d’opposition des populations entre elles devait se développer de cette manière, et si de manière générale, les origines des uns et des autres devaient systématiquement donner lieu à ce genre de schémas. Voici le texte que la SNCF diffuse :

« Ces dernières semaines des soucis ont été rencontrés avec des Roumains.

En effet de nombreux vols de bagages ont été constatés.

Nous vous demandons de redoubler de vigilance.

Par ailleurs tous les faits de roumains doivent être signalés au PCNS »

Libre à chacun de deviner ce qu’est un « fait de roumain ». On devine que leur simple présence suffit, et on attend juste une seconde notice nous indiquant comment les reconnaitre. Ce qui, dans la logique des choses telles qu’elles se font ces temps ci, devrait constituer l’étape suivante de notre lent, mais sûre, glissement vers ce qui constitue de plus en plus clairement notre point de chute.

On prendra comme un signe des temps le fait que ces initiatives, qui ne sont que les relais d’une volonté qui se veut, de plus en plus, politique (même si elle constitue, en fait, la négation même de la « polis » telle que nos ancêtres ont pu, en leur temps, en bâtir l’idéal), ne provoquent aujourd’hui qu’un très faible écho. On notera, aussi, que si ces initiatives sont prises, c’est pare qu’il est de bon ton, dans l’espace public tel qu’il est devenu, de les prendre, et qu’on n’y craint plus de réprobation majeure. Ici encore, le plus saisissant n’est pas tant que les propos soient tenus, que ce que la tenue de ces propos suppose de complaisance envers eux, a priori.

Lakustre

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 février 2010

Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.

Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.

Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète. 

Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album  The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).

Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser  les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.

Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore. 

Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.

Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.

Connecting People – l’humanisme de l’autre homme entrevu sur Chatroulette

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM Laisser un commentaire »22 février 2010

« Johnny’s always running around
Trying to find certainty
He needs all the world to confirm
That he ain’t lonely »

D’aussi loin que je me souvienne, la première fois que j’ai entendu parler de ce que serait, pour moi, longtemps, le net, ce fut une interview que j’entendis, enfant, de Michel Berger, racontant que le soir, il composait au hasard des numéros de téléphone, et parlait avec les inconnus, quand ils décrochaient, et quand ils acceptaient l’idée de dialoguer ainsi avec quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas.
Se formait alors en moi, ce qui fut peut être un tout premier mouvement philosophique : les autres n’étaient pas restreints au seul cercle familial. Non seulement, tous ceux auxquels je n’avais pas le droit de répondre dans la rue, les fameux inconnus, étaient en fait des interlocuteurs potentiels, mais il existait même des moyens techniques permettant d’entrer en contact avec eux à distance, et on pouvait carrément se permettre de les appeler. Ce monde m’était toujours fermé, car j’avais une idée floue de la manière dont on pouvait ainsi utiliser le téléphone, mais je savais qu’une frontière se lézardait : un jour, je pourrais rencontrer les autres, et je savais déjà que ça pourrait se faire, même en leur absence.

Le net, si on veut bien ne pas le réduire au simple tuyau autoroutier déversant des informations dont on ne sait si elles sont des biens communs ou des marchandises, ce fut avant tout cela : un lien entre les êtres humains, nécessitant d’autant moins leur présence physique au même moment au même endroit que les moyens techniques qu’étaient les ordinateurs, associés à des périphériques toujours plus fins dans leur manière de mettre les autres en présence permettaient de mobiliser bien plus que leur cors : c’était, de toute évidence, tout leur être qui était, par ce réseau, connecté aux autres.
Se rejouait alors, via les ICQ, via les précurseurs des MSN, via les AIM encore rudimentaires, ce qu’avaient déjà vécu les marins, les routiers et les radioamateurs auparavant : tout comme les usagers de la CB avaient pu vivre, pendant des décennies, la singulière expérience d’être mis en contact, parfois par la simple écoute des autres, parfois à travers des conversations que d’autres pouvaient écouter, avec les autres, au sens large, c’est-à-dire non pas le cercle d’amis, non pas les semblables, mais tout autre, n’importe qui, l’ordinateur devenait à son tour le phare miniature qui permettrait, tout d’abord chez soi puis, miniaturisation aidant, tout le temps, via n’importe quel téléphone portable connecté à son tour au net (rendant obsolète, dès lors, sa fonction de téléphone) de se brancher à l’humanité toute entière, de lancer à travers la noosphère des signaux dont on se dit qu’ils peuvent être captés, compris, et qu’ils susciteront, peut être, une réponse.

Ainsi, internet fut il, avant tout, pour ceux qui y furent sensibles, la matérialisation du fait qu’à la question « quelqu’un m’attend il quelque part ? », la réponse était « oui, 24h/24 ». Et à la question « Qui ? », la réponse s’approchait de plus en plus, asymptotiquement, de « l’humanité toute entière ». Rien de nouveau sous le soleil, en fait : nous pouvons à tout moment sortir dans la rue et hurler au monde entier notre désir de connexion, mais de fait, la présence physique de notre corps hurlant dans l’espace public gène, là où les purs signaux apparemment désincarnés que nous lançons dans l’espace numérique sont parfaitement décents. Tout se passe alors comme si le net était un lien immédiat, qui se passe d’espace social, qui se passe de place publique (et si on comprend ça, on comprend mieux la délicatesse de toute ambition de légiférer dans cet espace là, car il est au sens propre utopique (il n’est justement pas un espace (et au passage, ça explique le caractère vain des mises en espace de type SecondLife), et il abolit les conventions habituellement respectées dans l’espace), qui fonctionne alors non pas dans l’effort d’aller vers l’autre en franchissant tout ce qui nous en sépare, mais dans la disponibilité envers l’autre, et la reconnaissance de ce qui nous unit à lui.

J’imagine assez en quoi ces propos sur le net peuvent sembler déplacés pour des utilisateurs actuels des moyens de communication, et des réseaux sociaux. En effet, Facebook, Twitter, les sites de rencontre fonctionnent selon un principe exactement inverse à ce que je viens de décrire. Le simple concept de « réseau social » en dit d’ailleurs long : On se connecte entre gens de bonne compagnie, on choisit qui fait partie du réseau et qui en est exclu, on réserve ses gazouillis sur Twitter à quelques personnes soigneusement choisies sur des critères qui peuvent aller de « j’ai confiance en toi » à « tu es l’élément qui manquait à ma panoplie d’amis, et ton avatar est harmonieusement coordonné à l’image que je souhaite donner de moi et de la bande de djeuns que je semble être à moi tout seul, grâce à ta présence dans mon cercle intime, qui contient déjà 400 personnes ». On poke certains, on dédaigne les pokes des autres, on sollicite les uns pendant qu’on désamifie les autres, on soumet tout son « entourage » (prononcez le mot avec l’accent anglo-saxon le plus puissant) à la menace permanente d’être nexté, jugé soudainement pas à la hauteur, insuffisamment attentif, pas assez attentionné ; pas assez d’amour exprimé pour la dernière vidéo mise en ligne, pas assez d’applaudissements pour mon dernier score à Goo, pas assez de commentaires sur la musique que j’aime, décidément, tu ne me mérites pas, et l’altitude depuis laquelle je te lâche est à la mesure de l’engagement qu’on avait semblé prendre l’un envers l’autre quand on s’était acceptés comme amis. On avait juste oublié que des amis, on en avait 400 chacun, que l’association de nos réseaux respectifs, ça en faisait presque 1000, et qu’on serait bien incapable de donner ne serait ce que des détails basiques sur une vingtaine d’entre eux, parce que ce qui compte, c’est moins de s’intéresser à eux, que d’obtenir d’eux le témoignage de leur propre intérêt.
Dès lors, Wikipedia, Google, Meetic et Facebook, en transformant le net en gigantesque banque de données (et deux d’entre ces quatre contribuent bel et bien à la transformation des humains eux-mêmes en simples données (et je ne mentionne même pas toutes les propositions plus spécialisées, qui permettent de se classer soi même dans telle ou telle sous catégorie de marchandise, selon ses goûts sexuels (et pas seulement sur la base de la seule attirance pour tel ou tel sexe, ce serait trop vaste), selon sa pilosité (oui), selon la taille de ses organes (oui oui), selon le degré de réduction au sexe qu’on compte appliquer à la rencontre (ta rencontre, tu la veux soft (elle sera gratuite), ou sexe (il faudra payer), ou hard (il faudra non seulement donner ton n° de CB, mais aussi payer de ta personne) ?) selon qu’on conçoit ce qu’est une rencontre comme devant avoir lieu avec tel ou tel autre figurant), ces sites et leurs semblables ont peu à peu fait passer l’expérience numérique d’une projection de soi dans une dimension jusque là inconnue à une absorption la plus GIGAntesque possible de données, qu’il s’agirait d’accumuler, au cas où on aurait un jour quelque chose à en faire (mais qui fait quoi que ce soit d’une telle masse d’information, à part ceux qui sont capables de la trier pour revendre le fruit de leur arborescence ?). On comprend mieux, dès lors, un détails de vocabulaire assez frappant sur Facebook : on s’y réunit autour d’un mur, et ce mur collectif, s’il porte ce nom, n’est rien de plus que la face interne d’une frontière à l’intérieur de laquelle se retrouvent ceux qui ont été cooptés comme pouvant « entrer » dans l’espace commun. En dehors, les autres, qui ne verront du mur que sa face aveugle et muette, exclus. Sur Facebook, ceux qui ne comptent pas au nombre de mes amis sont comme des morts vivants, maintenus à distance des gated-communities, à l’intérieur desquelles on décore les murs de futilités, pour mieux rendre anodin un principe qui est, tout de même, sur le fond, le même que celui qui a mené des communautés politiques à s’isoler au milieu de murs, pour se protéger d’autres conçus comme a priori indésirables.

Dès lors, quand on voit les tentatives de plus en plus appuyées de légiférer le monde numérique, on sent bien qu’on ne peut pas éternellement y échapper. Et pourtant, on sent aussi que quelque chose de plus essentiel se joue, et que ça peut concerner quelque chose d’intime dans l’humain. A tel point qu’il serait peut être temps de distinguer, au sein de ce qu’on appelle « Internet », d’un côté ce qui relève de la diffusion d’informations, et de biens au sens large, bref, le commerce, ou ce que les latins auraient appelé le « négoce », et de l’autre ce qu’on devrait considérer comme la part non négociable, c’est-à-dire le pur lien entre tout être humain se connectant à ce qui s’apparente, tout de même, au réseau des consciences. Teilhard de Chardin n’est pas devenu par hasard un des papes des réseaux numériques : ayant entrevu la nécessité future (il écrivait depuis la première moitié du 20ème siècle) de connecter les consciences humaines, pour leur faire accomplir cette unité que la séparation corporelle, et spatiale, rendait impossible, il inventait le Net avant l’heure, et l’appelait « Noosphère », du grec Noos, qu’on pourrait traduire par « Esprit ».
Et c’est sans doute à travers ses dispositifs de mise en contact les plus rudimentaires que le net, conçu selon cette seconde dimension, retrouve au mieux ses racines. Loin des classements méticuleux d’amis permis par les réseaux sociaux (sur le mode « excuse moi, mais je n’accepte pas encore ta demande d’amitié, car je viens juste de reconfigurer toute la nomenclature selon laquelle je classe mes relations, et je ne sais pas trop où te caser : « Fuck Buddy potentiels » ? « Ouverture intéressante vers des nouveaux friends plus cools auxquels je ne peux pas encore prétendre » ? « Ressource professionnelle à ne pas négliger » ? »), loin des fiches de recherche intégrant des détails aussi poussés que « revenus », ou « couleur de la peau » ou « uro » ou encore « orientations politiques », qui ne font que séparer ce qui est censé être lié, le plus essentiel du net se trouve sans doute dans ce qui ressemble le plus à une connexion sans intermédiaire, c’est-à-dire une rencontre non choisie.

C’est exactement ce que propose le site www.chatroulette.com : le B.A BA du contact entre êtres humains : on se branche, on se retrouve avec quelqu’un et on voit. Regarder, être regardé. Pas de mise en spectacle visant telle ou telle partie de la population à laquelle on souhaite appartenir, pas de happy few, pas de carré V.I.P. ni d’heureux élus. Là, les regards se croisent, souvent très rapidement, parfois on s’attarde, on échange, et on se quitte, sans avoir aucun moyen de se retrouver. C’est exactement ce niveau d’intimité universelle qui est atteinte dans les communautés où le sexe est suffisamment libéré pour pouvoir se vivre entre parfaits inconnus : au-delà de la consommation de l’autre (dont on revient vite, en fait, pour peu qu’on n’y sombre pas), se forme une véritable communauté, dépassant toutes les frontières habituelles qui barrent l’espace social, parce que voila, le contact sexuel immédiat direct n’a que faire des ces identités là. Alors, www.chatroulette.com, c’est l’expérience fondamentale du sexe, sans le sexe (ou presque).
La proposition peut sembler triviale, et c’est trivialement qu’un certain nombre d’utilisateurs la vivent. Néanmoins, au-delà de la possibilité de zapper la planète entière (mais c’est sans doute une déformation provoquée par l’habitude prise de sélectionner en permanence ceux qu’on juge dignes d’accéder à notre cercle ambiant), on a là l’exacte reproduction, rendue possible et efficace, de cet acte qui consistait à taper au hasard des numéros sur son téléphone, pour rejoindre telle ou telle solitude soudainement abolie. Et sans doute la puissance de l’expérience est elle à la hauteur de ce qu’il y a en nous de désir, c’est-à-dire de vide à combler, non pas sur le mode de l’avoir, mais sur le mode de l’être, parce qu’en définitive, ce que ces moyens techniques rendent possible, c’est précisément l’être humain (si on coince sur cette phrase, on la relit en entier, en insistant sur la première occurrence du mot « être », et en glissant de manière souple et agile vers la deuxième et dernière occurrence.

De l’être à l’être humain.

Evidemment, on sait bien que les critiques sur chatroulette pleuvent : clientélisme, exhibitionnisme (le site est sans doute un de ceux qui cumulent le plus de bites livrées au regard du premier venu (c’est-à-dire, et ça n’ira pas sans poser, à terme, de problèmes, de mineurs, par exemple)), mais au-delà de tout ce qui fait de cette proposition quelque chose d’évidemment décevant (mais hey, ce ne sont que des êtres humains !) il y a là une sorte de retour aux sources low-tech vers une essence sur-naturelle, plus que naturelle des moyens techniques constituant un lien entre les hommes : je me branche sur l’humanité entière, et le premier venu en est le visage (ou, parfois, d’autres partie du corps, on l’aura compris). La plupart des commentateurs y voient l’esprit de Sade, on peut aussi y reconnaître celui de Lévinas.

Oui, Levinas.

Parfaitement.

Parce qu’à vrai dire, si Michel Berger et son téléphone furent un moment de surrection philosophique, le moment de l’insurrection (c’est-à-dire le moment où ce mouvement, en moi, s’est retourné contre lui-même, c’est-à-dire a commencé à devenir réflexif), c’est la découverte de Lévinas, à travers ce petit livre d’entretiens qu’est Ethique et infini.

« « Il y a » pour moi est le phénomène de l’être impersonnel : « il ». Ma réflexion sur ce sujet part de souvenirs d’enfance. On dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme « bruissant »

- Un silence bruissant ?

- Quelque chose qui ressemble à ce que l’on entend quand on approche un coquillage vide de l’oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit. Quelque chose qu’on peut ressentir aussi quand on pense que même s’il n’y avait rien, le fait qu’ « il y a » n’est pas niable. Non qu’il y ait ceci ou cela ; mais la scène même de l’être est ouverte : il y a. Dans le vide absolu, qu’on peut imaginer, d’avant la création – il y a. (…) J’insiste en effet sur l’impersonnalité de l’ « il y a » : « il y a » comme « il pleut » ou « il fait nuit ». Et il n’y a ni joie ni abondance : c’est un bruit revenant après toute négation de ce bruit. Ni néant, ni être. J’emploie parfois l’expression : le tiers exclu. On ne peut dire de cet « il y a » qui persiste que c’est un évènement d’être. On ne peut dire non plus que c’est le néant, bien qu’il n’y ait rien. De l’existence à l’existant essaie de décrire cette chose horrible, et d’ailleurs la décrit comme horreur et affolement.

- L’enfant qui sur son lit sent durer la nuit fait une expérience de l’horreur…

- … Qui cependant n’est pas une angoisse. Le livre est paru avec une bande où j’avais fait inscrire : « On commençait à parler beaucoup d’angoisse à Paris, en 1947… D’autres expériences, toutes proches de l’ « il y a » sont décrites dans ce livre, notamment celle de l’insomnie. Dans l’insomnie, on peut et on ne peut dire qu’il y a un « je » qui n’arrive pas à dormir. L’impossibilité de sortir de la veille est quelque chose d’ « objectif », d’indépendant de mon initiative. Cette impersonnalité absorbe ma conscience ; la conscience est dépersonnalisée. Je ne veille pas : « ça » veille. Peut être la mort est-elle une négation absolue où la « musique est finie » (on n’en sait rien, d’ailleurs). Mais dans l’affolante « expérience » de l’ « il y a », on a l’impression d’une impossibilité totale d’en sortir et d’ « arrêter la musique ».

Je saute quelques lignes, pour aller directement à la fin de ce chapitre :

« Pour sortir de l’ »il y a », il faut non pas se poser, mais se déposer; faire un acte de déposition, au sens où l’on parle de rois déposés. Cette déposition de la souveraineté par le moi, c’est la relation sociale avec autrui, la relation dés-inter-essée. Je l’écris en trois mots pour souligner la sortie de l’être qu’elle signifie. Je me méfie du mot « amour » qui est galvaudée, mais la responsabilité pour autrui, l’être-pour-l’autre, m’a paru, dès cette époque arrêter le bruissement anonyme et insensé de l’être. C’est sous la forme d’une telle relation que m’est apparue la délivrance de l’ »il y a ». Depuis que cela s’est imposé à moi et s’est clarifié dans mon esprit, je n’ai guère parlé dans mes livres de l’ »il y a » pour lui-même. Mais l’ombre de l’ »il y a », et du non-sens, me parut encore nécessaire comme l’épreuve même du désintéressement. »
Levinas – Ethique et Infini; L’ »il y a », P.37sq

Il est trop facile de voir l’humanité de l’autre homme dans les visages choisis, sélectionnés par nos propres soins pour jouer le rôle de « l’autre » selon les critères arbitraires qui nous conviennent. Quelles que soient les raisons qui nous font aligner tel ou tel figurant contre le mur de nos propres lamentations, afin de dresser un portrait robot de ce que nous reconnaissons comme « humain », l’humanité telle que nous la reconnaissons volontiers est toujours partiale, et partielle. A l’inverse, le contact immédiat permis par ce dispositif technique minimaliste de la roulette russe du contact humain met en scène, de manière pertinente, tout ce que l’autre être humain est pour nous : n’importe qui, et pourtant au delà de toute indifférence possible. On peut le zapper, mais on sait bien qu’on ne vient pas de switcher entre deux chaines de télévision, car derrière l’image vidéo, c’est une présence au monde qui vient de se voir délaissée par un regard humain. N’importe qui devient le visage de l’humain, y compris ceux qui ne montrent pas leur visage : présences offertes au regard, dans la parfaite conviction que ce sont bien d’autres hommes qui sont à l’autre bout du fil, d’autres respirations, d’autres « êtres-pour-l’autre » en quête de rupture avec la mer noire de l’ »il-y-a », d’autres hommes qui prennent le risque de se transformer en flux de données, pour sortir grâce à autrui du simple ensemble de données auxquel nos sociétés, et les réseaux sociaux qui en sont les relais, les réduisent.

Si le net se veut se lien ouvert, et l’abolition des frontières, alors il faut accepter le prix de cette immédiateté : la stricte égalité. N’importe qui devient le visage de l’humanité, le premier venu, au sens strict, peut être accueilli, et je ne peux pas exiger que ce soit réciproque. Unilatéralité du respect. Mon visage, au milieu des autres, anonyme, réduit à sa simple présence. Même pas moi en quelque sorte, puisque non réductible à des coordonnées ou à un profil. Méconnaissable donc, mais humain, après tout.

Illustrations : alternance de portraits captés sur Chatroulette et des portraits plus classiques de Teilhard de Chardin, puis de Lévinas.

Naturalination

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »16 février 2010

lesyeuxsansvisage3Comme le manque de temps conduit à déléguer le boulot, je mets ici en ligne une petite séquence entendue sur France Inter la semaine dernière. Ca s’appelle « Un temps de Pauchon », ça dure dix minutes, ça passe entre 17h50 et 18h00, et ça met les pieds à droite à gauche un micro à la main. Enregistrer, diffuser. Je travaille sur l’idée aussi, mais dans un style tout à fait différent. Le 10 Février, Hervé Pauchon captait l’ambiance rue des Ursins, à l’annexe de la préfecture de Paris, alors que des nouveaux français y recevaient, lors d’une cérémonie, leur toute nouvelle nationalité. Je n’en dévoile pas trop, mais le micro passe de citoyen en citoyen, sous le regard inquiet du maître de cérémonie, et on apprend des choses. Tous les thèmes à la mode sont là : identité nationale, voile, mais tout est en quelque sorte inversé.

De quoi se rafraichir les idées :

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Illustration : Les yeux sans visage, de Franju (1959). Parce que nous sommes, ces temps ci, des yeux sans visage. A moins que nous soyons, plutôt, un visage sans yeux. Ce qui revient au même, finalement.

Croupe d’Elite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 2 commentaires »8 février 2010

Avril 1995, dans le n°755 de Vogue, un mini roman photo met en scène Carla Bruni en épouse de choc, menée par un instinct de prédatrice d’Elite. Derrière l’objectif se trouve l’un des grands noms de la photo de mode : Thierry Le Goue, qui excelle dans ce genre d’exercice où les contrastes transforment la mode en série noire. On ne sait trop si on devinait déjà que le jeu de massacre deviendrait un jour politique, et que la République deviendrait le terrain sur lequel se joueraient d’autres polars, dans lesquels les poker faces s’exileraient des défilés de la fashion-week pour transformer la nation toute entière en gigantesque catwalk.

La séquence retrace un « marriage à la mode », lui permettant d’accéder à la fortune de son mari de fortune, de manière très provisoire, puisque l’union ne durera que le temps d’obtenir ce qu’elle croit lui être dû. Mariage, (ça, c’est fait dans la vraie vie), baptême (on ne sait pas quel timing a été choisi par les experts en communication), enterrement (veuillez réprimer ce mouvement d’impatience qui vous prend à la lecture de ce mot). Trahisons dès le jour de l’union, rejeton qui ressemble plus au chauffeur qu’à son père théorique (il faut dire que le chauffeur, c’est Lambert Wilson), meilleure amie qui complote contre les intérêts de la reine du jour, comédie des sentiments et maîtrise des apparences. Tous les ingrédients sont là, plus de 10 ans à l’avance.

Il paraît que le talent politique peut consister à transformer les scenarios les plus improbables en réalité. On rajoutera que l’époque contemporaine semble avoir tordu le coup aux utopies sociales, mais a ouvert grand la porte à la réalisation des fantasmes de quelques uns.

Voici, en quelques photos, le récit possible du mariage qui unit la première dame de France au pays avec lequel elle s’est liée, pour le meilleur principalement.

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