Croupe d’Elite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »8 février 2010

Avril 1995, dans le n°755 de Vogue, un mini roman photo met en scène Carla Bruni en épouse de choc, menée par un instinct de prédatrice d’Elite. Derrière l’objectif se trouve l’un des grands noms de la photo de mode : Thierry Le Goue, qui excelle dans ce genre d’exercice où les contrastes transforment la mode en série noire. On ne sait trop si on devinait déjà que le jeu de massacre deviendrait un jour politique, et que la République deviendrait le terrain sur lequel se joueraient d’autres polars, dans lesquels les poker faces s’exileraient des défilés de la fashion-week pour transformer la nation toute entière en gigantesque catwalk.

La séquence retrace un “marriage à la mode”, lui permettant d’accéder à la fortune de son mari de fortune, de manière très provisoire, puisque l’union ne durera que le temps d’obtenir ce qu’elle croit lui être dû. Mariage, (ça, c’est fait dans la vraie vie), baptême (on ne sait pas quel timing a été choisi par les experts en communication), enterrement (veuillez réprimer ce mouvement d’impatience qui vous prend à la lecture de ce mot). Trahisons dès le jour de l’union, rejeton qui ressemble plus au chauffeur qu’à son père théorique (il faut dire que le chauffeur, c’est Lambert Wilson), meilleure amie qui complote contre les intérêts de la reine du jour, comédie des sentiments et maîtrise des apparences. Tous les ingrédients sont là, plus de 10 ans à l’avance.

Il paraît que le talent politique peut consister à transformer les scenarios les plus improbables en réalité. On rajoutera que l’époque contemporaine semble avoir tordu le coup aux utopies sociales, mais a ouvert grand la porte à la réalisation des fantasmes de quelques uns.

Voici, en quelques photos, le récit possible du mariage qui unit la première dame de France au pays avec lequel elle s’est liée, pour le meilleur principalement.

Effondrement des bourses

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »8 février 2010

Petit retour sur un micro-évènement économique datant maintenant de Novembre 2009. Une brusque perte de valeur.

Mais pour mieux comprendre, il faut revenir un peu plus loin en arrière, en deux étapes :

1993 - Carla Bruni, qui n’était encore qu’une version inachevée du personnage actuel, est shootée par Michel Comte, nue, la pudeur étant mimée par les mains, qui concentrent l’attention, et font oublier à quel point le corps, et la pose de la photographiée sont enfantins (on ne va pas outre mesure appuyer sur ce point, mais on le pourrait pourtant, étant donnée la manière dont notre gouvernement va dans les semaines et mois qui viennent appuyer des décisions politiques liées à la surveillance du net (cf hadopi, loppsi et bientôt acta) sur la cybercriminalité, sans doute en focalisant principalement sur la pédophilie; on ne va pas soupçonner notre président de lowresmichelcomte_lot64quoi que ce soit de ce genre, mais on rappellera simplement qu’une part non négligeable des gains de son actuelle femme viennent d’un encouragement à la fascination, au désir et à l’envie envers un corps qui n’a en fait pas grand chose d’adulte, et qui mime, dans une pose artificielle, l’enfance pour mieux aguicher l’amateur de nus de ce genre, et si comme le dit ce président, la pédophilie est une maladie, ces clichés n’en constituent certainement pas l’antidote, on se contentera de le rappeler ici).

Avril 2008 - Un de ces clichés est vendu aux enchères, chez Christie’s, pour 91 000$. La vente avait lieu deux mois après le mariage présidentiel, à un moment où les medias n’avaient d’yeux que pour ce couple improbable, la grenouille tentant de se faire aussi grosse que le prince à coups de bisous d’une princesse qu’on découvrait offerte au monde entier (enfin, “offerte” est un grand mot : 91 000€ pour les uns, un poste de première dame de France pour l’autre, là; voila qui met l’offre hors de portée de la plupart).

Novembre 2009 - Un tirage identique est mis en vente, toujours aux enchères, à Paris, à l’Hôtel Drouot par la maison Piasa. Le collectionneur allemand qui cédait l’infantile entre temps devenue dame pensait sans doute faire la culbute financière; il fut tout aussi indubitablement désappointé de constater que l’oeuvre ne trouvait pas preneur au-delà du prix de réserve qu’il avait pourtant fixé assez bas, confiant dans l’aura de la poseuse et dans une aptitude parisienne au moins aussi développée qu’à New-York à fantasmer pour les têtes couronnées. Mauvaises prévisions météorologiques concernant le ciel des fantasmes parisiens cette semaine là : personne n’était fasciné par la juvénile présidente, le portrait n’aurait pas été vendu ce jour là si le soir même un inconnu n’avait appelé la salle des ventes pour acheter le portrait, de gré à gré, contre la somme de 6000€. L’honneur était en partie sauvé, la cote échappait à la dégringolade, le ridicule était évité de peu.

 

Alors, question. Pourquoi faire référence à ceci alors que l’affaire date de plusieurs mois, et qu’on est passé depuis longtemps à d’autres séquences politiques (oui, politiques, parce que rien de ce qui concerne les affaires et l’image de cette femme ne doit désormais être considéré comme étranger aux manoeuvres présidentielles, et on l’a constaté avec effarement il y a quelques jours, lorsque l’enfant de la photo souhaita jouer les adultes dans les medias en pensant être habilitée à évaluer l’indépendance de la justice à propos du jugement Villepin, et de l’appel de ce jugement) ? Parce que je suis tombé sur une pièce de Balzac, complètement par hasard, qui est l’exacte mise en scène du dispositif médiatique auquel nous sommes confrontés.

Mais commençons par une autre référence, plus théorique : il y a un passage de ses Manuscrits de 1844 dans lequel Marx dresse un portrait édifiant de l’argent. Les quelques pages qu’il y consacre sont féroces, mais elles sont à la mesure du renversement des valeurs que produit l’argent sur le monde. Il le présente comme l’”entremetteur universel” ce qui ne manque pas de sel, étant donné ce dont il s’agit ici. Pire, peu à peu se dresse un portrait dans lequel l’argent prend la place de tout ce qu’il permet d’acquérir, y compris, évidemment, l’homme lui même. S’il ne s’agissait que d’acquérir les autres, on serait juste dans une classique situation d’aliénation, et le texte n’apporterait pas grand chose. Mais il va au delà de ce discours classique : pour Marx, JE suis mon argent, puisque mon argent définit ma puissance, et qu’il n’y a pas d’autre puissance qui compte dans un monde où l’argent est devenu médiateur universel.

C’est ainsi qu’on passe de la formulation :

 ”L’argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant… L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l’homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l’existence des autres hommes pour moi. C’est pour moi l’autre homme.”

à la proposition suivante :

“Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. “

Qu’est ce que le portrait de Carla Bruni, si ce n’est l’expression sous forme de marchandise de la femme qu’on nomme Carla Bruni ? Où la valeur de cette femme s’exprime t-elle mieux que dans la valeur de son image, lorsqu’elle passe de main en main au fil des transactions qui permettent, justement, d’en vérifier la cote ? Bien sûr, bien sûr, nous autres qui ne pensons pas les choses en ces termes là, nous serions les premiers à voir en cet être humain autre chose que sa valeur marchande. Mais nous devons bien observer et décrire la manière dont cette personne a décidé de faire d’elle même une image, la manière dont elle a fait de cette image une source de revenus, et les processus par lesquels ces transactions permettent d’évaluer la personne toute entière, puisque d’elle même, elle s’est placée sur ce terrain là. Ajoutons que, bien évidemment, si elle ne se réduisait pas à cela, elle ne serait pas au poste qui est le sien aujourd’hui, et qu’il n’y aurait pas de mystérieux candidats à l’acquisition in extremis des portraits qui, n’ayant plus de valeur, signifient la décote du modèle lui-même. Ainsi, entre Avril 2008 et Novembre 2009, sur le marché des échanges, Carla Bruni a vu sa valeur chuter de 60000€ (si on considère que 91000$ font aujourd’hui 66000€), et encore, la valeur fut, on le sait, artificiellement maintenue; et cette chute vaut tous les sondages du monde, avec cet impact supplémentaire que la médiatisation vient en renforcer l’effet dépréciatif. Pourquoi est ce grave ? Parce que Carla Bruni est un des moyens politiques acquis par la présidence pour assoir son pouvoir, et que ce moyen est déjà rincé, épuisé. Parce que le pouvoir de cette présidence est avant tout un pouvoir de l’image, et que cette image ne vaut plus rien. Parce que cela montre que sur les terrains qui lui sont les plus familiers, l’argent et l’image, ce président a, sur ce point, été un mauvais investisseur. Et si dans ce monde où l’argent, ainsi que l’image qu’il est capable d’acquérir et d’agiter, est un pouvoir, alors on peut considérer que c’est la France qui a perdu là une bonne part de sa mise.

Evidemment, on sait bien que c’est d’une femme qu’il s’agit ici, et qu’on ne peut pas réduire ainsi son humanité à cette comptabilité un peu sordide. On rappellera tout de même qu’elle s’est placée elle même sur ce territoire de la vente de soi, corps et bien, et qu’on ne l’y aurait certainement pas installée nous mêmes. On rappelera aussi que bien que se disant de gauche, elle fait partie de cette portion de l’humanité pour laquelle l’argent est d’autant moins un problème qu’il a été érigé en moyen universel (franchement, à bien y réfléchir, qui d’autre pouvait prétendre au poste de femme du président de la république française, et particulièrement de CE président là ?). Dès lors qu’on laisse l’argent renverser les valeurs, le discours qu’on vient de tenir devient possible, et pour le délégitimer, il faudrait enlever aussi  à l’argent sa couronne de valeur suprême, ce que ces gens là ne feront évidemment pas. Dans le même texte, Marx pointe d’ailleurs précisément cette possibilité qu’offre la fortune :

 ”Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possè¬de la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humaine ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?”

Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme.” Nous y voici. L’argent peut tout chez ceux qui lui accordent les pleins pouvoirs. Y compris produire cet effet intéressant : d’un côté on fait de la liberté des femmes un objectif politique concernant les couches populaires qu’on souhaite stigmatiser, et de l’autre on fait encore de la “femme” un instrument qu’on peut, ou pas, s’offrir. Et le fait que Madame Carla Bruni joue le jeu ne change pas grand chose à l’affaire. Après tout, il y a pas mal de 01515380-photo-carla-bruni-sur-les-toits-de-l-elysee-dans-vanity-fairfemmes sous influence qui affirmeraient elles aussi agir par leur propre volonté. Et on passera sur la possibilité d’acheter des intelligences, l’effet miroir serait sans doute ici encore trop puissant pour nos yeux désormais habitués à l’obscurité.

Alors, que vient faire Balzac là dedans ? Oh, on ne va pas s’étonner de le voir cité parmi ceux qui décrivent tout de même avec une certaine acuité ces dispositifs et ces mécanismes. Le seul moyen de ne pas sombrer dans le désespoir, en voyant “ce qui se passe”, n’est il pas, d’ailleurs, d’y voir une “comédie humaine” ? L’auteur de la Maison Nucingen s’y connaissait en finances, et il avait saisi que les leviers le plus puissants de la société qu’il  mettait en page étaient ceux qui étaient les plus avides de fortunes, et les plus âpres au gain. Mais il avait aussi compris ce qui sépare l’argent qui est le fruit du travail de l’argent qui est le produit de la spéculation. Ainsi, ses personnages de banquiers, de spéculateurs sont ils moins des entrepreneurs que des bonimenteurs qui ont compris que pour faire bonne figure, il faut jouer la comédie, et affabuler en permanence.

L’un des plus doués, sur ce terrain, c’est Mercadet, le personnage central d’une pièce de Balzac, intitulée Le Faiseur. Se déroulant en 1839, dans le salon  de l’appartement des Mercadet, on y voit cet investisseur ne gagnant que ce que le bluff et la crédulité de ses interlocuteurs lui permet d’amasser, aux prises avec ses créanciers, alors même qu’il a adopté comme principe d’emprunter sans rembourser, ce qui fonctionne, tant qu’on n’est pas sommé de rendre ce qui a été investi. Mercadet a trouvé un moyen assez simple de faire patienter ceux qui se pressent dans son salon pour lui réclamer leur dû : il a inventé un autre personnage, nommé Godeau, qui est censé être parti en Inde, investir la fortune de Mercadet, et dont il faut attendre le retour pour pouvoir toucher les remboursements. Sentant tout de même le vent tourner, et les échéances s’approcher, il conçoit alors le projet d’un dernier placement potentiellement rentable : sa propre fille, qu’il veut marier à un riche héritier (qui, en fait, joue le même rôle que lui, et n’est héritier et riche que dans les cerveaux qui veulent bien croire à sa comédie), contre sa propre volonté évidemment, puisqu’elle est elle même amoureuse d’un autre jeune homme, qui constitue apparemment un plus mauvais parti. Ajoutons à cela que l’idée du mariage arrangé fut glissée à l’oreille de Mme Mercadet par l’amant de celle-ci, et on aura un aperçu du noeud d’intrigues sur lequel se construit cette pièce. Situation tordue, peut être, mais qui semble bien innocente si on la place en regard des péripéties auxquelles on est confronté lorsqu’on se penche quelques minutes sur la biographie de Carla Bruni elle-même, qui n’est pas avare en circonstances scabreuses.

Ainsi, successivement, alors qu’il organise pour le jour même (car il y a urgence), le dîner au cours duquel sa fille et celui qu’il lui destine seront présentés, et alors que sa domestique lui exprime sa crainte de devoir payer aux marchands les victuailles qu’il compte proposer à ses invités, il lui répond ce qui constitue notre leitmotiv contemporain :

“aujourd’hui, le crédit est toute la richesse du pouvoir, mes fournisseurs méconnaitraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et anarchistes, s’ils ne me laissaient pas tranquille, ne me cassez pas les oreilles pour des gens en révolte contre les principes vitaux qui forment l’Etat… Soyez cordon bleu, ne prêtez pas main forte à qui vient détruire la société”.

L’ayant convaincue, il a ensuite cet échange lucide avec sa propre femme, alors qu’elle sous-entend qu’il pousse le bouchon peut être un peu loin :

“Mme Mercadet. Oh mon ami jusqu’où descendez-vous ?

Mercadet. Je vous admire… vous qui avez votre petite existence bien arrangée, vous qui ne vous souciez de rien, installée dans votre confort, vous qui sortez presque tous les soirs avec votre ami de Mericourt…

Mme Mercadet. Mais, c’est vous qui l’avez prié de m’accompagner…

Mercadet. On ne peut pas être à sa femme et aux affaires, c’est totalement incompatible, bref vous faîtes la belle et l’élégante…¨

Mme Mercadet. Vous me l’avez ordonné…

bruniMercadet. Il le faut ! Une femme est l’enseigne d’un spéculateur. Quand vous vous montrez à l’Opéra dans une robe somptueuse, les gens disent “les asphaltes vont fort ou la garantie foncière est en hausse, car Madame Mercadet a encore une nouvelle toilette”. Dieu veuille que ma combinaison sur les rachats de service militaire soit agréée par le ministre de la Guerre et vous aurez voiture !

Mme Mercadet. Monsieur ne croyez pas que ce qui vous touche me laisse indifférente.

Mercadet. Alors, ne jugez pas les moyens dont je me sers, vous avez la mauvaise manière, vous n’obtiendrez rien par la douceur, il faut commander… brièvement, comme Napoléon.

Mme Mercadet. Ordonner quand on ne paie pas !

Mercadet. Précisément, on paie d’audace.

Mme Mercadet. On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à l’autoritarisme.

Mercadet. Par l’affection ! Ah bravo, vous connaissez bien notre époque. Mais aujourd’hui, Madame, tous les sentiments s’en vont, l’argent les pousse, il n’y a plus que l’intérêt parce qu’il n’y a plus de collectivités, mais des individus, chacun pense et agit pour soi; vendez du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans provoquer de plainte, vous devenez député, académicien ou ministre ! Je vais vous dire pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs, c’est parce qu’ils les admirent et néanmoins s’en retournent flattés en se répétant “je vaux tout de même mieux que ces coquins là”. Mais moi, Madame, j’ai mon excuse, je porte le poids du crime de Godeau, et puis enfin que voyez-vous de déshonorant à devoir ? Tous les états d’Europe ont des dettes. Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers ? J’ai leur argent, ils attendent le mien, je ne leur demande rien et ils m’embêtent, pouvez vous me dire où commence et où finit la probité dans le milieu commercial… tenez, nous n’avons pas de capital, vous en convenez ?

Mme Mercadet. Certes, non.

Mercadet. Le sachant, personne ne nous donnerait le sou; allons, ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour conserver ma place au grand tapis vert de la spéculation, je fais croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge; vous devez m’aider à cacher notre misère sous les diamants de luxe.

Mme Mercadet. J’ai peur, tout bêtement peur, Monsieur.

Mercadet. Vous vous apitoyez sur mes créanciers, nous n’avon dû leur argent qu’à…

Mme Mercadet. A leur confiance !

Mercadet. A leur avidité, Madame ! Le spéculateur et l’actionnaire se valent, tous deux veulent être riches en un instant. Je rends beaucoup de services à mes prochains, ils croient tous tirer quelque chose de moi, je connais assez sûrement leurs vices et leurs passions, ainsi je joue à chacun sa comédie !”

 

On l’a dit avec Marx : l’argent est ce qui retourne tout en son contraire. Ainsi, l’honnêteté devient elle condamnable et la ruse devient elle vertueuse. Ainsi l’arnaque accède t-elle au rang de vertu. Ainsi, ceux qui sont à l’origine de la ruine sont par l’argent les bénéficiaires de la ruine. Ainsi, nous sommes vis à vis des spéculateurs en particulier, et des capitalistes en général, simultanément ceux qui viennent les presser de rendre ce qu’ils ont emprunté et dilapidé, et ceux qui leur offrent l’argent permettant de les renflouer, devenant ainsi comme par magie nos propres débiteurs. L’argent n’existe plus que là où il passe pour ainsi dire virtuellement, il n’appartient qu’à ceux qui n’en sont ni les émetteurs, ni les destinataires, alors même que destinataires et émetteurs en sont dépossédés. Il n’est donc plus nécessaire d’attendre les Godeaux de ces gens là, puisque l’économie telle qu’on la laisse s’accomplir fait de nous mêmes leurs propres Godeaux : si les financiers n’avaient pas eu sous la main des peuples pour les financer, ils les auraient inventés.

Ils peuvent se le permettre; de toute évidence,  ils en ont les moyens.

Illustrations extraites du Vanity Fair de Septembre 2008; un article assez sidérant dans un numéro dont Carla Bruni fait la couverture. Les photos sont prises par Annie Leibovitz. Pour ceux qui auraient un doute, oui oui, les photos sont bel et bien prises à l’Elysée, et la plus glamour a été shootée sur les toits de notre palais présidentiel. Et pour ceux qui auraient un doute, Annie Leibovitz, c’est cette photographe qui se trouve aujourd’hui, financièrement exactement dans la position de M. Mercadet, et sur le sort de laquelle les medias ont essayé il y a quelques mois de nous faire pleurnicher. Pour un peu, on lui aurait prêté de l’argent… Voila voila. Mais attendez, côté photos, comme on dit par là bas : There’s more to come !

Sur les crêtes

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »7 février 2010

Lue, sur le blog de Natacha Polony, ces quelques lignes à propos du voile intégral (au sein d’un article dont un certain nombre de points sont assez conformes à ce que je serais tenté de penser aussi (sur l’éducation aux valeurs, par exemple), qui me semblent confirmer un soupçon que j’avais évoqué quelques articles plus tôt :

“Il n’est sans doute pas inutile de souligner en préalable que le voile intégral n’a rien de religieux. Qui a lu le Coran – et ce devrait être le souci de tous les actuels débateurs – sait que les trois sourates qui évoquent l’idée d’un voile parlent de le « rabattre sur la gorge » et de cacher les attraits, ce qui, même dans une lecture littérale qui oublierait que le Coran fut écrit à une époque où les femmes pouvaient être agressées, n’a rien à voir avec ce très ostentatoire drap noir qui jette à la face des autres le refus de les considérer comme des semblables bienveillants. Le voile intégral est une provocation et une agression en ceci qu’il part du principe que les autres sont dangereux ; il leur dénie l’humanité, c’est-à-dire la maîtrise de soi, de ses désirs ; il détruit toute société au profit de la tribu, de la famille vécue comme clan protecteur contre un monde hostile. Il sépare surtout le monde entre le pur et l’impur, à la manière de toute manifestation sectaire, et, comme elle, recrute des personnes fragiles qu’elle coupe peu à peu de leur milieu social en leur proposant une lecture binaire et rassurante du monde.” (http://blog.lefigaro.fr/education/2010/01/voile-integral-education-reeducation.html)

Plus je regarde fonctionner et s’exprimer ces femmes invisibles, plus elles me font penser aux punks tels qu’il a pu en exister au moment où ce mouvement n’était pas une mode : provocation, agression, déni de l’humanité de l’autre homme, destruction de la société, sectarisme. Tous les ingrédients y sont. Rajoutons un défi jeté à la figure de ce monde, une méfiance globale envers ce qui est censé constituer les raisons qui font que nous sommes “ensemble”, que nous formons un corps social.

Dans leur manière de mettre en avant, comme unique apparence, leur distance vis à vis des “autres”, dans leur absence extrêmement voyante, évidemment voulue, évidemment provocatrice, il y a quelque chose de ce que le mouvement punk exprimait, lui aussi, en son temps : le doute vis à vis de l’humanité de l’autre homme, la 294_diogene_ou_la_luciditeremise en question immédiate, brutale, des valeurs qui se décrètent un peu trop facilement comme dogmes indiscutables. En poussant un peu les choses, elles me font penser à Diogène, se déplaçant en plein jour dans les rues, lanterne à la main, collant la lumière sous le nez des passants, et leur demandant, tout en les éblouissant, s’ils n’auraient pas vu un être humain quelque part. Voiler ou éblouir, c’est du pareil au même, il s’agit de renvoyer l’autre à son propre aveuglement, de lui dire “toi, tu n’es pas autant humain que tu pourrais l’être, et ce que tu mets en avant comme étant essentiellement humain, je ne m’y reconnais pas”. Evidemment, ça nous pose question, évidemment, ça nous renvoie à ce sentiment désagréable de n’être pas un fantasme universel. Il n’est pas certain que ce soit une si mauvaise chose que d’être ainsi remis à distance :  nous adhérons déjà tellement à nous mêmes que le moindre recul à notre approche nous plonge dans un malaise manifestement profond; il est peut être bon qu’on l’éprouve un peu, ce malaise. Nous le faisons tellement subir au reste du monde.

Restera à faire quelque chose de cette position. La détresse dans laquelle semble nous plonger cet accoutrement semble indiquer que nous n’avons même plus confiance dans l’outil le plus efficace contre les attaques faites à nos propres modes de vie : le marché. Marchandisons le voile, diluons le dans le bouillon des modes, du buzz, enlevons lui tout effet corrosif en le transformant en objet anodin, comme nous l’avons toujours fait pour le reste, il n’en restera, à la fin, rien.

Et nous serons convaincus d’avoir vaincu un nihilisme supplémentaire, et d’être revenu à l’Ordre souhaité.

Ce sera simplement oublier que le marché tel qu’il est actuellement promu ne  supporte et ne suit lui non plus aucune valeur. Il est notre objet commun, on fait en sorte qu’il soit peu à peu le seul lien social. Et si on ne se trompe pas, il semble bien qu’on puisse lui appliquer les termes que Natacha Polony utilisait pour décrire l’attitude des femmes se voilant intégralement : le marché se mure dans son propre dispositif, il se fout bien de savoir s’il a des effets humanisants ou aliénants, il ne se soucie que des aliénations qui constituent un obstacle à son propre développement, et il accepte celles qu’il provoque lui même. Il est partiel et partial, il méprise tout ce qui n’est pas lui, et sur réagit à tout ce qui ne parle pas son propre langage.

Et à la lecture de l’article de Natacha Polony, malgré les points sur lesquels on pourrait trouver un accord, on ne peut s’empêcher de se dire que, publié ainsi dans le cadre du site du Figaro, il y a quelque chose de risible à lire dans ces lignes l’importance accordée à une éducation qui ne soit pas un catéchisme, qui soit un accueil dès le plus jeune âge dans une société ouverte à tous, permettant à chacun de s’accomplir pour ce qu’il est, sans devoir subir une volonté qui ne soit pas aussi la sienne. C’est bien beau, mais on sait aujourd’hui (et on en a, tout de même, la preuve quotidienne à travers l’action que mène le gouvernement qui est le nôtre, et ce entre autres sur le terrain de l’éducation) que la loi du marché tel qu’on le conçoit actuellement ne respecte pas ces beaux principes, parce qu’il n’a lui même aucun principe, qu’il ne fait que mimer les principes pour mieux séduire, et ensuite mieux trahir. Et on ne peut que craindre que cet article fasse, consciemment ou pas, partie du dispositif de séduction.

Alors, dans ces conditions, effectivement, No Futur.

Illustration trouvée sur le site de Gilbert Garcin, les photos de femmes voilées n’ayant pas de sens, et celles de Punk n’ayant aujourd’hui plus aucune valeur, leurs codes ayant été récupérés, digérés et vomis par tout ce que les modes actuelles ont de plus cynique nihiliste.

Cruise control

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PROTEIFORM, Playlists, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »6 février 2010

Il y a un moment, dans la fameuse chanson de Sinatra “It was a very good year”, alors qu’il revient sur l’année de ses 35 ans, peuplée de jeunes filles de la haute, sang bleu sur le cuir des banquettes de limousines, où on croit entendre dans l’arrangement musical les berlines tracer dans un New-York nocturne et pluvieux. On les voit littéralement passer, depuis le trottoir, col du trench-coat relevé, mains dans les poches, feutre rabattu en avant, sur la cadence de basses devenue cinématographique; travelling panoramique sur Broadway, depuis l’abri relatif de la devanture de quelque grand magasin fermé. “Their chauffeurs would drive”. Provenances et destinations inconnues, seul le flot de la circulation importe. Ervin Drake nous pose, devant une vie lancée sur son propre trajet, traversant gare après gare, sur le trottoir tangent à cette trajectoire. Une limo passe, une parmi les quelques autres, qui déplace telle parcelle de vie d’un point à un autre dans une existence dont les repères seront les femmes rencontrées; vitres fumées en translation noctambule, cellule confinée, fermée aux regards, suspensions pneumatiques, le tapis volant survole l’asphalte trempé. Une vie passe dont on ne connaîtra aucune des extrémités, seulement des travellings au ralenti, ce à quoi se résume une existence.

C’est que ce jazz orchestral présente une véritable disposition à mettre en scène les mégapoles by night. Musique destinée aux happy fews aux reins financiers assez solides pour vivre en ville, et y diner, et y sortir sans avoir à croiser la population banlieusarde, elle sait décrire les avenues quasi désertes des petits matins humides, light show des feux de circulation en reflet sur le bitume miroir, bouches d’égouts fumigènes, bagnoles de luxe en croisière dans les boulevards dépeuplés. Avec de tels gènes, on ne sera pas très surpris d’entendre l’un des plus grands arrangeurs de cette veine du jazz cinémascope urbain, proposer dans un album bâti sur mesure pour le saxophoniste Michael Brecker, sous le titre “Cityscape”. On ne pouvait pas imaginer meilleur titre. A l’exacte frontière de la classe absolue, du costard taillé sur mesure, et de la faute easy listening, Claus Ogerman ouvre la porte de la stretched Cadillac pour une virée, avec les lampadaires pour étoiles filantes. Cruise control enclenché, vitesse synchronisée sur le passage au vert de la suite ininterrompue des carrefours perpendiculaires, et ce jusqu’à l’horizon. Chauffeur, roulez vers l’Est, sunset en ligne de mire, entrevu à travers la vitre fumée séparant le royaume des dieux de la cabine de pilotage, en approche au ras du sol, au beau milieu des gratte-ciel alignés au cordeau, impeccablement orientés de manière à refléter les lueurs dont on ne sait plus si elles viennent du ciel ou du bitume. Peu importe, ici, c’est toujours l’au-delà. Moteur imperceptible, à l’abri de la custode, air conditionné comme bouclier thermique à l’humidité ambiante, totale protection. Cigare, Cognac. Pensées visant les souvenirs défilant à la vitesse et avec le motion-blur des lampes au sodium qui illuminent la cité, telles qu’elles sont vue à travers la fenêtre constellée de gouttes de pluie du toit panoramique. Sous les étoiles, exactement.

bande son signée, donc Claus Ogerman, interprétée par Michael Brecker.

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Mobilisation générale

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »4 février 2010

L’armée de Terre a toujours bénéficié d’une communication du genre efficace. Aujourd’hui, elle nous plonge en pleine pensée nietzschéenne, sur le thème “Deviens ce que tu es”. Pour ce faire, nous montre t elle, comme elle le faisait dans ses anciennes publicités, des hommes et femmes au service d’autres êtres humains ? Que nenni ! Cette fois, l’armée est en embuscade, elle attend. Elle est au service, oui, mais des français Monsieur, parce que c’est nous qu’on les paye, tout de même.

Autant dire que la pub semble prendre sa part dans une communication qui a un certain don pour construire ce qu’on appellera… une ambiance…

Devenez vous-même.

Tuez des gens.

“Dévorez moi des yeux, mais avec retenue, pour que je m’habitue, peu à peu…”

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »4 février 2010

Deux illustrations, pour compléter le post précédent.

L’une à propos des djeuns qui aiment se prendre pour des adultes, et qui se battent pour une cause qui vaut le coup qu’on se mobilise : le droit de montrer ses jambes (avec un argument imparable : on est faits avec des jambes, c’est pour qu’on les montre. On ne comprend pas très bien pourquoi l’écervelée porte de quelconques vêtements, on ne comprend pas tellement, non plus pourquoi elle ne pousse pas la logique aussi loin en ce qui concerne son cerveau, qui semble amplement inutilisé, alors que la nature l’en a dotée (mais ça, c’est une des grandes lacunes qui semble plomber l’argumentation de ceux qui ont tendance à dire des trucs du genre « on nous a donné ceci, c’est pour que cela ».

Franchement, sans accabler excessivement la jeune rebelle qui se bat pour des droits fondamentaux, tout en étant parfaitement compatible avec la citoyenneté telle qu’elle se définit aujourd’hui, (c’est-à-dire : bats-toi, méprise ceux qui ont quelque chose à t’apprendre, comporte toi comme une unité autonome, ne se souciant que de ses droits, de son bien être, de l’accomplissement de sa propre volonté, quelle qu’elle soit, l’essentiel demeurant plus dans la vérification de l’absence de toute limite (oui oui ma chérie, on te laissera tout faire, on ne te fera jamais obstacle, on sera compréhensifs et ouverts à la moindre inflexion de tes envies livrées à elles-mêmes, rien ne sera conditionné à quoi que ce soit, tout te sera indéfiniment possible, car il ne faut pas, il ne faut surtout pas que tu connaisses la moindre des frustrations) que dans un quelconque projet identifié qui ferait de cette petite unité de consommation, enfin, quelqu’un), tout en participant activement à ce monde tel qu’il est désormais censé être, c’est-à-dire entièrement tourné vers la jouissance, au sens le plus strict qu’on puisse donner à ce terme (c’est-à-dire l’absence d’attente, l’immédiateté, le contact direct avec ce qui satisfait, l’exigence de la satisfaction qui ne saurait supporter le moindre report, parce que je vaux tout de même bien une satisfaction là, maintenant, tout de suite, parce que si j’attendais mon tour, si je renonçais, si je m’accommodais, on pourrait penser de moi que je me satisfait de peu, or ma jouissance, c’est moi, et si je jouis peu, je suis peu aussi ; dès lors, ma jouissance est non négociable, il faudra bien s’y plier : je VEUX montrer mes gambettes, non pas parce que je suis la première salope venue, mais simplement parce qu’on m’a signifié que ça m’était interdit. D’ailleurs, vous voulez vous débarrasser de moi ? Essayez donc de m’interdire de sauter par les fenêtres… Après tout, vous avez bien réussi à vous débarrasser de moi en tant que citoyenne en me demandant de m’intéresser à l’histoire, aux sciences sociales, regardez comme je vous ai bien niqués : maintenant, je crois sincèrement que le port du bermuda ras l’bonbon figure au nombre des droits de l’homme), ce type d’individu (peu importe qu’il s’agisse de jeunes filles, ou de skateurs, ou de teuffeurs, ou de trentenaires bavant d’envie devant une Audi siglée RS-line, ou d’un cinquantenaire voyant dans la croisière un préambule au paradis) peut-il une seule seconde sembler disposer d’une quelconque autonomie de pensée et de comportement ?

Entendons-nous bien : ils font ce qu’ils veulent, ils le disent assez pour qu’on puisse les croire. Mais faire ce qu’on veut ne définit pas la liberté. Tout au plus cela désigne t-il la possibilité d’agir aléatoirement, de manière désordonnée. Qu’ils appellent cela « liberté », grand bien leur fasse. Qu’on doive les suivre dans cette voie, on peut en douter, même si on sent bien qu’on ferait assez « couleur locale » si on limitait ainsi la réflexion. Mais si la jouissance se reconnaît dans l’absence de distance, et si la liberté consiste précisément dans le dépassement de ce qu’on est, alors on pourra se permettre de prétendre que le simple fait de faire ce qui nous passe par la tête et d’obtenir satisfaction ne soit pas exactement suffisant pour pouvoir prétendre être autonome ; au contraire, même, être convaincu d’être ainsi libre, c’est sans doute se mettre en position d’être aliéné.

 

L’autre montre comment Jean-François Copé conçoit le dialogue. La séquence est tellement caricaturale qu’elle ne nécessite presque aucun commentaire : Pour une fois, le problème ne semble pas venir du montage, mais de l’incapacité de Copé à laisser la parole à la femme voilée à laquelle il est confronté. Elle saura ce que son contradicteur pense, lui ne saura jamais quels sont ses arguments à elle. Apparemment, une femme est censée ne parler que par son visage, sa voix ne transmet rien. Autant dire qu’on ne sait trop comment on fait au téléphone, et que les aveugles doivent se sentir bien seuls. Cependant, cette femme parvient à placer une ou deux répliques au milieu du flot copésien ; on y devine alors qu’elle n’est pas complètement écervelée, et qu’elle ne se promène pas avec des bâtons de dynamite scotchés tout autour d’elle. Cela ne signifie pas que ses arguments vaillent plus que ceux de la lycéenne qui veut porter ses mini-bermudas : qu’on croit s’entendre dicter son accoutrement par le Ciel ou par la Mode, la valeur du message semblera à tous ceux qui ne croient ni en l’un, ni en l’autre, légèrement suspecte. Mais on ne peut pas, non plus, affirmer qu’elle pose plus de problème, dans son expression, que celles qui veulent exhiber leurs jambes en toutes occasions.

En somme, ce que nous privilégions, ce n’est pas la liberté, mais la plus parfaite intégration des automatismes comportementaux permettant de participer à plein régime aux processus de production/consommation qui maintiennent nos économies hors des zones excessivement rouges, et nous maintiennent donc en vie. Ainsi, tout ce qui relève de l’addiction consumériste reçoit a priori une approbation générale, et toute autre influence sur nos comportements est a priori considérée comme aliénante. Peu importe si cela doit nous conduire à développer des logiques parfois étrangement paradoxales (par exemple, à considérer que lors des grèves de transports en commun, les grévistes prennent en otage les passagers, alors que la grève met au contraire en évidence le fait que les véritables preneurs d’otages sont les employeurs, puisque ce sont eux qui considèrent l’absence de l’employé comme inacceptable), puisque seul l’objectif compte : maintenir, envers et contre tout, une consommation au moins égale à ce qu’elle était auparavant. Mais, finalement, au quotidien, peut-on vraiment affirmer que la loi du marché soit plus contraignante que celle des obligations vestimentaires ? Certes, l’une peut s’additionner à l’autre. Mais en dehors de cette situation, on ne peut pas affirmer qu’il y ait d’un côté, la liberté, et de l’autre, l’oppression. Comme pour les autres situations dans lesquelles une influence s’exerce sur les hommes (c’est-à-dire, en gros tout le temps), la liberté ne tient pas à la situation elle-même, mais à l’aptitude qu’on a (ou pas) à se laisser mener par elle. Peu importe dès lors qu’on autorise à porter un voile, ou qu’on interdise de ne pas le porter. La civilisation que nous sommes devrait avoir suffisamment confiance en sa propre identité pour garantir aux personnes qui la composent un droit à prendre elles mêmes position face aux influences qui s’exercent sur elles, par le biais de l’éducation, par le biais de la protection physique, et par le biais d’une émancipation économique qui ne condamne pas les plus jeunes générations à demeurer indéfiniment dans le cercle familial, et qui ne condamnera pas plus tard ces mêmes générations à héberger à la maison leurs propres parents, privés de retraite à l’exacte mesure où ils furent privés d’emploi.

Autant dire, pour poursuivre les pistes tracées dans le précédent article, que tant qu’on n’aura pas considéré l’oppression économique comme bien plus scandaleuse que celle que peuvent exercer quelques excités religieux, on pourra toujours gigoter devant quelques épouvantails, on aura tout au plus détourné l’attention, et c’est la réalité sur laquelle on aura jeté un voile. Comme quoi la dissimulation forcenée peut produire d’intéressants effets de révélation.

Au voile et à la peur

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »3 février 2010

Ne considérant que l’obstruction du regard, nous oublions un peu facilement que, comme l’ombre, le voile révèle aussi ce qu’il recouvre, dont il épouse les formes tout en les camouflant. Bien entendu, une telle définition du voile ne convient pas au voile de visage, qui flotte trop pour pouvoir révéler quoi que ce soit de la physionomie de celle qui le porte. Mais affirmer que pour autant, il ne révèle rien de la personne, c’est réduire celle-ci à l’apparence de son visage, ce qui semble discutable : le port belphegor2du voile en dit plus long sur celle qui le porte que ce dont pourrait témoigner son visage découvert, n’en déplaise à M. Copé, qui livrait il y a quelques jours un édifiant exercice d’ouverture républicaine, durant lequel, sous couvert de vouloir dialoguer avec une femme portant le voile intégral, il ne lui laissait pas en placer une ; à tel point qu’on pouvait se demander si le désaccord portait sur le port du voile en soi, ou sur la manière dont les femmes devaient se voiler la face : après tout, dans une société pas si lointaine que cela, dont on sent bien que « chez ces gens là » on entretient une certaine nostalgie, on avait réussi à faire du visage même des femmes un voile si impénétrable qu’elles mêmes s’y sentaient incarcérées, sans même le savoir. Au moins celles qui portent la burqa’ ne se confondent elles pas elles mêmes avec leur voile.

Ainsi, nous avons décidé que ce vêtement était ce que nous ne voulions pas voir, parce que nous voulions voir ces femmes, parce qu’il est humain de se montrer tel qu’on est aux yeux des autres, parce que la nécessaire franchise des rapports humains l’exigerait. Autant dire qu’il est assez savoureux de voir quelques uns des acteurs politiques les plus dissimulateurs plaider ainsi pour la mise à nu des visages. Voila un paradoxe à peu près aussi sidérant que de voir Hortefeux, pris la main dans le pot de confiture du racisme ordinaire, demander à ce qu’on mette fin à cette invasion des caméras qui filment les hommes politiques 24h/24, tout en souhaitant des réseaux de vidéosurveillance toujours plus denses.

Certes, on ne va pas faire comme si ce genre de vêtement n’était pas un signe possible d’un certain type de problème. Mais il y a un pas entre voir derrière un comportement, un problème, et faire de ce comportement un problème, ou pire encore LE problème auquel il faudrait s’atteler sans plus attendre. Le voile nous pose un problème parce que nous y voyons un signe d’austérité non choisi, un enfermement dans une condition inférieure insupportable, un conditionnement qui aliène la personne dans une situation permanente de minorité.

Mais, à ce compte là, on peut se demander combien de situations, il faudrait remettre en question :
Imaginons, par exemple, qu’un groupe de personnes décide d’ouvrir un centre dont l’un des principes serait le suivant : « La première caractéristique essentielle de notre vie, c’est la vocation de solitude, à laquelle nous sommes spécialement appelés ». Imaginons qu’on organise cette solitude avec les barrières suivantes :
« 1. La séparation du monde est réalisée par la clôture. Nous ne sortons (…) que pour le spaciement (promenade hebdomadaire). Nous ne recevons pas de visites et n’exerçons aucun apostolat à l’extérieur. Nous n’avons ni radio ni télévision (…). C’est le Supérieur qui reçoit les nouvelles et transmet ce qu’ils ne doivent pas ignorer. (…)
2. La Cellule est un ermitage aménagé pour assurer (…) une solitude aussi complète que possible, tout en lui assurant les nécessités de la vie. Chaque cellule consiste en un pavillon à étage entouré d’un jardinet, où le moine demeure seul la plus grande partie de la journée, pendant toute sa vie. »
Peut-on discuter avec ces gens là ? Non. Peut-on les voir ? Non. Partagent-ils ce qu’on appelle la citoyenneté ? Non. Y a-t-il un quelconque projet de loi visant à en interdire les principes ? Non, pas à notre connaissance. Il s’agit pourtant d’une communauté qui a pignon sur rue. Son site, http://www.chartreux.org, ne cache rien des principes de vie qui y sont instaurés, et qui vaudraient à ceux qui ne les respectent pas d’être exclus. Au moins, si le voile permet aux femmes qui le portent de sortir, de rencontrer d’autres personnes, les chartreux et chartreuses vivent en vase clos. On les nourrit, on les loge, on décide à leur place ce qu’ils sont censés savoir, on les confine dans des routines religieuses qui les rendent béats, ce qui n’est pas exactement la condition première de la pensée critique.
Mais on dira, sans doute, qu’il s’agit là de moines et de moniales qui ont choisi leur condition librement, en parfaite connaissance de causes. A voir : combien appartiennent à des familles dans lesquelles « ça se fait » encore, d’avoir un enfant sur la ribambelle qu’on génère, qui entre dans les ordres ? Combien ont émis l’hypothèse d’un autre chemin de vie ? Combien ont subi dès le plus jeune âge un catéchisme édifiant, propre à inscrire définitivement en eux l’Ordre qu’ils croiront ensuite librement choisir ? Il n’est pas sûr que les justifications évoquées soient ici fondamentalement différentes de celles auxquelles ont recours les femmes voilées, lorsqu’elles s’expriment elles mêmes sur la question.
Alors, imaginons pire. Imaginons une situation que personne ne choisirait, mais à laquelle seraient contraints des milliers de nos concitoyens.
Imaginons qu’en maintenant d’amples portions de la population dans un état prononcé de pauvreté, on parvienne à les faire tout simplement disparaître de la vue des autres citoyens. Impossible ? A voir, de nouveau. Car ce qu’on ne voit pas n’est pas forcément impossible. Par exemple, voit on en France des enfants sans domicile fixe ? Non. Et pourtant :
« Accoler les deux termes « enfants » et « SDF », que l’on ne s’attend pas d’ordinaire à voir rapprochés, dit la profondeur du malheur que vivent certains enfants et son caractère inacceptable. Les sans-domicile sont généralement des personnes fortement désinsérées, qui ont connu de multiples situations de ruptures déjà anciennes - rupture familiale, rupture avec l’emploi, rupture des liens sociaux… Parmi elles, on retrouve des « personnes en errance » (dont des jeunes) qui peuvent être seules, en couple ou encore parfois « voyager » avec des enfants. Ces derniers circulent entre les squats, les abris de fortune et les structures d’hébergement d’urgence ou, souvent, recourent à l’hébergement chez des tiers (familles, amis).
Les familles ne constituent pas le public prépondérant dans la rue. Néanmoins, leur nombre semble être en augmentation7. L’enquête sur les sans-domicile réalisée en 20018 par l’Insee que nous avons déjà évoquée, faisait apparaître qu’au sein de la population interrogée, 18 % étaient des femmes le plus souvent accompagnées d’enfants et 13 % des couples dont la moitié avait des enfants. Selon certains professionnels, lorsque des familles « dorment dans la rue », cela s’explique soit par un refus du ménage, soit par un obstacle institutionnel. À cet égard, des bénévoles des Restos du coeur (antenne départementale iséroise) notent que les familles dormant à la rue et fréquentant l’association sont plus souvent des familles immigrées en situation administrative irrégulière ou en attente de régularisation. Ainsi, celles ne disposant d’aucune solution de logement sont, en général, celles qui vivent cachées des institutions par peur d’être expulsées du pays : les familles en situation régulière ne sont que dans de très rares cas à la rue.
Quelles que soient les causes qui contraignent à la rue, les conditions de vie qui en découlent mettent directement en péril la santé des enfants. Ainsi, le centre d’accueil de Médecins du Monde, à Lyon, qui suit parmi son public 18 % de mineurs sans domicile fixe, a repéré de très nombreux cas de maladies respiratoires (43 % des consultations) ainsi qu’une forte proportion de maladies de peau (38 % contre 5 % pour les mineurs vivant dans un logement stable). Les conséquences de la vie sans logement sont aussi psychologiques, avec des lacunes ou des retards dans le « développement socio-cognitif » du fait de l’absence de repères et de lieux d’attache sécurisants. » (source :15ème rapport annuel sur le mal-logement en France, par la Fondation Abbé Pierre pour le Logement des Défavorisés, consultable ici : http://www.fondation-abbe-pierre.fr/_pdf/rml_10.pdf)

Ce document ne décrit pas les enfants et familles jetés à la rue par le tremblement de terre en Haïti. Il décrit une réalité française.

Et non, nous n’avons pas changé de sujet ; car si il peut y avoir discussion sur le fait que le voile constitue une aliénation volontaire, il n’y a aucune discussion possible sur le fait que la pauvreté soit, ou non, volontaire. Là où l’entrée au monastère et l’adoption du look Belphegor peuvent relever de ce que Descartes aurait appelé le « libre arbitre », c’est-à-dire la possibilité de faire n’importe quoi, ce qui constitue certes le plus bas degré de la liberté, mais demeure néanmoins un embryon d’acte libre, belphegor3la pauvreté est un simple déni de liberté. Elle n’est pas choisie, et elle ne permet pas de choisir. En somme, la pauvreté aliène. Elle conduit à dépendre du bon vouloir d’autrui pour être logé, (si la volonté particulière des associations travaillant pour le droit au logement n’était pas active et insistante, les rues seraient littéralement envahies de sans-abris, puisque la volonté générale juge jusqu’à aujourd’hui plus « juste » de priver les non-logés d’un logement), pour être nourri (même raisonnement avec les banques alimentaires et les restos du cœur), pour être informés, vêtus, reconnus, instruits.

Qui est le plus aliéné ? Qui dispose d’un réel déficit de sens critique, aujourd’hui en France ? La femme qui sort intégralement voilée ? Ou bien l’enfant dont l’insécurité quotidienne liée à son errance et à la précarité visible, ressentie de ses parents a fragilisé le développement psychique et intellectuel ?

Or là où les femmes portant la burqa’ se comptent sur les doigts d’une cinquantaine de mains, les citoyens pauvres se comptent en centaines de milliers, peut être en million sur notre territoire. Y a-t-il une quelconque intension politique de s’attaquer au problème ? L’actualité le montre : tout semble indiquer qu’on a un radar à aliénation assez sélectif pour pointer nos antennes là où la résolution du problème sera hautement symbolique, et peu coûteuse à court terme (à court terme, parce que si est aujourd’hui confrontés aujourd’hui à quelques énergumènes qui trouvent le style gothique trop futile à leurs yeux, et choisissent quelque chose de plus radical, on aura sur les bras, sous peu, des fashionistas aussi atterrantes de crétinisme que les lycéennes qui militaient, eu début d’année scolaire, pour leur « droit » à aller en cours en minishorts et minijupes au lycée d’Estampes. Elles auront simplement changé, de manière bien entendu tout à fait autonome, leur accessoire de mode kawaï (ou néo-pouf, parce que, franchement, le mini-bermuda, quelqu’un connaît il quelque chose qui relève davantage du non sens (quoique j’imagine bien la mini jupe-culotte)) contre un accoutrement à mi-chemin entre fantomette et Batman, dont elles raffoleront comme elles raffolent de ce qui « fait le buzz ».

Grâce à la vibe médiatique et politique savamment entretenue, il faudra donc sans doute supporter encore un bon moment celles qui ont envie de leur quart d’heure de célébrité médiatique, paradoxalement rendu anonyme par l’objet même de cette célébrité avant que, lassées d’être peu à peu devenue mainstream, elles passent à Dieu sait quoi (mais Dieu savait il, pour le voile ?).

En revanche, et ce pour de multiples raisons, nul risque que la pauvreté, elle, soit à la mode dans un avenir proche, ce qui ne l’empêchera pas de se répandre.

L’étranger

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC Laisser un commentaire »2 février 2010

Get the Flash Player to see the wordTube Media Player.

Quite à avoir admis que le concept de “nation” prenait racine en moi dans les pochettes un poil ridicules des disques de Heavy Metal de mon adolescence, autant avouer aussi que le titre du précédent post était dû à Duran Duran, qui faisaient aussi partie des groupes qui peuplaient les K7 que je glissais quotidiennement dans mon walkman Sony. Oui, la cohabitation entre Manowar et les peroxydés de Birmingham paraît improbable, mais qu’on se rassure, ils se trouvaient sur des home-made-compilations différentes (il me semble).

Toujours est-il qu’à cause du titre de l’article précédent, j’ai maintenant cet étrange morceau (oui, Duran Duran ne me semble pas réductible à l’usine à tubes bien connue, c’est aussi d’après moi quelques tentatives musicales un peu plus audacieuses, qui mine de rien ne vieillissent pas si mal) dans les neurones. Pour la petite histoire, The seventh stranger se trouve sur deux albums du groupe : Seven and the ragged tiger (1983) et Arena (1984), dans des mixes qui semblent être un poil différents.

Accessoirement, j’aime la capacité qu’a l’anglais à suggérer tout et n’importe quoi. Les textes des chansons anglo-saxonnes me semblent toujours être plus ou moins connectés avec l’univers tout entier. Ainsi, même un refrain de Duran Duran semble parler d’identité, nationale ou pas :

I must be chasing after rainbows
One thing for sure you never answer when I call
And I wipe away the water from my face
To look through the eyes of a stranger
For rumour in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
Walking away like a stranger
From rumours in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
In the eyes of a stranger

On doit être en train de chasser des arcs-en-ciel…

In the eyes of a stranger

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »2 février 2010

Petite contribution à la guerre au débat en cours.

Puisque l’objectif affiché, même si c’est en faux semblant, est de provoquer le repli identitaire, puisque, curieusement d’ailleurs, on semble vouloir couvrir la nation française d’un voile bien plus étanche encore que ceux dont on semble vouloir “libérer” une poignée de femmes dont on finit par se demander si elles sont les victimes d’une aliénation scandaleuse, ou bien les dernières véritables punks que connaisse ce monde (j’y reviendrai), transformant le “pays” en monades (la monade Leibnizienne, pas celle de Husserl, vous savez, ces appartements témoins, sans fenêtre ni porte, aveugles et sourdes, anosmiques aussi, ce qui a l’avantage de l’isoler du bruit, et de l’odeur, puisqu’elle croit que c’est là son problème (et parce qu’elle croit sentir bon, et elle est persuadée que c’est dans le silence des pantoufles qu’on se porte le mieux), puisque le débat semble organiser de manière à permettre à certains de s’envoyer des clins d’yeux entendus, en douce, pendant que les autres regardent ailleurs, sous entendant “suivez mon regard”, autant détourner le regard, justement, et tenter de rappeler que l’identité ne peut pas, justement, se construire dans l’autarcie.

Une telle redirection peut sembler vaine, le rouleau compresseur raciste étant lancé. Mais l’entreprise gouvernementale d’édification des esprits s’appuie aussi sur un vrai désarroi national, sur une impression qui est ressentie chez beaucoup, d’avoir perdu quelque chose, d’avoir été privé de ce qui, auparavant, faisait le bien être d’une population toute entière. Sans qu’on sache très bien quoi. Normal dira t on : on nous l’a tellement subtilisé qu’on ne sait même plus ce que c’était. On comprend mieux, d’ailleurs, comment ceux qui agitent ce genre de marionnette jouent sur un terrain hautement fantasmagorique, celui des mythes (ce qui est au delà de toute mémoire possible, qui traite de fondements perdus, d’origines dont on aurait été déraciné).

Deux apports, donc, deux excursions sur le territoire de l’identité nationale, mais à l’extérieur, histoire d’ouvrir un peu les fenêtres et de respirer un air qui sente un peu moins le confiné.

Zizek tout d’abord. Le personnage est singulier, pas simple à suivre, mais il a au moins l’avantage de ne pas se présenter comme une base de lancement idéologique collective. Ses écrits comme ses prises de paroles sont pour le moins sinueux (mais après tout, la pensée ne l’est elle pas ?), il ne lésine ni sur les détours, ni sur les 5099968434427détournements. En 1991, il était l’auteur d’un article intitulé “Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de l’Est”. On y lisait, bien avant qu’on nous pose la question de manière directe (ce qui ne signifie pas qu’on ne la manipulait pas déjà) une méditation sur l’usage contemporain du concept de nation, articulé à un autre concept, celui de jouissance.

Le lien peut sembler peu évident a priori, mais cela montre à quel point nous sommes peu au clair dans notre rapport à la nationalité. Quand on cherche ce qu’est l’identité nationale, concrètement, on se demande ce qui fait l’objet  commun de la nationalité, puisque celle ci semble être définie par le fait de partager quelque chose en commun. C’est bien ainsi, en nos temps incertains, qu’on tente de poser le débat, et ce d’autant plus que définir cette “chose” qu’on a en commun permet de désigner ceux qui ne partagent pas cette “chose” :

“Les éléments qui rassemblent les membres d’une communauté donnée ne peuvent être réduits à l’identification symbolique : le lien qui les unit implique toujours une relation partagée à une Chose, à une jouissance incarnée. Cette relation à la Chose, structurée par des fantasmes, est ce qui est en jeu lorsque nous parlons de la menace que fait peser l’Autre sur notre “mode de vie” : c’est ce qui est par exemple menaçant pour un Anglais de race blanche paniqué devant la présence croissante d’ “étrangers” dans son pays. Ce qu’il veut défendre à tout prix n’est pas réductible aux soi-disant valeurs qui sont le support de l’identité nationale. L’identification nationale se soutient par définition d’une relation à la nation en tant que Chose. Cette nation-Chose est déterminée par une série de propriétés contradictoires. Elle nous apparaît comme “notre Chose” (peut-être pourrions-nous dire cosa nostra), comme quelque chose qui n’est accessible qu’à nous, comme quelque chose qu’ “ils”, les autres, ne peuvent saisir, mais qui se trouve néanmoins constamment menacé par “eux” ; elle apparaît comme ce qui anime notre vie et lui donne sa plénitude et, cependant, nous ne pouvons la définir sans recourir à une tautologie creuse - tout ce qu’on peut en dire est en fin de compte que la Chose est la “`Chose même”, la “véritable Chose”, “ce dont il s’agit vraiment”, etc. Si l’on me demande à quoi je reconnais la présence de cette Chose, la seule réponse conséquente possible est que la Chose est présente dans cette entité insaisissable que j’appelle mon “mode de vie”. Et d’énumérer des fragments épars de la façon dont ma communauté organise ses fêtes, ses rituels d’accouplement, ses cérémonies d’initiation - bref, ces détails qui rendent visible la manière unique dont une communauté organise sa jouissance. Bien que l’association qui se présente immédiatement à l’esprit, de façon quasi automatique, soit évidemment celle d’un Blut und Bloden réactionnaire et sentimental, il ne faut pas oublier qu’une telle référence au “mode de vie” peut également avoir une connotation nettement “gauchiste” - confer les essais que George Orwell écrivit dans les années de guerre, où il tente de définir les contours d’un patriotisme anglais opposé à sa version officielle et impérialiste essoufflée ; ses points de référence sont précisément des détails qui caractérisent le “mode de vie” de la classe ouvrière (comment on se rassemble en fin de journée au pub du coin, par exemple)”. (Slavov Zizek - Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de l’Est, publié dans la revue Futur antérieur, N°8, Décembre 1991).

On comprend mieux, dès lors, pourquoi on n’a pas pu se limiter aux questions symboliques que posaient le non respect du drapeau tricolore ou de la Marseillaise. Il fallait que le débat descende encore un cran plus bas, vers la vie quotidienne, la manière dont on mange, dont on parle (le verlan), dont on s’habille (la casquette à l’envers, deux exemples venus de Mme Pécresse, dont on voit, au passage, à quel point tout comme on inventa un jour le juif pour le haïr, elle invente à son tour le jeune de banlieue, pour focaliser sur cette image la haine des électeurs visés), la musique écoutée, le volume sonore des conversations, etc. Mais pour autant, si la question n’était posée que sur le terrain des habitudes de vie partagées, on solderait le problème par un communautarisme un peu bricolé, mais qui éviterait au moins les violences. Non, en fait, l’esprit national se définit moins par la présence de la chose partagée que par le fait qu’on soit convaincu que ceux qui partagent la même nationalité sont eux aussi attachés à cette Chose là. L’affaire se complique donc, car il ne suffit pas d’avoir quelque chose en commun, il s’agit aussi de sentir à travers cette chose le désir qu’ont les autres de la partager :

“Il serait cependant erroné de réduire la Chose nationale aux traits qui composent un “mode de vie” spécifique. La Chose n’est pas directement une collection de tels traits, elle a “quelque chose de plus”, quelque chose qui est présent dans ces traits, qui apparaît à travers eux. Les membres d’une communauté qui partagent un “mode de vie” donné croient en leur Chose dans la mesure où cette croyance a une structure réflexive propre à l’espace intersubjectif : “Je crois en la Chose (nationale)” équivaut à “Je crois que les autres (membres de ma communauté) croient en la Chose.” Le caractère tautologique de la Chose - son vide sémantique, le fait que tout ce qu’on peut en dire est que c’est la “véritable Chose” - est précisément fondé sur sa structure réflexive paradoxale. La Chose nationale existe aussi longtemps que les membres de la communauté croient en elle, elle est littéralement un effet de cette croyance sur elle-même. La structure est ici la même que celle du Saint-Esprit dans le christianisme. Le Saint-Esprit est la communauté des croyants dans laquelle le Christ continue à vivre après sa mort, et croire en Lui équivaut à croire en la croyance elle-même c’est-à-dire croire que je ne suis pas seul, que je suis membre de la communauté des croyants. Je n’ai besoin d’aucune preuve ni d’aucune confirmation de la vérité de ma croyance. Du seul fait de ma croyance en la croyance des autres, le Saint-Esprit est là. Autrement dit, la seule signification de la Chose consiste en ce qu’elle “signifie quelque chose” pour quelques-uns.” (Ibid.)

Ce faisant, on passe de l’éventuelle convivialité rassemblant ceux qui partagent quelque chose au regard scrutateur des uns sur les autres vérifiant l’attachement réel à ce qu’il y a à partager, sondant les coeurs pour en vérifier la pureté. Autant dire que l’affaire des mariages gris relève de ce type de processus, puisqu’il s’agit précisément, non pas de reprocher à tel groupe de personnes de ne pas partager les pratiques nationales (après tout, ils se marient), mais de ne pas le faire sincèrement capa(NB, on avait soupçonné le ministre de l’identité nationale de tremper dans de telles stratégies, il semble étrange qu’on n’ait pas généré le même soupçon envers le chef de l’Etat lui-même, mais passons). On le voit, le principe national se dilue dans les profondeurs insondables de la subjectivité, et son objet échappe à toute saisie, puisque la nationalité réside moins dans le fait de partager objectivement tel ou tel caractère que dans la sincérité subjective de l’attachement. Autant dire que cela permet de juger à sa guise de la nationalité des autres.

Et quel effet produit ce partage ressenti non pas comme partage d’objet, mais comme partage de subjectivité ? La jouissance : le contact sans intermédiaire, le plaisir immédiat de la coïncidence avec l’autre. C’est cela, finalement, l’impression nationale : le sentiment qu’il n’y a, avec l’autre, aucune barrière, nulle frontière, qu’on est en contact direct puisque ce qui compte est moins la tradition partagée que le fait que l’attachement à la tradition soit chez autrui la même que chez moi.

“La cause nationale, en fin de compte, n’est rien d’autre que la façon dont les sujets d’une communauté ethnique donnée organisent leur jouissance à travers des mythes nationaux. Par conséquent, ce qui est en jeu dans les tensions ethniques est toujours la possession de la Chose nationale. On impute toujours à l’ “autre” une jouissance excessive : il (elle) veut nous dérober notre jouissance (en ruinant notre mode de vie), et/ou a accès à quelque jouissance secrète, perverse - bref, ce qui nous dérange vraiment chez l’autre”, c’est la façon particulière qu’il a d’organiser sa jouissance, et précisément le surplus, l’ “excès” qui est le sien (il sent des pieds, il chante et danse “bruyamment”, il a de drôles de manières, une attitude particulière envers le travail ; dans la perspective raciste, l’ “autre” est soit une bête de travail qui nous prend notre place, soit un fainéant qui vit sur notre travail, et il est tout à fait amusant de constater à quelle vitesse on passe du “ils refusent de travailler” au “ils nous volent nos emplois”). Le paradoxe essentiel en l’affaire est que notre Chose est conçue comme inaccessible à l’autre et à la fois menacée par lui - comme pour la castration qui, selon Freud, est éprouvée comme quelque chose qui “ne peut vraiment pas arriver”, ce qui n’empêche pas que l’idée soit en soi insupportable. Le fondement de l’incompatibilité entre les positions subjectives d’ethnies différentes ne réside donc pas dans la différence de structure de leurs identifications symboliques. Ce qui résiste absolument à l’universalisation est plutôt la structure particulière de leur relation à la jouissance”.(Ibid.)

Nous devrions méditer cela, tellement cela semble bien structurer nos rapports sociaux, tant dans les phénomènes de pur racisme que nous voyons générer sous nos yeux ces temps ci, que dans les luttes sociales qui nous animent de manière constante : l’autre est celui qui pourrait me prendre ce que je n’ai jamais eu. Au dela de l’opposition provoquée des ethnies entre elles, c’est par ce processus que nos dirigeants ne cessent de monter chacun contre chacun, produisant l’exact opposé du contrat social : la guerre de tous contre tous, puisque dans un monde où seule la jouissance est valorisée, puisqu’elle est ce vers quoi tout le reste doit tendre, tout ce qui peut venir concurrencer ma jouissance prend le visage de mon ennemi, le comble étant sans doute atteint lorsque ce sont ceux qui fournissent théoriquement le moyen d’atteindre la jouissance sur Terre, c’est à dire les organismes de crédit, qui paradoxalement en interdisent soudainement l’accès, et deviennent paradoxalement cet “autre” qui fait obstacle à ce que, pourtant, je ne pouvais pas avoir (puisqu’il me fallait un crédit pour l’acquérir). Dès lors, autant nous avons du mal à identifier la Chose nationale que nous partageons, autant nous identifions très bien la Chose que partagent les autres. Nous n’avons de cesse de constater combien les autres partagent ce qu’ils ont à partager pendant que nous nous sentons privés de ce que nous sommes censés partager, dont on n’a même plus l’idée.

Et Zizek cite alors Jacques Alain Miller :

“”( …) Qu’est-ce qui fait que cet Autre est Autre ? Qu’est-ce qui fait qu’on le hait, qu’on le hait dans son être ? C’est la haine de la jouissance de l’Autre - qui est même la formule la plus générale que l’on puisse donner de ce racisme moderne tel que nous le vérifions -, la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit (…). La question de la tolérance ou de l’intolérance ne vise pas du tout le sujet de la science ou des droits de l’homme. Elle se place à un autre niveau, qui est celui de la tolérance ou de l’intolérance à la jouissance de l’Autre, de l’Autre en tant qu’il est foncièrement celui qui me dérobe la mienne. Nous savons - nous, psychanalystes - que le statut fondamental de l’objet est d’avoir de toujours été dérobé par l’Autre. Ce vol de jouissance, nous l’abrégeons en l’écrivant - q, (moins phi), mathème de la castration. Si le problème a l’air insoluble, c’est que l’Autre est Autre à l’intérieur de moi. A cet égard, la racine du racisme est la haine de ma propre jouissance. Il n’y a pas d’autre jouissance que la mienne propre. Et si l’Autre est à l’intérieur de moi en position d’extimité, c’est aussi bien ma haine propre.” ( Jacques-Alain Miller, “Extimité“, cours du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII (inédit), leçon du 27 novembre 1985) (Ibid.)

Avant de reprendre lui même pour conclure ce moment :

“Ce que nous dissimulons en imputant à l’Autre le vol de jouissance est ce fait traumatique que nous n’avons jamais possédé ce qui est censé nous avoir été volé : le manque (”castration”) est originel, la jouissance se constitue d’emblée comme “volée”, ou, pour citer la formulation précise qu’en donne Hegel dans sa Science de la logique, elle “ne vient à être que d’avoir été”" (Ibid.)

Le circuit, qui décrit une boucle fermée sur elle même, parcourue en regardant à l’extérieur, est alord achevé : la haine de l’autre est bien la haine de soi, mais elle réside dans le fait qu’on est persuadé que ce qu’on est censé vivre a été aliéné par autrui, qui en jouit en douce dans son coin, nous laissant étrangers à notre propre jouissance, 20oxntkhcomme castrés, ou éventrés de nos propres vies avortées. Au sens le plus profond, on pourrait d’ailleurs dire que le sentiment national semble être le propre de ceux qui se sentent encore moitié embryons, moitiés avortons.

Mais alors, si la nationalité consiste surtout en ce dont les autres peuvent nous priver, sans doute serait-il pertinent d’observer comment la question de l’identité nationale se pose chez « les autres ». Or, bien plus que la France, le Japon est, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, plongé dans une crise identitaire d’une violence telle qu’elle semble provoquer des symptômes proches de la schizophrénie. D’un côté l’organisation d’un travail hyper productif, dans lequel les individus sont voués au succès de l’entreprise collective, poussant au plus loin l’efficacité “à l’occidentale”, dans une sorte de vision cauchemardesque de nous mêmes, ce que nous pourrions être si nous perdions une bonne part de nous mêmes (mais peut être est ce le signe que les véritables schizophrènes, c’est nous : au moins, ceux qui parmi les japonais se donnent corps et biens à l’entreprise savent ils ce qu’ils veulent), de l’autre un individualisme autiste qui se manifeste par des comportements qui semblent relever de ce que nous autres, occidentaux, considérerions volontiers comme un comportement adolescent, voire infantile. Entre les deux, la névrose et l’art. Si le production japonaise en bande dessinée et cinéma est si passionnante, c’est parce que le contexte politique et social suscite un mouvement qui n’est pas, sur certains aspects, sans rappeler ce qui eut lieu après guerre, à Vienne, lorsque les actionnistes prirent sur eux d’incarner dans les formes les plus abjectes et les plus violentes une identité amnésique, retournée vers sa tranquilité bourgeoise, comme si de rien n’était, comme si la Chose partagée n’avait pas changé d’un iota depuis les années 30. Le cinéma japonais, lui aussi, est porteur d’une tension sans pareil sur la planète (en ce sens, d’ailleurs, si la hauteur du problème qu’a une nation avec sa propre identité se mesure à la violence et à la radicalité de son cinéma, alors la France semble se porter de ce point de vue assez bien, contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire).

Ce ne sont pas les ouvrages qui manquent, qui s’attaquent à la radicalité du cinéma japonais. Certains n’échappent pas à une certaine complaisance envers leur sujet, comme le livre de Julien Sévéon, intitulé Le Cinéma enragé au Japon, qui permet de se faire une idée de la violence et des extrémités atteintes, propose certes un décodage et quelques perspectives mais semble un peu excessivement fasciné par son objet pour parvenir à mener à son sujet des analyses véritablement éclairantes. En revanche, Le Cinéma japonais aujourd’hui, Cadres incertains, de Benjamin Thomas, plonge beaucoup plus loin dans l’art cinématographique nipon, analyse de manière plus profonde cet art, au delà des simples outrances, confronte les films à l’histoire, décode des formes qui nous semblent, à nous qui sommes habitués à d’autres formats de récit, exotique ou même outrancières afin de faire émerger une véritable politique cinématographique du rapport à l’identité. Le livre est passionnant, et il éclaire la question bien au-delà du seul cas particulier du Japon.

Spécifiquement, il ne semble pas absurde de penser qu’une part de la problématique japonaise est partagée par la France. Nous serions peu crédibles si nous affirmions que nous n’avons pas un compte à régler avec notre propre mémoire. Et si la colonisation a été un des points sur lesquels nous avons posé le curseur de notre mauvaise conscience, il y a un domaine plus crucial où la mémoire semble se prendre les pieds dans le tapis de l’identité, c’est la seconde guerre mondiale, parce que depuis la fin de celle-ci, nous ne cessons de jouer les ballerines au bal des faux-culs : on figure sur les photos des vainqueurs, alors qu’on a été libérés, on se présente comme acteurs de premier rang parmi les combattants de la liberté et les opposants à Hitler alors qu’on serait curieux de savoir ce que des sondages d’opinion auraient donné sur la population française sous l’occupation. Et à la suite de cela, d’autres éléments de schizophrénie qui ne sont peut être pas pour rien dans nos errements actuels : le développement d’une bonne conscience morale qu’on est capables de jeter à la figure du monde, aussi bien sur le terrain de la diplomatie étrangère que sur celui des échanges financiers, tout en étant hyène parmi les hyènes dans les processus de prédation économique, tout en étant le seul pays de cette stature à avoir bravé les accords de non prolifération nucléaire (et en premier lieu l’interdiction de pratiquer des essais réels), que sur celui, aussi, de la justice sociale qu’on donne en exemple aux autres, tout en la discréditant aux yeux des français eux mêmes, à qui on reproche le coût de telles protections, qu’on oublie de remercier pour leur exceptionnelle productivité (tout bonnement la meilleure d’Europe), préférant les regarder de haut comme un peuple fainéant, vautré dans sa qualité de vie là où les valeurs du libéralisme semblent devoir se reconnaître aujourd’hui sous la forme de la précarité.

En peu de mots, on peut le dire : là où le Japon a subi le séisme de la défaite (et c’est un concept qui n’existait pas dans l’identité individuelle et collective japonaise, avant guerre), la France s’est pris dans la figure un tsunami libéral après lequel elle a du mal à se reconnaître. Les politiques en sont d’ailleurs suffisamment conscients pour plaquer sur son visage devenu anonyme des masques, devenus identités d’emprunt, Jaurès, Môquet, Camus ces temps ci, autant de visages qu’on plaque autour des yeux sans visage d’un pays et d’habitants qui ne savent plus très bien où ils habitent tant ceux qui les dirigent jouent de la double contrainte et du double langage pour brouiller les cartes de la mémoire et du projet commun.

Aussi, la lecture du livre de Benjamin Thomas est elle éclairante pour de multiples raisons, en particulier parce qu’on peut y observer une scène artistique se battre avec une question que nos propres créateurs évitent soigneusement, sans doute en partie muselés par la manière dont, en France, l’art en général et le cinéma en particulier rechigne à mordre la main qui le nourrit. Quelques lignes de la conclusion de l’ouvrage devraient susciter l’envie d’en lire davantage :

“L’homme qui regarde un passé qui n’est plus vraiment le sien après en avoir été dépossédé, comme un personnage de Kore-eda ou Aoyama devant le film de sa propre vie, offre l’image d’une incommensurable déréliction. Le cinéma japonais contemporain ne ressent pas avec force la solitude qui est au centre de la condition surmoderne uniquement parce qu’il pense l’identité contemporaine de façon globale. L’impériosité de l’Autre dans la constitution de soi est plus sensible encore au Japon, et le cinéma nippon d’aujourd’hui est traversé par une angoisse telle de l’isolement qu’il en prend acte, tout en témoignant d’une volonté farouche de l’exorciser, à travers des motifs formels ou diégétiques déclinant le thème du dédoublement, du clivage, de la fragmentation identitaire. Autant d’expressions d’une logique qui enferme le regard de l’individu dans une circulation de soi à soi-même et que de nombreux films vont s’efforcer de mettre à mal en rendant sa prééminence à l’interaction, à la mise en scène d’un regard émanant d’une “altérité significative”. Alors, une fois encore, le cinéma de genre s’impose comme un noeud où s’expriment de manière exacerbée les crispations, mais aussi les espoirs face à l’anomie du Japon contemporain. Le cinéma d’horreur ou le genre yakuza cristallisent ainsi les angoisses face à la solitude et à la distension des liens, en même temps qu’ils traduisent le caractère oppressif et implacable dont peut de charger le motif pourtant essentiel du clan, su cercle, lorsque, après avoir montré ses défaillances, il ne parvient pas à se défaire des assignations du culturalisme et du conservatisme. Les velléités de trouver de nouvelles identités épanouies se font bien sûr par opposition à ces diktats, non sans une certaine tension mêlant parfois réaction et transgression. Ainsi le cinéma japonais contemporain multiplie t-il, en douceur ou avec fracas, les remises en cause des identités socio-sexuelles établies ou des cercles figés et hermétiques de la société, en gardant toujours en perspective le refus absolu d’un individu qui ne serait qu’un « ego isolé ». L’individu-trajectoire traverse ce cinéma d’un pas assuré, seul mais pas solitaire. Agissant comme une droite reliant des points, il incarne la volonté tenace qui travaille les films nippons actuels de repenser sans relâche l’indispensable motif du lien. » Benjamin Thomas,  Le Cinéma japonais aujourd’hui, Cadres incertains

Je saute un paragraphe qui est consacré à la figure de la mère comme substitut à l’identité perdue, mère qui prend souvent au cinéma la figure de la nature elle-même, et je ne resiste pas à l’envie de partager ce qui suit, les derniers paragraphes du livre, parce qu’ils témoignent à la perfection de son esprit :

« Dans la pièce principale de la maison japonaise, point de mire orientant discrètement le regard, se trouve le tokonoma. Alcôve légèrement surélevée, il sert d’écrin sobre aux œuvres d’art ? On peut y voir une estampe, une calligraphie, ou encore une composition d’ikebana. Il faut connaître la nature japonaise qui a fait motorhead_1916naître ces fleurs coupées que sont les films nippons, nous disait Nagisa Oshima tandis que nous amorcions ce voyage au sein du cinéma japonais contemporain. De même, ce n’est qu’exposées dans une maison japonaise que ces fleurs prennent leur sens.

Il s’agissait ici, non seulement de humer la terre dans laquelle sont restées les racines de ces fleurs coupées, mais aussi de s’ouvrir à leurs essences, d’extraire un peu de leur sève. Il s’agissait de leur offrir ici humblement, une fois assemblées en une composition d’ikebana, un tokonoma qui leur permettrait d’être regardées sans être trop dénaturées.

Et parce que le climat qui laisse croître ces fleurs est parfois étrangement semblable au nôtre, peut être qu’en les observant selon un angle de vue approprié aurons-nous un peu enrichi notre regard sur notre propre monde, tant il est vrai que « notre goût pour les cultures d’ailleurs naît aussi de notre désir d’appréhender l’Autre comme un éclairage particulier de nous-mêmes » ». (la citation finale est extraite de La drôle de guerre des sexes du cinéma français 1939-1956, de Noël Burch et Geneviève Sellier – p. 307) (Ibid)

Au moins le Japon a-t-il ces fleurs séchées comme témoin d’une quête. Au moins quelque chose témoigne t-il d’une absence. La France ne peut pas prétendre à une telle démarche. Elle fait encore comme si il ne s’agissait pas pour elle de construire une identité, mais de retrouver celle dont elle aurait été privée. Elle fait encore comme si c’est de l’extérieur qu’on l’aurait spoliée de son droit à être elle-même, comme si ce n’était pas volontairement qu’elle s’était lancée, comme les autres, dans le libéralisme capitaliste et la course aux profits pour quelques uns afin de faire fantasmer tout le monde. Au moins le Japon a-t-il, à travers le cinéma, et même si c’est sous une forme désespérée, une droite qui traverse et lie les individus éparpillés ; la France, elle, tente pendant ce temps là de fonder sa propre identité sur l’atomisation de la société, sur la conception d’un moi insulaire et autiste, d’une précarité concurrentielle, d’une conception de soi qui est réduite au statut d’entrepreneur indépendant, de travailleur du self. Trajectoires exactement opposées, mise à jour contre faux-semblants. On comprend mieux, alors, pourquoi il est crucial que notre cinéma sorte des ornières dans lesquelles il s’est enlisé, car elles sont finalement l’image des œillères grâce auxquelles nous sommes aveugles à nous-mêmes.

On retrouvera le texte intégral de Zizek, accompagné de notes à cette adresse : http://multitudes.samizdat.net/Aime-la-nation-comme-toi-meme-ou

On complétera ces lectures avec le livre de Peter Sloterdijk - Théorie des après-guerres, remarques sur les relations franco-allemandes après 1945; 2008 pour la traduction française), petit livre proposant, déjà, un regard extérieur sur ce que nous appellons “identité nationale”, cette “chose” dont nous sommes paraît il censés être si fiers. Le propos est un peu rude à lire pour nous autres, hexagonaux de souche, mais il est peut être salutaire de cerner la manière dont on nous regarde depuis l’extérieur de nos frontières, c’est un miroir qu’on questionne trop peu.

Illustrations : Penser, c’est parfois revenir sur les conditions d’émergence, en soi, des concepts. Aussi loin que je me souvienne, j’ai rencontré pour la première fois le concept de “Nation” au travers d’albums de Heavy Metal dont les pochettes étaient fréquemment ornées de troupes de combattants armés de drapeaux et bannières auxquels ils semblaient particulièrement attachés. L’illustation est naïve. Mais il est possible que le concept, chez beaucoup, le soit tout autant, et qu’en jouer, ce soit jouer précisément de cette naïveté. Je laisse donc ces illustrations, et on remerciera au passage les groupes Saxon, Manowar (tiens, j’y reviendrai), Iron Maiden et Motorhead pour leur aimable collaboration.

Miroir, mon beau miroir, qui c’est qui a la plus belle identité nationale ?

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »27 janvier 2010

Tout le monde sera à peu près d’accord pour considérer que la comm’ présidentielle est maîtrisée, hein ? Et il en va de cette chose maîtrisée comme des autres : l’important est moins, pour ceux qui la produisent, d’être efficaces que d’être en permanence convaincus qu’ils ont la main sur ce domaine. Ce qui est intéressant, c’est qu’on voit quand même, de semaine en semaine, cette maîtrise passer de la prestidigitation qui ratisse large dans le public cible à cette espèce de ringardise qui caractérise tous ceux qui, convaincus de leur savoir-faire, ne disposent en fait que d’un stock de techniques de communication dont la mise en oeuvre témoigne en réalité du temps auquel ils appartiennent, c’est à dire le passé. Autour de Sarkozy, ça commence à fleurer bon les techs de comm’ un peu datées : le dynamisme affiché quand le désastre global appelle un moment de réflexion (franchement, au point où on en est, et réduits à ce que nous sommes par la frénésie, est il nécessaire de s’agiter encore ?), la proximité feinte (proximité ? Quand on parle à quelqu’un dont le cercle familial se promène sur les crêtes de massifs de fric tellement élevées qu’elles doivent nécessiter de brancher sur son système respiratoire des machines diffusant des produits aptes à rendre supportable l’écart qui s’est creusé avec la “population”, et qui trouve “normal” que l’écart de condition de vies entre les uns et les autres soit de l’ordre de la déchirure, y a t-il quelque proximité qui vaille ?), la prise en charge (”prise en charge” ? Comment peut on vouloir être “écouté”, “pris en charge” par ceux là même qui nous démantèlent ?!), tous ces signaux qui semblent vouloir mimer le “on est tous dans le même bateau”, sans doute le genre de signal que les rescapés du Titanic devaient lancer à ceux qui givraient encore dans les eaux glacées : “on est de tout coeur avec vous”; tous ces signes massivement colportés dans les foyers par les réseaux dont on aimerait bien débarrasser les signaux parasites, on les voit de plus en plus en transparence, et s’ils sont de moins en moins efficaces, ils n’en restent pas moins la mise en action de stratégies mûrement réfléchies.

Alors, on se demande bien pourquoi notre président, lorsqu’il s’adresse aux français, adopte un vocabulaire différent, selon l’interlocuteur auquel il est confronté. Ainsi, Lundi soir, à l’entendre, il y eut face à lui “ Monsieur Le Ménahès », « Monsieur Bertheloot », « Monsieur Bils »,  « Madame Sophie Poux » et « Nathalie », « Martine », , « Samir », « Rex » ,« Bernadette », « Elodie » et « Marguerite ». Evidemment, il y avait aussi, reconnu à la hauteur du service qu’il rendait ce soir là (mais rabaissé, aux yeux de tous ceux qui le regardaient faire, à l’altitude à laquelle on s’installe lorsqu’on doit lécher un cul présidentiel (c’est à dire, en l’occurrence, assez proche de ces altitudes qui suscitent l’inquiétude face à une éventuelle montée des eaux, étant donnée la morphologie de notre actuel chef de village)), un «Monsieur Pernaut»  dont on devinait qu’il était celui sur lequel le casting de la soirée avait été le plus soigneux : son cahier des charges se lisait dans sa complaisance et sa déférence envers celui dont on imagine assez bien qu’il aime à se croire la voix dès qu’il lance les premiers mots de son JT quotidien.

En somme, si on est breton, chef d’entreprise, français de souche de manière générale, et homme, on mérite la reconnaissance présidentielle et l’usage du patronyme. Mais si on fait partie de ces français dont on se dit, en “off”, qu’ils ne doivent pas être auvergnats d’origine, en se frottant les côtes de rires partagés, ou bien si on est une femme, alors on a droit au prénom. Le casting s’était préservé  du cas particulier qu’aurait constitué un paneliste qui serait doté de plusieurs stigmates sociaux simultanément : pas de chômeuse s’appelant Rachida au programme lundi soir, ça brouillerait sans doute le message, et puis accessoirement, ça mange pas de pain de montrer au bon peuple qui doit se rendre prochainement dans les urnes que les chômeurs sont blancs, et que les profs s’appellent “Samir”. Seule la condition de productrice de lait suscite un ponctuel “madame Sophie Poux”, sans doute provoqué par l’enracinement à la terre (on connait la chanson depuis quelques discours adressés aux agriculteurs à ceux qui voient dans les agriculteurs une image confortant leur propre fantasme national), et par la médiatisation chronique de la situation des producteurs de lait (on a plaisir, tout de même, à se dire qu’on a une équipe dirigeante qui est warholienne dans l’âme, n’accordant sa reconnaissance qu’à ceux qui ont déjà eu leur quart d’heure de gloire télévisuelle (d’ailleurs, le panel de français triés sur le volet ne sortait pas de nulle part : tous faisaient partie des intermittents de l’interview déjà diffusés par TF1 dans tel ou tel reportage, et on sait comment les journalistes ont à coeur depuis maintenant longtemps de trouver au sein du peuple ceux qui seront considérés comme des “vrais gens”)).


Sarkozy, Nathalie, M. Bertheloot and co

Si on postule que tout dans l’exercice de comm’ était maîtrisé, (et la soirée de lundi n’était rien d’autre que cela, il n’y avait là rien qui put ressemble, de près ou de loin, à ce qu’on peut appeler “politique”, ce n’était en définitive qu’une visite d’une dame patronnesse à ses malades, par pure courtoisie (parce que de tous temps, être dame patronnesse, c’est se poser comme élu du peuple)), alors l’usage circonstancié du prénom ou du nom a valeur de message. Et comme ce qui définit le message dans ce genre de soirée, c’est le destinataire, c’est à dire celui qui fait partie des quelques millions de quidams qui vont poser leur cul devant TF1 pour un bon moment d’édification des masses, dans une simplicité soigneusement mise en scène, finalement, le fait que notre président refuse de prononcer les mots “Monsieur Kazadi”, ou “Madame Perriot” en dit long sur l’électorat qui est visé. Et comme jusqu’à preuve du contraire ce type est notre élu, ça en dit long, aussi, sur nous mêmes.

Finalement, pas besoin d’un débat sur l’identité nationale, le boulot est déjà fait : avec un gouvernement qui articule son discours sur les sondages d’opinions (et on aimerait bien qu’ils soient publiés, d’ailleurs, les sondages effectués pour la gouverne de notre présidence, parce qu’ils doivent être un de ces miroirs qui toussote de gêne lorsqu’on lui demande “miroir, Ô beau miroir national, sommes nous le peuple le plus beau ?”, avant de nous renvoyer à la gueule, notre bonne mine souriante, avec des gros bouts de mépris envers ceux qu’on appelle en douce les “pauv’ gens, et de racisme convivial, aussi). Notre identité, elle se déduit le plus précisément des discours qu’on nous tient.

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