à satiété

Par Youri Kane Catégorie : texticules Laisser un commentaire »28 juin 2016

« Pour répondre au progrès technique, le consommateur n’a que sa volonté obstinée et bornée d’éviter surtout l’acquisition de rossignols, de ne jamais être en retard sur le processus de production en cours et de ne jamais se demander à quoi sert un produit. Faire comme tout le monde, participer à la bousculade, faire la queue, voilà qui vient remplacer tant bien que mal les besoins rationnels. La haine à l’égard d’un film vieux de trois mois, auquel on préférera vaille que vaille le dernier sorti – en tout point équivalent – est à peine moins forte que la haine pour une composition radicale trop moderne. De même qu’ils veulent toujours ne rien manquer, de même les clients de la société de masse, ne peuvent-ils rien laisser passer… Alors que le mélomane du XIXe siècle se contentait de voir un seul acte de l’opéra, en partie pour cette raison barbare qu’il ne voulait pas abréger son dîner pour un spectacle, la barbarie est arrivée entre-temps à un point tel qu’elle ne parvient plus à se rassasier de culture. Tout programme doit être avalé jusqu’au bout, tout best-seller doit être lu, tout film doit être vu pendant sa période de plus grand succès, dans la salle d’exclusivité. La masse de ce que l’on consomme sans discernement atteint des proportions inquiétantes. Elle empêche qu’on s’y retrouve et, de même que dans un grand magasin on se met en quête d’un guide, la population, coincée entre tout ce qui s’offre à elle, attend le sien. »

Theodor W. Adorno; Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée (1951)

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Les petites filles modèles

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Joie d'offrir, MIND STORM Laisser un commentaire »29 février 2016

« si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d’avoir des plaisirs. Ce jardin trompeur, c’est l’enfer ; le jardin du bien, c’est le paradis ; on y arrive par un chemin raboteux, c’est-à-dire en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues ; le chemin devient plus doux à mesure qu’on marche, c’est-à-dire qu’à force d’être obéissant, doux, bon, on s’y habitue tellement que cela ne coûte plus d’obéir et d’être bon, et qu’on ne souffre plus de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés. »

La Comtesse de Ségur, Les Malheurs de Sophie

Bonne nouvelle : les Femens semblent avoir fait des petites !

Globalement, les femmes semblent l’avoir compris : la guerre qu’elles ont à livrer contre la part non négligeable des hommes qui trouvent avantageux de persévérer dans la domination qu’ils exercent sur elles ne se gagnera pas en demeurant bien gentilles, et en continuant à faire là où on leur dit de faire, comme tout le monde s’y était habitué depuis… hmmmm… pas mal de temps toujours.

C’est du moins l’impression qu’on a en découvrant ce spot de propagande publié par FCKH8, organisation qui agace profondément tous ceux qui aiment bien que leur position de surplomb soit conservée, identique à elle-même (parce que c’est ça, en fait, un conservateur : quelqu’un qui ne souhaite rien d’autre que conserver l’avantage qu’il a déjà, pour lequel il n’a rien fait, mais dont il a hérité, et dont il sent bien qu’il ne relève pas de quoi que ce soit de naturel, tant et si bien qu’il tente de faire passer cette domination pour un fait de nature (mais, bon, si ça l’était vraiment, ça ne nécessiterait aucun effort de sa part)) :

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Pas de libération en vue sans adopter un minimum d’agressivité. Dès lors, évidemment, tout le talent de la communication consiste, avant de balancer pour de bon des tartes aux doigts à tout ce qui ressemble de près ou de loin à un macho, à transformer cette agressivité en quelque chose de socialisé. Et le rire est encore une des façons les plus sociables de partager la colère.

C’est d’ailleurs quelque chose qu’on peut répondre, de façon générale, à tous ceux qui vous reprochent d’être ironique, ou sarcastique : d’abord, depuis Socrate, l’ironie est reconnue comme une vertu (votre interlocuteur ne disposant pas d’une liste très clairement établie des vertus officielle, profitez du flou conceptuel pour prendre le dessus), ensuite, faites lui remarquer que, l’étape suivante, juste après le sarcasme, c’est la colère, et laissez-le choisir laquelle de ces deux stations, sur la ligne de métro du soulèvement populaire il souhaite voir exprimée en sa présence. Nul doute qu’il sera soudainement assez client de l’ironie.

Le truc qui marche presque à chaque fois, si c’est bien fait, c’est de mettre dans la bouche des enfants les propos radicaux que les adultes ne peuvent pas encore se permettre de s’envoyer à la gueule. Et si ce sont des petites filles trop trop mignonnes, c’est encore mieux. Et si, carrément, on les déguise en princesses, alors il y a des chances que ça devienne irrésistible. Si, en plus, on ne double pas les petites filles en question, mais qu’on leur fait tenir, pour de vrai, ces propos, alors : 1 – on les éduque, et on installe en elles une échelle des valeurs qui, si on ne place pas la domination masculine tout en haut des valeurs morales, semble correctement hiérarchisée (la politesse passe après l’égalité), et 2 – on crée des modèles puissants auxquels les petites filles du monde entier pourront s’identifier, diffusant ainsi le principe d’une hiérarchisation des attitudes de façon large, et peut-être efficace. Autant d’éléments qui permettraient, dans un monde où les hommes comprendraient enfin qu’ils ne peuvent pas abuser indéfiniment de la position dominante qu’ils ont eux-mêmes opportunément installée, d’éviter aux adultes d’échanger pour de bon les propos tenus par ces enfants.

A ce propos, la présence, sur la fin, de la tirelire à gros mots est super maligne, car elle incarne à elle seule cette hiérarchie des exigences morales : oui oui, on n’est pas censées être insultante, oui oui, on se doit, théoriquement, d’être polies et respectueuses. Mais c’est exactement comme chez Kant : en théorie, les devoirs véritablement moraux sont catégoriques, c’est à dire qu’ils sont inconditionnels, et c’est là une manière de dire qu’ils sont absolus. Mais, si on considère qu’il n’y a pas qu’un seul impératif catégorique (par exemple, il y a l’impératif catégorique qui interdit de mentir, mais il y a aussi l’impératif catégorique qui commande de ne pas mettre en danger la vie d’autrui), alors cette universalité, et ce caractère absolu tombent, puisque tous les impératifs catégoriques entrent en conflit les uns avec les autres, ce qui contraint de faire un choix : soit l’un d’eux domine tous les autres (c’est ce que font la plupart des élèves qui traitent en dissertation du fameux « droit de mentir » : ils font du devoir de véracité un impératif tellement catégorique qu’il domine tous les autres, le devoir de protéger la vie d’autrui étant subordonné à la nécessité morale de dire la vérité (et ce n’est pas ce que dit Kant). Soit il faut considérer que tous les impératifs catégoriques sont en fait soumis à un devoir générique, qui commande « tout simplement » de faire le bien. C’est plus logique, mais ça contraint à hiérarchiser les impératifs moraux.

C’est ce qui se passe quand on enfreint l’impératif de politesse parce qu’on le place plus bas, dans la hiérarchie des exigences morales, que la nécessité de respecter l’égalité entre tous. Et c’est pour ça qu’il est moral de mettre des petites filles en situation d’impolitesse assumée, revendiquée, et donc responsable. Parce que dans le fond, la politesse est un mode de communication qui ne vaut qu’entre pairs, c’est à dire pour ceux entre lesquels est reconnue, d’emblée, une stricte égalité. Dès lors qu’on est asservi, réduit en infériorité de fait, et de droit, on est en droit de dire à celui qui se place en dominateur satisfait « J’t’emmerde ».

Sur le même principe, on peut comprendre qu’une chemise arrachée soit parfois le prix à payer pour ceux qui souhaitent profiter durablement d’une position de domination sociale et économique dont ils sont, simultanément, responsables et bénéficiaires.

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Propergol

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM Laisser un commentaire »29 février 2016
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Ariane, dressée dans le ciel nocturne de la banlieue de Toulouse.

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Station Wagon

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM Laisser un commentaire »29 février 2016
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Sur le parking qui fait face à l'hôtel Key Largo, à Bandol, un vieux LandCruiser Station Wagon surveille, d'un oeil éteint et dédaigneux, les allées et venues des beautés locales, qui ont souvent abusé du tuning.

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